XI. — Les derniers ouvrages
Les dix dernières années de Darwin, 1872-1882, s'écoulent dans un triomphe continu ; les doctrines qu'il avait énoncées progressaient chaque jour ; les disciples étaient nombreux et ardents ; les adversaires étaient ou des savants à demi gagnés par le génie du maître, ou des étrangers à la science dont l’autorité se trouvait affaiblie d'autant ; l'heure de la critique scientifique n’était pas encore venue.
Darwin multipliait les éditions de ses différents ouvrages remaniés à chaque fois, en sorte que l’on doit les consulter au point de vue historique avec une attention circonspecte parce que par exemple les éditions de l’Origine postérieures à la Descendance donnent l’amagalme des doctrines originairement distinctes dans les deux ouvrages. En 1882, la sixième édition de l’Origine, en 1874, la deuxième édition de la Descendance et des Récifs de coraux, en 1866, la seconde édition des Variations Domestiques, des Plantes grimpantes et des Observations géologiques sur l’Amérique et les îles, marquent les demandes croissantes du public, et le 9 avril 1880, Huxley put célébrer comme un triomphe, dans une conférence de la Royale Institution, la majorité de l’Origine parvenue à sa vingt et unième année d'existence.
Les livres nouveaux publiés par Darwin pendant cette période sont une suite d'expériences antérieures longuement continuées. Ils ne traitent pas directement le problème transformiste, mais des points de détail qui sollicitent l’attention par l'attrait de la nouveauté et
dont la solution, si elle est exacte, entraîne des conséquences générales pour la philosophie de la nature. Prendre un cas singulier, le résoudre en une harmonie universelle, tel est l'esprit de Darwin. Tous ces ouvrages, sauf un, sont consacrés à la botanique : les Plantes insectivores en 1875, la Fécondation croisée et directe en 1876, les Différentes formes de jieurs en 1877, et enfin, avec la collaboration de son fils Francis, les Facultés motrices des plantes en 1880. Le dernier ouvrage, 1881, est une monographie des Vers de terre.
Les quatre ouvrages de botanique énumérés cidessus convergent tous à une même conséquence : abaisser les distinctions qui séparent les deux règnes des animaux et des plantes. Les Plantes 1nsectivores sont un exemple de la méthode de travail à longue haleine employée par Darwin. Les expériences sur les droséras sont commencées par lui en 1860 et 1852, interrompues dix années, reprises et terminées en 1872 et 1874. Les droséras sont des plantes des prairies dont les feuilles, humectées de gouttes liquides, brillent au soleil comme des perles de rosée. Cette rosée est une glu sécrétée par la plante ; si quelque insecte .se pose sur elle, il est aussitôt englué ; les diverses parties de la feuille se replient sur lui, le sucent par tous leurs poils adhérents et rejettent son corps épuisé. Le livre de Darwin sur les droséras est remarquable par la précision et la délicatesse des expériences : il décrit en détail la manœuvre des tentacules végétaux, le procédé et la durée de ce meurtre étrange d’un amimal par une plante, les phénomènes digestifs par lesquels la plante puise dans l’aninal une provision d'azote tout préparé. La conséquence en est une réciprocité toute nouvelle découverte dans les relations des animaux et des plantes. Peu importe, au point de vue du droit, que le fait se limite à d’humbles plantes des prairies que nous foulons aux pieds et que les insectes, agents de fécondation entre les fleurs, soient les seules
victimes des digestions végétales. La réciprocité digestive, si lon peut employer ces termes, est aussi bien établie par la lutte de la drosera et de la mouche, qu’elle le serait par la bataille, plus émouvante pour nousseulement, d’un arbre anthropophage et de l’homme lui-même.
Le livre de 1856, sur les Æffets de la Fécondation directe et croisée dans le règne végétal est un répertoire d'analyses et de faits ; nous en retiendrons toujours cette même idée d’unification entre les deux règnes. La fécondation est un phénomène commun aux animaux et aux plantes ; le rôle du croisement des semences par les éleveurs et par les jardiniers, dans le perfectionnement de l’espèce, est l’un des problèmes de fait les plus essentiels que soulève la théorie générale de la sélection naturelle ; et nous avons vu que lopinion de Darwin pouvait se résumer dans cette formule : la nature a horreur, chez les plantes comme chez les animaux, de la fertilisation par soi-même ; le croisement est le facteur du progrès.
À la même doctrine se rattache le livre des Différentes formes de fleurs sur les plantes de même espèce. Ce livre, dédié à Asa Gray, est un recueil de travaux divers, les uns récents, les autres anciennement publiés, comme était par exemple l’étude des Primevères de 1862 : autre exemple de la longue persistance de Darwin dans la même étude. Le résultat général est toujours que, lorsque des plantes portent des fleurs dont les formes sont différentes, parce que par exemple elles réalisent deux types distincts de pistils plus longs ou plus courts, quoique ces fleurs solent toutes hermaphrodites et capables de se féconder elles-mêmes, cependant chacune d’elles prend un rôle sexuel déterminé par rapport à chaque autre, et, se fécondant réciproquement, elles sont en quelque sorte androgynes pour l’anatomie, sexuées pour la physiologie ; le vœu de la nature est toujours l'extension maximum des relations à étabhr
entre tous les êtres conviés à la même table de vie.
Les Facultés motrices des plantes sont une extension du problème des plantes grimpantes ; au lieu d'étudier un seul mode de mouvement chez les végétaux, Darwin en étudie toutes les formes. La spirale régulière suivant laquelle la racine, tournant sur son axe, s’incruste dans le sol ; la marche vers la lumière, qui détermine la direction aérienne de la tige ; tous les faits en un mot qui lient d’une part la plante à son milieu physique et chimique et qui révèlent d’autre part l’extrême sensibilité de ses organes, sont mesurés ici encore par des expériences précises ; et tous ces éléments font, du dernier travail botanique de Darwin, un exemple saillant des méthodes d'analyse expérimentale que la biologie pratique aujourd'hui sur le modèle des sciences purement physiques.
Enfin le dernier ouvrage publié par Darwin sur La formation de la terre végétale par les vers de terre, franchissant d’un bond le règne des êtres vivants, porte au dernier degré du paradoxe cette doctrine générale des réciproques universelles. Cette monographie est un retour partiel aux études de géologie par lesquelles Darwin avait débuté. En 1838, il avait présenté à la - Société géologique une note sur la formation de l’humus; cette note relatait une observation due à Josias Wedgwood ; c’est que, au bout de quelques années, la couche de marne ou de cendre semée à la surface d’une prairie se trouve descendue à une profondeur de plusieurs pouces, toujours disposée en couches horizontales comme si les vers de terre les avaient peu à peu recouvertes de leurs excréments. Quarante ans plus tard, en 1877, un propriétaire ami de Darwin, Thomas Farrer, découvrit dans son jardin des ruines galloromaines, disposées de telle sorte que le pavé romain, disjoint par le passage des vers, subsistait dans sa première position horizontale comme une couche enfoncée sous terre. Ce fut l’occasion pour Darwin de reprendre ses premières observations. Le livre des
vers de terre est à la fois une étude très complète de la physiologie et des sens et par conséquent des instincts de ces animaux, et une contribution, par l’hypothèse ci-dessus mentionnée, à l'étude des causes multiples qui expliquent en géologie les modifications du sol. Par des mesures dont la précision même déconcerte et inquiète, Darwin calculait le poids de terre ramené annuellement à la surface du sol par les vers et la quantité de profondeur verticale dont s’enfoncent à mesure les objets semés à la surface. Le livre eut un grand succès. Il était un coroliaire curieux des théories générales de la géologie de Lyell et de Darwin sur les effets produits par l’accumulation des efforts infiniment petits, et en même temps l'affirmation d’une réciprocité surprenante entre l’histoire de l'habitacle terrestre et celle de ses plus humbles habitants ; et c'était enfin dans la vie de Darwin, le dernier travail par lequel il donnait la main à ses premiers essais,
Nous n’avons plus à citer — si nous écertons les innombrables communications de détail aux sociétés savantes par lesquelles d’ailleurs Darwin préparait ses travaux de longue haleine — que deux écrits d’allure toute personnelle ; l’un est une notice sur Erasme Darwin, l’autre une notice sur soi-même. En 1879 un journal allemand, le Cosmos, consacrait un numéro spécial à la gloire de Charles Darwin sexagénaire. Ce numéro contenait une étude de Krause sur les doctrines transformistes d'Erasme ; ce fut pour Charles l’occasion d'écrire, en se servant des lettres et documents restés dans sa famille, une notice historique sur son aïeul, jointe plus tard à l’étude de Krause. Dès 1876 il avait rédigésur lui-même une Nofice auto-biographique ; cette notice, de dimensions d’ailleurs assez restreintes, accrue d’un post-scriptum très court en 1881, a été insérée presque entière, avec ses lettres, dans l'ouvrage inti- : tulé Vie et correspondance de Ch. Darwin par son fils Francis, 1887. Cette notice est marquée en général par un ton de bonhomie personnelle et d’élévation
morale qui répond bien à l’idée que nous nous sommes faite du caractère de Darwin. Notons cependant, ce qui n’est pas pour surprendre, les luttes qui s’établissent malgré tout dans l'esprit du grand homme entre le désintéressement scientifique et certains retours personnels. Dans la correspondance on saisit à nu ses hésitations et presque ses angoisses lorsqu'il se voit sur le point d’être dépouillé par Wallace de la priorité de ses découvertes. On y comprend moins bien le ton qu’il emploie à l'égard d’un autre émule redoutable qui est Spencer ; ses quelques lettres à Spencer sont remplies d’éloges plutôt hyperboliques et une lettre à
Huxley en donne la clef exacte : « Je supporterais qu’il |
fût plus fort que moi deux ou trois fois, mais 1l est dix fois, vingt fois plus habile à se tirer d'affaire quand il le faut ! » Dansla Notice il veut démontrer, presque avec âpreté, que rien dans l’ambiance scientifique n’annonçaiten 1859 — malgré les listes de précurseurs que lui-même cite — les doctrines de l’Origine ; il insiste sur le mérite qu’il a eu, et qu’il estime avoir été trop méconnu, de devancer Haeckel dans ses vues embryogéniques ; enfin il affiche une satisfaction un peu trop commerciale du succès matériel de ses livres ; « tant d'exemplaires furent vendus » est la formule qui revient sans cesse ; et cette formule est assez exactement corroborée par une feuille signalétique qu'il avait rédigée sur lui-même pour Galton ; Darwin déclare, dans cette confession d’un homme de science à un homme de science, que tout ce qu’il sait il l’a appris par lui-même ; que l’instruction des maîtres et des écoles n’a servi qu’à gêner son esprit naturel d'observation ; qu'il a pour particularité mentale une grande curiosité au sujet des faits et de ce qu’ils signifient, et en outre — est-ce son point faible ? — un certain amour du nouveau et * du merveilleux ; et enfin, il ne se reconnaît aucun talent spécial, si ce n’est, dit-il, « pour les affaires », ce qui est prouvé par la tenue de ses livres et ses bons placements d'argent.
A peine est-il besoin d’énumérer les honneurs rendus à Darwin de toutes parts. Il était membre depuis 1839 de la Société Royale ; il recevait en 1864 la médaille Copley qui est en Angleterre la plus haute récompense décernée entre tous les savants; il est nommé en 1878 membre sociétaire de l’Académie de Berlin et membre correspondant de l’Institut de France ; cette dernière nomination est faite dans la section de botanique et Darwin s’en égaie, prétendant ne pas connaître autre chose dans cette science que la distinction qui existe entre une légumineuse et une composée ; modestie excessive qui cache peut-être une blessure ; l’Institut, laissant de côté les hypothèses du philosophe évolutionniste, récompensait surtout les découvertes positives du savant dans l’ordre des plantes.
Cependant cette illustre vie touchait à son terme ; la maladie, qui avait tellement éprouvé Darwin depuis 1840, s'était faite moins implacable ; il souffrait peu mais se sentait plus faible et plus las de vivre ; il prenait des vertiges et des éblouissements, Au mois de décembre 1881, comme il allait faire une visite à Londres à son ami Romanes, il fut saisi d’un mal tellement subit qu'il put à peine gagner une voiture de place pour rentrer chez lui ; les attaques se succédèrent dès lors sans répit; une dernière syncope le frappa à Down dans la nuit du mardi 18 au mercredi 19 avril 1882 ; il perdit d’abord connaissance et, en revenant à luimême, sentant la mort, 1l dit ces paroles : « Je n’ai pas
ur de mourir. » Il expira dans l’après-midi du 19. Sur la demande de ses admirateurs et de ses disciples, il fut inhumé dans l’abbaye de Westminster, dans l'aile nord de la nef, à quelques pas de Newton, le 26 avril. Huxley, Lubbock, Wallace, Hooker, le comte Derby, le duc d’Argyll tenaient les cordons du poêle ; les délégués des universités et des académies du monde savant, les représentants diplomatiques de France et d’Allemagne, d’Espagne et d'Italie suivaient le cortège.
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