‹ Charles de MarillacChapitre 199 sur 200 · Charvet, Histoire de la Sainte Église de Vienne, p · texte numérisé non relu

Charvet, Histoire de la Sainte Église de Vienne, p

Durant Gilles, Jean du Vair, Antoine du Lac, tous trois Auvergnats'. Enfin chez L'Hospital, Marillac put se lier avec la foule des hommes politiques, des savants, des littérateurs qui y fréquentaient. Il dut voir là probablement Joachim du Bellay et Ronsard”.

Vivant dans un milieu aussi distingué, Marillac possédait sans aucun doute une très large culture. Dumoulin, nous l'avons vu, le félicite de la connaissance approfondie qu'il a acquise de plusieurs langues et nous savons qu'il eut de son temps la réputation d’un autre Mécène*. Néanmoins 1l ne faudrait rien exagérer, ni prodiguer sans réserve l'éloge à Marillac. Ce fut en somme, à ce qu'il parait, un esprit très solide, mais beaucoup plus solide que brillant. S'il ne fut pas, loin de là, réfractaire aux lettres, du moins n’a-t-1l laissé aucune œuvre qui nous permette de l’apprécier à ce point de vue: et ceux de ses écrits, qui nous ontété conservés, nous autorisent d’ailleurs à supposer qu'il s'intéressait plus volontiers aux graves travaux du jurisconsulte ou de l'historien qu'aux études purement littéraires.

Qu'il y eût en lui l’étoffe d’un juriste, la chose est tout d'abord indéniable. Dans ses correspondances diplomatiques comme dans ses discours apparaît en effet très nettement l'esprit un peu subtil, un peu compliqué de l’homme de loi. Il a une tendance fâcheuse à envisager une question politique comme un avocat pourrait le faire d’une question de jurisprudence. Ce défaut devient assurément une qualité dans l'exposition d’un débat de droit public. Marillac est là tout à fait excellent. Ses discussions avec Charles- Quint et Granvelle « touchant les Escossoys et le traité de

1. Rivière, Histoire des institutions de l'Auvergne, t. IF, p. 173-174. 2. Sainte-Beuve, Tableau de la poésie francaise au XV siècle, p.296. 3. Gallia Christiana, t. XVNT, col. 123.

Crespy », lors de son séjour à Bruxelles ; — ses réflexions à la conférence de Marck, au sujet des droits de la France sur le Milanais : — plusieurs des passages de sa harangue à l'assemblée des Notables sont des modèles de déduction rigoureuse, d’argumentation serrée et pressante, de toutes les qualités de l'avocat en un mot. Mais ces habitudes de juriste déplaisent lorsqu'elles s'appliquent à des considérations purement politiques. L'on reprocherait volontiers à Marillac d’être souvent trop clair, trop analytique. Une affaire se présente presque toujours à lui non seulement sous les divers aspects qu'elle a, mais aussi sous ceux qu’elle aurait pu avoir. Ouvrezses correspondances diplomatiques : il est rare qu'à côté du parti qu'il conseille à son gouvernement d'adopter en telle circonstance, l'ambassadeur ne signale point en même temps celui qu'il eût fallu prendre en telle autre. Et cela produit à la longue chez le lecteur, nous ne dirons pas la confusion, car tout chez Marillac est nettement et clairement ordonné, mais du moins une fatigue réelle. En somme, l'esprit de Marillac a plus d’une afinité avec celui de Dumoulin, son ami, et on le qualifierait très bien en l'appelant un juriste-diplomate. Pardonnons lui d’ailleurs des défauts qui sont ceux de sa race, — de cette race de la Basse-Auvergne qui a produit plus de jurisconsultes et de mathématiciens que de littérateurs, —. de son éducation aussi, puisque sa jeunesse se passa, semble-t-1l, tout entière dans l'étude assidue du droit. Constatons seulement une fois de plus l'influence trop souvent déformatrice de cette étude.

Nous disions tout à l'heure que Marillac paraît avoir eu un goût très vif pour l'histoire. Et en effet ses correspondances d’ambassadeur, et tous ses écrits en général, décèlent à chaque instant les préoccupations de l'historien, qui se rend compte de la valeur des précédents, cherche des lecons

dans les faits et tente d’éclairer le présent par le passé. À propos de tel incident diplomatique, de la « querelle de Plaisance » par exemple entre le Pape et l'Empereur, il sait clatrement et méthodiquement exposer les origines historiques du conflit. Les droits de la couronne de France sont-ils contestés comme à Marck, c’est avec des preuves historiques qu'il appuie ses réclamations. Lors de la rupture de la trêve de Vaucelles, il ne craint pas de remonter aux premières relations du Saint-Siège avec l'Espagne. A Fontainebleau enfin il se révèle érudit autant qu'oraleur, invoquant l'histoire ecclésiastique quand il s’agit du Concile, et trouvant dans notre histoire nationale la confirmation de ses théories gouvernementales. Si bien que l'on se plaît à penser qu'il eût écrit l’histoire à la manière d’un de Thou avec autant de gravité, de conscience et d’érudition.

En revanche, il est un sens qui paraît avoir entièrement manqué à Marillac. C’est le sens artistique. Et cela pourrait confirmer la prédominance de l'esprit pratique que nous venons de signaler chez lui. Sa carrière si mouvementée de diplomate, ses nombreux voyages lui permirent de contempler sans doute bien des merveilles. Pourtant, même pendant sa mission à Rome, 1l semble avoir considéré d’un œil indifférent l'Italie déjà si riche en chefs-d’'œuvre. Du moins ne trouve-t-on rien dans sa correspondance qui puisse laisser supposer le contraire. À Bruxelles, il reste tout aussi insensible aux productions de l’art flamand. Lorsque, durant son séjour à Augsbourg (1550), 1l informe son gouvernement de l’importante découverte qui vient d'être faite dans cette ville de nouveaux instruments de monnayage, c'est au point de vue pratique, beaucoup plus qu'au point de vue artistique, qu'il envisage la chose. Cela abrégera la frappe, voilà le grand avantage. Pas un mot sur l’origine de l'invention, née cependant, peut-on croire,

autant du désir de faire mieux que du désir de faire plus vite : pas un détail sur l'inventeur, dont il ne nous a transmis ni le nom, — Schwab, suppose-t-on, non sans vraisemblance, — ni la profession, — on conjecture que c'était un orfèvre-médailleur, — pas une allusion à l’état des arts industriels en Allemagne à cette époque. Tous les renseignements qu'il donne sont nets, précis ; on y sent l’homme pratique, mais à aucun moment n'apparaît l’arüste, et on le regrette.

Connaissant l’homme, il nous reste à apprécier le style, à rechercher ce qu'il peut d'une part y avoir de personnel dans la langue de Marillac, ce que d’autre part 1l doit à ce point de vue aux influences extérieures.

Nous avons dégagé plus haut le trait essentiel de l’esprit de Marillac, en disant qu'il est avant tout un juriste, Son style a certainement subi l'influence de son esprit : c’est à bien des endroits un style de juriste : phrases un peu longues, coupées de réserves, alourdies d'observations accessoires, semées de parenthèses. — Nous avons noté d'autre part chez lui le manque presque absolu de sens artistique ; ne nous étonnons pas dès lors de nous trouver en présence d'une langue très peu brillante, sans comparaisons ingénieuses, sans {ours piquants ni hardiesses imprévues, la langue d’un homme pratique, dépourvu d'imagination.

Cette langue est cependant la langue d’un lettré, et il est facile de reconnaître qu'elle doit beaucoup aux traditions classiques de la Renaissance. Des tournures d'une très pure latinité n'y sont pas rares et la structure et la construction de plus d’une phrase rappellent les bons auteurs de l'antiquité.

Mas, et là-dessus nous voudrions insister davantage, car nous achèverons ainsi de peindre l'homme, ce qui

caractérise surtout la langue de Marillac, c’est la gravité et la convenance. Quels que soient les faits dont le diplomate rende compte à son gouvernement, quelque matière que traite l’orateur, le style de l’un et de l'autre ne s’écarte Jamais d’une réserve scrupuleuse et d’une parfaite bienséance. Dans toutes les œuvres de Marillac, attentivement lues ligne à ligne, nous n’avons pas trouvé un seul de ces écarts de langage, une seule de ces expressions grossières ou déplacées qui sentent le terroir gaulois et dont les personnages les plus en vue du temps ne se faisaient pas faute d’user et d’abuser. Nulle part ailleurs cette qualité de Marillac n'apparaît mieux que dans ses correspondances d'Angleterre. Certes, les mésaventures conjugales d'Henry VIE lui auraient aisément fourni matière à plaisanteries faciles. Et son prédécesseur à Londres, Castillon, ne s'en était pas privé ; ce dernier appelle si bien les choses par leur nom qu'il tombe trop souvent dans l’obscénité. Marillac ne se départit jamais au contraire du sérieux qui convient à un diplomate. Ses dépêches y perdent assurément en piquant. Ce n’est plus la vivacité, la bonne humeur gauloise, le style alerte et vivant de Castillon ; c’est la langue d’un homme poli de la Renaissance, qui peut-être à subi aussi le contre-coup des théories moralo-littérares de la Réforme. Le prélat, nous l'avons vu, semble s'être soustrait aux nouvelles doctrines, l'écrivain n’est pas, au point de vue que nous venons de signaler, sans quelque parenté avec les

littérateurs calvinistes.

En résumé, un diplomate de premier ordre, aux vues larges, au sens observateur et pénétrant et qui durant dixsept années de négociations donna la mesure de sa valeur en les circonstances les plus difficiles et les plus variées : — un homme d’État. qu'il est permis de considérer comme

un des précurseurs de ce parti des Politiques, qui, à la fin du xvr° siècle, arracha la France aux fureurs des guerres civiles et prépara l'avènement d’'Henry IV; — un prélat, qui ne craignit pas de se poser en apôtre de la tolérance à une époque où 1l y avait à le faire quelque courage ; — un ami sûr, dont l'honneur est d’avoir plus d’une fois inspiré le chancelier L'Hospital : — un esprit grave, solide et cultivé : — par dessus tout un honnête homme « vir recli propositi », comme le qualifie l'historien de Thou, tels sont les traits essentiels de la figure de Marillac. En leur faveur, pardonnons-au courlisan quelques faiblesses, à l'homme quelques travers, à l'écrivain quelques défauts.

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