CHANGEMENT DE CARRIÈRE
place un souvenir intéressant. Sir J. Mackintosh, qui le voyait beaucoup, dit un jour : « Il y a dans ce jeune homme quelque chose qui m'intéresse ».
« Cette impression, dit Darwin dans son autobiographie, doit avoir résulté surtout de l'intérêt profond avec lequel je l'ai écouté, et dont il a dû s'apercevoir, car j'étais aussi ignorant qu'un porc en ce , qui concernait l'histoire, la politique, la philosophie morale. S'entendre louer par un homme éminent, bien que ce puisse être une cause probable ou certaine de sentiments vaniteux, est une bonne chose pour un jeune homme : cela l'aide à marcher dans le droit chemin. y>
Au bout de deux années de séjour à Edimbourg, son père juge que c'en est assez, que le jeune homme manque de dispositions pour les études médicales, et qu'il ferait bien de se diriger dans une autre voie. Cette voie est celle des ordres; Charles Darwin a été destiné à devenir clergymariy et l'idée ne lui a pas déplu :
« Je demandai quelque temps pour réfléchir; d'après le peu que j'avais pu penser, ou entendu dire sur la question, j'avais des scrupules à l'idée d'affirmer ma foi en tous les dogmes de l'Église d'Angleterre. Autrement la perspective de devenir un clergyman de campagne me plaisait. Je lus avec soin On ihe Creeds de Pearson, et quelques autres livres de théologie; et, comme je ne doutais pas
alors de la stricte et littérale.vérité de chaque mot de la Bible, je me persuadai vite que nos dogmes devaient être intégralement acceptés.
« En considérant Tardeur avec laquelle les orthodoxes m'ont attaqué, il paraît risible que j'aie eu, à une époque, l'intention de devenir un clergyman. Cette intention et le désir de mon père ne furent jamais formellement abandonnés, mais disparurent sans qu'il en fût question autrement, lorsque, en quittant Cambridge, je rejoignis le Beagle à titre de naturaliste. Si nous devons avoir quelque foi dans le savoir des phrénologues, j'étais bien préparé pour faire un clergymariy à un point de vue du moins, d'après eux. Il y a quelques années, les secrétaires d'une société allemande de psychologie me demandèrent avec instances une de mes photographies. Quelque temps après, je reçus le compte rendu d'une des réunions, au cours de laquelle la forme de ma tète semble avoir été le sujet d'une discussion publique, où l'un* des orateurs déclara que j'avais la bosse de la révérence assez développée pour dix prêtres! »
Aussitôt il fut décidé que le jeune Darwin irait faire ses humanités à Cambridge, où il arriva au début de 1828, après avoir refait un peu connaissance avec le grec et le latin, grâce au secours d'un précepteur. Relativement à son séjour Ji Cambridge, ses lettres et son autobiographie nous fournissent
ÉTUDES A CAMBRIDGE. Jl
des données fort intéressantes. Le genre de vie qu'il y mène est agréable, et ses souvenirs de Cambridge ont toujours eu pour lui le plus grand charme; mais ce qu'il regrette de Cambridge — dans ses lettres cela est fort apparent, — ce n'est point Y Aima Mater; ce qu'il en aime, ce n'est pas le lieu de travail, ce sont les plaisirs et quelques amis. Darwin a toujours considéré comme entièrement perdu, au point de vue du travail et de la discipline mentale, le temps. qu'il passa à Cambridge; c'est un fait sur lequel il revient volontiers, disant qu'il y a perdu son temps aussi complètement qu'à Shrewsbury ou à Edimbourg. Non seulement Darwin ne travaille guère à Cambridge — d'où il sort pourtant avec le dixième rang en 4831, — mais il y mène une vie assez dissipée, où la chasse, les courses et les dîners fins tiennent une place considérable :
« Par suite de ma passion pour la chasse et le tir, et, quand ces exercices étaient impraticables, pour les .courses à cheval à travers la campagne, je me lançai dans un monde de sport comprenant quelques jeunes gens dissipés et d'ordre inférieur. Nous dînions souvent ensemble le soir, et, bien que parfois il se trouvât là des jeunes gens de caractère plus élevé, nous buvions quelquefois trop, nous chantions et nous jouions aux cartes après le repas. Je devrais être honteux de l'emploi de ces jours et de ces soirs écoulés, mais quelques-uns d'entre mes
amis d'alors étaient très agréables, et nous étions tous de si joyeuse humeur que je ne puis m'empècher de me remémorer cette époque avec un vif plaisir. »
Darwin a toutefois des goûts plus relevés, et ce genre de vie ne peut lui convenir longtemps. Ses goûts esthétiques, qui se formèrent à Cambridge, furent assez puissants, mais ils ont singulièrement diminué dans la suite de sa vie. A Cambridge, il allait souvent au musée Fitz- William admirer les œuvres d'art ; il aimait la musique, allant à la chapelle pour entendre les chants, payant les enfants de chœur pour venir chanter chez lui, recherchant les sociétés musicales et les concerts. Avec cela, une oreille étrangement dressée, incapable de percevoir une dissonance, de sentir la mesure : il ne pouvait fredonner un air correctement. Pourtant la musique lui causait un véritable plaisir ; il parle souvent des ^ frissons qui lui passent dans la colonne vertébrale » quand il entend de belle musique. Il aimait aussi la poésie et la lecture en général.
« Jusqu'à l'âge de trente ans ou environ, la poésie de tout genre — les œuvres de Milton, Gray, Byron, Wordsworth, Coleridge, Shelley — me procura un vif plaisir. Shakspeare fit mes délices, principalement par ses drames historiques, lorsque j'étais écolier. J'ai dit aussi que la peinture, la musique surtout, me procuraient d'agréables sensations.