‹ Charles Darwin [microforme]Chapitre 15 sur 29 · LA PÉRIODE D'INCUBATION., S · texte numérisé non relu

LA PÉRIODE D'INCUBATION., S

science tous les arguments que lui fournissaient les tremblements de terre et les éruptions volcaniques des Andes. » Peu après, l'audacieux jeune homme était nommé secrétaire de la Société Géologique, poste qu'il remplissait quand le voyage du Beagle fut publié pour la première fois, en 1839.

Au commencement de cette même année, Darwin épousa un membre de la famille à laquelle il devait déjà une partie de ses remarquables facultés, sa cousine Miss Emma Wedgwood, fille de Josué Wedgwood de Maer Hall; après trois ans de séjour à Londres, le jeune ménage vint se fixer à Down-House, près d'Orpington, dans le comté de Kent; c’est là que Darwin passa le reste de sa vie, au milieu de ses collections, de ses pigeons, de son jardin, de sa basse-cour, de ses enfants grandissant tranquillement autour de lui, et du monde pensant de Londres, dont il n'était séparé que par un court voyage. Sa fortune personnelle lui permettait de mener la vie agréable du gentleman campagnard anglais, et de se dévouer pour toujours aux recherches scientifiques. Malheureusement sa mauvaise santé porta atteinte à ses facultés de travail; grâce à an bon régime et à de la patience, il put continuer son œuvre; mais ses Journées étaient rigoureusement partagées entre le travail et le repos, utilisées et économistes

autant qu'il est possible, Couché tôt, levé de bonne heure, se promenant seul dans les sentiers entre les haies, ou montant son cob noir favori, le grand naturaliste passa quarante heureuses et utiles années à Down, où tout le monde le connaissait et l'aimait, Singulièrement simple et grand de cœur, Charles Darwin ne connut jamais réellement sa propre grandeur. Cette charmante modestie, cette ignorance de sa valeur réelle augmentaient cette valeur mème. Ses qualités morales n'étaient vraiment pas moins admirables que ses facultés intellectuelles. À cette candeur délicieuse, à cette simplicité parfaite que chacun peut constater dans ses ouvrages, il joignait dans la vie privée une bonté, une largeur de sympathie, une générosité prompte qui le faisaient chérir de ses amis comme il était admiré et respecté de toute l'Europe. Ses serviteurs une fois sous son toit y restaient pour la plupart le reste de leur vie. Pendant les premières années de son séjour à Down, sa maison tranquille était sans cesse visitée par des hommes comme Lyell, Huxley, Hooker, Lubbock et Wollaston. Plus tard, elle fut La Mecque de tous les pélerinages scientifiques et philosophiques; tout ce que notre âge a produit de plus grand a cherché l'honneur de s'y asseoir en face du maître immortel. Mais jusqu'à la fin jamais Darwin

LA lÉRIODE D'INCUBATION, S3 n'a semblé se douter qu'il était quelque chose de plus qu'un savant ordinaire au milieu de ses pairs naturels,

C'est peu de temps après son arrivée à Down que Darwin commença une expérience de longue durée qui nous renseigne sur sa méthode si consciencieuse et si patiente, Il avait lu deux ans auparavant devant la Société Géologique un mémoire sur la Formation de la terre végétale qu'il devait développer plus de trente ans plus tard dans son fameux traité sur l’Action des vers de terre, Son oncle et beau-père, Josué Wedgwood lui avait suggéré l'idée que l’affaissement apparent des pierres à la surface pouvait bien être dû aux déjections des vers de terre. Aussitôt qu’il eut une terre à lui, il commença, en 1842, à répandre de la craie broyée sur un champ de Down, et vingt-neuf ans après, en 1871, il y fit creuser une tranchée, afin de se rendre compte des résultats. Quel autre naturaliste aurait jamais attendu si paliemment et si longtemps la fin d'une simple expérience? Est-il étonnant, après cela, que cet homme réussit à soulever des montagnes, non par la foi, mais par sa force logique?

Malheureusement nous ne savons pas à quelle date exacte Darwin lut Malthus pour la première fois, Mais nous savons que la lecture de ce livre re-

marquable provoqua une crise dans son développement mental, par ce qu’il dit lui-même dans une lettre à Hæckel, préface à l'Histoire de la Création, du brillant évolutioniste allemand. « [1 me semble probable, » dit Darwin parlant de son premier développement, «que les espèces alliées descendent d'un ancêtre commun. Mais, pendant bien des années, je n'ai pu comprendre comment chaque forme pouvait avoir été modifiée de manière à s'adapter admirablement à sa place dans la nature. J'ai donc commencé par étudier les animaux domestiques et les plantes cultivées, et, au bout de peu de temps, je me suis aperçu que la sélection et l'éducation, pouvoir que l’homme a entre les mains, sont parmi Îles moyens les plus puissants de produire de nouvelles races. À vant étudié les mœurs des animaux et leurs relations avec les circonstances environnantes, j'ai pu formuler la loi de la lutte pour l'existence à laquelle sont soumis tous les êtres organisés; de même mes observations géologiques m'ont permis d'apprécier jusqu’à un certain point la durée des périodes géologiques passées. C’est l'esprit ainsi préparé que j'ai eu la bonne fortune de lire l'Essai sur la Population, de Malthus; immédiatement, l’idée de la sélection naturelle par la lutte pour l'existence, s’est présentée à mon esprit. Ce que j'ai

LA PÉRIODE D'INCUBATION, 8) été le plus long à comprendre, c’est la cause de la tendance qu'ont les descendants d'un même ancêtre à diverger les uns des autres en caractère. »

Il est réellement impossible d’exagérer l’importance de Malthus dans son rôle de maître d'école conduisant les hommes à Darwin, et amenant Darwin lui-même à la vérité. Sans l’Essai sur le principe de la Population, nous n’aurions peut-être pas l'Origine des Espèces ou la Descendance de l'Homme.

Darwin, en même temps qu'il amassait les matériaux pour son grand ouvrage, ne négligeait pas d’autres branches de la science et publiait son mémoire sur les Récifs de Corail, dans lequel il prouve, en s'appuyant principalement sur ses propres observations faites sur l'archipel Keeling, que les atolls ont pour origine l’affaissement du sol sur lequel ils reposent maintenant, et qu'ils ont grandi peu à peu, prenant ainsi la place des espaces qui s'affaissaient. € Il n’a jamais été donné un plus bel exemple de méthode scientifique, » a dit quarante ans après le professeur Geïkie, « et si Darwin n'avait rien écrit d'autre, ce traité seul l’aurait placé à la tête des investigateurs de la nature. » Mais à notre point de vue psychologique et historique, ce traité marque une époque dans le développement de l'influence de Darwin, dans l'extension du mouvement évolutio-

niste par conséquent; il est important pour nous, parce que chef-d'œuvre d'une méthode inductive complète et parfaite, il valut à son auteur la réputation bien méritée d'être un investigateur scientifique sérieux et profond. Cette réputation augmenta encore à la suite de la publication de la monographie de la famille des Cirripèdes (1851), et lui fut d'une grande aide dans la bataille qui devait se livrer à propos de l’Origine des Espèces. Il est toujours bon et utile d'être traité d'esprit sérieux; c’est un éperon puissant et un bouclier pour un homme fort que d'être approuvé par la classe des Philistins à l'intelligence lente et prudente; mais en Angleterre, et dans l'Angleterre savante surtout, cet éperon et ce bouclier sont absolument indispensables à celui qui veut accomplir quelque grande révolution. Le sérieux est pour le monde de la science ce qu'est l'honorabilité dans le monde des affaires, le sine qua non pour obtenir même une audience des personnes influentes.

Lire l'ouvrage sur les Récifs de Corail, c’est véritablement prendre une leçon sur la valeur de la méthode inductive appliquée, portée à sa plus grande perfection. Chaque fait est dûment classé; chaque conclusion est déduite, de la manière la plus vraie et la plus légitime, d'observations soigneusement faites

LA PÉRIODE D'INGUBATION, 87 et d'expériences vérifiées. Petit à petit Darwin prouve admirablement que par une submersion graduelle les récifs frangeants sont devenus des récifs-barrières, et ceux-ci des atolls ou îiles-lagunes; et incidemment il jette une vive lumière sur les lents mouvements séculaires d'affaissement et d'exhaussement de la croûte terrestre. Mais la valeur du livre au point de vue géologique, quelque grande qu'elle soit, n’est rien en comparaison de sa valeur au point de vue logique, inductif, Darwin sut dès lors, par expérience, comment se servir de ses puissantes facultés.

Pendant ce temps, le milieu ambiant avait changé graduellement. En 1832, un an après le départ du jeune Darwin pour son long voyage, Lvell publia la première édition de ses Principes de Géologie, où il formule une fois pour toutes la théorie uniformiste de cette branche de la science. En 1836, Rafinesque, dans sa Nouvelle Flore de l'Amérique du Nord, avait accepté jusqu'à un certain point l’idée que « toutes les espèces peuvent avoir été d'abord des variétés, et que beaucoup de variétés deviennent graduellement des espèces en s’appropriant des caractères particuliers constants. » Haldeman à Boston et Grant à University College à Londres professaient du haut de leurs chaires la même doctrine nouvelle et révolu-

tionnaire. Enfin, en 184%, Robert Chambers publia anonymement ses fameux Vestiges de la Création si controversés, et qui portaient la question de l’évolution versus la création, du sénat des savants, devant un public plus général, qui fut aussitôt pris de la fièvre des recherches à propos de la question mystérieuse de l’origine des espèces. Chambers luimême était plutôt un homme à connaissances et à vues philosophiques générales qu’un esprit remarquable par la précision scientifique et la profondeur. Son œuvre, dans sa forme originale, prouvait qu'il était relativement peu familier avec les sciences si intimement liées à son sujet : zoologie, botanique, géologie; et, suivant l'opinion de Darwin, « qu’il manquait de prudence scientifique. » Mais le style pittoresque de l'ouvrage, la nouveauté piquante des Opinions émises, lui procurèrent une popularité extraordinaire pour une œuvre si philosophique. En neuf ans, il eut dix éditions, et resta jusqu'à l’apparition de l'Origine des Espèces le principal représentant du principe encore combattu de l'évolution.

On peut définir succinctement les Vestiges de la Création: du Lamarck délayé, l'élément délayant étant dû à l'intrusion peu nécessaire d’un principe métaphysique et théologiquedans l'univers physique. Chambers lui-même dans la dernière édition (faite

LA PÉRIODE D'INCURATION. 89 avant que l'ouvrage ait été définitivement tué par le darwinisme) donne brièvement ainsi la formule : « Les différentes séries d'êtres animés depuis les plus simples et les plus anciens jusqu'aux plus perfectionnés et aux plus récents, sont, sous la providence de Dieu, les résultats : premièrement d'une impulsion communiquée aux formes de la vie, les faisant avancer dans un temps défini, par voie de génération ordinaire, et à travers les différents degrés d’organisation, et les faisant aboutir aux dicotyledonées les plus élevées et aux vertébrés; ces degrés sont peu nombreux et marqués généralement par des intervalles de caractère organique, ce qui fait qu'il est pratiquement si difficile d'apprécier les affinités ; deuxièmement d'une autre impulsion liée aux forces vitales et tendant, dans la suite des générations, à modifier les structures organiques en les appropriant aux circonstances extérieures, nourriture, nature des lieux, influences météoriques., » Ces deux supposées « impulsions » semblent bien miraculeuses dans leur essence. Elles ne nous aident pas du tout à nous faire une idée nette et contrôlable de la force naturelle qui différencie les espèces les unes des autres, Une impulsion primordiale surnaturelle communiquée au premier germe vivant par la volonté du Créateur, et agissant ensuite d’une façon

continue il est vrai mais n’en étant pas moins miraculeuse pour cela, voilà l'origine des espèces. A plusieurs créations Chambers substitue un seul et long nisus créateur : où Darwin voyait la sélection naturelle, son prédécesseur Ecossais voyait un deus ex machiné aidant le développement organique par une intervention constante mais cachée. Il supposait l'évolution déterminée par quelque disposition intrinsèque et implantée par une cause extérieure. En résumé la théorie de Chambers c’est celle de Lamarck mêlée de théologie et gûtée par ce moyen.

Le livre eut néanmoins un succès prodigieux et sans précédent. Le nom de l'auteur cherché par tout le monde ne fut pas révélé; les suppositions les plus ridicules furent mises en circulation. Quelques personnes attribuaient l'ouvrage à Tackeray, d’autres au prince Albert, d’autres à Lyell ou à sir John Herschel, et à Darwin lui-même. Les obscurantistes trouvaient le livre pervers, les gens «intelligents » le trouvaient avancé. En fait il n'était ni l’un ni l'autre. Ii n’était qu'une pâle transcription de la théorie téléologique de Lamarek. Cependant il agit heureusement au moment où il parut. Le grand public fut amené par sa vogue éphémère à s'intéresser à une question qu'il n'avait jamais même cflleurée auparavant; les biologues sérieux et dont les ten-

LA PÉRIODE D'INCUBATION, 91 dances étaient évolutionistes, n’en furent pas moins froissés de voir la théorie de l’évolution présentée sous une forme populaire pour la première fois à l'Angleterre d'une façon si incomplète et si peu scientifique. Parmi les philosophes, Herbert Spencer trouvait que cette manière «d'attribuer l'évolution organique à une aptitude naturelle aux organismes ou miraculeusement imposée » était « une de ces explications qui n’expliquent rien, et révèle un fonds d’ignorance enveloppé d'un semblant de science. La cause assignée », ajoute-t-il, « n’est pas une vraie cause, elle ne peut être assimilée à des causes connues, on ne peut prouver qu'elle produise quelque part ailleurs des effets analogues. C'est une cause qu'on ne peut représenter dans la pensée, c'est une de ces conceptions symboliques illégitimes, qui ne peut, par aucun procédé mental, devenir une conception réelle. » Parmi les savants Darwin déplorait l'inexactitude et le manque de connaissances techniques sérieuses dont faisait preuve partout l'auteur anonyme. Ces défauts ouvraient la porte aux critiques. Il ne peut pas arriver de plus réel malheur à une grande vérité que de tomber entre des mains impuissantes à la bien défendre. Néanmoins, longtemps après, le grand naturaliste appréciant généreusement dans l'Origine des Espèces,

les Vestiges de la Crértion écrivit: « À mon avis ce livre a rendu service en appelant l'attention sur le sujet, en combattant les préjugés et en préparant les esprits à l'adoption d'idées analogues. »

Darwin cependant était silencieux. Une théorie sans consistance, peu philosophique de l’évolution était maitresse du terrain et avait la prétention de représenter la nouvelle et vigoureuse croyance biologique, pendant que lui seul devait plus tard avoir droit aux honneurs de la situation. Il était déjà maître des arguments qui devaient détruire les obstacles s’opposant aux progrès de l’évolution, et cependant il attendait. Il pouvait se permettre d’attendre. Il amassait, collectionnait, cherchait, lisait chaque ouvrage systématique nouveau, chaque récit de voyage, chaque mémoire scientifique, chaque récit de chasse, d'exploration, de découverte et extrayait de cette masse indigeste de faits tout ce qui avait de la valeur, tout ce qui pouvait grossir la série de notes et contribuer à la composition de l’Origine des Espèces. Il voulait avant tout ne rien laisser d’incertain derrière lui, ranger tous les faits en un ordre de bataille irrésistible, et ne jamais compter sur un succès public avant d’avoir fortifié ses derrières contre toutes les attaques possibles de l'ennemi attentif. Peu d'hommes auraient eu la force d’esprit

LA PÉRIODE D'INCUBATION. 93 nécessaire pour résister à la tentation de publier quelque chose, à la suite du succès extraordinaire obtenu par les Vestiges de la Création, par ce faible exposé de la doctrine de l’évolution : Darwin y rérista et fit sagement.

Nous pouvons cependant assurer que c’est l’apparition et le succès du livre de Chambers qui engagèrent Darwin en 1844 à tirer de ses courtes notes «un ensemble de conclusions lui paraissant probables. » Il montra cette esquisse au Dr Hooker (aujourd’hui Sir Joseph) pour s'assurer sans doute la priorité sur les compétiteurs futurs possibles. L’esprit ainsi soulagé, il continua à chserver, à lire, à dévorer les mémoires des sociétés savantes, à réunir des exemples, avec une persévérance infatigable et pendant quinze ans. Qu'on mesure mentalement ce que c'est que quinze ans de la vie d’un homme, et si l’on sent combien cela paraît long, on comprendra avec un peu plus de précision, mais un peu plus seulement, quelle patience, quel désintéressement, il fallut à Darwin pour vouer ainsi une partie de sa vie à la recherche des vérités dernières de la science de la nature.

Quelle était cette esquisse qu’il confiait ainsi au papier en 1844 et soumettait au jugement de son

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