I. — Voyage autour du monde
C'est en effet au retour de ces excursions géologiques que Charles Darwin reçut, de son protecteur Henslow, une lettre datée de Cambridge, 24 août 1831, lui demandant s’il consentirait à prendre place en qualité de naturaliste sur le vaisseau « le Limier », the Beagle, capitaine Fitz-Roy, chargé d’un voyage de découvertes autour du monde. L'occasion était inespérée ; dés le mois d'avril de la même année, Ch. Darwin confiait à ses camarades le projet d’un voyage aux îles Canaries pour voir sur place ces merveilles des tropiques célébrées par Humboldt. Mais il fallait le consentement du docteur Darwin et celui-ci, plutôt porté à la défiance envers son fils, comprenant mal d’ailleurs comment un pareil voyage était une préparation pour un clergyman, hésitait beaucoup à donner ce consentement. Josué Wedgwood intervint, montra les immenses avantages, au point de vue de la culture générale, qui résulteraient des propositions de l’amirauté, suggéra qu’il s'agissait moins de la préparation professionnelle à une carrière, restée encore problématique, que de la connexion actuelle et réelle entre l'offre en question et les études favorites du jeune homme. Le docteur se laissa convaincre et Charles Darwin quitta Devonport, à bord du Beagle, le 27 décembre 1831. Le but du voyage était principalement d'étudier les côtes de l'Amérique du Sud et de faire des observations de longitude aux îles Pacifiques.
L'expédition dura cinq ans, de 1831 à 1836.
Darwin en a lui-même donné le récit, inséré en 1839 dans la relation générale du capitaine Fitz-Roy, publié
à part en 1845 sous ce titre: Voyage d’un Naturaliste autour du monde. C’est un livre qui ne saurait trop être loué. Rien n’est plus difficile à écrire, rien n’est plus fastidieux le plus souvent que ces sortes de rapports où l’auteur chemine entre deux écueils: parler trop de lui-même et des circonstances contingentes qui sont sans intérêt général, ou au contraire laisser dans le vide, et sans cadre positif, ses descriptions etréflexions. Darwin a su mélanger, dans une heureuse mesure, la peinture objective des choses et la trame de ses impressions personnelles. L'Amérique surtout était l’objet du voyage : dix-sept chapitres y sont consacrés (1831-1835) et quatre chapitres résument la traversée du Pacifique et le retour en Europe par le cap de Bonne-Espérance, Sainte-Hélène et de nouveau le Brésil (sept. 1835, avril 1836). Les sujets d'étude les plus divers sont passés en revue au fur et à mesure que les circonstances les déroulent sous nos yeux. Le sens du pittoresque devant les scènes de la nature, l’émotion morale devant les faits humains, la curiosité scientifique également ingénieuse dans les trois domaines de la gévlogie, de la botanique et de la zoologie, multiplient et varient l’intérêt du livre.
“Le rideau se lève aux îles Canaries, sur le pic de Ténériffe, illuminé par le soleil quand les vallées sont emplies encore de légères vapeurs, « première journée délicieuse, suivie de tant d’autres dont le souvenir ne s’effacera jamais ; » et ce sera dès lors toute une série de tableaux à travers le Brésil et l'Argentine, la Patagonie, le Pérou, le Chili, à la Terre de Feu, aux îles Galapagos. La luxuriante beauté des forêts vierges, les tempêtes du cap Horn, le tremblement de terre qui a détruit Conception, comme fut détruite Lisbonne, voilà pour la nature. Les mœurs des demi-civilisés et des sauvages, le maniement du lazzo, et l’insensibilité des cavaliers des pampas pour les souffrances de leur monture dont la douleur et la mort importent peu parce que le prix des chevaux est vil ; l’aspect étonnant des in-
digènes fuégiens ; la première rencontre du civilisé avec des sauvages qui courent et crient sur le rivage ; leur nudité, leurs privations, leur bestialité ; l’effroyable destin des vieillards qui savent que le moment approche d’année en année où ils seront tués et mangés par leurs enfants dans un jour de famine ; en regard, l'énergie indomptable des Indiens soulevés qu’on fusille un à un sans les amener à la trahison ; par-dessus tout la cruauté systématique des civilisés plus horrible que l’anthropophagie des sauvages parce qu’elle est plus consciente ; ces femmes, qui possèdent des instruments mécaniques pour écraser les doigts de leurs servantes ; ces enfants qu'on torture, ces esclaves de Rio-de-Janeiro qu'on entend depuis la rue crier de douleur dans les maisons et qu’on ne peut secourir parce que tout cela est légal, voilà pour l'humanité ; et « ce sont des hommes qui professent un grand amour pour leur prochain, qui croient en Dieu, qui répétent tous les jours que sa volonté soit faite sur la terre, ce sont ces hommes qui excusent, que dis-je, qui accomplissent ces actes ».
Mais c’est au point de vue scientifique, comme il est naturel, que la lecture du Voyage est surtout intéressante et probante. Dans ses livres ultérieurs, consacrés à l’évolution des espèces, dans les discussions qui ont été provoquées par ses livres, d’un bout à l’autre de sa correspondance, Darwin rappelle constamment, sous une forme ou une autre, les souvenirs de son tour du monde et les impressions ressenties à cette époque sont celles qui ont dirigé plus tard toutes ses recherches.
La géologie est ici la clef de voùte du système et l'influence qui à déterminé en ces matières la conviction de Darwin est la lecture de Lyell. La première édition des Principes de Géologie venait de paraître cette année même, 1831, et Henslow en avait recommandé la suggestive lecture à Darwin à condition, ajoutait-il, de ne pas se laisser séduire par les fausses conclusions de l’auteur. Darwin fut séduit dès l’abord
et dès cette époque fut le disciple enthousiaste de Lyell dont il allait étendre les doctrines par le transformisme à la biologie elle-même.
On sait en quoi consiste la révolution, — car c'en est une dela plus haute importance, — accomplie par Lyell. La géologie était dominée alors par deux grands noms : Werner et Cuvier. Werner, géologue de profession, de théorie neptunienne, professeur à l’école des mines de Freiberg en Saxe en 1775, avait systématisé le premier l’enseignement de la géologie et élevé cette étude au rang d’une science fondamentale en montrant à la fois son unité intrinsèque et les rapports qui la lient aux autres sciences. L'influence de Werner en Allemagne à l’époque de Gæthe au point de vue géologique, est comparable à celle de Linnée dans le domaine des plantes ou de Haller pour la biologie générale. D’autre part, Cuvier avait été amené par ses études sur les animaux fossiles, à la théorie, impérieusement professée, des révolutions du globe, 1807 : théorie d’après laquelle l’histoire du monde procède par cataclysmes brusques, par tremblements de terre, par submersions diluviennes, par éruptions volcaniques, par perturba- . tions radicales. Dans l'intervalle de deux cataclysmes la vie se développe, les espèces qui conviennent à un état déterminé du globe se développent en harmonie les unes avec les autres et forment ensemble, pendant une série de siècles, un monde bien lié. Un cataclysme nouveau les fait disparaître ; puis le calme renaît, des espèces différentes apparaissent, et ainsi de suite. L'histoire naturelle du monde est une série de coups d’état successifs, sans lien entre eux. Les faiiles profondes des rochers racontent les déchirements du globe, et la découverte des mammouths, glacés et intacts dans leur fourrure et dans leur chair, nous prouve que le cataclysme fut soudain, frappa les êtres en pleine vie, parce qu'il tranformait d’un coup en steppes glacées les plaines de la Sibérie qui devaient être torrides, comme aujourd'hui l’Afrique, à l’époque
où elles étaient parcourues par ces ancêtres éteints de nos éléphants actuels.
L'hypothèse de Lyell est, au contraire, que l’histoire de la nature s'explique par une série de transformations lentes. Si tous les textes du moyen âge étaient disparus, nOuS pourrions Croire aujourd'hui que les langues romanes et la langue latine, les unes et les autres considérées à leur état parfait, se sont développées à deux époques toutes différentes, séparées par une barrière infranchissable : mais les textes qui subsistent nous font comprendre comment c’est par une évolution lente et insensible que les hommes ont passé peu à peu du langage de Cicéron à celui de Joinville et à celui de Bossuet. L'histoire naturelle est continue comme l’histoire civile ; il y a dans la nature, comme dans l’humanité, des époques troublées et des époques calmes ; mais c'est l’usure lente des choses, bien plus que les éclats bruyants, qui explique les grandes différences. Il suffit de la pluie et de la neige sur les montagnes pour expliquer, par dénudation progressive, l’affaissement des plushauts sommets. La toison desmammouths indique que leur habitacle était froid et rend inutile l'hypothèse d’un abaissement soudain de température.
Ce qui s’est passé autrefois se passe encore sous nos yeux : la mer qui bat ses falaises, le fleuve qui entraine son limon, toutes les transformations géologiques peuvent s'expliquer par des changements infiniment petits pourvu que le nombre en paraisse infiniment grand. L’effort de Lyell est de reculer infiniment les limites que l’on assignait jusqu’à lui au passé du monde, de rompre les barrières étroites dans lesquelles s’enfermaient les six mille ans classiques de la création, et, cela fait, d’assimiler l’histoire de la nature à celle de l’humanité parce que les restes fossiles sont, suivant Buffon, les documents et les textes du passé disparu. L'évolution suppose un minimum de différence dans un maximum de durée.
Telle est la doctrine qui séduit Darwin dès la première
lecture. Sa tâche d’explorateur est toujours double dans les pays que le Zimier parcourt : reconnaître la nature géologique du sol, rassembler les types principaux de la faune et de la flore. Or, dans toutes ses excursions géologiques, dans les îles du cap Vert, sur les rives du Colorado, dans les Cordillières, Darwin constate la supériorité de la doctrine de Lyell, son accommodation plus simple que toute autre à l'explication des faits observés ; « je suis convaincu, dit-il, que Lyellaraison. » La formation des îles de coraux dans le Pacifique est un exemple saillant du pouvoir des infiniment petits. Darwin rentra en Angleterre, gagné par la géologie à la méthode évolutive des sciences naturelles, et ses doctrines ultérieures pourront s’interpréter comme une extension aux organismes vivants du mode d’explication qui réussit pour les couches minérales. Cette extension lui est inspirée par les observations faites dans son voyage. À mesure qu'il avance de Bahia à la Terre de Feu, du Brésil au cap Horn, il remarque la transformation progressive des espèces animales sur le continent américain ; danslesilesavoisinantes, etnotamment aux Galapagos, 1l trouve des espèces différentes et analogues, qui supposent à la fois une origine commune avec les formes continentales et une évolution distincte sur un territoire distinct. Il y a donc adaptation au sol et à l'habitacle, transformation dans le temps et suivant l’espace. Au point de vue mental, enfin, Darwin est très frappé par ce fait que les oiseaux des îles où les hommes n'ont pas abordé sont très peu méfiants, au point de se laisser tuer de près à coup de bâton ; il en conclut que la crainte de l’homme n’est pas un fait originel mais acquis, et qu'il s’acquiert assez vite. Le mental se transforme comme l’organique. Tous ces faits ne sont pas à l’époque du voyage l’objet de conclusions aussi précises, mais ils sont classés dès lors dans l'esprit de Darwin, et c’est en réfléchissant sur eux plus tard, en poussant jusqu’au bout les déductions qui s’en rent que Darwin jette les bases de l’Origine des
espèces. Mais nous sommes loin encore de cet ouvrage et de cette date ; l’ordre des temps nous ramène aux premières années du retour en Angleterre.