D? CHARLES DARWIN
vestiges énormes d'animaux disparus, précurseurs géologiques gigantesques, des paresseux et des tatous modernes dégénérés qui habitent encore aujourd'hui les mêmes plaines; la Terre de Feu avec son climat presque arctique etses habitants appartenant au type sauvage le plus dégradé; l'immense suite des Andes et des Cordillères, avec leur énergie volcanique, leurs bandes climatériques horizontales très rapprochées; les îles de la Mer du Sud, ce paradis du Pacifique, ce jardin des Hespérides réalisé, délices du voyageur amoureux de pittoresque comme du naturaliste; l'Australie, ce fragment qui survit d’un monde disparu, avec sa faune antique qui rappelle celle qui existait en Europe dans l’époque secondaire, il y a des millions d'années : tous ces pays, d’autres également nouveaux et instructifs, se déroulaient comme un immense panorama sous les yeux de Darwin et laissaient leurs images profondément imprimées dans les tablettes de sa mémoire fidèle. C'est là la vraie université où il étudia la nature et lut beaucoup pour passer ses examens de professeur. L'éducation de notre évolutioniste était terminée.
En lisant le Journal de son voyage que Darwin publia plus tard sous une forme plus développée, il est impossible de n'être pas frappé à chaque instant, de la manière dont son esprit inquisiteur, revient sans
ANNÉES DE VOYAGES. HE cesse aux éléments premiers de ces grands problèmes qu'il travailla depuis si heureusement à résoudre, Les idées darwinistes sont toutes là en germe; l’idée directrice de l'Origine des Espèces se joue à travers ces pages du journal sans jamais être abordée en face. Il semble que nous allons enfin la saisir; mais non, elle nous échappe; nous en avons bien l'esprit, l'essence, mais jamais la forme corporelle. Les questions de distribution géographique, de continuité géologique, d'influence climatérique, de modifications que peut subir l'instinct, de l'effet des conditions environnantes, absorbaient l'intérêt du jeune observateur à chaque pas, en quelque lieu qu'il abordût. Il ramassait inconsciemment notes et matériaux en abondance pour son grand ouvrage; il ébauchait déjà vaguement les nouvelles idées qui devaient ensuite révolutionner la pensée humaine.
Cinq ans, cela compte dans la vie de l’homme; pendant ces cinq années passées à errer sans cesse sur mer et sur terre, Charles Darwin accumula un nombre incalculable d'observations et d'idées qui devaient le conduire à résoudre les grands problèmes fondamentaux qui l’intéressaient déjà du reste vivement.
Le Beagle fit voile de l'Angleterre vers les îles du Cap Vert, et déjà, avant mème d’avoir touché terre
pour la première fois, le jeune naturaliste avait remarqué que la poussière impalpable qui tombait sur le pont ne renfermait pas moins de soixante-sept formes organiques distinctes, dont deux étaient des espèces particulières à l'Amérique du Sud. Dans cette poussière il trouva des parcelles de pierre si grosses qu'elles mesuraient « environ un millième de pouce carré; » après cela, disait le voyageur pénétrant, « on ne doit pas être surpris de la diffusion des spores bien plus petites et plus légères des cryptogames. » Érasme Darwin aurait-il noté ces faits minutieux et leurs conséquence? Probablement non. Ne pouvons-nous pas plutôt dans cette faculté d'observation, reconnaitre l'héritage des tendances minutieuses de Josué Wedgwood à tout considérer en détail, l'influence du courant scientifique de l'époque, et les traces des leçons du professeur Henslow ? Érasme Darwin nous apparaît comme un amateur brillant et ingénieux, son petit-fils Charles comme le produit final et achevé de l'instruction scientifique. Sur les Rochers de Saint-Paul, pics volcaniques s'élevant brusquement au milieu de l'Atlantique, Île naturaliste du Beagle remarqua avec intérèt que les oiseaux, les animaux qui se nourrissent d'ordures, les insectes parasites ou les araignées sont les premiers habitants des iles océaniques récemment for-
ANNÉES DE VOYAGES, DD) mées, Ce problème du peuplement des nouvelles terres, si intimement lié à celui de l'évolution de nouvelles espèces dut nécessairement frapper souvent son attention pendant ses cinq années de voyages ; dans certains cas, aux îles Galapagos surtout, la faune et la flore insulaires curieuses qu'il observait, composées qu'elles Ctaient d'épaves venues de rivages voisins, firent une impression profonde et durable sur son esprit, impression dont on retrouve facilement les traces dans l'ouvrage sur l'Origine des Espèces.
Dans les derniers jours de février 1839, le Beagle jeta l'ancre dans le port de Bahia, et le jeune Darwin vit pour la première fois cette végétation tropicale si luxuriante que les plantes s'étouffent les unes les autres. Nulle part ailleurs sur la terre, les conditions de la vie tropicale ne sont pius complètement réalisées que dans les profondeurs inextricables des forèts vierges du Brésil qui enserrent partout comme d'une palissade naturelle et impénétrable les défrichementsétroitsetlaborieusementacquisdel'homme. Les riches terrains d'alluvion de systèmes fluviaux considérables, l’engrais que représente un sol vierge, l'énergie d'un soleil presque équatorial, l'abondance des eaux, tout cela contribue à rendre la vie dans cette merveilleuse région, singulièrement puissante, variée et féconle, de sorte que la lutte pour l'exis-
tence y est peut-être plus visible pour l'œil même que dans toute autre partie de l'univers. « Se délecter », dit Darwin dans son journal avec cette simplicité naïve qui est le charme principal de son style si simple, « se délecter, c’est un terme bien faible pour rendre les sentiments d’un naturaliste qui parcourt pour la première fois une forêt brésilienne. L’'élégance des graminées, la nouveauté des plantes parasites, la beauté des fleurs, le vert luisant des feuillages, et par dessus tout l’exubérance de la végétation me remplissaient d’admiration. » En effet au milieu de ces troncs énormes arc-boutés, surmontés d'une voûte ininterrompue de feuillages et de branches entrelacées, festonnés de lianes et de lichens pendants, ou embellis par la croissance parasite des orchidées parfumées, l'esprit de Darwin devait trouver bien des sujets de réflexion, bien des occasions d'inférence et d'induction. Au point de vue du pittoresque seulement, un naturaliste jouit mille fois plus vivement qu'un voyageur ordinaire: car c’est une erreur inventée par les esprits étroits et vulgaires pour se flatter eux-mêmes, que de supposer qu'une science profonde et une connaissance claire des choses détruit ou altère la beauté dans les objets beaux; c'est comme si l'on voulait affirmer qu’un grand peintre est moins capable d'apprécier un lever de soleil qu’un
ANNÉES DE VOYAGES. 57 sot garçon ou qu'une fillette sentimentale. En fait, le naturaliste connait et admire dans chaque fleur ou chaque insecte des quantités de détails exquis, dont lui seul peut jouir avec le véritable artiste. Et l'esprit de Darwin éprouva toujours une joie profonde intellectuelle et esthétique à contempler la fécondité merveilleuse et la beauté de la nature. Mais surtout, il éprouvait cette jouissance architectonique que donne au grand organisateur la vue d'un produit bien organisé, ce plaisir particulier que sent seulement l'homme dont l'esprit est si large que les petits détails y viennent immédiatement prendre la place qu'ils doivent occuper comme éléments composants d'un grand tout harmonieux, plaisir sympathique semblable à celui que ressent un architecte entrant à Ely ou à Lincoln, un musicien écoutant les harmonies du Messie et de la Création. Le plan de la nature se déployait, visible et net, devant les yeux mêmes de Charles Darwin.
Après un séjour de dix-huit jours rempli de jouissances pour Darwin, le Beagle fit voile pour Rio-Janeiro, et là pendant trois mois, notre naturaliste put étudier à fond la faune et la flore de l'Amérique du Sud, Il s’occupa surtout de recueillir des insectes, et il est intéressant de constater comment, dès cette époque, son attention fut attirée par ces étranges
0 CHARLES DARWIN, moyens de séduction qu’employent les mâles pour charmer leurs compagnes; ses remarques à ce sujet devaient former plus tard la base de sa belle théorie de la sélection sexuelle si complètement développée dans la Descendance de l'Homme. Plusieurs fois, » ditil, « quand un couple {de papillons) se donnait la chasse il passait, dans sa course irrégulière, à quelques mètres de moi; et j'ai entendu distinctement un cliquetis semblable à celui que produirait une roue dentelée passant dans un ressort. » Il observa de même les habitudes des fourmis des tropiques, des insectes phosphorescents et du sphex, espèce de guêpe, qui bourre les cellules où sont renfermées ses larves, d'araignées à moitié mortes, de chenilles tordues, dont il à percé les parties vitales avec une habileté diabolique juste assez pour produire une sorte de paralysie générale sans pour cela détruire la vie, afin qu'elles puissent servir de nourriture aux larves grandissantes : de semblables faits devaient naturellement détruire la confiance primitive du jeune biologue dans les théories imparfaites, courantes, sur la bienfaisance universelle, et déterminer cette réaction sceptique contre les dogmes reçus, qui est le fondement, la préparation nécessaire à tout grand progrès philosophique.
En juillet, le Beagle partit pour Monte-Video, où
ANNÉES DE VOYAGES. 09 les importantes questions de climat et de végétation commencèrent à occuper le jeune Darwin. I n'y à presque pas d'arbres dans Uruguay; et ce curieux phénomène, dans ce pays de plaine, comparativement humide et sub-tropical, le frappa comme une anomalie remarquable dont on devaitétudier la cause probable. Il se rappela que l'Australie était encore plus aride et que cependant elle est couverte à l’intérieur de forêts entières composées d'une essence indigène originale, de l'arbre à gomme. Est-ce que l'Uruguay manquerait d'arbres appropriés à son climat ? Cependant les vraies causes de distribution géographique n'avaient pas clairement frappé l'esprit de Darwin, il est néanmoins bien remarquable de voir un jeune hommede vingt-trois ans s'occuper sérieusement des grands problèmes de causation dernière. C'est là qu'il vit pour la première fois ce curieux animal, le Tucu-Tuco, un vrai rongeur qui a les habitudes d’une taupe et est presque toujours aveugle. A propos de cette singulière créature, on trouve dans le journal un de ces passages qui anticipent sur le temps et qui vous font assister aux commencements de l'idée darwiniste de l’évolution. « Vu les habitudes souterraines du Tucu-Tuco ou Ctenomys, dit-il, la cécité quoique si commune ne peut pas être un mal sérieux; cependant il semble étrange qu'un animal
quelconque possède un organe si facilement et si fréquemment endommagé. La connaissance de ce fait aurait fait la joie de Lamarck quand il se livrait à des spéculations {qui se trouvent probablement plus vraies dans ce cas que dans bien d’autres traités par lui) sur la cécité graduellement acquise de l'Aspalax, un rongeur qui vit sous terre, et du Protée, un reptile qui vit dans les sombres cavernes remplies d’eau; chez ces deux animaux, les yeux sont à l'état presque rudimentaire et couverts d’une membrane et d’une peau tendineuse. Chez la taupe commune l'œil est extraordinairement petit, mais parfait, bien que plusieurs anatomistes doutent qu'il soit lié au véritable nerf optique; sa vision doit certainement être imparfaite, bien qu'utile à l'animal quand il quitte son terrier. Chez le Tucu-Tuco qui, je crois, ne revient jamais à la surface du sol, l'œil est plutôt plus grand, mais souvent ne voit pas, sans que cela paraisse incommoder l'animal; Lamarck n’aurait pas manqué de dire que le Tucu-Tuco était en train de devenir aussi aveugle que l'Aspalax et le Protée. » Ce passage est intéressant et parce qu'il montre que Darwin avait lu Lamarck, et parce qu'il fait entrevoir le chemin que prendra Darwin luimême.
Pendant les deux années qui suivirent son arrivée
ANNÉES DE VOYAGES, 61 à Moute-Video, le Beagle croisa le long de la côte Est de l'Amérique du Sud, et Darwin eut l'occasion peu ordinaire d'étudier pendant tout ce temps la géologie, la zoologie et la botanique des pays environnants. C'était là un champ d'étude bien instructif pour un jeune natutaliste. La curieuse ressemblance qu'il y a entre les gigantesques animaux fossiles couverts d’une armure et le tatou (armadille) actuel, entre le mégatherium et le paresseux, entre l'énorme fourmilier et ses descendants dégénérés, était pour celui qui la découvrait une cause excitante invitant à l'étude spéciale qui produisit à la fin l'Origine des Espèces. Dans l'introduction à son immortel ouvrage, Darwin écrivait, il y a quelque vingt-sept ans: « Quand j'étais à bord du navire le Beagle en qualité de naturaliste, je fus vivement frappé de certains fait relatifs à la distribution des êtres organisés qui habitent l’'Amérique du Sud, et des rapports géologiques qui existententre la faune actuelie et la faune disparue de ce continent, Ces faits, comme on le verra dans Îles chapitres subséquents de ce volume, semblent jeter quelque lumière sur l'origine des espèces — ce mystère des mystères — pour employer l'expression de l'un de nos plus grands philosophes. » Dans Le corps de l'ouvrage mème, il cite sans cesse les nombreuses observations faites par lui pendant cette période de
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rapide développement psychologique, observations sur l'absence de formations géologiques récentes le long des côtes, soulevées il y a peu de temps, de l'Amérique du Sud, observations sur l'étrange disparition du cheval dans la Plata, sur les affinités des races éteintes et des espèces récentes, sur l'influence de petites particularités individuelles sur la conservation de la vie dans certaines circonstances ; observations sur l'influence des insectes et des chauvessouris pour limiter l'existence des grands mammifères naturalisés dans certaines parties du Brésil et de la République Argentine. C'était le moment de collectionner un grand nombre de faits afin de faire plus tard de brillantes généralisations; Darwin accumulait lentement dans les cases innombrables de sa mémoire, des matériaux pour l'Origine des Espèces. Parmi les faits si industrieusement amassés par Darwin pendant les deux années qu'il passa sur la côte de l'Amérique du Sud, il y a des traits curieux sur Je molothrus semblable au coucou, sur le hibou des Pampas, et sur l’autruche américaine. Quelques passages pris çà et là dans le Journal d'un Naturaliste trouveront leur place ici, et montreront mieux que des descriptions faites de seconde main le lent processus de l'Origine des Espèces. À propos du toxodon, cet étrange mammifère disparu de l'Amérique du
Sud, le jeune naturaliste remarque que, bien que cet animal égalât en volume l'éléphant ou le mégathère, la structure de ses dents montrait qu'il se rapprochait des ruminants, pendant que d’autres détails le classaient parmi les pachydermes et que la conformation de ses oreilles et de ses narines le rapprochait du manati et du dugong. « Voilà, » dit-il, « comment des espèces différentes aujourd'hui si nettement distinctes, se touchaient l’une l’autre dans le toxodon.» Nous savons aujourd'hui que l'on retrouve réunies dans des êtres organisés anciens, les particularités qui se sont développées séparément dans les différentes espèces qui en sont les derniers descendants.
Une remarque prophétique sur un groupe singulier d'oiseaux de l'Amérique du Sud, serattache davantage encore aux débuts de l’évolutionisme : « Cette petite famille est une de celles qui, ayant des rapports nombreux avec plusieurs familles sont si difficiles à classer pour le naturaliste, mais qui peuvent contribuer à lui révéler le plan général, commun aux âges passés et présents, et d'après lequel ont été créés les êtres organisés. » Sur l’agouti, cet ami du désert, Darwin note qu’on ne le trouve plus aujourd'hui aussi au Sud que Port Saint-Julien, bien que Wood en 1670 l'y ait vu très abondant; et il ajoute : « Quelle cause peut avoir, dans un pays vaste, inhabité et ra-