CHAPITRE Vir
l'ceuvre botanique
La botanique n'a attiré l'attention de Darwin que sur le tard. Tandis que, durant son voyage autour du monde, il partageait son temps avec un zèle infati- .gable entre la zoologie et la géologie, remuant les faits et les problèmes les plus ardus, la botanique ne semblait lui présenter qu'un médiocre intérêt. Le fait vaut la peine d'être noté, car l'œuvre botanique de Darwin, une fois qu'elle a été commencée, s'est montrée d'une importance considérable. Là, comme ailleurs, et plus peut-être qu'en d'autres domaines, Darwin a ouvert des voies nouvelles et des points de vue jusque-là inconnus. Si, pendant son voyage, il a cependant beaucoup fait en botanique, au point de vue de la distribution géographique des plantes, et des relations des flores des régions voisines ou distantes, mais séparées par la mer ou d'autres obstacles naturels, et si, dans ses observations,il a puisé de très intéressants arguments pour
son étude sur l'origine des espèces, son œuvre, de ce côté, demeure bien moins importante que celle dont Téclosion débuta entre 1858 et 1860. Pendant son voyage il observa et raisonna; pendant les dix dernières années de sa vie il créa, c'est-à-dire qu'il fil connaître des faits absolument nouveaux, ou rajeunit des questions négligées, ou oubliées, de façon à leur donner toute la valeur de conquêtes nouvelles. Ce furent ses observations et les spéculations philosophiques qu'il forma pour édifier son Origine des Espèces, qui le poussèrent vers la botanique, à laquelle il demanda des faits dont il avait besoin. Entre temps, des faits qu'il ne cherchait point se présentèrent à lui : de là, d'autres recherches, également du plus vif intérêt. Bien que ses publications en botanique soient nombreuses, Darwin n'était pas botaniste. Il savait en botanique, surtout et presque exclusivement, ce qu'il y avait découvert : le reste lui était peu connu, ses études dans ce domaine ayant été très 'spéciales, très limitées, et faites en vue de buts tout à fait en dehors de ceux qui préoccupent communément le botaniste.
En raison de Ja variété des sujets que Darwin aborda tour à tour dans le domaine de la physiologie végétale, nous étudierons le résultat de ses recherches pour chacune de ses œuvres séparément.
(ffiîUVRE BOTANIQUE DE DARWIN. 121
La Fertilisation des Orchidées et la Fécondation directe et croisée.
Les fleurs, chacun le sait, sont les organes générateurs des plantes, et celles-ci sont mâles ou femelles, ou simultanément mâles et femelles, selon qu'elles portent des étamines, ou un pistil seulement, ou tous deux à la fois. Cette notion aujourd'hui vulgaire n'est pas bien ancienne, et, à l'époque où Darwin faisait ses études à Cambridge, elle était relativement récente, bien qu'à proprement parler la première démonstration de la sexualité des plantes datât des preuves fournies par Camerarius en 1694, et par Kôlreuter en 1761-1766. Ces démonstrations ne convainquirent cependant que peu de personnes, et, au début du siècle présent, nombre d'opposants existaient encore : ils se dispersaient au moment où Darwin fut initié à la botanique par les conférences de son maître et futur ami Henslow. La question de la fécondation des fleurs semblait très simple : voilà une fleur femelle et mâle ; les étamines fécondent l'ovaire, et tout est dit. Pour Darwin, il n'en était pas ainsi. En 1837, après le voyage, et pendant qu'occupé à ruminer l'Origfmc, il remuait un monde de faits et d'idées, il se demandait s'il était bien sûr que les choses se passassent ainsi, si les fleurs hermaphrodites (possédant étamines et ovaire, c'est-àdire organes mâles et femelles) présentaient toujours
la fertilisation directe (l'ovaire étant fertilisé par les étamines de la même fleur), ou s'il n'y avait pas parfois croisement, c'est-à dire fécondation de l'ovule par les étamines d'autres fleurs de même espèce. Ceci le conduisit à étudier les adaptations que les fleurs présentent pour faciliter ou entraver la fertilisation directe, et le rôle que jouent les insectes dans le croisement des fleurs. La question fut reprise et étendue dans une œuvre dont nous parlerons plus loin ; commençons par relater les résultats du travail qui vint en premier, inspiré, répétons-le, par les réflexions qui l'agitaient durant la préparation de VChngine. Ces résultats tiennent en peu de lignes, et on les énonce aisément en disant que les Orchidées présentent des dispositions toutes particulières dans leur anatomie, dont Ifes unes amènent la fertilisation directe, et les autres la fertilisation croisée. Dans ce dernier cas, la fertilisation directe est difîicile ou presque impossible, à l'état naturel, et la fertilisation croisée s'opère par l'intermédiaire des insectes. Les adaptations de certaines fleurs aux visites des insectes est chose quelquefois surprenante. Elles sont conformées de telle feçon que l'insecte, venu pour chercher du nectar, vient nécessairement au contact des éléments fécondateurs, et s'en couvre plus ou moins le dos, les pattes et les ailes; non moins nécessairement, quand il visite une autre fleur de la même espèce, ces éléments viennent, au