‹ Charles Darwin et ses précurseurs françaisChapitre 3 sur 24 · ROBINET · texte numérisé non relu

ROBINET

Un autre auteur dont le nom a été prononcé quelquefois dans la discussion des idées dont il s’agit ici, et qui ne le méritait guère, est Robinet. Cuvier le cite avec une sorte d’indignation en répondant à Lamarck (2). Flourens se borne à le mentionner dans le livre qu’il a consacré à l’examen de la théorie de Darwin. Ces dédains sont certainement justifiés. Pour quiconque entend rester fidèle à la véritable science, Robinet est avant tout un rêveur qui croit pouvoir résoudre tous les problèmes possibles en vertu de quelques idées à priori présentées comine autant de principes indiscutables. Je ne le suivrai pas dans les détails d’un système qui embrasse l’ensemble des choses, je me bornerai à indiquer la manière dont il conçoit la nature, l’origine des §tres, y compris celle de l’homme.

Robinet distingue Dieu du monde, la nature incréée de la nature créée (3). Celle-ci est un tout continu, formé

(1) J. B. René Robinet, né à Rennes en 1735, mort dans la même ville en 1820. Les écrits qui lui ont valu une réputation passagère parurent en Hollande, où il habita quelques années. Avant de mourir, Robinet rétracta les opinions qu’il avait longtemps soutenues.

(2) Dictionnaire des sciences naturelles , art. Nature.

(3) De la nature (1766) ; — Considérations philosophiques sur la grada -

QUATREFAGES. 3

3/l EXPOSITION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

d’existences variées ne laissant place à aucune lacune, à aucune interruption. La nature ne va jamais par sauts, dit-il avec Leibnitz et Bonnet ; et cette loi de continuité, qu’il poursuit jusque dans ses conséquences les plus extrêmes, le conduit tout d’abord à nier la distinction entre la matière brute et la matière organisée. Pour lui, toute matière est vivante. Elle est entièrement composée de germes d’où proviennent toutes choses, les corps que nous appelons bruts comme les êtres organisés et vivants. La génération n’a d’autre but que de placer un certain nombre de ces germes dans des conditions favorables de développement. Quand un germe se développe, il ne fait que s’adjoindre les germes voisins, dont il compose la substance de l’être complet, et auxquels il rend la liberté quand cet être meurt. Ces germes sont capables de réaliser toutes les formes possibles, dont ils sont le raccourci; mais ils sont au fond de même nature, car, s’il en était autrement, il y aurait un de ces sauts qu’on ne saurait admettre. Par conséquent, il n’existe en réalité qu’un seul règne, et ce règne est le règne animal. Tout dans l’univers relève de l’ animalité, les plantes, les minéraux et même les éléments admis par les anciens. La terre* le soleil, les astres, sont autant d’animaux immenses

lion naturelle des formes de l’être, ou les Essais de la nature qui apprend à faire Vhomme (1768). Cuvier et Flourens ne citent que ce dernier ouvrage; mais, pour se rendre un compte exact des opinions de Robinet, il est nécessaire de connaître le premier.

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dont la nature nous échappe à raison de leur étendue et de la forme sous laquelle Y être s’est ici réalisé.

Dans ce règne universel, et toujours en vertu de la loi de continuité, il ne peut exister que des individus. U espèce des naturalistes n’est qu’une illusion tenant à la faiblesse de nos organes. Incapables de saisir les différences minimes qui seules séparent l’un de l’autre les anneaux de l’immense chaîne, nous comprenons sous la dénomination d’ espèce la collection des individus qui possèdent une somme de différences appréciables pour nous. Les idées de genres, de classes, de règnes, sont nées de la même manière, et n’ont en réalité rien de plus fondé. La preuve en est dans les dissentiments qui ont séparé et séparent les naturalistes, dans la difficulté qu’ils éprouvent à s’entendre sur la délimitation des groupes, dans la découverte journalière d’êtres intermédiaires venant combler les lacunes apparentes. S’il en reste encore un certain nombre, la science à venir les fera disparaître. Toutes les formes sont d’ailleurs transitoires. Jamais la nature ne se répète; et, d’un bout à l’autre du grand tout, régnent sans cesse le mouvement, la variation, le changement. « Il pourra y avoir un temps auquel i) il n’y ait pas un seul être conformé comme ceux que nous » voyons à cet instant de la durée des choses. »

Le monde matériel ou visible n’est en réalité qu’un ensemble de phénomènes déterminés par le monde invisible résultant de la collection des forces naturelles. Dans ces

deux mondes, la loi de continuité veut qu’il y ait également progression. « Les forces s’engendrent à leur manière, » comme les formes matérielles. » Dans la constitution du tout, la nature n’a pu procéder que du simple au composé. Il suit de là que tous les êtres ont dû avoir pour point de départ un prototype formé par l’union de la force et de la forme réduites à leur état élémentaire. L’échelle universelle des êtres résulte du progrès nécessaire de cet élément premier. Or, le progrès s’accuse surtout par l’activité de plus en plus marquée, par la prédominance croissante de la force sur la matière. Des minéraux aux végétaux, des végétaux aux animaux et de ceux-ci à l’homme, la progression est frappante. Elle ne s’arrête pas là. « Il peut y avoir, » dit Robinet, des formes plus subtiles, des puissances plus » actives que celles qui composent l’homme. La force pour - » rait bien encore se défaire insensiblement de toute ma- » térialité pour commencer un nouveau monde...; mais, » ajoute-t-il, nous ne devons pas nous égarer dans les » vastes régions du possible. »

Nous avons déjà vu Robinet oublier bien souvent cette sage maxime, et c’est au moment même où il vient de la tracer qu’il lui est le plus infidèle. Abandonnant le monde des forces pures, il revient sur notre globe et s’arrête à l’homme. Il voit en lui le chef-d’œuvre de la nature. Mais celle-ci, « visant au plus parfait, ne pouvait cependant y k parvenir que par une suite innombrable d’ébauches ».

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A ce point de vue, « chaque variation du prototype est » une sorte d’étude de la forme humaine que la nature mé- » ditait. » Ce n’est pas seulement l’orang-outan, d’ailleurs « plus semblable à l’homme qu’à aucun animal » , qui doit être regardé comme une tentative faite pour réaliser ce terme final; ce n’est pas seulement le cheval et le chêne; ce sont encore les minéraux et surtout les fossiles. La preuve, selon Robinet, c’est qu’on trouve « des pierres qui repré- » sentent le cœur de l’homme, d’autres qui imitent le cer- » veau, le crâne, un pied, une main... » Le règne animal, le règne végétal, lui fournissent des faits analogues. A ces essais partiels succèdent des tentatives d’ensemble. Ici Robinet en arrive aux hommes marins, aux hommes à queue. Il passe ensuite en revue les principales populations humaines, et signale comme les plus belles les Italiens, les Grecs, les Turcs, les Circassiens. Là n’est pas toutefois le terme de la perfection. Jusqu’ici les sexes ont été séparés; mais les essais d’hermaphrodisme déjà tentés chez nous par la nature marquent suffisamment le but qu’elle veut atteindre. Un temps viendra où l’homme réunira les attributs et les beautés diverses de Vénus et d’Apollon. Alors peut-être aura-t-il atteint le plus haut degré de la beauté humaine.

Nous ne nous arrêterons pas à discuter ces fantaisies, elles suggèrent pourtant quelques réflexions. Sans avoir vu et étudié par lui-même comme de Maillet, Robinet n’en

possédait pas moins un savoir assez étendu en histoire naturelle. Il connaissait les écrits des naturalistes du temps; il invoque à l'appui de ses dires un certain nombre de faits bien réels. Comment donc s’est-il égaré au point que nous avons vu? C’est qu’il s’est laissé entraîner par la métaphysique, et a subordonné l’observation à la théorie. De l’animal au végétal, de celui-ci au minéral, il ne peut, affirme-t-il, y avoir la moindre lacune, le moindre saut. Les deux premiers sont organisés et vivants, donc les derniers doivent l’être également. Pour ne pas être accessible à nos moyens de recherches, l’organisation des fossiles n’en existe pas moins. Il est vrai que « l’analogie est au delà de nos » sens ». Qu’importe? « C’est outrager la nature que de » renfermer la réalité de l’être dans la sphère étoite de nos » sens ou de nos instruments. » En d’autres termes, l’intelligence doit, une fois le principe posé, se passer de l’expérience et de l’observation. — Nous sommes, on le voit, bien loin de la méthode scientifique.

Considéré au point de vue qui nous intéresse surtout, Robinet admet l’existence de germes se développant successivement en procédant du simple au composé. Les êtres ainsi réalisés forment une chaîne continue dont l’anneau inférieur est un prototype de la plus grande simplicité possible. L’homme est pour le moment le dernier terme de la série ; mais un être plus parfait, plus complet, peut trèsbien le détrôner au premier jour. Toutefois cet être humain

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ne dérivera pas de l’homme actuel0 C’est là une des conceptions les plus singulières de l’auteur et qui a été généralement mal comprise. Dans le système de Robinet, tout rapport de filiation est impossible. Pour lui, il n’existe pas d’espèces. Il existe seulement des individus produits d’une manière absolument indépendante — au moyen de germes pris directement dans le fonds commun préparé par la nature. A proprement parler, il n’y a donc pas de génération. On peut presque dire qu’il n’y a ni père ni mère. C’est la nature qui a produit de tout temps et qui produit sans cesse tous les intermédiaires existants du prototype à l’homme ; c’est elle qui apparaît seule comme la grande aima parens rerum .

Évidemment cette conception est aussi opposée que possible aux idées de de Maillet, qui admet des germes d’espèces, l’existence de celles-ci et la transformation directe, individuelle, d’un poisson en oiseau, d’un ver marin en ver de terre, qui, à mesure quhls apparaissent, peuplent les continents par voie de filiation immédiate. On s’est donc trompé lorsqu’on a associé au point de vue des systèmes Robinet et de Maillet. Surtout on s’est complètement mépris lorsqu’on a placé le premier au nombre des philosophes qui ont cherché l’origine des êtres actuellement vivants dans les modifications de ceux qui les ont précédés.

AO

BÜFFON (1).

Dans un travail publié il y a quelques années (2), j’ai indiqué comment notre grand naturaliste, après avoir cru d’abord à l’invariabilité absolue de l’espèce, était passé subitement à l’extrême opposé. Pendant cette seconde phase de son évolution intellectuelle, BulFon admit non-seulement la variation, mais même la mutation et la dérivation des espèces animales. Les groupes composés d’espèces plus ou moins voisines lui apparaissaient alors comme ayant eu une souche priucipale commune de laquelle « seraient sorties » des tiges différentes et d’autant plus nombreuses, que les » individus dans chaque espèce sont plus petits et plus » féconds ». Il a fait l’application de cette idée aux espèces

(1) Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, né à Montbard en 1707, mort à Paris en 1788. Il est presque inutile de rappeler ici que c’est là un des plus grands noms de la science moderne. On a parfois contesté la valeur de l’œuvre de Buffon; mais son livre, fruit d’un travail incessant poursuivi pendant un demi-siècle, n’en reste pas moins un des plus magnifiques et des plus sérieux monuments du genre humain. ( Histoire naturelle générale et particulière, avec la description du cabinet du Roi, 17/19-1789.)

(2) Unité de l’espèce humaine. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà insisté sur ce point d’histoire scientifique. ( Histoire naturelle générale des règnes organiques , t. II.)

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du genre cheval connues de son temps ; il l’a appliquée aux grands chats du nouveau monde, le jaguar, le couguar, l’ocelot, le margai, qu’il rapproche de la panthère, du léopard, de l’once, du guépard et du serval de l’ancien continent. « On pourrait croire, ajoute-t-il, que ces animaux ont eu une » origine commune. » Et pour expliquer la distinction actuelle, il remonte à l’époque où les deux continents se sont séparés. Il dit encore que les deux cents espèces dont il a fait l’histoire « peuvent se réduire à un assez petit nombre » de familles ou souches principales desquelles il n’est pas » impossible que toutes les autres soient issues ». Enfin, de la discussion détaillée de ces souches premières faite à ce point de vue, il conclut que le nombre en peut être estimé à trente-huit (1).

Certes Buffon à cette phase de sa carrière aurait mérité de figurer dans l’historique de Darwin. Mais on sait qu’après avoir, pour ainsi dire, exploré les deux doctrines extrêmes et contraires, ce grand esprit s’arrêta plus tard à des convictions qu’il conserva définitivement. L’espèce ne fut plus à ses yeux ni immobile , ni mutable . Il reconnut que, tout en restant inébranlables en ce qu’ils ont d’essentielles types spécifiques peuvent se réaliser sous des formes parfois très-différentes. En d’autres termes, il joignit à l’idée bien arrêtée de Y espèce l’idée non moins nette, non

(1) Œuvres de Buffon ; De la dégénération des animaux .

h 2 EXPOSITION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

moins précise, de la race. Dans cette distinction fondamentale se retrouve l’empreinte du génie revenant à la vérité, éclairé par ses erreurs mêmes.

BufTon appliqua d’ailleurs à la formation des races la doctrine par laquelle il avait expliqué auparavant les altérations de l’espèce. « La température du climat, la qualité » de la nourriture et les maux de l’esclavage » restèrent pour lui les causes déterminantes des modifications subies par les animaux : il trouva dans le monde extérieur la cause unique et immédiate de ces modifications. Nulle part il ne donne à entendre que l’être réagisse d’une manière quelconque, et vienne par lui-même en aide à l’action qui s’exerce sur lui. Ici Buffon fut évidemment incomplet. Mais il n’en eut pas moins le mérite de formuler nettement le premier les bases de la théorie des actions exercées par le milieu, et d’appeler l’attention sur l’influence de la domesticité.

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