CHAPITRE VI
L'Origine des Espèces.
Voici quel fut cet incident.
En 1848, Alfred Russel Wallace, un jeune biologue, explora en compagnie de Bates (l’auteur du Naturaliste sur l'Amazone) la vallée de l’'Amazone pour y collectionner des oiseaux et des papillons, et étudier la vie des tropiques dans cette riche région de l'Amérique du Sud. Comme tous les zoologistes distingués de leur temps, les deux jcunes explorateurs s’intéressaient viveineni aux graves questions d’origine, de métamnrphose, de dis: ribution géographique, et dans les lettres qu’ils échangèrent avant leur voyage, ils s'avouaient que l'objet de leurs recherches était la solution de la grande énigme biologique de la création ou de l’évolution, Ils partaient pleins d’espé-
L'ORIGINE DES ESPÈCES, 101 rances, légers d'argent, sur un vieux vaisseau servant à la traite des esclaves et presque incapable de tenir la mer; ils discutèrent souvent ces intéressants problèmes de la vie et de la nature dans la mer des Sargasses et parmi les palmiers et les lianes des forêts du Brésil, L'air que respiraient les deux jeunes naturalistes était chargé d'effluves évolutionistes. Les animaux copistes de cette zone équatoriale attirèrent leur attention; ils découvrirent dans les veines et les taches qui diversifient les frèles membranes des ailes des insectes, les hiéroglyphes de la nature écrites pour ainsi dire afin qu'ils y déchiffrent l'histoire de la lente modification des espèces. En 1852, en même temps qu'Herbert Spencer en Angleterre publiait son essai sur l’AHypothèse de l'Évolution, et Naudin en France son remarquable travail sur l'Origine des Espèces, Wa'lace revint en Europe et donna son intéressant Voyage sur l'Amazone et le Rio Negro. Deux ans après, l'infatigable voyageur commençait une seconde exploration des contrées tropicales, et pendant huit ans parcourait les iles les plus inconnues de l'archipel Malais, récoltant la masse énorme de menus faits qu'on retrouve prodiguée dans : La Nature tropicale et la Distribution géographique des animaux.
Wallace était encore à Amboyna lorsqu'il envoya
en 858 un remarquable mémoire à Darwin en lui
102 CHARLES DARVWIN,
demandant de le transmettre à sir Charles Lyell pour le présenter à la Linnean Society. Darwin lut le travail du naturaliste, son confrère, et y trouva, à sa grande surprise, sa propre théorie de la sélection naturelle, non pas développée dans tous ses détails comme il la préparait lui-même, mais complète cependant dans son essence; un homme jaloux aurait mis des obstacles à la publication du travail; mais Darwin et Wallace étaient supérieurs aux petitesses de la jalousie. Darwin envoya immédiatement le mémoire de son jeune rival à sir Charles Lyell, qui le présenta aussitôt à la Linnean Society.
Mais sir Charles Lyell et sir Joseph Hooker, qui connaissaient tous deux le travail entrepris par Darwin, trouvèrent convenable qu’il en publiât quelques extraits dans le Journal de la Linnean Society, à côté du mémoire de Wallace. Darwin choisit donc pour cela quelques passages essentiels de ses notes volumineuses et recueillies depuis si longtemps; les deux mémoires furent lus ensemble devant la Société le 1°* juillet 1858. De cette double communication date la naissance de la doctrine moderne de l’évolution. Le fait d’avoir accepté eu toute sincérité la position qui leur revenait, est à l'honneur des deux naturalistes. Le plus âgé ne songea pas un instant à faire valoir contre le plus jeune ses.droits de priorité; le
plus jeune avec une générosité et une courtoisie rares renonça en faveur de son aîné à réclamer la part d'honneur qui lui revenait à propos de la grande découverte. [l n'y eut jamais d'échangé entre eux que des paroles d’admiration fraternelle et d'estime cordiale.
L'idée de la sélection naturelle, comme toutes les idées vraies et fécondes, avait plus d’une fois traversé l'esprit de plus d’un investigateur indépendant. Déjà en 1813, le D' Wells, l’auteur célèbre de la théorie de la rosée, appliquait la théorie de la sélection naturelle à la production des races humaines.
« Parmi les variétés accidentelles de l’homme qui ont pu surgir chez les quelques habitants disséminés dans les régions centrales de l’Afrique », écrivait-il, « quelques-unes étaient sans doute plus aptes que les autres à supporter les maladies du pays, Cette race a dû en conséquence se multiplier pendant que les autres dépérissaient, non seulement parce qu’elles ne pouvaient résister aux maladies, mais aussi parce qu'il leur était impossible de lutter contre leurs vigoureux voisins... La même disposition à former des variétés existant toujours, il a dû surgir dans le cours des temps, des races de plus en plus noires; et la race la plus noire étant celle qui s’adaptait le mieux au climat, elle a dû devenir la race prédominante, sinon
104 CHARLES DARV'IN,
la seule dans le pays. » Nous avons ici non seulement l’idée radicale de la sélection naturelle, mais encore l’idée subordonnée de son effet sur ce que Darwin appelle les « variations spontanées. » Ce qui manque dans l'essai de Wells, c'est l'application de la loi timidement décrite, à des faits de biologie générale : Wells ne voyait qu'un exemple particulier là où Darwin et Wallace voient nettement un principe universel. En 1831, M. Patrick Matthew, dans le singulier appendice à son livre intitulé Naval Timber, énonça exactement la même idée, appliquée cette fois à toute la nature, et sous une forme presque identique à celle employée par Darwin. « Comme la nature, dans les manifestations variées de la vie, a la faculté de produire plus qu'iln’estnécessaire pour combler les vides faits par le teinps, les individus qui ne possèdent pas la force, la hardiesse ou l’adresse nécessaires, disparaissent prématurément sans s'être reproduits, — soit qu'ils soient devenus la proie de leurs ennemis naturels, soit que la maladie les ait frappés, soit qu'ils aient manqué de nourriture, — pour faire place à des individus plus parfaits de lamême espèce,ayant mieux su s'assurer les moyens d'existence... La tendance qu'ont les êtres organisés à s'adapter aux circonstances peut avoir pour cause l’extrème fécondité de la nature qui, ainsi qu’il a déjà été dit, a le pouvoir
L'ORIGINE DES ESPÈCES. 105 de produire beaucoup plus (mille fois plus dans certains cas) qu'il n’est nécessaire pour combler les vides causés par la mort. Comme le champ de l'existence est limité et encombré, ce sont seulement les individus les plus forts, les plus hardis, les mieux doués par rapportaux circonstances environnantes, qui seront seuls capables de lutter et d'arriver à la maturité, seuls capables d'occuper les situations pour lesquelles ils sont mieux préparés que n'importe quelle autre espèce ; les faibles et ceux qui se trouvent moins adaptés aux circonstances doivent être prématurément détruits. Le principe est continuellement en activité; il règle la couleur, la forme, les capacités, les instincts; les individus de chaque espèce que leur couleur ou leur enveloppe protège le mieux contre leurs ennemis ou contre l'inclémence du climat, ou qui par leur conformation sont doués d’une meilleure santé, d'une plus grande force, de plus de moyens de défense, ou ceux encore que leurs capacités et leurs instincts rendent plus capables de se servir des énergies physiques suivant leur avantage, ceux-là seuls, au milieu de tous ceux qui doivent être détruits pendant leur jeunesse, arriveront à la maturité après avoir traversé les épreuves que leur impose la nature pour juger, suivant son idéal de perfection et d'adaplation, de leur capacité à reproduire leur espèce. »
Darwin a dit justement des idées exprimées dans ce passage et dans d’autres qui le précèdent : « [Il (Patrick Matthew) émet sur l’origine des espèces, exactement la même opinion que celle que M. Wallace et moi avons exposée. Il a vu clairement toute la puissance du principe de la sélection naturelle. »
in 1852, M. Herbert Spencer lui-même, l'évolutioniste éminent et convaincu, entrevit la grande vérité sans percevoir, ce qui est étrange, la portée des conséquences impliquées. « Toute l'humanité, » écrit-il dans la Westminster Review, « est plus ou moins soumise à cette loi; elle peut progresser ou non; mais ce sont ceux qui avancent sous sa direction qui survivent. Car nécessairement les familles et les races que la difficulté de vivre, difficulté produite par l'excès de fécondité, ne stimule pas à améliorer leurs produits, sont sur le chemin de l'extinction, et doivent finalement être supplantées par celles qu'a stimulées la lutte pour l'existence. Et ainsi, sans plus d'exemple, on verra qu’une mort prématurée, sous quelque forme qu’elle se présente, et quelque soit sa cause, ne manquera pas de les atteindre, travaillant ainsi dans le même but que la loi. Car comme ceux que la mort emporte prématurément doivent ètre, dans la plupart des cas, ceux chez lesquels la force de résistance était moindre, il s'ensuit que ceux qui restent
L'ORIGINE DES ESPÈCES, 107 pour perpétuer la race doivent posséder une plus grande force de résistance, et sont l'élite de leur génération. » Dans ce passage frappant qui nous fait pressentir Darwin, M. Spencer nous donne un aperçu de ce qu'il décrira plus tard comme la survivance des forts; et, comme le remarque le grand philosophe, il nous « montre commenton peut passer à côté d’une grande généralisation sans la voir. » Non seulement M. Spencer, comme Wells avant lui, limite l'application du principe à l'humanité; mais encore, ce que n'avait pas fait Wells, il néglige le facteur si important de la variation spontanée et la puissance de la sélection naturelle produisant des divergences de structure, génériques et spécifiques. En résumé, suivantce qu'il en dit lui-même, le paragraphe « contient simplement, en passant, une constatation de la loi de la sélection, sans indication de l'importance numtrique de sus applications, ou des conditions sous lesquelles se produisent ces applications. » D'un autre côté, on doit remarquer que Spencer et Matthew, comme Darwin, appuient principalement leurs idées sur le principe de Malthus, et qu'ils possédaient ainsi entre leurs mains inconscientes les deux vraies clefs de la question.
Reconnaître ainsi franchement les différentes théories semblables à la théorie de la sélection naturelle
que nous devons à Darwin et qui l'ont précédée, ce n'estnullement diminuer la gloire réelle et exceptionnelle de Darwin. Au contraire, le fait seul que ses idées avaient déjà été celles de Wells, Matthew et Spencer, qu'elles lui revenaient en mème temps d'à travers les mers par l'intermédiaire d'Alfred Russel Wallace, est en lui-mème la meilleure preuve, le meilleur criterium de l’opportunité de l'apostolat de Darwin. Jamais une idée vraiment grande et féconde n'a été la propriété unique de son auteur. Les grandes découvertes, a dit un critique, sont toujours liées à quelque problème du moment occupant activement les esprits et toutes les intelligences les plus développées de l'époque. Cela est vrai de la découverte du calcul différentiel, de la planète Neptune, de l’interprétation des hiéroglyphes égyptiens, des inscriptions cunéilormes, de la théorie de la lumière, de l'équivalent mécanique de la chaleur, de la théorie de la corrélation et de la conservation des forces, de l’invention de la machine à vapeur, de la locomotive, du télégraphe et du téléphone, de l'hypothèse nébulaire, et de l'analyse du spectre. Cela a été vrai du mouvement évolutioniste. Le mouvement biologique fertile, qui a eu pour résultat la découverte de l'idée de la descendance avec modification, idée qui a eu pour interprètes les précurseurs de Darwin, Buffon, La-
L'ORIGINE DES ESPÈCES. 109 marck, Érasme Darwin, devait nécessairement produire, à la suite d’une nouvelle impulsion donnée par Malthus, une nouvelle génération de précurseurs et de coadjuteurs, comme Wells, Matthew, Wallace, émeuaui l'idée de la sélection naturelle, Ce futl'œuvre de Darwin de voir l'universel là où Wells et Spencer n'avaient vu que le particulier, de construire un vaste système d'inductions irrésistibles, là où Matthew et Wallace avaient jeté les fondements d’une théorie féconde offrant un intérêt a priori puissant et fertile en conséquences. Inventer un plan de campagne, et l'exécuter sont deux choses différentes; de même esquisser grossièrement un plan sur le terrain, ou élever dans les airs un vaste monument à facade imposante, sont deux choses qui ne se ressemblent pas.
Aussitôt que les mémoires eurent été lus devant la Linnean Society et imprimés, Darwin se remit à l'œuvre avec ardeur, et le 24 novembre 1839 fut publiée la première édition de l’Origine des Espèces.
Pour Darwin lui-même cet ouvrage n'était qu’un abrégé des volumes qu'il projetait d'écrire. Ses collections étaient si nombreuses, ses notes si volumineuses, que l'Origine des Espèces ne lui paraissait qu'une partie minime de la grande publication projetée. Et c’est ainsi qu’il donna d'autres fragments de son plan original dans ses traités sur la Variation
410 CHARLES DARVWIN.
des animaux et des plantes sous l’action de la domestication, sur les Effets de la fécondation croisée et directe, sur la Descendance de l'homme et la Sélection seæuelle. Mais la vogue immense et inattendue de son ouvrage, la révolution presque immédiate qu'il provoqua parmi les biologues et les gens du monde, l'adhésion universelle que lui donnèrent les naturalistes les plus distingués, épargnèrent à Darwin, jusqu’à un certain point, la peine d'accomplir dans son ensemble la tâche qu’il s'était d’abord donnée comme indispensable. Des travailleurs plus jeunes et moins occupés prirent des mains du maitre leur part de travail; il put ainsi se livrer à des recherches spéciales sur des points spéciaux, sans être obligé de prouver davantage, par des détails minutieux, ce qu’il avait déjà rendu évident pour ceux qui ne sont pas des aveugles volontaires, ou des esprits dont il n’y a rien à espérer.
Le succès extraordinaire et sans précédent de l'Origine des Espèces est le meilleur témoignage de ia supériorité de cet ouvrage sur toutes les autres théories de l’évolution parues auparavant. Ceux qui jusqu'alors avaient été incrédules à la nouvelle foi, furent convaincus par la seule force du raisonnement; ceux qui croyaient ou qui doutaient furent confirmés dans leur foi, et acquirent ce calme r'e-
L'ORIGINE DES ESPÈCES. A1l
posant que donne une certitude presque absolue.
Examinons ce que Charles Darwin ajouta d’essentiel, par son œuvre faisant époque, aux théories existantes avant lui sur l’évolution.
En 18592, sept ans avant la publication de l’Origine des Espèces, Spencer écrivit ce qui suit dans un essai publié dans le Leader sur la création et l’évolution. L'opinion de ce grand biologue et philosophe marque bien le plus haut point où était arrivée la pensée évolutioniste au moment où parut la théorie de Wallace et de Darwin :
« Mème si les défenseurs de l'hypothèse de l’évolution pouvaient seulement montrer que la production des espèces par le procédé de modification est concevable, ils seraient encore dans une meilleure position que ceux qui l’attaquent. Mais ils peuvent bien plus; ils peuvent montrer que ce procédé a opéré et opère de grands changements dans tous les êtres organisés soumis à des influences pouvant les modifier, ils peuvent prouver que toute espèce existante — animale ou végétale — quand elle est placée dans des conditions différentes de celles où elle se trouvait avant, subit immédiatement certains changements de structure l’adaptant à ces nouvelles conditions. Ils peuvent montrer que dans la suite des générations ces changements se continuent jus-
qu'à ce qu’enfin les nouvelles conditions passent à l'état de conditions naturelles. [ls peuvent montrer que ces changements se sont uniformément accomplis pour les plantes cultivées, les animaux domestiques et les différentes races humaines; que les degrés de différence ainsi produits sont souvent, comme pour les chiens, plus grands que ceux sur lesquels sont fondées, dans d’autres cas, les distinctions d’espèces. [ls peuvent prouver qu’on pourrait discuter si quelques-unes de ces formes modifiées sont des variétés ou des espèces modifiées. Ils pourraient montrer que ces changements s’accomplissent tous les jours en nous; la facilité avec laquelle on fait une chose quand on l’a faite souvent et longtemps, la perte de cette facilité quand la pratique cesse, le développement de toute faculté physique, ou morale, ou intellectuelle, suivant l'usage qu’on en fait, tout cela peut s'expliquer par le même principe. Ils montreront ainsi que parmi les êtres organisés est toujours à l'œuvre une influence modificatrice du genre de celle à laquelle on attribue les différences spécifiques, influence qui, bien que lente dans son action, produit cependant avec le temps, et si les circonstances le demandent, des changements marqués; influence qui, suivant toute apparence, est capable de produire, dans l'infinité des temps, et dans la grande
L'ORIGINE DES ESPÈCES. 11 variété de conditions que nous fait connaître la géoiogie, n'importe quelle somme de changement. »
Ce passage admirable, écrit sept ans avant la publication de l’Origine des Espèces, contient explicitement presque toutes les idées que ceux qui ne s’occupent pas particulièrement de biologie associent maintenant au nom de Darwin. C’est-à-dire qu'il renferme, sous une forme abstraite et toute philosophique, la théorie de la « descendance avec modification », sans l’idée toute darwiniste de la « sélection naturelle » ou de la « survivance des plus aptes. » C'est cependant ce levier lui appartenant en propre qui, adroitement manié et renforcé de tout le poids d'exemples et d’inductions sans nombre, a permis à notre moderne Archimède de soulever rapidement le monde, Le public, sourd à la haute philosophie d'Herbert Spencer, écouta tout de suite la sagesse pratique de Charles Darwin. Il ne se soucia nullement de la preuve a priori, mais crut sur-le-champ, aussitôt qu’un investigateur soigneux et prudent lui mit devant les yeux, avec de minutieux détails, le modus operandi de la nature elle-même.
Voici à peu près le résumé de l'idée maîtresse de l'Origine des Espèces ! :
1 Le reste du présent chapitre, qui est consacré presque entièrement à exposer la théorie de la sélection naturelle,
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La variation des êtres organisés est un fait bien connu. Les plantes et les animaux surtout, sous l'action de la domestication, tendent à varier beaucoup plus que ne le font les membres d’une espèce quelconque à l’état sauvage. Les lapins dans la garenne ont tous les mêmes traits, la même forme, la même taille, la même couleur; les lapins enfermés varient indéfiniment comme couleur de fourrure, comme longueur d'oreille, comme genre de poil, et se distinguent alors par une foule de petites particularités bien connues des amateurs et des enfants à l'esprit observateur. Cette grande variabilité, due en partie peut-être à l'excès de nourriture, est en somme produite surtout par les conditions moins uniformes ou différentes dans lesquelles sont élevés les lapins domestiques, en comparaison des conditions où se trouvent l’espèce originelle à l’état nature. En d’autres termes, la variabilité est un des résultats de l’altération des conditions environnantes.
Cette variabilité est ordinairement indéfinie. On ne peut dire dans quel sens elle s’exercera, à quel résultat particulier elle aboutira dans un cas donné peut être passé par le lecteur qui connaît l’Origine des Espèces. Le résumé est fait d'après la dernière édition, qui est la plus complète; mais j'ai ordinairement appelé l'attention sur les
passages qui ne se trouvent pas dans la première édition de 1859. (Note de l’auteur.)
L'ORIGINE DES ESPÈCES. 115 quelconque. Des différences marquées se montrent souvent entre les petits d’une même portée, ou entre les jeunes plantes sorties des graines renfermées dans une même capsule, Règle générale, les variations se montrent liées à la reproduction sexuelle: mais parfois, comme pour ces plantes qu’on appelle les « plantes folles », on voit surgir un bourgeon produisant des feuilles ou des fleurs ayant un caractère tout différent de celui du reste de la plante: ce qui prouve que cette tendance à varier est inhérente à l'organisme même. Toute la théorie de la sélection naturelle est fondée sur ce fait fondamental de l’existence dans la nature de variations nombreuses et indéfinies, Comme exemple de la grande variabilité des animaux domestiques, Darwin prend le pigeon, qu'il connait particulièrement pour en avoir élevé chez lui à Down toutes les races qu'il avait pu se procurer. Les naturalistes sont presque tous d'accord pour faire descendre toutes les races de pigeons domestiques, depuis le Messager jusqu’au Culbutant, depuis le Runt jusqu’au pigeon Paon, du Biset commun. On peut se rendre compte des différences considé. rables qui se sont produites entre les descendants du Biset, sous l'influence de la domestication, en comparant les différentes races de pigeons que l'on trouve dans nos basses-cours.
Mais la variation ne nous donne que la moitié des éléments du problème, même pour les espèces domestiques. L'autre moitié nous est fournie par la sélection artificielle; l’homme, en choisissant pour la reproduction certaines variétés spécialement favorisées, a fini par produire toute cette diversité plus ou moins voulue qui existe entre les différentes races. On a façonné le cheval de trait en vue de la force et de la sûreté de pied qui lui sont nécessaires, le cheval de course en vue de la rapidité qu’il doit déployer. L'homme a encouragé le développement des qualités spéciales qui font un bon chien pour chasser le renard, ou un chien de berger. Le chou-fleur est un chou avec une tête composée de fleurs au caractère singulier et comme avortées; le chardon à foulon qu'un caprice de la nature a armé de crochets spécialement adaptés au cardage de la laine est simplement une variété de l'espèce sauvage. Ainsi l'homme, en choisissant volontairement pour la reproduction les individus présentant quelque variation accidentelle, a fini par réussir à produire des races admirablement adaptées, dans leurs particularités les plus secondaires, aux fonctions spéciales qu'elles devaient remplir. « Il semblerait » a dit un grand éleveur, à propos de moutons, « que les fermiers aient tracé sur un mur l’esquisse d’une forme
parfaite en soi, et qu'ils lui ont donné l'existence. » Ce qui est ainsi vrai dans des limites étroites, et dans un temps limité de l’action volontaire de l’homme, Darwin a montré que c'était encore vrai dans des limites bien plus vastes et pendant de longues époques géologiques de l’action insconsciente de la nature. C'est là qu'est le grand progrès sur l'évolutionisme primitif de Lamarck, Goethe et Érasme Darwin. Car tandis que ces pionniers instinctifs de l'esprit évolutioniste voyaient clairement que les plantes et les animaux présentent des signes d'une descendance commune d’un ou d'un petit nombre d'ancêtres originels, ils ne voyaient pas par quel procédé les organismes s'étaient différenciés les uns des autres pour former la masse des genres et des espèces. Ils surprirent bien l'analogie qu'il y a entre les variations qui s’accomplissent sous l'influence de la domestication et celles qui ont lieu à l’état sauvage; mais ils méconnurent l’analogie plus subtile et plus profonde qu’il y a entre la sélection humaine et la sélection naturelle. La variation seule nous aurait donné un monde, non d'espèces définies bien séparées les unes des autres, mais d'individus sans nombre, impossibles à classer, différents les uns des autres par des nuances imperceptibles, et que l'homme n'aurait jamais pu ranger dans un système
hiérarchique. De plus, nous n’aurions eu ainsi que des êtres ne s’adaptant nullement aux circonstances particulières du milieu ambiant. Pour expliquer l’adaptation presque parfaite de chaque plante et de chaque animal à sa position dans la vie, ou en d’autres termes la corrélation exacte qui existe entre les êtres organisés et le monde inorganique, nous devons rappeler la loi de la survivance des plus forts. Sans cet agent puissant de sélection, notre conception de ce qui se passe dans la vie est incohérente ; l’ordre, l’organisation sont absolument inexplicables si l’on n’est pas éclairé par le grand et lumineux principe darwiniste. C’est pourquoi Darwin a détruit d'un seul coup les arguments spécieux des premiers téléologues; il montra que là où Chambers et même Érasme Darwin avaient vu l'œuvre d'une cause finale, nous devons plutôt voir l’œuvre d’une cause efficiente.
Abandonnant les théories artificielles, Darwin revint donc à l'étude de la nature. Il commença par montrer que la variabilité existe dans les plantes et les animaux sauvages mais ne se manifeste pas aussi fréquemment dans des circonstances ordinaires que lorsqu'il s'agit d'espèces domestiquées. Partout des différences individuelles existent entre une plante et une autre, entre un animal et un autre. Parfois ces
L'ORIGINE DES ESPÈCES. > 4 différences sont si nombreuses qu'il est impossible de diviser les individus en espèces bien définies: cela est vrai de la rose sauvage anglaise, de la ronce, du hieracium, des épilobes et de quelques autres familles variant très facilement, avec lesquelles Babington forma 251 espèces distinctes, alors que Bentham n’en avait donné que 112, ce qui fait un écart de 139 formês douteuses, de nuances vagues, En fait il y a toujours des variétés en voie de formation, et les espèces dominantes en particulier tendent toujours à varier dans toutes les directions. Les variations sont moins marquées à l'état sauvage qu'à l’état domestique parce que naturellement les conditions d'existence sont moins diverses; mais là où ces conditions sont le plus diverses, quand il s’agit par exemple des espèces dominantes qui occupent de grands espaces sur terre ou sur mer, les variations individuelles abondent. Darwin considère les variétés locales ainsi produites comme des espèces naissantes : ce sont là les matériaux sur lesquels agit graduellement la sélection naturelle dans la lutte pour l'existence.
L'existence de la variabilité individuelle étant reconnue, Comment naissent les espèces dans la nature ? Comment se forment, se développent, se perfectionnent, toutes ces admirables adaptations de la