I. — L’hérédité des Daricin
Le nom de Darwin est un doublet de Derwent, appellation géographique qui désigne plusieurs rivières anglaises. L'une d’entre elles coule du nord au sud, entre les latitudes de Manchester et de Birmingham, à égale distance de la mer du Nord et de la mer d'Irlande, arrose Derby et rejoint la Trent. La Trent remonte au nord-est, traverse Nottingham, laisse à sa droite Lincoln sur la Witham, et se jette dans le golfe de Hull. Les comtés de Derby, de Nottingham, de Lincoln, sont les lieux d’origine et d'expansion de la famille Darwin depuis le xvi° siècle.
Richard Darwin, septième ascendant du philosophe, est propriétaire foncier à Marton, près Nottingham, et ordonne, par testament de 1584, de graver les armes de la reine sur le portail de son église.
William I, fils de Richard, achète dans la même paroisse le domaine de Cleatham ; un champ de ce domaine, dont les revenus étaient affectés aux pauvres de Marton, s’appelle encore « la Charité de Darwin ». En même temps qu'il s’enrichissait, William s’anoblissait en prenant du service dans la milice royale à Greenwich. William II combat dans les armées du roi contre Cromwell; ses biens sont confisqués, lui-même se tourne vers les études de droit ; il prend ses grades et devient, sous la restauration des Stuart, greffier de la ville de Lincoln; par lui les Darwin accèdent aux carrières intellectuelles. Le père de sa femme, Erasme
Earle, huissier à la cour, introduit dans la famille le prénom d'Erasme. William III, probablement de robe comme son père, épouse une Waring et reçoit d’elle le fief d’Elston, près Newark, comté de Nottingham ; il a deux fils: William sans postérité mâle, et Robert.
Robert Darwin, héritier d’Elston par son pére et de Cleatham par son frère aîné, abandonne la profession d'avocat et consacre ses loisirs à une retraite qui paraît avoir été studieuse, au manoir d’Elston ; c’est à lui que semblent remonter les dispositions de sa race pour les sciences naturelles. Il meurt en 1754, laissant quatre fils: William-Alvey, aïeul des Darwin-Elston et des Darwin- Fox ; Robert-Waring I°", mort en 1816, auteur d’une botanique — Principia Botaniea — qui eut les honneurs de trois éditions au moins ; John, ecclésiastique, recteur d’Elston ; et enfin Erasme, auteur de la Zoonomie, grand-père et précurseur du grand Darwin.
Erasme Darwin, né à Elston en 1731, fit ses études scientifiques et médicales à Cambridge et à Edimbourg ; il s'installa médecin à Lichfield, dans la haute vallée de la Trent, entre Derby et Birmingham ; et à la fin desa vie se retira à Derby, où il mourut en 1802. Ce méde- -cin sociologue est représentatif du xvin® siècle ; d’une curiosité encyclopédique, ouvert à toutes les formes de la pensée, poète en même temps que naturaliste, adonné aux inventions mécaniques en même temps qu'aux cures médicales ; il reflète dans ses œuvres la poétique descriptive et la philosophie sensualiste de son temps. Le Jardin Botanique, 1751, est un poème didactique, à la façon de Delille et de Saint-Lambert, divisé en deux parties : l'Economie des Végétaux et les : Amours des Plantes. Le Temple de la Nature ou l’Origine des Sociétés, 1801, est une imitation de Lucrèce, qui fait penser à Volney. Ses œuvres en prose sont la Zoonomie ou les Lois de la Nature organique, 1794-96, et la Phytologie ou Philosophie de l'Agriculture, 1800. L’abus des mots grecs est encore un signe
d’origine ; la morale de Bentham s’appellera d’un nom aussi barbare, la Déontologie.
Enfin l'Education des Filles achève de caractériser un état d’esprit, contemporain d’'Edgeworth et de James Mill, qui s'intéresse à tous les problèmes sociaux et les résout dans une synthèse simpliste avec la nature. Le Zoonomie présente, dars une forme souvent obscure, mêlée de fantaisies chimériques et de divinations de génie, une première doctrine de l’évolution, expliquée, suivant l’hypothèse matérialiste, par l'influence du milieu sur l’organisme et par la transformation régulière — au moyen du système nerveux — du mouvement en sensation et de la sensation en pensée. Erasme Darwin fut le fondateur de la Société Philosophique de Derby ; George Spencer fut plus tard secrétaire de cette même société et l’on trouve sans peine plus d’un point commun entre le transformisme matérialiste de la zoonomie et les fameux principes d’Herbert Spencer, né à Derby et fils de George.
Un esprit aussi exubérant et aussi universel que celui d’'Erasme Darwin devait engendrer une race d’intellectuels normaux ou morbides. De ses trois fils, le premier, Charles, jeune homme de grande espérance, étudiant en médecine, est mort à vingt ans d’une piqûre anatomique ; le second, Erasme, poète et numismate, se suicide à quarante ans dans un accès de folie ; enfin Robert-Waring II — le Docteur Darwin — est le père du philosophe.
Robert Waring II, né en 1766, fait ses études de médecine en Hollande, est reçu docteur à Leyde en 1785, et, dès son retour, en 1787, va chercher fortune à Shrewsbury, à la frontière nord-est du pays de Galles, sur la Severn, à soixante kilomètres à l’ouest de Lichfield. Il avait vingt ans, son père lui avait remis cinq cents francs pour frais d'installation ; il se créa très vite par lui-même, comme avait fait Erasme à Lichfield, une clientèle nombreuse et attachée. En 1796 il pouvait fonder une famille et épousait Suzanne
Wedgwood, fille de Josiah Wedgwood, le célèbre potier d’Etruria (comté de Stafford), inventeur du pyromètre. De cette union entre deux familles, déjà remarquées par la distinction de leurs membres, six enfants allaient naître. Le cinquième enfant, et deuxième fils, Charles- Robert, nommé par abréviation Charles Darwin, est le penseur dans la personne duquel les puissances intellectuelles de toute la race allaient aboutir au plus haut degré du génie.
Charles Darwin est né à Shrewsbury, le 12 février 1809, et mort à Down, le 19 avril 1882. Sa vie prend place entre celle de Stuart Mill (1), 1806-1873, et celle de Spencer 1820-1903 ; et en effet, malgré que Spencer ait devancé Darwin sur quelques points, l’évolutionnisme scientifique de Darwin est un intermédiaire naturel entre la philosophie positive de Stuart Mill et la philosophie évolutive de Spencer. Pour marquer les époques générales, Darwin arrive à l’âge d'homme à la révolution de 1830 ; il fait, de 1831 à 1836, son célèbre voyage autour du monde ; après quoi, pendant plus de vingt ans, 1l rédige ses notes, accumule ses observations et les travaux de détail et ne publie enfin qu’en 1859, à cinquante ans d’àge, l’Orrgine des Espèces. Cette publication même lui est imposée par les circonstances avant l’époque qu'il s'était fixée à lui-même ; il se recueille encore pendant dix années, se hâtant moins
ue ses disciples, et donne enfin coup sur coup — de 1869 à 1882 — les travaux qui corroborent sa doctrine et la développent dans tous les sens. Nous insistons sur ces dates pour montrer à la fois l’incubation déja lointaine et l'apparition relativement récente de son œuvre ; c’est par approximation, de 1860 à 1880, qu’il faut placer l’âge héroïque du Darwinisme.
Dans son enfance et dans sa jeunesse, Darwin ne se signale pas par les prodiges intellectuels qui font quelquefois prévoir les grands hommes et qui trompent
(1) Dans notre précédente monographie de STuART Ni (Science et Religion, Bloud, 1905) page 23, note 1, lire : « L'an 1873 et le 7 mai... » — Ajoutons que Helen Taylor, belle-fille de Stuart Mill, est morte, à l'age de 75 ans, à Torquay (Angleterre) le 29 janvier 1907. (L. Rey, Notice sur Helen Taylor, dans le Mistral, Avignon, 6 février 1907.)
souvent. Il était surtout, pour employer les termes de son école, un animal bien constitué, de belle endurance physique, grand marcheur et grand chasseur ; son portrait est celui d’un trappeur solide ; et en fait cette endurance physique, tournée plus tard en endurance intellectuelle, est la base organique sur laquelle s’est greffé son développement cérébral. Lui-même raconte comment, dans son voyage autour du monde, il n’aurait d’abord laissé à personne le soin et la joie de conquérir à la chasse les échantillons nécessaires à ses études ; et comment, peu à peu, l'émotion des conquêtes intellectuelles l’emportant sur celle de la chasse, il s’est renfermé dans sa cabine et dans son travail pendant que ses compagnons cherchaient pour lui les animaux rares et les trophées. Tous les nemrods ne sont pas capables d’une semblable transformation, et Darwin est injuste pour lui-même — par coquetterie de grand homme — quand il déprécie ses premières études et son ardeur au travail. Il ne fut jamais mou pour rien : il a été de tout temps un collectionneur passionné d’insectes et de plantes, capable d'intérêt spéculatif autant que pratique ; il est probable seulement que sa vive intelligence, devançant les progrès de son âge, le détournait des maîtres médiocres, et que son exubérance physique jetait un voile sur son activité intérieure. « Vous n’avez d'amour, lui disait son père, que pour les chevaux et les chiens ; vous ne ferez jamais rien de bon. » Horoscope trompeur s'il en fut et qui nous renseigne surtout sur l'incompréhension du père et du fils.
Darwin a eu le malheur de perdre sa mére à l’âge de huit ans ; Mme Darwin est morte en juillet 1817 et son fils n’a gardé d’elle que le souvenir d’une robe de velours, d’une table à ouvrage et d’un visage de morte. Il ne semble pas que le père, d’une vertu rigide, ait été l’homme qu’il fallait pour comprendre la sensibilité contenue dans l’enfant. On sait comment l’éducation anglaise éloigne les distances entre le père et le fils, comment la vertu, à l’époque benthamiste, porte un
masque de raideur qui la dépare. Darwin a gardé de son enfance, de la maison de Shrewsbury, de son père, un souvenir très vif et très touchant ; il fait du docteur Darwin un portrait ému, tout pénétré de piété filiale, mais il semble, à analyser les traits qui échappent, qu’il y ait dans cette peinture comme une revanche posthume de la pensée sur le réel et que Darwin ait peint son père plutôt comme il voulait qu'il füt, que comme il était. Darwin illustre à été préféré par son père jusqu’à l'injustice ; Darwin enfant a peut-être été délaissé et il a dû en souffrir par ce que nous savons de sa sensibilité naturelle. Les âmes que l’utilitarisme anglais n’a pas desséchées trouvent dans le sentiment la voie nécessaire à leur expansion ; les souvenirs que Darwin nous conte de son enfance, les confiantes prières à Dieu, l'émotion d’un enterrement militaire, l'horreur pour la cruauté des foules, l’examen de conscience auquel il se livre pour savoir s’il a maltraité les bêtes, sont autant de traits qui dessinent dans l’enfant l’homme mür que l'esclavage indigne et qui élève si haut les bêtes parce que la bestialité des hommes le confond.
A la suite de la mort de Mme Darwin, le jeune Charles fut envoyé comme externe pendant une année, 1817-1818, à l’école élémentaire et semi-religieuse du Révérend Case ; il devait probablement recevoir à cette école les leçons enfantines que lui donnait auparavant sa mère et attendre ainsi l’âge de neuf ans où l’on entre d'habitude dans les établissements secondaires. Le Révérend Case était ministre de la chapelle unitarienne. Les unitariens sont les successeurs des sociniens du xvi° siècle et en quelque manière de Michel Servet ; 1ls nient la trinité des personnes et affirment l’existence d’un Dieu unique à la façon du déisme. Mme Darwin était de ce culte et conduisait Charles à cette chapelle, quoique l’enfant lui-même et le docteur Darwin fussent rattachés par le baptême à l’église officielle anglicane. Ici encore nous prenons sur le fait ces dissidences de confessions et de sectes dans l’intérieur même des
familles, cette distinction de la religion nominale et du culte effectif qui a préparé ou précipité dans la nation anglaise la marche vers la libre pensée.
L'année suivante, 1818, Charles Darwin est mis en pension, toujours à Shrewsbury, à l’école Butler, assez proche de chez lui et assez libre encore pour qu’il puisse courir jusqu'à la maison entre les heures de classe. Cette école est celle où il reçoit toute son éducation secondaire de neuf à seize ans, 1818-1825, et peut-être a-t-1l plus tard jugé trop sévèrement ses propres études. C’est le fait des hommes exceptionnels, qui n’éprouvent pas le besoin de suivre les étapes communes, de rendre mal justice à la nécessité de ces étapes. Dans toute cette période Darwin mentionne son goût pour la chasse, sa curiosité de petit garçon pour les sciences naturelles, pour l'expérience, ses nombreuses lectures. Etant encore à l’école Case, il se vantait un jour à un camarade d’avoir fait varier des primevères, par un curieux mélange de forfanterie, d'amour du merveilleux et de divination de l'avenir. Pius tard il étudiait la chimie, avec son frère Erasme, dans un laboratoire qu'ils avaient constitué tous deux pour leurs manipulations. Dès cette époque il collectionnait les insectes trouvés morts, ayant décidé ayec sa sœur qu'il ne convenait pas de tuer des êtres vivants pour leur plaisir. Nous reconnaissons à ce trait la lutte pour l'équilibre qui aura lieu toujours dans son àme sous des formes diverses, entre le sentiment moral et la curiosité intellectuelle. Quoiqu'il ait condamné enfin comme détestablement classique et inutile l’enseignement Butier, n'oublions pas qu'il a étudié là ses auteurs grecs et latins et développé ses facultés d’humaniste n1 plus ni moins que tout futur élève d’univer- Sitée
La première intention du docteur Darwin était que son fils fût médecin suivant les traditions de la famille. Il l’envoie en 1825 à l’université d’'Edimbourg avec son frère Erasme, pour y commencer ses études dans cette direction. Du programme médical Charles Darwin retint
surtout et s’appliqua à développer la partie consacrée à l’histoire naturelle et aux sciences d'observation. Les leçons de l’université lui paraissaient oïseuses, à l’exception du cours de chimie, et quelques-unes le tuaient d’ennui. Il commença des visites à l'hôpital, il fit même des cures à Shrewsbury ; mais, malgré qu’il prétende s'être endurci devant la souffrance, 1l ne put supporter la vue de quelques opérations douloureuses, « avant l’âge béni du chioroforme », et 1l se tourna tout entier vers l’observation de la nature. Il avait lu auparavant la Zoonomie de son aïeul, il entendait un de ses camarades plus âgé, le futur professeur Grant, faire l'éloge enthousiaste de Lamarck : les étudiants avaient constitué, sous le vocable de Pline l'Ancien, une société d'histoire naturelle, Plinian-Society. Darwin assiste régulièrement à ses réunions et se signale, dès 1826, par quelques découvertes de détail. Il montre que certains organismes mobiles et ciliés, que l’on prenait jusque-là pour des œufs de flustres, sont des larves, et au contraire que les corps sphériques, pris jusqu’alors pour de jeunes fucus, sont des coques d'œufs étrangers. Il suivait les séances de la Société royale de médecine, de la Société de géologie de Werner: Wernerian-Soectety, et même de la société royale d’Edimbourg où il vit un jour Walter Scott présider. Il consacrait ses vacances l'été aux excursions dans le Pays de Galles, l'automne aux grandes chasses dans la région écossaise, notamment chez son oncle Wedgwood, à Maer. Les conversations, les lectures, les chasses alternaient. Josué Il Wedgwood, frère de Mme Darwin, paraît avoir été dans la famille, après le deuil de 1817, l’ami bienveillant et tutélaire qui comprenait le mieux la nature d'esprit de Charles Darwin, et ce fut lui qui décida, dans une circonstance unique, de son voyage autour du monde.
Telles sont les conjonctures dans lesquelles, pour des raisons qui restent assez vagues, le docteur Darwin interrompt soudain les études de son fils et le trans-
porte d’Edimbourg à Cambridge pour s’y préparer, non plus à la médecine, mais à la théologie. On comprend que Charles Darwin ait, après deux ans d’essais, abandonné la médecine dont les études pratiques et la profession effective répugnaient à ses goüts. On comprend moins bien les motifs qui le désignaient comme futur clergyman. L'obstacle ne venait pas des croyances, car Darwin après quelques scrupules, et la lecture attentive du traité de Pearson sur les dogmes, avait admis la vérité intégrale de la Bible, et caressait avec une certaine complaisance l’idée d’être plus tard, dans l’église anglicane, curé de campagne ; il en trouvait plusieurs exemples dans sa famille. Mais il est étonnant que les aptitudes scientifiques dont il avait fait montre ne l’aient pas détourné alors d’une carrière pour laquelle les qualités littéraires étaient les premières exigées. En fait il dut se remettre à l’étude un peu oubliée du grec et du latin, prendre des leçons d’un précepteur particulier, et, quoiqu'il fut inscrit à l’Université de Cambridge, collège du Christ, à la date du 15 octobre 1827, n’y entrer qu’au carême de 1828, avec six mois de retard sur l’ouverture des cours ; ce retard le poursuit dans tous ses examens. Ilest reçu bachelier le 28 avril 1831, pour prendre rang dans la promotion de 1832, et quitte à cette époque Cambridge pour se faire non pas clergyman, mais globe-trotter.
Ce changement d'orientation dans la vie de Darwin s’opéra peu à peu, par la pente naturelle de ses études préférées, et fut brusqué à la fin par l’offre qui lui était faite de prendre passage sur un navire de l'Etat pour un voyage officiel de découvertes autour du monde. Les trois années que Darwin passa à Cambridge furent à peu près perdues pour les études académiques. IL ne réussissait pas aux mathématiques, assistait par obligation aux cours de langues anciennes, travailla un ou deux mois au cours de sa seconde année pour obtenir le certificat de passage ; prépara avec conscience, au point de les savoir presque par cœur pour l'examen du bac-
calauréat, les ouvrages classiques de Paley sur la philosophie morale et l'évidence du christianisme ; réussit à se classer sans excès ni dans le bien ni dans le mal, au dixième rang du concours. En réalité Darwin était peu fait pour les études régulières ; les courses à cheval, les clubs d'étudiants, les visites aux musées de peinture, les séances de musique religieuse à la chapelle, prenaient une grande place dans sa vie, non pas pourtant la première, car il poussait de plus en plus ses études favorites d'histoire naturelle, lisait Humboldt et John Hershell, faisait enfin de la chasse aux insectes, non plus un amusement d’enfant, mais l’objet d’une passion véritablement scientifique, par son intelligence et son ardeur. Les lettres qu’il écrit alors à son jeune cousin et condisciple Darwin-Fox sont pleines de demandes et de communications sur les insectes qui manquent à sa collection, et qu’il signale ici ou là. 1l avait imaginé des sortes de battues, payant un homme pour lui apporter dans des sacs la mousse des vieux arbres et les roseaux qu'on laisse au fond des barques. Un jour qu’il tenait en mains deux coléoptères, 1l en vit un troisième, et, pour s’en saisir, prit à la bouche un des insectes déjà capturés ; mais il sentit aussitôt une bruülure tellement âcre à la langue qu'il dut cracher l’un et lâcher l’autre. Par ce mélange de sagacité et d’ardeur Charles Darwin faisait déjà des prises assez rares pour voir figurer quelques-uns de ses insectes, — avec quelle fierté, — dans le répertoire de Stephen avec l’inscription « capturé par Ch. Darwin, esquire ».
De si singulières aptitudes, soulignées sans doute par la notoriété de son grand-père Erasme, firent bientôt que les professeurs de Cambridge se lièrent avec Charles Darwin et l’admirent dans leur société, moins comme un élève que comme un camarade de conversation et d'étude. Le maître qui fut alors, et qui devait être toujours, son meilleur ami, est le botaniste Henslow. Par son savoir, par sa bonté morale, par son esprit religieux, Henslow exerçait autour de lui une
grande infiuence ; il prit bientôt Darwin pour compa gnon attitré, au point que ses camarades le nommaient « celui qui se promène avec Henslow ». Dans ces promenades, dans les réunions où il était reçu avec les autres professeurs de Carabridge, Darwin acquit le bagage d'observations et de réflexions qui faisaient de lui, encore étudiant, presque l’émule des maîtres. Un autre bienfait d'Henslow fut de le présenter à Sedgwick, professeur de géologie, dont Darwin avait négligé de suivre les cours par suite de son aversion pour cette sorte d'exercice. Mais le commerce de Sedgwick l’eut bientôt converti et fait géologue. L’année où Darwin quittait Cambridge, dans l’été de 1831, Sedgwick devait faire une série d’excursions au pays de Galles ; Darwin l’accompagna et apprit avec lui, et sur place, comment on lit un terrain et remonte par cette lecture de l’histoire du présent à celle du passé. Il allait avoir l’occasion d’appliquer ces connaissances, fécondées par la lecture de Lyell, dès ses premières étapes autour du monde.