BUFFON
Dans un travail publié il y a quelques années (2), j*ai indiqué comment notre grand naturaliste, après avoir cru d'abord à rinvariabilité s^solue de Tespëce, était passé subitement à l'extrême opposé. Pendant cette seconde phase de son évolution intellectuelle, BufTon admit non-seulement la variation, mais même la mutation et la dérivation des espèces animales. Les groupes composés d'espèces plus ou moins voisines lui apparaissaient alors comme ayant eu une souche principale commune de laquelle « seraient sorties » des tiges différentes et d'autant plus nombreuses, que les > individus dans chaque espèce sont plus petits et plus » féconds ». Il a fait Tapplication de cette idée aux espèces
(1) Georges-Louis Leclerg, comte de Buffon^ né à Montbard en 1707, mort à Paris en 1788. 11 est presque inutile de rappeler ici que c'est là un des plus grands noms de la science moderne. On a parfois contesté la valeur de l'œuvre de Buffon; mais son livre, fruit d'un travail incessant poursuivi pendant un demi-siécle, n'en reste pas moins un des plus magnifiques et des plus dérieux monuments du genre humain. (Histoire naturelle générale et parti-' culièrCy avec la description du cabinet du Roi, 1749-1789.)
(2) Unité de Vespèce humaine. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà insisté sur ce point d'histoire scientifique, (Histoire naturelle générale des règnes organiques, t. II.)
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LES PRÉCURSEURS DE DARWIN. kl
du genre chevai connues de son temps ; il Ta appliquée aux grands chats du nouveau monde, le jaguar^le couguar,roce« lot, le margai, qu il rapproche de la panthère, du léopard, de Fonce, du guépard et du serval de l'ancien continent. « On pourrait croire, ajoute-t-il, que ces animaux ont eu une )> origine commune. » Et pour expliquer la distinction ac* tuelle, il remonte à Tépoque où les deux continents se sont séparés. Il dit encore que les deux cents espèces dont il a fait l'histoire a peuvent se réduire à un assez petit nombre » de familles ou souches principales desquelles il n'est pas » impossible que toutes les autres soient issues ». Enfin, de la discussion détaillée de ces souches premières faite à ce point de vue, il conclut que le nombre en peut èire estimé à trente-huit (1).
Certes BufTon à cette phase de sa carrière aurait mérité de figurer dans l'historique de Darwin. Mais on sait qu'après avoir, pour ainsi dire, exploré les deux doctrines extrêmes et contraires, ce grand esprit s'arrêta plas tard à des convictions qu'il conserva définitivement. L'espèce ne fut plus à ses yeux ni immobile^ ni mutable. Il reconnut que, tout en restant inébranlables en ce qu'ils ont d'essentiel, les types spécifiques peuvent se réaliser sous des formes parfois très-différentes. En d'autres termes, il joignit à l'idée bien arrêtée de Y espèce l'idée non moins nette, non
(1) CEwvres de Buffon : De la dégénération det animatw*
âS EXPOSITION DBS DOGTBIIIIS TRANBFOBIIISTES.
moins prédae^ dé la reu^e* Dans cette distinotioD fondaniea» taie se retrouve Tempreinte du génie rerenatit h la vérité, édidré par ses erreurs mômes.
Buffon appliqua d'ailleurs à la formation des races la doctrine par laquelle il avait expliqué auparavant les alté** rations de l'espèce* <( La température du climat, la quaUté I de la nourriture et les maux de l'esclavage tt restèrent pour lui les Causes déterminantes des modifications subies par les animaux : il trouva dans le monde extérieur la cause unique et immédiate de ces modificationst Nulle piui il ne donne à entendre que l'être réagisse d'ime manière quel« conque, et vienne par lui-même en aide à l'action qui s'exerce sur lui. Ici Buffon fut évidemment incomplet Mais il n'en eut pas moins le mérite de formuler nettement le premier les bases de la théorie des actions exercées par le milieu, et d*appeler l'attention sur l'influence de la do* mestidté.
LAMÂRGK (4).
Lamarck fut d'abord le disciple de Buffon, le familier de sa maison ; il entra à l'Académie des sciences l'année même
(i) Jean-Baptiste-Pierre-Antoine Monet, chevalier de Lamarck, né à Bargentin en iTHàj murt k Parii en 1629* La natur» de ce litre me forc« à C4fti-
LBt PRÉGURSI0R8 DE DARWIN* &8
OÙ parut le dernier volume de YBi$toir6 naiUrellê (1779); Nous n'àvonâ pas à montrer loi oombieU étaient mérités oet aeouêil et cette récompense^ non plus (pi'à insister sur lès mérites éimnents du naturaliste^ Ses études théoriques sut l'origine et la filiation des espèces doivent seules fious occuper*
Snr ce sujets Lamarck a reflété les deux premières phases de son maître ; mais il s'est arrêté à la seconde. Il eti avait accepté l'idée fondamentale, et la poursuivit juâique dans ses conséquences les plus extrêmes à Taide de ses con-* ceptions propres* En outre^ doué d'un esprit à la fois mé-^ thodique et spéculatif, il céda à la tentation d'expliquer les phénomènes du monde organique en les rattachant à des idées philosophiques générales (1). Par là, il faut le recon» naître, il se rapprocha de de Maillet et de Robinet. Toutefois il ne toucha pas aux problèmes cosmogoniques ; et son système, eu èe qui noud intéresse, n'a aucun rapport avec celui du second, pas plus qu'avec leg hypothèses du premier*
Aprèi quelques généralités sur ce qu'on appellerait
battre presque toujours les idées de ce grand naturaliste. Je dois d'autant plus rappeler que, par ses écrits de science positive, Lamarck a mérité d*être appelé le Linné français.
(1) Lamarck a développé ses idées à plusieurs reprises dans plusieurs publications. Il les a surtout dévelof^pées dans trois ouvrages dont toici les titres : PhUoiophiê t&Bli>giq\i$ (1809); iHifi^H^tibn dé VHistOire liàtHtelle des ontfiMliiar «(tH9 l^tièb^èH (1810) ) Sysièm dès ùoHHêiiianôei posUi^ (lS20)i
kk EXPOSITION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
aujourd'hui la méthode naturelle, Lamarck se demande ce que sont les espèces^ ces groupes élémentaires des deux règnes organiques. Il rappelle les incertitudes de la science et la difficulté qu'éprouvent souvent les naturalistes à caractériser les espèces voisines ; il insiste sur le grand nombre des « espèces douteuses » , c'est-à-dire de celles qu'on ne peut distinguer nettement des races ou des variétés. Il revient à diverses reprises sur la gradation que présente l'ensemble des espèces et des types. De ces faits empruntés d'abord aux animaux et aux végétaux sauvages, il conclut que l'espèce en général ne possède pas la constance absolue qu'on lui attribue d'ordinaire (1). Dans un chapitre spécial, il revient sur cette conclusion, et invoque les exemples de variation si nombreux , si frappants, que présentent les espèces domestiques. Il cite en particulier nos poules et nos pigeons (2). Il montre les conséquences pratiques de ces faits au point de vue de l'étude et des classifications, puis il cherche à les expliquer.
Très-expressément et à diverses reprises, Lamarck, si souvent accusé d'athéisme, proclame l'existence de Dieu (3). Mais il distingue le Créateur de la nature^ et celle-ci de l'univers. Ce dernier est l'ensemble inactif et sans puissance
(t) Philosophie zoologique, chap. m, et MrodiAClion.
(2) Philosophie zoologique, chap. vu, et bUroduction.
(3) On a pensé que la nature était Dieu m^me.. . Chose étrange 1 on a confondu la montre avec Tborloger, Touvrage avec $on auteur ; assurément, cette
LES PRÉCURSEURS DE DARWIN. àb
propre de tous les êtres physiques et passifs, « c'est-à-dire » de toutes les matières et de tous les corps qui existent» • La nature au contraire est une puissance active, inaltérable dans son essence, constamment agissante sur toutes les parties de l'univers, mais dépourvue d'intelligence et assujettie à des lois. En d'autres termes, Lamarck admet l'existence d*une matière inerte et de forces. Ces dernières sont les véritables causes de tous les phénomènes. Parmi ces forces, il en est de subordonnées et qui naissent des puissances supérieures. Lamarck place la vie parmi ces forces dépen* dantes, « instituées par la puissance générale )>. Pour lui, la vie naît et s'éteint avec les corps qui ont été son domaine ; elle n'est qu'un effet particulier plus ou moins passager, plus ou moins durable, des actions exercées par ce que nous appelons aujourd'hui les forces physico-chimiques ; et celles-ci seules ont peuplé le globe primitivement désert^ en déterminant les générations spontanées.
Voici comment Lamarck explique le mécanisme de ces créations exclusivement dues aux forces générales.
L'attraction a formé dans les eaux du vieux monde, et forme journellement dans celles du monde actuel, de trèspetits amas de matières gélatineuses ou mucilagineuses.
idée est inconséquente. » (HisUnre naturelle des animauœ sans vertèbres^ JrUroductUm.) — « Elle (la nature) n'est en quelque sorte qu'un intermédiaire entre Dkd et les parties de Tunivers physique pour Texécution de la volonté divine. » {Ibid»)
A6 EXPOSITION M8 MGTRINI8 TllÀlfSfORIlISTES.
Sous rinfluenc8 de la lumière, les fluides subtils (calorique, éleetriclté) pépètrent ces petite corps. En vertu de l'action répulsive quile exercent, ils en écartent les molécules, y creusant des cavités, en transfbrment la substance en un tissu cellulaire d'une délicatesse infinie. Dès lors ces cor- ^puscules sont capables d'absorber et d'exhaler les liquides et les gas ambiants. Le mouvement vital commence ; et, selon la composition de la petite masse primitive, on a un végétal ou un animal élémentaire, un byssus ou un infusoire. Peut-être même des êtres bien plus élevés prennentrils naissance par le même procédé direct. N* est-Il pas présuinable, dit Lamarck, qu'il en est ainsi pour les vers intestinaux î Pourquoi les choses ne se passeraient-elles pas de même pour des mousses, pour des lichens?
Si le naturaliste, partant des êtres élémentaires directement engendrés par la nature, considère l'ensemble des animaux ou des végétaux, il reconnaît bien vite que d'un groupe à l'autre l'organisation s'élève par degrés et se perfectionne en se compliquant, toutefois — et Lamarck Insiste sur ce point avec une certaine vivacité — ce fait général n'est vial qu'à la condition de procéder par grandes coupes. En réalité, il n'existe rien de semblable à l'échelle rigoureusement graduée qu'ont admise Leibnitz, Bonnet et d'autres philosophes ou naturalistes, Lçs animaux sont par- &itâment distincts des végétaux, et chacun de ces règnes, étudié isolément, ne représente pas une série unique* Tous
LIS PRÉ6URSB01S BE fiARWUf. 47
1m deux ont, il €st vrai, le même point de départ : daS0 Ym et dan9 l'autre, Torganisation, d'abord d'une limpUoité extrême, a'eit complétée par des moyens analogfnes; vm» ohei tous les deux le développement réguliefi normal, a été troublé par des circonstances accidi^ntelles. De là proviei^nent des lacunes, des irrégularités portant tantôt sur la forme extérieure, tantôt sur l'organisation interna, et qu'on a eu tort de nier.
Toutefois, dans les familles, dams les genres et surtout dans les espèces, la loi générale se reconnaît d'une manière évidente, et de là même résultent les difficultés que le naturaliste rencontre à chaque pas dans la délimitation de ces groupes. Chaque jour d'dlleurs on découvre de nouveaux intermédiaires entre les types qu'on avait pu croire nettement sépiu*és. C'est ainsi que les mohotrèmes (omithorhynque, échidné) viennent de réunir aux mammifères les reptiles et les oiseaux (1),
Comment expliquer un pareil état de choses ? Lamarck répond à cette question par le pouvoir de la nature. Cest elle qui a tout produit. Or « Il est évident, dit41 , qu'elle » n'a pu produire et faireexlsteràla fois tous les animaux..,, » car elle n'opère rien que graduellement, que peu à peu; » et même ses opérations s'exécutent relativement à notre » durée individuelle avec une lenteur qui nous les rend
(i) La découverte de eee types de traBSitleii était en elfet asses récente.
48 EXPOSITION DES OOGIBIIVES TBANSFORMISTES.
» insensibles (1). » Les êtres élémentaires, formés de toutes pièces par l'action des forces physiques, et ayant, grâce à elles, reçu la première étincelle de vie, se sont développés et se développent encore journellement; la génération spontanée des proto-organismes date des premiers jours du globe, et est tout aussi active aujourd'hui que jamais. Ce sont ces proto-organismes qui ont donné naissance à tous les êtres que renferment le règne ammal et le règne végétal, et les espèces les plus élevées en descendent par voie de filiation^ de dérivation.
La nature dispose en maîtresse de la matière, de l'espace et du temps pour accomplir cette genèse des êtres. Mais à son tour elle est soumise à des lois. Les principales sont au nombre de quatre, et Lamarck les énonce en les étayant de considérations où se trouvent formulés les principaux points de sa doctrine. Nous ne saurions trop appeler l'attention du lecteur sur les principes posés ici par le naturaliste français.
la première de ces lois est que la vie, par ses propres forces, (( tend contmuellement à accroître le volume de tout » corps qui la possède et à étendre les dimensions de ses D parties jusqu'à un terme qu'elle amène elle-même >. Ce terme est la mort, suite naturelle de la vie. Mais avant qu'elle ait frappé même le petit corps gélatineux que nous
(i) Histoire nalureUe des animaudc sans vertèbres^ Introduction,
avons vu naître par génération spontanée, celui-ci a été le siège de mouvements qui l'ont développé, grandi et déjà quelque peu modifié en bien.
Ce premier progrès, d'abord tout individuel, n'est que le premier pas fait dans la voie de perfectionnement que vont parcourir les descendants du corpuscule primitif, grâce à une autre loi placée par Lamarck au dernier rang , mais qui mérite de prendre place ici. « Tout cq » qui a été acquis, dit-il, tracé ou changé dans Torga- » nisation des individus pendant le cours de leur vie, est » conservé par la génération et transmis aux nouveaux indi- » vidus qui proviennent de ceux qui ont éprouvé ces chan- )) gements. »
On comprend toute l'importance de cette loi, en vertu de laquelle les moindres modifications, accumulées de génération en génération, finissent par produire les changements les plus variés et les plus frappants. Lamarck en a fait ressortir toutes les conséquences essentielles.
Je me borne pour le moment à faire remarquer que l'action de rbérédité telle que Lamarck l'a comprise n'est pas même indiquée par Telliamed, et qu'elle est en opposition absolue avec les idées fondamentales que Robinet professe sur la nature de la matière et des germes. J'ajouterai en» core que, dans les idées de Lamarck, le temps intervient comme élément indispensable. Les modifications organiques sont graduelles, très-lentes; et, pour devenir sensibles, elles
QUÂTREFÂGES. ^
exigent des périodes dont la longueur échappe à notre observation. Sous tous ces rapports, la Philosophie zoologique présente le contraste le plus frappant avec les en- «eignements de Telliamed, qui admet les métamorphoses individuelles et brusques.
Quelque insensibles et gradués que soient les changements, encore faut-il qu'ils soient déterminés par ime cause et produits par certains procédés. La seconde loi de Lamarck répond à ces deux questions. « La production d'un » nouvel organe dans un corps animal, dit cette loi, résulte » d'un nouveau besoin qui continue à se faire sentir et » d'un nouveau mouvement que ce besoin fait naître » et entretient. »
Ici Lamarck se rapproche de Telliamed autant que le permettent les différences fondamentales des deux doctrines. Les besoins dont il parle ressemblent beaucoup à la nécessité invoquée par le philosophe indien pour motiver la transmutation d'un poisson volant en oiseau. Seulement le naturaliste français fait toujours intervenir le temps et un nombre indéterminé, mais fort considérable, de générations. Il parle aussi très-souvent de l'influence exercée par les circonstances, par le milieu, et l'on pourrait croire qu'il attribue au monde extérieur le pouvoir de modifier directement la formation et l'organisation des êtres. Lamarck se rapprocherait par là de Buffon ; mais il prend soin de prémunir lui-même le lecteur contre une assimilation poussée trop
loin. Pour lui, si les conditions d'existence agissent sur les êtres vivants, c'est seulement parce que d'elles dépendent les besoins, et que la nécessité de satisfaire à ces besoins entraîne des habitudes (1).
Déjà nous avons vu de Maillet exprimer à peu près la même pensée ; mais Lamarck l'a développée, ou mieux l'a modifiée de manière à se l'approprier. Pour lui, Yhabitude est le procédé général mis en œuvre par la nature pour transformer les animaux. II résume ses vues à cet égard dans cette dernière loi : a Le développement et la force d'ac- » tion des organes sont constamment en raison de remploi » de ces organes. » De cette proposition essentiellement physiologique, il résulte que l'exercice doit fortifier les appareils de l'organisme, tandis que le repos tend nécessairement à en amener l'amoindrissement d'abord, Fannihilation ensuite.
Lamarck est ainsi conduit à admettre non-^«eulement des « transformations progressives » , mais aussi des « transfor- » mations régressives » portant au moins sur certains organes. La manière dont il comprend l'origine des mammifères et le partage de cette classe en trois groupes fondamentaux présente une application simple et précise de cette théorie. Les mammifères dérivent directement de reptiles sauriens semblables au crocodile. Ils ont apparu d'abord
(i) Philosophie Moologique^ ehap. ym.
SOUS la forme de mammifères amphibies qni possédaient quatre membres, mais peu développés. De ceux-ci, les uns, comme les phoques, contractèrent l'habitude de se nourrir de proie vivante, et, entraînés peu à peu sur terre sans doute par l'ardeur de la chasse, se transformèrent en mammifères onguiculés (carnassiers, rongeurs). D'autres, les lamantins par exemple, s'habituèrent à brouter ; et, gagnant peu à peu l'intérieur des continents, formèrent la souche des mammifères ongulés (pachydermes, ruminants). Chez les uns et les autres, les nécessités de la locomotion terrestre, les habitudes que celle-ci entraîne, développèrent largement les membres et le bassin, cette ceinture osseuse qui sert d'attache aux pattes de derrière. Les mammifères aquatiques, qui prirent l'habitude de rester dans l'eau et de venir seulement respirer à la surface, perdirent peu à peu les membres postérieurs, qui ne fonctionnaient plus, et le bassin, désormais inutile. En même temps, les membres antérieurs, sous l'influence des habitudes commandées par le milieu, se raccourcirent et se changèrent en nageoires. De là est venu ce que nous appellerions aujourd'hui le type aberrant^ auquel se rattachent la baleine et les autres cétacés. « Assurément, dit Lamarck, il entrait dans » le plan de leur organisation d'avoir quatre membres » et un bassin comme tous les autres mammifères. Ce » qui leur manque est le produit d'un avortement occa- » sionné, à la suite de beaucoup de temps, par le défaut
» d'ei^ploi des parties qui ne leur étaient plus d'aucun » usage (1). »
Lamarck ne se contente pas d'ailleurs de ces indications vagues sur la cause des transformations des types animaux ; il en précise le mécanisme, et prend pour exemple les mollusques gastéropodes (escargots, limaces), «/e conçois^ dit- » il, qu'un de ces animaux éprouve en se traînant le besoin )) de palper les corps qui sont devant lui. Il fait des efforts » pour toucher ces corps avec quelques-uns des points an- » teneurs de sa tête, et y envoie à tout moment des masses » de fluide nerveux..., des sucs nourriciers. Je conçois qu'il » doit résulter de ces affluences réitérées qu'elles étendront » peu à peu les nerfs qui s'y rendent... // doit s'ensuivre % que deux ou. quatre tentacules naîtront et se formeront » insensiblement sur les points dont il s'agit. C'est ce qui » est arrivé sans doute à toutes les races de gastéropodes à
(i) Philosophie zoologique; Additions. — L'auteur revient, du reste, à diverses reprises sur ces considérations, et cite d'autres exemples, parmi lesquels il en est d'empruntés à l'homme lui-même. 11 signale en particulier comme due au défaut d'exercice l'atrophie de l'œil chez certains mammifères et chez certains reptiles. La manière de se nourrir du fourmilier, du pic-vert^ explique le développement de la langue de ces animaux ; la station assise et la progression par sauts imposées au kanguroo par son mode de gestation sont encore, selon Lamarck, la cause de la petitesse des membres antérieurs et du développement énorme que présentent les membres postérieurs et la queue. L'habitude de sauter en étendant fortement les membres a développé les membranes latérales des écureuils volants et déterminé la formation des ailes des chauves-souris. Etc.
5i EXPOSITION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
» qui des besoins ont fait prendre l'habitude de palper les » corps avec des parties dé leur tète ; maïs, s'il se trouve » des races qui n'éprouvent pas de semblables besoins, ) leur tète reste privée de tentacules, elle a même peu de » saillie. » — Voilà comment Lamarck comprend que toutes les formes animales sont dérivées peu à peu de protoorganismes nés sous Tempire des forces physiques. Il ne se borne pas à indiquer ce fait capital, conséquence logique de tout ce qui précède ; il développe sa conclusion et dresse le tableau généalogique indiquant la filiation des classes dans le règne animal (1).
Lamarck a fait aux végétaux l'application de ses prin* cipes et a été conduit à des résultats analogues. Toutefois il reconnaît qu'on ne peut admettre dans les plantes rien de semblable aux mouvements habituels dont l'influence est si grande chez les animaux. Aussi les transformations s'accomplissent-elles ici, selon lui, grâce « à la supériorité » que certains mouvements vitaux peuvent prendre sur » les autres, sous l'influence des changements de circon- » stances ». C'est encore, on le voit, une sorte d'habitude,
(1) Lamarck a dressé par deux fois le tableau des origines des groupes classiques du règne animal. Ces deux essais de généalogie zoologique générale présentent d*assez grandes différences. Tous deux comptent deux séries légèrement ramifiées, et partent, l'une des infusoires, l'autre des vers intestinaux, formés les uns et les autres par génération spontanée. Dans le premier, Lamarck ne rattachait aux iufusoires que les polypes et les radiaires ; il tirait directement des mollusques les poissons et les reptiles ; de ces derniers, Its
LES PRÉCURSEURS Dll DARWIN. 56
Dans les deux règnes d'ailleurs, les causes du change* ment sont tout intérieures et individuelles. C'est Torganisme qui agit sur lui-même volontairement ou involontairement. Le monde extérieur, le milieu n'intervient que pour déterminer les actes ou les phénomènes, causes immédiates de toutes les modifications subies par les êtres vivants. Il y a là entre la manière de voir de Lamarck et celle de Buffon une différence radicale, une opposition complète.
A diverses reprises, Lamarck insiste sur l'accord existant entre les conséquences de sa théorie et les faits de la géographie, sur la facilité résultant de ses doctrines pour
oiseaux et les mammifères amphibies. {Philosophie zoologigue^ t. IF^ Additions.) Voici le second de ces tableaux {Animaux sans vertèbres, supplément à VlntroducUon) :
StolB DBS AlflMAUX INARTICULES. SâHIB DBS ANIMAUX ARnCUltS.
Infusoires. 1
Polj'pes. I
I Radiaires. |
Ascidiens. Vers.
Epizoaires.
Insectes .
Acéphales.
Mollnsqaes. Annélides.
Poissons.
Reptiles.
Oiseaux.
Mammifères.
Arachnides.
Crustacés.
Cirripèdes.
Ici les animaux vertébrés restent isolés^ Lamarck déclarant qu'il ne peut préciser encore les termes de transition nécessaires pour déterminer leur origine. •
rendre compte des rapports mutuels des groupes zoologiques.... Tout ce qu'il dit sur ces diverses questions est généralement juste, surtout si Ton se reporte à l'époque où il écrivait. Les faits semblent donc ici confirmer de tout point la théorie. C*est encore un ordre de considérations que j'aurai à reprendre quand je comparerai à divers écrivains modernes Fauteur de la Philosophie zoologique.
Les tableaux de Lamarck, les déductions qu'il tire de ses principes, n'embrassent que les types actuels, ne comprennent que les espèces vivantes. A l'époque où il écrivait, la géologie, la paléontologie surtout, étaient loin d'être ce qu'elles sont devenues (l). Il n'est donc pas surprenant qu'il n'ait pas demandé aux fossiles les enseignements qu'on y est allé chercher plus tard. Toutefois il n'a pas laissé entièrement de côté les problèmes spéciaux soulevés par ces restes organiques. Il les a très-nettement et très-positivement résolus dans le sens de sa théorie. L'idée de la destruction des espèces lui répugne, et, quand il s'agit des grands mammifères, dont Cuvier commençait à décrire les ossements, il en attribue la disparition à l'homme. Mais devant le nombre croissant des coquilles fossiles, si différentes des espèces vivantes, qu'il déterminait et classait lui-même, il est bien obligé de reconnaître que l'homme n'est pour rien
(1) La première édition des Recherchet sur les ossements fossiles est de 1812 ; la DescripUon géologique des environs de Paris est de 1822.
dans les modifications des faunes malaco-logigues. Il les attribue sans hésiter à rinfluence des changements subis par le globe, changements qui ont entraîné pour les êtres vivants des besoins nouveaux, des habitudes nouvelles, et par conséquent des transformations. « Qu'on ne s'étonne » pas, conclut-il, si parmi les nombreux fossiles il s'en
> trouve si peu dont nous reconnaissions les analogues » vivants; si quelque chose doit nous surprendre, c'est que
> nous puissions constater Inexistence de quelques-uns de
> ces analogues. »
De toutes ces données résulte pour Lamarck l'idée qu'il se fait de l'espèce considérée dans le temps. A proprement parler, elle n'existe pas pour lui. « Parmi les corps vivants, » dit-il, la nature ne nous offre d'une manière absolue que » des individus qui se succèdent les uns aux autres par la » génération, et qui proviennent les uns des autres; les » espèces n'ont qu'une constance relative, et ne sont inva- » riables que temporairement (1). » Faisons-le remarquer tout de suite, dans cette dernière ligne reparaît le naturaliste, effacé jusque-là par le philosophe et le théoricien. Frappé de l'inégalité que manifestent à tant d'égards les êtres organisés, de la progression presque régulière qu'il croyait avoir aperçue d'une extrémité à l'autre des deux règnes, Lamarck veut expliquer cet état de choses, et par
(1) Philosophie zoologique.
suite il se laisse entraîner dans la région des hypothèses et des rêves. Mais au milieu de ses spéculations il ne peut oublier les faits qu'il avait si souvent observés par lui-même. Lorsqu'il n'envisage plus l'espèce dans la durée indéfinie des siècles, lorsqu'il rentre dans les temps accessibles à l'expérience et à l'observation, il va jusqu'à employer l'expression « d'invariable » . Bien plus, dans sa Philosophie zoologique, il accepte comme exacte une définition de l'espèce qui revient au fond à celle de Buffon, à" celle de Cuvier, à celle de tous les naturalistes qui croient à la réalité de l'espèce, et qu'on a trop souvent oubliée (1). Nous aurons à insister plus tard sur les enseignements qui résultent de cet accord.
Tel est l'ensemble de la doctrine de Lamarck. Il est facile de voir qu'elle lui appartient bien en propre, qu'elle n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs. Dans la route qu'il s'est tracée, l'auteur de la Philosophie zoologique côtoie parfois d'assez près de Maillet ou Robinet; mais pour des points de détail seulement, et sans que jamais ses opinions s'identifient réellement avec les leurs. Au fait, tout rapprochement réel était impossible entre lui et ces deux écrivains, auxquels on a pourtant cherché à le rattacher ; car il partait de la génération spontanée et de l'épigenèse, tandis que toutes les théories de de Maillet et de
(1) « On appelle espèce toute collection d'individus semblables qui furent » produits par des individus pareils à eux. Cette définition est exacte, car. .., »
Robinet reposent sur la préexistence des germes. On s'explique difficilement comment Cuvier lui-même a pu se méprendre sur ce point. Lamarck n'a pas davantage de rapports avec Buffon. Il ne prend en réalité à ce dernier que quelques expressions.
A DQ voir que Fensemble et à négliger les . détails, le système de Lamarck est bien lié d'un bout à l'autre, et il faut reconnaître qu'il rend très-suffisamment compte des faits connus il y a soixante ans. Il ne faudrait pas ajouter grand'chose pour comprendre dans cette formule les découvertes modernes; mais il faudrait en même temps accepter les hypothèses de l'auteur, et nous les examinerons plus lard. Nous croyons dès à présent pouvoir dire que peu de personnes sans doute adopteront l'explication donnée par Lamarck de l'origine des tentacules chez les colimaçons. Cet exemple, très-malheureusement choisi par l'auteur, quelques autres de même nature et qui prêtaient ^ la plaisanterie, ont peut-être été cause du peu de retentissement réel qu'ont obtenu les théories de Lamarck. La contradiction, cet élément de succès parfois indispensable, leur fit d'ailleurs défaut, et elles sont restées peu connues en dehors du monde des naturalistes. Ailleurs, c'est le plus souvent sur parole qu elles ont été exaltées ou condamnées, et le Linné français eût été à bon droit fort surpris, aussi bien de certains éloges que de certains blâmes adressés à ses écrits.
60 EIPOSITION DES DOCTRINES TRÂNSfORIIISTES.
GEOFFROY SAINT-HIUIRE (4).
Etienne Geoffroy Saint-Hilaire est resté jusqu'à ces derniers temps, même pour beaucoup d'esprits cultivés^ le représentant le plus élevé des doctrines qui reposent sur la transmutation de l'espèce, ou qui admettent celte transmutation comme une conséquence des faits observés. Cette opinion populaire s'explique en grande paitie par l'éclat de la discussion qui s'éleva vers 1830 entre lui et Cuvier, discussion qui émut et partagea toute l'Europe savante (2). On Ta souvent rapproché de Lamarck, et ces deux grands
(1) Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, né à Êtampeg en 1772, mort à Paris en 1844. On sait quMl a été regardé comme le rival de Cuvier; et^ quoique son œuvre scientiAque n'ait ni la grandeur ni U solidité de celle de son immortel antagoniste/ la postérité reconnaîtra de plus en plus qu'il fut souvent dans le vrai en luttant contre l'auteur de YAnalomie comparée^ du Règne animal, des Recherches sur les ossements fossiles. On ne peut, entre autres, oublier que Geoffroy Saint-Hilaire fut toute sa vie le champion convaincu de Tépigenése. Ses idées sur Tinfluence du monde ambiant sont exagérées sans doute, mais au fond plus exactes que celles de Cuvier. Les doctrines de Geoffroy Saint- Hilaire ont été exposées dans un grand nombre de mémoires, d'articles, etc. Il avait voulu en formuler l'ensemble dans sa Philosophie anatotnique; mais elles n'ont été réellement coordonnées que dans l'ouvrage consacré à la mémoire de son père par Isidore Geoffroy {Vie, travaux et doctrines scienti* figues d* Etienne Geoffroy Saint-Hilaire),
(2) Cette discussion eut pour point de départ un rapport fiiit à l'Académie des sciences par Geoffroy Saint-Hilaire sur un mémoire très-important de
esprits ont été représentés comme s'étant laissé entraîner par les mêmes rêveries scientifiques. Rien n'est moins juste que ce rapprochement. Il n'existe à. peu près aucun rapport entre leurs doctrines. Au point de vue théorique, Geoffroy était essentiellement l'élève de Buffon, et son fils a eu raison de faire ressortir cette filiation intellectuelle (1) .
Pour l'auteur de la Philosophie anatomique^ l'action du milieu est la cause unique des changements éprouvés par les organismes; à ses yeux, Lamarck s'est trompé en admettant que l'animal peut réagir sur lui-même par la volonté et les habitudes. Geoffroy ne fait aucune réserve à ce sujet, et paraît par conséquent, à l'exemple de Buffon, regarder les organismes comme passifs au milieu même des transformations qu'ils subissent. Toutefois il développa la pensée de son illustre devancier. Il donna au mot de milieu une signification beaucoup plus large ; il attribua en particulier une importance considérable à la composition chimique de l'atmosphère, une prépondérance marquée aux fonctions respiratoires. « Par l'intervention de la respira- »tion, tout se règle », dit-il. On reconnaît ici le résultat des
M. Roulin, intitulé : Sur quelques changements éprouvés par les animaux domestiques transportés dans le nouveau continent (Savants étrangers^ t. VI). Le rapport de Geoffroy Saint-Hilaîre a été imprimé dans les Mémoires du È/uséum, U XVII, et dans les Annales des sciences naturelles, 1829.
(1) Vie, travaux et doctrines scienti/iques d'Etienne Geoffroy Saint' Bilaire, et Histoire naturelle générale des règnes organiques^ t. II.
C2 EXPOSITION D£S DOGTBINES TRANSFORMISTES.
progrès accomplis en géologie, en paléontologie, et peutêtre l'influence des travaux de M. Adolphe Brongniart sur la flore du terrain houiller. Dans les applications de la théorie, Geoffroy ne fit pourtant guère que généraliser et reporter aux animaux supérieurs les considérations admises par Lamarck au sujet des mollusques fossiles. Encore s'exprima-t-il d'ordhaaire avec une grande réserve. « C'est, 1) dit-il, une question que j'ai posée, un doute que j'ai émis, » et que je reproduis au sujet de l'opinion régnante (1). t Toutefois il formula dans le même travail une proposition aussi explicite et aussi étendue que possible. « Les animaux » vivant aujourd'hui proviennent, par une suite de généra- » tions et sans interruption, des animaux perdus du monde » antédiluvien. » En particulier, il fit descendre les grands sauriens, les crocodiles actuels, des crocodiles de l'ancien monde (2) ; mais il n'alla pas au delà. Jamais il ne prétendit faire remonter les espèces passées ou présentes à un prototype quelconque ; et, cette opinion lui ayant été prêtée, il répondit par une protestation formelle (3)- Geoffroy n'a pas cherché davantage à préciser l'origine première
(1) Sur le degré d'influence du monde ambiant pour modifier les formes animales, {Mémoires de V Académie des sciences, t. XII.)
(2) C'est même à Toccasion de f es recherches sur des fossiles de cette nature trouvés en Normandie que Geoffroy Samt-Hiloire fut amené à développer ses idées relatives à rorigine des espèces actuelles. (Mémoires de V Académie des sciences, t. XII.)
(3) Dictionnaire de la conversation, art. Hérésies PAMnÉisnocis.
des êtres. Il s'est montré à cet égard bien plus prudent, plus sage que Laraarck.
Dans les développements de la doctrine générale, Geoffroy est aussi d'abord plus précis que son illustre prédécesseur. Il demande des enseignements à Tembryogénie, à rhistoire des métamorphoses,. à la tératologie ou science des monstruosités. Prenant pour exemple la grenouille et l'expérience si curieuse faite par "William Edwards (1), il cherche dans la nature et y trouve facilement des espèces qui reproduisent les formes successives des batraciens les plus élevés. Le protée qui vit dans les lacs souterrains de la Garnlole et conserve toute sa vie les branchies des têtards est à ses yeux une sorte de larve permanente, mais capable de se reproduire, et qui n'a qu'un pas à faire pour devenir semblable à nos lézards d'eau (tritons). En s'appuyant sur ces faits, Geoffroy déclare que c'est chez l'embryon en voie de formation qu'il faut aller chercher les passages d'une
(i ) William Edwards plaça dans une boite à compartiments percée de trous et immergée dans la Seine douze têtards arrivés tout près de Tépoque de leur transformation, et dont il détermina le poids. Un plus grand nombre de ces mêmes têtards furent placés dans un grand vase dont on se contenta de changer Teau tous les jours ; mais ils y subissaient rinfluence de la lumière, et pouvaient venir respirer l'air en nature à la surface de l'eau. Ces derniers se transformèrent en peu de jours. Sur les douze qui vivaient en pleine eau et dans l'obscurité, deux seulement subirent la transformation nonnale, mais beaucoup plus tard. Dix restèrent à l'état de larves^ bien qu'ils eussent doublé et même triplé de poids. {De iUnfluence des agenU physiqws sur la vie^ 1824.)
6i EXPOSITION DES DOCTRINES TRANSFORMISTES.
espèce à l'autre, et il blâme Lamarck d'avoir cru à la possibilité des modificatioDS chez un animal adulte.
Geoffroy s'éloigne encore de celui qu'on a pris pour son maître par sa manière de comprendre, au moins dans certains cas, la transformation des types. « Ce n'est évidem- » ment point par un changement insensible que les types » inférieurs d'animaux ovipares ont donné le degré supé- » rieur d'organisation. » Cette déclaration est en opposition formelle avec les principes mêmes des doctrines de Lamarck, et l'on comprend sans peine ce qui a dû la dicter. En supprimant ainsi la nécessité de formes intermédiaires, en admettant la possibilité d'une modification brosque des types, Geofiroy répondait d'avance à l'une des plus sérieuses objections que soulève la théorie de la filiation lente des êtres, savoir : la difficulté de comprendre comment deux espèces, jusque-là réunies physiologiquement, en viennent à s'isoler. Lamarck, en prévoyant cette objection, en en signalant luimême la gravité, avait dû mettre en garde Geoffroy Saint- Hilaire.
Après avoir donné les formules générales qui doivent, selon lui, rendre compte de la transformation des animaux, Geoffroy comprend, lui aussi, qu'il faut en venir à un exemple spécial. Ici il n'est vraiment pas plus heureux que Lamarck. Il avait reproché à celui-ci ses colimaçons adultes modifiant les formes de leur tête par l'influence du désir, de la volonté, et faisant naître ainsi des tentacules qui gran-
dissent de génération en génération ; lui, il suppose un reptile qui « dans l'âge des premiers développements éprouve » une constriction vers le milieu du corps, de manière à » laisser à part tous les vaisseaux sanguins dans le thorax, » et le fond du sac pulmonaire dans l'abdomen. C'est là, » ajoute-t-il, une circonstance propre à favoriser le déve-
> loppement de toute Vorgariisation d'un oiseau. » La poitîon postérieure du poumon se transforme en cellules abdominales ou sacs aériens (1). Agissant à la manière d'un soufflet, elle envoie dans la portion antérieure ou thoracîque de l'air comprimé renfermant plus d'oxygène sous un moindre volume. De là résulte un surcroît d'énergie pendant la combustion respiratoire, et par suite l'élévation de la température, des modifications profondes dans le sang, l'accélération de la circulation, l'accroissement de l'énergie musculaire, enfin c le changement des houppes tégumen- » taires en plumes » . Voilà ce que Geoffroy^ entraîné par ses convictions, appelle « soulever le voile qui nous cache com- » ment la mutation de l'organisation est réellement possible^
> comment elle fut et doit avoir été autrefois praticable » . Quant à la succession des êtres, aux relations des espèces
(1) Chez les reptiles, le poumon consiste en une grande poche sur les parotji de laquelle rampent les vaisseaux sanguins. Chez les oiseaux, il existe dans rabo«iDen de grandes poches qui communiquent avec le poumon et en reçoivent de Tair qu'elles poussent jusque dans les os des membres par des canaux particuliers.