LA PÉRIODE D'INCUBATION
Pendant que Darwin continuait son grand travail d'accumulation de faits et d'exemples, l'opinion publique préparait les voies devant lui. On avait acheté et lu les dix éditions des Vestiges de la Création. On digérait lentement les Principes de Géologie de Lyell qui détruisaient adroitement les vieilles théories de ceux qui voient dans l'histoire générale du monde une série de destructions radicales suivies de créations nouvelles, et établissaient victorieusement la doctrine qui fait sortir graduellement et insensiblement le présent du passé. On s'accoutumait à entendre aflirmer comme par Isidore Geoffroy Saint- Hilaire en 1850, queles caractères spécifiques peuvent être modifiés si les conditions ambiantes viennent à changer, et que les modifications ainsi produites peuvent souvent être de valeur générique, peuvent être si grandes que nous sommes autorisés à considérer les êtres qui présentent ces différences acquises, non seulement comme appartenant à une espèce distincte, mais même à un genre distinct ou supérieur. En 1852, Herbert Spencer publia dans le Leader un remarquable essai où il comparaît, en déployanttoute la force et le mordant de son esprit, les théories de la création et de l'évolution à propos du développement des êtres organisés; en 1855, le même philosophe donnait pour la première fois ses Principes de
Psychologie dans lesquels il partait du principe du développement graduel pour étudier les phénomènes de l'esprit. Le philosophe de l'évolution y expliquait l'origine de toutes les aptitudes et facultés mentales par le lent développement des plus simples éléments subjectifs. Les Principes de Psychologie sont antérieurs de cinq ans à l'Origine des Espèces ; le premier volume d'Essais de Spencer parut un an avant l'ouvrage de Darwin. L’essai de Baden-Powel sur la Philosophie de la Création (très controversé et condamné dans les cercles ecclésiastiques), les théories quelque peu contradictoires du professeur Owen sur la nature des types et des idées archétypes, aidèrent encore à maintenir l'intérêt éveillé sur le problème des origines jusqu’au moment où Darwin en donna sa grande solution.
IL est intéressant, pendant ces années intermédiaires, de constater de temps en temps quel effet l'activité de Darwin produisait sur les savants, ses contemporains. En 1854, par exemple, sir Charles Lyell note, après une soirée passée chez Darwin, l'étonnement qu’il éprouva lorsque sir Joseph Hocker lui parla de cette étrange orchidée, le catasetum, qui porte trois espèces de fleurs absolument distinctes sur le même pied : « Cette plante figurera, » dit-il, « dans le livre de Ch, Darwin sur les espèces avec d'autres