‹ Charles d'Ellival et Alphonsine de FlorentinoChapitre 2 sur 24 · CHARLES D ELL IVA L · texte numérisé non relu

CHARLES D ELL IVA L

eiifans avoient été confiés à une nourrice nommée Marthe, et qui habitoil dans un îiameau voisin. Le marquis de Florentino avoit peu regretté la mère de ses enfans ; ne l'ayant épousée qu'à cause de sa grande fortune , il n'avoit jamais eu pour elle qu'une inclination très-légère; et, peu de mois après l'avoir perdue, il s'éloil marié avec madame de Saliiii , jeune veuve trèspeu riche, mais belle, spirituelle, adroite, profondément dissimulée , dévorée par l'ambition, audacieuse dans ses projets, et dont les charmes, la feinte douceur, et la fausse tendresse lavoientfacilementséduit, La marquise de Florentino a^oit eu, de son premier mariage , une fille nommée Constance, qui n'étoit encore âgée que de deux ou trois ans. Elle profila habilement de son empire sur son mari , de la foiI)le5se naturelle du marquis, et de l'état auquel la maladie i'avoit réduit , pour en ohlenir un testament, par lequel M. de Florentino voulut que Confiance hérilàt

de tous ses biens , si son fils et sa fille niouroient sans postérité.

Le notaire venoit de quitter le château ; le médecin ne dounoit plus d'espérance ; le marquis j sentant que sa fin étoit prochaine, voulut voir ses enfans ; Maithe s'empressa de les lui amener : on les introduisit auprès du mourant , on les approcha de son lit , on les éleva vers lui; le marquis les bénit , les embrassa, les recommanda à sa femme, et, peu d'heures après, il cessa de vivre.

Madame de riorealino partit pour Pvome bientôt après la mort de son mari. Elle emmena avec elle sa fille Conslance; mais elle laissa au chàleau de Florentino Julie, femme de chambre, qu'elle avoil attachée à ses intérêts par ses bienfaits et par des promesses plus grandes encore , et qui avoit obtenu sa confiance par un dévouement sans bornes et une discrétion à toute épreuve.

Elle apprend , par une lettre que lui

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écrit son intendant, un événement aflreux. La maison de Marthe , qui n'éloit couverte que de chaume, a été brûlée. On ne sait par quel funeste accident l'incendie a eu lieu. Le feu a pris en l'absence de la nourrice et de son mari. La jeune fille de Marlhe s'est sauvée. Elle a répandu Talarme : les voisins sont accourus; mais le vent a rendu tous les secours inutiles. La chambre où étoient les deux jumeaux de feu M. le marquis étoit déjà consumée.

On n'a pu retrouver les enfans ; on ne doute pas qu'ils n'aient été étouffés et brûlés. Lorsque Marthe et son mari ont été de retour, ils n'ont vu que des monceaux de cendres , des murs noircis et calcinés , et quelques bois encore enflammés. La çnort des deux enfans les a réduits au désespoir. On craint pour leur vie'; et, d'ailleurs , leur grange est consumée comme leur maison ; les produits de leurs récoltes sont détruits; ils sont ruinés pour toujours.

La marquise donne les signes de la douleur la plus vive ; elle repousse toutes les consolations; elle fait faire les plus grandes recherches; et aucun résultat de ces démarches; ne pouvant laisser espérer que les jumeaux aient été sauvés , elle cherche au moins à soulager un peu le chagrin violent auquel elle paroît toujours en proie, en secourant,, le plus possible , l'inconsolable Marthe, et en lui donnant toutes les sommes nécessaires pour reconstruire sa maison et réparer ses perles.

CHARLES D ELLIYAL

LETTRE

De Julie à madame la marquise de Florent ino.

Madame la marquise ,

« Vos ordres ont élé fidèlement exe'- « culés. A peine le feu a-l-il commencé u de faire des progrès dans la maison de ■< Marlhe , que sa jeune fille effrayée a <( couru, en jetant de grands cris, im- (( plorer le secours de ses voisins. J'ai « profilé d'un moment aussi favorable , u pour emporter les deux jumeaux. Le <( bois qui touche la maison et que j'ai (( traversé, a empêché que je ne pusse (( èlre aperçue. Je les ai déposés dans un <( endroit du bois très-loufl'u , et écarté « de tout sentier. Je les ai couverts de (( feuilles. J'ai marqué les arbres, pour re- << trouver l'endroit où je les avois laissés;

ET ALPlIOlVSI^'E DE I LOIIEJN TINO. 7

(( el je suis venue, en faisant un grand t( détour, au château , où je n'ai Irou^ c (f que le vieux concierge. Tous les autres « liabitans avoient couru au hameau , et « ils sont revenus , de'soles , m'apprendre (( l'incendie et la perte des enfans de M. le (( marquis. J'ai paru à l'instant bien plus (( afïlige'e qu'eux; j'ai versé un torrent de » larmes , et je me suis hâtée de me renc( fermer dans ma chambre, en donnant « tous les signes du désespoir.

« Dès qu'il a été nuit, je suis sortie , u sans cire vue , par la pelile porte du u parc ; je suis retournée au bois , j'ai re- « trouvé les enfans, je leur ai fait boire (( du lait que j'avois apporté, je lésai « pris dans mes bras , j'ai marché pendant « une grande partie de la nuil , je me suis « reposée aussi peu que je l'ai pu , et enfin « je suis arri^ée , avant le jour, chez une (( femme qui demeure dans une maison H isolée, à une petite dislance d'un vâllage « voisin de Vellélri. Je lui ai dit, ainsi

« qu'\i son mari , que je lui coafiois ces « deux enfaiis; que l'iiouneur d'une grande « maison exigeoit que leur existence fût <( long- temps inconnue; que la crainte fi qu'ils ne fussent découverts, obligeoit à « les transférer d'un asile dans «n autre ; « qu'ils seroierjt un jour reclame's ; que « les soins qu'on prendroit de ces jumeaux « seroient bien récompenses; que j'étois « chargé de leur remettre les cinquante « pièces d'argent que j'avois posées sur leur u table ; que je viendrois souvent les re- « voir, et que leur fortune dépendroit « de leur discrétion et de la santé des « enfans. Le mari et la femme ont accepté « mes propositions , et promis le plus « grand secret. Ils ont mis les jumeaux (( sur leur lit; je les ai vus s'empresser « autour d'eux; et, les quittant à l'instant, « j'ai pu rentrer au château, et me relrou- <{ ver dans ma chambre, sans avoir été « vue par personne. 11 étoit encore de «. bonne heure. Je suis allée chercher les

« habitans du château ; j'ai donné de nou- « veaux signes d'une douleur cruelle ; a. j'ai dit que je venois d'écrire à madame « la marquise, pour réclamer sa bienfai- « sance et sa générosité en faveur de la « malheureuse Marthe , et j'ai fait partir (( Jude , le postillon , pour vous porter « ma lettre. »

ÏO CHARLES D ELLIVAL

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