DE MAILLET
Je viens d’écrire un nom qui a le privilège désagréable de provoquer à peu près toujours et partout un sourire dédaigneux ou railleur. Cependant si je l’inscris parmi ceux des précurseurs des idées que je vais discuter, ce n’est point avec l’intention de jeter d’avance sur elles le moindre discrédit. C’est surtout parce que ce nom revient à chaque instant dans les controverses soulevées par l’ordre de conceptions qui nous occupe ; c’est aussi parce qu’il m’a toujours paru qu’on a été injuste envers cet auteur. Sans vouloir le réhabiliter au delà de ses mérites, je crois utile de montrer pourquoi il a été si vivement attaqué, non-seulement par ceux dont il était en quelque sorte l’adversaire
naturel, mais encore par ceux qui semblaient devoir l’accueillir en allié.
De Maillet, a dit M. d’Archiac, « était un homme de » beaucoup d’esprit, de bon sens sur plusieurs points, fort » instruit pour son temps » (1). Mais il était philosophe, comme on disait alors; libre penseur , dirait-on aujourd’hui. Doué d’une imagination évidemment fort aventureuse, il avait inventé sur la constitution de l’univers, sur le passé et l’avenir de notre globe, sur l’origine des êtres animés, un système fort peu d’accord avec les dogmes généralement admis (2). A ce titre, il devait être et fut vivement attaqué par les défenseurs de ces dogmes.
D’autre part, et précisément dans ce que son livre a de très-sérieux et de vrai, de Maillet apportait des faits précis, faciles à invoquer à l’appui de certains passages des livres saints. Sa théorie mise de côté, quiconque soutenait la réalité du déluge mosaïque pouvait en appeler à ce témoignage d’autant plus important, qu’il venait d’un esprit plus indépendant. Or, Voltaire ne voulait pas du déluge uni-
(1) Cours de paléontologie stratigrapliique, 1. 1. J’avais depuis longtemps, dans mes cours, cherché à montrer de Maillet sous son vrai jour. On comprend combien j’ai été heureux de me rencontrer sur un sujet de cette nature avec mon éminent et malheureux confrère.
(2) Telliamed, ou Entretiens d’un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer, 1748 et 1756. Il est presque inutile de faire remarquer que le titre du livre n’est que le nom de l’auteur écrit à rebours.
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versel ; il comprit le danger, et fit pleuvoir ses railleries sur le philosophe dont les doctrines tendaient à compromettre les siennes. On sait de quel poids pesaient alors, et pèsent encore aujourd’hui sur l’opinion, les plaisanteries de Voltaire. Voilà comment de Maillet a été repoussé par les deux camps , comment il a été honni en certains cas par ceux-là mêmes qui semblent avoir copié ses dires.
De Maillet, quoi qu’on en ait dit, n’est nullement un athée. Son philosophe indien proclame hautement l’existence d’un Dieu, esprit éternel et infini, qui a donné l’existence à tout ce qui est. Il cherche même à montrer que son système cosmogonique s’accorde avec la Bible, à la condition d’interpréter certains passages autrement qu’on ne le fait d’ordinaire (1). Mais il réclame pour le philosophe le droit de chercher dans la science l’interprétation des faits natu-
rels. Comme savant, il est l’homme de son époque, et l’on ne peut raisonnablement lui demander davantage. Avec la plupart de ses contemporains, il admet l’existence de tourbillons analogues à ceux de Descartes. Il suppose en outre que les soleils, centres de ces tourbillons, s’épuisent par leur activité même, tout en enlevant à leurs planètes respectives une certaine quantité de matière et surtout l’eau,
(1) Une des interprétations proposées par de Maillet, et qui consiste à considérer les jours de la Genèse comme autant d'époques d’une durée indéterminée, est aujourd’hui acceptée par les écrivains les plus orthodoxes.
qui s'évapore et diminue à la surface de celles-ci. Mais, dit-il, rien ne se perd dans la nature. Ces matériaux ne sont pas dispersés ; ils sont seulement repoussés vers les limites du tourbillon, entraînant avec eux des nombres infinis de semences , germes des êtres organisés futurs. Lorsqu’un soleil est entièrement épuisé, il s’éteint et devient un globe opaque; son tourbillon s’arrête ; lui-même et les planètes qu’il avait jusque-là retenues dans sa sphère d’action s’élancent au hasard dans l’espace, jusqu’au moment où ils rencontrent quelque autre soleil en pleine activité. Celui-ci les entraîne dans son tourbillon, et ils s’ajoutent aux astres qui déjà tournaient autour de lui. Or, en pénétrant dans ce monde nouveau, ils ont à traverser la zone où sont emmagasinés les eaux, les germes, les matières de toute sorte chassées de la surface des planètes qui les ont précédés. Ils s’en emparent au passage, et arrivent ainsi à leur destination nouvelle entourés d’une couche liquide qui les enveloppe en entier. A partir de ce moment, recommence pour ce soleil éteint transformé en planète, pour ces planètes momentanément épuisées et vagabondes, une nouvelle ère d’activité régulière et féconde. Ainsi, grâce aux lois établies par le Créateur, les mondes se renouvellent par suite de leur épuisement même, et chaque renaissance a pour point de départ un véritable déluge.
C’est évidemment pour en arriver à cette conclusion que l’auteur a imaginé tout ce qui précède. 11 s’agissait pour
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u i d’expliquer, en dehors de toute intervention surnaturelle, des faits qu’il avait longuement et bien positivement constatés. A une très-grande distance des mers actuelles et jusqu’au sommet de hautes montagnes, il avait vu certaines roches renfermer des corps pétrifiés dont l’origine marine était à ses yeux indiscutable. Pour mettre hors de doute l’existence de ces fossiles, il accumule preuves sur preuves, détails sur détails, et toutes les observations qu’il cite le ramènent à la pensée que le globe a été sous l’eau et façonné en partie par elle. Là est la partie sérieuse du livre, celle qui a motivé les éloges de M. d’Archiac. Quiconque la lira avec attention reconnaîtra combien est peu fondée l’opinion des critiques qui n’ont voulu voir qu’une plaisanterie dans l’ouvrage entier (1). Là est aussi ce que Voltaire ne voulait pas admettre, ce qu’il a maintes fois repoussé par les hypothèses les plus hasardées (2) .
A peine est-il nécessaire de rappeler auquel des deux, de
(1) Flourens, Examen du livre de M. Darwin sur l’origine des espèces ,
(2) On sait que Vollaire expliquait la présence des coquilles fossiles par le voisinage de quelque étang, par le passage des pèlerins se rendant à Rome et qui les auraient perdues en chemin, par le grand nombre d’escargots qu’on rencontre dans la campagne. [Dictionnaire philosophique, article Coquilles.) Ailleurs, pour rendre compte de l’existence de poissons fossiles signalés dans la Hesse et dans les Alpes, il suppose que ces poissons, « apportés par un » voyageur, s’élant gâtés, fuient jet es et se pétrifièrent dans la suite des
2/j EXPOSITION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
Telliamed ou de son contradicteur, la science moderne a donné raison (1). Elle n’a pu, il est vrai, accepter la conséquence immédiate que de Maillet tirait de l’existence des coquilles pétrifiées. Elle n’admet pas avec lui que la terre doive son relief actuel presque uniquement à la mer, et que l’apparition des continents soit due à l’évaporation ; mais qu’on se reporte à un siècle et demi en arrière, qu’on se rappelle qu’à cette époque la géologie n’était pas même née, et cette erreur paraîtra bien excusable.
Il reste à peupler cette mer d’abord presque universelle, ainsi que les terres qu’elle a laissées à découvert en se retirant peu à peu. Ici encore de Maillet ne s’écarte pas trop d’abord des idées qui ont été ou qui sont même encore admises dans la science sérieuse. La doctrine de l’emboîtement ou tout au moins de la préexistence des germes a longtemps régné presque sans partage. Réaumur n’en professait pas d’autre, et dans un de ses derniers écrits
» temps ». ( Dissertation sur les changements arrivés dans notre globe.) Ces idées préconçues, et qu’il soutenait au nom de la philosophie, le conduisirent à ne pas voir des fossiles même dans les faluns de la Touraine, où ils sont si abondants.
(1) Il est d’ailleurs bien entendu que je n’attribue pas à l’auteur de Telliarnecl l’honneur d’avoir le premier compris la nature et l’origine des fossiles marins. Sans remonter jusqu’aux philosophes grecs ou au moyen âge, et ans sortir de notre pays, personne n’ignore que Bernard Palissy ne s’était pas mépris sur ce point, et que notre illustre potier de terre avait trouvé aux portes mêmes de Paris une partie de ses preuves.
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Cuvier déclarait que « les méditations les plus profondes » comme les observations les plus délicates n’aboutissent » qu’au mystère de cette doctrine » (1). A part l’étrange origine qu’il leur atti'ibue, de Maillet, avec ses semences, n’est donc pas trop loin des vrais savants.
On peut suivre encore notre auteur dans la manière dont il comprend le développement de ces germes. Ils n’éclosent pas tous à la fois, et la provision n’en est pas épuisée. Les espèces animales et végétales n’ont point paru toutes en même temps. A mesure que les mers baisseront , à mesure que naîtront des circonstances favorables , il en surgira de nouvelles. Cette manière de comprendre l’apparition successive des êtres organisés s’accorde assez bien avec les faits, et se rapproche à certains égards des idées émises récemment encore par quelques-uns des hommes les plus autorisés (2).
Malheureusement Telliamed complique bientôt sa doctrine comme à plaisir, et entre dans l’ordre d’idées qui lui a valu sa triste réputation. L’existence et la variété des germes une fois admises, il ne tenait qu’à lui de trouver
(1) Règne animal, 2e édition, Introduction. On sait qu’aujourd’hui la doc trine de l’épigenèse est généralement adoptée.
(2) Je ne puis, précisément à cause du but de ce travail, entrer dans de plus longs détails sur ce que l’ouvrage de de Maillet renferme de plus scientifique. Je renvoie donc le lecteur au livre lui-même ou à l’excellente analyse qu’en a donnée M. d’Archiac. (Cours de paléontologie straligraphique, t. I.)
dans ces semences l'origine directe de toutes les espèces vivantes. Au lieu d’adopter cette hypothèse simple et naturellement indiquée, il affirme que les germes primitifs n’engendrent que des espèces marines, et que de celles-ci descendent par voie de transformation toutes les espèces terrestres et aériennes, l’homme compris. Quand il s’agit des plantes, le philosophe indien semble regarder le problème comme facile. « Aussitôt qu’il v eut des terrains, dit %
» Telliamed, il y eut certainement des vents et des pluies » qui tombèrent sur les premiers rochers. » Les premiers ruisseaux coulèrent, et, à mesure que la mer se retirait, se transformèrent en rivières ou en fleuves. Ceux-ci entraînèrent jusqu’à la mer les matériaux enlevés aux continents récemment émergés, et amoncelèrent sur ces plages nouvelles « un limon plus doux» sur lequel les herbes marines « vinrent perdre leur amertume et leur âcreté »; elles commencèrent ainsi à se terrestriser, La mer continuant à baisser, elles finirent par rester à sec, complétèrent leur métamorphose sous l’empire de ces conditions impérieuses, et se trouvèrent changées en espèces franchement terrestres.
L’auteur avoue, il est vrai, que « les naturalistes pré- » tendent que le passage des productions de la mer en celles » de la terre n’est pas possible; mais, ajoute-t-il, puisque » toutes les mers produisent une infinité d herbes diflé- » rentes, même bonnes à manger, pourquoi ne croirions -
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» nous pas que la semence de ces choses a donné lieu » à celles que nous voyons sur la terre et dont nous fai- » sons notre nourriture? » Il cite deux ou trois exemples à l’appui de sa proposition, et conclut en disant : « C’est )> ainsi, j'en suis persuadé , que la terre se revêtit d’abord » d'herbes et de plantes que la mer enfermait dans ses » eaux. »
La transformation des animaux marins en animaux fluviatiles ne présente aucune difficulté à l’esprit de Telliamed. Aussi l’indique-t-il comme en passant, et se borne-t-il à faire observer qu’en pénétrant dans les rivières, la carpe, la perche, le brochet de mer, ont subi seulement quelques légères modifications dans la forme et le goût.
Quand il en arrive aux espèces aériennes, il sent la nécessité de multiplier ses arguments. Il insiste sur l’humidité des couches d’air placées au-dessus de l’eau, surtout dans les régions boréales ; il signale l’existence des êtres analogues qui peuplent le fond de la mer et le sol des continents, les eaux et l’atmosphère ; il montre les oiseaux et les poissons présentant dans leurs mœurs, dans leurs allures, et jusque dans les riches couleurs qui les décorent, des ressemblances qu’il est naturellement entraîné à exagérer. « La transformation d’un ver à soie ou d’une chenille en un » papillon, dit-il, serait mille fois plus difficile à croire » que celle des poissons en oiseaux, si cette métamorphose » ne se faisait chaque jour à nos yeux... La semence de ces
» mêmes poissons, portée dans des marais, peut aussi avoir » donné lieu à une première transmigration de l’espèce » du séjour de la mer en celui de la terre. Que cent mil- )> lions aient péri sans avoir pu en contracter l’habitude, il » suffit que deux y soient parvenus pour avoir donné lieu » à l’espèce. »
Les poissons volants fournissent à l’auteur un exemple sur lequel il insiste d’une manière toute spéciale : « En- » traînés par l’ardeur de la chasse ou delà fuite, emportés » parle vent, ils ont pu, dit-il, tomber à quelque distance » du rivage dans des roseaux, dans des herbages, qui leur » fournirent quelques aliments tout en les empêchant de » reprendre leur vol vers la mer. Alors, sous l’influence de » l’air, les nageoires se fendirent, les rayons qui les sou- » tiennent se transformèrent en plumes dont les membranes » desséchées formèrent les barbules; la peau se couvrit de » duvet, les nageoires ventrales devinrent des pieds; le » corps se modela, le cou, le bec s’allongèrent, et le pois- » son se trouva devenu un oiseau. »
Rien de plus simple pour Telliamed que la transformation des espèces marines rampantes en reptiles aériens. Ne voit-on pas ces derniers vivre dans l’eau presque aussi facilement que sur la terre ? Les mammifères sont plus embarrassants. Cependant l’auteur cite rapidement les ours marins, les éléphants de mer, puis il donne quelques détails sur les phoques. Après avoir rappelé leurs habitudes et af-
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firmé qu’on a vu ces animaux vivre plusieurs jours à terre, il ajoute : v Il ri est pas impossible qu’ils s’accoutument à » y vivre toujours par la suite, par l’impossibilité même de » retourner à la mer. C’est ainsi sans doute que les animaux » terrestres ont passé du séjour des eaux à la respiration » de l’air. » Enfin arrivé aux groupes humains, Telliamed les regarde comme autant d’espèces distinctes formées de la même manière. Il réunit toutes les prétendues histoires d’hommes marins, et en conclut que nous aussi nous devons chercher dans la mer nos premiers ancêtres.
En résumé, de Maillet partage les êtres organisés en deux grands groupes, l’un aquatique et marin, l’autre aérien et terrestre. Partout le premier a engendré le second. La filiation est directe, chaque espèce marine donnant naissance à l’espèce terrestre correspondante. La transformation est le plus souvent analogue à la métamorphose de la chenille en papillon ; elle se manifeste alors chez un être déjà tout formé. Elle peut avoir lieu aussi parfois par suite du transport des œufs, qui, pondus par un animal marin, mais exposés à l’air, donnent naissance à des individus terrestres. Quelques espèces vivant presque indifféremment à l’air et dans l’eau peuvent, semble croire notre auteur, être considérées comme des « intermédiaires momentanés » entre les deux inondes ; mais dans aucun cas X hérédité n’intervient dans ces phénomènes. La métamorphose s’accomplit dans l’individu, et celui-ci transmet à ses descendants les nouveaux carac-
tères acquis de toutes pièces. Cette conception établit entre ce système de Telliamed et d’autres théories dont on a voulu le rapprocher une différence radicale.
Pour notre auteur, la transformation des êtres s’opère toujours sous l’empire de la nécessité , imposée par ce que nous appellerions aujourd’hui le milieu , et de Y habitude, qui façonne rapidement l'organisme. Elle est d’ailleurs la conséquence des changements subis par le globe lui-même. Le développement des êtres organisés marins a commencé peu après que les montagnes les plus élevées eurent été mises à sec ; celui des espèces terrestres date seulement d’une époque à laquelle les continents étaient à peu près ce qu’ils sont aujourd’hui. Ce développement est successif; il dure encore, il se continuera dans l’avenir. A mesure que les mers baisseront davantage, les flores, les faunes marines et terrestres s’enrichiront de plus en plus. Nulle part, d’ailleurs, de Maillet ne donne à entendre que les espèces marines varient tant qu’elles restent dans leur premier élément, pas plus qu’il ne parle de changements survenus dans les espèces terrestres après la grande métamorphose qui en a changé la nature.
Tel est le système que, sur les instances de Fontenelle (1), de Maillet joignit à ses sérieuses études de géologie et de
(1) Ce fait est affirmé par l’abbé Lemascrier [Vie de M. de Maillet), qui trouve avec raison que ce fut gâter l’ouvrage. Le secrétaire montre ici plus
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paléontologie. À tout prendre et à tenir compte de la date, il n’était pas mal conçu. L’auteur partait de faits matériels bien observés et d’une interprétation de ces faits au moins plausible à une époque où la théorie des soulèvements était loin de tous les esprits; il s’appuyait sur une doctrine professée par les maîtres de la science ; il n’ajoutait qu’une hypothèse, celle de la transmutation des espèces. A l'appui de cette hypothèse, il n’invoquait guère que des arguments difficiles à réfuter, précisément à cause de ce qu’ils avaient de vague ; mais cela même dut séduire la plupart de ces esprits faciles à contenter, qui veulent avant tout qu’on leur explique l’inexplicable.
Il en est tout autrement pour quiconque se rend quelque peu compte de sa façon de raisonner. J’en ai cité quelques exemples. Au fond on n’y trouve guère que des rapprochements hasardés, des assertions gratuites, des appels à la possibilité. A se contenter de raisons pareilles, on est bien certain de ne jamais rester à court. Quelqu’un a-t-il jamais constaté la réalité de ces migrations d’un élément à l’autre, de ces brusques transformations ? Non certes, et Telliamed en convient tout le premier. Mais il répond qu’elles ne s’accomplissent que dans le voisinage des pôles ou dans des
de jugement que l’auteur. Et pourtant il faut bien avouer que si le nom de de Maillet n’est pas complètement oublié, il le doit précisément à ce qu’il y a de mauvais dans le livre.
lieux tout aussi déserts. Voilà pourquoi selon lui elles n’ont pas encore eu de témoins. Elles n’en sont pas moins réelles, dit-il, car chaque jour on découvre en Europe, en France même, des espèces jusque-là inconnues. Or, comment admettre qu’elles aient pu échapper si longtemps à l’observation ? — Que répondre ? et comment réfuter un adversaire qui arguë de ses convictions personnelles et invoque jusqu’à l’ignorance comme une preuve en sa faveur ?
C’est ce que fait à chaque instant Telliamed, entraîné par l’esprit de système bien loin de son point de départ et de sa méthode première. Il avait commencé par constater et étudier des faits vrais dont il comprit, mieux que la plupart de ses contemporains, l’importance et la signification précises ; il les avait coordonnés d’une manière assez rationnelle, et ce travail lui assignait un rang honorable parmi les savants de son temps. Non content d’avoir compris l’enchaînement des phénomènes, il voulut remonter à leur cause première et les expliquer. Ici l’expérience et l’observation lui faisaient défaut ; il les remplaça par l’hypothèse et l’imagination. Voilà comment un livre « commencé avec « toute la sévérité des méthodes scientifiques » (1) aboutit à des conceptions qu’on ne songe même plus à combattre.
(1) D’Archiac.
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