XII. — Aprés Darwin
Nous n’avons pas à retracer l’histoire du darwinisme après Darwin; nous distinguerons seulement, dans l’évolution de cette doctrine, les étapes principales qui ont successivement marqué l’attitude de l'attention publique à son égard.
Dans un premier état des esprits, on voit se continuer simplement les discussions commencées du vivant de Darwin entre transformistes et non transformistes. En Angleterre, Huxley (+ 1895) et Romanes (+1894) sont les représentants les plus complets du pur Darwinisme. Au point de vue scientifique, Huxley cherche surtout à montrer quelle est la place de l’homme organique dans l'échelle de la zoologie et quels rapports il ya lieu d'établir, d’après lui, entre la constitution humaine et celle des grands singes anthropomorphes. Romanes s'attache de préférence au problème mental ; il trace une échelle graduée et chiffrée du développement possible des facultés intellectuelles, et il dispose les animaux sur les divers degrés de cette échelle pour aboutir à la fin à l’homme lui-même.
Au point de vue philosophique, Huxley, créateur du terme agnostiseisme, est un adversaire à la fois du positivisme de Comte et du dogmatisme des religions révélées ; les formes matérielles de la vie sont le langage parlé par l'esprit et le progrès moral consiste dans une réaction incessante contre le déterminisme cosmique. Romanes projette, par un raisonnement d’analogie nommé éjection, dans les animaux inférieurs en proportion de leur développement mental, les caractères psychiques qui sont l’essence de l’homme, et
explique l’univers par une activité spirituelle, ultrapersonnelle ; cette activité se manifeste dans la série des êtres inférieurs comme une finalité inconsciente, pour converger dans l’homme.
D’autres penseurs se rattachent au darwinisme avec une plus grande indépendance. Ainsi Lubbock, philosophe et savant, et homme d'Etat, étudie tour à tour la civilisation des hommes préhistoriques, les mœurs des insectes, les conditions mentales du bonheur, et, mettant en relief l’infinie diversité des organes qui font varier chez les divers êtres les aspects différents du monde, aboutit à une sorte d’éclectisme, suivant lequel le bonheur, c’est-à-dire le but de la vie, consiste dans la satisfaction de toutes les tendances de l’âme, scientifiques et mondaines, esthétiques et morales, religieuses même jusqu'aux confins du christianisme.
Cette préoccupation religieuse, qui est l'expression particulière d’un besoin métaphysique profond et général, apparaît surtout chez les adversaires de Darwin. Le zoologiste et théologien Mivart a écrit, contre Darwin lui-même, en 1875, la Genèse des Espèces, où il fait de la sélection naturelle une des causes réelles, entre plusieurs autres, des apparences multiples du monde orga- "nique, mais lui refuse le rôle prépondérant et unique qui lui est attribué par Darwin, parce que, dit-il, la sélection est contredite dans certains cas par des faits opposés et parce qu’elle explique la survivance, mais non pas l’acquisition, des gains utiles à la race. Mivart admet un mélange de création surnaturelle, par laquelle Dieu produit les types essentiels, et de création naturelle ou plutôt de dérivation suivant laquelle les êtres sont doués par Dieu d’une tendance innée au changement, et ce changement se produit par transformation subite sous l’action des circonstances favorables. Mais c’est surtout Richard Owen, 1803-1892, élève à Paris de Cuvier, et surnommé le Cuvier anglais qui, dans ses Conclusions générales (Anat. des Vertébrés, 1868) pose le double problème scientifique et philosophique.
Les espèces sont en nombre infini et leur création ne peut pas être expliquée par une série décousue d’autant de voutions de Dieu. Ces volitions multiples sont remplacées par un acte de vouloir unique qui comprend, comme disait Malebranche, toutes les vues particulières dans une vue unique, si l’on admet l'hypothèse dérioative. Les types créés sont doués d’une tendance innée à s’écarter du type primitif ; la structure se différencie d’abord brusquement, suivant par exemple que les feuilles d’une plante aquatique sont immergées dans l’eau ou aériennes ; les habitudes suivent. Lamarck, au contraire, indiquait l’ordre inverse. De même que les transformations sont brusques, de même est brusque le passage opéré par un vouloir divin sous forme de génération spontanée, mais non pas décousue, des composés physiques et chimiques, privés de vie, à ces mêmes composés devenus vivants. L'hypothèse dérivative apparaît ainsi chez Mivart et chez Owen comme un transformisme limité, interprété par la métaphysique dans un sens qui prévient contre toute confusion matérialiste et mécanique.
Dans le même esprit l’émule de Darwin et son rival le plus estimé, Russel Wallace, s’est séparé du transformisme pour des raisons du même ordre au moment de l'appliquer à l’homme lui-même. Dans ses Essais de sélection naturelle, 1870, il intitula un chapitre : « limite de la sélection naturelle appliquée à l’homme » ; et sa doctrine est la suivante : la sélection naturelle explique l'acquisition d’un avantage immédiat pour l'espèce qui en est pourvue ; mais, lorsqu'on passe de l’organisation animale à celle des hommes, les traits nouveaux qui apparaissent et qui prédisposent l’homme à une vie psychique ultérieure sont au contraire, dans les premiers temps de leur existence, une cause d’infériorité physique dans la lutte pour la vie et par conséquent nuisibles ; leur utililé n’apparaîtra qu’à la suite pour les justifier ; donc il faut supposer, non pas un drainage mécanique des utilités immédiates, mais
une prévision finaliste des utilités à venir, un plan préformé et une providence. En Amérique, un autre ami de Darwin, Asa Gray, apporte à sa doctrine des réserves analogues et affirme, dans ses articles de 1860 consacrés à l’Origine, l'existence d’un dessein finaliste, préformateur de toutes les variations individuelles.
Dans la même Amérique, un naturaliste d’origine suisse, Louis Agassiz, élève de Cuvier, a été le représentant pour ainsi dire officiel de l’antidarwinisme. Outre ses articles de 1860 dans le Silliman’s Journal (journal américain de sciences et arts), il expose tout du long, dans son livre sur la Classification des Espèces (1859 et 1869), les thèses fondamentales par lesquelles le dogme de la fixité s’oppose au dogme du transformisme. D’après Agassiz, les espèces animales se répartissent dans les quatre groupes de Cuvier, vertébrés, annelés, mollusques, rayonnés, qui sont, non pas issus les uns des autres, mais simultanément ordonnés les uns par rapport aux autres, et ces groupes se divisent de même en espèces irréductibles. Le darwinisme résulte d’une faute de logique par laquelle, au lieu d’aller des faits aux idées, on pose à priori l’idée d'un développement préconçu et l’on trie ensuite les faits d’après cette idée ; le darwinisme est un retour d’une certaine sorte à l’illuminisme d’Oken et de Schelling, qui suppose entre les faits donnés dans l'expérience une liaison métaphysique préjugée. En réalité, d’après Agassiz, le monde est un système total de coordonnées qui sont, pour employer ici les termes de Berkeley, le langage d’un esprit divin préformateur et providentiel. Mais cette idée de plan universel admise dans l’espace, si on l’applique au temps, ne suppose-t-elle pas, dans une théorie plus ou moins leibnizienne, une filiation relative, une dérivation des espèces suivant certains types distinctement établis ? Cette position est celle d’un géologue belge, Omalius d'Halloy, qui se réfère à la loi de continuité pour
trouver partout, dans le règne organique ou inorganique, des séries sans lacunes, accommodant entre elles les théories scientifiques et bibliques par un transfor- . misme relatif qui exclut, comme indignes de Dieu, les
créations décousues, et qui n’est pas le darwinisme puisqu'il se suspend à l’idée absolue des types, des lois et de Dieu.
En Allemagne, nous avons à plusieurs reprises déjà nommé Haeckel, le célèbre naturaliste d’Iéna, le plus intransigeant de tous les darwinistes. D’une manière générale la physiologie allemande,dominéeau xvin siècle parle grand nom de Haller, qui sépare le premier la science biologique de l’art médical, et distingue par l'irritabilité les tissus vivants dela matière brute, la physiologie allemande se rattache au xIx° siècle à Jean Muller, disciple de Kant et élève de Cuvier. La doctrine de la spécificité des nerfs part de ce fait que le nerf optique ébranlé réagit toujours par un phénomène de vision, le nerf acoustique par un phénomène d’audition et ainsi de suite ; et Muller en conclut une sorte d’indépendance du sujet physiologique par rapport aux excitants matériels du dehors, analogue à l'indépendance du sujet kantien qui conforme les objets à sa propre nature au lieu de subir la leur. En fait l’enseignement de Muller, qui portait au plus haut degré l’idée de physiologie autonome, a donné naissance à toute une série de savants parmi lesquels Wagner, Helmholtz, Dubois-Reymond, Virchow, sont les plus illustres. Rodophe Wagner est dans l’école le représentant attitré d’un spiritualisme plus ou moins inspiré de Schelling et le point de départ d’une école de psychophysiologie à laquelle Wéber, Fechner, Lotze, Wundt se rattachent de proche en proche ; école caractérisée par l’indépendance qu’elle établit toujours — au contraire du darwinisme — entre les fonctions supérieures de l'esprit et leurs conditions intérieures.
Helmholtz a particuliérement développé, dans l’héritage de Jean Muller, l’étude des sensations de la vue et
de l’ouïe ; il a en même temps donné, au principe de la conservation de l’énergie de Mayer, une importance physiologique qui peut le faire considérer comme un des anneaux qui conduisent, sinon au darwinisme luimême, du moins à ces lois générales d'équivalence que le darwinisme invoque par la bouche d'Haeckel comme un des points de sa doctrine. Emile Dubois-Reymond est l’expérimentateur qui a créé l’étude des phénomènes électriques et magnétiques dans l’organisme, et Virchow est l’auteur de la pathologie cellulaire. Haeckel a été, à Wurtzbourg, un élève de Virchow. Quelle est l'attitude de ces trois savants ?
La théorie cellulaire est cette doctrine, aujourd’hui fondamentale, qui admet que l’organisme est une république d’éléments individuels, les cellules, douées d’une vie propre et dont la collectivité constitue la wie de l’être tout entier. Cette doctrine a été fondée en 1838 et 1839 par Schleiden pour les plantes et Schwann pour les animaux ; elle présuppose en droit une théorie antérieure qui est celle du français Bichat, et qui considère les divers tissus de l’organisme comme des éléments anatomiques homogènes doués d’une vie propre. Ainsi l’être vivant qui frappe nos regards se décompose en tissus, ces tissus en cellules, et les cellules sont l’élément dans lequel on trouve, avec les phénomènes ultimes des êtres vivants — sécrétion et assimilation, dégénérescence et croissance — l'explication ultime de la vie. Virchow, en étudiant les cellules à l’état de santé et de maladie, a tiré de cette doctrine les conséquences fécondes dont elle était grosse. Virchow est en même temps un anthropologiste amené, par l'étude des squelettes et des cränes, à étudier directement le problème des origines humaines ; mais arrivé à ce point il refuse de marcher avec Darwin, et, dans un discours célèbre de Munich, se sépare avec éclat d’un système qu’il juge trop conjectural et non positif.
Haeckel riposte à son ancien maître, dans lequel il croit voir un renégat et pour un peu un sénile, par sa
défense du darrwinisme. Pour Haeckel le darwinisme a la valeur d’un dogme scientifique, philosophique, et, l’on peut dire, religieux.
Dans le domaine des faits positifs la compétence de Haeckel et les services rendus par lui à la science sont incontestables ; ses recherches d’embryogénie, qui l’ont conduit, à la théorie de la gastrée et de la morule, ont été le développement concluant des travaux de Baer ; dans le domaine des hypothèses scientifiques il se signale par une ardeur audacieuse et par là même moins sûre ;ila construit l’échelle des degrés par lesquels, suivant lui, l’homme se rattache aux primitives monaires, êtres organisés absolument simples, par l’intermédiaire des invertébrés, des vertébrés et des singes. En matière philosophique et religieuse, il est un croyant d’athéisme qui prend les allures du prosélytisme le plus fougueux et non plus de la discussion patiente et expérimentale ; les éléments de vérité qu'il y à dans la doctrine évolutionniste lui ferment les yeux aux éléments contraires qui ne sont pas moins évidents aux yeux de ses adversaires, ni moins respectables. On comprend donc que ses émules ou ses maîtres, Virchow, Dubois-Reymond, aient été ses adversaires. Le monisme de Haeckel est une sorte de matérialisme net et tranchant qui contraste avec l’agnosticisme de Pécole anglaise ouvert sur l'infini.
C’est dans cet esprit d'agnosticisme au contraire, plus ou moins issu du kantisme, que Dubois-Reymond admet, entre les divers degrés de l’univers que la science étudie, des solutions de continuité qu'aucune doctrine scientifique ne saurait combler ; les énigmes de l'univers : la liberté, la pensée, la vie, sont des complexes, irréductibles aux simples, devant lesquels Dubois-Reymond s'arrête, bien éloigné par là du monisme de Haeckel et à plus forte raison du matérialisme de Feuerbach et de Strauss.
En réalité, les solutions données au problème de l’origine de la vie et des espèces vivantes varient avec les
diverses sciences qui sont en jeu. La biologie, qui étudie les fonctions abstraites et collectives, n’incline pas l’esprit vers les mêmes conceptions que la zoologie et la botanique, sciences concrètes des individus et des groupes. En France, la série biologique au x1x° siècle est représentée par les noms illustres de Bichat, de Claude Bernard, de Pasteur, antérieurs à Darwin ou contemporains. En un sens la doctrine de Bichat sur les propriétés des tissus et des organes comme facteurs de la vie ; les leçons de Claude Bernard sur l’identification des phénomènes de la vie chez les animaux et les plantes et sur les conditions mécaniques qui font ressembler un rotateur desséché à un corps mort, un organisme malade à une locomotive avariée ; les expériences enfin de Pasteur qui relèguent la génération spontanée dans le même néant scientifique que le mouvement perpétuel ou la quadrature du cercle, toutes ces découvertes, imbues d’esprit positif, préparent ambiance du transformisme qui n’est dans une certaine direction qu’un pas de plus vers l’unité conceptuelle et abstraite qui est le but de toutes les sciences. Mais d'autre part l’antagonisme que Bichat établit malgré tout entre les forces de la vie et les forces physico-chimiques ; le rôle nécessaire que Claude Bernard réserve à l’idée directrice, c’est-à-dire métaphysique ; la distinction bien connue que Pasteur établit entre ses croyances spiritualistes et religieuses et les conséquences contraires que tels de ses disciples déduisent de ses propres découvertes ; toutes ces réserves sont l'expression fidèle d’un état d’espritquiest légitime parce qu'il correspond bien à la complexité des choses en présence : les parties élémentaires d’un tout ne sont pas — dissociées — ce tout lui-même ; leur rapprochement purement mécanique est une dissociation contiguë, et par conséquent le tout suppose un dynamisme dont 1l n’est pas rendu compte par ses éléments mécaniques.
Dans le domaine de la zoologie les mêmes oppositions
se produisent. Les anthropologistes sont par excellence les disciples de Darwin ; Boucher de Perthes est le premier en date ; l’école d'anthropologie de Paris avec Broca, avec Létourneau, avec Mathias Duval est l’organe pour ainsi dire officiel du transformisme. Le Muséum, où dominent les souvenirs français de Buffon et de Lamarck, oscille entre les formules diverses. De Quatrefages, élève de Milne-Edwards, a été dans cet établissement le modèle des adversaires courtois et décidés. Par son grand ouvrage sur les Métamorphoses des animaux, il ouvre la voie à une conception synthétique de la vie dont le darwinisme est une forme particulière et peut-être plus étroite ; dans les livres qu’il consacre aux émules de Darwin ou à ses précurseurs, 1l expose les motifs qui déterminent son attitude expectante et provisoirement négative. En fait le darwinisme s’appuie sur une fausseté scientifique qui est la confusion de l’espèce et de la race ; il existe des espèces distinctes, dont les membres ne se fécondent pas réciproquement ou ne peuvent se féconder que pendant un temps très limité, pour revenir après quelques générations à la séparation originelle. En droit le darwinisme est une hypothèse de la transmutation des métaux et des espèces, un alchimisme, et les preuves qu’il puise dans la continuité des formes organiques sont les mêmes qui peuvent être invoquées par toute doctrine imaginative, par Bonnet, disciple de Leibniz, pour l’emboîtement des germes, par Oken, disciple de Schelling, pour la dichotomie des formes vivantes. L'idée générale de synthèse des formes organiques est celle aussi qui anime les ouvrages de Lacaze Duthiers, professeur au Muséum et à la Sorbonne, et cette synthèse aboutit à un transformisme transfiguré chez Edmond Perrier, son élève.
Edmond Perrier, titulaire de la chaire de Lamarck, se . sépare nettement du monisme de Haeckel, parce qu'il maintient dans les Colonies animales la distinction vitaliste du protoplasma vivant et du composé chimique.
Il dérive de Milne-Edwards par l’usage qu’il fait de la différenciation des fonctions pour expliquer par elle la différenciation des organes peu à peu intégrés en organisme nouveau. Dans cette thèse, un organisme très intégré comme le mammifère actuel s’explique par la coalescence des anneaux successifs qui sont encore distincts dans les vertèbres ; le type annelé présente une forme inférieure dans laquelle les parties se juxtaposent bout à bout, les formes embryonnaires du nauplius et de la trochorphère sont pour les mollusques et. pour les vers l’élément primitif qui sert de point de départ et de centre à la série des acquêts zoologiques ; les coraux et les plantes sont des colonies qui bourgeonnent, les éponges sont les associations les plus simples de tissus hétérogènes soudés entre eux ; d’une manière générale la vie que nous nous présentons toujours sous sa forme animale la plus élevée et la plus condensée se diversifie à l’infini ; croissance et bourgeonnement, reproduction sexuelle et asexuée, génération directe ou alternante, animaux fixés ou mobiles, parasites et migrateurs, larves et chrysalides, vie latente et vie manifeste, embryons et adultes, formes de toutes espèces qui se plient à tous les milieux, tel est le spectacle mouvant, réfracté dans tous les miroirs de l’univers, dans lequel il faut que le zoologiste découvre l’ordre et la loi ; et l'hypothèse d’une création progressive, qui enveloppe et dépasse le transformisme, n’est pas autre chose qu’un fil conducteur capable d'orienter l’esprit à la recherche du secret du monde et des pensées de Dieu.
Mais toutes ces doctrines, plus ou moins apparentées au darwinisme, ne sont pas l’expression immédiate ni l’héritage direct de l’enseignement de Darwin. Nous reviendrons à une lignée plus immédiate en disant quelques mots des deux grandes fractions entre lesquelles se partagent, dans ces dernières années, l’école transformiste avec l'américain Cope (+1895) et l’allemand Weismann, professeur à Fribourg, tous deux
connus de Darwin et figurant dans sa correspondance.
La doctrine de Cope est le néo-lamarckisme. L’évolution est, dans cette doctrine, la série des progrès acquis par les espèces animales ; ces progrès résultent de transformations successives fixées par l’hérédité ; ces transformations s'effectuent sous une double influence ; c’est, d’une part, l’action des milieux ; par exemple le degré de salure ou d’oxygénation de l’eau marine, qui agit directement sur les tisssus et sur la structure ; c’est, d'autre part, l’usage et le non usage des parties : un excès d'énergie physiologique développe les défenses des mammouths, un défaut d'usage atrophie les membres des reptiles.
Enfin ces transformations se fixent et s'accumulent parce que chaque génération hérite des caractères nouveaux acquis par la génération précédente. À mesure qu’un homme par exemple devient plus alcoolique, les cellules de germination qu’il contient s’imprègnent au même caractère et le transmettent accru. Remarquons seulement que, dans chaque branche ou série d'espèces, les types les plus élevés sont à la fois les plus définis et les moins plastiques ; en sorte que le progrès à lieu par régression perpétuelle. Ce sont les formes les plus basses et non pas les plus parfaites des reptiles qui donnent naissance aux oiseaux. Toute cette théorie : influence du milieu, usage des parties, hérédité des caractères acquis, progrès des espèces relève de Lamarck.
Au contraire, la théorie de Weismann se nomme le néo-darwinisme parce qu’elle reprend et isole, pour la porter à son plus haut point d’absolutisme, la thèse de a sélection pure en excluant tout le reste et notamment
qu'on appelle l’hérédité des caractères acquis. La lection explique à elle seule toutes les variations des spèces ; or la sélection n’est pas autre chose que le riage qui s’opère entre plusieurs qualités coexistantes t n'implique absolument pas l’acquisition ou création e qualités nouvelles. La thèse qui fait l'originalité de eismann se formule ainsi : les qualités acquises par
un individu pendant sa vie ne se transmettent pas à ses descendants. Cette formule de la non-hérédité des caractères acquis à donné lieu aux plus difficiles discussions. Pour Spencer, nier qu’une espèce puisse acquérir à chaque génération nouvelle des qualités nouvelles que cette génération transmet aux suivantes, c’est rejeter l’évolutionnisme. La difficulté est d’abord de poser bien le problème. Le germe d’une maladie peut être, dans mon organisme, hérité du premier ancêtre de ma race, et le fait qu’il éclate seulement chez moi et chez mon fils . ne prouve pas que je l’aie acquis et non hérité. Pour prendre d’abord, à titre de simple comparaison, des exemples dans le monde moral, si l’on voit apparaître un homme vertueux qui a des descendants de plus en plus vertueux, cela ne prouve pas pour Weismann que la « vertu s’acquiert par l'effort successif des individus, mais « que, par le jeu du drainage, des éléments de vertu, méêlés « chez les premiers ancêtres à des éléments plus nombreux de vices, sont maintenant réunis en plus grand“ nombre, et toutes les modifications que nous attribuons« à des acquisitions nouvelles résultent du mélange et du croisement des individus, à peu près comme dans un jeu de cartes également formé de noires et de rouges, il peut arriver, par des coupes successives, que telles espèces de cartes se massent plutôt que d’autres entre les mains de tel ou tel joueur. | Arrivé à ces termes on se demande si le problème n’a pas changé de nature et s’il n'échappe pas au ressort des physiologistes. Toute chose se passe comme si les indi vidus acquéraient des qualités nouvelles ou comme s'ils. drainaient, dans des combinaisons nouvelles, des formes. anciennes ; et le choix entre les deux hypothèses, si toutes deux répondent aux faits constatés, devient affaire de raison plutôt que d'expérience. L'expérience donne-t-elle au moins des explications et Weismann a-t-1l le droit d’en conclure, dans tous les cas où il est cer= tain qu’une qualité est acquise par l'individu, qu’elle ne se transmet pas à la race ? Les mutilations en général
ne se transmettent pas et les Chinoises s’estropient les pieds de génération en génération sans produire une race aux pieds naturellement déformés ; mais quelques cas sont cités — un coq borgne, une jument au pied fendu — de transmission effective. Les chevaux anglais de 1796 à 1824 ont fourni dans les courses un accroissement de vitesse de 26 secondes par miile : ce résultat est-il dû à ce qu'ils ont acquis par l'exercice et transmis par l’hérédité une plus grande puissance des muscles intéressés dans la course ? ou à la forme meilleure du dressage ? ou simplement à la sélection, tous les chevaux primésou presque tous descendant depuis un demi-siècle, disent les éleveurs, d’un même étalon ? Les éleveurs admettent qu’ils ne peuvent pas créer dans un coq par exemple un caractère nouveau tel que la queue à longues plumes ; mais que, lorsque ce caractère est enfin apparu, si faible soit-1l, la sélection le développe infiniment. N'est-ce pas admettre que si, dans un peloton de soie, on espère trouver toutes les couleurs que l’on cherche, on ne peut pas provoquer l’apparition d’un fil vert si aucun n’est vert ; mais si un fil vert existe, si court soit-1l, il sera possible de le dévider sur une longueur infinie ? Ou la sélection est un drainage mécanique et elle n’explique pas plus ’accroisement que l’apparition ; ou elle est productive des qualités nouvelles et non pas drainage mécanique. La théorie de Weismann semble confirmer l’objection faite au darwinisme d’être un retour à l’emboîtement des germes et à l’harmonie préétablie. S'il ne dépend pas d’un homme, en travaillant à devenir plus vertueux, de rendre sa descendance plus vertueuse, il faut déclarer que la vie véritable — la vie qui crée des vivants — n’est pas en nous, mais hors de nous, dans les ancêtres privilégiés desquels toutes ces
ualités découlent par croisements répétés ; et l’on aboutit à ce paradoxe — plus miraculeux qu’un miracle — le dynamisme, c’est-à-dire l’action, chez les ancétres, la passivité mécanique chez les descendants ; ou plutôt encore nos ancêtres étaient passifs comme
nous-mêmes et la vie des vivants n’est qu'apparence. :
Enfin la théorie de Weismann sur la non-hérédité des caractères acquis se lie à une théorie de l’hérédité dite . du plasma germinatif. Dans cette théorie, en partie au . moins acceptée par Cope, un être vivant tel que l'homme se décompose en deux parties foncièrement distinctes. L’une est le corps proprement dit, séma, qui grandit, décline et meurt ; l’autre est le germe, germen, qui se transmet du père à l'enfant et qui est immortel. Toute substance vivante ou plastique s'appelle un plasma. Le plasma germinatif et le plasma somatique sont les deux éléments, immortel et mortel, de l'être vivant. En d’autres termes, la conception ordinaire est qu’un homme vit et meurt et donne naissance à un germe distinct de lui qui vit et meurt, et ainsi de suite ; la conception de Weismann est plutôt que dans tout homme il y a une partie mortelle et l’autre immortelle. Cette partie immortelle, devenue l’enfant, se décompose à son tour en deux parties, mortelle et immortelle, et ainsi de suite à l'infini.
Supposez une masse restreinte de farine qui, pétrie et mouillée, se gonfle aux dimensions d’un pain ; la plus grande partie de ce pain va disparaître ; une petite - partie jouera de nouveau le rôle de la masse restreinte qui grandit, se scinde et ainsi de suite. L’immortalité, ou plutôt la continuité de la semence établit la continuité de l’espèce et cette distinction est le principe sur lequel Weismann fonde son système, parce que, dit-il, les caractères acquis par le sôma sont trop transitoires et superficiels pour affecter le germen. La théorie de Weismann très ingénieusement fondée sur la découverte relativement récente de l’expulsion des globules de l’œuf fécondé — comme s’il fallait, lorsque deux êtres se croisent, que la nature dédouble leur produit pour que ce produit soit simple et non pas double — est compliquée à l’excès par l’invention schématique de toute une série d'éléments au moyen desquels Weismann essaie de concevoir le mécanisme interne de la
fécondation. Cette théorie fait penser à des spéculations abstraites et scolastiques sur les principes de quiddité et d’individuation, et paraît être la mise en relief de ce qu’il y a en effet d’hypothétique et d’à priori dans les hèses du darwinisme.
XIIT. — CONCLUSION
En résumé le darwinisme est une certaine forme entre plusieurs possibles, du transformisme qui est lui-même une forme de l’évolution. Quelque jugement qu’on doive porter plus tard sur la valeur de l'hypothèse darwinienne, Darwin est venu à son heure, après son aïeul Erasme, après Lamarck et Gæœthe, parce que les synthèses de ses précurseurs, desservies par un état encore embryonnaire de la science biologique, déconcertaient les esprits positifs par le mélange qu'ils offrent de divination et de chimère.
L'hypothèse de la sélection naturelle est un terrain plus solide, parce qu’elle suscite des observations et des expériences qui sont elles-mêmes des éléments de progrès pour la recherche, et la gloire réelle de Darwin sera toujours d’avoir imposé le problème de l’Origine des espèces d’une façon telle qu’il est descendu enfin des régions vagues de l’imagination dans le domaine précis de la pensée et qu’il ne sera plus permis à la science positive d’en détourner ses regards.
Mais précisément le fait de mettre ainsi, sous les regards des moins attentifs et sous sa forme la plus tangible et brutale, la question du compagnonnage possible de l’homme et des bêtes, devait avoir pour conséquence, en faisant sentir l’imminence d’uneparenté possible, de soulever dans l’homme toutes les répugnances instinctives contre une solution qui semble l’abaisser. Il se passe pour Darwin quelque chose d’analogue à ce qui s’est passé pour Galilée. Le système de Copernic, présenté sous une forme très mathéma-
tique et abstraite, n’exposait pas aux regards de tous la révolution accomplie. La lunette de Galilée, en faisant voir, et, si l’on peut employer ici cette métaphore, en faisant toucher du doigt le mouvement des planètes, la position du soleil et celle de la terre, posait un antagonisme visible et tangible entre la science nouvelle et les traditions anciennes. De même, pourrait-on dire, les théologiens et les prédicateurs n’ont-ils pas maintes fois mis en relief tout ce qu'il y a dans l’homme de bestialité et de bassesse ; l’homme est fait de chair et de sang, de poussière et de boue, et les fortes paroles de Pascal, comme les formules de la liturgie, passent sur nOUS Sans nous éMmouvoir parce que nous n’y voyons que des métaphores ; le darwinisme transforme ces métaphores en réalité.
Pour garder dans la querelle le calme qui convient à une discussion scientifique, 1l faut réagir d’abord contre les associations d'idées qui paraissent attachées aux racines les plus profondes de l’esprit et qui sont souvent superficielles et vaines. Sans doute la différence de signification est grande entre cette formule : souvienstoi que iu es poussière, et cette autre: tes premiers
ancêtres étaient de race simiesque. Dans le premier cas, l’homme est considéré comme une âme qui est liée à un corps et peu importent les éléments matériels dont ce corps est fait : il est l’instrument de l’âme et rien de plus. Dans le second cas, il y a un ordre de génération de l’animal à l’homme qui établit une liaison causale du singe physique et psychique à l’homme actuel, de Pâme du singe à l’âme de l’homme. Ces difficultés, en un certain sens, ne sont pas nouvelles dans la théologie, et le problème de l’âme des bêtes, de leur destinée et de leur fin a défrayé les discussions sous le règne du thomisme et de l’aristotélisme, avant que Descartes ait supprimé la difficulté en supprimant l’âme des bêtes. Maintenant que la question se présente sous une forme nouvelle avec le darwinisme, il faut, pour Ja traiter en} rigueur, établir d’abord quelques points préalables. |
Le premier de tous est cette idée qu’en aucun cas la religion ne doit se mettre en opposition avec une hypothèse scientifique — si cette hypothèse est scientifique et non métaphysique — dans des termes tels que la démonstration ultérieure de la vérité puisse paraître une victoire sur l'esprit religieux ou spiritualiste.
Il s’agit ici de domaines différents. La science a son champ d’étude, ses instruments, ses preuves ; 1l ne faut opposer aux raisons scientifiques que des raisons scientifiques. Quels que soient les faits positifs ainsi établis, la métaphysique seule sera capable de les interpréter en dernier ressort et l’on pourrait dire que l'attitude du vrai philosophe, en face du transformisme, est de considérer d’abord comme indifférente la solution de fait qui interviendra un jour ou l’autre, parce que, s’ilest exact que certains aperçus nouveaux de la science retentissent en élargissement de la philosophie, il est exact aussi qu'aucune métaphysique n’est restreinte dans des limites assez étroites pour trouver des gênes plutôt que des aides dans l’essor des sciences. Il ne faut donc voir dans les discussions transformistes que ce qui s’y trouve réellement, c’est à savoir une compétition entre plusieurs hypothèses scientifiques — peut-être vraies, peutêtre fausses, peut-être positives, peut-être chimériques — qui aspirent à l'existence. Et de même que nous ne devons pas imposer à la science objective des conditions qui lui sont étrangères, de même nous ne devons pas accepter d’elle un rôle de tutelle sur l'esprit qu’elle ne saurait avoir.
Or le rôle de la science et des formes dans lesquelles la science se meut est exagéré quand on confond trop les formes de l’espace et du temps avec celles de la causation et de la finalité. Cela est évident pour l’espace ; personne n'aurait l'idée de dire, parce qu'un homme chemine à côté d’un singe, que l’homme est pour cela le singe ou partie du singe ; et c’est pourquoi nous admettons le parallélisme de l’âäme et du corps sans absorber pour cela l'âme dans le corps, mais 1! faut
faire dans la même direction un pas de plus et dire : l’ordre de succession dans le temps n’est pas un ordre d'identité ou de causation, ou plutôt le rapport de condition à conditionné, qui s'établit entre l’antérieur et le postérieur, n’absorbe pas le conditionné dans la condition, et peu importe en ce sens que le règne humain ait pour précurseur le règne animal si quelque différence essentielle, auquel un préjugé matérialiste nous empêche de donner toute sa valeur, sépare absolument un règne d’un autre. |
Que dire surtout dans une doctrine où l’espace et le temps étant des formes subjectives de l’esprit, ce passé de l’histoire doit s’interpréter dans un sens tout idéal, éloigné de toutes nos manières usuelles de voir et de concevoir ? De même que le matérialisme aboutit, dit Schopenhauer, à un immense éclat de rire parce qu’il construit l'esprit sur la matière qui est un produit de l'esprit, de même la réponse péremptoire à faire aux conséquences illégitimes tirées de l’hypothèse transformiste c'est que cette hypothèse n’a pas de sens en dehors d’un ordre purement abstrait de conditionnements, qui ont pour fin dernière et pour moteur interne la vie de l’esprit. Et même, à traiter l'hypothèse comme positive, les exigences de l'esprit ne doivent pas être niées ou supprimées. Il y a entre les divers degrés de la nature des étages qui ne se franchissent pas sans hiatus. Si des qualités apparaissent telles que la moralité, la religiosité, la liberté, le transformisme n’a pas plus le droit d’en faire table rase qu’il n’est permis au savant en général de confondre l’existence avec la perception de l'existence, l’objet avec le sujet. Pour toutes ces raisons, le darwinisme doit être considéré comme une hypothèse d’un certain ordre qui a pour conséquence d'établir dans la nature, sous de certaines conditions, la continuité leibnizienne, de faire régner l’ordre non seulement dans les formes de l’espace mais dans les formes du temps. Cette doctrine de Leibniz s'inspire elle-même d’une tendance naturelle et légitime à retrou-
ver partout l’ordre dans le réel, l'esprit dans la matière, le moral dans le géométrique, et en ce sens le succès du darwinisme s'explique autant par la tendance spontanée qui porte les hommes à la recherche des harmonies spirituelles que par l'esprit contraire de négation à outrance. Il reste donc à se demander simplement si le darwinisme est en effet, comme hypothèse, une poussée actuelle et irrésistible de l'esprit scientifique et s’il est, dans les termes que lui-même pose, la seule manière possible d'exprimer dans l’ordre des faits les principes de l’harmonie leibnizienne.
Considéré comme hypothèse scientifique, le darwinisme est d’abord l'affirmation que le devenir des espèces s'explique par la loi unique de la sélection naturelle, et que par conséquent un mécanisme pur, agissant du dehors sur les animaux et les plantes comme le van agit sur le grain, produit toutes les différenciations successivement apparues dans la nature organique.
Nous avons vu quelles difficultés cette assertion soulève chez les partisans mêmes du transformisme. La sélection agit pour maintenir une modification une fois apparue, mais ne crée pas cette modification : elle est dans tous les cas un principe purement formel et régulateur et non pas constitutif d’existences nouvelles. Il lui faut ajouter autre chose : variation fortuite ou adaptation causale au milieu, ou tendance au progrès : mécanisme par en bas ou finalisme par en haut. D'autre part la conception uniforme de Darwin qui suppose partout une série régulière d’aieux plus simples et de descendants plus complexes est contredite par des causes nombreuses, L'action du milieu ramène à des types analogues — poissons ou cétacés — les êtres les plus divers d’origine, soumis aux mêmes conditions d'existence ; la dégradation intervertit les types ; des êtres mobiles, munis de cils comme les méduses, donnent naissance par dégradation et fixation aux polypes immobiles. Le plus simple est issu du plus complexe. Les variations commençantes sont un avantage trop faible ou même une
cause trop certaine de désavantage dans la lutte pour la vie pour qu’elles se perpétuent par sélection simple. Une variation légère qui apparaît dans un type doit être annihilée bientôt par les croisements successifs ; une sorte d'isolement physiologique — ségrégation — est nécessaire pour assurer l’hérédité contre le croisement, Tous ces obstacles ne sont pas absolus, mais ils empéchent la sélection naturelle d’être elle-même et par elle seule une loi absolue et par conséquent la théorie première de Darwin doit être sur ce point complétée ou corrigée.
En fait, les biologistes les plus récents traitent le darwinisme avec quelque dédain comme une hypothèse vieillie. Huxley est mort en disant que l’avenir du transformisme n’était pas lié à la fortune de Darwin. Le transformisme lui-même, à quelles difficultés se heurtet-il? Le problème essentiel est de savoir si les espèces se muent les unes dans les autres et les deux partis en présence sont les représentanis du fait et de hypothèse. Au point de vue du fait, des espèêcesexistent actuellement qui ne se fécondent pas entre elles d’une manière durable ; aucun passage ne s'effectue sous nos yeux de l’espèce à la race ; la distinction est irréductible. Le transformisme en appelle à l'hypothèse et en ce sens au règne de l’idée ; l'expérience actuelle, comme le disait Buffon, est enclose dans un espace restreint de quelques siècles : quelques secondes dans l’éternité ; elle n’est pas suffisante pour infirmer sa doctrine fondée sur les analogies, et les darwiniens ont le droit en somme de reprocher à leurs adversaires une sorte de pétition de principe. Si dans l’état actuel des choses les espèces étaient des races, le problème serait résolu et ne se poserait même pas ; mais le problème à résoudre est précisément celuici: étant données, dans un moment défini du devenir organique, les espèces irréductibles aux races, en faut-il conclure qu’à aucun moment les espèces ne se sont constituées par un procédé analogue à celui par lequel actuellement les races se constituent? Or l’immense
étendue du temps et de l’espace n'est-elle pas un intervalle suffisant pour justifier les différences indéfinies — en apparence infinies — qui séparent actuellement la race et l'espèce ? La solution la plus sage paraît être la plus moyenne : variation limitée, dérivation relative en sorte que le passage d’une espèce à l’autre est un des éléments, mais non pas l'élément unique, des diversités du monde organique.
On oppose ainsi deux conceptions absolues. Suivant l’une, qui arrive à son maximum chez Haeckel, la filiation de l’un au multiple est une loi réelle autant que logique, et les espèces animales se succèdent, avec la régularité d’une chaîne arithmétique, de l’unité primitive des monaires à la diversité indéfinie des organes complexes, hypothèse trop simpliste qui rappelle en effet les dichotomies de Schelling et de Oken et qui satisfait l'esprit de système plutôt que l’esprit d’observation.
L'autre hypothèse est celle qui, comparant la transformation des espèces à la transmutation des métaux, rejette toute espèce de passage d’une espèce à une autre et admet que la série indéfinie des variétés spécifiques a été posée une fois pour toutes, dans l’immutabilité absolue. Entre ces deux extrêmes une opinion moyenne admettrait que la marche de l’un au multiple n’est pas uniforme parce que les relations dans l’espace sont pour ainsi parler contemporaines des relations dans le temps, en sorte que toutes les espèces, comme toutes les variations individuelles, existent suivant la formule de Kant, dans une action et réaction perpétuelles. Les deux tendances de divergence et de convergence, de différenciation par la sélection et l’hérédité, d’unification par l’action du milieu et les retours ancestraux, font du monde organique une multiplicité vivante et harmonique dans laquelle l'esprit dessine des lignes directrices sans que la simplicité de ces lignes exclue la complexité réelle du concert universel. Le monde est de tout temps un système de coordonnées dans l’espace,
et non pas seulement une série d’antécédents et de conséquents dans le temps.
Dés lors le problème de l’évolution ne se restreint plus à une question pseudo-historique de descendance d’un type à un autre ; il est de plus en plus, et surtout, une certaine conception idéale, autant que réelle, des rapports qui s’établissent entre les apparences que l'univers présente à l'esprit, c’est-à-dire entre les représentations par lesquelles l'esprit se donne ces apparences.
A ce point la biologie et la philosophie se rejoignent, et ce point de vue synthétique est celui qui domine dans les plus récents travaux de la physiologie allemande, dans le néo-vitalisme de Verworn ou de Bunge. L’hérédité, la descendance sont à proprement parler des fonctions de la vie, des aspects physiologiques, et le problème est de savoir comment les fonctions qui caractérisent la vie s’accordent avec l’ensemble de tous les autres éléments physiques ou chimiques, qui constituent l’ensemble des êtres réels. Dans la théorie scientifique de Verworn qui s’inspire de Mach et qui correspond sur la plupart des points aux conceptions philosophiques d’Avénarius, nos idées d’atomes ou de matière, de force ou de vie, sont des constructions idéales, des édifices de concepts que nous fabriquons nous-mêmes, de la substance de nos pensées, en sorte que le matérialisme naïf abdique dans un idéalisme mieux informé. Mais, pour ces auteurs, ceite pensée consiste, à ce qu’il semble, dans un acte de conscience déraciné, analogue au phénomène de Hume, dont il est à peine permis de dire qu’il est personnel ou impersonnel, car l’idée de personne humaine, d’esprit substantiel, de substance, est éliminée comme anthropomorphe. La croyance à un moi chez les autreshommes est le résultat d’une induction illégitime, et la croyance à notre propre moi est un choc en retour, une éjection redoublée deux fois illégitime, par laquelle nous attribuons à nous-mêmes les caractères personnels qu’une
première éjection attribuait à autrui. Il ne faut donc pas s’étonner que ce néo-vitalisme — assez mal nommé, dit Verworn — soit plutôt un néo-mécanisme dont la tâche est de découvrir la connexion qui existe entre la matière brute et la matière vivante, entre l’albumine morte caractérisée par l'acide carbonique, et lalbumine vivante — biogène labile et subtil, — fait de cyanogène. Toutes ces recherches sont légitimes, et, comme nous disions plus haut, ce serait d’un faux spiritualisme que de chercher son appui dans de prétendues barrières infranchissables entre les divers degrés de la matière organisée et vivante.
La différence de la matière et de la vie, du mort et du vivant n’est pas une différence de degré mais de nature, une distinction absolue des domaines en présence. Les causes finales se superposent aux causes mécaniques et se les subordonnent, en sorte que les causes matérielles, ne se contredisant jamais, paraissent suffire à tout expliquer par le mécanisme, mais le mécanisme lui-même à ses lois et ses sources au-dessus de lui dans le règne des fins; le néo-vitalisme serait ainsi, sous les traits d’un spiritualisme rajeuni — non pas une traduction nouvelle de l’organicisme, qui consiste à mettre arbitrairement dans la cellule matérielle toutes les qualités psychiques qui se manifestent par après, non pas une résurrection du vitalisme naïf, qui faisait de la pensée et de la vie une sorte de magicien ride dans la série des lois mécaniques, — mais
len ce qu’il est dans les travaux de Bunge, une expression de la tendance au bien et au mieux qui est la loi suprême de l’esprit : en sorte que cette thèse est la plus capable de réconcilier les exigences techniques et positives de l'intelligence spéculative avec les exi-
gences métaphysiques et religieuses de la volonté morale.
Toulouse, 27 juillet 1906.
I. Voyage d'un Naturaliste autour du monde ; — publié en 1839, in-8°, Londres, dans la série des rapports officiels sur le voyage du Beagle, et constituant le tome III de cette série ; — publié à part en 1845, in-8°, Londres ; traduction Moulinié, Paris, Reinwald, in-8°, 1874 ; revue par Barbier, 1875.
II. Zoologie du voyage du Beagle, publiée in-4, de 1839 à 1843, sous la direction de Darwin : 1. Mammifères fossiles, par Owen ; 2. Mammifères, par Waterhouse ; 3. Oiseaux, par Gould ; 4. Porssons, par Jenyns ; 5. Reptiles, par Bell ; — avec une /ntroduction géologique par Darwin, au tome I, 1840; et une Note sur les mœurs et l'extension des mammifères, au tome II, 1839 ; non traduits.
III. Géologie du voyage du Beagle, par Darwin : 1. La structure et la distribution des récifs de corail, in-8°, 1842; trad. Cosserat, Reinwald, in-8°, 1874.— 2. Obserservations géologiques sur les îles volcaniques, visitées par le Beagle, 1844; non trad. — 3. Observations géologiques sur l'Amérique du Sud, 1846, non trad.; — ces deux derniers volumes refondus en un seul : Observations géologiques sur l'Amérique du Sud et les iles volcaniques, 1876 ; non trad.
IV. Les Cirripèdes. — 1. Les lépadidés ou cirripêdes pédonculés, in-8°, Londres, 1851 dans les Mémoires de la Société Ray ; 2. Les lépadidés fossiles de la Grande-Bretagne, in-4°, Londres, 1851, dans les Mémoires de Société Paléographique ; — 3. Les Balanidés ou (Cirripédes sessiles et verrucidés, in-8, Londres, Ray-Society, 1854 ; — 4. Les Balanidés et Verrucidés fossiles de la Grande-Bretagne, in-4°, Londres, Palaeographical-Society, 1854 ; non traduits.
V. Le Transformisme. — 1. L'Origine des espèces, Londres, in-8°,1859 ; trad.Clémence Royer, Paris, Guillaumin, in-12, 1862, 1865, 1869 ; la même, chez Marpon et Flammarion, 1883 ; trad. Moulinié,in-8°, Paris, Reinwald, 1873 ; revue par Barbier, 1876 et 1882. — 2. Les Variations des Animaux et des Plantes à l’état domestique, 2 vol. in-8°, Londres, 1868 ; trad. Moulinié, Reinwald, 1868, revue par Barbier 1880. — 3. La Descendance de l’homme et la sélection sexuelle, 2 vol. in-8°, 1871 ; trad. Moulinié, Reinwald, 1872 ; revue par Barbier, 1873 et 1881. — 4. L’'Expression des émotions chez l’homme et chez les animaux, 1872; trad. Pozzi et Benoit, Reinwald, in-8°, 1874 et 1877. — 5. L’Instincl, fragment posthume, inséré dans Romanes, l’Evolution mentale des animaux, 1883 ; trad. H. de Varigny, Reinwald, 1884.
VI. Monographies botaniques et terre végétale : 1. La fécondation des orchidées par les insectes, 1862 ; trad. Rérolle, Reinwald, 1870 ; — ‘2. Les mouvements et habitudes des plantes grimpantes, dans les Mémoires de la Société Linnéenne, 1865 ; paru en un volume à part, 1875 ; trad. Gordon, Reinwald, 1876 ; — 3. Les plantes insectivores, 1875 ; trad. Barbier, 1bid. 1877 ; -— 4. La fécondation croisée et directe des plantes, 1876, trad. Haeckel, 1b.. 1877 ; — 5. Les différentes formes de fleurs dans une même espèce, 1877 ; trad. Haeckel, 1b., 1877; — 6. La faculté motrice chez les plantes, avec la collaboration de Francis Darwin, 1880, trad. Haeckel, :b., 1882 ; — 7. La formation de la terre végétale par les vers de terre, 1881; trad. Levêque, 1b., 1882.
VII. Vie et Correspondance de Charles Darwin, 2 vol. in-8°, publiés par Francis Darwin, 1887 ; traduction Henri de Varigny, Reinwald, 2 vol. in-8°, 1888. — Note sur Erasme Darwin, dans Krause : Erasmus Darwin, 1879 ; non traduit.