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CHAPITRE III

OBSERVATIONS GÉNËKALëS. -- FAITS PHYSIOLOGIQUES. PROTOTYPE ET PROTO-ORGANISMES,

J'ai dû suivre la doctrine de la transformation lente sur le terrain des espèces éteintes, dans ce champ de mort où elle va chercher quelques-uns des argu'ments qu'elle croit les plus sûrs. J'ai hâte de rentrer dans les domaines de la vie, bien plus instructifs à coup sûr.

La paléontologie ne nous révèle que des formes. Par suite elle ne permet de voir que le côté morphologique des problèmes complexes posés par l'existence et l'origine des espèces. En outre ces formes sont forcément incomplètes, car le polypier, la coquille, le squelette, ont perdu les parties molles qu'ils protégeaient ou qui les enveloppaient. Si des analogies plus ou moins exactes permettent parfois de concevoir approximativement ce qu'étaient les animaux perdus, toujours est-il qu'en réalité nous ne les connaissons pas. Par cela seul, et même à ne tenir compte (|ue de la

forme, bien des éléments d'appréciation sont perdus pour nous. Le genre cheval, si instructif à tant de titres, nous en a fourni un exemple frappant.

Par-dessus tout, dans les animaux, dans les plantes, il y a autre chose à considérer que la matière modelée par la vie. Il faut tenir compte de la vie elle-même, ou mieux de ses manifestations. A côté de la morpholo^e et de Tanatomie vient se placer la physiologie ; et, s'il est un phénomène essentiellement physiologique, essentiellement vital, c'est celui delà reproduction, delà filiation des êtres. Comment aborder les problèmes qui touchent de près ou de loin à ceux qui nous occupent, si l'on se place dans des conditions telles qu'on ne puisse utiliser ce qui, dans nc^e savoir, a le plus de rapport avec eux ? Pour quiconque entend rester sur le terrain de la science, les diverses théories transformistes sont avant tout des questions de physiolo^e générale. C'est principalement à ce point de vue que nous les envisagerons dans la suite de ce travail.

Constatons .d'abord que, considérées ainsi, toutes les théories transformistes se partagent naturellement en deux groupes bien distincts.

Les unes veulent que la transformation s'opère brusque» ment, sans transition, et que la modification puisse être d'emblée assez considérable pour faire apparaître non-seulement une espèce nouvelle, mais même un type inconnu jusque-là. De Maillet regardant comme possible la méta-

morphose d'Qn poisson en oiseau, Geoffroy Sûnt^Hilaire faisant naître directement celui-ci d*un reptile, représentent cet ordre d'idées^ quelles que soient d'ailleurs les différences énormes qui les séparent.

Dans les théories qui admettent la transformation brusque^ le temps n'intervient en rien 4 l'hérédité n'agit qu'en transmettant les caractères subitement apparus. Dans cette hypothèse, par conséquent, un assez petit nombre de générations auraient suffi pour donner naissance à toutes les formes que nous connaissons, alors même qu'elles descendraient toutes, soit de quelques types initiaux, soit d'un seul prototype premier. La doctrine de Geoffroy en particulier se prêterait parfaitement à cette dernière conclusion, énoncée par Darwin comme ressortant avec logique de ses propres idées.

Dans les théories du second groupe, dont nous nous occupons surtout, les choses se passent bien différemment. Les espèces engendrées ne se détachent des espèces parentes que par degrés à peine marqués. Pour s'élever ou s'abaisser, elles ont à gravir ou à descendre des pentes à peine sensibles ; d'innombrables générations doivent se succéder avant qu'un changement réellement appréciable ait été réalisé. Lamarck et Darwin sont les représentants les plus élevés de cet ordre d'idées ; du moins parmi les naturaliste^ qui ont cherché dans l'expérience et l'observation

les bases de leur théorie (1) . Il est même diflScile de les séparer malgré les différences qui existent entre eux sur quelques points essentiels, malgré la supériorité de la conception du savant anglais* A chaque instant^ en effet, l'étude de l'un réveille le souvenir de l'autre, et cela presque autant par les contrastes que par les analogies de la pensée et de l'expression.

Dans les théories qui partent de la transformation lente, le temps devient un élément nécessaire à l'accomplissement du phénomène, et se compte par centaines, par milliers de siècles. L'hérédité joue un rôle important ; elle ne se borne pas à transmettre les modifications acquises, elle les conserve toutes et les accumule, amenant ainsi peu à peu des différences que rien n'eût permis de prévoiret dont les origines sont d'ordinaire impossibles à retrouver.

Lamarck et Darwin, partant des êtres les plus élevés

(1) Sans cette réserve, il eût été injuste de ne pas placer à côté des deux savants que je nomme l'illustre chef des naturaUsUs philosophes de la na' ture^ Oken^ qui a exercé une si grande influence, surtout en Allemagne, et qui a compté parmi ses disciples quelques-uns des naturalistes les plus éminents de ce pays. Mais, comme je Tai déjà dit, Oken^ partisan enthousiaste de Schelling, cherchait dans les fails la confirmation de ses à priori^ bien plus qu'il ne leur demandait une science positive. Aussi ses conceptions {léoéraies, aujourd'hui à peu près abandonnées, sont-elles presque autant du ressort de la métaphysique que du domaine des sciences naturelles. Voilà pour« quoi j'ai cru ne pas devoir en parler, malgré Tintérét que présenterait la comparaison de quelques-unes des idées admises par Oken avec celles auxquelles sont arrivés d'autres naturalistes,

PAITS PHYSIOLOGIQUES. 201

en organisation, signalent la dégradation progressive présentée par l'ensemble des règnes, et arrivent ainsi aux formes les plus simples. Tous deux voient dans ces dernières les représentants, au moins extrêmement voisins, des foi-mes initiales d'où proviennent toutes les espèces supérieures. Mais ici Taccord cesse entre les deux savants.

Le naturaliste français cherche à rendre compte de l'existence de ces proto-organismes, de leur persistance dans le temps et dans l'espace. Il trouve une explication facile et logique de ces faits dans la génération spontanée, à laquelle il rattache l'apparition des premiers êtres vivants, et qu*il regarde comme s'accomplissant encore journellement sous Fempire des forces physico-chimiques. Celles-ci, pense-t-il, organisent constamment et de toutes pièces les premières ébauches animales et végétales ; la différenciation des deux règnes est le résultat de leur action uniforme, mais s' exerçant sur des matériaux quelque peu différents. Dans cette hypothèse, la présence, partout reconnue, des infusoires les plus simples, des algues les plus rudimentaires, n'a plus rien d'étrange. Le monde inorganique fournit incessamment des matériaux qui, vivifiés par la chaleur, la lumière, l'électricité, se transforment en organismes élémentaires constituant pour chaque règne une sorte de fonds de réserve chaque jour renouvelé, et où la nature trouve toujours à puiser pour enfanter des formes nouvelles. Mais la nature n'est pas, pour Lamarck, une puissance indé-

202 DISCUSSION DI8 DOGTftlIflS TRANSFORMISTES.

pendante. Dans ses actes, elle est assujettie à des lois, < expression de la volonté suprême qui les a étatdies » (1). Par conséquent elle ne peut s'égarer, et voilà comment ses productions rentrent toutes dans ce cadre dont la paléontologie, malgré ses immenses progrès, n'a pas eu à multiplier les cases principales (2).

Darwin ne remonte pas aussi haut que Lamarck. Il ne cherche nullement à expliquer l'existence de son prototype, et nous avons vu comment il s'exprime au sujet de la génération spontanée. Cette réserve a été blâmée par quelques-uns des partisans aussi bien que par certains adversaires du savant anglais. On lui a reproché de laisser sa théorie incomplète, de ne pas tenir ce que promettait le titre de son livre en reculant devant la question d'origine première. Je ne puis m' associer à ces critiques, quel que soit le sentiment qui les ait dictées. Tout homme a bien le droit de fixer lui-même les limites où s'arrête son savoir.

(1) Histoire naturelle des animatuc sans vertèbres, Introduction, Quelques pages plus haut, Lamarck s'exprime ainsi : (c Parmi les différentes confusions dMdées auxquelles le sujet que j'ai ici en vue a donné lieu, j'en citerai deux comme principales... et celle qui fait penser à la plupart des hommes que la nature et son suprême auteur sonl pareillement synonymes. » J'ai déjà cité d'autres passages analogues.

(2) VEozoon canadense lui-même, ce fossile singulier qui a rejeté l'apparition des êtres vivants si fort au delà des époques silurienne et cambrienne, a trouvé sa place toute préparée dans le groupe des foraminifères^ à côté de genres depuis longtemps connus et décrits. (On the Structure, Affinities and geologiccd Position of EoMoon canadense, by W. Carpenter)

FAITS PflTSIOLOGIQUBS. 203

P*âilleurs la déclaration de Darwin en ce qui concerne la génération spontanée est pleine de mesure et de sens. Il tient ici le langage du vrai savant. Sans doute la science n'a pas démontré l'impossibilité de la formation d'un être vivant sous la seule action des forces physico-chimiques; sans doute rien n'autorise à affirmer que cette impossibilité BÎi existé de tout temps dans le passé, qu'elle doive exister à jsunms dans l'avenir. Toutefois, en présence des recherches modernes, en présence des feits acquis très-récemment en*» core, quiconque aura suivi attentivement les discussions soulevées par la question des générations spontanées, quiconque aura présent à l'esprit le détail des expériences invoquées des deux côtés, n'hésitera point à regarder ces générations sans père ni mère comme un phénomène étranger à notre monde actuel.

Or, la génération spontanée manquant, la théorie de Lamarck perd tout point de départ. Darwin, en se refusant à expliquer l'origine de la vie, en prenant l'être vivant comme un fait primordial, échappe de ce côté à toute difficulté.

En revanche, pour être accepté, ce fait hypothétique doit évidemment concorder avec les.faits réels, ou tout au moins ne pas être en désaccord avec eux. Or ici la conception de Darwin soulève à son tour une objection des plus sérieuses. Au fond, elle consiste à admettre qu'une cause inconnue quelconque a joué à la surface du globe le rôle d'une puis-

20â DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

sance créatrice, et cela une seule fois, pendant un temps limité et d'une seule manière.

Eh bien ! c'est là une supposition impossible à accepter pour quiconque se place exclusivement au point de vue scientifique. Aucun des groupes de phénomènes étudiés par n'importe quelle science ne nous présente un fait semblable ; aucune des causes de phénomènes ayant reçu un nom ne s'est comportée, ne se comporte ainsi. Pour si loin qu'on les ait poursuivies et en tant qu'elles se prêtent à l'observation, on les a constamment trouvées à l'œuvre, accusant leur action énergique ou faible, intermittente ou continue, par des effets multipliés et divers, La cause qui a produit les êtres vivants a-t-elle procédé d'une tout autre manière? S* est-elle manifestée à l'origine des choses et a-t-elle ensuite disparu, ne laissant comme trace de son passage qu'une seule et unique empreinte ? N'a-t-elle agi un instant sur notre terre que pour engendrer un archétype et s'arrêter ensuite à tout jamais? Cette hypothèse absolument arbitraire a contre elle toutes les analogies tirées de l'histoire de toutes les branches du savoir humain. L'homme de science ne peut donc accepter le fait initial admis par Darwin.

Le savant anglais ne dit nulle part s'il suppose que son prototype ait été représenté par un ou plusieurs individus. M"" Rover, suppléant sur ce point au silence du livre qu elle a traduit, admet de la manière la plus large la mul-

FAITS PHYSIOtOGIQUES. 205

tiplicité des organismes primaires. Le fait d'un ancêtre unique luiparaîtrait un miracle. « Si cet ancêtre a existé, dit-elle, ce ne peut être que la planète elle-même » , qui, a à Tune des phases de son existence, aurait eu le pouvoir » d*élaborer la vie » . La surface de la terre, alors baignée par « les eaux, aurait produit en nombre immense des germes » sans aucun doute tous semblables (1) . » M. Daily a fah remarquer avec raison que ce caprice subit de la « matrice universelle» constituerait un miracle non moins incompréhensible que celui qui répugne à M"* Royer (2). De cette hypothèse découlent d'ailleurs des conséquences fort graves, qu'accepte sans hésiter le traducteur de Darwin, c La multiplicité infinie des germes, dit M"® Royer, dut » nécessairement produire à l'origine la multiplicité infi- » nie des races, et de cette infinité de races ont surgi de )) nombreuses séries indépendantes les unes des autres, » ayant toutes leur point de départ dans les premières » formes des êtres primitifs. »

11 me paraît difficile que le traducteur ait été ici l'iqterprète fidèle de la pensée du maître. Si l'on donne pour point de départ aux êtres organisés un seul parent qu'on

(1) Origine des espèces, chap. xiv, section 4, note. M^^* Royer a développé ses idées dans un ouvrage publié récemment sous ce titre. Je regrette de ne pouvoir suivre l'auteur dans ses développements ; mais on comprendra que je ne puis aborder ici l'examen de toute la liltéralure transformiste. C'est le fond même de la doctrine que j'ai seul à apprécier.

(2) De la pl<ice de l* homme dans la nalure. Introduction»

206 DISCUSSION DBS DOOTiniBS T1AI96FORMISTES.

peut «apposer hermaphrodite ou une paire primitive unique, la loi de caractérisation permanente rend compte du plan général conservé dans Tempire organique depuis les plus anciens temps jusqu'à nos jours. Ce parent était vivant ; il a transmis à tous ses descendants la vie avec tout ce qu'elle entraîne de phénomènes généraux communs aux animaux comme aux plantes. Après une période d'indédsion dont nous trouvons encore les traces, un premier partage a eu lieu parmi ses fils ; les deux règnes ont pris naissance, et à partir de ce moment tous les dérivés de la première algue ont été des végétaux, tous les petits-fils du premier infuseire ont été des animaux. La caractérisation successive des embranchements, classes, ordres, familles, a toujours eu les mêmes conséquences. Le premier zoophyte n'a en que des zoophy tes pour enfants et petits-enfants ; le premier vertébré, fût-il inférieur en orgaxiisàiioïikYAmphioxuSy n'a produit que des vertébrés, et parmi ceux-ci le premier mammifère a engendré tous les autres. « Ainsi a pris nais- * sance et a grandi, selon Darwin, le grand arbre de la vie, i qui remplit l'écorce de la terre des débris de ses branches i mortes et rompues, qui en couvre la surface de ses ramifi- » cations toujours nouvelles et toujours brillantes (1). » De ce mode de développement résulteraient très-naturellement, comme je l'ai déjà dit, les rapports qui existent enti^ tous

(1) Conclusion du cliap. i? .

FAITS PHTSÎOIOOIOTJES. 207

les êtres vivants, entre leurs groupes, quelque multipliés qu'ils soient» quelque éloignement que le temps et Tespace aient interposé entre eux.

Si le développement du monde organique a eu lieu autrement et par séries indépendantes, comment se fait-il que les représentants de ces séries rentrent tous dans le cadre que les naturalistes ont pu tracer à Taide de la nature vivante seule, et dont la paléontologie n'a fait que subdiviser les cases principales ? Comment ces formes, « ayant une » généalogie à part qui les rattache en ligne directe à la cel- »lule primordiale », trouvent- elles si naturellement leur place non-seulement dans les mêmes règnes, embranchements ou classes, mais bien souvent en outre dans les mêmes ordres, les mêmes familles? M"^ Royer attribue ce résultat à « l'unité de la loi organique de la surface > du globe >• Elle ne dit pas quelle est cette loi.

Or, on ne peut invoquer ici ni la sélection résultant de la lutte pour l'existence, ni la divergence des caractères dépendants de l'hérédité, car toutes deux ont pour conséquence forcée de multiplier et d'accentuer les différences. Une « infinité de germes » obéissant à ces lois seules aurait nécessairement engendré une infinité d'êtres divergeant en tout sens. Pour que ces « lignées indépendantes )) , isolées, et dont la loi de caractérisation permanente n'a pas réglé les rapports, eussent pu s'harmoniser à travers le temps et l'espace dans le tout que nous connaissons. Il aurait fallu

de toute nécessité que leurs écarts eussent des bornes imposées par quelque chose de supérieur. M"" Royern'indique rien à cet égard ; mais on voit qu'après s'être singuUèrement rapprochée de Lamarclc par la conception d'une genèse primitive qui ressemble fort à un. acte de génération spontanée, elle pourrait bien être près «Tadopter encore quelque chose de fort analogue aux lois que l'auteur de la Philosophie zoologique regardait comme réglementant la nature.

Or, la théorie darwinienne a précisément pour but de substituer, à tout ce qui de près ou de loin ressemblerait aux lois régulatrices de Lamai-ck, l'enchaînement des faits naturels et la sélection qui en résulte. Les principes mêmes du savant angkis conduisent doric fatalement à regarder le prototype comn,e ayant eu au début, poir tout représentant, un seul ou tout au plus deux individus de sexe différent.

Sans doute, l'existence d'un pareil être n'a en soi rien de rigoureusement impossible.^Maisil faut bien reconnaître que cette hypothèse e^t absolument gratuite, qu'elle est en opposition flagrante avec l'analogie scientifique, c'est-à-dire avec le seul guide qui puisse nous diriger dans l'appréciation de ces questions obscures. Elle ne peut donc être acceptée par quiconque entend rester sur le terrain de la science seule.

Or. cette hypothèse n'est pas seulement une extension, une conséquence logique, mais d'impprtance secondah-e

qu'on puisse accepter on rejeter sans toucher au reste de la théorie, comme Darwin semble l'admettre (i). Elle est en réalité le point de départ obligé de toute la doctrine, et la résume pour ainsi dire. Toutes les* raisons invoquées en faveur de la sélection considérée comme cause de la dérivation lente et de la caractérisation des embranchements, des classes, même des genres et des espèces, s'appliquent rigoureusement à la différenciation des règnes. Toutes les objections qu'on adresserait à celle-ci retomberaient sur celles-là. Sk les ressemblances passagères des embryons d'une mètt\e classe témoignent en faveur de l'origine commune des êtres qu'elle comprend, la ressemblance fondamentale des corps reproducteurs, la motilité de certaines spores végétales, accusent Torigine commune des animaux et des végétaux. Si l'existence de quelques termes intermédiaires ou d'un petit nombre d'espèces ambiguës peut être invoquée à litre de preuve par le darwinisme quand il s'agit de montrer que tous les vertébrés descendent d'un ancêtre commun, l'existence de groupes entiers que se disputent ou se renvoieut les botanistes et les zoologistes témoigne bien plus encore que les plantes et les animaux ont eu le même parent primitif.

Ainsi, sous peine d'être inconséquent, le darwinisme est

(I) Origine de$ espèces, chap. xiv, section U, et Variations des animaux et des pUinles, Introduction,

QUATaiFAGES. 14

forcé de faire remonter l'origine de tout organisme jusqu'à la cellule première, jusqu'à ce prototype unique en faveur duquel il est impossible d'invoquer le moindre argument scientifique.

Prenons-le pourtant tel que Darwin nous le donne, comme un être primordial, ne se rattachant à rien, dont Texistence, inexpliquée et inexplicable, serait en désaccord avec tout ce que nous savons; en d'autres termes, acceptons ce prototype comme un mystère ^ et suivons-le dans ses transformations. Ici un premier fait se présente, et doit nous arrêter d'autant plus, que Darwin lui-même a bien compris qu'il constituait une objection sérieuse à sa théorie, surtout quand on veut voir en elle la doctrine du progrès.

Rien ne prouve que le prototype soit réalisé de nos jours encore par des descendants demeurés statiounaires. Peutêtre se cache-t-il dans la foule de ces êtres ambigus dont Bory de Saint-Vincent composait son règne psychodiaire (1). Mais nous le rencontrerions sous le microscope, que nous ne pourrions le reconnaître, faute de renseignements. En revanche, nous pouvons affirmer que la science moderne a découvert un certain nombre de ses dérivés les plus immé-

(1) Bory de Saint-Vincent avait proposé l'adoption d'un règne spécial destiné à recevoir les êtres qu'il regardait comme tenant à la fois de la plante et de l'animal. Cette division nouvelle du monde organique n'a été adoptée par aucun naturaliste, que je sache ; mais les causes qui en avaient suggéré la pensée à Bory subsistent toujours.

' FâlTS PHTSIOIjOGIQIîBS. 211

diatsi Les dei-nières tcinfel-vesj les infusoires les plus simples^ et surtotti b(^n tiombre de ces êtres dont nous ne saydns encerfe que faite ^ ne diffèrent probablement pias beaucoup de cet ancêtre putatif commun.

Ûe n'est pas la petitesse des organismes inférieurs qui autorise ce langage; L'esprit^ appuyé sur quelques notions élémentaires de mathématiques^ conçoit des êtres inûnimerït plus petits que la dernière des monades^ que le plus imperceptible des vibrions. Il n'en est pas de même de la simplicité d'organisation. Celle-ci a des limites. Quand nolis voyons l'être vivant réduit à une simple cellule^ à un corpuscule d'apparence homogène dont il est impossible de dire s'il est ou non isolé du monde ambiant par ttné enve*loppe propre, nous pouvons affirmer que nous sommes peu éloignés des confins de la structure organique. Gomment des êtres d'une simplicité pareille peuvent-ils coexister avec leurs descendants graduellement perfectionnés, avec ceux qui occupent le premier rang dans les deux règnes?

Dans la doctrine de Lamarck, la réponse à cette question est à la fois facile et logique. L'existence simultanée des extrêmes de complication organique et de tous lès intermédiaires est la conséquence naturelle d'une génération spontanée journalière, entretenant ce fonds général d'ébauches vivantes fù les espèces nouvelles ont pris et peuvent à chaque instant prendre naissance* Les plus anciennes^ celles dont les circonstances ont stimulé les besoins et multiplié

les habitudes, occupent aujourd'hui le premier rang; les autres se trouvent naturellement étagées selon la date de leur naissance et l'énergie ou la faiblesse des stimulants qu'elles ont rencontrés.

Il est fâcheux que cette explication repose sur une erreur que reconnaîtront, je pense, les plus hardis partisans actuels de Thétérogénie. Il est bien évident que, si la génération spontanée était un phénomène aussi constant, aussi régulier, aussi incessant que le croyait Lamarck, la réalité en eût été depuis longtemps mise hors de doute.

La persistance des types inférieurs est bien plus difficile à expliquer pour quiconque se place à un point de vue analogue à celui de Darwin. Il y a dans ce fait comme une protestation contre la généralité de l'application des principes mêmes de la doctrine. Le savant anglais l'a bien senti lui-même. C'est ici surtout qu'il laisse de côté le progrès organique, qu'il se rattache au principe de Vaàaplation, et formule relativement aux conséquences de Télection naturelle, des restrictions bien peu d'accord, il me semble, avec le langage qu'il tient ailleurs, c Quel avantage, dit-il, » pourrait-il y avoir pour un animalcule infusoire, pour un » ver intestinal, ou même pour un ver de terre, à être doué » d'une organisation élevée? Et si ces diverses formes vi- » vantes n'ont aucun avantage à progresser, elles ne feront » aucun progrès ou progresseront seulement sous de légers » rapports par suite de l'action élective qui tend à les adap-

> ter de mieux en mieux à leurs conditions d'existence, ) mais nullement à changer ces conditions, de sorte qu'elles » peuvent demeurer dans leur infériorité actuelle pendant » une suite indéterminée d'époques géologiques. En effet, » nous savons, d'après les documents paléontolo^ques, que » plusieurs des formes les moins élevées de la série orga- » nique, telles que les rhizopodes et les infusoires, sont j) demeurées pendant d'immenses périodes à peu près dans » l'état où nous les voyons aujourd'hui (1). i

Tel est le langage de Darwin lui-même, tels sont les faits qu'il accepte. A plus forte raison admettrait-il que les êtres plus simples et à caractère indécis dont je parlais tout à l'heure ont traversé sans grand changement « un nombre » indéterminé d'époques géologiques » . Comment se fait-il qu'en dépit de la lutte pour l'existence et de la sélection, ils aient conservé à travers ces époques, à travers les changements de conditions d'existence qu'elles ont présentées, à travers les millions de millions de siècles qu'elles comprennent d'après lui, une simplicité d'organisation qui fait songer au prototype? C'est, répond Darwin, que c des varia- » tiens favorables peuvent ne s'être jamais présentées, de » sorte que l'élection naturelle n'a pu agir en les accu- » mulant. ».

Voilà donc Yimprévu^ Yaccident, en d'autres termes ce

(1) Origine des espèces, chap. iv, section 14.

2i4 DISCUSSION mu PQCTRIIfl^A T|i41«&F0RMISTES.

que mw appelons Je hasard^ accepté comme dominant ces lois qui semblaient d'abord si fortement, si logiquement enpbatnées, ou tout au moins reconnu nécessaire pour que ces lois puissent s'exercer. Au delà de cette hypothèse e^ty^iue, Qu ne peut évidemment plus rien supposer.

gulfit-^le m moiu^ pour rendre pompte des variations premi^resi du prototype, ppHr expliquer \e premier partage apponm^i h Turigine de^ phq^e^ entre les amwaux et le^ végétaux, pour éclairer |e» premier^ p^ h\tsi i vers la diffé- » pepci^tiop et U Iqpalis^tiqp 4e3 orgapes pour des fonctions » 4a plui^ ep plus spépiales? i Non, répond fraupben^eut I^finvio. « Je ne saurai^ résoudre complètement pe pro- » blèfflç. P'aiileurs, pomme P0H5 n'ayons ^ucun fait pour » nowp gnider dans la repherphe d'une solution, on peut » rpçwAer \m\^ spéculation 9nr pe sujet pcomme vaine » gt san^i h^e, «

Je me garderai bien d'ajouter nn seul mot à ces aveux si loyau^f, mal9 en même temp^ ^i graves pour la doctrine entité, q^ se trouve ainsi reposer sur rexi^tence d'un prototype quer|}Qmme de scienpe pure ne saurait accepter, en mfime tomps qne se^ lois les plu? fondamentales sont subordonnées à Y accident^ au hasard.

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