‹ Charles Darwin [microforme]Chapitre 12 sur 29 · GA CHARLES DARWIN · texte numérisé non relu

GA CHARLES DARWIN

rement visité, diminué le champ d'existence d'un animal comme celui-ci? » [1 dit avec une vue plus prophétique encore à propos des analogies qu'on découvre entre l'ancien macrauchenia semblable au chameau, et le guanaco moderne, entre les espèces vivantes des rongeurs de l'Amérique du Sud : « Cette étonnante relation entre les êtres vivants et ceux qui ont disparu dans le même continent, jettera plus de lumière sur la question de l'apparition des êtres organisés sur notre terre et sur ieur disparition, que tout autre genre de faits. » Il était Iui-même destiné à prouver trente ans plus tard, la vérité de ses propres prophéties.

Un autre passage encore plus remarquable du Journal d'un Naturaliste, bien que se rapportant à des faits arrivés en 1834, doit certainement avoir été écrit un peu plus tard ct après que Darwin eût lu le grand ouvrage de Malthus sur Le Principe de Population, lecture qui (ainsi que l'a dit lui-même Darwin) est un moment important dans le dévelonpement mental du grand biolozue. Voici le passage! : « Nous n'avons pas assez souvent présente à l'esprit notre

! Le récit complet du voyage de Darwin ne fut publié qu'en 15:9, trois ans après le retour du naturaliste en Europe, de sorte que bien des passages sont le résultat de réflexions müû-

ries et de lectures sur les faits amas+és dans le voyage autour du mode. (Note de l'auteur )

Le mue à

ANNÉES DE VOYAGES, Go ignorance profonde des conditions d'existence de chaque animal; nous ne nous rappelons pas toujours qu'un frein est toujours là pour prévenir la multiplication trop rapide de tout être organisé laissé dans l’état de nature. La provision de nourriture reste la même et cependant la tendance de chaque animal à s'accroitre par la propagation est géométrique, et ses effets surprenants n'ont jamais été si étonnants qu'à propos des animaux européens redevenus sauvages en Amérique pendant les siècles derniers, Tout animal à l'état sauvage se multiplie régulièrement ; et cependant, pour les espèces établies depuis longtemps, un grand accroissement dans le nombre des membres est évidemment impossible et doit être empêché par quelque moyen.» Aut Malthus, aut Diabolus. Nous approchons de plus en plus de la théorie de la sélection naturelle,

Il serait impossible de suivre en détail le voyage du jeune Darwin à Buenos-Avyres, puis à Santa-F6, pendant l'automne de 1833. L'année suivante, il visita la Patagonie et les Iles Falkland, après avoir fait connaissance avec la vie sauvage parmi les Fuégiens de l’extrème sud du continent. Quelques-uns de ces sauvages intéressants, conduits en Angleterre par le capitaine Fitzroy à une visite précédente, avaient accompagné le Beagle dans toutes ses périgrinations ; c’est

ainsi que Darwin acquit cette connaissance intime de la nature humaine sauvage qui devait lui être si utile pour la Descendance de l'Homme. Après avoir traversé le détroit de Magellan, le navire longea les côtes du Chili, et là Darwin put étudier la géologie et la biologie des Cordillères. Il passa l'année 1835 dans ce pays tempéré et dans le Pérou tropical; à la fin de l'automne, le Beagle se dirigea vers l'archipel des Galapagos.

Ces petites îles équatoriales sont peu importantes au point de vue commercial et géographique ; mais elles seront toujours une terre classique pour les biologues de l'avenir, parce qu’elles sont liées aux problèmes principaux de l'Origine des Espèces. Là, plus qu'ailleurs peut-être, le naturaliste du Beaglese trouva en face de la grande question de la création ou de l'évoiution, et pressé de conclure. Les Galapagos forment un groupe de petites îles volcaniques qui n'ont jamais été liées à une autre terre, qui n'ont même jamais été reliées entre elles, et dont chacune a ses propres particularités zoologiques. Elles ne renferment pas de grenouilles et pas de mammifères, sauf la souris, apportée sans doute par quelque vaisseau de passage. Les seuls insectes qu’on ytrouve sont les scarabées, dont les œufs et les larves sont facilement transportés à travers la mer dans des troncs

ANNÉES DE VOYAGES. 67 d'arbres flottants, Il v existe deux espèces de scrpents,une tortue et quatre lézards, et, contraste frap pant avec la pauvreté des espèces terrestres, cinquante-cinq espèces d'oiseaux endémiques. Quelques limaces complètent la liste. Plusieurs de ces animaux, bien que ressemblant à ceux d'Ecuador, la terre ferme la plus rapprochée, sont cependant bien distinets; ils ont varié (comme nous le savons maintenant) du type continental par l'effet de la sélection naturelle et à cause des nouvelles circonstances au milieu desquelles ils se trouvaient placés. Mais Darwin n'avait pas encore trouvé la clef magigue de l'énigme de l'existence des êtres organisés, Il voyait le problème, mais non sa solution. « Bien des ètres organisés, » dit-ilnettement, « sont des créations aborigènes qu'on ne trouve nulle part ailleurs; il v a une difiérence même entre les habitants des différentes îles : cependant tous sont évidemment parents des espèces américaines, bien que les îles soient séparées du con: (inent par une distance de 500 ou 600 milles... Vu la petite dimension de ces îles, il y a lieu d'être étonné du nombre des habitants aborigènes et de l'espace limité où on les rencontre. Chaque hauteur est couronnée d’un cratère, les limites des courants de lave sont encore distinctes; nous sommes donc conduits à croire qu'ici la mer a été soulevée dans une période

géologique récente. Ainsi, dans l’espace et dans le temps, nous nous rapprochons du grand événement, ce mystère des mystères, la première apparition de nouveaux êtres sur la terre. » — Parmi les faits zoologiques les plus singuliers, nous devons rappeler qu'il existe dans l'archipel des Galapagos un genre de gigantesque et horrible lézard, l'amblyrhyneus, inconnu partout ailleurs, mais unissant en lui les formes de deux espèces de lézard, l’une marine et l'autre terrestre. Dans les petits détails, les différences de flore et de faune entre les diverses îles sont parfois renversantes ; elles vous forcent à penser que chaque espèce s'est développée non pas seulement pour le groupe d'iles, mais bien en vue de l'existence qu'elle devait mener dans l'ile spéciale qu’elle habite aujourd'hui. Il n'est pas étonnant que Darwin dise comme conclusion : « On est surpris de la quantité de force créatrice, si l’on peut se servir d’une telle expression, déployée sur ces petites îles stériles et rocheuses, et encore plus de son action diverse quoique analogue sur des points si rapprochés les uns des autres.» [ci encore le jeune observateur approche de la théorie de la sélection naturelle, Dans l’Origine des Espèces, il a fait plus d'une fois usage des faits remarquables qw’il avait observés avec tant d'intérêt sur les petites îles de la côte américaine,

Des Galapagos, le Beagle fit directement voile pour Tabiti,et Darwin put juger par lui-même de l'exquise beauté des [les de Ja Polynésie, I se dirigea ensuite vers la Nouvelle-Zélande, la massedeterre la plus vrai: ment insulaire du monde entier, et, à cause de cela mème, dotée d'une faune et d'une flore excessivement pauvres en espèces. Dans les bois, notre observateur remarqua très peud'oiseaux,etil constataavecttonnement que cette île, aussi grande que la Grande-Bretagne, ne possédait pas un seul mammifère vivant indigène, sauf un rat solitaire d'origine douteuse. Il visita ensuite l'Australie et la Tasmanie avec leurs curieuses espèces de marsupiaux, les Iles Keeling, qui lui servirent de base pour sa fameuse étude sur les récifs de corail; puis le Beaglr, passant par l'ile Maurice, par Sainte-Hélène, par l’Ascension, Bahia, Pernambuco et les Acores, rentra lentement en Angleterre où il arriva le 2 octobre 1836. Quelle éducation idéale pour le futurreconstructeur de la science biologique, que ce voyage autour du monde! Il avait réuni tous les matéaiaux, connaissait les données de tous les problèmes à résoudre, et n'avait plus qu’à s'asseoir tranquillement dans son cabinet et à les résoudre. L'observation, la collection des faits lui fouruissaient la moitié de 11 matière de l’Origine des bshèces; la réflexion et Malthu: devaient lui fournir

l'autre moitié. Jamais une grande intelligence n'eut une meilleure chance ; jamais la chance ne fut au service d'une intelligence mieux préparée par la nature et l'hérédité pour en tirer parti. L'individu et les circonstances étaient en parfaite harmonie, et c’est ainsi, parune heureusecombinaison de circonstances, que le secret des âges fut enfin arraché à la nature par le naturaliste volontaire, laborieux et clairvoyant du Beagle.

Ce serait pourtant donner une fausse idée des pensées de Charles Darwin pendant ces cinq années de voyages, que d'appuyer exclusivement sur le côté biologique de ses nombreuses observations. Ethnologie, géologie, phénomènes maritimes, hauteur de la ligne des neiges, climat des îles Antarctiques, formation des icebergs, transport des blocs de pierre limés par les eaux, habitudes et mœurs engendrés par l’esclavage, toutes ces questions avaient également éveillé l'intérêt du jeune naturaliste. Nous ne trouvons jamais chez lui la trace d’un spécialisme étroit ; jamais nous ne nous sentons enfermés dans l'horizon restreint du simple chasseur de scarabées ou de papillous. Le biologue du Beagle avait pris pour son champ d'étude la science tout entière. L'esprit si vaste de Darwin n'était pourtant pas profondément analytique. La tâche d'étudier le côté psychologique

ANNÉES DE VOYAGES, 11 a métaphysique de l'évolution, était réservée à la grande intelligence organisatrice et systématisante d'Herbert Spencer, Mais dans le royaume du fait matériel et des conséquences, mêmes les plus éloignées, à tirer de ce fait, l'esprit de Darwin se sentait le maitre et parcourait sans rival le champ illimité de la nature. « Personne, » a dit Buckle avec un rare bonheur d'expression, « personne ne peut vraiment connaître une science en se confinant en elle seule, car alors on se prive des lumières de l'analogie. On pourra sans doute étudier les détails de son sujet; on pourra rendre des services en ajoutant quelques faits nouveaux, mais jamais on ne sera capable d'en élargir la philosophie. Car la philosophie de chaque science dépend de ses rapports avec d'autres sciences et doit donc être cherchée à leurs points de contact; on doit étudier les points où elles se touchent et ceux ou elles se confondent : cette philosophie n’est pas au centre de chaque science, elle est sur ses confins et ses limites. » Darwin a réalisé pleinement et instinctivement cette profonde vérité.

C'est à cause de l’universalité de son esprit, parce qu'il s’intéressait à tout, que Darwin est devenu le plus grand biologue de tous les temps, et qu'il a pu coordonner avec tant de succès les données indigestes de tant de sciences distinctes. Cette universa-

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lité d'esprit s'aflirmait chez lui dès l'époque de son voyage sur le Beagle, Ici c’est une troupe de Gauchos lançant le laso qui attiraitson attention; là c'étaitun parti de Fuégiens grelottants presque nus, avec leurs longs cheveux flottants au vent, et debout sur quelque promontoire couvert de neige de leurs côtes dénudées. À Maldonado il observe les curieuses cavités creusées dans le roc le plus dur par l'électricité; ailleurs, les bancs de galets qui se meuvent comme des torrents sur le sol raboteux des cavernes des iles Falkland. Il étudie en ce moment la géologie peu connue des Pampas de l'Amérique du Sud, puis il passe aux lagunes maintenant célèbres et aux récifs de l'archipel Keeling. Partout il voit dans le monde animé ou inanimé ce qui mérite d’être vu; il en tire des leçons fructueuses qui lui serviront plus tard dans le champ spécial d'étude où finira par se concentrer son énergie. Ce n'est réellement pas trop dire que d’aflirmer que c'est au voyage du Beagle que nous devons l'Origine des Espèces et la Descendance de l'Homme.

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