‹ Charles de Foucauld, explorateur du MarocChapitre 10 sur 27 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

« Heureux les pauvres ; c'est la béatitude que je cherche. On m'a déjà offert un coin où je crois que mon âme sera bien. En tout cas, Celui qui donne à chaque feuille sa place saura me mettre à la mienne », écrivait Charles de Foucauld à sa sœur, au moment où il quittait lTtalie pour l’Orient. Le paquebot était un de ceux qui font escale à Alexandrie d’Égypte, puis au port de Jaffa, avant de remonter vers Constantinople. Le pèlerin descendit sur la plage que bordent en demi-cercle des maisons cubiques, peintes, et qui ont le pied dans l'ordure, mais derrière lesquelles s’étendent de si beaux jardins d’orangers. Il ne s’arrêta ni dans les maisons ni à l’ombre des jardins, et partit aussitôt à pied, pour gagner, par étapes, la ville qu’il souhaitait de pouvoir habiter : Nazareth. Ayant passé par Ramleh, Saint- Jean-de-la-Montagne, Bethléem, Jérusalem et Sichar, il entrait, bien inconnu, comme les pauvres qui se tiennent encore aux portes des villes, dans Nazareth la bénie, le 5 mars 1897. Une semaine plus tard, la feuille avait trouvé sa place. Charles de Foucauld écrivait à son cousin, le colonel Louis de Foucauld, qui venait d’être nommé attaché militaire à Berlin : « Je suis fixé à Nazareth, c'est là que tu pourras m'écrire désormais, à l'adresse suivante : Charles Foucauld, Nazareth, Terre sainte, poste restante. Le bon Dieu m’a fait trouver ici, aussi parfaitement que possible, ce que je cherchais : pauvreté, solitude, abjection, travail bien

humble, obscurité complète, l’imitation aussi parfaite que cela se peut de ce que fut la vie de Notre-Seigneur Jésus dans ce même Nazareth. L’amour imite, l’amour veut la conformité à l’être aimé ; il tend à tout unir, les âmes dans les mêmes sentiments, tous les moments de l’existence par un genre de vie identique : c'est pourquoi je suis ici. La Trappe me faisait monter, me faisait une vie d’étude, une vie honorée. C’est pourquoi je l’ai quittée, et j'ai embrassé ici l’existence humble et obscure du Dieu ouvrier de Nazareth.

« Garde mes secrets ; ce sont des secrets d’amour que je te confie. Je suis très heureux ; le cœur a ce qu’il cherchait depuis bien des années. Il ne reste plus maintenant qu’à aller au ciel (1). »

Que s’était-il passé, et quel emploi avait-il trouvé?

Charles de Foucauld s’était d’abord présenté chez les Pères Franciscains qui hospitalisent les pèlerins de Terre sainte, et leur avait demandé d’être agréé comme serviteur des religieux. On n’eut pas besoin de ses services. Il s’était donc décidé à habiter comme hôte ordinaire, pendant trois jours, la maison franciscaine. Casa Nova, lorsque, s’étant confessé à un des religieux, qui se trouvait être l’aumônier des clarisses de Nazareth, celui-ci, le voyant en grand embarras, lui dit : « Je parlerai de vous à Sainte-Claire ; il y aura peut-être une place. » Mais déjà le voyageur avait été reconnu par le frère hôtelier de Casa Nova, qui se rappelait parfaitement l'avoir vu à Nazareth, en tout autre équipage, quelques années auparavant. L’abbesse fut donc avertie qu'un étrange pèlerin viendrait au monastère s’offrir comme domestique 0^ qUe ce pelenn voué à la pénitence, désireux de demeurer caché, s'appelait le vicomte de Foucauld. Elle était femme à comprendre ce qu’il y avait de grand autant que de singulier dans une telle conjoncture,

(1) i^ttre au comte Louis de Foucauld, 12 avril 1897.

et à tout ménager pour qu’une âme fût en paix.

Le jour de la fête de sainte Colette, le Saint-Sacrement étant exposé, on vit entrer, dans la chapelle des Clarisses, un homme encore jeune, vêtu de telle sorte qu’on n’aurait pu dire à quelle nation il appartenait, si ce n’est à celle des pauvres, qui est immense et de tout pays. Il s’agenouilla devant l’autel, un peu loin, et demeura là, sans bouger, une heure, deux heures, trois heures, si bien qu'une sœur tourière, de race arabe, en prit de l’inquiétude, et dit à une de ses compagnes : « Il faut que je surveille cet homme, qui ne quitte pas la chapelle : je crains qu’il ne vole quelque chose. » L'inconnu sortit, ayant seulement, beaucoup prié. Mais, trois jours plus tard, il revenait, et demandait à parler à Mme l’abbesse de Sainte-Claire, la révérende mère Saint- Michel.

Pour comprendre la suite de ce récit, il faut savoir que Charles de Foucauld, débarqué en Terre sainte, avait adopté un costume qui pouvait avoir quelque parenté avec les vêtements de certains orientaux, — on rencontre des gens de tant de races dans les foules d’Orient ! — mais qui étonnait, même en ce pays-là. Il portait une longue blouse à capuchon, rayée blanc et bleu, un pantalon de cotonnade bleue, et, sur la tête, une calotte blanche, en laine très épaisse, autour de laquelle il enroulait une pièce d’étoffe en forme de turban. Aux pieds, il n'avait que des sandales. Un chapelet à gros grains pendait à la ceinture de cuir qui serrait la tunique. Le solitaire, en adoptant cette tenue, avait eu, sans aucun doute, la pensée d’expier la coquetterie d’autrefois, de provoquer un peu et d’accepter avec joie le dédain des passants et le rire des enfants de la rue. Il connaissait la sentence de saint Ignace, expression de tant de saints qui vécurent ou vivront : « Je préfère être regardé comme nul et insensé, pour le Christ, qui avant moi a passé pour tel. » Il s’imaginait aussi que tout le monde le prendrait pour ce qu’il

n’était point, un pauvre mendiant, sans nom, sans culture, sans usage. Mais, par la finesse des traits du visage, par l’accent et le choix involontaire des mots, par le geste facile et l’attitude qui change un pli, une ligne, c’est-à-dire presque tout dans le costume, il devait se trahir. C'est ce qui arriva, quand il fut devant l’abbesse de Nazareth, appelée au parloir, et qui se tenait debout de l’autre côté de la clôture. Elle ne le voyait pas, mais elle l’entendait.

L'abbesse n'eut pas plutôt interrogé ce visiteur qu’elle comprit qu'on ne l’avait pas trompée. On croit d’ici la voir sourire, tandis que le pèlerin demandait du travail, les besognes qu’on voudrait bien lui confier, n’importe lesquelles, pourvu qu’on lui laissât du temps pour prier, une cabane à l’ombre des murs du monastère, et qu’il fût assuré, pour tout salaire, d’un morceau de pain. Comme elle n’était pas seulement fine, mais avancée en spiritualité, elle eut le sentiment très net que cet homme était sincère, et qu’il fallait l'aider dans l’œuvre exceptionnelle qu’il entrepreriait.

— Fort bien, dit-elle. Presque tout le travail, à l’intérieur de la clôture, est fait par- nos sœurs ; mais nous avons besoin, en effet, d’un sacristain, d’un homme qui se charge aussi de nos commissions à la poste et de quelques autres petits travaux. Vous serez celui-là, et vous aurez le salaire que vous demandez.

Elle avait pensé lui attribuer un logement de jardinier. Il refusa net, et, ayant regardé autour de lui, il aperçut hors de la cour, à une centaine de mètres, une cabane en planches, qui servait de débarras et ressemblait tout à fait à une guérite qui serait couverte en tuiles. Cette cabane était appuyée à un mur et posée en bordure d’un terrain qui appartenait aux clarisses.

— Cela me suffira, dit-il, je resterai là.

On apporta deux tréteaux, deux planches, une paillasse, une enveloppe de laine rembourrée de chiffons,

et qui devait servir de couverture : ce fut tout ce que pouvait contenir le réduit. Quand il fallut soulever les planches et la paillasse, le pèlerin que le voyage avait épuisé, n'en put venir à bout ; ses pieds, enflés et blessés, fléchirent sous le poids ; il dut traîner son lit jusqu'à la cabane.

Le voici donc ermite, et comme perdu dans ce Nazareth tant de fois rêvé.

Pour répondre à son désir, on lui confia, dans les jours qui suivirent, quelques petits travaux : d’abord il fut prié de trier des lentilles, puis de réparer le mur de clôture en pierre sèche, qui menaçait ruine en plusieurs endroits ; puis de bêcher quelques planches du jardin. Les essais ne furent généralement pas très heureux. L’abbesse s’aperçut vite que l'hôte n’avait aucune habitude de ces choses. Elle le laissa servir les messes, balayer la chapelle, prier, dans un coin, tout le temps qu’il souhaitait de passer ainsi, incliné, immobile, et s’enfermer ensuite dans la cabane où il passait très peu d’heures à dormir, beaucoup d’heures à méditer, à lire et à écrire. Elle apprit, peu à peü, qu’il étudiait la théologie et composait plusieurs ouvrages, notamment des méditations sur l’Évangile. Très sûre d’avoir recueilli un saint homme, elle lui donna de plus en plus la liberté de vivre comme il était inspiré de vivre et recommanda qu’on le chargeât seulement des courses que les tourières ne pourraient faire aussi bien que lui. Enfin, par discrétion, et pour ne pas le troubler, les sœurs lui laissèrent ignorer, pendant assez longtemps, qu’elles savaient son vrai nom et quelque chose de son histoire.

Il a raconté lui-même ce début de sa vie en Orient. Au colonel de Foucauld, il avait révélé le lieu de l’ermitage ; à M. et à Mme de Blic, il expose avec détails « l’emploi du temps ».

« Arrivé ici sans savoir de métier, sans certificat, sans autre papier que mes passeports, j'ai trouvé dès le sixième

jour non seulement à gagner ma vie, mais à la gagner dans des conditions telles que j’ai absolument ce que je rêvais depuis tant d’années, et qu’on dirait que cette place m’attendait ; et, en effet, elle m'attendait, car rien n’arrive par hasard et tout ce qui se fait a été préparé de Dieu : je suis serviteur, domestique, valet d’une pauvre communauté religieuse.

« Vous me demandez le détail de ma vie.

« Je demeure dans une maisonnette solitaire, située dans un enclos appartenant aux sœurs dont je suis l’heureux serviteur ; je suis là tout seul à la lisière de la petite ville ; d’un côté est la clôture des sœurs, de l’autre la campagne, des champs et des coteaux ; c'est un délicieux ermitage, parfaitement solitaire... Je me lève lorsque mon bon ange me réveille, et je prie jusqu’à l’Angélus ; à l’Angélus, je vais au couvent franciscain, j’y descends dans la grotte qui faisait partie de la maison de la Sainte Famille ; je reste là jusque vers 6 heures du matin, disant mon rosaire et entendant les messes qui se disent dans ce lieu si adorablement saint, où Dieu s’incarna, où résonna pendant trente ans la voix de Jésus, de Marie et de Joseph ; il est profondément doux de regarder ces parois de roc sur lesquelles se sont reposés les yeux de Jésus et qu’il touchait de(ses mains.

« A 6 heures, je vais chez les sœurs, qui sont si bonnes pour moi qu’elles sont vraiment mes mères. J’y prépare, à la sacristie et à la chapelle, ce qu’il faut pour la messe, et je prie... A 7 heures, je sers la messe... Après l’action de grâces, je mets en ordre la sacristie et la chapelle. Quand il faut balayer (le saipedi seulement), je balaie ; le jeudi et le dimanche, je vais à la poste chercher le courrier (il n’y a pas de facteur, chacun va chercher ses lettres), je suis le facteur des sœurs... A ce propos, ne mettez plus poste restante sur les adresses, mettez simplement à Nazareth. Puis je fais ce qu’on me dit, tantôt un petit travail, tantôt un autre ; très souvent je dessine

des petites images (d’un dessin élémentaire), les sœurs en ont besoin et m’en font faire...

« S'il y a quelque petite commission, je la fais, mais c'est très rare ; en général, je passe toute ma journée à faire des petits travaux dans ma petite chambre, près de la sacristie : vers 5 heures, je prépare ce qu’il faut pour la bénédiction du Saint-Sacrement, quand il y en a, ce qui est très souvent, grâce à Dieu. 1

a Depuis ce moment, je reste à la chapelle jusqu’à 7 heures et demie du soir. Alors, je rentre dans mon ermitage, j’y lis jusqu’à 9 heures. A 9 heures, la cloche m'annonce qu’il est temps de faire la prière du soir ; je la fais, et je me couche. Je lis pendant mes repas ; je les prends tout seul ; je suis seul domestique ; ce m’est très doux ; je ne vois personne au monde que mon confesseur, tous les huit jours, pour me confesser, et les sœurs lorsqu’elles ont quelque chose à me dire, ce qui est rare, car elles sont Jûrt silencieuses.

« Je passe en outre à la chapelle une demi-heure avant il heures et une demi-heure à 3 heures, c'est l’heure de sexte, none et vêpres.

« Les sœurs me fournissent tous les livres que je désire, elles sont pour moi d’une bonté infinie.

« Plus on donne au bon Dieu, plus il rend : j’ai cru donner tout en quittant le monde et entrant à la Trappe, j’ai reçu plus que je n’avais donné... J’ai encore une fois cru tout donner en quittant la Trappe : j’ai été comblé, comblé sans mesure... Je jouis à l'infini d’être pauvre, vêtu en ouvrier, domestique, dans cette basse condition qui fut celle de Jésus Notre-Seigneur, et, par un surcroît de grâce exceptionnel, d’être tout cela à Nazareth (1). » Il n’était plus religieux, mais il vivait toujours comme un religieux. Il faut même ajouter qu’après^avoir reçu la dispense de ses vœux de trappiste, il avait fait à Rome

(ï) Lettre à M. de Blic, 24 avril et 25 novembre 1897.

entre les mains de son confesseur, — un trappiste de Rome, — le vœu de perpétuelle chasteté, et cet autre encore de n avoir jamais en sa possession ou à son usage plus que ne peut avoir un pauvre ouvrier.

En débarquant, il n’avait point apporté de bagages. Dans l’ermitage, on n'aurait pu inventorier qu’un mobilier minime : quelques images, un crucifix auquel il tenait beaucoup, et où était incrustée une parcelle de la vraie Croix, puis quelques livres, reçus en dons ou empruntés. Peut-être le nombre de livres dépassait-il celui qu’on trouverait dans une bibliothèque d’ouvrier, mais on pourrait répondre que c’étaient des outils.

Pour la table, elle n'était ni abondante, ni variée. L’ermite se conformait au régime des clarisses. Le dimanche et les jours de fête, on y ajoutait quelques amandes ou des figues sèches. Mais Charles de Foucauld n’en mangeait point. Une sœur tourière découvrit un jour, dans une des stalles de la chapelle, une boîte où il serrait les amandes et les figues, afin de les distribuer, quand il sortait, aux enfants de la rue ou de la campagne. Ceux-ci, au début, se moquaient volontiers de l’étranger qui marchait les yeux baissés, un gros chapelet à la ceinture. Bientôt ils coururent après lui, quémandant les friandises qu'il avait pour eux dans sa poche, et leurs bras nus levés, et leur danse, et leurs yeux, l’enveloppaient de lumière. Les autres pauvres aussi apprirent vite sa charité. Ils venaient le chercher jusque dans sa cabane, frappant à la porte derrière laquelle l'ermite étudiait ou priait. Un dimanche, vers le soir, à l’heure où le soleil est encore maître, mais où passe déjà, sur la terre morte de chaleur, le premier souffle frais de la nuit, trois voyageurs loqueteux, venus on ne sait d’où, allant devant eux à la quête de tout, s'arrêtèrent devant l'ermite, et lui dirent : « Nous n’avons plus de quoi nous couvrir. Vois, la nuit sera froide. » Il les considéra, fut ému de pitié, songea à saint Martin, et, prenant son couteau, il coupa en deux le

grand manteau de laine dont il se couvrait lui-même. Puis, saisissant la tunique de rechange qui pendait à un clou, il fit signe au troisième mendiant, à celui qui n’avait rien reçu : « Accompagne-moi ! » Tous deux, ils se rendirent dans la cour du monastère, devant la porterie.

— Ma sœur, dit Charles de Foucauld à la tourière, je vous prie d'ajuster mon vêtement à la taille de ce malheureux : il suffira de deux coups de ciseaux et de quelques points de couture.

— Mais, frère Charles, c’est dimanche aujourd’hui !

— Je vous aiderai ; je couperai, puis vous coudrez ; il est permis de travailler un peu, à cause de la nécessité où sont ces pauvres gens.

Toutes les fois qu’il en était sollicité par les rares passants, ou par l’aumônier, ou par les sœurs, il se dérangeait, et tâchait d’obliger le prochain. C’est ainsi qu’il accepta, un autre jour, de se mettre à l’affût. Un chacal dévalisait le poulailler des clarisses. Il se glissait dans le jardin, par un certain passage qu’on connaissait bien, entre deux rochers, enlevait une poule, qu’il emportait encore criant ; le lendemain, il enlevait la meilleure pondeuse, et, s’il y avait ensuite un peu de répit, c’est que le sire aux oreilles pointues rendait visite aux bassescours des voisins. Il fallait débarrasser le pays de cette bête puante et voleuse. Et qui le ferait plus aisément qu’un ancien officier de cavalerie? On avait emprunté un fusil de chasse à un agent consulaire. Charles de Foucauld se mit à l’affût, à bonne distance des rochers, et commença d’attendre le chacal. Mais à peine se fut-il assis sur une pierre, l’arme chargée posée sur ses genoux, qu’il se mit à réciter le rosaire, selon la coutume qui lui était chère, et à méditer les mystères joyeux, douloureux et glorieux. Le temps, pour lui, passait délicieusement. Les yeux du solitaire erraient sur les terrasses de la ville qui allait dormir. Us recevaient l'image de maisons pareilles entre elles et pareilles à celle où le Sauveur avait jadis

travaillé. Il était heureux et distrait. Le chacal n’en demandait pas plus. Il vint en trottinant, s’arrêta avant de se montrer, reconnut que l’ennemi avait l'esprit ailleurs, pénétra dans le poulailler, tua net une poule choisie, et, au galop cette fois, l’emporta. Quand les tourières vinrent interroger frère Charles, et lui demandèrent des nouvelles de la chasse :

— Je n’ai rien vu passer, répondit-il.

Ce fut son premier et son dernier affût dans les collines de Nazareth.

Ces histoires, et beaucoup d’autres 'qu’on racontait de lui, la singularité de son costume, sa politesse, sa charité, ses longues prières quotidiennes, appelaient l’attention de quiconque habitait Nazareth ou y passait même un peu de temps. On faisait de lui un personnage considérable ; on cherchait à savoir pourquoi il était venu de si loin dans le pays ; et, comme l’idée de puissance, dans les imaginations populaires, ne va guère sans or ni pierreries, on le représentait comme un homme fort riche, ce qui lui faisait une place à part entre les serviteurs des établissements charitables de la ville. Il se rencontra pàr exemple, à la poste, avec un frère convers d'une maison de salésiens qu’il y a à Nazareth, et fut abordé par lui.

— Vous m’excuserez, dit le Frère, mais on rapporte de vous beaucoup de hoses. Je voudrais savoir si elles sont vraies?

— A quoi bon?

. — On dit qu’en France, vous aviez une bonne place...

— Laquelle?

— Une place de comte?

Frère Charles sourit, et répondit négligemment :

— Je suis un vieux soldat.

Ses lettres, pendant cette période de sa vie, sont particulièrement tendres. Il n’écrit qu’à ses proches. Que de fois, perdu dans le silence, la porte de sa cabane ouverte, regardant le ciel d’Orient, qui sertit mieux que le nôtre

des étoiles plus nombreuses, il songea à sa sœur et aux enfants de sa sœur, aux paisibles collines de Barbirey, à son cousin Louis de Foucauld, à ses cousines de Paris, à l’abbé Huvelin, à ce petit groupe d'êtres chers qui connaissaient le lieu de sa retraite, et, régulièrement, écrivaient à frère Charles de Jésus, Nazareth. Car il a définitivement adopté ce nom qui cache le sien, mais découvre son amour. Il est dans une paix infinie. Je composerai comme un cantique, avec les phrases de joie dont ses lettres sont semées.

Je suis dans une paix infinie, une paix débordante qui m’inonde... Si vous saviez les joies de la vie religieuse, dans quelle jubilation est mon âme 1

Comme le bon Dieu, dès ce monde, rend au centuple, en grâces intérieures, ce qu’on lui donne I

Plus j’ai abandonné tout ce qui faisait ma consolation, plus j'ai trouvé de bonheur!

Je bénis Dieu, chaque jour, de la vie qu’il m’a faite, et je me confonds en reconnaissance. Remerciez, bénissez avec moi 1

Les nouvelles viennent de France, de la famille dispersée. Lui, l’ermite, il n’en a point à donner en retour, mais il chante le cantique que je viens de dire, et il répond avec promptitude, laissant parler chacune de ses affections d’enfance, demeurées vives comme autrefois, toujours rapportées à Dieu par quelque bout de phrase, où se reconnaît l'habitude de la méditation.

Il a appris qu’une de ses nièces va faire sa première communion : « Comme je serai avec vous en ce jour ! écritil. Cherchez-moi bien près de vous, à l’égüse, avant, après, à la maison ; partout je serai avec vous. »

Sa sœur va quitter Dijon pour habiter la campagne : « Ma petite Mimi, ne t’efiraie ni d’aller à Barbirey, ni d’aucune chose au monde. Ne crains pas d’y trouver la tristesse ; crois l’expérience de ton vieux frère ; le bon Dieu est le maître de nos cœurs comme de nos corps ; il nous donne, à son gré, la joie et la douleur, comme la

santé et la maladie. Crois bien que c’est folie de te dire : ceci me rendra heureux, ceci me rendra malheureux, car le bonheur ou la tristesse ne dépendent pas de telle ou telle chose, mais de Dieu qui a mille millions de moyens de répandre en nous-mêmes la joie ou la douleur. »

Son beau-frère lui annonce la naissance d'un enfant : « Oh ! mon cher ami, répond frère Charles, c’est une chose si grande, si merveilleusement belle, une âme ! Une âme en état de grâce comme celle de votre enfant, une âme qui, après ce temps d’épreuve, vivra toujours dans la gloire, le rayonnement, la béatitude, la perfection indicible des élus aux pieds de Dieu !... Je suis fixé à Nazareth... Je suis heureux, autant qu'on peut l’être ici-bas, dans ma vie d’ouvrier fils de Marie, tâchant d’imiter, autant que le peut ma misère morale, la vie cachée et perdue de notre bien-aimé Jésus, en qui je vous aime de tout mon cœur. »

L’enveloppe contenait une seconde lettre, celle-ci pour le comte Louis de Foucauld. Et frère Charles ajoutait donc, en post-scriptum, ces lignes de recommandation : c Ayez la bonté, je vous prie, de faire parvenir cette lettre à Louis de Foucauld. Cela m'ennuie de faire connaître, aux personnes qui portent mes lettres à la poste, le nom des personnes à qui j'écris : je reste solitaire, silencieux, inconnu. »

Le petit enfant, dont je viens de parler, étant mort peu de mois après sa naissance. Frère Charles console le père et la mère, selon son habitude, en entr’ouvrant les cieux. Il dit combien il comprend la tristesse des parents, mais il leur montre aussitôt leur fils dans le bonheur étemel : « Comme il est grand, comparé à vous, à nous tousl Comme il nous domine!... Aucun de vos enfants ne vous aime autant, car il s'abreuve au torrent de l'amour divin... Je l’ai déjà invoqué, ce petit saint, mon neveu, un saint que je tutoie... Prie-le à toute heure, ma chère Marie, et remercie bien le bon Dieu de t'avoir

faite mère d'un saint. Une mère vit en ses enfants : voilà déjà une partie de toi au ciel ! Plus que jamais tu auras, désormais, « ta conversation dans les cieux. »

Toute la correspondance de cette époque est de ce ton ailé. Je voudrais pouvoir citer, tout au long, une très belle série de lettres à un trappiste, sur l’obéissance monastique. Je ne puis trop souvent interrompre ce récit. Il doit être l’image de la vie qui se hâte, et de plus, c’est avant tout l’exemple qu’il faut montrer.

Je dirai donc seulement que, dans cette période de la vie érémitique en Terre sainte, les demandes de livres, les remerciements pour des livres envoyés, sont nombreux. Frère Charles prie sa sœur de lui faire parvenir, en Orient : la traduction allemande de la Vulgate et aussi une histoire de l'Église catholique en allemand (il les voulait prêter à des protestants allemands qui habitaient alors Nazareth) ; la dernière édition de deux cours de philosophie, en latin, celui du Père de Mandato et celui du Père Feretti, tous deux jésuites ; YOrdo, pour le bréviaire et la messe, dont se sert le clergé romain ; — « Je dis le bréviaire, ajoute-t-il, et, dans mon grand amour pour Rome, je veux, n’étant tenu à rien, le dire comme le disent les prêtres de Rome » ; — quatre volumes de l’abbé Darras ; un « bon » saint Jean Chrysostome ; un peu plus tard, il fera ses délices d'un Nouveau Testament en arabe, et d’un livre de prières arabes. Prière, étude et solitude, voilà ce qui appelait sur lui la grâce de Dieu.

Il avait pris l’habitude, dès les premiers temps de sa conversion, il avait continué, chez les trappistes, de faire des retraites. Il en fit une de douze jours à Nazareth, sans parler d'une ou deux plus petites. Elle eut lieu au commencement de novembre 1897. Les méditations sont toutes écrites. J’en ai le texte sous les yeux. Elles donnent quelque idée de la ferveur de cette grande âme, de sa foi, de sa puissance d’analyse. Je publierai ici l’une d'entre elles, et, la lisant, on songera à certains chapitres des

Confessions de saint Augustin ; même ardeur de contrition, même gratitude, même loyauté de l’âme.

« Moi, ma vie passée. — Miséricorde de Dieu.

(Quatorzième méditation de cette retraite.)

« Mon Seigneur Jésus, faites mes pensées, faites mes paroles. Si, dans les méditations précédentes j'étais impuissant, combien plus dans celle-ci !... Ce n’est pas la matière qui manque,... au contraire, elle m’écrase ! Y en a-t-il, mon Dieu, des miséricordes! miséricordes d’hier, d’aujourd’hui, de tous les instants de ma vie, d’avant- ma naissance, et d’avant les temps ! J’y suis noyé, j’en suis inondé, elles me couvrent et m’enveloppent de toute part... Ah! mon Dieu, nous avons tous à chanter vos miséricordes, nous, tous créés pour la gloire étemelle et rachetés par le sang de Jésus, par votre Sang, mon Seigneur Jésus, qui êtes à côté de moi dans ce tabernacle, mais si tous nous le devons, combien moi ! moi qui ai été dès mon enfance entouré de tant de grâces, fils d’une sainte mère, ayant appris d’elle à vous connaître, à vous aimer et à vous prier aussitôt que j’ai pu comprendre une parole ! Mon premier souvenir n'est-il pas la prière qu’elle me faisait réciter matin et soir : a Mon Dieu, bé- * nissez papa, maman, grand-papa, grand’maman, grand’- « maman Foucauld et petite sœur? » Et cette pieuse éducation!... ces visites aux églises... ces bouquets au pied des croix, une crèche à Noël, un mois de Marie, un petit autel dans ma chambre, gardé tant que j’ai eu une chambre à moi dans ma famille, et qui a survécu à ma foi ! les catéchismes, les premières confessions surveillées par un grand-père chrétien,... ces exemples de piété reçus dans ma famille ;... je me vois allant à l’église avec mon père (que cela est loin !), avec mon grand-père ; je vois ma grand’mère, mes cousines, allant à la messe tous les jours... Et cette première communion, après une longue et bonne préparation, entourée de grâces et des encoura-

gements de toute une famille chrétienne, sous les yeux des êtres que je chérissais le plus au monde, afin que tout fût réuni en un jour, pour m’y faire goûter toutes les douceurs... Et puis ces catéchismes de persévérance sous Là direction d’un prêtre bon, pieux, intelligent, zélé, min grand-père m'encourageant toujours de la parole et de l’exemple dans la voie de la piété; les âmes les plus pieuses et les plus belles de ma famille me comblant d’encouragements et de bonté, et vous, mon Dieu, enracinant dans mon cœur cet attachement pour elles, si profondément que les orages de la suite n’ont pu l’arracher, et que vous vous en êtes servi plus tard pour me sauver, alors que j’étais comme mort et noyé dans le mal... Et puis lorsque malgré tant de grâces, je commençais à m’écarte^ de vous, avec quelle douceur vous me rappeliez à vous par la voix de mon grand’père, avec quelle miséricorde vous m’empêchiez de tomber dans les derniers excès en conservant dans mon cœur ma tendresse pour lui !... Mais, malgré tout cela, hélas ! je m'éloignais, je m'éloignais de plus en plus de vous, mon Seigneur et ma vie,... et aussi ma vie commençait à être une mort, ou plutôt c’était déjà une mort à vos yeux... Et dans cet état de mort vous me conserviez encore ; vous conserviez dans mon âme les souvenirs du passé, l’estime du bien, l’attachement dormant comme un feu sous la cendre, mais existant toujours, à certaines belles et pieuses âmes, le respect de la religion catholique et des religieux ; toute foi avait disparu, mais le respect et l’estime étaient demeurés intacts... Vous me faisiez d’autres grâces, mon Dieu, vous me conserviez le goût de l’étude, des lectures sérieuses, des belles choses le dégoût du vice et de la laideur... Je faisais le mal mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais... Vous me faisiez sentir un vide douloureux, une tristesse, que je n'ai jamais éprouvée qu’alors !... elle me revenait chaque soir, lorsque je me trouvais seul dans mon appartement;... elle me tenait muet et accablé pendant ce qu'on appelle les

NAZARETH ET JÉRUSALEM l6l

fêtes : je les organisais, mais le moment venu je les passais dans un mutisme, un dégoût, un ennui infinis... Vous me donniez cette inquiétude vague d'une conscience mauvaise, qui, tout endormie qu’elle est, n’est pas tout à fait morte. Je n’ai jamais senti cette tristesse, ce malaise, cette inquiétude qu’alors. Mon Dieu, c’était donc un don de vous,.., comme j’étais loin de m’en douter!... Que vous êtes bon !... Et en même temps que vous empêchiez mon âme, par cette invention de votre amour, de se noyer irrémédiablement, vous gardiez mon corps : car si j’étais mort alors, j’aurais été en enfer... Les accidents de cheval miraculeusement évités, avortés ! Ces duels que vous avez empêché d’avoir lieu ! Ces périls, en expédition, que vous avez tous écartés ! Ces dangers en voyage, si grands et si multipliés, dont vous m’avez fait sortir comme par miracle ! Cette santé inaltérable dans les lieux les plus malsains, malgré de si grandes fatigues !... Oh ! mon Dieu, comme vous aviez la main sur moi, et comme je la sentais peu ! que vous êtes bon ! Comme vous m’avez gardé ! Comme vous me couvriez sous vos ailes lorsque je ne croyais même pas à votre existence ! Et pendant que vous me gardiez ainsi, le temps se passait, vous jugiez que le moment approchait de me faire rentrer au bercail... Vous dénouâtes malgré moi toutes les liaisons mauvaises qui m’auraient tenu éloigné de vous;,., vous dénouâtes même tous les liens bons qui m’eussent empêché de rentrer dans le sein de cette famille, où vous vouliez me faire trouver le salut, et qui m’auraient empêché d’être un jour tout à vous... En même temps, vous me donnâtes une vie d’études sérieuses, une vie obscure, une existence solitaire et pauvre... Mon cœur et mon esprit restaient loin de vous, mais je vivais pourtant dans une atmosphère moins viciée; ce n’était pas la lumière ni le bien, il s’en faut ;... mais ce n’était plus une fange aussi profonde, ni un mal aussi odieux ;... la place se déblayait peu à peu ;... l’eau du déluge couvrait encore

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