‹ Charles Darwin et ses précurseurs français: étude sur le transformismeChapitre 4 sur 30 · ROBINET · texte numérisé non relu

ROBINET

Un autre auteur dont le nom a été prononcé quelquefois dans la discussion des idées dont il s'agit ici, et qui ne le méritait guère, est Robinet. Cuvier le cite avec une sorte d'indignation en répondant à Lamarck (2). Flourens se borne à le mentionner dans le livre qu'il à consacré à l'examen de la théorie de Darwin. Ces dédains sont certainement justifiés. Pour quiconque entend rester fidèle à la véritable science, Robinet est avant tout un rêveur qui croit pouvoir résoudre tous les problèmes possibles en vertu de quelques idées à priori présentées comme autant de principes indiscutables. Je ne le suivrai pas dans les détails d'un système qui embrasse l'ensemble des choses, je me bornerai à indiquer la manière dont il conçoit la nature, l'origine des êtres, y compris celle de l'homme.

Robinet distingue Dieu du monde, la nature incréée de la nature créée (3). Celle-ci est un tout continu, formé

(1) J. B. René Robinet^ né à Rennes en 1735, mort dans la même ville en 1820. Les écrits qui lui ont valu une réputation passagère parurent en Hollande^ où il habita quelques années. Avant de mourir, Robinet rétracta les opinions qu'il avait longtemps soutenues.

(2) Dictionnaire des sciences naturelles^ art. Nature.

(3) De la nature (1766) ; — Considérations philosophiques sur la grada-

QUATRBFÀGES. 3

Sa EXPOSmOM MS DOCTRUOi TRAMPOllIISTES.

d'existences variées ne laissant place à aucune lacune, à aucune interrnption. La nature ne Ta jamsds par sauts, ' dit-il avec Leibnitz et Bonnet ; et cette loi de continuité, qu'il poursuit jusque dans ses conséquences les plus «xtrétD^f le conduit tout d'abord à niar U distinction outre U matitoe brute et la matière organisée, Pour lui, toute m«« tière est vivante. Elle e^t entièrement composa de germod d'où proviepnent tout^ choses, lei corps que nous appe* loua bruts comme les êtres organisés et vivants. La généra^ tion n'a d'autre but que de placer un certain nombre de ces germes dans des conditions favorables de dévelof^ment. Quand un germe se développe, il ne fait que s'adjdndre lee germes v<Hsins, dont il compose la substance de l'être eom*plet| et auiquels il rend la liberté quand cet être meurt. Ces germes sont capables de réaliser toutes les formes possibles, dont ils sont le raceoorei; mais ils sont au fond de même nature, car, s'il en était autrement, il y aurait un de ces sauts qu'on ne saurait admettre, Par conséquent, il n'existe en réalité qu'un seul règne, et ce règne est le règne animal. Tout dans l'univers relève de l'animalité, les pluites, les minéraux et même les éléments admis par les anciens. La terre^ le soldl, les astres, sont autant d'animaux immenses

tUm naturelle des formes de l'être, ou les Essais de la nature qui apprend ^ faire Vhomme (1768). Cuyîer et Flourens ne citent que ce dernier ouvrage; maU^ pour te rendre un compte exact des opinions de Robinet^ il est nécessaire de conpattre le premier.

imt ift mtnv^ nous éebtppe h raison de leur étendue et â© U ferme soys laquelle Vêtre s'est ici réalisé.

Dftng oe règne universel, et tpnjoun en vertu de la loi de continuité, il m peut e^istep que dei individu». Vêspèea des naturalistes n'est qu'une illusion tenant h la faibligssa de nos organes, Inoapables de «^isir les différences minin^es qui seules séparent Tun de Vautre les anneaux de l'im^r mense chaîne, nous comprenons bous la dénomination d!ei^ pèoe la eoUeetion des individus qui possèdent une somma de différences apjn^éciables pour nous. Les idées de genres, de classes, de règnes, sont nées de la môme manière, et n'ont en réalité rien de plus fondé. La preuve en est dans les dissentiQients qui ont séparé et séparent les naturedistes, 4an^ la difficulté qu'ils éprouvent à s'entendre sur la délimitation des groupes, dans la découverte journalière d'êtres intermédiaires venant combler les lacunes apparentes. S'il an reste encore un certain nombre, la science à venir les fera disparaître. Toutes les formes sont d'ailleurs transitoires. Jamais la nature ne se répète; et, d'un bout à Tautre du grand tout, régnent sans cesse le mouvement, la variation, le changemait, « Il pourra y avoir un temps auquel » il n'y ait pas un seul être conformé comme ceux que nous » voyons à cet Instant de la durée des choses. »

Le monde matériel ou visible n'est en réalité qu*nn ensemble de phénomènes détenninés par le monde invisible résultant de la collection des forces naturelles* Dans ces

deux mondeSyla loi de continuité veut qu'il y ait également progression, t Les forces s'engendrent à leur manière, n comme les formes matérielles. » Dans la constitution du tout, la nature n'a pu procéder que du simple au composé. Il suit de là que tous les êtres ont dû avoir pour point de départ un prototype formé par l'union de la force et de la forme réduites à leur état élémentaire. L'échelle universelle des êtres résulte du progrès nécessaire de cet élément premier. Or, le progrès s'accuse surtout par l'activité de plus en plus marquée, par la prédominance croissante de la force sur la matière. Des minéraux aux végétaux, des végétaux aux animaux et de ceux-ci à l'homme, la progression est frappante. Elle ne s'arrête pas là. « Il peut y avoir, » dit Robinet, des formes plus subtiles, des puissances plus » actives que celles qui composent l'homme. La force pour- » mit bien encore se défaire insensiblement de toute ma- » térialité pour commencer un nouveau monde...; mais, » ajoute-t-il, nous ne devons pas nous égarer dans les » vastes régions du possible. »

Nous avons déjà vu Robinet oublier bien souvent cette sage maxime, et c'est au moment même où il vient de la tracer qu'il lui est le plus infidèle. Abandonnant le monde des forces pures, il revient sur notre globe et s'arrête à l'homme. Il voit en lui le chef-d'œuvre de la nature, filais celle-ci, « visant au plus parfait, ne pouvait cependant y > parvenir que par ime suite innombrable d'ébauches »«

A ce point de vue, « chaque variation du prototype est » une sorte d'étude de la forme humaine que la nature mé- » ditait. » Ce n'est pas seulement Torang-outan, d'ailleurs « plus semblable à Thomme qu'à aucun animal )> , qui doit être regardé comme une tentative faite pour réaliser ce terme final; ce n'est pas seulement le cheval et le chêne; ce sont encore les minéraux et surtout les fossiles. La preuve, selon Robinet, c'est qu'on trouve « des pierres qui repré- » sentent le cœur de l'homme, d'autres qui imitent le cer- » veau, le crâne, xm pied, une main... » Le règne animal, le règne végétal, lui fournissent des faits analogues. A ces essais partiels succèdent des tentatives d'ensemble. Ici Robinet en arrive aux hommes marins, aux hommes à queue. Il passe ensuite en revue les principales populations humaines, et signale comme les plus belles les Italiens, les Grecs, les Turcs, les Circassiens. Là n'est pas toutefois le terme de la perfection. Jusqu'ici les sexes ont été séparés; mais les essais d'hermaphrodisme déjà tentés chez nous par la nature marquent suffisamment le but qu'elle veut atteindre. Un temps viendra où l'homme réunira les attributs et les beautés diverses de Vénus et d'Apollon. Alors peut-être aura-t-il atteint le plus haut degré de la beauté humaine.

Nous ne nous arrêterons pas à discuter ces fantaisies, elles suggèrent pourtant quelques réflexions. Sans avoir vu et étudié par lui-même comme de Maillet, Robinet n'en

S8 EXPOSmOlf DB8 DOCTBINIS TRANSFORMISTES.

possédait pas moins un savoir asseË étendu en histoire na^ tUrelle. Il connaissait les écrits des naturalistes du temps i il invoque à l'appui de ses dires un certsdn nombre de faits bien réelsi Gomment donc s'est^il égaré au point que nous avons vu? C'est qu'il s'est laissé entraîner par la méta^ phyUique^ et a subordonné Tobsei'vation à la théorie. De Tmimal aU végétal, de celui^îi au minéral, il ne peut^ affirme^'t-'îl) y avoir la moindre lacune, le moindre saut» Les deux premiers sont organisés et vivants, donc les derniers doivent l'être également. Pour ne pas être accessible à nos moyens de recherches, l'organisation des fossiles n'en existe pas moinsi II est vrai que a l'analogie est au delà de nos ^ sens #4 Qu'importe? « C'est outrager la nature que de $ renfermer la réalité de l'être dans la sphère étoite de nos I Sens ou de nos instt'umentsa » En d'autres termes, l'inteU ligenée doit, une fois le principe posé, se passer de l'expé*rience et de l'observation* -^ Nous sommes, on le voit, bien loin de la méthode scientifique^

Considéré au point de vue qui nous intéresse surtout, Aobinet admet l'existence de germes se développait suc^cesslvement en procédant du simple au ôomposé. Les ôtreè ainsi réalisés forment une chaîne continue dont Tanneau inférieur est un prototype de la plus grande simplicité posn sible» L'homme est pour le moment le dernier terme de la série ; mais Un être plus parfait, plus complet, peut très*bien le détrôner au premier jour. Toutefois cet être humsdn

LfiS PRÉ0UR8EUB8 DK DARWIN* 80

ne dérivera pas de rbomme actuel. C'est là une des conceptions les plus singulières de l'auteur et qui a été généralement mal comprise. Dans le système de Robinet, tout rapport de filiation est impossible. Pour lui, il n'existe pas d'espèces. Il existe seulement des individus produits — d'une manière absolument indépendante — au moyen de germes pris directement dans le fonds commun préparé par la nature. A proprement parler, il n'y a donc pas de génération. On peut presque dire qu'il n'y a ni père ni mère. C'est la nature qui a produit de tout temps et qui produit sans cesse tous les intermédiaires existants du prototype à l'homme ; c'est elle qui apparaît seule comme la grande aima parens rerum.

Évidemment cette conception est aussi opposée que possible aux idées de de Maillet, qui admet des germes d'espèces, l'existence de celles-ci et la transformation directe, individuelle, d'un poisson en oiseau, d'un ver marin en ver de terre, qui, à mesure qu'ils apparaissent, peuplent les continents par voie de filiation immédiate. On s'est donc trompé lorsqu'on a associé au point de vue des systèmes Robinet et de Maillet. Surtout on s'est complètement mépris lorsqu'on a placé le premier au nombre des philosophes qui ont cherché l'origine des êtres actuellement vivants dans les modifications de ceux qui les ont précédés.

Page 1