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LA PÉRIODE D'INCUBATION. 19 obtint donc la collaboration de plusieurs des spécialistes les plus compétents de l'Angleterre deson temps; il apprit à connaitre ses propres collections à la lueur de l’enseignement technique le plus minutieux. Quant au journal il fut publié en 1839 par le Capitaine Fitzroy avec un récit général de l'expédition; mais ilen fut plus tard séparé et parut isolément sous le titre de : Voyage d'un Naturaliste autour du Monde.
Pendant que Darwin s'occupait ainsi à ranger et à classer les animaux et les plantes qu'il avait rapportés chez lui, le germe de ses idées sur l'origine des espèces dont nous avons déjà trouvé les traces dans le récit du voyage, prenait une vie nouvelle et plus active. Quant il réfléchissait à loisir sur les résultats donnés par ses observations accumulées, il commençait à travailler le grand problème avec la résolution nette et consciente de le résoudre, « À mon retour en Angleterre, en 1837,» dit-il, «il me sembla qu'on pouvait peut-être éclaircir cette question en accumulant patiemment toutes sortes de faits qui peut-être n'avaient aucun rapport avec elle, et en réfléchissant longuement. Après cinq années de travail je me permis de faire des spéculations sur le sujet du problème et je pris quelques notes très courtes; je les augmentai en 1844 et j'entirai des conclusions qui me parurent probables; depuis ce moment jusqu'à au-
jourd'hui (1859), j'ai assidûment poursuivi le même objet. J'espère qu'on m'excusera d'entrer dans ces détails personnels que je ne donne que pour prouver que la solution à laquelle je suis arrivé n’est pas hâtive. » Darwin avait cinquante ans lorsqu'il écrivait cela. Ces paroles sont importantes et dignes d'attention. îlles nous révèlent le véritable secret du succès de la théorie de Darwin auprès de ses contemporains. Pour les esprits scientifiques, positifs, les hypothèses etles spéculations des Lamarck et des Erasme Darwin, quelquebrillantes qu’elles puissent être, n’ont aucune autorité. Des hommes de génie comme Goethe et Uken peuvent bien saisir avidement une théorie qu'ils pressentent féconde en résultats; leurs intelligences sont préparées par la nature à la recevoir et à se l'assimiler; mais les simples chasseurs de papillons ou de plantes, dont, après tout, dépend que telle théorie soit pratiquement acceptée ou rejetée, ne sont convaincus que par une longue et patiente accumulation de faits, par des exemples et des répétitions sans nombre, par l'exploration du champ entier de la nature dans ses mille petits détails. On ne peut les entrainer qu'en battant souvent le sentier devant eux. Partout ils s'imaginent apercevoir la possibilité d'une objection; il faut donc l'écarter soigneusement d'avance et semer le chemin d'arguments pouvant
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répondre à tout, comme on borde les côtés d’un chemin d'une haie de branchages et d’épines, pour forcer un àne rétif à v passer. Si Charles Darwin s'était emparé de l’idée fondamentale de la sélection naturelle et s'était contenté de la publier comme l’a fait Wallace, sous forme d’un splendide apercu, il n'aurait jamais révolutionné le monde des biologues. Une fois la grande découverte promulguée, il était facile de gagner l’assentiment des philosophes comme Herbert Spencer, assez aisé même d'obtenir l'adhésion d’esprits non dirigés vers la biologie, mais aussi cultivés que ceux de Leslie Stephen et de John Morley; une démonstration moins irrésistible même que celle de l'Origine des Espèces, aurait probablement suffi pour les convaincre. Mais pour obtenir l’assentiment de la masse des savants, des «aides-maçons de la science » comme les appelle le professeur Huxlev, il était nécessaire de présenter une quantité imposante de faits étroitement enchainés, d'assurer chaque poste à l’arrière-garde avant de faire un seul pas en avant; et de présenter à chaque antagoniste les arguments sous la forme exacte familière à chacun. C'est en suivant cette tactique philosophique, prudente et sûre, que Charles Darwin gagna la bataille, La, où d'autres étaient pressants, il fut irrésistible. [l aborda ses adversaires sur leur propre terrain et les mit facilement hors de com-
bat, avec leurs propres armes. Bien plus, il les entraina, déserteurs de leur propre cause, dans son camp et transforma des ennemis soupçonneux et incrédules en chauds partisans de l'évolution.
De plus, heureusement pour le monde, l'esprit de Darwin était essentiellement inductif. Si un grand esprit déductif et spéculatif comme Herbert Spencer, avait découvert la même théorie de la survivancedes plus forts, il l'aurait communiquée à quelques disciples qui l’auraient comprise et acceptée, sur le terrain de l'a priori seulement, et l’auraient ensuite graduellement répandue autour d'eux ; mais jamais il n'aurait touché l'intelligence lente et prudente des masses. Le commun des hommes n’a pas l'esprit déductif, il lui faut des exemples répétés pour comprendre nettement les choses. L'intelligence anglaise en particulier se montre en général incapable d’apprécier la certitude logique supérieure de la méthode déductive. Jamais un Anglais ne croira que le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés, s’ilne s’est pas rendu compte de la chose en mesurant des morceaux de papiers rectangulaires. Il est donc heureux que la tâche de retrouver la marche de l’évolution des êtres organisés, soit échue à un esprit induciif supérieur très cultivé. Darwin avait à se convaince lui-même avant de convaincre le
LA PÉRIODE D'INCUBATION. 19 monde. Ilsemità l’œuvre avec une patience extrème, décidé qu'il était d'être complet. Personne n'a jamais possédé plus que lui la faculté innée de prendre de la peine, Pendant cinq ans, comme simple travail préliminaire, il accumule une immense quantité de faits variés et alors pour la première fois, « il se permet de réfléchir, » Cela nous porte à l'année 182; Darwin, à titre d'essai, confie au papier les premières notes de l'Origine des Espèces. La première édition de l'ouvrage parait en 1859. De même Newton garda bien des années en germe, sa grande idée de la gravitation, jusqu’à ce que des mesures mieux calculées de la masse et de la distance de la lune, lui aient donné des moyens de vérification le satisfaisant.
Il est encore une circonstance importante à remarquer, dans la genèse de la théorie darwiniste, c'est le moment exact qu'occupe Darwin dans l’histoire de la science. Une ou deux générations avant, du temps d'Érasme Darwin par exemple, on n'était pas encore arrivé en biologie à une vraie classification des ant maux et des plantes. La classification de Linné, alors universellement acceptée, était entièrement ar: tificielle dans ses traits principaux; elle rangeait les espèces sans tenir compte de leurs ressemblances fondamentales de structure et d'organisation. Mais le système de Jussieu et de Candolle en rangeant Îles
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plantes dans des groupes vraiment proches parents, rendit possible de prouver qu'il y avait dans le règne végétal un ordre d’afliliation; de mème pour le règne animal, grâce aux travaux de reconstruction de Cuvier, La reconnaissance d'une parenté entre les difiérents membres d’une même famille, précédait naturellement la théorie généalogique de la vie dans sa totalité.
Bien que nous ayons à nous occuper de Charles Darwin penseur et écrivain, et non de Charles Darwin époux et père, nous devons pourtant dire quelques mots de sa vie privée, avant d'étudier la lente et prudente préparation de son grand ouvrage, l'Origine des Espèces. Darwin revint chez lui après son voyage sur le Beagle, en 1856. Peu après, il fut élu membre de la Société Royale, sans doute par l'influence de son ami Lyell qui était grand admirateur de ses recherches géologiques sur les Pampas et les Cordillères. Sur les conseils de Lyell, il résolut de ne point chercher d'emploi officiel et de vouer le reste de sa vie à la science. En 1838, à l'âge de vingt-neuf ans, il lut devant la Société Géologique son mémoire sur l’Influence des phénomènes volcaniques sur l'élévation des chaînes de montagnes, où, dit Lyell dans une lettre privée, « il opposait à de La Bêche, à Phillips et aux autres vétérans de la