‹ Charles de Foucauld, explorateur du MarocChapitre 11 sur 27 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

la terre, mais elle baissait de plus en plus, et la pluie ne tombait plus... Vous aviez brisé les obstacles, assoupli l’âme, préparé la terre en brûlant les épines et les buissons... Par la force des choses, vous m’obligeâtes à être chaste, et bientôt, m’ayant, à la fin de l’hiver 86, ramené dans ma famille à Paris, la chasteté me devint une douceur et un besoin du cœur. C’est vous qui fîtes cela, mon Dieu, vous seul ; je n’y étais pour rien, hélas ! Que vous avez été bon ! de quelles tristes et coupables rechutes vous m’avez miséricordieusement préservé ! Votre seule main a fait en cela le commencement, le milieu et la fin ! Que vous êtes bon ! C'était nécessaire pour préparer mon âme à la vérité, le démon est trop maître d’une âme qui n’est pas chaste, pour y laisser entrer la vérité... Vous ne pouviez pas entrer, mon Dieu, dans une âme où le démon des passions immondes régnait en maître... Vous vouliez entrer dans la mienne, ô bon Pasteur, et vous en avez chassé vous-même votre ennemi,... et après l’avoir chassé par la force, malgré moi, voyant ma faiblesse et combien seul j’étais peu capable de garder mon âme pure, vous avez établi pour la garder un bon gardien, si fort et si doux que non seulement il ne laissait pas la moindre entrée au démon de l’impureté, mais qu’il me faisait un besoin, une douceur, des délices, de la chasteté... Mon Dieu, comment chanterai- je vos miséricordes!... Et après avoir vidé mon âme de ses ordures et l’avoir confiée à vos anges, vous avez songé à y rentrer, mon Dieu ! car après avoir reçu tant de grâces, elle ne vous connaissait pas encore! Vous agissiez continuellement en elle, sur elle, vous la transformiez avec une puissance souveraine et une rapidité étonnante, et elle vous ignorait complètement... Vous lui inspirâtes alors des goûts de vertu, de vertu païenne, vous me les laissâtes chercher dans les livres des philosophes païens, et je n'y trouvai que le vide, le dégoût... Vous me fîtes alors tomber sous les yeux quelques pages d’un livre chrétien, et vous m’en fîtes

sentir la chaleur et la beauté... Vous me fîtes entrevoir que je trouverais peut-être là, sinon la vérité (je ne croyais pas que les hommes pussent la connaître), du moins des enseignements de vertu, et vous m'inspirâtes de chercher des leçons d’une vertu toute païenne dans des livres chrétiens... Vous me familiarisâtes ainsi avec les mystères de la religion..., En même temps vous resserriez de plus en plus les liens qui m’unissaient à de belles âmes; vous m’aviez ramené dans cette famille, objet de l’attachement passionné de mes jeunes années, de mon enfance... Vous m’y faisiez retrouver, pour ces mêmes âmes, l’admiration d’autrefois, et à elles vous inspiriez de me recevoir comme l’enfant prodigue à qui on ne faisait même pas sentir qu’il eût jamais abandonné le toit paternel, vous leur donniez pour moi la même bonté que j’eusse pu attendre si je n’avais jamais failli... Je me serrai de plus en plus contre cette famille bien-aimée. J’y vivais dans un tel air de vertu que ma vie revenait à vue d’œil, c’était le printemps rendant la vie à la terre après l’hiver ;... c’est à ce doux soleil qu'avait crû ce désir du bien, ce dégoût du mal, cette impossibilité de retomber dans certaines fautes, cette recherche de la vertu... Vous aviez chassé le mal de mon cœur ; mon bon ange y avait repris sa place, et vous lui aviez joint un ange terrestre... Au commencement d’octobre 86, après six mois de vie de famille, j'admirais, je voulais la vertu, mais je ne vous connaissais pas... Par quelles inventions, Dieu de bonté, vous êtes-vous fait connaître à moi! De quels détours vous êtes- vous servi? Par quels doux et forts moyens extérieurs? Par quelle série de circonstances étonnantes, où tout s’est réuni pour me pousser à vous : solitude mattendue, émotions, maladies d’êtres chéris, sentiments ardents du cœur, retour à Paris par suite d’un événement surprenant !... Et quelles grâces intérieures ! ce besoin de solitude, de recueillement, de pieuses lectures, ce besoin d’aller dans vos églises, moi qui ne croyais pas

en vous, ce trouble de 1 a. me, cette angoisse, cette recherche de la vérité, cette prière : « Mon Dieu, si vous « existez, faites-le moi connaître ! » Tout cela, c’était votre œuvre, mon Dieu, votre œuvre à vous seul... Une belle âme vous secondait, mais par son silence, sa douceur, sa bonté, sa perfection : elle se laissait voir, elle était bonne et répandait son parfum attirant, mais elle n’agissait pas. Vous, mon Jésus, mon Sauveur, vous faisiez tout au dedans comme au dehors. Vous m aviez attire à la vertu par la beauté d’une âme en qui la vertu m’avait paru si belle, qu’elle avait irrévocablement ravi mon cœur... Vous m’attirâtes à la vérité, par la beauté de cette même âme. Vous me fîtes alors quatre grâces : la première fut de m'inspirer cette pensée : puisque cette âme est si intelligente, la religion qu’elle croit si fermement ne saurait être une folie comme je le pense. La deuxième fut de m’inspirer cette autre pensée : puisque la religion n’est pas une folie, peut-être la vérité qui n’est sur la terre dans aucune autre, ni dans aucun système philosophique, est-elle là? La troisième fut de me dire : étudions donc cette religion : prenons un professeur de religion catholique, un prêtre instruit, et voyons ce qu’il en est, et s’il faut croire ce qu’elle dit. La quatrième fut la grâce incomparable de m’adresser, pour avoir ces leçons de religion, à M. Huvelin . En me faisant entrer dans son confessionnal, un des derniers jours d’octobre, entre le 27 et le 30, je pense, vous m’avez donné tous les biens, mon Dieu : s’il y a de la joie dans le ciel à la vue d'un pécheur se convertissant, il y en a eu quand je suis entré dans ce confessionnal!... Quel jour béni, quel jour de bénédiction!.,. Et depuis ce jour, toute ma vie n’a été qu’un enchaînement de bénédictions ! Vous m'avez mis sous les ailes de ce saint, et j’y suis resté. Vous m’avez porté par ses mains, et ce n’a été que grâces sur grâces. Je demandais des leçons de religion : il me fit mettre à genoux et me fit me confesser, et m'envoya communier séance

tenante... Je ne puis m’empêcher de pleurer en y pensant, et ne veux pas empêcher ces larmes de couler, elles sont trop justes, mon Dieu ! Quels ruisseaux de larmes devraient couler de mes yeux au souvenir de telles miséricordes ! Que vous avez été bon ! que je suis heureux ! Qu’ai-je fait pour cela ! Et depuis, mon Dieu, ce n’a été qu’un enchaînement de grâces toujours croissantes,... une marée montante, montant toujours : la direction, et quelle direction ! la prière, la sainte lecture, l’assistance quotidienne à la messe établies dès le premier jour de ma vie nouvelle ; la fréquente communion, la fréquente confession venant au bout de quelques semaines; la direction devenant de plus en plus intime, fréquente, enveloppant toute ma vie et en faisant une vie d’obéissance dans les moindres choses et d’obéissance à quel maître ! La communion devenant presque quotidienne,... le désir de la vie religieuse naissant-, s’affermissant,... des événements extérieurs indépendants de ma volonté me forçant de me détacher de choses matérielles qui avaient pour moi beaucoup de charmes et qui auraient retenu mon âme, l’auraient attachée à la terre, vous avez brisé violemment ces liens comme tant d’autres. Que vous êtes bon, mon Dieu, d’avoir tout brisé autour de moi, d’avoir tellement anéanti tout ce qui m'aurait empêché d'être à vous seul !... Ce sentiment d’autant plus profond de la vanité, de la fausseté de la vie mondaine et de la grande distance qui existe entre la vie parfaite, évangélique, et celle qu’on mène dans le monde... Ce tendre et croissant amour pour vous, mon Seigneur Jésus, ce goût de la prière, cette foi en votre parole, ce sentiment profond du devoir de l'aumône, ce désir de vous imiter, cette parole de M. Huvelin dans un sermon : « Que vous aviez tellement pris la dernière place que « jamais personne n'avait pu vous la ravir ! » si in valablement gravée dans mon âme, cette soif de vous faire le plus grand sacrifice qu’il me fût possible de vous faire.

en quittant pour toujours une famille qui faisait tout mon bonheur et en allant bien loin d’elle vivre et mourir cette recherche d'une vie conforme à la vôtre, où je puisse partager complètement votre abjection, votre pauvreté, votre humble labeur, votre ensevelissement, votre obscurité, recherche si nettement dessinée dans une dernière retraite à Clamart... Le 15 janvier 90, ce sacrifice s'effectuant et cette grande grâce m’étant donnée de votre main... La Trappe,... la communion quotidienne,... ce que j’ai appris pendant sept ans de vie religieuse,... les grâces de Notre-Dame-des-Neiges,... les grâces de Notre- Dame-du-Sacré-Cœur,... les grâces de Staouëli,... les grâces de Rome, la ville de saint Pierre et des martyrs, le Saint- Père, les basiliques, les égüses, les mille traces des apôtres et des martyrs,... la théologie, la philosophie, les lectures, la vocation exceptionnelle à une vie d’abjection et d’obscurité. Après trois ans et demi d’attente, le révérendissime général me déclara, le 23 janvier 1897, que la volonté de Dieu est que je suive cet attrait qui me pousse hors de l’ordre de la Trappe pour la vie d’abjection, d’humble travail, d’obscurité profonde, dont j'ai la vision depuis si longtemps... Mon départ pour la Terre sainte,... le pèlerinage, l’arrivée à Nazareth,... le premier mercredi que j’y passe, vous me faites entrer, mon Dieu, par l’intercession de Saint- Joseph, comme valet au couvent de Sainte-Claire... Paix, bonheur, consolations, grâces, félicité merveilleuse que j’y éprouve... Misericordias Domini, in ceternum cantabô... Venitç et videte, quoniam suavis est Dominus... Il n'y a qu’à défaillir, mon Dieu, devant de telles miséricordes; à supplier la sainte Vierge et les saints et toutes les pieuses âmes de remercier pour moi, car je succombe sous les grâces... Oh ! mon Époux, que n'avez-vous pas fait pour moi ! Que voulez-vous donc de moi pour m’avoir comblé ainsi? Qu’attendez-vous de moi pour m’avoir accablé ainsi?. Mon Dieu, remerciez-vous en moi, faites vous-même en moi la reconnaissance, le

remerciement, la fidélité, l'amour; je succombe, je défaille, mon Dieu ; faites mes pensées, mes paroles et mes œuvres, afin que tout vous remercie, et vous glorifie en moi. Amen, amen, amen. »

Ainsi se passèrent, à Nazareth, l’été, l’automne, l’hiver de 1897, Ie printemps de 1898. Vers cette époque, la renommée de frère Charles de Jésus parvint jusqu’à Jérusalem. L’abbesse des clarisses de Nazareth ayant écrit à celle de Jérusalem, au sujet de ce serviteur bénévole, qui se vêtait comme un pauvre, qui parlait et écrivait comme un savant, et priait comme un saint, la mère Élisabeth du Calvaire voulut voir le personnage et l’interroger. Elle avait fondé les deux monastères ét demeurait, en fait, une sorte de supérieure générale. On s’empressa donc de lui obéir. Elle était femme de toute prudence, et, dans l’occasion, craignait que la communauté de Nazareth ne fût victime d’un aventurier. Elle jugerait la cause.

Frère Charles fut donc mandé par mère Saint-Michel, qui le chargea de porter aux clarisses de Jérusalem une lettre importante. Il accepta aussitôt, et se déclara prêt à partir : il n'avait aucune affaire à régler, aucun bagage à préparer. On lui proposa d’emporter quelques provisions : il refusa, disant qu’il savait la langue dq pays, et qu’il mendierait son pain, dansées villages.

Il partit seul, à pied, comme il était venu, traversa la Galilée et la Samarie, songeant au Maître qui, tant de fois, pour lui et pour nous tous, avait fait ce long voyage. Les chrétiens lui donnaient le pain et l’eau qu’il demandait, ils le logeaient, et les Turcs non plus ne le refusaient pas. Il arriva, bien las, le jour de la fête de saint Jean- Baptiste, le 24 juin, en vue des murailles ; mais, comme la nuit commençait, il coucha sur la terre, dans un champ voisin du couvent. Il fut reçu, le lendemain, par l'abbesse, dont la défiance ne dura guère, lorsqu’il eut parlé seulement cinq minutes. On ne pouvait penser à

faire repartir avant quelque temps le voyageur, dont les pieds avaient été blessés par de mauvaises sandales. Là aussi, il y avait une cabane vide, en dehors de la clôture, et bâtie à quelque distance d’une autre où habitaient un nègre et sa femme, gardiens du petit domaine des sœurs. Frère Charles demanda qu'on lui permît d’être le voisin de ces pauvres gens, et de s’installer dans la cabane vide. Il refusa de loger dans l’appartement de l’aumônier, que l’abbesse mettait pour quelques jours à sa disposition.

Il faut dire, pour expliquer cette offre, que mère Élisabeth du Calvaire savait, par la lettre venue de Nazareth, qui elle recevait, et que, dès sa première rencontre avec frère Charles, celui-ci, se voyant compris, avait parlé de lui-même avec plus de détail qu’il ne faisait d’habitude, disant par quelles épreuves il avait passé, et ce qu’il était venu chercher en Orient. Il avait raconté quelques traits de son enfance, sa conversion, ses années à la Trappe, et laissé entrevoir que le plus dur sacrifice avait été pour lui, était encore la séparation d’avec une famille unie, excellente, aimée. Puis, soudainement, il s’était tu. L’homme de silence avait reparu. Le serviteur avait pris congé de l’abbesse et sollicité l’autorisation de loger hors de la clôture, comme je viens de le dire, non loin du gardien nègre, dans la campagne de la Ville sainte.

Le soir, mère Élisabeth, parlant de lui à ses filles, leur avait dit : « Nazareth ne s’est pas trompé : c’est vraiment un homme de Dieu, nous avons un saint dans la maison. »

Cette femme vénérable et de haute spiritualité devait avoir, ainsi que nous le verrons, une influence décisive dans la détermination que prit Charles de Foucauld, moins de deux ans plus tard, de se préparer à la prêtrise.

Pour quelques semaines au moins, il est à Jérusalem ; il y mène la même vie qu’à Nazareth, dans les mêmes conditions, et il écrit à ses parents de France : « Je reçois

votre lettre à Jérusalem, où je suis définitivement installé au couvent des clarisses. La mère abbesse du couvent de Jérusalem, qui est la fondatrice des deux monastères, m’a demandé de venir ici. Je ne sais pas pourquoi elle m'a fait venir, car je ne suis guère utile ; je crois que c’est uniquement pour pouvoir à son tour exercer la charité à mon égard et me combler de bonté. C’est une sainte... Comme le bon Dieu fait de belles âmes, et comme il est bon de me les faire voir ! Quels trésors de beauté morale il y a au fond de ces cloîtres, et quelles belles fleurs s’y épanouissent pour Dieu seul!... J’ai une petite maisonnette, adossée au gros mur de clôture... Je vis comme un ermite, ou comme un ouvrier indépendant, recevant tout ce que je demande, et travaillant comme je veux, quand je veux, à un travail très doux, qu’on a la délicatesse de me donner à faire, pour que je puisse me dire que je gagne mon pain...

« Ma vie est ici exactement la même qu’à Nazareth, avec cette différence que je suis encore plus solitaire, c’est-à-dire encore mieux. Le couvent est à deux kilomètres de Jérusalem, sur la route de Béthanie, dans une position admirable, au bord du ravin de Cédron, en face du mont des Oliviers, On voit de ses fenêtres tout Jérusalem, Gethsémani, tout le mont des Oliviers, Béthanie et, dans le lointain, les monts de Moab et d’Edom, qui s’élèvent comme une sombre muraille de l’autre côté du Jourdain : c’est extrêmement beau... De l’autre côté du couvent, on aperçoit les coteaux de Bethléem au sud et ceux de Saint-Jean-Baptiste (Heu de sa naissance et déserts où il habita) à l’ouest... Le Cénacle, le chemin que suivit Jésus avec ses apôtres pour aller après la cène au jardin de l’Agonie, ce jardin, le palais du grand prêtre où on le conduisit après l’avoir lié, le palais d’Hérode, le Calvaire, la coupole de la basilique du Saint-Sépulcre, le lieu de l’Ascension, cette chère et bénie Béthanie, le seul lieu où Notre-Seigneur ait été toujours bien reçu,

tout le chemin qui conduit de Jérusalem à Béthanie et que Notre-Seigneur suivit si souvent, Bethphagé, le temple où Jésus enseigna si souvent, Siloë avec la piscine où l’aveugle-né lava ses yeux, tout cela est sous nos yeux, et crie, chante sans cesse Jésus...

« Que ne pouvez- vous venir ici ! comme vous jouiriez ! comme vous sentiriez avec émotion et bonheur Jésus parler à votre cœur !

« Je ne vais jamais en ville, il ne vient personne au couvent, j’ai donc une solitude merveilleuse dont je jouis profondément... Le bon Dieu est bon!... Plus jç vais, plus je trouve de jouissance. Il faut m’en humilier : cela montre que je ne suis pas assez fort pour supporter les croix, mais il faut aussi être reconnaissant envers ce Dieu si bon qui épargne, avec de si tendres soins, le moindre vent à cette brebis si chétive et si tondue (1). »

Frère Charles ne sortait guère de sa solitude que pour aller à la chapelle. Il disait : « J'ai tout à fait la vie religieuse, moins l’habit. »

Il retourna bientôt à Nazareth, mais il se considérait véritablement comme un serviteur au service des deux monastères, et mère Élisabeth du Calvaire lui ayant exprimé le désir’ qu’il revînt habiter Jérusalem, il revint, en effet, avant la fin de l’année. Que lui importait d’être ici ou là, dès lors que la vie était semblable et l’âme en sûreté?

Nul n’échappe entièrement au regard du voisin. Si bien caché que fût Charles de Foucauld, il était jugé. Il parlait très peu ; il évitait d’entrer en conversation avec les quelques personnes qui se trouvaient sur son chemin ; l’abbesse, demeurant dans la clôture, ne s’entretenait avec lui qu’en de rares occasions, et s’il avait une permission à lui demander : néanmoins, comme à Nazareth, une opinion murmurée, la première, qui est faite d’étonne- ^ •

(1) Lettres des 15 octobre et 10 novembre 1898.

ment, d'admiration encore indécise, d'estime encore retenue, mais vive déjà, se formait au sujet de ce personnage mystérieux. On le voyait qui venait chercher ses repas, comme un pauvre, chaque jour, à la porte du monastère, et qui s’en retournait, sans avoir cessé de lire dans un livre qui ne le quittait point ; on le voyait communier chaque matin, servir des messes, s’acquitter avec scrupule des petits travaux dont il était chargé, passer une heure et demie à la chapelle, après le dîner de midi, revenir le soir, s'il y avait un office ; on savait qu’il couchait sur deux planches recouvertes d’une natte, avec une pierre pour oreiller, comme à Nazareth; qu’il ne dormait guère plus de deux heures par nuit ; qu’il était d’une tempérance extrême et d’une égale charité. Les gens de langue arabe, ou de langue française, qui avaient conversé avec lui, gardaient le souvenir de ses yeux très bons et de sa manière fraternelle. Ils étaient émerveillés aussi de la joie qu’ils avaient devinée chez cet homme sans maison, sans parents, sans richesse et sans place.

Plusieurs, dans la campagne de Jérusalem et dans la ville, le nommaient a le saint ermite des clarisses ». Quelques-uns s’informaient pour savoir si on pouvait le consulter. Les pauvres tâchaient, quand il sortait, de se trouver sur son chemin. Au consulat général de France, où il allait parfois pour traiter une affaire de la communauté, il était reçu avec honneur, et tout de suite introduit au salon, malgré l’extraordinaire costume qui ne prévenait pas en sa faveur. Le nègre lui-même et sa femme, voisins de case, et qu’il appelait toujours « mon frère, ma sœur », le traitaient avec beaucoup de considération. Un jour que, pour l’éprouver, l’abbesse disait au gardien : « Va porter ceci à l’ouvrier. » — « Au monsieur, » reprit vite le nègre.

Peu de temps après son établissement à Jérusalem, et au sortir d’une retraite qu'il venait de faire, frère Charles déclara que, désormais, il suivrait le régime des trappistes :

à midi, une soupe au lait, des figues et du miel ; le soir, un morceau de pain pesé comme pour une Clarisse, 180 grammes. Pendant Pavent de 1898 et le carême de 1899, il se contenta d’un morceau de pain, à midi et le soir. Quelques religieuses des monastères de Terre sainte se souviennent de ces choses, et me les ont écrites. L’une d’elles remarque, en passant : « Trappiste, il l’était resté dans la force du terme ; -en toutes circonstances il disait : « Comme il est dit dans la règle des trap- « pistes, » et cette règle, il la portait toujours sur lui. » Qu’on n’imagine pas, comme certaines gens du monde seraient peut-être disposés à le croire, que la piété et l’habituelle méditation eussent fait de Charles de Foucauld une sorte d’homme affadi, doucereux et compassé. L’homme qui vivait de la vie que je viens de dire prouvait qu’il avait le don de force. D’habitude, il l’exerçait en se domptant lui-même : en quelques occasions, et quand il le fallait, il se montrait rude à autrui. Une troupe de mendiants italiens avait un jour réussi à pénétrer dans la cour des sœurs tourières ; ils menaient grand tapage parce que celles-ci refusaient, à bon droit, de leur donner à dîner. Les pauvres filles, injuriées et menacées, ne savaient que faire, lorsque, par hasard, frère Charles survint. Sans calculer, sans un mot, il se jeta sur l’un des mauvais drôles, le saisit à bras le corps et le fit passer dehors ; puis ce fut le tour d’un second, puis d’un troisième. Avec une incroyable maëstria, il vint à bout, en une minute, de cette petite opération de police. Ses yeux étaient devenus tout ardents.

L'instant d’après, frère Charles passait devant la loge des tourières : « Je vous ai peut-être mal édifiées ! » dit-il. — « Mais non : délivrées. Merci ! »

Quand elle l'eut ainsi vu vivre plusieurs mois, et qu’elle fut sûre de la grande intelligence et de la singulière vertu qu’il avait, mère Élisabeth commença de l’exhorter à entrer dans les ordres. Elle lui représenta qu’il rendrait

de plus grands services en devenant missionnaire : mais il détourna la conversation, et rentra à l’ermitage. Comme elle était femme de très ferme volonté et habituée à la conduite des âmes, lesquelles ne se rendent pas à toutes les raisons, mais à une, elle revint sur ce sujet, et fit observer à frère Charles que, s’il devenait prêtre, il y aurait chaque jour dans le monde une messe de plus, un nombre infini de grâces pour les hommes ; qu’il était donc maître de répandre une bénédiction nouvelle sur la terre, ou de la retenir dans les cieux. S’il avait reçu des dons, qu’il avait accrus par l'étude et par un long travail spirituel, était-ce pour ne les faire servir qu’à lui seul? Frère Charles, que la pensée d’honorer mieux encore le Saint Sacrement émouvait au fond de l'âme, réfléchissait aux paroles qui lui étaient dites, puis répondait : « Être prêtre, c'est me montrer, et je suis fait pour la vie cachée. »

L’abbesse, décidée à procurer à l’Église un saint prêtre de plus, mit alors ses filles en prière, et, après quelque temps, le solitaire l’ayant revue, lui dit : « Écrivez vousmême à mon directeur. » Ce qui fut fait.

Or, à ce moment, une mauvaise querelle fut élevée contre les clarisses de Nazareth, au sujet d’un terrain qui leur appartenait, de celui, je suppose, sur lequel était placée la cabane que frère Charles avait habitée. Elles écrivirent, suppliant celui-ci de reprendre possession de ce morceau contesté de leur domaine, d’y faire un peu de culture et de s’occuper lui-même d’arranger le différend, car nul ne pourrait y réussir aussi bien.

Il partit aussitôt, accompagnant un religieux qui allait là-bas pour prêcher une retraite. Les voyageurs se rendirent de Jérusalem à Jaffa, où ils s’embarquèrent pour Caïffa, et, de là, gagnèrent Nazareth, au commencement de 1899.

De toutes ces choses, l’abbé Huvelin était avisé par son pénitent, qui lui demandait conseil. Il y avait longtemps qu’il songeait que Charles de Foucauld était des-

tiné au sacerdoce, et qu’il l’avait laissé entendre. Dans la petite cabane de Nazareth, la résolution fut enfin prise, par frère Charles, de se préparer aux ordres sacrés. Mais il ne pouvait renoncer à sa vocation particulière, depuis tant d'années étudiée, méditée, éprouvée aussi, et il fallait trouver la solution de ce problème : une vie sacerdotale, une vie érémitique. Où la vivrait-il? Et comment?

Cet homme, que tourmentait une imagination débordante, parfois chimérique, toujours grandiose par le choix de son rêve, eut vite fait de se décider : il achèterait le mont des Béatitudes ; il établirait un ermitage sur le sommet, et là, tout seul, — ou peut-être avec quelques petits frères dont il espéra toujours la venue, — il garderait ce lieu sacré ; il adorerait le Saint-Sacrement, qu’il aurait porté parmi des peuplades farouches ; il recevrait les Bédouins de passage et les pèlerins qui monteraient sur les pas de Jésus-Christ. Prêtre contemplateur, exposé, austère, charitable, il « prêcherait l'Évangile en silence ».

Le cahier de notes intimes est ici bien touchant. On y découvre la pureté d’intention, la générosité de ce solitaire qui, dans sa cabane de planches, méditant l’avenir prochain, n’était préoccupé que de son propre effacement et de la gloire de Dieu. Voici ce qu’on y peut lire :

« Je crois de mon devoir de tâcher d’acheter le lieu probable du mont des Béatitudes. Voyant clairement que, soit à cause des obstacles mis par le gouvernement turc, soit à cause de leurs charges actuelles, les franciscains ne peuvent s’engager à établir immédiatement ni dans un délai déterminé, un autel avec un tabernacle et un chapelain,... je ne vois rien de mieux que de leur proposer de me charger d’entretenir au sommet du mont un autel, un tabernacle où soit perpétuellement le Très Saint- Sacrement, et un chapelain chargé d’y célébrer la messe chaque jour, à cette condition que, le jour où les franciscains voudront prendre à leur charge l’entretien de

l’autel, du tabernacle et du chapelain, le lieu leur sera immédiatement livré par moi ou mes héritiers.

« J’avais pensé d’abord établir là un chapelain ermite, dans une pauvre chambre, et à m’établir auprès de lui, pour lui servir de serviteur et de sacristain. Mais je me rends compte que je ne puis en aucune façon imposer ces charges à ma famille. Il faut donc trouver un autre moyen. Je n’en vois qu’un : c’est d’être moi-même le pauvre chapelain de ce pauvre sanctuaire. »

Frère Charles, continuant sa méditation sur ce thème, se demande s’il remplira mieux ainsi sa vocation, qui est « d’imiter, le plus parfaitement possible, Notre-Seigneur Jésus dans sa vie cachée ». Et il répond affirmativement, en comparant ce qu’il fait à Nazareth, et ce qu’il ferait au mont des Béatitudes.

« La foi en la parole de Dieu et de son Église se pratique également partout, mais là, au mont des Béatitudes, dans le dénuement, l’isolement, au milieu d’Arabes très malveillants, j'aurai, pour ne pas perdre courage, besoin d’une foi ferme et constante à ces mots : chercher le royaume de Dieu, le reste sera donné far surcroît... Ici, au contraire, rien ne me manque, et je suis en sûreté. C'est donc là que ma foi s’exercera le mieux.

« Là, je pourrai infiniment plus pour le prochain, par la seule offrande du Saint-Sacrifice,... par l’établissement d’un tabernacle qui, par la seule présence du Saint-Sacrement, sanctifiera invisiblement les environs, comme Notre- Seigneur, dans le sein de sa mère, sanctifia la maison de Jean,... soit par les pèlerinages,... soit par l’hospitalité, l’aumône, la bienfaisance que je m’efforcerai de pratiquer envers tous.

< Ici, ma condition est, en soi, plus basse ; là, elle sera, à mes yeux, d’une hauteur infinie car rien au monde n’est, pour moi, plus grand qu’un prêtre. Mais, où y a-t-il plus d'imitation de Notre-Seigneur? Le prêtre imite plus parfaitement Notre-Seigneur, souverain prêtre

qui, chaque jour, s’offrait. Je dois mettre l’humilité où Notre-Seigneur l'a mise,... la pratiquer dans le sacerdoce, à son exemple.

« Ici, j’ai plus de distractions causées par mon entourage... Là, je pourrai être bien plus devant le Saint- Sacrement, car je pourrai me tenir à ses pieds une partie de la nuit...

« Bien qu’îct l’abjection de mon état soit plus grande au premier regard, là je serai soumis à mille fois plus d’humiliations. Ici, vis-à-vis de moi-même, je suis supérieur à ma condition... là, prêtre ignorant et incapable, je serai, vis-à-vis de moi-même, profondément au-dessous de mon état... Me présentant sous un habit étrange* demandant à vivre un genre de vie particulier, à établir un tabernacle en un lieu saint, dont l’authenticité est discutable (elle ne fait pas de doute pour moi), je serai* dès le premier jour, l’objet de toutes les railleries, de tous les rebuts et contradictions. Seul, dans un désert, avec un chrétien indigène qu’il faudra de toute nécessité, au milieu de populations sauvages et hostiles,.., le courage trouvera beaucoup plus à s’exercer. »

. Il termine son « élection » en se définissant lui-même. Qui est celui, demande-t-il, qui a ainsi pesé le pour et le contre? « ce pécheur, cet indigne, ce pauvre, cet ignorant, cette âme de bonne volonté pourtant, qui veut tout ce que Dieu veut, et cela seul. »

Telles sont les principales fins que se proposait frère Charles, quand il songeait à acheter le mont des Béatitudes. Elles sont d’une grande âme. S’il les a, dans la suite, poursuivies autrement, et dans d’autres contrées, on remarquera qu’elles n’ont jamais cessé d’jêtre présentes à son esprit. Il a été, ailleurs, ce qu’il méditait d’être sur la montagne où Notre-Seigneur prêcha les sept bonheurs que le monde ne connaissait pas.

En juin 1900, Frère Charles, ayant pris sa décision, se

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mit en route, et gagna Jérusalem. Il arriva dans cette ville la veille de la fête du Sacré-Cœur.

Il voulait voir Mgr L. Piavi, car l'autorisation de s’établir, comme prêtre ermite, au sommet du mont des Béatitudes, ne pouvait être donnée que par le patriarche. Sans doute aussi pourrait-il, dans cette audience, faire approuver le projet de règle qu’il avait rédigée, pour luimême et les futurs « petits frères du Sacré-Cœur ». L’abbé Huvelin n’avait accepté cette idée qu’à contre-cœur. Il savait qu’il avait la garde d’une âme extraordinaire et qui « déroutait toutes les prévisions » ; et c’est pourquoi il n’osait pas aller jusqu’à une défense formelle. Les termes dont il s’était servi avertissaient cependant avec force. Il se récusait : « Moi, mon enfant, je n’ai pas la lumière pour cela, je ne vois que des objections, et je crains l'esprit propre, sous votre dévouement et sous votre piété. »

Le lendemain de son arrivée à Jérusalem, Frère Charles monta de bon matin au Calvaire et assista à une messe puis il se dirigea vers le patriarcat. Dans quelle tenue et quel pitoyable état ! Il n'était pas de ces voyageurs qui ont un vêtement de rechange dans une valise, ou qui possèdent de quoi en acheter un neuf. Ses sandales, les jours précédents, avaient dû se rompre sur les routes, et il les avait remplacées par de simples morceaux de bois reliés par des courroies. Des bandes de gros papier, serrées par des ficelles, cachaient les trous de son pantalon, ouvert aux deux genoux. En outre, le pauvre voyageur, marchant tout le jour, en plein été, sans aucune précaution, avait reçu un terrible coup de soleil : ses paupières, son front, ses joues étaient enflés et tavelés. Quand un pareil gueux demanda à être reçu par Mgr Piavi, le personnel du patriarcat fit naturellement quelque difficulté. Ce ne fut qu’après une longue attente, et sur son affirmation renouvelée qu'il voulait parler au patriarche lui-même, que Frère Charles fut introduit auprès de Sa Béatitude.

Mgr Piavi l'écouta, puis, s’imaginant qu'il avait affaire à quelqu’un de ces illuminés qui ne sont pas rares en Orient, — ni ailleurs, — sans se douter qu’il eût, devant lui, un homme d’un puissant esprit et d’une vertu héroïque, il répondit : a Nous y réfléchirons, retirez-vous pour le moment. »

Il réfléchit, en effet, s’informa, apprit quelque chose de cette existence exceptionnelle, et tâcha de faire revenir au patriarcat l'étrange solliciteur. Mais le rêve était fini. Frère Charles considéra l’échec comme un signe de la volonté divine. Il revint donc à Nazareth. Dans le même temps, et alors qu’il se croyait déjà propriétaire du sommet du mont des Béatitudes, il découvrit qu’il avait été joué par le vendeur, et que celui-ci, — un homme d’origine allemande, — avait vendu sans droit le terrain où devaient s’élever la chapelle et la cabane. Le prix payé fut perdu.

Comment Frère Charles supporta ces déceptions et humiliations, il le dit lui-même, dans ses lettres, et sans se douter qu’il fait ainsi son propre éloge.

« J’ai vu le patriarche, et je lui ai dit ce que j’avais à Iùi dire. Aussi, bien qu’il m’ait renvoyé assez lestement,' suis-je très content... Je suis dans une paix profonde et une grande joie ; je n’ai qu’une chose à craindre : d’être infidèle à la grâce... (1) » « Mon désir des saints ordres reste ferme, mais tout le reste dans le doute... Sois bien certaine d’une chose, ma chérie, c’est que la volonté de Dieu s’accomplira : soit par les hommes, soit contre eux, il fera pour nous ce qui nous est le meilleur. Ne t’afflige pas à la pensée que je n’irai pas en France cette année. Peut-être suis-je, sans le savoir, près de m’y rendre... (2) » « N’attachons pas d’importance aux événements de cette vie, ni aux choses matérielles ; ce sont les rêves de notre

(1) Lettre a un ami, 28 juin 1900.

(2) Lettre à Mme de Blic, 10 juillet 1900.

nuit d’auberge... Qu’est-ce qui nous reste, à l’heure de la mort, sinon nos mérites et nos péchés (1)? »

L’abbé Huvelin encourageait son pénitent à se préparer au sacerdoce ; il jugeait que cette préparation serait brève, vu les études déjà faites, de philosophie et de théologie, et souhaitait qu’elle pût avoir lieu, comme Frère Charles venait d’en avoir l’idée, à la Trappe de Notre- Dame-des-Neiges. Puisque la tentative auprès de Mgr Piavi n’avait pas réussi, oui, sans doute, il serait bon de demander asile, jusqu’au sacerdoce, à cette abbaye vivaroise, où la formation serait parfaite. Rien ne pressait d'ailleurs; lui-même, il se proposait de faire, en temps utile, les démarches nécessaires, près du père abbé, près de l’évêque. Le pauvre vicaire de Saint-Augustin, très souffrant, et, comme il disait, « enveloppé d'un réseau de douleurs », écrivait des billets assez fréquents, où les projets abandonnés et les projets en cours l'un après l’autre étaient jugés. Mais la lenteur des fcourriers, l’impossibilité de se faire entièrement comprendre à de telles distances, le besoin, violent comme un instinct, qui nous porte à saisir déjà par sa frange ce lendemain qui va devant nous, eurent raison de la patience de Charles de Foucauld. Il brusqua les choses, prévint d’un mot l’abbé Huvelin, et partit pour la France.

Il quittait la Terre sainte au début d’août 1900, n’emportant qu'un bréviaire et un vieux panier renfermant sa nourriture. La traversée, il la fit sur le pont, en quatrième classe, inconnu sans doute. Il allait où l’appelait une volonté qui ne dit ses secrets que peu à peu, mais qui commande nettement, suavement, ce qui est essentiel à chaque période. Il était sûr qu’il devait, désormais, accepter le sacerdoce, dont le sentiment de son indignité l’avait d’abord et longtemps écarté ; il était sûr que sa vocation consistait à porter l’Hostie dans les contrées sauvages.

(1) Lettre à Mme de Blic, 21 juillet 1900.

parmi les infidèles, et à vivre en l’adorant, sans la prêcher encore, si ce n'est par l’héroïque charité qu’elle lui mettrait au cœur. Mais il ignorait profondément, en voyant s'éloigner les maisons de Jaffa et les terres qui montent en arrière, vers quels pays et quel peuple il serait envoyé, un jour prochain. Le temps de cette parole-là n’était pas venu.

Dans la Palestine et la Judée, la renommée de Frère Charles demeurait. Déjà la légende s'était emparée de l’histoire de l’ermite de Nazareth et de Jérusalem, et la fleurissait de ses fleurs souvent inutiles et vaines. On racontait, dans les villages, que Frère Charles aimait à se faire descendre au fond des puits taris, et que là, bien sûr de ne point être troublé, il priait et méditait de longues heures. Rien n’était vrai dans ce récit ni dans plusieurs autres semblables, excepté la vénération qui les avait inspirés.

Années de préparation, voilà ce que furent, pour Charles de Foucauld, les années passées en Orient. Elles l'avaient habitué à la vie solitaire, à la discipline sans témoins, au travail sans programme imposé. Il avait fait l’apprentissage qui lui permettrait de supporter de bien plus dures épreuves, sans défaillance, dans la joie de celui qui obéit à sa vocation. Mais il ne savait pas ces choses, il allait seulement au-devant d’elles, confiant.

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