L'ESPÈCE ET LA RACE. — HYBRIDATION ET MÉTISSAGE. ATAVISME
Lamarck ne s'est pas laissé arrêter par la nécessité d'admettre, comme point de départ de l'évolution lente telle qu'il la comprenait, un phénomène universel, incessant, et que pourtant nul n'a pu constater. Darwin ne s'est pas inquiété davantage ded difficultés fondamentales de sa conception. « Nul ne doit s'étonner, dit-il, qu'il reste encore . 1) beaucoup de choses inexpliquées sur lorigine des espèces, » si l'on songe à notre profonde ignorance concernant les » relations mutuelles des habitants du monde durant les » époques successives de son histoire. » Il passe outre après cette réflexion, et, laissant en plein inconnu les premières évolutions du type organique fondamental, c'est aux types secondaires déjà accusés, aux espèces déjà caractérisées, qu'il applique sa théorie. C'est donc à elles que s'adresse en particulier l'hypothèse des variations fortuites^ qui seules permettent à la sélection d'entrer en jeu et d'enfanter des
espèces nouvelles. A vouloir suivre pas à pas le savant anglais, je devrais aborder dès maintenant l'examen des causes qu'il assigne à ces accidents dont l'influence est si grande. Mais, pour apprécier ce qu'il dit à ce sujet, j'aurais à opposer Y espèce à la race, et je dois rappeler d'abord combien diffèrent en réalité ces deux choses si souvent confondues. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, après avoir comparé dans les moindres détails les doctrines émises relativement à l'espèce depuis Linné et Buffon par les botanistes et les zoologistes les plus éminents, résume sa remarquable discussion en des termes qui, dans la bouche du fils d'Etienne Geoffroy, ont une importance qu'on ne saurait méconnaître, une signification trop souvent oubliée. « Telle est l'espèce » et telle est la race dit-il, non-seulement pour une des » écoles entre lesquelles se partagent les naturalistes, mais
> pour toutes ; car la gravité de leurs dissentiments sur l'ori- » gine et les phases antérieures de l'existence des espèces
> ne les empêche pas de procéder toutes de même à la dis- ^ tinction et à la détermination de l'espèce et de la race. » Tant qu'il s'agit seulement de l'état actuel des êtres orga- » nisés (accord d'autant plus digne de remarque qu'il » n'existe guère qu'ici), tous les naturalistes pensent de
- j» même, ou du moins agissent comme s'ils pensaient » de même (1). »
(1) Bistoirenaturelle générale des règnes organiques, 1. 111, ch. xi, sect. 7,
l'espèce et la race. 217
Ces paroles posent nettement la question, et renferment nn grave enseignement. Elles nous rappellent que souvent il y a pour ainsi dire deux hommes dans le même naturaliste, selon qu'il étudie le monde organique avec la seule intention de le connaître tel qu'il est, ou qu'il s'efforce d'en scruter les origines pour l'expliquer. Elles nous apprennent que les écoles existent seulement lorsqu'on se place 'en dehors des temps et des lieux accessibles à l'observation, qu'elles s'effacent dès qu'on rentre dans la réalité. Dans ce dernier cas, « de Cuvier à Lamarck lui-même, il n'y a » plus qu'une manière de concevoir l'espèce (1). » C'est que les faits s'imposent aux esprits les plus prévenus; c'est qu'en présence de ce qui est^ il n'est pas possible d'arguer de ce qui pourrait être.
Or, à moins dp supposer dans les lois générales du monde organique des changements que rien n'indique, il faut bien admettre que les choses se sont passées autrefois comme elles se passent aujourd'hui, et, par conséquent, que l'espèce et la race sont de nos jours ce qu'elles ont toujours été. Pour savoir ce que sont ces deux choses telles que les ont comprises Linné comme Buffon , Cuvier aussi bien que Geoffroy Saint -Hilaire et Lamarck, interrogeons donc le présent. Lui seul peut nous éclairer quelque peu sur le passé. Comme j'ai, du reste, abordé cette question
(1) Isidore Geoffroy.
ailleurs avec détail, comme elle a été traitée ex professa par divers auteurs (1), je serai bref, et j'insisterai seulement sur quelques considérations nées des dernières controverses auxquelles ont donné lieu quelques faits récemment acquis.
D'après M. Bûchner, qui reproduit ici une opinion exprimée par un éminent professeur de Heidelberg, G. Bronn, c ridée d'espèce ne nous est pas donnée par la nature » même u (2). S'il ea était ainsi, on ne trouverait pas un  grand nombre d'espèces portant des noms particuliers chez les peuples les plus sauvages et chez nos populations les plus illettrées. La notion générale de l'espèce est au contraire une de celles qu'on ne peut pas ne point avoir, pour peu qu'on regarde autour de soi« La difficulté est de la formuler nettement, de lui donner la précision scientifique.
Cette difficulté est très-réelle. Elle tient à ce que l'idée générale repose sur deux ordres de faits de nature fort différente et qui semblent assez souvent être en désaccord. Présentez au premier paysan venu deux animaux entière-
(1) Revue des cours scienlifiques, 1818 ; Unité de Vesp^ce humaine ; Cours d^ anthropologie y fait au Muséum. Je dois renvoyer aussi le lecteur à l'ouvrage de M. Faivre, intitulé : La variabililé des espèces et ses limites; surtout à Texcellent ouvrage de M. Godron, De V espèce et des races dans les êtres organisés, et à celui que vient de publier Agassiz, De Vespèce et do la classiflcaiion en zoologie,
(2) Science et nature f traduction d'Auguste Delondre*
t^ESI^GE ET LA RÂOE. 240
ment semblables, sans hésiter il les déclarera de même espèce. Demandez-lui si les petits d'un animal quelconque sont de même espèce que ses père et mère, il répondra oui, à coup sûr. L'immense majorité des naturalistes pense et parle au fond comme le paysan. Un bien petit nombre seulement n'a vu avec Jean Ray et Flourens que le côté physiologique de la question ; d'autres, un peu plus nombreux, entraînés par les habitudes ou forcés par la nature de leurs travaux à ne voir que la forme, se sont placés, à la suite de Toumefort, exclusivement au point de vue morphologique, et parmi eux nous rencontrons surtout quelques botanistes, entomologistes et paléontologistes.
Quant aux naturalistes proprement dits, quant à ceux qui s'occiipent esseptiellement de l'ensemble des espèces, les étudient à l'état vivant, et sont par suite amenés à tenir compte de tout, ils sont ici remarquablement d'accord. Lorsqu'ils ont voulu définir l'espèce, ils se sont tous efforcés de faire entrer dans leurs formules les deux notions de la ressemblance et de la filiation. Ainsi ont fait Bufibn et de Jussieu, Lamarck et BlainviUe, Cuvier et de CandoUe, Isidore Geoffroy et A. Richard, Bronn lui-même et C. Vogt, J. MûUer et M. Chevreul(l).
(1) Pour mettre le lecteur à même de juger par lui-même, je reproduis un certain nombre de définitions données par les principaux naturalistes : I. Bat : « Sont de la même espèce toutes les plantes issues de la
220 DISCUSSION DBS DOCTRINES TBANSFORMISTES.
Sans doute les termes employés diffèrent. Mais cette variété d'expressions qu'on a voulu présenter comme une divergence de doctrines n'a rien que de très-naturel. On sait combien une bonne définition est difficile à trouver, lors même qu'il s'agit des choses les plus simplas, combien la difficulté s'accroît à mesure qu'il s'agit d'embrasser un plus
même semence et qui peuvent se reproduire par semis. » {Historiaplantarum.)
Illiger : <f L'espèce est l'ensemble des ét||es qui donnent entre eux des produits féconds.» {Versuch einer Terminologie.)
Flourens : (( L'espèce est la succession des individus qui se perpétuent. » (Analyse raisonnée des travaux de Georges Cuvier,)
Ces déflnitions, on le voit, n'embrassent que la notion de filiation.
TouRNEFORT nomme espèces « les plantes qui se distinguent dans le genre par quelque caractère particulier. » {InstUuUones rei herbariœ.)
Lacordaire : « On entend par espèce une collection ou un groupe d'animaux qui possèdent en commun certaines particularités d^organisation dont l'origine ne peut être attribuée à l'action des causes physiques connues. » {Introduction à l'Entomologie, l. II.)
ËNDLiCHER etUNGER : (' L'espècc est la réunion des individus qui concordent entre eux dans tous les caractères invariables. » {GrundsUge der Botanik.)
Ces trois exemples suffisent pour montrer ce qu'est l'espèce aux yeux de ceux qui tiennent exclusivement compte de la notion de ressemblance.
Voici maintenant les définitions données par les savants qui se sont efforcés de réunir dans leur formule les deux notions :
Linné n'a pas donné de définition ; mais ses idées, très-nettement exprimées^ ont été en réalité formulées de la manière suivante par Antoine- Laurent DE JussiEU : « L'espèce doit être définie une succession d*individus entièrement semblables perpétués au moyen de la génération. » (Gênera piontarum,)
Bdffon a donné trois définitions revenant à très-peu près l'une à l'autre. Voici la plus explicite : « L'espèce n'est autre chose qu'une succession constante
l'espèce et la race. 221
grand nombre de faits ou d'idées. Or, la notion de l'espèce est des plus complexes. Il est donc fort aisé de comprendre que des hommes éminents, essentiellement d'accord sur les points fondamentaux, aient varié dans la traduction des idées accessoires. D'ailleurs les sciences marchent, et il faut bien tenir compte des progrès accomplis. Voilà surtout
d'indÎTidus semblables et qui se reproduisent. » {Histoire générale et particulière des animaux^ t. IV.)
Lamarck : « On appelle espèce toute collection d'individus semblables qui furent produits par des individus pareils à eux. » {Philosophie zoologiqtue,)
Je n*ai pas besoin de rappeler les réserves faites par Lamarck dès qu*il con • sidérait Tespèce dans Tensemble des temps.
GuYiER : a L'espèce est la réunion des individus descendus l'un de l'autre ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressemblent entre eux. » (Règne animal.)
De Gandollb : « L'espèce est la collection de tous les individus qui se ressemblent plus entre eux qu'ils ne ressemblent à d'autres ; qui peuvent, par une fécondation réciproque, produire des individus fertiles, et qui se reproduisent par la génération, de telle sorte qu'on peut par analogie les supposer tous sortis d'un seul individu. » {Théorie élémentaire de la botanique.)
Blainville : « L'espèce est l'individu répété et continué dans le temps et Tespace. » {Leçons oraies, citées par Is. Geoffroy Saint-Hilaire.)
Achille Richard : o L'espèce est l'ensemble de tous les individus qui ont absolument les mêmes caractères, qui peuvent se féconder mutuellement, et donner naissance aune suite d'individus se reproduisant avec les mêmes caractères. » {Précis de botanique»)
DuGÂs : «L'espèce est un type idéal de formes^ d'organisation, de. mœurs, auquel on peut rapporter tous les individus qui se ressemblent beaucoup et se propagent avec les mêmes formes. » (Traité de physiologie com" paréCj 1. 1.)
Bronn : « L'espèce est Tensemble de tous les individus de même origine et
222 DISCUSSION DES DOCTRINES TSâNSFORMISTES.
pourquoi j*ai cru pouvoir^ Itiôi aussi ^ proposer une défltiition de plus, sauf mé séparer pour cela de med illustres devanciers.
Les deux idées qui concourent à former Tidéegénéraled'es-
pèce tie sont nullement simples elles-memesi Dès le débtltjët
' à ne tenir cdnlptec}ue des phénomènes les plus comMKtis,' leë
de ceux qui leur sont auui semblables qu'ils le sont entre eux. » (Hdndbuch der GeschicMe der Natur,)
Gh. YoGT : «L'espèce est la réunion de tous les inditidus qui tiréttt leur brifine des mêmes parents, et qui redeviennent par eux-mêmes ou par leurs descendants semblables à leurs premiers ancêtres; n {Lehtbuch der Géologie und Petrefaclenkunde.)
Ghevreul : « L'espèce comprend tous les individus issus d'uti même père et d'une même mère : ces individus leur ressemblent le plus qu'il est possible relativement aux individus des autres espèces ; ils sont donc cattietérisés par la similitude d'un certain ensemble de rapports mutuels existant entre des organes de même nom 4 et les différences qui sotlt hors de ces rapports constituent des variétés en général. (Rapport sur V Ampëlographie dti comte Odart, suivi de Considérations générales sur les fmriations des inditHdUs qtài composent les groupes appelés enhotanique et en Moologiëf variétés^ racèSf sottsespèces et espèces.)
Jean Muller : u L'espèce est une forme de tie représentée pat des inditidus « qui reparait dans les produits de la génération avec eertains cshtetères inaliénables^ et qui se reproduit constamment par la proeréaUon d'individus similaires. » (Manuel de physiologie) t II.)
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire : « L'espèce est une collection ou unft suite d'individus caractérisés par un ensemble de traits distinotifs dont la trtnstnission est naturelle^ régulière et indéfinie, dans l'ordre actuel des choses, s (jETistoire naturelle gétiérale des règnes organiques, t. II.)
On trouvera dans l'ouvrage d'Isidore Geoffroy la plupart des définitions précédentes et un grand nombre d'autres qu« j'ai cru inutile de reprodoire.
l'espèce et la rage. 223
seuls connus an temps de linné et de Buffon, l'idée de ressemblance fut nécessairement complexe. Elle 4ut embrasser la famille physiologique entière avec les diflférences que comportent les sexes et les âges. Le père et la mère ne se ressemblent pas ; pendant une période plus ou moins longue de la vie, les fils et les filles diflfèrent quelquefois beaucoup de l'un et de l'autre. Le faon se distingue au premier coup d'oeil du cerf et de la biche. Les métamorphoses de certains msectes ofiraient à nos prédécesseurs un pjremier degré de complication : il y a une énorme distance de la larve à l'insecte parfait, de la chenille au papillon. De nos jours, le nombre et la diversité des formes comprises dans une seule famille physiologique se sont multipliés d'une façon qull était impossible de prévoir. II a bien fallu tenir compte des faits nouveaux acquis à la science. Le premier, Vogt eut le mérite de comprendre dans sa définition de l'espèce la notion des phénomènes de généagenèse. Mais il laissa en dehors ceux qui se rattachent au polymorphisme^ dont divers travaux récents, en particulier ceux de Darwin, ont montré la haute importance.
Quelque inattendus qu'aient été pour nous ces phénomènes, quelque étranges qu'ils puissent paraître, il ne faut pas s'en exagérer la signification.
Au fond, considérés au point de vue où nous sommes placés en ce moment, il ne faut qu'élargir de plus en plus l'idée qu'on se faisait autrefois de la famille physiologique.
22A DISCUSSION nés doctrines transformistes.
Dans les cas de généagenèse même les plus compliqués, nous trouvons en eflfet toujours, à Touverture d'un cycle de générations, un père et une mère caractérisés par la présence des éléments reproducteurs. |Une méduse femelle pond des œufs que féconde une méduse mâle. De chacun de ces œufs sort un être semblable à un infusoire, fils immédiat des parents. Celui-ci se fixe et se transforme en une sorte de polype qui produit par bourgeonnement un nombre indéterminé d'individus sang sexe. A son tour, l'un de ces individus se métamorphose et se fractionne en méduse chez laquelle reparaissent les éléments nécessaires à une nouvelle fécondation. Il est évident que tous les individus sortis du même œuf, quelles que soient leurs formes, quel que soit Tordre dans lequel ils se succèdent, sont les fils médiats de la mère qui a pondu l'œuf, du père qui l'a fécondé. Us sont au même titre les frères de tous les individus produits par une même ponte. Les rapports physiologiques n'ont pas changé de caractère. La famille s'est agrandie, elle s'est pour ainsi dire fractionnée; mais elle est au fond restée la même (1).
Bien que compliquant parfois d'une manière étrange les phénomènes de la reproduction ordinaire et même ceux de
(1) J'ai résumé les phénomènes les plus généraux de la reproduction animale et insisté sur ceux de la généagenèse dans un petit ouvrage intitulé : Métamorphoses de l'homme et des animaux.
l'espèce et la rage. 225
la généagenèse, le polymorphisme ne change rien à cette conclusion. Dans une iniche, les neutres -çt les femelles, issus de la même reine mère fécondée par un seul père, appartiennent à la même famille. Il en est de même dans une termitière pour les grands rois et les grandes reines, les petits rois et les petites reines, les ouvriers et les soldais, ailés ou non (1).
Des modifications morphologiques non moins remarquables ont été signalées chez les végétaux et ne peuvent être envisagées que de la même manière. Darwin en a rencontré jusque chez quelques-unes de nos plantes les plus communes, la primevère, le lin, les plantains, la salicaire. Dans ces espèces, les graines fournies par une seule et même plante mère donnent naissance à des plantes sœurs dont les organes floraux essentiels, le pistil et les étamines, diffèrent d'une manière très marquée (2). Certaines fleurs d*orchidées poussent sur le même pied, et sont cependant si diverses d'aspect, qu'on les avait regardées comme caractérisant deux genres distincts, tant qu'on ne les avait vues que sur des plantes séparées. Enfin des phénomènes bien
(1) Ces diverses expressions sont celles qu*a employées M. Lespésdans son beau mémoire sur le termite lucifuge, (Annales des sciences naturelles 1856.)
(2) De la variation des animaux et des plantes, l. II, chap. xix. — Mémoire sur Vhéléromorphisme des fleurs, (Annales des sciences naturelles Botanique, 4« série, t. XIX.)
QDATRBFAGES. 15
plus complexes eut été découverts chez les champignons parasites par M. Tulasne et les botanistes entrés après lui dans cette nouvelle voie de recherches (1). La généagenèse et le polymorphisme se compliquent ici d'une façon en ap^ parence toute nouvelle.. Ils se rattachent à des migrations et à des changements de sol et de milieu d'une manière qui a dû surprendre les premiers observateurs. Cependant ils ne présenteut au foad rien de plus étrange que les phénomènes de la reproduction des vers intestinaux (2).
Ces végétaux, qu'on a pu attribuer à des genres, parfois à des familles taxonomiques différentes, ces animaux tellement dissemblables qu'on les a longtemps placés dans des classes distinctes, n'en doivent pas moins être mis à côté les uns des autres et avec leurs parents dans la même famille physiologique. Celle-ci embrasse donc toutes les générations médiates, parfois nombreuses, toutes les formes d'évolution souvent très-disparates qu'enfantent la généagenèse et le polymorphisme. Dans le monde étrange où régnent ces deux phénomènes^ la ressemblance disparaît
(1) Voyez surtout les ouvrages suivants : Selecta fungorum carpologia^ par L. et R. Tulasne, et Traité de botanique, par P. Duchartre. On peut consulter aussi les mémoires de M. de Bary dans les Annales des sciences naturelles (Botaniûde), 5^ série, et Touvrage de M. Faivre : La variabilité; ses espèces et ses limites,
(2) J'ai traité cette question spéciale avec quelque détnil dans la Revue des deux mondes, 15 juin 185G, et dans mes Mélarnorphoses de Vhomme et des animaux.
l'espèce et la race. 227
du père et de la mère aux enfants, du frère au frère, lorsqu'ils apparaissent à des époques différentes du cycle; elle n'existe qu'entre les descendants plus éloignés et les collatéraux, et toujours dans des familles physiologiques différentes. Au point de vue de l'espèce, celles-ci apparaissent donc comme un élément fondamental dont il faut tenir le plus grand compte.
Voilà pourquoi, sans m'écarter des conceptions de tant d'illustres Î)rédécesseur3, j'ai cru devoir introduire le terme de famille dans la définition que j'ai proposée. Pour moi, « \ espèce est l'ensemble des individus plus ou » moins semblables entre eux qui sont descendus ou qui » peuvent être regardés comme descendus d'une paire pri- » mitive unique par une succession ininterrompue et natu- » relie de familles (1) . »
En atténuant dans cette formule l'idée de ressemblance, je ne songeais pas seulement aux phénomènes que je viens de rappeler. J'avais aussi en vue des faits bien plus simples et journaliers. Blainville lui-même, pour qui l'espèce n'était que l'individu se répétant dans l'espace et dans le temps, acceptait par cela même la possibilité de modifications morphologiques considérables ; car, chez tous les êtres organisés, l'individu subit des métamorphoses plus ou naoins étendues depuis le moment de sa première forma-
(1) Unité de Ces^èce humaine.
tien jusqu'à celui de sa mort. Avec tous les naturalistes, il a reconnu Texistence des variétés^ il a admis la formation et la durée des races. Sur ces deux points, l'accord entre toutes les écoles, outre les botanistes et les zoologistes, est aussi complet que possible, et les définitions en font foi (1).
Mes idées sont aussi celles de tous mes confrères, et, dans mes propres formules, j'ai seulement cherché à préciser plus que mes devanciers la notion d'origine. — « La » variété^ ai-je dit, est un individu ou un ensemble d'indi- » vidus appartenant à la même génération sexuelle, qui se » distingue des autres représentants de la même espèce )) par un ou plusieurs caractères exceptionnels. — La race » est l'ensemble des individus semblables appartenant » à une même espèce, ayant reçu et transmettant par voie )) de génération les caractères d'une variété primitive (2). »
(1) Buffbn définit la race « une variété constante et qui se conserve par génération ». — « Il y a certaines variétés constantes, dit le botaniste Richard^ et qui se reproduisent toujours avec les mêmes caractères par le moyen de la génération ; c'esl à ces variétés constantes qu'on a donué le nom àQraces.Yi {Dictionnaire classique d'histoire naturelle^ art. Méthode.) Bory Saint-Vincent, comme Frédéric Cuvier, Blumenbach, comme M. Godron, etc., ont ou adopté ces déflnitions, ou formulé dans des termes presque semblables exactement les mêmes idées. Enfin, pour J. Millier : « La variété prend le nom de race quand elle devient permanente. » Je crois inutile de multiplier ces citations.
(2) J'ai motivé ces deux rédactions dans mon ouvrage sur V Unité de ¥ espèce humaine.
l'espèce et la race. 229
Ainsi y espèce est le point de départ; au milieu des individus qui composent l'espèce apparaît la variété'; quand les caractères de cette variété deviennent héréditaires, il se forme une race. Tels sont les rapports qui, pour tous les naturalistes, régnent entre ces trois termes, et qu'on doit constamment avoir présents à l'esprit dans l'étude des questions qui nous occupent.
De là résulte premièrement que la notion de ressemblance, très-amoîndrie dans l'espèce, reprend dans la race une importance absolue. De là il suit également qu'une espèce peut ne comprendre que des individus assez semblables pour qu'on ne distingue pas même chez eux de variétés ; qu'elle peut présenter des variétés individuelles dont les descendants rentrent dans le type spécifique commun, mais qu'elle peut aussi comprendre un nombre indéfini de races. Toute exagération, toute réduction, toute modification suffisamment tranchée d'un ou de plusieurs caractères normaux constituent en effet une variété, et toute variété peut donner naissance à une race.
En outre chaque race sortie directement de l'espèce peut à son tour subir de nouvelles modifications se transmettant par la génération. Elle se transforme alors ; une série nouvelle prend naissance, distincte de la première par certains caractères et méritant au même titre le nom de race. Ainsi se forment les races secondaires, tertiaires, etc., toutes appartenant d'ailleurs à l'espèce de laquelle s'est
détachée la race primaire et renioiitaDt à la variété qui a servi de point de départ. On peut se figurer les espèces dont le premier type n'a pas varié comme un de ces végétaux dont la tige est tout d'une venue et ne présente aucune branche, et les espèces à races plus ou moins nombreuses comme un arbre dont les branches mères se subdivisent en branches secondaires, en rameaux, en ramascules plus ou moins multipliés. A travers quelques différences de langage, il est facile de reconnaître que tous les naturalistes s'accordent encore sur les points que je viens d'indiquer.
Par cela même qu'on accepte l'existence des races, on reconnaît que le type spécifique est variable. La discussion ne peut porter que sur le plus ou le moins d'étendue qu'atteint la variation. Sur ce point encore, on est bien près de s'entendre.
Sans doute, emporté par l'ardeur des polémiques, Cuvier n'avait pas assez apprécié la valeur des modifications que présentent nos animaux domestiques. Cependant il reconnaissait que, chez le chien, la distance de race à race égale souvent celle qui dans un genre naturel sépare les espèces les plus éloignées (1). Ses disciples les plus fidèles ont compris qu'il fallait aller plus loin.
Il est impossible, en effet, de méconnaître aujourd'hui
(1) Becherches sur les ossements fossiles, t. I.
l'espèce et la race. 231
que les dissemblances tant extérieures qu'anatomiques , existant parfois entre animaux de même espèce^ mais de races différentes^ sont telles que, rencontrées chez des individus sauvages, elles motiveraient l'établissement de genres distincts et parfaitement caractérisés. Les chiens, chez les mammifères, pouvaient déjà servir d'exemple. Le magnifique travail de Darwin sur les pigeons a prouvé que dans cette espèce le champ de la variabilité n'est pas moins étendu. Certainement, si l'on ne connaissait leur origine commune, aucun naturaliste n'hésiterait à placer dans des genres difiérents le messager anglais et le grosse-gorge^ dont Darwin nous a donné les portraits et fait connaître l'organisation.
Là, toutefois, paraissent s'arrêter les modifications. Du moins on ne cœmaît encore aucun exemple d'une race assez éloignée de son point de départ pour présenter les caractères d'une famille taxonomique naturelle * à part.
Constatons dès à présent un fait d'une grande importance et dont nous aurons à rechercher plus tard la signification. Chez les espèces sauvages, on ne rencontre que bien rarement des variations comparables à celles qui viennent d'être indiquées, et ce fait ne se produit guère que chez les animaux inférieurs et les végétaux. En tout cas, lorsque la même espèce compte des représentants restés sauvages et des représentants cultivés ou domestiques, ceux-ci varient
dans une proportion infiniment plus considérable que les premiers.
On pourrait citer ici à titre d'exemple toutes celles de nos plantes potagères dont l'origine est connue. Les animaux offriraient des faits semblables. Assez souvent des races naturelles de mammifères ont été prises d'abord pour des espèces distinctes, parce qu'on ne connaissait pas les termes intermédiaires ; jamais on n'a eu la pensée de les placer dans des genres différents. De l'Inde au Sénégal, le chacal a changé sans atteindre même le degré de variation qu'admettait Guvier. L'hélice lactée, espèce d'escargot comestible très-estimée des Espagnols, originaire d'Espagne et du nord-ouest de l'Afrique, a été transportée dans notre département des Pyrénées-Orientales, et en Amérique jusqu'à Montevideo. Elle a donné naissance à des races bien caractérisées, et la race montévidéenne surtout aurait été certainement regardée comme une espèce distincte, si Ton n'eût connu son origine; mais elle n'a pas franchi pour cela les bornes qui séparent les hélices proprement dites des genres les plus voisins.
On voit que la ressemblance entre individus représentants d'un même type spécifique n'est que relative; en d'autres termes, on voit que Yespèce est variable dans des limites assez étendues et quelque peu indéterminées. La variété et la race ne sont autre chose que l'expression de cette variabilité «'accusant par des caractères indi-
l'espèce et la race. ^ 255
viduels dans la première, héréditaires dans la seconde. Au contraire, l'idée de ressemblance est le fondement même de la race^ puisque, les cractères venant à varier, il se forme une race nouvelle, se rattachant à l'espèce par l'intermédiaire de toutes les races apparues avant elle. Toute race fait donc partie de l'espèce dont elle est dérivée ; et réciproquement, toute espèce comprend, indépendamment des individus qui ont conservé les caractères primitifs du groupe, tous ceux qui appartiennent aux races primaires, secondaires, tertiaires, dérivées du type fondamental. Pour citer un exemple frappant, aujourd'hui incontestable, grâce au travail de Darwin (1) , il n'est pas un de nos pigeons qui ne descende du biset ; et cette espèce, le Columba livia des naturalistes, se compose à la fois de tous les bisets sauvages et des cent cinquante races distinctes, ayant reçu des noms particuliers, qu'a étudiées le savant anglais. Dans ce chiffre ne sont pas comprises, bien entendu, les variétés individuelles qui se produisent fréquemment et dont Darwin fait connaître de nombreux et curieux exemples.
Quand il s'agit de l'espèce, la notion de filiation se présente avec un caractère bien plus précis que la précédente, quoique les discussions aient porté et portent encore principalement sur elle. Évidemment, entraînés par leurs doc-
(1) De la variation des animaux et des plantes^ t. I.
284 DISCUSSION ms doctrines transformistes.
trines générales, les écoles opposées se sont laissées aller sur ce point à des exagérations en sens contraire dont ^e préserve aisément quiconque étudie les faits sans parti pris:
Constatons d'abord que personne ne croit plus à la fécondité du croisement entre animaux appartenant à des classes ou à des familles différentes. Réaumur, fût-il encore témoin des étranges amours d'une poule et d'un lapin, n'espérait plus en voir naître « ou des poulets vêtus de poils, » ou des lapins couverts de plumes » , pas plus que je n'ai cru qu'il résulterait un être intermédiaire de celles d'un chien et d'une chatte que j'ai moi-naême constatées. En revanche, si Frédéric Cuvier vivait encore, il ne dirait plus, en exagérant les doctrines de son illustre frère : « Sans ar- )) tifice ou sans désordre dans les voies de la Providence, )) jamais l'existence des hybrides n'aurait été connue (1). » Duvernoy n'écrirait plus : « L'animal a l'instinct de se
> rapprocher de son espèce et de s'éloigner des autres,
> comme il a celui de choisir ses aliments et d'éviter les » poisons (2). ))
Le fait est que de genre à genre les unions sont fort rarement productives. Entre espèces de même genre, quelque voisines qu'elles soient par l'ensemble des caractères mor-
(1) Histoire naturelle des mammifères: Sur un mulet de macaque.
(2) Dictionnaire univ. d'hist. naturelle, art. Propagation.
l'espèce et la race. 235
phologiques, la très-grande niajorité des mariages sont inféconds. Lorsque le croisenaent est possible, la fécondité est d'ordinaire amoindrie, et parfois dans une mesure notable.
Tels sont les faits incontestés que présente tout d'abord Y hybridation, c'est-à-dire le croisement entre individus ÉBÛsant partie â^ espèces différentes^ et cela chez les végétaux aussi bien que chez les animaux. Ils contrastent déjà d'une manière remarquable avec les phénomènes qui accompagnent le métissage^ c'est-à-dire le croisement opéré entre individus de même espèce^ mais rfe races différentes. Ici, quelque opposés que soient les caractères morphologiques, les unions sont faciles et toujours fécondes. Les expériences faites au Muséum par Isidore Geoffroy ne peuvent laisser de doute sur ce point, quand il s'agit des animaux (1). Les faits recueillis par une foule de botanistes, et en particulier par M. Naudin (2) et par Darwin luimême (3) , sont tout aussi concluants en ce qui touche aux végétaux.
Les premiers pas faits dans Fétude du croisement éta-
(1) Les expériences d'Isidore Geoffroy ont porté sur les races les plus diverses des espèces ehien, chèvre, porc, poule, et surtout sur les races ovines.
(2) Mémoire sur les caractères du genre Cucurbita {Annales des sciences naturelles. Botanique^ ^^ série, t. VI). Les observations de M. Naudin ont porté sur plus de 1200 individus en une seule année.
(3) Origine des espèces, chap. iv, section 6.
blissent donc entre Tespèce et la race des différences qui grandissent et se précisent rapidement lorsqu'on examine non plus les parents, mais les fils.
Quelque rapprochées que soient les deux espèces croisées, quelque régulièrement féconde que soit leur union, Y hybride qui en résulte peut rarement se reproduire. Tel est le mulet, fils de l'âne et de la jument. La fécondité est au moins presque toujours considérablement réduite; elle diminue encore rapidement dans les enfants de l'hybride de premier sang, et disparaît au bout d'un fort petit nombre de générations. C'est ce que savent fort bien les innombrables expérimentateurs, hommes de science ou simples amateurs, qui ont tenté le croisement entre des espèces d'oiseaux, entre le serin des Canaries, par exemple, et le chardonneret. Les métis^ au contraire, ces enfants de races différentes d'une même espèce, sont tout aussi féconds, parfois plus féconds que leurs parents, et transmettent d'une manière indéfinie à leurs descendants les facultés reproductrices dont ils jouissent eux-mêmes.
Tels sont les faits généraux. Ils suffiraient pour établir entre l'espèce et la race, au point de vue physiologique, une profonde et tçès-sérieuse distinction. Les exceptions apparentes ne font que confirmer cette conclusion par des phénomènes nouveaux.
Remarquons toutefois que ces exceptions ne portent nullement sur la fécondité des métissages, c'est-à-dire des
l'espèce et la rage. 237
croisements entre races d'une même espèce. Darwin luimême accepte franchement le fait, quelque contraire qu'il soit à ses doctrines. « Je ne connais, dit-il, aucun cas bien » constaté de stérilité dans des croisements de races domes- » tiques animales, et, vu les grandes différences de confor-
> mation, qui existent entre quelques races de pigeons, de
> volailles, de porcs, de chiens, ce fait est assez extraordi-
> naire et contraste avec la stérilité qui est .si fréquente chez » les espèces naturelles les plus voisines, lorsqu'on les » croise (1). » Il cite bien un fait emprunté à Youatt, et d'où il résulterait que dans le Lancashire, le croisement des bestiaux à cornes longues et courtes aurait été suivi d'une diminution notable dans la fécondité à la troisième ou quatrième génération ; mais, avec cette bonne foi que n'imitent pas toujours ses disciples, il oppose à ce témoignage celui de Wilkinson, qui a constaté sur un autre point de l'Angleterre l'établissement d'une race métisse provenant de ce même croisement. Il rapporte et interprète dans le même esprit un certain nombre d'observations faites sur des végétaux. Sa discussion, où l'importance de quelques faits me semble légèrement exagérée, ne peut pourtant le conduire au delà de cett'e conséquence, que le croisement entre certaines races de plantes est moins fécond que celui qui s'opère entre certaines autres. Cette conclusion, qu'accepte-
(l) Delà variation des animaux et des plantes, t. H, chap. xvi.
2â8 DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
ront certainement tous les naturalistes aussi bien que tous les éleveurs, n'a, on le voit, rien qui soit en désaccord avec le fait général indiqué plus haut.
Le croisement entre animaux de même espèce, mais de races différentes, provoque Fapparition de certains phénomènes parmi lesquels il en est qui doivent arrêter notre attention. Chacun des deux parents apportant à peu près la même tendance à transmettre ses caractères propres aux enfants, il s ensuit chez ceux^i une sorte de lutte qui s'accuse par des modifications diverses, par la fusion, la juxtaposition plus ou moins complète des traits spéciaux aux deux races. Pendant quelque temps, on constate des oscil-latioiis plus ou moins étendues, et ce n'est qu'au bout d'un nombre indéterminé de générations que la race métisse s'assied et s'uniformise. Mais, quelque constance qu'elle acquière dans son ensemble, il arrive presque toujours que quelques individus reproduisent à des degrés divers, parfois avec une surprenante exactitude, les caractères de l'un des ancêtres primitivement croisés. C'est là ce que les physiologistes français ont désigné par le mot à' atavisme^ ce que les Allemands appellent d'une manière très-pittoresque le coup en arrière {Rûckschlag) , L'atavisme se produit souvent au milieu des races les plus pures en apparence et à la suite d'un seul croisement remontant à plusieurs générations. Darwin cite un éleveur qui, après avoir croisé ses poules avec la race malaise, voulut ensuite se débarrasser
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de ce sang étranger. Après quarante ans d'efforts, il n'avait pu encore y réussir complètement ; toujours le sang malais reparaissait dans quelques individus de son poulailler. U histoire de toutes nos races domestiques présenterait des faits analogues (1).
Tels sont les résultats généraux qui résultent de milliers d'expériences et d'observations faites sur le croisement, et dont les premières remontent presque aussi haut que l'histoire elle-même. Nous aurons à y revenir plus loin avec quelque détail ; mais nous devons appeler d'abord l'attention sur quelques autres phénomènes plus récemment acquis à la science, et par cela même moins connus, bien qu'ils soient également de la plus haute importance.
(i) L'atavisme se manifeste également chez les races formées^ soit lentement et spontanément, suit plus ou moins vite^ sous l'empire de Thomme. La sélection la plus attentive ne peut souvent l'empêcher de se manifester. Les cocons blancs produits par la race de vers à soie de Vallerangue en sont un exemple frappant. Ces vers descendent primitivement d'une race déjà blanche prise dans le Liban au commencement du xvii® siècle. Depuis cette époque, on a choisi avec grand soin les cocons les plus beaux et les plus blancs pour propager la race ; et pourtant, à chaque récolte, on trouvait quelques cocons jaunes dans toutes les chambrées avant que la pébrine eût anéanti cette race, qui n'est pas encore remplacée. Ici la sélection s'était poursuivie pendant plus de cent générations.