PARIS LIBRAIRIE HENRI LECLERC
aig, RUE SAINT-HONORÉ, aig
et 16, rue d'Alger.
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Le grand seigneur flamand qui vient de mourir, puissamment riche, apparenté aux plus nobles familles de Belgique, aurait pu occuper dans son pays de hautes fonctions administratives ou le représenter dignement à l'étranger dans quelque poste diplomatique élevé, il aurait pu dissiper royalement ses revenus sur les champs de courses ou dans les nombreux sports auxquels il est de bon ton de s'adonner aujourd'hui pour perdre son temps et gaspiller son argent ; il préféra être simplement un homme de lettres français, un homme de lettres d'une espèce particulière toutefois : il consacra son temps, sa fortune, son enthousiasme à élever aux écrivains illustres qui font la gloire de notre littérature au XIX* siècle un monument plus durable que le bronzeou le marbre; réunissant, inlassable et sagace, les oeuvres éparses, il reconstitua dans leur splendîde ensemble les résullats du labeur prodigieux d'un des plus grands siècles de notre histoire littéraire, et voulant assurer la
pérennité à son œuvre colossale, il a légué toutes ses ri chesses à Fins ti tut de France.
M. de Spoelberch montra même quelque courage en se livrant à ses goûts et en bravant les railleries des personnes de son rang social ; seulement, lorsque le Gouvernement français par le ruban de la Légion d'honneur, l'Académie française par un prix, eurent montré en quelle estime, ils tenaient les travaux du gentilhomme belge, celui-ci regagna-t-il aux yeux des gens de son entourage un peu de cette considération accordée exclusivement à ceux qui ne sortent pas de la convention du milieu artificiel dans lequel ils végètent, plutôt qu'ils ne vivent.
Le Vicomte Alfred Charles Joseph de Spoelberch de LovENJOUL (i) est né à Bruxelles, le 3o avril i836. De bonne heure, ses goûts littéraires se manifestèrent. Michel Lévy, l'éditeur, qui tenait jadis ses assises rue Vivienne, en face du jardin de la Bibliothèque Impériale, dans un magasin où il fut remplacé par Heugel,
(i) M. François Garez qui a consacré dans la Revue générale belge, t. LXXXII , 4® hvr. , pp. 388-4 1 2 , 529-557 , deux longs articles aux collections de M. de S. , écrit, p. 388 note : « Le nom de « Lovenjoul » s'éteindra avec l'auteur des travaux dont nous allons nous occuper. Il existe encore plusieurs branches de la famille des vicomtes de Spoelberch. Mais le nom de « Lovenjoul » formait l'apanage de la seule branche dont l'érudit Balzacien est aujourd'hui le dernier représentant. »
lorsqu'il transféra ses pénates, à la Librairie Nouvelle, au coin du boulevard et delà rue de Grammont, et dans son hôtel du passage de la rue Auber, ne fut pas étranger à la vocation littéraire de M. de Spoelberch, et celui-ci conserva à son frère, Calmann, et aux fils de celui-ci, la plus sincère affection.
Ce fut par Olivier de Gourjault, ce gentilhomme
champenois, qui, sous une enveloppé un peu fruste,
cachait l ame la plus exquise et l'esprit le plus fin, que
je connus Spoelberch il y a plus de vingt-cinq ans.
Gourjault était un charmant causeur et un remarquable
musicien et je fus initié par lui à la musique de Wagner
avant les concerts Lamoureux et le pèlerinage de Bay-
reuth. Il avait entrepris, pour la Revue de Champagne
"et de Brie, je crois, un ouvrage sur Saint-Pol, qu'il
"^^cheva pas ; quand cet excellent ami nous fut enlevé,
^^erch m'écrivit (17 avril 1891): « Il était très
>j^à la moyenne et à l'œuvre qu'il laisse. Il lui
^une méthode et une règle de travail pour
sa mesure. Doué comme il l'était, il eut laissé
dvaux précieux, s'il eut pu se fixer et se réserver.
.e regrette très particulièrement, car c'était le modèle
-les amis. »
Je devais bien ce souvenir à Olivier de Gourjault, dont la modestie n'avait d'égale que le savoir.
Les collections de M. de Spoelberch, « son archive »
comme il les appelait, sont conservées dans une grande salle, sorte de (( hall )) éclairé par le toit, de son hôtel. Boulevard du Régent, à Bruxelles; rien n'y attire le regard, ni l'or des reliures, ni la variété des couleurs des volumes: tout est renfermé dans d'immenses armoires peintes en gris que n'illumine aucune glace, mais dont les portes étaient généralement entrebaillées, ouvertes même pour les visiteurs dignes de contempler les trésors qui y étaient amoncelés : tel un gigantesque cofifre-fort cache aux yeux de l'indiscret les richesses qu'il recèle.
Les grands caractères, tracés à l'encre bleue par George Sand, les lettres rondelettes de Gautier, les fusées de Balzac, la calligraphie correcte de Mérimée, le grimoire de Stendhal, et tant d'autres gribouillages encore de nos plus illustres écrivains du xix* siècle, avaient trouvé là une retraite et un fidèle.
Trois grands dieux, véritable trinité, étaient vénérés dans ce temple : George Sand, Gautier, Balzac.
C'est à George Sand qu'il consacra dès 1868, sous le pseudonyme de « BibUophile Isaac », sa première étude bibUographique ; mais moins favorisée que le propriétaire des Jardies ou que le poète à'Émaux et Camées, la châtelaine de Nohant n'a pas Y Histoire de ses Œuvres, et cependant VHistoire des Œuvres de George Sand est annoncée dès 1887 sur la couverture
extérieure de VHistoire des Œuvres de Théophile Gautier ; elle est l'objet des préoccupations constantes de Spoelberch :
Le 8 août 1890, il m'écrivait:
« Je n'ai rien fait jusqu'ici cet été. J'ai mis un soupçon d'ordre dans toutes mes paperasses, accumulées depuis des années. C'était un travail bien nécessaire aussi. Maintenant, je vais m'installer bien à mon aise, puis je ferai quelques copies d'autographes promises à des amis. Après cela, si je suis bien disposé, je me mettrai peut-être à rédiger cette Histoire des (Èavres de George Sand à laquelle je songe toujours. »
Et le 17 avril 1891 :
« Moi, je récolte toujours, mais ne prodais plus rien. Et pourtant je voudrais bien mettre au jour mon dernier desideratum, VHistoire des Œuvres de G, Sand. Si cet été m'est clément, je m'y consacrerai peut-être. »
Un peu plus tard, la même année, 28 novembre 1891 :
« Moi, je ramasse toujours mes matériaux pour VHistoire des Œuvres de G. Sand. Mais rien n'est mis sur le papier. Je suis dévoré par ma besogne courante. »
Et encore le 9 janvier 1898:
« J'ai sous presse un volume les Lundis d'un Chercheur, et deux articles inédits qu'il contient doivent passer d'abord aux Débats et au Figaro, où ils sont reçus. Enfin je vous ai envoyé, je crois, une petite brochuretle qui doit y entrer, une étude sur les avatars d'f//i Début dans la Vie, de Balzac.
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Tout cela n'est pas grand chose encore, mais cela vous prouve que mon été s'est passé sans encombre et que j'ai travaillé quelque peu. Mais je n'ai pas commencé mon Histoire des Œuvres de George Sand, dont j'amasse les matériaux depuis si longtemps. »
Et puis plus rien.
En revanche, il a écrit Thistoire d'Elle et de Lui: il en avait donné une première esquisse dans une revue polyglotte, Cosmopolis, fondée par un jeune homme entreprenant, M. F. Ortmans, dont les parents avaient longtemps résidé à Ghang-haï; cette publication qui contient des articles de grande valeur sombra assez rapidement. Spoelberch a depuis consacré un volume entier à cette idylle tragique.
Musset avait touché de trop près à George Sand, pour qu'il n'ait pas été l'objet de recherches spéciales de M. de Lovenjoul ; avec Sainte-Beuve, il occupait une place d'honneur près de la trinité, mais il la devait moins à son génie qu'à ses relations personnelles avec rillustre romancière. D'ailleurs, M. de Spoelberch avait le cœur large et ne restreignait pas son admiration à quelques grands noms : les dii minores n'étaient pas négligés : dans la liste des œuvres de M. de Spoelberch, on note des articles ou des bibliographies relatives à Baudelaire, à Mérimée, à M"* Desbordes-Valmore, à Henri de Lalouche, à Gharles Nodier, à
Henri Monnîer, etc., voire à Paul Féval; la source était intarissable et nombreux ceux qui y puisèrent, moi tout le premier pour Stendhal.
On a souvent attribué à Spoelberch une étude bibliographique sur Alfred de Musset qui a fait assez de bruit (i).
Spoelberch s'est expliqué sur cette brochure dans son article sur la Première édition des Œuvres complètes d'après Alfred de Musset (2) :
« Les pages suivantes ont une origine assez particulière. Elles sont nées de la réunion des notes demandées jadis par la Petite Revue (suite de la Revue anecdotique^, à l'occasion de la première édition des Œuvres complètes d'Alfred de Musset, parue en 1 865- 1866, édition dite des amis du poète.
« Cette Petite Revue, et la Petite Revue anecdotique qui lui succéda, publications anonymes qui vécurent avec quelques intermittences de i863 à 1870, s'adressaient avant tout aux lettrés et aux curieux. Aussi les notes en question se composaient-elles uniquement de renseignements bibliographiques sur Musset, relatifs surtout à ses Œuvres complètes, à leurs lacunes et à leurs erreurs.
« On peut donc imaginer notre surprise quand parut, en 1867, formée de l'ensemble de tous nos commentaires, une brochure anonyme, pompeusement intitulée : Étude critique
(i) Étude critique et bibliographique des Œuvres de Alfred de Musset pouvant servir d'appendice à l'édition dite de souscription. Paris, chez René Pincebourde, MDGGGLXVll, gr. in-o, pp. V1-19.
(2) Lundis d'un Chercheur, p. 199.
et bibliographique des œuvres de Alfred de Musset, pouvant servir d'appendice à V édition dite de souscription (MI).
« Nos communications, déjà totalement défigurées et transformées dans la Petite Revue, y furent encore dénaturées davantage. Tous les renseignements donnés prirent une allure agressive, et se colorèrent d'une teinte d'aigreur commerciale tout à fait étrangère à nos recherches et à notre but.
« Nous ne nous en serions guère soucié cependant, l'opuscule étant anonyme, si, peu à peu, cette brochure n'avait fini, nous ne savons comment, par nous être absolument attribuée. Sans parler des nombreuses erreurs qu'elle contient par notre fait, — erreurs corrigées ici, — nous ne fûmes guère tenté, on le comprend, d'endosser la responsabilité d'un texte si mal intentionné, et tout à fait différent du nôtre. Aussi, n'étant pas l'auteur de cette brochure, telle quelle était publiée, protestâmes-nous dès lors, le plus souvent qu'il nous fut possible, contre son attribution, et notamment à la page quarante-quatre de l'intéressante Bibliographie des œuvres d'Alfred de Musset, par M. Maurice Clouard, parue en i883.
« Nous nous sommes contenté ici, à défaut de notre texte primitif, de ramener la version imprimée à une forme qui fût moins en opposition avec notre façon habituelle de traiter les sujets de ce genre.
« Sans les circonstances rapportées plus haut, nous n'aurions sans doute jamais songé à réimprimer ces pages. Nous nous y sommes décidé surtout en ne retrouvant dans aucun travail sur Alfred de Musset ces renseignements et ces dates, qui offrent pourtant quelque intérêt, nous semble-t-il, par rapport à la genèse de son œuvre toute entière. »
Spoelberch consacra deux énormes volumes à V Histoire des Œuvres de Théophile Gautier, mettant le
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prosateur de Tra los Montes et le poète d'Émaux et Camées à la place qui lui était due, c'est-à-dire à la première. Un heureux hasard l'avait fait en juin 1871, rencontrer Théophile Gautier, errant dans les rues de Bruxelles, après la guerre, à la recherche de ses amis. Spoelberch avait pu Taccueillir chez lui pendant quelques instants restés inoubliables dans les souvenirs du collectionneur. Cette entrevue ne fut pas suivie d'une seconde, car le poète mourait le 28 octobre de l'année suivante.
Au mois de mai précédent, Théophile Gautier avait écrit à M. de Spoelberch:
« Vous me rendrez un vrai service en permettant à M. Dreyfous mon ami, que j'aurais accompagné à Bruxelles, si je n'étais retenu à Paris par le Salon, de chercher auprès de vous, les renseignements que, seul, vous possédez sur mon œuvre,
« M. Dreyfous est l'associé de M. Georges Charpentier, fils du célèbre éditeur et son continuateur; il mérite donc toute confiance et vous pouvez lui ouvrir vos trésors.
« Je regrette bien que notre unique entrevue ait été si courte, mais j'espère qu'elle se renouvellera (i). »
Mais le dieu était Balzac, aussi absorbant dans la mort que dans la vie. M. de Spoelberch avait poursuivi avec l'âpreté du chien en chasse, la recherche de toutes les lettres et de tous les manuscrits du grand
(i) Histoire des Œuvres de Théophile Gautier, I, pp- iv-v.
homme : lorsque les débris des collections de la comtesse Mniszech furent dispersés il y a quelques années sans la moindre publicité, Spoelberch en déterra les épaves jusque chez les épiciers du quartier Beaujon, sauvant ainsi tel manuscrit de Balzac d'une fin ignominieuse en cornets de papier. Trois éditions n'ont pas suffi à M. de Spoelberch à lui faire raconter les œuvres d'Honoré de Balzac : le projet gigantesque qu'il avait longtemps caressé de publier la correspondance entière de Balzac ne fut cependant jamais mis à exécution, pas plus que celui de publier les lettres de George Sand.
M. de Spoelberch accompagna l'auteur de la Comédie humaine jusque dans sa vie la plus intime ; il nous raconte son roman avec la comtesse Hanska, nous décrit ses embarras inextricables d'argent, la genèse et parfois aussi la mort de quelques-uns de ses ouvrages ; il nous a peint ce caractère complexe, bizarre, génie pratique doublé de l'esprit le plus chimérique qui ait jamais existé. Il aimait son Balzac jusque dans ses défauts et ses manies, je dirai même jusque dans ses verrues ; il aimait les objets qui lui avaient appartenu, ses plumes, sa canne, la canne de M. de Balzac I 1 1
Ouvrant généreusement ses richesses à la curiosité ou plutôt aux recherches des travailleurs, Spoelberch ne communiquait pas volontiers les pièces relatives à Balzac ; ce ne fut qu'à la fin de sa vie qu'il laissa publier Balzac imprimeur, par MM. -Hanotaux et Vicaire, auxquels vingt ans plus tôt il eût certainement refusé
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son concours. Je ne suis pas sûr qu'il n'ait pas eu au fond du cœur quelque rancune à l'égard de MM. Anatole Cerfberr et Jules Christophe pour avoir touché à son idole, en écrivant la biographie des personnages delà Comédie humaine, œuvre d'ailleurs utile et méritoire (i).
Mon ami, M. Maurice Tourneux, me dit que Lorédan Larchey avait composé sur fiches un ouvrage semblable ; lorsque celui-ci en proposa la publication à un éditeur, ce dernier se mit à rire — et le verso resté blanc des fiches servit à l'auteur à prendre des notes : telle fut la fin mélancolique du répertoire de Lorédan Larchey : les temps n'étaient pas encore venus.
Spoeiberch venait de publier chez Léopold Garteret une œuvre restée inédite de Balzac, Y Ecole des Menages : il nous a raconté (2) son émotion lorsque dans un catalogue du libraire Bailleu, daté du i5 mars 1879, il découvrit cette tragédie bourgeoise, imprimée en quarante-huit pages, (( exemplaire unique avec les corrections de l'auteur, et disait une note du bouquiniste, et s'arrêtant à la scène v du 5* acte. Cette pièce fut abandonnée par Balzac, qui plus tard en reprit quelques scènes qu'il adapta à la comédie de Mercadet ». Un
(i) Répertoire de la Comédie humaine de H. de Balzac par Anatole Cerfberr et Jules Christophe avec une introduction de Paul Bourget. Paris, Calmann Lévy, 1887, in-8, pp. xiii-563.
(2) Les Aventures de « l'École des Ménages » tragédie bourgeoise en cinq actes, par H. de Balzac, pages 89-195, de Autour ae Honoré de Balzac, 1897.
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télégramme du collectionneur arriva trop tard : le précieux volume était vendu ; heureusement l'acheteur était Eugène Grépet, aussi Baudelairien que Spoelberch était Balzacien, il fut donc facile de s'entendre ; quelques lettres de l'auteur des Fleuri du Mal entrèrent dans la riche série de la rue des Bassins et la pièce de Balzac émigra à Bruxelles. D'ailleurs, la joie de Spoelberch fut complète : « Quelle ne fut donc pas notre satisfaction, écrit-il, en découvrant que, non seulement V École des Ménages était absolument complète et terminée, mais encore que pas un seul fragment de la pièce n'avait été utiHsé dans Mercadet, »
D'autre part, par des dons ou par des échanges, sa bibliothèque s'enrichissait constamment. La plupart des critiques contemporains, qui étaient tous, plus ou moins ses obligés, lui faisaient don de leurs ouvrages. Il me donnait tout ce que lui-même écrivait, et j'usais de réciprocité à son égard ; il se moquait de la différence de format de mes propres publications, oubliant peut-être que des sujets différents demandent des formats différents. 11 m'écrivait un jour (9 octobre 1890) plaisamment :
« Peu à peu vous devenez un gros morceau de rayon de bibliothèque et je ne vous ferai qu'un seul reproche : celui de trop varier vos formats, en sorte que vous n'aurez aucune tenue régulière et honnête sur les planches où vous vous trémoussez ; l'un de vos volumes déborde, et laisse voir au moins ses mollets, tandis que l'autre, prude et modeste, se
voile derrière son inconvenant voisin. Avez-vous rêvé le mariage bibliographique entre géants et naines ? »
La mort de sa femme, il y a quelques années, lui porta un coup dont il ne se remit pas : la vicomtesse de Spoelberch, née d'Ursel, sœur du gouverneur de la province de Hainaut, remarquable par sa charité (i), était la collaboratrice dévouée de son mari, qu'elle aidait dans le classement laborieux des innombrables papiers qu'il recevait. Spoelberch avait perdu en elle la directrice de sa vie ; non seulement, il restait désormais seul pour mettre en ordre ses documents, mais il lui fallait, ô abomination I se soumettre aux exigences de la vie quotidienne et accomplir la tâche fastidieuse d'une maîtresse de maison ; sa nervosité naturelle s'en accrut singulièrement:
(( Je suis toujours dans le même état, m'écrivait-il le II septembre igoS, et la même situation, c'est-à-dire complètement fini. Absolument seul au monde, écrasé d'obligations matérielles considérables et inéluctables, je suis devenu à 68 ans le serviteur du coup de sonnette, l'esclave de tout et de tous. Joignez-y qu'il me faut retourner ma vie, à cet âge apprendre ce que j'ai toujours ignoré, et chasser de mon esprit ce que je sais et ce qui m'occupait seul depuis
(i) Ludovic Saint-Vincent Vicomtesse de Spoelberch de Lovenjoul née d*Ursel. Belgique charitable. Nouvelle édition refondue et complétée par M'^^'Gh. Vloeberghs. Préface de M. Aug. Beernaert, Ministre d'£tat. Bruxelles, Librairie nationale, Albert Dewit, 190/i, in-8, pp. xxxvin-f-i f. n. eh. -f-pp. 799, carte de Belgique.
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cinquante ans et vous aurez quelque idée de la pf ofondeur de mon désespoir moral. Vivre ainsi, le bagne et surtout la mort valent mieux. Naturellement, de travail, il ne peut plus être seulement question. Je ne suis plus qu'une chose ? »
Spoelberch exagérait heureusement : les amis ne lui manquaient pas, mais il les fuyait ; quant au travail, il ne labandonna jamais, témoin la nouvelle et importante étude sur Honoré de Balzac qu'il venait de corriger et qui paraîtra dans le prochain numéro de la Revue d'Histoire littéraire de la France.
Depuis longtemps, la santé de Spoelberch laissait à désirer: en i885, il alla à Ems, Plus tard (17 avril 1891), il m'écrivait : « Je vis avec un régime sévère, et ne me risquerais pour rien au monde à le suspendre un seul jour. Je lui dois mon meilleur état de santé, et tremble rien qu'à la pensée de lui être infidèle pour une heure I » Pendant plusieurs saisons, il avait souffert d'un empoisonnement causé par la mauvaise qualité de l'eau d'un puits dans sa campagne.
11 allait à Royat depuis plusieurs années; il était passé à Paris (i) au mois de mai pour faire sa cure annuelle ; mais le mal qui le minait traîtreusement le frappa soudain ; une attaque de paralysie causée par le diabète terrassa Spoelberch qui vit venir la fin avec
(i) Pendant longtemps, il eut un appartement au n** 11 de la rue Louis le Grand qu il abandonna dans les dernières années pour la rue d'Alger.
joie ; il succomba vingt-quatre heures plus tard à Royat dans la nuit du mercredi au jeudi 4 juillet 1907. Il avait ordonné que ses funérailles fussent célébrées de la manière la plus intime, et après un court service dans la chapelle du cimetière, Spoelberch fut déposé à Laeken, près de sa mère, le lundi 8 juillet, à 10 heures du matin: le deuil était conduit par son neveu, M. le baron de Vinck ; il n'y avait de présents, outre quelques dames, que MM. Eugène Gilbert, le comte de Sainte-Aldegonde, Gaston Galmann Lévy, le médecin et un autre ami.
M. de Spoelberch était grand, mince, élancé ; il avait des yeux noirs, des cheveux courts, des moustaches relevées en crocs devenues grises avec Tâge, le teint mat : il n'avait rien dans Tapparence de Thomme du nord et Ton ne pouvait s'empêcher de songer que chez l'un de ses illustres ancêtres avaient bien pu se glisser, au xvi" siècle, quelques gouttes du sang du tyran espagnol ; mais quand il ouvrait la bouche, on retrouvait vite, avec la surabondance du verbe, l'accent du Flamand qu'il était, accent que le premier, du reste, il déplorait.
Caliban [M. Bergerat] nous en a laissé l'amusant portrait que voici dans un de ses brillants articles du Figaro (27 novembre 1887) îï^titulé Un Scoliaste: c'était au moment où parut VHistoire des GEuvres de Théophile Gautier :
« Je crois donc sage de donner à qui de droit le signalement exact du scoliaste. C'est un homme jeune encore, brun, grand, svelte, très élégant, chaussant le trente-quatre et gantant le sept. Il est extrêmement verbeux, nerveux, actif, et si son front n'a pas la couleur jaune du livre, comme dit le poète, c'est qu'il ne s'arrête pas, ainsi que le font les autres gens de noblesse, à la couverture. Remarque particulière : on peut toujours pincer Charles de Lovenjoul à une première musicale, soit de Wagner, soit de Verdi, soit de Reyer, car il est bémoliste féroce tout le temps qu'il n'est pas gautiériste endiablé. »
M. de Spoelberch avait en dépit de sa vivacité des instants de tristesse, des mouvements de découragement : quelle désillusion a pu lui dicter ce sonnet amer du Rocher de Sisyphe, à lui qui avait tout — en apparence du moins — pour être un des heureux de la terre.