‹ Charles Darwin et ses précurseurs français: étude sur le transformismeChapitre 25 sur 30 · L*HOMME ET LES THÉORIES TRANSFORMISTES · texte numérisé non relu

L*HOMME ET LES THÉORIES TRANSFORMISTES

On ne saurait guère examiner les théories transformistes sans parler de l'application qu'on en a faite à l'histoire de notre propre espèce. Les détails généraux dans lesquels je suis entré permettent toutefois de traiter très-brièvement cette question spéciale.

Et d'abord, pour qui admet les transformations brusques, rien n'est plus aisé que d'expliquer l'apparition de l'homme au milieu des autres êtres vivants. Mais la facilité même de la solution d'un pareil problème est de nature à mettre en garde contre elle et contre l'idée première dont elle est la conséquence. Dans toutes les doctrines se rattachant à ce principe et qui ont été formulées avec quelque détail, la transformation peut produire subitement un être distinct de ses ascendants au point d'appartenir même à une autre classe que ses père et mère. Appliquée à l'homme, cette donnée permet de le faire sortir à peu près indifféremment d'un mammifère quelconque aussi bien que d'un oiseau, d^un reptile ou d'un poisson.

36i DISCUSSION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.

Sans entrer dans d'autres considérations, il est, je pense, permis de dire que le vague et l'incertitude de ce résultat suffisent pour le faire rejeter par quiconque tient quelque peu à la précision scientifique.

Les théories qui partent de la transformation lente présentent ici tous les avantages et aussi tous les inconvénients que nous leur avons reconnus. Pour qui en admet les principes, l'existence de l'homme n'est pas plus difficile à expliquer que celle àe toute autre espèce animî^le ou végétale, Lamarck, en invoquant le pouvoir de l'habitude et les dé* viations accidentelles qu'il reconnaissait ailleurs, a pu trés^ logiquement faire dériver l'espèce humaine de quelque singe anthropomorphe (1). Prenant le chimpanzé comme le plus perfectionné de ces animaux, il le montre très-inférieur à l'homme au point de vue du corps et de rintelligence; puis il se demande ce qui arriverait, si une race sortie de ce tronc perdait l'habitude de grimper. Il n'est pas douteux, répond-il, que les descendants seraient, après quelques générations, transformés en bimanes. Le désir de voir à la fois au large et au loin leur ferait contracter l'habitude de la station debout. En cessant d'employer leurs dents en guise de défense ou de tenailles, ils les réduiraient aux dimensions des nôtres. Lamarck ne dit pas, il est vrai.

(1) Philosophie zoologique, t. 1 : Quelques ohservcUions relatives' à l'homme*

t^HOMME Et h}È.S TtiÊORÏES ThÀNSÏOl^MmïES. 366

quelles habitudes nouvelles auraient perfectionné le cerveau au point d'assurer à ces chimpanzés transformés un empire incontesté sur les autres. Use borne à admettre cette supériorité, et à montrer qu'elle a pour conséquence le refoulement et Tarrêt du développement des races inférieures, l'extension et le perfectionhement de plus en plus grand de ces singes demi-hommes, qui deviendraient plus tard des hommes complets (1) .

Ainsi Lamarck nous donne un singe pour ancêtre. Une croyance presque générale attribue la même opinion à Darwin. Or, le savant anglais n'a rien dit de pareil. Bien plus, cette manière d'envisager la question est incompatible avec sa doctrine. Celle-ci conduit sans doute à rattacher nos propres origines au grand arbre de la vie générale ; mais aussi elle isole forcément le rameau humain de la branche représentée par les divers groupes simiens.

En effet, laloidecaractérisation permanente, conséquence nécessaire de la sélection, ne permet pas aux descendants d'un être à type caractérisé de se mêler aux représentants d'un autre type. Quoique admettant les modifications secon-

(1) On ne saurait trop dire jusqu'à quel point Lamarck croyait à sa con* ception. Il la présente tout à fait comme une hypothèse. « Telles seraient les réflexions qu'on pourrait faire, dit-il en manière de conclusion, si l'homme, considéré ici comme la race prééminente en question^ n*était distingué des animaux que par les caractères de son organisation, et si son origine n'était pas différente de la leur. »

S6ô DISGOSSION DES OOGTlUIfES TftAltSfORlflStEli.

daires, cette loi ne laisse jamais s'effacer Tempreinte originelle. Au point de vue de la caractérisation progressive et des rapports déterminés par cette loi, ce qui s'est passé chez les êtres vivants rappelle, pour ainsi dire, ce qui se passe dans notre société entre élèves d'im même lycée qui, au sortir des bancs, embrassent des carrières différentes. Le polytechnicien ne retrouvera plus ses condisciples devenus étudiants en droit ou en médecine. Lui-môme ne tarde pas à se séparer de ses contemporains passés à l'école de Metz, à celle des ponts ou des mines, tandis qu'il a luimême opté pour la marine. Une fois engagés chacun dans leur voie, ils ont beau avancer, ils restent séparés. Le ma* gistrat ne saurait devenir médecin d'un hôpital ; le marin peut passer amiral, il ne sera jamais ingénieur en chef, pas plus que celui-ci ne saurait aspirer aux épaulettes de général, au bâton de jnaréchal. L'élève de Saint-Cyr et l'officier du génie ou d'artillerie, arrivés au même grade, ont entre eux leur passé, leurs tendances et leurs connaissances spéciales. Toute grossière qu'elle est, cette comparaison donne une idée approximative de la manière dont la doctrine de Darwin explique l'origine, la formation, la séparation des groupes. La nature des carrières correspond à la différence des types organiques.

Or, depuis bien longtemps les études de Vicq d'Azyr, de Lawrence, de Desmoulins, de Serres, confirmées par les travaux plus récents de Duvernoy, d'Owen, de Huxley, de

l'homme et les théories tbansfoemistes, 367

Gratîolet, d'Alix, ont mis hors de doute rextrême i-essemblance des matériaux anatomîques de l'homme et des singes ; mais en même temps cet ensemble de recherches a fait ressortir de plus en plus la différence des plans réalisés avec ces matériaux. Dans le corps de l'un et des autres, on trouve les mêmes éléments, et l'on peut suivre la comparaison os par os, muscle par muscle, nerf par nerf. Mais tout est disposé pour faire du premier un marcheur et des seconds autant de grimpeurs. Le gorille et le chimpanzé, ces singes anthropomorphes dont on a tant parlé, sont sans doute supérieurs à leurs frères les cynocéphales et les macaques. Toutefois, pour s'être perfectionnés à certains égards, ils n'ont pas changé de type fondamental, et ne peuvent avoir précédé dans l'évolution darwinienne un organisme de marcheur. Devinssent-ils les égaiix des hommes, ils resteraient des hommes grimpeurs.

Depuis longtemps, j'ai montré que la doctrine de Darwin, logiquement appliquée au type humain, conduit tout au plus à regarder l'homme et les anthropomorphes comme les termes extrêmes de deux séries qui auraient conunencé à diverger au plus tard dés l'apparition du singe le plus inférieur. Telle est aussi la conclusion à laquelle sont arrivés les darwinistes sérieux qui avaient semblé un moment prêts à se laisser séduire par la pensée d'une origine simienne.

Dans la Leçcm où il a traité ce sujet, Filippi parait d'abord

Digifized by

S68 DISCtJSlSION Des DOCÎKINËS TRANSFORUlSTEâ.

croire à cette origine, et pourtant il se rallie en concluant à une autre opinion, c Les singes, dit-il, sont le rameau » cadet et nous le rameau principal du tronc généalogique » commun (1). » Ch. Vogt, qui dans ses Leçons sur rhormne avait paru un moment prêt à adopter l'hypothèse de Torigine simienne, est revenu bientôt à des idées toutes différentes. Dans le travail très-important qu'a couronné la Société d'anthropologie, tout en plaçant l'homme au nombre iesprimateSf il n'hésite point à déclarer que les singes les plus inférieurs ont dépassé dans un certain sens le jalon d'où sont sortis en divergeant les différents types de celte famille (2) . « Nous pourrons, ajoute-t-il, trouver quantité » de formes intermédiaires entre les singes actuels , nous » n'aurons pas pour cela une solution de fait du problème M que nous pose la genèse du genre humain.... Encore pou- » vons-nous trouver des types fossiles qui se rapprochent » de l'homme plus que nos singes anthropomorphes, tels » que le driopithèque décrit et figuré par M. Lartet. 11 n'est » pas dit pour cela que nous ayons sous les yeux un des » jalons historiques du développement humain. »

(1) Vuomo e le scimie,

(2) Mémoires sur les microcéphales ou hommes-singes. Vogt a répélé cette déclaration au Congrès d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques de Paris, séance du 30 août 1867, ainsi qu'au Congrès de Copenhague. {Compte rendu sommaire, par M. Cazalis de Fondance, séance du 2 septembre : Matériaux pour servir à Vhitloire primitive et naturelle deVhommet 1870.)

l'homme et les théories transformistes. 369 Vogt croît, il est vrai, trouver dans le cerveau plus ou moins réduit des individus atteints de microcéphalie la reproduction par atavisme d'une disposition qui aurait été normale chez quelques-uns de nos vieux ancêtres. Par là, il fait à notre espèce l'application d'une de ces nombreuses hypothèses de détail imaginées par Darwin, et que j'ai dû négliger, parce qu'elles ne touchent pas au fond même de la doctrine (1) . 11 n'en reste pas moins bien clair qu'en rejetant l'origine de l'homme au delà de l'apparition des singes, en reconnaissant qu'aucun jalon entre ce point de départ indéterminé et l'état actuel n'a encore été découvert, le célèbre professeur de Genève se place en plein inconnu. Nous retrouvons donc ici le résultat inévitable dala doctrine darwinienne, et cela explique sans doute la réserve qu'oilt gardée dans cette question spéciale les darwinistes les plus décidés. Ni Lubbock (2) ni Wallace (3) n'ont

(1) Dans son histoire du paon, Darwin reconnaît que le retour etilier par atavisme ne s'est jamais manifesté à la suite du croisement entre espèces; mais, s'appuyant sur un certain nombre de faits observés chez les races, et concluant de celles-ci aux premières, il admet des atavismes partiels. Prenant le genre cheval pour exemple, il explique par son hypothèse d'une origine commune et par cette espèce d'atavisme les zébrures légères qui se montrent parfois chez Fane, les lignes dorsales de quelques chevaux, etc.

(2) Pre-historic Times.

(S) The Origin of Human Races andthe Àntiquities of Man deducedfrom

the iheory of natural Sélection (the Anthropological Review, May 1864). —

L'éminent émule de Darwin pense que l'homme a vécu sur les terrains

éocènes ou miocènes , et que la sélection agissait sur lui à peu près unique.

QUATRKrAGES. 2&

Digi^zed by

170 DISOmSlON MES OOCnOIIES TRANSFimHtffrfeS.

efeiayé de motitret cet ôtfe toystérieiix dont les pëtits-fils âé¥aletit devenir les hottitnes que nous contiaissotid; AncUn il*a parlé du siflge; Huxley lui-mettie, que des clh^otistancës partltuliferes et ses ibstincts généreux ont cependant entt'àlné, ceine semble, au delà de sa propre pensée, déclare à deux reprises qu'eritl-e Thomme et le singe II y a un abtme encore impossible à combler (1). En un mot, tous ces hommes de saroir sérieux ont fort bien compris, même au

merit de mitiiètt à peirAietioniiMr le cerveau^ tandis qu'elle modifiait les formes générales des animaux. Il explique ainsi comment les plus anciens crânes humains rencontrés jusqu'à ce jour ressemblent si fort aux crânes âciUels, tandis que les faunes sont fort diâéi-entes.

(1) Q9 la plëce de i'hofnme dans la nature, préface de l'édition française, et chap. II. Huxley atténue, il est Trai, la signification naturelle de l'expression qu'il avait d'abord employée. Voici comment il s'exprime : « U m'arriva uti joifi* de s^ottriier durant de nombreuses heures, seul, et non sans anxiété^ au sommet des Grandi-Mulets. Quand je regardais à mes pieds le village de Chamouny, il me semblait qu'il gisait au fond d'un prodigieux abime ou gouffre. Au point de vue pratique, le gouffre était immense, car je ne connaissais pas le chemin de la descente.. ^ Néanmoins je savais parfaitement que le gouffre qui me séparait de Ghamouny, quoique dans la pratique infini, avait été traversé des centaines de fois par ceux qui connaissaient le chemin... Le sentiment que j'éprouvais alors me revient quand je considère côte à côte un homme et un singe. Qu'il y ait ou qu'il y ait eu une route de l'un à l'autre, j'en suis sûr ; mais maintenant la distance entre les deux est tout à fait celle d'un abîme {plainly abysmal) ». Je me borne à faire une remarque au sujet de cette espèce de profession de foi. Quand il croyait à l'existence du sentier allant des Grands-Mulets à Ghamouny, Huxley pouvait invoquer V observation j Vexpérience de plusieurs centaines de personnes; et nous venons de voir Vogt lui-même déclarer qu'on ne connaît pas môme un seul des jalons qui devraient indiquer la route du singe à l'homme.

t'âdMBlË Et LES tfiÊORtfiS THâNSFORMISTBS. 371

inilieu dei^ polémiques atdemes tjaé soutenaient quelquesuns d'etltte eux, que l'origine sitliienne de rhotnmei inaefeeptftble à tous les points de vue^ est surtout inconciliable avec la théorie de Darwin.

Comment donc a pris naissance cette croyance populaire quie Darwin faisait de l'homme le petit- fils du singe? ComtHent des homniefe fort instruits d'ailleurs, et même quelques vrais savants, se sont-ils laissés aller un mstant à Soutenir uhe hypothèse en contradiction flagrante avec la doctrine dont ils se pt-oclamaient les disciples? C'est (ju' encore une fois le dogmatisme et l'antidogmatisme ont pris pour prétexte de leur lutte une question essentiellement scientifique qu'ils n'avaient pas étudiée , et se sont heurtés sur Un terrain qui leur était également mal connu.

C'est à Oxford, dans une session deV Association Britannique^ que la querelle commença. Le lord-évêque de cette ville attaqua les idées de Darwin avec des armes qui paraissent lui être familières. Le premier, il crut pouvoir dire que la théorie de la sélection naturelle avait pour conséquence de nous faire descendre de quelqu'un des singes vivants. Les sarcasmes de Sa Seigneurie blessèrent l'amitié dévouée de Huxley, qui, prenant la défense « du lion malade)), t'amassa le gant jeté avec une itnprudente étotir- (( derie. Si j'avais à choisir, répondit-il, j'aimerais miéui » être le fils d'un humble singe que celui d'un homme » dont le savoir et l'éloquence sont employés à railler

» ceux qui usent leur vie dans la recherche de la vérité (1).» Plus tard Vogt devait aller plus loin, et déclarer c qu'il *) vaut mieux être un singe perfectionné qu'un Adam dégénéré » .

Il n'est pas surprenant que bien des gens aient mal compris une question ainsi posée dès le début, et se soient crus obligés de condamner ou d'acclamer Darwin sur parole. Ils s'imaginaient défendre leurs croyances religieuses ou philosophiques. En réalité, le savant anglais n'avait pas même abordé la question des origines humaines. A peine trouvet-on dans ses écrits deux ou trois allusions très-indirectes et faites en passant à la possibilité d'appliquer ses idées générales à ce problème spécial. Si jamais il le traite avec quelque détail et en sortant du vague que ne permettrait pas un semblable sujet, on peut compter sur un travail curieux où abonderont les preuves d*un savoir immense et d'un esprit des plus pénétrants. Mais on peut aussi être certain que le maître échouera comme ses disciples ; que pour Darwin comme pour Vogt, et par les mômes raisons, tout cet effort étayé des plus ingénieuses hypothèses n'aboutira qu'à Y inconnu.

(1) La réplique de Huxley a été rapportée avec quelques variantes ; mais je suis certain d'en reproduire l'esprit, sinon les termes.

Di^itized by

Page 1