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CHAPITRE X

l'établissement av hoggar

L'invitation à retourner au Hoggar vint encore du commandant Laperrine. Par deux lettres, du i^' et du 8 avril 1905, il proposait au Père de Foucauld d'aller passer Fêté au Hoggar, avec le capitaine Dinaux, chef de l'annexe d'In-Salah, commandant la compagnie saharienne du Tidikelt. Celui-ci devait partir au commencement de mai, et parcourir l'Ahnet, l'Adrar des Iforas et l'Aïr.

Frère Charles répondit d'abord qu'il ne pourrait quitter la Saoura avant l'automne, qu'à ce moment, il se déciderait, soit à vivre définitivement cloîtré à Beni-Abbès, soit à partager sa vie, prêtre-voyageur, entre la Saoura, le Gourara, le Touat, le Tidikelt et les Touaregs.

Au fond, il fut extrêmement troublé. Il écrivit à l'abbé Huvelin, et l'on devine, dans sa lettre, que l'espoir d'attirer enfin quelque « petit Frère du Sacré-Cœur » à la Fraternité de Beni-Abbès, de transformer en fondation durable son œuvre personnelle et précaire, fut pour beaucoup dans l'incertaine réponse donnée à Laperrine. Lui, si prompt à imaginer, si ardent et ferme dans l'exécution, il était lent à se décider, par amour de la perfection. Il laissait entendre aussi que ces grands voyages n'allaient pas sans fatigue. Néanmoins, il ferait ce qui lui serait conseillé par son directeur et par le Père Guérin.

Le 22 avril, il recevait, du Père Guérin, alors en

France, une dépêche qui exprimait l'avis du préfet apostolique et de l'abbé Huvelin : « Inclinerions à accepter invitation. »

Aussitôt Frère Charles s'informe ; il apprend que le capitaine Dinaux ne quittera Akabli que le 15 mai. lî a le temps d'arriver. Le 3 mai il part pour Adrar, avec Paul. Aux deux premiers arrêts, à 35 kilomètres de Beni-Abbès, au village de Tametert, où il couche, puis à 70 kilomètres, à Geurzim, oti il déjeune et passe le temps de la grande chaleur, la gaïla, il est très bien accueilli : on ne fait pas sans recevoir quelque retour les sacrifices qu'il a multipliés, et l'inconnu, l'homme qui habite au loin, remercie quelquefois des bienfaits dont le voisin fut l'objet.

Cette même note « très bien reçu » se répète souvent, dans le diaire, accolée aux noms des ksours où le voyageur, pour une nuit, demande l'hospitalité. Dans l'un de ces villages, le 5 juin. Frère Charles rencontre Aziouel, futur successeur de l'amenokal des Taïtoq, « tout changé depuis l'an dernier, tout en confiance, tout apprivoisé ».

Trois jours plus tard, près d'un puits de la région du Touat, il trouve enfin le capitaine Dinaux, qui a pour compagnons quatre « civils » français, dont trois au moins sont fort connus : M. E. Gautier, explorateur et géographe ; M. Chudeau, géologue ; un écrivain, M. Pierre Mille, et un inspecteur des postes et télégraphes en mission, M. Étiennot. Les conversations, entre ces hommes si différents par le tempérament, les études, la curiosité de l'esprit, durent être, plus d'une fois, dignes de mémoire. Les mots sont restés dans le désert. Frère Charles avait été adjoint, pour l'ordre de marche, à M. Étiennot, qu'escortaient quinze méharistes. Mais on le trouvait souvent ailleurs, à l'écart, selon le précepte qu'il avait formulé lui-même, faisant route à pied, la tête penchée, gardant le silence afin de mieux tenir son âme en paix. « Pauvre cher Père de Foucauld, me disait Pierre Mille, je crois

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que nous avions tous reconnu ce qu'il valait ; c'était un homme admirable et un saint, teinté, si vous le voulez, d'orientalité ; nous l'aimions. Il nous arrivait de sourire de son extraordinaire passion du désert. Avec le sansgêne de la jeunesse, nous l'appelions, entre nous, c celui a qui trouve toujours que les tramways sont trop voisins. » Chef de guerre, savants, artistes, religieux, ils allaient chacun cherchant son bien, et tous voulaient ainsi le bien de la France. On partait, le plus souvent, sous les étoiles, afin de faire plus de chemin avant que l'extrême chaleur n'arrêtât le pas dolent des hommes et des bêtes. Le Père de Foucauld disait la messe, fréquemment, à deux heures du matin, puis il repliait sa tente, pour ne. rien retarder et ne gêner personne. Mais on dressait le camp, autant qu'il était possible, dès que le soir approchait. Le 23 juin, tandis que les méharistes enfonçaient les piquets des tentes, près du puits d'ïn-Ouzel, sous le regard de deux jeunes Touaregs d'une dizaine d'années et de deux esclaves, qui faisaient paître un troupeau de chameaux, un homme est signalé, qui vient, unique dans le tour d'horizon. D presse son méhari. On le reconnaît bientôt. C'est un courrier que le capitaine Dinaux a envoyé à la recherche du nouvel amenokal du Hoggar. Il a trouvé celui-ci à Tin-Zaouaten. Il apporte une lettre de Moussa ag Amastane annonçant la prochaine venue du chef des Touaregs Hoggar. En effet, le surlendemain. Moussa entre dans le camp, et va saluer le chef français. Frère Charles le juge favorablement. « Il est très bien, dit-il, très intelligent, très ouvert, très pieux musulman, voulant le bien en musulman libéral, mais, en même temps, ambitieux et aimant argent, plaisir, honneur, comme Mahomet, la plus parfaite créature à ses yeux. Il est tout dévoué à Beï d'AttaUa, de qui il dit avoir tout reçu (i)... En résiuné. Moussa est un bon et pieux mu-

(i) Marabout de la famille des Kotmta« rénidant à Attalia.

sulman, ayant les idées et la vie, les qualités et les vices d'un musulman logique, et en même temps l'esprit aussi ouvert que possible. Il délire beaucoup aller à Alger et en France... D'accord avec lui, mon installation au Hoggar est décidée. »

Pendant quinze jours, le jeune chef, — il a environ trente-cinq ans, — accompagnera la mission Dinaux. Enseignement mutuel dont chacun profite. Puis la colonne s'amincit. Moussa s'en va nomadiser, je ne sais où. M. E. Gautier et Pierre Mille, escortés et guidés par trois chefs des Touaregs Iforas, entreprennent de traverser le sud du Sahara, atteignent Gao, Tombouctou, et rentrent en France après avoir visité le Sénégal. 'Le capitaine Dinaux continue la route vers les hauts plateaux du Hoggar, et, vingt-huit jours plus tard, entre dans la vallée de Tamanrasset.

Ce nom de Tamanrasset, souligné trois fois en marge du diaire, est suivi de ces lignes où transparaît l'émotion du Père de Foucauld : « Par la grâce du divin Bien-Aimé Jésus, il m'est possible de m'installer, de me fixer à Tamanrasset, ou dans tout autre point du Hoggar, d'y avoir une maison, un jardin, et de m'y établir pour toujours... Je choisis Tamanrasset, village de vingt feux, en pleine montagne, au cœur du Hoggar et des Dag- Rali, la tribu principale, à l'écart de tous les centres importants. Il ne semble pas que jamais il doive y avoir ici garnison, télégraphe. Européen ; de longtemps il n'y aura pas de mission : je choisis cô lieu délaissé, et je m'y fixe. »

Ainsi parle la charité. Tout de suite après, le colonisateur se révèle. Il voudrait attirer et étabhr au Hoggar, — la liste est curieuse, et un économiste l'aurait peutêtre moins bien faite, — un pépiniériste ; un puisatier ; un médecin ; quelques femmes sachant tisser la laine, le coton et le poil de chameau ; puis un ou deux marchands de cotonnades, de quincaillerie, de sucre et de sel, mais

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de braves gens « qui nous fassent bénir et non maudii'e ».

Le seul défaut de Tamanrasset, pour l'ermite, c'est l'absence de tout prêtre dans le voisinage, ou simplement à distance raisonnable. « Il me faut, à vitesse moyenne, soixante jours pour arriver à Béni-Ounif, seul point où je puis commodément trouver un prêtre. Je ne crois pas que le précepte (de la confession) oblige dans de telles conditions. Malgré ma misère, je vis tranquille et en grande paix. »

Frère Charles, ainsi qu'il l'a fait à Beni-Abbès, commence par bâtir à Tamanrasset une « maison », ou pour mieux dire une sorte de couloir de 6 mètres de long sur I m. 75 de large, servant de chapelle et de sacristie. Lui, il aura d'abord une hutte de roseaux, pour travailler et dormir, à quelque distance ; puis il allongera le couloir, et séparera, par un rideau, la chapelle de la bibliothèque et de la chambre. Il célèbre la première messe au Hoggar le 7 septembre 1905. Il compte demeurer là jusqu'à l'automne de 1906, partir alors pour Beni-Abbès, où il passera l'automne et l'hiver, puis revenir à Tamanrasset au commencement de l'été de 1907. Il se partagera ainsi entre les deux ermitages. Il sera le migrateur, le moine aux deux huttes, l'ami de deux peuples délaissés. Du moins tel est le projet ; s'il plaît à Dieu, est toujours sous-entendu.

Qiie découvre-t-il, de la porte de sa cabane, quel paysage, quels habitants? Le haut plateau de Tamanrasset est à I 494 mètres d'altitude. Le lit sec d'un fleuve assez large le traverse, et c'est là seulement, dans la dépression des terres, qu'il y avait quelques essais de culture, bien primitifs et mesquins, au temps où Charles de Foucauld bâtissait, près de la berge, sur la rive gauche, son oratoire et sa hutte. Tout autour, un terrain ondulé, caillouteux, où poussent des touffes d'herbes dures, une touffe tous les dix mètres : gueitaf, salsolacée blanchâtre, d'un mètre de hauteur ; oum rokha, d'un vert jaunâtre.

un peu moins élevé ; diss, espèce de jonc assez semblable à l'alfa : en somme un assez pauvre pâturage à chameaux. La teinte fanée de ces feuillages ne repose pas la vue et n'a point de joie en elle. La beauté de la vallée, sa grandeur, lui vient de son cadre de montagnes, car au nord, à 4 ou 5 kilomètres de l'ermitage, se lève le massif de la Koudiat, dominé par le pic Ilaman, haut de 3 000 mètres, montagnes rocheuses, entassées, nues, que le soleil colore, et surtout vers le soir, de teintes roses ou fauves, de teintes de pourpre ardente ou de pourpre violette, que ni brume ni poussière n'atténuent au passage ; à l'est, et plus rapprochée, c'est la petite chaîne de l'Hageran ; à l'ouest, les vallonnements par où tourne et s'engage la piste d'In-Salah ; au sud, la roche fendue du mont Hadrian, fameuse dans la légende touarègue (i). A ces grandes hauteurs, enveloppées de déserts, l'air est d'ime transparence parfaite et nouvelle à nos yeux; l'automne est la plus belle saison ; les jours y sont doucement chauds, les nuits étincelantes d'étoiles ; il ne faut pas monter beaucoup pour apercevoir la croix du Sud. Quel nom magique ! Le seul rappel de ce joyau du ciel nous donne bien à rêver, et nous permet de mesurer à quelle distance de l'Europe l'infinie charité vient d'amener le Père de Foucauld.

Il est là sur le seuil de sa cabane, vêtu de sa robe blanche qui porte un cœur rouge et une croix à l'endroit de la poitrine. S'il regarde de nouveau dans la plaine, il n'y verra qu'un seul arbre, un éthel, une sorte de tamaris énorme et rond, poussé dans le Ht de l'oued. A l'omore de cette imique verdure, il a suspendu ses baromètres et ses thermomètres, sauf le grand baromètre à mercure, de I m. 50 de haut, qu'il a eu tant de peine à faire transporter à dos de chameau, et qu'il a accroché dans l'er-

(i) La légende raconte que le géant Elias, en des temps anciens, feadlt la montagne d'un coup d'épée.

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mitage. Un seul arbre et pas une maison, à cette époque ; quelques zéribas seulement, des huttes de roseaux pareilles à la sienne, à demi cachées dans le lit de l'oued Tamanrasset, et où vivent des Harratins, cultivant un peu d'orge, des carottes et des piments rouges. Ce sont les compagnons ordinaires. Il y en a d'autres qui passent. Dans l'étendue errent, presque toujours, sauf dans les temps de complète sécheresse, des pasteurs touaregs, des hommes de grande tente, surveillant des troupeaux de chameaux, d'ânes, de moutons et de chèvres. Un matin, sans qu'aucun bruit ait révélé la marche d'une caravane, on aperçoit la silhouette dégingandée de quelques chameaux de plus, dont les pattes et le ventre dessinent une fenêtre, et non loin, trois ou quatre monticules qu'on n'avait pas vus la veille au soir, taupinées brunes faites en peaux de bêtes, et sous lesquelles dorment les nomades. Ces « maîtres du désert », comme on a souvent appelé les Touaregs, mènent la vie pastorale la plus nomadisante qui soit. Ils remplissent le désert de leur nom, mais ils ne sont pas très nombreux. Tamanrasset n'avait d'ordinaire qu'une soixantaine d'habitants. Le Père de Foucauld estimait que les diverses tribus Kel Ahaggar devaient compter environ 800 à 900 familles, tandis que d'autres groupes de tribus de même peuple, les ïforas par exemple, comptaient au moins 2 000 familles. L'été les chasse, les oblige à transhumer à des distances immenses, jusque dans la région soudanaise, où ils paient des droits de pacage élevés. Ils voyagent aussi pour le commerce. Des caravanes s'en vont vendre, sur les marchés du Tidikelt, des moutons et des chèvres, et rapportent des cotonnades, des dattes, du mil. D'autres Touaregs font quelque trafic avec Rhât et Rhadamès; d'autres conduisent jusqu'à Tombouctou leurs chameaux chargés de sel des mines célèbres de Taoudéni.

Peuple misérable, au demeurant, et que tourmentent souvent la faim et la soif. Il ne sait pas d'où il vient, ni

par quel événement il fut contraint de se retirer dans de si âpres régions. Longtemps on a défendu la légende de l'origine européenne des Touaregs, à cause de la blancheur de leur peau et de la croix qui figure, comme ornement, au-dessus du pommeau de leur selle, et sur leurs vêtements. L'opinion prévaut aujourd'hui que ce sont des Berbères refoulés par les invasions arabes jusqu'au fond du désert, « tout bonnement des Libyens, les derniers survivants », dit M. Emile Gautier. Et le Père^ de Foucauld, qui les a étudiés mieux que personne, n'était pas d'un autre avis : « Ce sont assurément des Chamites a-t-il écrit ; leur langue l'indique clairement. Leur physionomie est, lorsque le tj^e est pur, celle des anciens Égj^tiens ; très blan^cs, élancés, le visage long, traits réguliers, grands yeux, front un peu fuyant, bras et jambes un peu longs, un peu grêles : les Égyptiens des anciennes sculptures. Leurs usages sont très différents de ceux des Arabes ; ils sont musulmans avec beaucoup de foi, et aucune pratique ni aucune instruction (i). » Le moyen âge semble les avoir connus ; des annales du temps des croisades parlent des hommes voilés, les Moultimin. Ils ont, en efî^t, le visage voilé jusqu'aux yeux, par un bandeau d'étofîe bleue, le litham. Leur orgueil est immense, leur coquetterie plus grande que celle des femmes. Quand ces hauts diables maigres, appuyés sur leur lance, s'approchent d'un étranger, ils tiennent la tête plus droite, ils affectent une démarche plus solennelle que s'ils étaient tous princes, et d'un autre temps. La guerre, l'expédition pour la vengeance et le pillage, telle a été, jusqu'aux débuts de notre siècle, l'industrie

(i) Lettre au comte de Foucauld, 3 avril 1906. Les Touaregs croient en Dieu, mais n'observent pas le jeûne du Ramadan, ne font pas les cinq prières quotidiennes. E. Gautier a dit : « Nulle part, dans le reste du monde berbère, on ne voit transparaître l'homme primitif sous un vernis d'islamisme aussi superficiel et aussi écaillé. » Nul doute que ce ne fut là une des raisons qui déterminèrent le Père de Foucauld h s'établir au Hoggar.

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la plus lucrative des tribus touarègues : l'homme libre ne travaille pas. Emile Gautier, artiste qui choisit bien le mot pittoresque et bref, a décrit le guerrier : « L'équipement des guerriers touaregs est bien connu : la longue lance fine, tout en fer, incrustée de cuivre, aux barbelures féroces, le gi'and sabre droit, à bout rond, à poignée en croix,... le bouclier en peau d'antilope, peint de graphies barbares. Ils sont prodigieusement misérables, très au delà de notre conception usuelle du mot « pauvre » ; le prix d'un winchester et de son approvisionnement annuel en cartouches, doublé ou triplé par le transport à travers i 500 kilomètres de désert, est à peu près aussi disproportionné avec- les ressources d'un Touareg moyen, que, par exemple, l'entretien d'une automobile de 60 chevaux avec le budget d'un facteur rural. »

Les combattants, quand ils vont en expédition, et que le temps est venu de la halte pour la nuit, rapprochent plusieurs boucliers et dorment sous cet abri. La tenté famiUale est un peu moins primitive. « Une grande peau formée d'une infinité de peaux de moutons cousues ensemble, fixée par des cordes à douze piquets, un grand piquet central qui soulève la peau, et voilà la famille touarègue logée, dit un voyageur qui a récemment visité le Hoggar (i). Les Dag Rali que j'ai visités étant riches, avaient des tentes en belles peaux et des piquets sculptés. Pour compléter cette demeure, où le vent passe sans obstacle, on entoure la tente d'une sorte de paravent formé d'une natte en fibres, que les Touaregs fabriquent eux-mêmes. La nuit, on ferme la tente avec la natte ; le jour on roule la natte... Le mobiher se réduit à rien : quelques couvertures, les ustensiles de cuisine, le rahla pour monter à chameau, le violon (imzad) de la

(i) Docteur Vermale, Au Sahara pendant la guerre européenne, igxs igiy (notes manuscrites). Le docteur Vermale fut tué par les Touaregs iv\ combat d'Aïn-el-Hadjaj, le 13 {é\Tier 1917. Il avait vingt-neuf ans.

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femme, les armes, et c'est tout. Bien entendu, le lit n'existe pas ; tous couchent à même le sol...

« Autour des tentes, nègres et négresses esclaves vaquent aux occupations du ménage. Les hommes, du moins en cette saison, ne font rien, passent le temps à palabrer ou à jouer au duel au sabre, avec les grands boucliers de peau. Les femmes s'occupent des enfants, de la cuisine qui est vraiment par trop sommaire, jouent de l'imzad, et le soir font des visites. »

Ces nomades ne se font pas seulement des visites entre elles. Fréquemment à la fin de l'après-midi, avant l'heure de la traite des bêtes, elles se rendent à une réunion galante qui rassemble les jeunes filles, les jeunes veuves ou répudiées, les jeunes hommes ou les hommes relativement jeunes et non mariés. La liberté de propos y est grande. Parfois l'ahâl se tient à l'ombre d'un arbre, s'il y en a, ou d'une roche ; d'autres fois, sous la tente d'une femme vivant seule, ou sous une tente dressée exprès. On s'assied les uns à côté des autres. On se retrouve, on cause, on invente des jeux d'esprit, une femme joue de l'imzad, le violon à une seule corde, et les hommes l'accompagnent de la voix en sourdine; souvent les hommes récitent des vers de leur composition, ou des poésies qui se transmettent de génération en génération, dans la famille ou la tribu. De jeunes guerriers touaregs font parfo^ loo, 200 kilomètres, pour assister à l'ahâl d'une femme réputée pour sa beauté ou son esprit. Une étiquette traditionnelle règle toute chose dans ce coin en fête du désert. « Le vêtement, la tenue et la conversation sont régis par un code mondain nuancé, discret, absurde et inflexible. Le flirt est, bien entendu, la grande préoccupation (i). »

La confédération du Hoggar, comme les autres confédérations touarègues, est commandée par un chef élu,

(ï) Emile Gautier, la Conq^Mê du SnMra.

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i'amenokal, choisi parmi les nobles (i) ; chaque tribu obéit à un amrar. On sait déjà qu'au moment où le Père de Foucauld commençait à bâtir son ermitage à Tamanrasset, ramenokal des Hoggars était Moussa ag Amastane. Celui-ci succédait à deux ennemis déclarés du nom français, Ahitarei, qui gouvernait la confédération lors du massacre de la mission Flatters, puis Attisi qui avait pris part personnellement au massacre. Plus habile que ses prédécesseurs, plus intelligent aussi. Moussa entra en négociation avec les chefs militaires des oasis avant même d'avoir été élu comme chef de sa nation. Au début de 1904, il concluait un traité d'amitié avec les Français, à In-Salah, se faisait reconnaître chef des Touaregs Hoggar et, — suprême adresse d'un chef de bande, — obtenait le pardon de la France pour l'ancien amenokal devenu impopulaire, Attisi, qui s'était retiré vers le sud-est, chez les Touaregs Azdjers.

Tel était le pays où le Père de Foucauld se proposait de vivre, tels étaient les Touaregs qu'il allait avoir pour compagnons et témoins. Il pouvait encore se dédire et remonter vers le nord. Cela lui fut proposé. Le capitaine Dinaux, qui avait poursuivi sa route et parcouru la région de l'Aïr, repassa au bout de cinq semaines à Tamanrasset, le 15 octobre 1905. Il s'informa des dispositions de l'ermite : elles n'avaient pas changé. Alors il lui dit adieu, consigna dans son rapport ce fait mémorable qu'un homme civilisé avait demandé, comme une grande faveur d'être laissé au Hoggar, et ajouta : « Il restera ainsi seul au milieu des Touaregs, à 700 kilomètres d'In- Salah, et ne sera rehé à nous que par les courriers mensuels qu'on va essayer d'amorcer. »

Quelle foi et quelle énergie morale pour supporter victorieusement une pareille épreuve! Pas un homme de

(1) Les tribus nobles des Hoggar sont les Kel Rela et les Taïtoq; l'otie et l'autre ont des tribus vassales.

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sa race, de sa religion, de son éducation I Aucun secours, ni pour le corps ni pour l'âme 1 Pas d'espérance d'amener entièrement à soi un peuple qui ne peut, avant des années et des années, franchir tant de distance et tant d'obstacles ! Savoir de science certaine qu'on mourra, sans que la récompense, c'est-à-dire la pleine adhésion à la loi du salut et à la civilisation chrétienne ait été obtenue d'mi seul 1 Et cependant ne pas douter, ne pas hésiter, s'offrir résolument à une tâche qu'aucun attrait humain ne recommande, rompre avec tout ce qu'on a aimé de la terre et de l'esprit d'Europe, pour obtenir la difficile, l'incertaine, la défiante sympathie de pasteurs nomades, de guerriers habitués au pillage et de nègres misérables, voilà la vie que choisit le Père de Foucauld. La plupart des hommes, même de la trempe la plus ferme, eussent succombé à l'un^ ou à l'autre de ces ceux tentations : le découragement ou la corruption. Il demeura pur ; il progressa dans l'art du sacrifice, le plus long de tous à apprendre et celui où la maîtrise n'est jamais assurée ; il rendit à la France le service incomparable de la faire entrevoir, car elle était présente et reconnaissable en lui ; il rendit d'autres services à la science ; il prépara tout un peuple pour les missionnaires qui viendront ; il fut le grand semeur solitaire, dont personne n'a pu compter les pas. Lui-même il ne les compta pas. Je crois tout à fait justes ces mots que m'écrivait un de ses proches parents : « Le Hoggar : c'est la période de sa vie oii Charles a donné toute sa mesure. »

L'abandon semble être complet ; il va être beaucoup plus grand, comme on va le voir.

Fidèle à l'immuable résolution de préparer la conversion des infidèles, le Père de Foucauld, dès qu'il a pris possession de son ermitage, fait sa retraite, et note, dans son diaire, de quels moyens il usera en vue d'un si grand bien :

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« Fair-e tout mon possible pour le salut des peuples infidèles de ces contrées, dans un oubli total de moi.

« Faire tous les ans la tournée des « arrhem » (i) du Hoggar; accepter les invitations à des voyages dans le Sahara, s'ils sont utiles ; si c'est possible, passer quelques jours, chaque année, dans les tentes des Hoggar. »

Il entreprend aussitôt la traduction, en touareg» d'extraits de l'Écriture sainte, avec l'aide d'Abden Nebi, harratin de Tamanrasset, qu'il paye un prix convenu, suffisant dans le pays et en ce temps-là : 20 centimes la leçon.

Oubli total de soi, vie de prière, de charité et d'étude : comment un homme ûdèle à un pareil idéal n'aurait-il pas réussi à gagner la sympathie de ces chameliers et de ces marchands sauvages, à leur faire entrevoir même la supériorité morale des chrétiens? Comment douter que la France, dont il était ainsi un des fils modèles, bénéficiât d'un tel exil? L'officier d'un esprit si fin et si cultivé, qui l'avait amené, puis laissé au Hoggar, le capitaine Dinaux, pouvait dire dans son rapport au gouverneur général de l'Algérie : « La réputation de sainteté du Père, les résultats qu'il a déjà obtenus dans la guérison des malades, feront plus, pour l'extension de notre influence et le ralliement à nos idées, qu'une occupation permanente du pays... La manière dont on l'y a reçu et installé est une preuve caractéristique des bonnes dispositions de Moussa. » Il ajoutait ces lignes qui lui foi^.t honneur et qui doivent être retenues : « Dans le même ordre d'idées, nous devons encourager, le plus possible, l'installation de Sœurs Blanches à demi nomades J la situation de la femme touarègue favoriserait, au contact des femmes européennes, le perfectionnement de la race... Leur dévouement, leur douceur, leur esprit de sacrifice, auront la plus heureuse influence sur les Touaregs. »

(ï) On désigne sous ce nom les petites colonies d'agriculteurs.

La règle du Père de Foucauld est toujours celle des petits Frères du Sacré-Cœur, mais il a dû y apporter deux modifications : il consacre beaucoup de temps à l'étude du tamacheq, et il est obligé de sortir de la clôture, en ce début tout au moins, pour « prendre contact » avec ses voisins changeants. « Il faut faire les premiers pas » ; les Touaregs ne viennent pas d'eux-mêmes quand il n'y a pas de profit matériel à espérer. Fière Charles entrera donc dans les jardins où travaillent les harratins ; il ira causer, autour des tentes disséminées dans la plaine, avec les pasteurs et leurs esclaves. Il distribue des remèdes, il fait de petits cadeaux d'images coloriées et surtout d'aiguilles, que des femmes, de bien loin, montées sur leur âne, viennent solliciter, car la plupart du temps, elles sont réduites à coudre avec des épines, au bout desquelles elles attachent un brin de fil. Plus tard, il apprendra à tricoter, pour leur donner des leçons de tricot ; il songe au grand bienfait matériel et moral que serait l'établissement de petits ouvroirs dirigés par des Soeurs françaises, dans ces pays « où l'on travaille si peu et où l'on parle tant », où les femmes « meurent d'oisiveté ». Si on pouvait leur enseigner à tisser la laine ! Hélas ! la laine du mouton quand elle tombe, et le poil du chameau sont emportés par le vent ; « nul n'en fait rien ; une petite partie du poil de chèvre sert à faire des cordes, le reste est inutilisé ». La pensée de « son peuple » ne quitte pas ce moine colonisateur.

Il voit aussi Moussa ag Amastane, il parle de lui dans ses lettres, et la physionomie de l'amenokal, tout d'abord esquissée, devient pour nous beaucoup plus nette.

a J'ai revu une foule de Touaregs vus l'année passée ; les relations avec eux ont été bonnes. Vis-à-vis des indigènes, je ne vois pas d'autre devoir que celui de prier pour eux, de me faire aimer d'eux, de leur donner, à l'occasion, très discrètement, de bons conseils... Je m'efforce de préparer les voies aux autres, en priant JésU3

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de les envoyer. Il me semble que les deux choses les plus nécessaires présentement, au Hoggar, sont l'instruction et la reconstitution de la familJe ; leur ignorance si profonde les rend incapables de distinguer le vrai du faux, et le -relâchement de la vie de famille, suite de celui des mœurs et de divorces multipliés, laisse les enfants grandû à l'aventure sans éducation...

« L'établissement de l'autorité française, chez les Hoggar et les Taïtoq, a fait un grand pas depuis un an.

« Tant que la France n'aura pas une guerre européenne, il semble qu'il y a sécurité ; s'il y avait une guerre européenne, il y aurait probablement des soulèvements dans tout le sud, et ici comme ailleurs...

« Actuellement, les uns et les autres sont entièrement soumis et paient tribut à la France ; Tamrar des Taïtoq et l'amenokal des Hoggar ont été solennellement investis de leur autorité, au nom de la France, par le chef d'annexé d'In-Saîah, de qui ils dépendent. Les Taïtoq ont pour amrar Sidi ag Geradji, vieillard intelligent mais sajis grande autorité, et peu sérieux de caractère. Les Hoggar ont pour amenokal Moussa ag Amastane ; c'est un homme fort intelligent, animé de bonnes intentions, cherchant uniquement le bien des musulmans et le bien des Touaregs ; esprit large, il consacre sa vie à faire régner la paix parmi les Touaregs, à y protéger les faibles contre les violences des forts, et à s'acquérir par là, ainsi que par sa libéralité, sa piété, son amabilité, son courage, une vénération universelle d'In-Salah à Tombouctou ; le bien qu'il fait, ses efforts pour la paix et la justice ne se restreignent pas aux Hoggar mais s'étendent aux tribus voisines, Azdjers, Kel Oui, Taïtoq, Aoulimmiden ; sa modération, son esprit de paix et sa constance à soutenir les pauvres et les opprimés contre les injustices sont remarquables ; c'est un esprit ouvert, sage, modéré ; si Dieu lui prête vie, son influence ira grandissant et durera longtemps» C'(8st tîès iatéjressa».t d© "mk ce méLaogQ

de grânâs ûom aaletf ek et S'If s&or anee profonde, ekss œt homme qal» à eertaîns points de voe, est un sauvage, et, à d'autres, a droit à l'estime et à la considération ; car sa justice, son courage, Télévation et la générosité de son caractère, lui ont fait une situation hors pair, du Touat et de Rhât jusqu'au Niger. Mes relations avec lui sont excellentes. Je ne l'avais pas vu l'année dernière ; cette année, je ne l'ai pas quitté pendant près de quatre mois, il est ici même en ce moment ; il n'a pas de résidence, et est nomade comme tous, ses compatriotes... Les belles qualités qu'il a excluent-elles l'ambition, la sensualité, le mépris et la haine restant au fond du cœur pour les nonmusulmans? Je ne le crois pas, mais il semble cependant qu'il y ait chez lui assez de piété vraie, pour que la recherche du bien général passe dans sa conduite avant celle de l'intérêt particulier, assez d'intelligence pour qu'il puisse modifier en bien ce qu'il y a de faux et de mauvais dans ses idées et dans son cœur (i). »

Cette analyse détaillée du caractère de Moussa ag Amastane suppose de fréquentes relations entre lui et le Père de Foucauld. La lettre qu'on vient de lire y fait allusion, mais ne les définit pas, ne les raconte pas. Quels sujets étaient abordés, dans ces conversations entre le chrétien d'Europe et le musulman d'Afrique? L'influence heureuse du Père de Foucauld, son autorité morale même sur le chef des Hoggars n'est pas niable. On le verra bien, plus tard, quand j'aurai à dire les derniers moments et les dernières paroles de l'amenckal. Mais quels propos l'ermite de Tamanrasset avait-il coutume de tenir, dans les visites qu'il faisait au chef ou qu'il recevait? Se bornait -il, lui, si fervent dans sa vie privée, à de vagues conseils, n'ayunt avec la loi chrétienne que des rapports lointains ou voilés prudemment? On l'a prétendu, parce qu'il faut à nombre d'honmies des preuves

(<| Lettre à Mgr Uvinhftc, s6 cM:tobre X90.5.

ï,*ÉTABtîSSEMENT AU HOGGAR 323

positives, pom CToire à des vertus, et notamment à un certain courage qu'ils n'ont pas. Et ces preuves ne pouvaient être doRiiées jusqu'à présent. Mais nous les avons.

Après ïa mort du Père de Foucauîd, dans l'habitation qu'il occupait à Tamanrasset, on a retrouvé, parmi bien d'autres papiers dispersa et jetés dans la poussière, un carnet de notes intimes, une sorte de mémento, que j'ai sous les yeux en écrivant ces lignes. Plusieurs pages portent en tête : Choses à dire à Moussa et lettres écrites à Moussa, Elles n'ont pas été dites ou écrites au début du séjour à Tamanrasset, ces choses, mais elles sont de la plus entière clarté, elles répondent à une question plus générale encore que celle qui a été posée. De quoi le Père de Foucauld parlait-il aux Touaregs, et, d'une façon plus large, aux musulmans, et jusqu'à quel point usait-i^ de ce droit de conseil qu'il achetait si chèrement et que son devoir strict lui eût défendu de laisser tomber? Le voici. Je reproduirai la plus grande partie des deux documents, dont le premier porte la date de Pâques 19 12, le second la date de 1914, mais qui expliquent tout le séjour à Tamanrasset, et révèlent le secret d'une action qui, toujours française, fut essentiellement et toujours religieuse.

« Dire à Moussa : iP S'entourer de braves gens, ne pas garder dans son entourage des vauriens.

« 2<* Se défendre des Arabes étrangers qui ne viennent s'installer ici que pour manger le pays, et le manger, lui. Moussa.

a 30 Favoriser la sédentarisation.

« 40 Réduire ses dépenses. Se faire petit. Dieu seul est grand. Celui qui se croit grand, ou qui cherche à être grand, ne connaît pas Dieu.

« 5® Le premier devoir est d'aimer Dieu de tout son cosur et par dessus toute chose, le deuxième, d'aimer tous les hommes comme soi-même. De cet amour du prochain «ïomxBe soi-mêspe suit la triple loi de la ffoUrnité, de

l'égalité (imrad), de la liberté (esclaves). Quand Adam bêchait et qu'Eve filait, où était le noble, où était Tainrid, où était l'esclave?

a 6» S'il veut connaître comment pensent, parlent et agissent les prophètes, qu'il vienne me voir, je lui lirai l'Évangile.

« 7° Ne pas demander et ne pas accepter de cadeaux. En demandant des cadeaux à ses amis, il pèse lourdement sur eux; en acceptant des cadeaux de n'importe qui, il devient l'esclave de canailles.

« 8® Payer ses dettes et ne pas en faire de nouvelles ; ne pas en faire auprès de ses amis parce que cela n'est pas digne de lui et que cela pèse lourdement sur eux. Ne pas en faire auprès d'inconnus parce que cela le rend leur esclave. Dieu, dans les livres saints, recommande maintes fois aux chefs de n'accepter aucun cadeau ; si celui de qui ils ont reçu un cadeau leur demande une chose injuste, ils ont peine à la refuser ; s'ils font le mal, ils ont peine à les punir ; il est à craindre qu'ils ne les préfèrent à d'autres aussi bons ou meilleurs qu'eux, qui n'ont rien donné.

« gP Ne pas faire de cadeaux et ne pas donner l'hospitalité sans nécessité, sans quoi il est toujours : i° dans les difficultés d'argent et de dettes ; 29 entouré de canailles, car c'est elles et non les braves geris qu'attire l'hospitalité ; 3» il est obligé pour y suf&re de se faire faire des cadeaux considérables par ceux des imrad qui lui sont les plus dévoués, lesquels finiront par le haïr à cause de ses demandes d'argent, de son gaspillage et de son mauvais entourage.

a 10° Diminuer le nombre de ses esclaves, bande de vauriens qui le mangent, le rendent ridicule, et ne lui servent à rien.

a II» Quand il se trouve à proximité d'un officier, aller fréquemment le voir fout seul, bien des choses se traitant mieux en tête à tête, et parler avec lui sans interprète, t'ouvrir entièrement «» touta sincérité à roâdder conune

ï^'ÉTABtïSSEMENT AU HOGGAR 325

à^on plus réei ami : ne jamais dire Vomhre d'un mensonge. Pour toutes les affaires graves, traiter toujours en tête à tête, sans interprète, avec l'officier.

« 120 Ne jamais mentir à personne; tout mensonge est contraire à Dieu, car Dieu est vérité.

« 130 Donner toujours comme guides des gens remarquablement bien, parce que souvent on juge d'après eux tous les autres Touaregs.

« 140 Ne jamais louer personne en face ; quand on aime et estime quelqu'un, cela paraît par la confiance et les actes ; inutile de le dire ; flatter est une bassesse bonne pour les thalebs arabes.

« 150 Ne pas être lent et paresseux, savoir ménager son temps.

« 16® Faire apprendre le français vigoureusement à son monde, pour être naturalisé Français, pour être non nos sujets, mais nos égaux, être partout sur le même pied que nous, ne pouvoir nulle part être ennuyé par personne. Cela viendra tôt ou tard ; ceux qui voient venir de loin les choses prendront les devants ; grâce à cela et probablement dans un laps de temps court, tous les militaires et employés de TAhaggar seront de la race du pays.

« 170 Ne jamais faire de cadeau proprement dit à aucun Français ; cela ennuie ceux à qui il les fait au lieu de leur plaire ; car c'est une charge et pour lui (à qui on désire les éviter), et à ceux qui les reçoivent (qui rendront toujours un cadeau) ; quand un Français accepte ses dons, ce n'est que par politesse seule et à regret. Ne demander au capitaine ni sucre, ni thé, ni rien ; emporter ce qu'il faut et supporter si quelque chose lui manque. En demandant, il obtient ce qu'il désire, mais en même temps, ii obtient toujours ce qu'il ne désire pas, le mépris. »

« Lettres écrites à Moussa : Aime Dieu par -dessus toute chose, de tout ton cœur, de toutes tes forces, et de tout ton esprit.

« Aime tous les hommes comme toi-même pour Tamour de Dieu.

« Fais à tous les hommes ce que tu voudrais qu'on te fît.

« Ne fais à personne ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît.

« Humilie-toi en toi-même ; Dieu seul est grand ; tous les hommes sont petits ; l'homme qui s'enorgueillit est insensé, car il ignore s'il ira au ciel ou en enfer.

« Dieu voit toutes tes pensées, tes paroles et tes actions ; souviens-toi et fais-les toutes en pensant qu'il les voit.

« Fais chaque acte comme tu voudrais l'avoir fait à l'heure de la mort.

« L'heure de la mort est inconnue ; que ton âme soit continuellement comme tu veux qu'elle soit à l'heure de la mort.

« Chaque soir, réâéchis aux pensées, paroles, actions de ta journée ; demande pardon à Dieu de ceux qui sont mauvais et de tous les péchés de ta vie, comme si tu allais mourir dans la nuit, et dis à Dieu du fond du cœur :

0 Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur, par-dessus • tout.

i Mon Dieu, tout te que vous voulez, je le veux.

• Mon Dieu, tout ce que vous voulez que je fasse, f je veux le faire. »

N'est-ce pas là le résumé de toute la morale évangélique,et faut-il faire remarquer qu'un pareil enseignement, commenté par des conversations fréquentes, soit avec Moussa, soit avec les Touaregs et les Harratins du Hoggar, était admirablement fait pour préparer le chef et son peuple à recevoir et à comprendre le dogme catholique? Le pauvre Saharien qui accepte de faire l'examen de conscience et de dire la prière qui termine la citation que voilà, n'est-il pas dans la disposition la plus parfaite pour mériter et désirer de connaître toute la vérité? Et comme il serait près de nous ! Et comme les

faites tiendraient miens avec des hommes ainsi formés 1 Frère Charles, habitant au milieu d'eux, et n'ayant de relations qîi*avec eux, juge vite les Touaregs. H les com- |MLre aux Arabes ; des deux côtés même ignorance et même violence. Mais l'ignorance des Touaregs peut être plus aisément combattue et vaincue, parce qu'ils sont de nature plus aimable, plus curieuse aussi. Leur défaut premier est l'orgueil. Ces nomades d'mie tribu du Sahara, « les plus orgueilleux des hommes », nous regardent comme des sauvages. Ils s'estiment eux-mêmes comme les créatures humaines les plus parfaites, « ce qu'il y a de mieux sur la terre ». Ils nous prennent même pour des ignorants, et ce serait là, sans doute, comme un signe de folie, si le plus pauvre prétexte ne leur était fourni, — l'orgueil se contente de peu et parfois même de rien, — par le genre de vie qui est le leur, par l'extrême éloignementetles obstacles de tout geiure qui rendent leur pays comme inaccessible. Un des officiers les plus connus de notre armée d'Afrique, expert en toute question saharienne, et que j'interrogeais à Alger sur cet incroyable dédain qu'éprouvent ou affectent les indigènes à notre égard, me répondit : « Ils ont k sentiment que nous sommes à leur merci, toutes les fois que nous leur demandons de nous servir de guides dans le désert, ou de nous conseiller pour une opération de police. Les indigènes nous sentent inférieurs à eux, dans leur milieu, et cela suffit. Notre machinisme les impressionne peu. Une image, une légende, leur semblent une explication et satisfont leur très superficiel désir de savoir. Ainsi pour eux, l'avion n'est qu'une « tente qui a vole » ; la télégraphie sans fil, l'utilisation du vent que nous envoyons d'un poste à l'autre ; l'automobile, une boîte de fer où nous avons emprisonné les génies du feu. Ce sont les génies qui font tourner les roues. Et la preuve, c'est la bastonnade (le tour de manivelle) que nous leur donnons au départ, pour les forcer à travailler. Quand une lois l'indigène a entendu ces faibles démonstrations, il se

3a8 CHARLES DE FOUCÂULS

tient pour renseigné, et comme il n'éprouve aucun besoin de changer ses coutumes, que les caravanes de chameaux lui semblent le meilleur moyen de transporter les dattes. le mil et le sel, de même que les coureurs pour transmettre les nouvelles, il accepte de se servir de nos inventions, mais ne nous estime pas à cause d'elles, ayant pu vivre à moins de frais, librement, comme il lui plaît, avant qu'elles fussent connues. »

L'explication de l'orgueil des indigènes n'est pas toute là. On leur a dit, ils ont cru voir, à bien des signes, que les Européens, et particulièrement les Français, étaient des hommes incrédules. C'est une autre erretu:, une autre ignorance, plus grave que la première, mais qui s'explique par notre faute, et ils disent : « Vous avez la terre, mais nous avons le ciel. »

Le Père de Foucauld, à qui ce sujet était familier, pouvait donc en toute justice conclure de cette manière :

« Nos nations civilisées — qui ont parmi elles bien des sauvages, bien des gens ignorant les premières vérités, et aussi violents que les Touai^gs — sont bien coupables de ne pas éclairer, répandre le bien, l'instruction, des lois de paix dans ces pays si arriérés. Cela serait si facile ! et au lieu de cela, on se consume en folies, ou en guerres, ou en contradictions insensées (i). »

Tels étaient les compagnons parmi lesquels on peut t)ien dire que le Père de Foucauld vivait en solitude. Il avait son refuge dans l'adoration du Saint-Sacrement et la célébration de la messe. Mais la consécration du corps du Christ supposait, à côté du prêtre, un servant de messe. Or, une lettre au Père Guérin, datée du 2 avril 1906, laisse prévoir qu'il va être nécessaire de se séparer du nègre, l'ancien esclave amené de Beni-Abbès jusque dans l'Ahaggar. c Paul va de mal en pis, — au moral ; — l'impossibilité de dire la messe sans lui me fait

(xj Lettre au comte de Foucauld. -» n^yri} vnn^.

&*ÉTABLÏSSBM£NT AV HOGGAR 329

seule le garder. Si j'étais obligé de me séparer de lui, ou s'il me quittait de lui-même, pourrais- je dire la sainte messe, tous les quinze jours, seul, pour renouveler les saintes espèces? Pourrais- je me communier moi-même chaque jour, comme les prêtres en prison?... A la grâce de Dieu l Je suis le plus heureux des hommes ; la solitude avec Jésus est un tête à tête délicieux, mais je voudrais que le bien se fasse, s'étende, se propage ; touttefois, non mea voluntas, sed tua fiât/... Mon âme est en grande paix. Je suis plein de misères, mais sans aucune chose grave me tourmentant. Je suis heureux et paisible aux pieds du Bien Aimé ! »

La volonté de Dieu fut que l'épreuve arrivât, et que le courage de son prêtre parût avec plus d'éclat. A la date du 17 mai, le diaire nous apprend que Paul quitte la Fraternité de Tamanrasset. Frère Charles n'explique rien, il n'a qu'un mot de miséricorde : « Mon Dieu! faites que je puisse continuer à célébrer le saint sacrifice I Faites que cette âme ne se perde pas 1 Sauvez-la l »

Dans ses lettres il annonce une prochaine visite au Hoggar. « J'attends la visite de mon vieil et bon ami MotyUnski, ancien interprète militaire, un des hommes les plus savants d'Algérie, qui a demandé à passer l'été avec moi, pour faire du tamacheq... Je prépare grammaire, lexique tamacheq-français et français-tamacheq, et traduction d'extraits de la Bible, formant à la fois une histoire sainte abrégée et une collection des passages les plus utiles, dans ce milieu, des livres poétiques, sapientiaux et prophétiques. Tout cela est assez avancé, et peut être fini d'ici deux ou trois mois. »

Le jour de la Pentecôte, 3 juin 1906, Motylinski arrive, a très bon cœur, écrit le Père de Foucauld, qui contribuera à nous faire des amis des Touaregs ». Et Motylinski accepte de répondre la messe. « Le bon Dieu l'a envoyé ici juste à j)oint pour me permettre de continuer de la dire. »

330 CHÂEIL.B3 âE FClll04<Qr&9

Ce séjour de M. de MotylinsM au Hoggar dura trou» mois, pendant lesquels les travaux de linguistique firent de grand progrès. Au début de septembre, les deux amis partirent pour le « nord », qu'ici nous appelons l'extrêmesud oranais. Le Père de Foucauld voulait revoir Beni- Abbès. Il y trouva un accueil auquel, modestement, iî ne s'attendait pas. t J'ai été très content de ce que j'ai trouvé à Beni-Abbès : les Français, parfaits pour moi, au delà de toute expression, et les indigènes de la Saoura bien au delà de tout espoir. » Ce fut un voyage très rapide : le Père de Foucauld, que Motylinski avait quitté à El- Goléa, — direction Ghardaïa et Biski'a, — remonta encore au nord, passa quelques jours à Maison-Carrée, près' du Père Guérin et de ses amis les Pères Blancs, puis revint en hâte vers le Hoggar. « Le Hoggar est encore si neuf, disait-il, si peu fait à notre présence, que je crois bien désirable de m'en absenter le moins longtemps possible. » Et il repartit d'Alger le lo décembre, avec l'intention de passer quelques semaines à Beni-Abbès, puis de piquer au sud et de regagner Tamanrasset.

Merveille véritable : il avsdt un compagnon ! Non pas un amateur ou un savant en excursion, mais un compagnon qui se disait résolu à suivre l'ermite au désert. C'était un jeune breton, fils de pêcheur, qui avait passé trois ans chez 1^ Pères Blancs, puis trois autres années dans un régiment de zouaves, en Afrique. Il cherchait sa voie définitive, et crut l'avoir trouvée en écoutant les récits qu'on faisait de l'apostolat du Père de Foucauld. Ils partirent donc ensemble. Après avoir passé toute la soirée et toute la nuit, en compagnie d'indigènes, dans une des voitures du petit train qui part d'Oran et s'approche de la frontière marocaine jusqu'à la toucher vers Beni- Ounif, le Père et Frère Michel vêtu à l'arabe descendirent à la station d'Aïn-Sefra, chef-lieu de la subdivision militaire. J'ai passé là; c'est un village, presque une ville bâtie à gauche du chemin de fer, au delà d'un

E'ÊTÂBLISSEMENt AV HÔGGA^ 331

large espaœ où le sabie volej maisons claires, bureau de renseignements et cercle construits en style mauresque l petites boutiques d'un poste du sud ; on voit, parmi les toits, des touàes d'arbres, et, tout en arrière, des éperons de grandes dunes qui avancent, et une montagne. Une quinzaine d'ojQaciers étaient venus attendre à la gare leur ancien camarade et, parmi eux, le général Lyautey, qui lui oârit l'hospitalité. « Je le trouvai pauvre et négligé, lui autrefois si raffiné, m'a raconté la maréchal. Et cela était voulu. Il ne restait plus rien de l'ancien Foucauld. Si, quelque chose : les yeux, qui étaient beaux, illuminés. Les officiers l'adoraient. Il monta à cheval avec eujc, pieds nus. Je lui avais donné une chambre. Quand il nous quitta, le lendemain, je venais de recevoh: un télégramme m 'annonçant que des amis allaient arriver. Je dis à l'ordonnance :

« — - Dépêche-toi de faire la chambre !

« -** Ça sera vite fait, mon général !

« — Pourquoi?

« -— Le lit n'a pas été touché ; aucîia objet n*a été déplacé, il a couché sur le carreau. »

C'était l'habitude,

D'Aîn-Sefra, les deux voyageurs gagnèrent Colomb- Béchar par le chemin de fer. Ils s'arrêtèrent cependant vingt-quatre heures à Beni-Ounif, et, sur l'invitation du commandant Pariel, déjà populaire et parfaitement en sécurité dans l'oasis marocaine, visitèrent Figuig, où trois ans plus tôt, le gouverneur général de l'Algérie avait été accueilli à coups de fusil. C'est p>eu de chose, une promenade sous les palmiers et dans les ksours, une conversation de quelques minutes avec les indigènes, tout blancs dans l'ombre bleue des ruelles tournantes, un salut, un mot d'amitié, une aumône. Cependant, certains êtres ont un pouvoir mystérieux : ils passent, et celui qui les a seulement aperçus, touchés, entendus \m instant, ne peut plus les oublier. A plus de treize ans de distance, au prin-

temps de 1920, j'ai retrouvé très vivant, à Figuig, le souvenir de la visite du Père de Foucauld. Un des soldats du maghzen, un cavalier magnifique dans son costume de haute couleur, un homme au visage grave et doux, que j'interrogeais, m'a répondu :

— Tu veux parler du marabout chrétien? Oui, je me le rappelle.

— Qu'as-tu pensé de lui?

— Ce que tout le monde pensait : c'était l'homme du bien.

Après Colomb-Béchar, pour gagner Beni-Abbès, il n'y a plus de chemin de fer, plus de route, et le compagnon commençait à proprement parler l'apprentissage du voyage en pays saharien. Il a écrit ses impressions ; il a jugé son « supérieur », et les pages de ce récit sont un des documents qui font le mieux connaître ce qu'était la vie du Père de Foucauld, soit pendant les jours de marche dans le désert, soit à Beni-Abbès.

Récit du Frère Michel : « Nous atteignons Colomb-Béchar, point terminus de la voie ferrée. A la gare, les officiers français de la garnison viennent encore chercher mon vénéré supérieur, qui reçoit l'hospitalité chez l'un d'eux, tandis que j'allais loger, comme il était convenu, dans un modeste hôtel. Le premier soin du Père, à notre arrivée, fut de louer un domestique qui serait chargé, pendant la traversée du Sahara, de conduire et de soigner les, deux chameaux qui portent nos bagages et nos provisions. C'était un grand enfant de trente ans, im nègre, ancien esclave de Tombouctou, nommé Oubargua, buveur et entêté, vaniteux, menteur, paresseux et gourmand, d'une malpropreté repoussante et sans aucune religion. Il avait accepté avec joie de servir le Père, qu'il croyait très riche, dans l'espoir d'avoir une nourriture abondante et délicate, et aussi peu de travail. Au bout de quelques jours, grand fut son désappointement, quand il vit qu'au lieu de faire bonne chère, il avait tout iiv^te le suffisant. Aussi était-il

L'ÉTABLISSEMENT AU HOGGAR 333

bien résolu à quitter cette place, dès qu*iî en trouverait une autre où il serait mieux nourri,

« Le lendemain matin., nous faisions notre entrée dans îe désert, escortés de cinq ou six goumiers commandés par un sergent. Les soldats nous précédaient toujours de quelques pas, et fouillaient avec soin tous les buissons, tous les plis de terrain, pour voir s'ik ne cachaient pas des pillards de caravanes. Apr^ trois jours de marche, sans aucune fâcheuse rencontre, nous arrivons enfin à Beni-Abbès, où le Père avait établi ce qu'il appelait son premier ermitage, et où nous devions nous reposer pendant quelques jours. C'était un bien modeste couvent, construit en terre et en bois, comme toutes les cabanes du pays. Les cellules, au nombre de sept ou huit, destinées aux futurs religieux, étaient si basses qu'un homme de taille ordinaire atteignait le plafond en élevant un peu la main au-dessus de sa tête, si étroites qu'en étendant les bras en fohne de croix on pouvait toucher la muraille à droite et à gauche. Point de lit, point de siège, point de table, point de prie-Dieu pour s'agenouiller. On devait coucher tout habillé sur une natte de palmier étendue par terre. La sacristie, assez grande, servait au P^e de bibliothèque et de magasin, de chambre à coucher et de cabinet de travail. La chapelle était un édifice bâti comme tout le reste, en bois et en terre, et suimonté d'un campanile ; l'intérieur ne contenait d'autre meuble qu'un autel bien simple et deux prie-Dieu, On devait donc, pendant les longs offices et les exercices de piété de la journée et de la nuit, se tenir debout, ou à genoux, ou assis sur des nattes. Près de la sacristie, il y avait ime belle chambre, complètement vide, réservée, dans la pensée du Père, aux étrangers de passage, au préfet apostoUque, aux officiers, à d'autres personnages distingués qui pourraient venir le visiter.. Nous passâmes toutes les fêtes de Noël dans cet ermitage, A la messe de minuit, il y eut une centaine d'assistants, tows officiieirs, «aiiaHofl5cî«rs ou soldats, qui

334 CHARLES DS FOUCAUÏ.»

remplissaient, son seulement Tégliss, mais eBCore la sacristie. Je remarquai nne seuie femme dans cette nombreuse assemblée. C'était ime vieille mulâtresse, très pauvre, complètement aveugle, une belle âme enchâssée dans un vilain corps, que le Père avait baptisée depuis trois ou quatre ans, et qu'il faisait vivre de ses aumônes. Elle consacrait toutes ses journées à la prière, et ne manquait pas de communier toutes les fois que le saint sacriûce de la messe était offert à Beni-Abbès. Au départ de son bienfaiteur, elle pleurait à chaudes larmes et poussait des cris de douleur.

« Voici le règlement que nous suivions pendant les dix journées que nous avons passées dans cet ermitage. Comme nous n'avions pas de lampes pour nous éclairer, et qu*il nous fallait économiser la cire et les bougies nécessaires aux longues et fréquentes cérémonies liturgiques, notre lever et notre coucher étaient réglés sur le soleil. Le Père, qui aimait l'exactitude, remplissait lui-même la pénible fonction de réglementaire, exercée d'ordinaire, dans les communautés, par le plus jeune et le moins digne. H venait me réveiller le matin, à la pointe du jour. Comme nous couchions tout habillés, notre toilette était vite teiTninée, et, quelques minutes après le lever, ayant dit dans ma cellule V angélus au son de la clochette, j'allais à l'église. Mon supérieur récitait alors une longue prière, moitié en latin moitié en français, à laquelle je répondais ; il exposait le Saint-Sacrement au chant du Tantum ergo, puis célébrait la sainte messe que je servais, et pendant laquelle je communiais. Nous restions en silence et en adoration pendant plus de deux heures. L'action de grâces et l'oraison terminées, le Père récitait son bréviaire, à voix basse, pendant que, de mon côté, je récitais des Paier et des Ave. Avant de sortir de la chapelle, le Père donnait la bénédiction du Très Saint-Sacrement, et renfermait, dans le tabernacle, te saint ciboire. Vers § hewes, noas allioîas cbacwii à notre besogne i me»

sopérieiir s'enfermait dam I& saedstie ofe se txcmvaient ses îiwes et ses maaiiscrits, et il faisait sâ eorrespondance, oiï IraTaillait & son dictionnaire de langue touarègue, toivant toujours, à défaut de tabîe, sur une simple caisse. Pour moi, je me retirais dans ma ceilule, îa seule qui eût une cheminée, et qui sei-vaît à la lois d'atelier, de cuisine et de réfectoire. Là, je faisais une lecture de piété, puis je m'occupais, soit à moudre du blé entre deux pierres, comme les gens du pa}»^, soit à écraser, avec

• un pilon, des dattes dans un mortier, soit à cuire des galettes sous la cendre, soit à préparer la cuisine. A ïï heures avait Heu le repas, précédé d'une lecture d'un chapitre du Nouveau Testament et de l'examen particulier. Après avoir dit le Beneâiciie, le Père lisait, debout, à haute vois, deux ou trois passages d'un chapitre de Vlmitatwn; alors nous nous assejdons sur nos nattes, autour de la casserole, posée à terre, sortant du feu, le Père, notre domestique nègre et moi, et nous mangions dans le plus grand silence, péchant au plat à l'aide d'une cuillère, buvant de l'eau au même pichet. Le menu était peu vaiié : il se composait tantôt d'un plat de riz apprêté avec de l'eau et par extraordinaire avec du lait condensé, mélangé parfois de carottes et de navets qui poussent dans les sables du désert, tantôt d'une sorte de marmelade d'un goût assez agréable, faite avec de la farine de blé, des dattes écrasées et de l'eau. Point de serviettes, point de nappe, ni asôiettes^, m œuteaux, ni fourchettes pour prendre cette légère ccDatxon. Nous nous levions au bout d'un quart d'heure ou vingt minutes, et, les prières de l'action de grâces récitées^ nous allions tous les deux à îa chapelle en jasalmodiant le Miserere, pour faire une visite au Très Saint-Sacrement et la lecture spirituelle en commun. Ver» deux heures, nous retournions chacun de notre côté à nos occupations habituelles, le Père à ses études, moi à un travail manuel A 6 heures du seir avait

! Utu h souper, à un smL Bmvïné^ éùmmè lé repas, pth d«

la même façon et expédié avec la même rapidité. Vers 6 heures et demie, nous allions à Téglise faire oraison devant le Très Saint-Sacrement exposé, puis une longue prière du soir suivie de la bénédiction du Saint-Sacrement. Nous terminions la journée par le chant du Veni Creator. Le coucher était fixé régulièrement au crépuscule, mais il faisait toujours nuit quand nous allions prendre notre repos.

« Nous demeurâmes plus d'une semaine dans cette oasis de Beni-Abbès, fidèles observateurs du règlement austère que je viens de faire connaître. Le 27 décembre 1906, nous continuâmes notre voyage, accompagnés de plusieurs officiers, entre autres du capitaine qui commandait la garnison, et de deux soldats indigènes. Les officiers firent route avec nous pendant une journée complète. Dans l'après-midi, un troupeau de gazelles passa devant notre caravane, à une assez grande distance, et s'arrêta pour nous regarder. Un de nos méharistes, aussitôt, ajusta l'une d'elles et l'abattit d'un coup de fusil. On la dépeça et on la fit rôtir. Le souper fut un vrai régal, auquel tous prirent part, même mon vénéré supérieur.

« Le lendemain matin, les officiers nous quittèrent, après un échange de bons souhaits et de chaleureuses poignées de main, nous laissant les deux soldats indigènes pour nous protéger. Le Père, au moment de la séparation, remit la clef de son ermitage de Beni-Abbès au capitaine, en lui disant : « Gardez bien la maison du Bon Dieu, je « vous la confie. »

« Pendant toute cette traversée du désert, qui eut lieu en hiver, la température du jour était de quinze à vingt degrés de chaleur, celle de la nuit de deux à trois degrés de fîoid. Le matin, nous trouvions quelquefois l'eau gelée dans la burette et la terre couverte d'une couche légère de glace. De temps en temps, soufflait un vent impétueux, qui formait des nuages épais de poussière, et nous envoyait du sable dans les yeux et de petits ewlioux qui nows ftrap-

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paient au visage. Quand nous arrivions le soir dans un village, on nous offrait toujours l'hospitalité, et nous passions la nuit dans une maison. Le plus souvent, nous couchions à la beUe étoile, sans feu, dans un trou assez grand pour loger le corps d'un homme, que nous creusions nous-mêmes dans le sable avec les mains, et qui nous servait de lit. Transis de froid, roulés dans la couverture de campement, nous nous tournions et retom:nions sur notre natte pendant des nuits entières, pour nous réchauffer et appeler le sommeil, sans pouvoir y réussir. Vers midi, nous faisions halte d'une bonne heure, qui nous permettait d'allumer le feu, de faire la cuisine et de dîner ; le soir, un peu avant le coucher du soleil, à l'endroit où nous devions camper, avait heu le souper ; le menu de ces deux repas était celui de l'ermitage, auquel on ajoutait une tasse de café. Un jour, le Père invita quelques olGâciers à sa table en plaisantant ; ceux-ci acceptèrent la gageure ; mais, pendant tout le repas, ils parurent fort gênés, mangèrent avec une extrême répugnance, et furent vite rassasiés : ils n'eurent pas envie, je présume, de recevoir une secqnde invitation à pareil festin.

« Au sein de la silencieuse nature, dans cette terre morte, où jamais être humain n*a fixé sa demeure, il nous était facile de mener la vie de solitude et de contemplation. Le Père ne manqua pas une seule fois de célébrer les saints mystères sur un autel portatif, au lever du soleil, le plus souvent en plein air, trois ou quatre fois seulement, pour ne pas essuyer la bourrasque, sous la tente que nous avions dressée la veille au soir.

« Comme Moïse, je devais seulement voir de loin la terre promise. Déjà assez mal portant au départ d'Alger, .je tombai sérieusement malade, un peu plus de deux mois après notre départ de Beni-Abbès, et je me sentis incapable de continuer ce pénible voyage à pied dans les sables. Je dus m'arrêter à In-Salah, et renoncer, à mon

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grand regret, à la mission des Touaregs. Le bon Père essaya d'abord de me retenir, mais m'ayant fait visiter par le major de la garnison,... voyant bien aussi que j'étais à bout de forces et que Je serais pour lui plutôt un embarras qu'une aide, il me donna une bonne somme d'argent et des vivres en abondance, et me remit entre les mains de deux hommes de confiance...

t Je suis resté avec le révérend Père Charles de Jésus du 2 ou 3 décembre 1906 au 10 mars 1907 ; j'ai donc vécu avec lui pendant trois mois dans la plus grande intimité. Je puis affirmer, sous la foi du serment, qu'il m'a tou jours grandement édifié par sa tendre dévotion au Sacré- Cœur, an Très Saint-Sacrement et à la Très Sainte Vierge Marie, par son zèle ardent des âmes et sa charité envers le prochain, par son esprit de foi, sa ferme espérance et son détachement complet des biens de la terre, par son humilité profonde, sa patience imperturbable dans les épreuves, et surtout par sa mortification effrayante. Pour dire toute la vérité. Je dois cependant signaler une imperfection, assez commune aux hommes qui ont exercé longtemps l'autorité, que j'ai aperçue dans mon digne supérieur. Il lui échappait de temps en temps, quand les choses n'allaient pas à son gré, un mouvement d'impatience qui, du reste, était promptement réprimé. A part ce léger défaut, dont il a dû se corriger, j'estime que le Père Charles pratiquait à un degré héroïque les trois vertus théologales et les quatre vertus cardinales, ainsi que les vertus morales qui en sont les annexes.

« Charité envers Dieu. — Il aimait passionnément Jésus- Christ, son Dieu, son frère, son ami, et son grand bonheur était de converser avec le prisonnier d'amour, réellement présent au tabernacle. La prière faisait ses délices ; elle était vraiment sa vie et la respiration de son âme. Il passait la plus grande partie de ses journées et de ses nuits agenouillé devant le Très Saint-Sacrement, adorant, sup-

L'ÉTABLISSEMENT AU HOGGAR 339

pliant, remerciant, réparant. Comme, la nuit de Noël, il n'avait pas quitté un seul instant notre église, j'osai lui demander, le lendemain, comment il pouvait rester si longtemps éveillé au milieu des plus épaisses ténèbres : K On n'a pas besoin de voir clair, me répondit-il, pour « parler à Celui qui est le soleil de justice et la lumière « du monde. •

« Désir du martyre. — Il aurait voulu donner à Jésus- Christ la î^us grande preuve d'afîection et de dévouement qu'un ami puisse donner à un ami, en mourant pour lui, comme 11 est mort pour nous. Il désirait et demandait à Dieu, avec instance, le mart5n'e, comme le plus grand de tous les bienfaits. La perspective d'une immolation, dont la beauté et la grandeur exaltaient sa foi généreuse, transformait sa parole, toujours ferme et ardente, en véritables chants de joie. « Si je pouvais un jour être tué par « les païens, disait-il, quelle belle mort I Mon bien cher « frère, quel honneur et quel bonheur, si Dieu voulait « m'exaucer î »

« Humilité. — Cet ancien saint-cjirien était le plus humble des hommes. Je ne l'ai jamais entendu parler de lui d'une manière avantageuse. Il fallait l'interroger pour savoir quelque chose de sa famille, de son passé, de ses succès. Un jour, je lui demandai combien d'âmes païennes il avait converties : « Une seule, me répondit-il modeste- « ment, cette vieille mulâtresse que vous avez vue à l'era mitage de Beni-Abbès.

« — N'avez- vous pas fait d'autres conquêtes?

« — Oui, c'est vrai, j'ai encore baptisé un petit enfant « en danger de mort, qui a eu le bonheur de quitter presque « aussitôt cette terre pour s'envoler au ciel. J'ai enfin « administré le baptême à un garçon de treize ans, mais ce « n'est pas moi qui l'ai converti, il m'a été présenté par « un sergent français, qui lui avait fait le catéchisme et

« Tavalt préparé à recevoir les sacrements. Vous voyez, « mon cher frère, que je suis vraiment un serviteur inu- « tile. »

< Il aime, il cherche les avanies, les dérisions, les ouèrages, par un extérieur qu'il s'efforce de rendre extravagant. Il marche toujours les pieds nus et crevassés par le froid, dans de grossières sandales, D porte une robe de toile écrue, toujours trop courte, souvent maculée et déchirée. Il se coupe lui-même la barbe et les cheveux, sans se servir de jniroir. Que lui importe ce qu'on peut penser et dire à son sujet? Pourvu qu'il plaise à Dieu, il ne se met pas en peine du jugement des hommes.

« Mortification. — Comme tous les saints, le Père Charles de Jésus n'a cessé de crucifier sa chair. En chemin de fer, il choisit toujoiurs un compartiment de troisième classe ; dans les plaines sablonneuses du Sahara, il marche toujours à pied, bien qu'il soit excellent cavalier. Les soldats qui nous escortaient nous offraient leurs montures, quand ils mettaient pied à terre pour se délasser ; une seule fois, le Père, étant extrêmement fatigué, consentit, sur mes instances, à aller à cheval. Quand nous faisions une halte, harassés et le corps en sueur, U me donnait son burnous pour me couvrir, tandis que lui, revêtu seulement de sa robe de toile légère, tremblait de froid. Je ne l'ai jamais vu boire du vin ou des liqueurs, et û ne m'a jamais permis d'en accepter, quand les of&ciers m'en offraient. Sur ce point de sa règle, U était inexorable, et il déclarait qu'il ne me donnerait jamais de dispense. Une seule fois, il a mangé de la viande en ma présence, avec tous les gens de la caravane. Je ne l'ai jamais vu non plus déjeuner le matin pendant que nous séjournions à Beni-Abbès ; il se contentait du dîner de II heures et du souper de 6 heures du soir, dont j'ai fait connaître le menu. Il m'obligeait au contraire à interrompre l'oraison, et à sortir de la chapelle pendant dix minutes, tous les jours, vers 7 heures du matin

L'ÉTABLISSEMENT AV HOGGAK 341

pour aller prendre une tasse de café et un morceau de galette,

« Pauvreté, — H ne faisait jamais une dépense sans qu'elle fût absolument nécessaire. Q)mme il voyageait à peu près six mois de Tannée, je lui conseillai d'acheter un troi^ sième chameau qui lui servirait de monture au lieu d'aller à pied. « Non, me dit-il énergiquement, je vis aux frais 5 de ma famille ; de plus, je dois secourir les pauvres, je « n'ai pas le droit de faire cette dépense. J'ai deux cha- « meaux, nécessaires pour porter nos provisions de route « et nos bagages, un troisième serait superflu (i). »

« Je me souviendrai jusqu'à la fin de ma vie de la messe du Père Charles, que j'ai eu le bonheur de servir si souvent. Il la disait sans lenteur comme sans précipitation, dévotement, dignement, avec une humilité, une foi, un air de componction qui m'impressionnaient vivement.

« Générosité, — Ce gentilhomme... était généreux jusqu'à la prodigalité, et donnait sans compter. Quand nous entrions dans un village, ce qui arrivait presque tous les jours, et même de temps en temps deux fois dans la même journée, les habitants, en grand nombre, le caïd à leur tête, attirés par la réputation de sainteté du grand moine, venaient à sa rencontre, et se pressaient auprès de lui pour le voir et l'entendre. Ils saluaient le Père avec vénération, lui baisaient la main en lui donnant le titre de Sidi Marabout. Dans cette foule, se glissait parfois

(i) Il utilisait tout : à la sacristie, des caisses tenaient lieu de bibliothèque pour les livres, et de placards pour serrer nos deux pauvres ornements de messe et les autres objets nécessaires au culte divin. Quand une de ses robes était tellement us^e qu'elle n'était plus raccora« modable, il la coupait en plusieurs morceaux, et ces guenilles nous servaient de mouchoirs et de serviettes de toilette. Au lieu de jeter au panier les enveloppes, les lettres et les prospectus qu'il recevait, il le» recueillait arec soin, et Im employait à faire des brouillons et à prendre des notes.

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un Européen qui, avec un appareil de photographie, essayait de prendre le portrait de cet homme extraordinaire. Une multitude de mendiants surtout accouraient, et assiégeaient celui qu'ils appelaient leur bienfaiteur, pour avoir l'aumône. Le Père alors distribuait une somme de quinze à vingt francs, en menue monnaie, à ceux qui lui paraissaient les moins misérables ; à ceux qui étaient déguenillés et presque nus, il donnait des morceaux d'étoffe, en leur recommandant d'en faire une lobe pour se vêtiî.

c Travail. — Le Père Charles entendait manger son pain à la sueur de son front ; il n'y avait aucun vide dans ses journées. I^ns le désert, aux heures de halte, au lieu de faire la sieste ou de se reposer, même quand il était exténué par une longue marche au soleil, il travaillait à son dictionnaire, qu' « il avait à cœur de terminer avant sa t mort pour faciliter la tâche des futurs missior'^ aires ». Je puis affirmer qu'il ne fumait jamais, même quand il ^tait en compagnie des membres de sa famille ou de ses anciens camarades du régiment...

c Pendant notre séjour à l'ermitage, quand il n'était pas à la chapelle à prier, j'étais sûr de le trouver à la sacristie, une plume ou un livre à la main. Je ne l'ai jamais vu faire une promenade en dehors de la clôture, ou dans notre jardin. D ne prenait jamais de récréation. Pour se reposer, après la prière et l'étude, il faisait de petites croix en bois qui faisaient toute la décoration des pauvres cellules ; il peignait des images du Sacré-Cœur ou d.e la Très Sainte Vierge, et dessinait toutes sortes d'emblèmes religieux dont il ornait notre modeste chapelle et la sacristie ; il écrivait en belle ronde ou en gothique, sur des pancartes, les sentences les plus édifiantes des anciens Pères de la Thébalde, les maximes des saints docteurs ou des saints martjnrs les plus propres à inspirer Tesprit de sacrifice, et les plaçait sur *^^outes les murailles.

Ï^*É1?ABLISSEMENT AV H.0GGA5I 343

« ïi m'a été biea émix de parier du révérend Père Charles de J^us, qui m'a donné tant et de si beaux exemples de toutes les vertus pendant ie temps trop court que j'ai eu le bonheur de vivre dans son intimité. J'ai été son premier et son dernier disciple. Je demande à Dieu d'être, dans la mesure de mes forces, son imitateur. »

La petite espérance d'avoir un compagnon de mission, peut-être un successeur, s'en retourne vers ie nc»-d avec Frère Michel (i).

En même temps, le colonei Laperrine, i^Lssanrt à In- Salah, apprend au Père de Fouçauld la mort de M. de Motyiinski, survenue le s mars igoy. Cette peine, et la déception qui l'avait précédée, n^ découragent pas l'homme énergique qu'est Frto Ctoies, mais il songe à la précarité de son œuvre. ïi écrira bientôt au Père Voillard (6 mai 1907) : a Je vieillis, et je voudcais voir quelqu'un de meilleur que moi me remplaçant à Tamanrasset, un autre meilleur que moi installé à Beni-Abbès, de manière que Jésus continue à résider en ces deujs lieux, et que les âmes y reçoivent de plus en plus. »

En attendant cette joie de l'ouvrier successeur qui s'éloigne toujours. Frère Charles installe, •— ce qui est un bien gros mot pour un propriétaire sans mobilier, -^ une petite maison à În-Salah. Elle lui a coûté 160 francs. Il l'a choisie en plein quartier indigène, dans le Ksar-el- Arab, tout près de la dime. H faut bien prévoir et préparer ses haltes, car, disait-ii, « si je ne suis pas curé, ce coin de terre, qui est comme ma paroisse, a 2 000 kilomètres du nord au sud et i 000 de l'est à l'ouest, avec 100 000 âmes dispersées dans cet espace ». Pendant ce séjour à Ïn-Saiah, il continue ses études de langue touarègue, avec Ben Messis, que l'extraordinaire puissance de travail de son élève étonne et fatigue un peu. M'ahmed

{z) C«hii-d est, avjourd'biîi, reUgittux dans un mon.istèie de Char-

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ben Messis était un des personnages les fpitts intelligents et les plus sympathiques du Sahara. Fils de père chambi et de mère touarègue d'une tribu noble des Azdjers, il était considéré par les Touaregs comme un des leurs, malgré les vives inimitiés qu'il rencontrait parmi eux, et qui avaient pour cause le dévouement de Ben Messis à la France. Ce fut Ben Messis qui dénonça la plupart des assassins du marquis de Mores, lui encore qui servit de guide aux 150 goumiers du lieutenant Cottenest, lorsque celui-ci, le 7 mai 1902, défit 300 Touaregs à Tit, et amena la soumission de plusieurs tribus. Aucun indigène de ces régions ne parlait mieux le tamacheq, aucun ne connaissait mieux les traditions du pays. Il fut un très dévoué ami pour le Père de Foucauld (i).

Aussi, quand un détachement de 80 hommes, commandé par le capitaine Dinaux, quitta In-Salah le 8 mars pour traverser, à petites journées, TAdrar et le Hoggar, le Père de Foucauld, qui estimait grandement cet officier, assuré en outre de vo5^ger avec le Touareg Ben Messis, accepta-t-il volontiers de faire la tournée. Il partit donc missionnaire et philologue à la fois. On sait qu'il avait coutume de travailler pendant les marches, à la halte, la nuit même, à la lueur d'une bougie, si le vent ne soufflait pas : il ne changea pas son usage. Le voyage étant toujours d'apprivoisement, on faisait des séjours près des campements des pasteurs, et c'étaient de belles semaines pour le savant qui voulait recueillir les traditions, et aussi les poésies que personne n'a écrites, et que les honunes cmt seulement gardées dans leur mémoire. « Précieux documents pour la grammaire et le lexique ; poiu la grammaire, on y puise, en cas de doute, des exemples : pour le lexique, on y trouve bien des mots qui ne reviennent pas souvent dans la conversation. En arri-

(i) M* Ahmed ben Messis, décoré de la médail''i militaire et de la Légion d'honneur, est mort à In-Salah en 19x9.

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