SONNET
On l'a dit avant nous : ce monde est imparfait, Car toute joie humaine engendre la tristesse ; Le fruit contient le ver ; la bouteille, l'ivresse ; Le fer a quelque paille, et l'argent est surfait,
Le vice et son cortège exploitent le bienfait La langue a son venin qui trop souvent nous blesse ; Le siècle est sans grandeur, chacun vit sans noblesse ; Et le tombeau, lui seul, est peut-être parfait.
Puis l'amitié trahit; sa voix se fait menteuse. L'homme est sans idéal, la femme naît trompeuse ; A-insi tout est flétri, même le don d'aimer.
Et plus bas, tout au fond, la vile multitude
S'enivre sans remords et sans se réprimer
De ce poison du cœur qu'on nomme : Ingratitude !
On sait que M. de Spoelberch a légué ses collections littéraires à l'Institut de France à charge de les conserver au nausée Condé, à Chantilly : Il caressait ce projet depuis longtemps et il en parlait volontiers à ses amis : les formalités légales ont été accomplies il y a deux ou trois ans. On a fait courir le bruit — que rien ne justifiait — que l'Institut hésiterait à accepter ce don princier : cet illustre corps a trop le souci de l'honneur littéraire et scientifique de notre pays dont il est la plus haute représentation pour qu'on puisse un instant s'arrêter à semblable pensée. D'autre part on a prétendu que certains membres de la famille de M. de Spoelberch cherchaient à créer des difficultés dans l'exécution du testament dans l'espérance de conserver à la Belgique les trésors qui lui échappaient: le neveu (i) même de
(i) M. le Baron G. de Vinck dans une lettre de protestation adressée le 17 juillet à un journal du matin, faisant allusion au rapport de TAdministrateur général de la Bibliothèque nationale inséré dans le Journal Officiel du 10 février 1907, ajoutait: a Vous apprécierez si j'étais bien désigné pour encourir le reproche de chercher à dépouiller la France de ses trésors littéraires ou artistiques ». On lit en effet dans ce rapport au chapitre
M. de Spoelberch a fait justice de ces insinuations. Nous n'avons plus qu'à attendre les formalités administratives pour que les volontés du généreux testateur soient accomplies.
Un jour viendra où l'on étudiera d'une manière critique les auteurs du xix* siècle avec la même minutie, avec le même souci de l'exactitude que l'on établit un texte du moyen âge ou que l'on recherche les variantes de nos grands écrivains du xvi*, du xvii® et du xviii* siècles ; que dis-je, ce jour est venu : des travaux comme ceux de Spoelberch et de quelques critiques contemporains ont ouvert une voie que beaucoup d'autres suivront : un recueil périodique, la Revue d'Histoire littéraire de la France a même été créée dans ce but, et son succès montre qu'elle compte des collaborateurs et des lecteurs fidèles.
Les archives littéraires d'un pays sont aussi essentielles à sa gloire que ses archives militaires et ses ar-
consacré au Département des Estampes : « Le département des
estampe
pour la période qui va de 1775 à 1875. Ce sont 16000 pièces rares et précieuses qui sont venues accroître nos richesses ; on
Seut estimer en bloc à 600000 fr. au moins la valeur marchande e cette collection. Mais elle était inestimable pour la Bibliothèque dont elle venait compléter si heureusement les séries artistiques et historiques du aix-huitième siècle, de la période révolutionnaire et du dix-neuvième siècle. »
chives diplomatiques. Soyons reconnaissants à ceux qui comme le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul enrichissent notre pays d'une manière aussi désintéressée et aussi intelligente.
Le Bulletin du Bibliophile, auquel Charles de Lovenjoul portait un si vif intérêt et auquel il donna de si importants mémoires, s associe aujourd'hui au deuil qui frappe si cruellement le monde des lettres français.