‹ Charles Darwin [microforme]Chapitre 20 sur 29 · partie au tout, du tout aux circonstances environnantes · texte numérisé non relu

partie au tout, du tout aux circonstances environnantes

Malthus et la lutte pour la vie nous aideront à résoudre le problème.

Il y a excès de production dans le monde organique. Ce n’est pas, — comme se l’imaginent avec crainte bien des braves gens qui n'ont compris qu’à moitié le principe de Malthus, — dans un temps assez court que le monde doit être peuplé avec excès; il est, il a toujours été, et il sera toujours peuplé dans des limites excessives. Toutes les espèces se reproduisent si rapidement qu’elles excèdent les moyens de subsistance qui sont à leur portée : la famine et la compttition se chargent de limiter le nombre des individus d'une espèce suivant la moyenne des moyens d’existence. Un simple Lychnis rouge produit en un an trois mille graines; cependant iln’y a pas cette année trois mille fois plus de Lychnis qu'il n’y en avait l’année dernière, et il n’y en aura pas l'année prochaine trois mille fois plus. Une morue produit parfois près de dix millions d'œufs ; si chacun de ces œufs devait donner naissance à un poisson arrivant à maturité, la mer serait rapidement transformée en un banc immense de morues pressées les unes contre les autres. Linné avait calculé que si chaque plante annuelle avait deux graines produisant chacune deux

autres graines à la saison suivante et ainsi de suite, au bout de vingt ans la plante primitive se trouverait avoir une progéniture composée d’un million de plantes. La lutte pour l'existence résulte nécessairement de cette tendance universelle des animaux et des plantes à se reproduire plus que ne le permettent les moyens de subsistance, que ces moyens s'appellent nourriture pour les animaux, ou acide carbonique, eau, rayons de soleil pour les plantes. Les animaux se disputent perpétuellement leur ration de nourriture; les plantes luttent continuellement entre elles pour avoir leur part de terrain, de gouttes de pluie et de lumière du soleil. [l'est probable que beaucoup de gens comprennent mal la signification biologique de cette phrase « lutte pour l'existence. » Ils s'imaginent que cette lutte existe surtout entre les différentes espèces tandis qu'en réalité elle est surtout entre les membres d'une même espèce. Ce n’est pas tant de la lutte entre le tigre et l’antilope, entre le loup et le bison, entre le serpent et l'oiseau que résulte Ja sélection naturelle ou la survivance du plus apte, mais bien plutôt de la lutte entre le tigre et le tigre, entre le bison et le bison, entre le serpent et le serpent, entre l’antilope et l’antilope. Une comparaison tirée de la vie humaine rendra plus clair ce principe diflicile à saisir. Le boulan -

ger ne craint pas la concurrence du boucher dans la lutte pour la vie; c'est la concurrence des autres boulangers qui parfois le force sans pitié à abandonner la lutte et à disparaître. L'homme de loi ne gêne pas lemédecinnil'architectel'ouvrier-peintre. Une guerre dans le Soudan ou l'Afrique du Sud n’est pas fatale aux ouvriers de nos grandes villes comme l’est la compétition journalière de leurs compagnons de travail. Ce n’est pas le soldat qui tue l'artisan, mais le nombre des autres artisans qui s'offrent à des prix plus bas et se pressent pour occuper toute place vacante. Ainsi le plus grand ennemi de l’herbivore, ce ne sont pas les carnivores, mais les autres herbivores. Le lion mange l’antilope, c'est vrai; mais la véritable lutte est entre le lion et un autre lion à propos d'un repas, entre l’antilope et une autre antilope à propos d'une portion de pâturage. Homo homini lupus, dit le vieux proverbe; nous pouvons ajouter dans un sens plus large, lupus lupo lupus. Naturellement le carnivore joue un grand rôle dans le procédé sélectif; mais il n’est que le sélecteur; la vraie concurrence est entre les sélectés. Etudions maintenant le cas de la plante. Un millier de graines occupent un espace où quelques-unes seulement auront la place de se développer; entre ces semences la lutte est vive, les plus fortes et les mieux adaptées seules

survivront. Prenons l'exemple donné par Darwin, le gui; on ne peut réellement dire que le gui qui est une plante parasite, lutte contre le pommier sur lequel il pousse ; car si trop de parasites couvrent un arbre, il périt, et les parasites se tuent eux-mmes avec leur hôte. Mais on peut dire que plusieurs jeunes plantes de gui qui croissent ensemble sur la même branche luttent les unes contre les autres pour avoir de la lumière et de l'air; et lorsque les semences du gui sont dispersées par les oiseaux et jetées par eux dans les coins des branches, on peut encore dire qu’elles luttent contre d’autres plantes à baies comme le cornouiller et l'aubépine. La lutte est ardente entre les espèces alliées et plus vive encore entre les membres des mêmes espèces.

Grâce à cette lutte constante, les variations quelque peu considérables qu’elles soient, et quelque soit la cause qui les a produites, si elles sont de quelque profit pour l'animal sur lequel elles se produisent, aideront à la conservation de l'animal, et, se transmettant en général à ses descendants, tendront à augmenter et à se multiplier dans le monde. C'est là le principe de la sélection naturelle ou de la survivance du plus apte, que Darwin et Wallace ajoutèrent à l’évolutionisme de Lamarck et de ses successeurs.

Prenons un seul exemple concret. Dans le désert

ou domine une couleur rousse monotone, un insecte noir ou un insecte blanc, plus encore un insecte rouge ou bleu, serait immédiatement découvert et dévoré par ses ennemis naturels, les oiseaux et les lézards. Mais un insecte grisàtre ou jaunâtre attirera bien moins l'attention à première vue, et passera inaperçu aussi longtemps qu’il y aura des individus plus remarquables de sa propre espèce pour nourrir à loisir les oiseaux et les lézards. Donc, dans un temps très court le désert serait dégarni de tous les insectes autres que les grisätres et les jaunâtres; et parmi ceux-ci les oiseaux commenceraient à picoter ceux qui se distingueraient le plus facilement, par leur couleur, du sable qui les entoure. Ge sont donc ceux qui varieront le plus dans le sens de la couleur du sable qui auront le plus de chances de survivre et de devenir les ancêtres des futures générations. Ainsi dans la suite des temps, tous les insectes qui habitent le désert ont pris la couleur du sable; parce que celui qui s’éloignait le plus de cette couleur était toujours détruit par ses ennemis vigilants, tandis que celui qui s’en rapprochait le plus échappait à la destruction, se multipliait et couvrait la terre de ses pareils.

Et réciproquement les oiseaux et les lézards ont commencé probablement par être blancs ou noirs, ou bleus, ou rouges, ou verts, comme bien d'autres

L'ORIGINE DES ESPÈCES. 120 oiseaux et lézards du monde; mais des couleurs si voyantes faisaient que les insectes apercevaient faciment leurs ennemis sitôt que ceux-ci entraient dans le champ limité de leur vision, et qu’ils pouvaient ainsi se dérober soit en faisant le mort, soit en se cachant précipitamment dans des cavités. Donc plus les oiseaux et les lézards eux aussi pouvaient se rapprocher de la couleur grise ou rousse, et tomber ainsi invisibles sur les insectes sans méfiance, plus ils avaient de chances de saisir les sauterelles et autres insectes du désert. Donc, par la lente disparition des animaux aux plus brillantes couleurs devant la rude concurrence que leur faisaient ceux qui se confondaient mieux avec le sable, tous les oiseaux et les lézards du désert ont fini par devenir aussi roussâtres de couleur que les insectes eux-mêmes. Les insectes les plus grisètres échappaient seuls aux oiseaux; les oiseaux les plus grisâtres pouvaient seuls, en revanche (1), surprendre et dévorer les insectes imprévoyants.

Sir Charles Lyell et de Candolle l'aîné avaient bien déjà remarqué la grande importance de la lutte pour l'existence dans le monde organique, mais ni l’un ni l’autre n'avait observé le grand corollaire de la sélection naturelle, qui en découle presque comme

(4) En français dans le texte.

une nécessité mathématique, une fois le principe de la lutte admis; car étant donné une variabilité indéfinie, et la progression géométrique d'augmentation des individus, il faut que quelques variétés soient mieux adaptées aux circonstances que d’autres et survivent ainsi beaucoup mieux que ne le font en moyenne ces dernières. Un passage d’une lettre de jeunesse de Lyell nous montrera combien il fut près de découvrir cette grande et lumineuse généralisation, et comment cependant il passa complètement sans les voir à côté des vraies conséquences de l'idée vague qu'il avait du principe. Il écrit à sir John Herschell, 1836, alors que Darwin ne faisait que revenir de son grand voyage :

« Quant à la manière dont naît une nouvelle espèce, je suis heureux de voir que vous croyez à l’influence probable de l'intervention de causes intermédiaires... Dans une de ses transformations, un insecte peut arriver à ressembler à un bâton de bois mort, à une feuille, à un lichen ou à une pierre, de sorte qu’il se trouve moins facilement découvert par ses ennemis; ou si cei avantage devait le rendre trop fort, c'est une variété qui le possédera, ou, si c'est encore trop, un sexe d'une variété. [l n’y a probablement pas un trait de couleur sur l’aile ou le corps d’un insecte, dont le choix soit absolument ar-

L'ORIGINE DES ESPÈCES. 197 bitraire, ou qui n'ait un effet sur sa durée pendant plusieurs milliers d'années. »

Voilà aui frôle de bien près la théorie de Darwin; mais qui cependant, sur un point, le plus important de tous, en est aussi éloigné que le pôle l’est de l’équateur. Car Lyell voyait dans tout cela un arrangement téléologique externe; il imaginait une puissance extérieure qui, de propos délibéré, dotait telle variété ou telle espèce de particularités spéciales d'une manière essentiellement surnaturelle ou miraculeuse au fond; tandis que Darwin pense que ces mèmes particularités sont le résultat nécessaire des circonstances elles-mêmes, de la variabilité indéfinie et de la progression géométrique d’augmentation des individus. Là où Lyell voyait une cause finale, Darwin voyait une cause efficiente; et cette distinction est fondamentale. Elle place Darwin au rang des grands penseurs philosophiques, qui peuvent déchirer les voiles métaphysiques, et pénétrer dans les replis les plus cachés des choses sans se laisser détourner par les attraits vains, mais spécieux, des illusions téléologiques trompeuses.

Darwin attache aussi une grande importance à l’immense complexité des rapports qu'ont entre eux les animaux et les plantes dans la lutte pour l'existence. Par exemple : sur les sommets couverts de bruyères

de Farnham, dans le comté de Surrey, on a enclos jadis de larges espaces, où étaient quelques groupes de pins; en dix ans il a poussé dans ces landes une quantité de jeunes pins semés par le vent et si rapprochés les uns des autres que leurs plus petites branches se touchent. Partout à côté dans les landes qui n'avaient pas été encloses, Darwin ne put d’abord pas découvrir un seul jeune pin en dehors des vieux pins des collines dont les graines s'étaient répandues à l’origine. Mais en regardant la lande avec plus de soin, il découvrit une multitude de petits plants qui avaient été rongés par les bestiaux; l’un d'eux avait vingt-six anneaux de croissance, et pendant bien des années avait donc essayé de lever la tête audessus des tiges de bruyères. Rien d'étonnant donc à ce que, une fois les clôtures établies sur un point et les bestiaux exclus de ce point, le sol se couvrit immédiatement de jeunes pins vigoureux. Et cependant qui aurait jamais supposé que l'existence du pin d'Écosse, dans un pays dont le terrain lui convient, dépende absolument de la présence ou de l’absence du bétail?

Prenons encore à Darwin un exemple curieux.

Dans le Paraguay, bien que le contraire se passe dans les autres parties de l'Amérique du Sud, jamais les chevaux ni les bestiaux ne sont retournés à l’état

L'ORIGINE DES ESPÈCES. 199 sauvage. Ce fait est dû à la présence d'une certaine mouche parasite qui dépose ses œufs dans les naseaux de ces animaux, immédiatement après leur naissance ; les vers tuent ainsi une grande quantité de jeunes animaux. Si quelque cause amenait la disparition ou la diminution de ces mouches dangereuses, les bestiaux et les chevaux abonderaient à l'état sauvage, ce qui aurait pour résultat certain, ainsi que le remarqua lui-même Darwin dans d'autres parties de l'Amérique, de modifier la végétation; la modification de la végétation influerait à son tour sur le nombre des insectes, ceux-ci sur le nombre des oiseaux insectivores, et ainsi de suite, en cercles toujours plus complexes. Rappelons en passant l'exemple fameux entre tous, qui montre que la visite du bourdon est absolument nécessaire pour la fécondation du trèfle rouge. Les pieds dont les bourdons ne peuvent approcher ne produisent pas une seule graine. Donc si le genre bourdon disparaissait, le trèfle rouge disparaitrait aussi; dans la Nouvelle-Zélande, où il n'ya pas de bourdons, et où tous les efforts faits pour l'introduire ont échoué, le trèfle incarnat n’a pas de graine, et chaque année il faut, à grands frais, en faire venir d'Europe. Le nombre des bourdons dans un district quelconque dépend, dans une grande mesure, du nombre des mulots qui detruisent les rayons

de miel et les nids. D'autre part, le nombre des mulots dépend essentiellement de celui des chats du voisinage; et le colonel Newman, quis’est beaucoup occupé de cette question, ajoute que les bourdons sont beaucoup plus abondants près des villages et des petites villes, ce qu'il attribue à la présence d'un grand nombre de chats, et en conséquence à la rareté des mulots destructeurs. Qui aurait donc supposé autrefois que l'abondance des graines de trèfle rouge était en partie déterminée par le nombre des chats de la localité?

Un des exemples favoris de Darwin sur l’action de la sélection naturelle, qu'il développa plus tard dans son ouvrage sur les Orchidées et dans d’autres volumes, a pour sujet l'origine de cesfleurs curieuses. Beaucoup de plantes secrètent par leurs fleurs et même par leurs feuilles, comme dans le cas du laurier commun, une petite quantité de matière liquide dont les insectes sont très friands. Supposons que dans quelques variétés de fleurs un semblable nectar soit produit dans le voisinage des pétales et des étamines. Les insectes, en pénétrant dans la fleur pour y chercher le nectar, recueillerontsur leur corps une masse de pollen, et le transporteront à la prochaine fleur qu’ils visiteront. Il résulte de ce fait un croisement qui, ainsi que l’a prouvé Darwin dans un

traité particulier, donne des graines d'une vigueur exceptionnelle, celles-ci devront donc, selon toute probabilité, se développer, prospétreret survivre dans la lutte pour l'existence. Les fleurs qui produisent le plus de miel sont celles qui sont le plus visitées et le plus croisées, si bien qu'elles doivent finir par former une nouvelle espèce. Les plus brillamment co lorées doivent encore être celles qu’on remarque le plus; et c’est grâce à cet avantage que toutes les fleurs, qui sont habituellement fécondées par les insectes, se trouvent à la fin être parmi celles qui ont les plus belles couleurs. Le germe de cette lumineuse idée est dans l'ouvrage remarquable de Sprengel sur la fécondation des fleurs, ouvrage très en avance sur son temps sous bien des rapports, et auquel Darwin reconnaissait qu’il devait beaucoup; mais ici, comme dans bien d’autres cas que nous avons signalés, pendant que Sprengel considérait les petites modifications, les adaptations des fleurs et des insectes les uns aux autres, comme le résultat d'un acte spécial de création, Darwin les considérait comme le résultat de la sélection naturelle agissant à la suite de variations spontanées indéterminées. Comment se produisent ces variations? Non par hasard, naturellement (car au sens strictement scientifique, rien n'est livré au hasard dans le monde),

132 CHARLES DARAWVIN.

mais surtout par des causes organiques minuscules, dont nous ne pouvons prévoir l'influence particulière, vu l’état actuel de notre science à ce sujet. Il doit nécessairement exister dans chaque cas une cause physique, et il est souvent possible de prouver que certains changements de condition dans l'existence du parent produisent des variations chez le descendant, bien que nous ne puissions jamais connaître d'avance la direction spéciale dans laquelle s’opérera cette variation. En résumé, notre ignorance des lois de variation est profonde, mais notre connaissance du fait est claire et certaine. Le fait seul est essentiel par rapport au principe de sélection naturelle; la cause du fait, bien que la recherche en doive être fort intéressante, peut être négligée pour le moment comme peu importante comparativement. Ce qu’il faut actuellement que nous considérions dans l'univers concret, ce sont les êtres organisés variant perpétuellement sur des points de détail, et la progression rapide d'augmentation, qui font que l'être possédant un avantage quelconque est exceptionnellement favorisé dans la lutte pour l'existence.

Parmi tous les promoteurs de théories nouvelles, Darwin se fait remarquer par l'extrème loyauté et la franchise de sa méthode. Il reconnaissait d'avance toutes les difficultés qu'il pouvait rencontrer en ex-

posant sa théorie; il confessait lui-même que quelques-unes étaient sérieuses (aveu que des recherches subséquentes rendirent souvent inutiles), il présentait contre elles de puissants arguments, et démolissait souvent les objections avant qu'elles n'aient été levées contre lui par des critiques hostiles. Nous n’avons besoin de mentionner que deux de ces objections. La première est celle-ci : pourquoi même maintenant la nature n'est-elle pas une masse confuse de formes transitoires? Pourquoi les genres et les espèces existent-ils aussi distincts les uns des autres tels que nous les voyons? A ceci Darwin répond justement que là où le procédé de variation par lequel se forment les espèces agit, nous devons trouver, présentant de légères modifications, des formes intermédiaires de transition entre les genres, les variétés, les espèces!. De plus, comme la sélection naturelle n’agit que pour conserver les modifications utiles, toute nouvelle forme mieux adaptée aux circonstances, tendra toujours dans un pays bien peuplé à évincer et à exterminer la forme non perfectionnée dont elle s’est détachée, en mème temps que toutes les autres variétés rivales moins

! Les recherches de Seebohma et d'autres ont prouvé que c'était vrai, et sur une échelle beaucoup plus étendue que Darwin ne le croyait en 1859 et même bien des années après,

parfaites. Ainsi la sélection naturelle et l'extinction des races intermédiaires vont de concert. Plus la nouvelle variété est parfaite, mieux elle supplantera les formes intermédiaires. La seconde des difficultés soulevées a rapport à l'origine de l'instinct; ainsi que le montre Darwin par des exemples, l'instinct peut venir de l'accumulation graduelle de nombreuses modifications légères, mais profitables.

J'ai appuyé longuement sur cette partie de l’Origine des Espèces qui traite en détail de la théorie de la sélection naturelle, appoint principal de Darwin dans le mouvement évolutioniste, parce qu’il est impossible autrement de comprendre quelle distance il ya entre l’évolutionisme de Lamarck et de ses successeurs et celui de Darwin. Ce que nous ne pouvons faire ici, c’est donner une idée de la richesse d'exemples qu'apporte Darwin à l’élucidation de toutes les questions se rapportant à son complexe problème. Si nous voulons l'avoir, il faut recourir au traité lui-même, et surtout aux volumes subséquents dans lesquels les observations et expériences sur lesquelles est fondée la théorie sont détaillées pour le public spécialiste.

Le reste du grand ouvrage de Darwin traite plutôt, à proprement parler, de la théorie générale de la « descendance avec modification » que de la théo-

L'ORIGINE DES ESPÈCES. 135 rie spéciale de la sélection naturelle. Il expose et renforce, à la lumière d’une nouvelle et additionnelle théorie, et grâce à des exemples plus complets et un savoir plus mür, les quatre grands arguments déjà connus, en faveur de l'évolution organique dans son ensemble, de la Succession Géologique, de la Distribution Géographique, du Développement Embryologique, de la Classification par Affinités.

Les documents géologiques sont manifestement insuffisants. À l'évoque où Darwin publia pour la première fois l'Origine des Espèces; ces documents nous avaient seulement révélé l'existence d'un petitnombre de formes transitoires ou intermédiaires entre les grandes classesde plantes ou d'animaux ; depuis, l'hypothèse de Darwin a été confirmée par la découverte d'un grand nombre de ces types de transition, parmi lesquels nous pouvons citer particulièrement les chainons manquant entre les oiseaux et les reptiles, entre les ancêtres du cheval, du chameau, des pores, et l'ancêtre commun des ruminants et des pachydermes, deux grands groupes classés par Cuvier comme des ordres distincts ; ces découvertes ont trouvé place dans la dernière édition de l'Origine des Espèces. Mais, en mettant de côté ces cas spéciaux et récemment découverts, l'ensemble de l'histoire géologique « concorde admirablement avec la théorie de la descen-

dance avec modification par la variation et la sélection naturelle, » Les animaux les plus simples des temps primitifs ont été suivis par les animaux plus complexes des périodes géologiques plus récentes. Chaque groupe d'animaux qui fait son apparition dans la vie apparaît sous une forme très « généralisée »; à mesure que le temps passe, nous trouvons les membres de ces groupes se différenciant de plus en plus les uns des autres et prenant des formes de plus en plus spéciales et adaptées aux conditions extérieures, Dans chaque pays, on trouve que les animaux éteints de la formation précédente ont une grande ressemblance, une grande parenté, avec les animaux qui habitent maintenaut la même région. Ainsi les mammifères fossiles des cavernes australiennes sont très proches parents des kangurous, des marsupiaux, des opossums; les gigantesques paresseux et armadilles de l'Amérique du Sud sont représentés aujourd'hui par des espèces infiniment plus petites. De même le moa de la Nouvelle-Zélande était un énorme aptéryx; et les oiseaux des cavernes du Brésil montrent de grandes affinités avec les toucans et les jacanas qui volent dans les forêts du Brésil. [l résulte de ces faits que les animaux qui habitent aujourd'hui une certaine région sont les descendants modifiés des animaux qui l'ont habitée autre-

L'ORIGINE DES ESPÈCES, 137 fois. « La théorie de la descendance avec modification explique immédiatement cette grande loi de la succession des mèmes types dans les mêmes régions, »

Cette dernière considération nous conduit à l’argument de la Distribution Géographique, En considérant les différentes faunes et flores locales, rien ne nous frappe davantage que ce fait: ni leurs similarités, ni leurs dissemblances ne peuvent être expliquées par le climat ou par les conditions physiques. Les animaux du Sud de l'Afrique ne ressemblent nullement aux animaux du Sud de l'Amérique; les bêtes, les oiseaux, les arbres de l'Australie ne sont pas du tout semblables à ceux de la France ou del’Allemagne; les poissons et les crustacés du Pacifique à Panama sont très différents de ceux des Antilles, bien queles deux points ne soient séparés que par l'étroite bande de l’isthme. D'un autre côté, sur une étendue considérable continue de terreou de mer, quelques grandes que soient les différences entre les conditions physiques, nous trouvons dans des situations aussi distinctes que variées les mêmes types semblables, Dans les plaines brülantes de La Plata, nous rencontrons l'agouti et la viscache comme rongeurs principaux, et, lorsque nous nous élevons sur les Cordillères, nous trouvons près des neiges éternelles, non des lièvres ou des lapins semblables à ceux d'Europe,

mais une espèce plus petite et toute alpestre de cette même viscache. Dans les rivières, il n’y a ni rat musqué, ni castor, mais le coypou et le capybara, variétés légèrement altérées de la viscache, leur ancêtre primitif. L'Australie n’a pas de loup, mais elle à à la place d'actifs marsupiaux carnivores; elle n’a pas de souris, mais quelques-unesde ces espèces de petits kangurous remplissent à peu près les mêmes fonctions. De tous côtés l'évidence force à conclure que les espèces locales ont été développées localement d'espèces semblables préexistentes. [ci les exemples sont souvent tirés des îles océaniques que Darwin connaissait si bien, et surtout des îles Galapagos. Elles sont ordinairement peuplées comme le fait remarquer Darwin, et comme Wallace l’a mortré avec les détails les plus minutieux, par des épaves des continents environnants altérées et adaptées par la sélection naturelle aux conditions de leur nouvel habitat, Poussées par les vents ou les courants dominants, ces épaves s’établissent sur des points où les modifications qu'elles subissent dépendent de la nature des espèces avec lesquelles elles se trouvent en concurrence, et les habitudes auxquelles il faut qu'elles s’accommodent. Il est facile de comprendre combien la théorie spéciale à Darwin de la sélection naturelle aide à expliquer tous ces faits, ce qu’on ne

pourrait pas faire avec la seule théorie ancienne de la descendance avec modification.

L'embryologie, l'étude de la première phase de développement dans l'animal ou la plante, jette encore une vive lumière sur la nature et l'origine de chaque espèce ou famille. Par exemple l’ajonc qui est un membre de la tribu des papilionacées a, lorsqu'il est complètement développé, des feuilles solides et épineuses, et qui ne ressemblent nullement aux feuilles du trèfle qui fait partie de la même famille; mais la plante dans sa jeunesse a des feuilles divisées comme celles du trèfle et qui passent lentement par degrés infinitésimaux avant de devenir les lames plates et les piquants défensifs bien connus. Ici, la sélection naturelle, agissant par l'intermédiaire des animaux herbivores qui paissent dans les landes ouvertes à tous, a épargné seulement ces buissons d’ajonc dont le feuillage avait varié de façon à devenir aussi rude et inmangeable que possible; mais les jeunes plantes conservent encore pour nous la feuille en trèfle qui a été donnée en partage, à l'origine, à un groupe considérable de papilionacées. Les conques anatifères adultes offrent certaines ressemblances trompeuses avec les mollusques parmi lesquels elles étaient classées par Cuvier lui-même à l'esprit ordinairement si pénétrant et si systématique,

tandis qu’un seul coup d’œil jeté sur la larve prouve tout de suite que ce sont des crustacés. Sur une plus large échelle, les embryons des mammifères sont à première vue impossibles à distinguer de ceux des oiseaux ou des reptiles; les pattes d'un lézard, les sabots du cheval, les mains de l’homme, les ailes des insectes, les ailes des oiseaux, partent tous de la même forme fondamentale, du même point d’un embryon presque identique. Le fœtus humain même, à une certaine époque de son développement, est muni de branchies qui nous rappellent vaguement les âges éloignés où l’ancètre de l’homme était une espèce de poisson. L'embryon est un portrait plus ou moins vague ou retouché de l'ancêtre commun à toute une classe de plantes ou d'animaux.

Finalement, le classement des êtres organisés nous amène encore à appuyer sur l'affiliation de tous les genres et espèces existants à quelques ancètres qui se sont jadis différenciés. Le plan du système biologique inventé par Linné, perfectionné par Cuvier, Jussieu, de Candolle et leurs successeurs, est en somme généalogique. L’ancètre inconnu des vertébrés, par exemple, semble avoir été un animal ayant quelque analogie avec la lancette d'aujourd'hui, une espèce de poisson non développé, cartilagineux, vivant dans la boue, dont les principaux traits nous ont

L'ORIGINE DES ESPÈCES, 141 été conservés dans la larve des ascidiacés et du tétard commun. De ce centre commun primitif se sont probablement développés les poissons d’un côté, les amphibies d’un autre. D'un amphibie primitif est sorti à son tour l’ancêtre commun des oiseaux, des reptiles et des mammifères ; les chainons intermédiaires entre les espèces différentes, comme les oiseaux et les reptiles, ont été découverts après la première publication de l'Origine des Espèces, dans un dinosaurien, le Compsognatus et dans l’Archeoptreryx; l'Ornithorhynque qui, sous certains rapports, lie les mammifères et surtout les marsupiaux aux types de vertébrés pondant des œufs, était déjà connu et étudié avant la publication du grand ouvrage de Darwin. Toutes ces indications fournies par l’étude des grands groupes d'animaux et de plantes prouvent la lente descendance avec divergence d’'ancètres communs; toutes les recherches paléontologiques amènent rapidement la découverte des restes de ces formes synthétiques, points de départ des familles existantes aujourd’hui.

Dans ce court résumé, nécessairement incomplet, j'ai surtout appuyé sur le principe tout darwiniste de la sélection naturelle. Mais Darwin lui-même n'’attribue pas tout à ce puissant facteur de la formation des espèces. « Je suis convaincu, »écrit-il dans l’intro-

duction à la première édition, « que la sélection naturelle a été l'agent principal de modification dans les espèces, mais non le seul. » Il attribue aussi une importance considérable au principe de Lamarck à l'usage ou au non usage des parties, point sur lequel avait déjà insisté Herbert Spencer. Les principaux éléments de sa théorie ont été donnés par Darwin à la fin de son ouvrage en ces termes : « Croissance et reproduction; hérédité, fait impliqué en quelque sorte dans celui de reproduction; variabilité, sous l’action directe ou indirecte des conditions de la vie, de l'usage ou du défaut d'usage; progression géométrique de l’augmentation des individus d’où résultent la lutte pour l'existence, la sélection naturelle qui transmet les divergences de caractère, et l’extinction des formes les moins perfectionnées. Donc la production de l’objet le plus élevé que nous pouvons concevoir, c’est-à-dire des animaux supérieurs, est le résultat de la guerre dans la nature, de la famine, de la mort. »

Telle était la bombe en apparence si inoffensive que Darwin lança de sa tranquille résidence de Down en 1859 au milieu du camp téléologique. Les générations suivantes se rappelleront cette date qui marque une époque de crise et de révolution dans l'histoire de l'humanité.

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