CHAPITRE VI
Charles de Saint-Etienne de La Tour. — Le fort de Lomeron. — Le Cap de Sable. Relations de La Tour avec les marchands de la Rochelle. — Il écrit au roi et au Cardinal de Richelieu. — La Compagnie de la Nouvelle-France. — Secours qu’elle envoie à Québec et au Cap de Sable. — Le P. Noirot. — M. de Roquemont. — Il est pris par les Kirke. — Claude de La Tour prisonnier. — Sa conduite en Angleterre.
Charles de Saint-Etienne de La Tour, successeur de Biencourt, s’attacha à l’œuvre entreprise par ses prédécesseurs. A la tête d’une poignée de braves Français qui le reconnurent comme chef, il se maintint dans le pays malgré son abandon presque complet par les autorités de France. Durant quatre ans, il entretint encore des relations avec les marchands de la Rochelle, les anciens fournisseurs de Biencourt. Des vaisseaux pêcheurs abordaient de temps en temps aux côtes d’Acadie et lui apportaient les provisions nécessaires à l’entretien des hommes du fort de Lomeron, ainsi désigné du nom de David Lomeron, l’ancien agent d’affaires de M. de Poutrincourt. C’est là que de La Tour se retira après la destruction de Port-Royal. Le 25 juillet 1627, il rédige deux lettres qu’il adresse, l’une au roi, l’autre au Cardinal de Richelieu. Où se trouvait le Fort de Lomeron ? On a cru, jusqu’ici, qu’il était au Port La Tour car, sur le côté ouest, se voient encore de nos jours des restes de retranchements. Mais nous croyons qu’ils appartiennent au fort qui fut bâti par Temple en 1657 (1). Nicolas Denys, qui visita le pays en 1635, place le fort de La Tour au Cap de Sable, au fond de la baie. Il écrit : ‘Traversant la baye de Tousquet, l’on va trouver le Cap de Sable, qui est une île qui fait une pointe qui avance en la mer ; entre la grande terre et 1 île, il y a passage pour des barques, mais au-delà de l’île, il y a des
(1) Dans sa lettre en date du 10 septembre 1667, qu’il adressa aux membres du comité des Plantations, Temple dit clairement qu’il a bâti un tort au Port La Tour. M. Crowell : History of Barrington County, p. 32.
roches et des battures qui avancent une bonne lieue dans la mer ; les ayant passées environ de deux lieues, l’on entre en la baye de Sable qui est fort grande. . . Là, les navires y peuvent mouiller en toute sûreté. En ce même lieu, ajoute Denys, M. de La Tour a eu une habitation où il était pendant le siège de la Rochelle (1).”
En 1635, dit-il, je passai par là et je fus voir le jeune La Tour en son fort qui me reçut très bien. Comme Claude de La Tour avait son logement près du fort, Denys demanda la permission de l’aller visiter. Charles de La Tour le lui accorda. Il fut cordialement reçu par La Tour père et sa femme qui l’invitèrent à dîner. Denys accepta. Au cours de sa visite, un Récollet étant arrivé, madame de La Tour se montra toute heureuse de recevoir Denys dans sa maison. A son tour, le religieux invita Denys à l’accompagner voir son jardin. Tous deux s’embarquèrent dans une chaloupe et ils naviguèrent une bonne lieue et demie. Ils se rendirent probablement dans l’île du Cap de Sable. Denys fut tout émerveillé de la fertilité du sol. Il y vit des pommiers et d’autres arbres fruitiers qu’on avait apportés de France. “ A l’entrée de la Raie, dit-il, se voient plusieurs ruisseaux et une rivière où l’on peut pêcher le saumon et la truite. En sortant de la Raie, on aperçoit un cap ou une pointe et plusieurs lies, le long du rivage, couvertes d’arbres ... Le pays ne paraît pas montagneux. . . A deux ou trois lieues de là se trouve un port où il y a une petite rivière qui pénètre dans les terres. Le havre est bon et les vaisseaux, d’assez forts tonnages, peuvent y ancrer en toute sécurité. C’est le Port du Cap Nègre.”
D’après cette description, il ne peut y avoir de doute que le fort de Lomeron, rebâti par Charles de La Tour, se trouvait à la Raie du Cap de Sable.
En 1746, La Fargue visita ces parages. La description qu’il en fait corrobore, en tout point, la narration de Denys. “ A trois degrés de Poboncoup (Pubnico), dit-il, et à vingt du Cap Sainte- Marie, se trouve le Cap Sable sur la pointe sud-ouest de la péninsule. Cet endroit est bien connu des pêcheurs de la Nouvelle- Angleterre qui y viennent deux ou trois fois par année pour lesquels il est très commode, car il s’y trouve un banc de sable pour
(1) Nicolas Denys : Description géographique des Costes de l’Amérique Septentrionale ; Edition de M. W. F. Ganong, p. 68.
ET SON TEMPS
saler le poisson, et plusieurs petites îles où les pêcheurs peuvent convenablement se loger durant la saison de la pêche ; il n’est pas bien protégé et est ouvert à tous les vents ; son entrée est dangereuse à cause des rochers. Sur la terre ferme, vis-à-vis de l’île du Cap de Sable, se trouvent les ruines d’un fort, appelé autrefois le Fort La Tour. Cette forteresse fut, en son temps, capable de soutenir une vigoureuse défense (1).”
Denys et La Fargue disent expressément que le Fort de La Tour ou Fort Saint-Louis était situé non pas au Port de La Tour, mais à la Baie de Sable, appelée de nos jours Barrington Bay. Les ruines du fort, aperçues par La Fargue, en 1746, se voient encore, de nos jours, sur le versant de la côte de Sable. M. Edwin Crowell a pensé que c’étaient les restes d’un village acadien détruit au moment de la dispersion. C’est une erreur évidemment. Nous savons, en effet, par une lettre de La Tour aux Bostonnais, en date du 21 octobre 1644 que, près du fort Saint-Louis, les Récollets avaient érigé un monastère et une église. D’Aulnay de Charnizay ayant été mis en possession du fort, par ordre du roi, l’incendia en 1642, ainsi que les autres édifices. Tout auprès, Claude de La Tour possédait son logement et le jeune de La Tour y avait son jardin. Lors de notre pèlerinage en cet endroit historique le 3 août 1929, en compagnie de Mgr Augustin Amirault, supérieur du collège de Sioux Falls, de M. Léandre d’Entremont, historien de sa famille, de M. l’abbé Olivier Bellefontaine, curé de Pubnico, de M. le Dr J.-E. Leblanc, il nous fut donné de voir ces ruines. Dans l’emplacement de ce qui fut un jour un verger, nous avons rencontré un pommier plein de vie, chargé de pommes, et mesurant à la souche neuf pieds de circonférence, ce qui est extraordinaire.
De l’endroit où s’élevait le fort, la vue s’étend sur la Baie de Sable. La grève est faite d’un sable mouvant et fin que la rafale jette, pendant les tempêtes, sur les ruines dont nous venons de parler. Avec peu de travail, il serait facile, croyons-nous, de déblayer le terrain, ce qui permettrait de reconstruire le plan de ces édifices qui furent les témoins des premiers exploits de nos pères en ces lieux déserts.
(1) La Fargue : Geographical History of Nova Scotia, London, 1749, Paul Vaillant : Description géographique de la Nouvelle-France.
Durant quatre ans, de La Tour vécut au milieu des sauvages avec ses hommes et fut continuellement exposé aux attaques des Anglais. Afin de se maintenir avec les siens, il dut se livrer à la chasse et à la pêche, car les vaisseaux français se faisaient de plus en plus rares dans ces parages. N’ayant d’autres pouvoirs pour commander que ceux que lui avait laissés de Biencourt mourant, il comprit que sa position n’était plus tenable. Il prit le parti de faire savoir au roi, qu’en ce lieu désert, sur les côtes d’Acadie, l’âme française vivait encore entretenue par le patriotisme et le courage de quelques pionniers et en “ dépit des bourrasques ” qu’ils avaient essuyées. Le 25 juillet 1627, du Port de Lomeron, il adresse deux lettres, l’une au roi de France, l’autre au Cardinal de Richelieu. Dans l’une et l’autre, qu’il scelle du sceau de ses armes, il raconte les derniers événements qui se sont passés sur ce coin de terre sauvage. Sur son origine, il donne des détails vraiment intéressants. Nous savons ainsi que son pèrè, le sieur de La Tour, le conduisit en Acadie alors qu’il n’avait que quatorze ans. Comme il se dit âgé de trente-quatre ans au moment où il écrit, il fixe donc l’année de sa naissance à 1593. Sous M. de Poutrincourt, il a commandé l’enseigne et la lieutenance et, à sa mort, arrivée quatre ans auparavant, il a hérité de son commandement et de ses biens. Les Anglais l’ont attaqué plusieurs -fois ; il les a repoussés. Ces ennemis se proposent de re\enir avec des forces plus considérables car ils désirent le chasser du pays. Il a eu à combattre contre certains Français qui vont à la Grande Rivière (1). Afin de repousser ces attaques, il sollicite des secours et une commission en bonne et due forme pour lui assurer l’autorité dont il a besoin et pour la bonne administration des affaires du pays. Telle est en résumé la lettre qu’il adresse au roi. Dans la seconde, destinée au Cardinal de Richelieu, il ajoute “ qu’il écrit longuement à son père, et le charge de poursuivre, auprès du Cardinal et du roi ”, les faveurs qu’il sollicite. Si l’on en croit le texte de ces lettres Claude de La Tour était alors en France. La lettre adressée au roi se lit comme suit :
(1) M. Lauvrière croit qu’il s’agit ici de la rivière Saint-Laurent. C’est du moins l’annotation que l’on rencontre dans le fragment du document qu’il cite en cet endroit. Le texte de la lettre, que nous citons intégralement, contient deux fois cette expression : grande rivière. Il écrit Guynybegny et Chouarouet. On sait que des Basques ont fréquenté le Kénebiki tout autant que les eaux du Saint-Laurent. La tragédie d’un peuple, I, p. 45.
ET SON TEMPS
“ Sire,
Depuis l’âge de quatorze ans (1) que le sieur de La Tour mon Père me mena en ce pays de vostre nouvelle France ou j’ay séjourné jusques à pnt (présent) que j’ai atteint l’âge de trente-quatre ans et que j’ai été contraint par le mauvais traitement que nous avons reçeu des Anglais de vivre ainsy que les peuples du pays et vêstus comme eux — chasser et forcer les bestes et pescher les poissons pour vivre attendans quelques secours de France qui par la grâce de Dieu nous est venu et receu l’honneur d’avoir commandé l’enseigne et la Lieutenance du feu sieur de Poutrincourt jusques à sa mort lequel par son testament il m’a fait la faveur de me constituer en son lieu et place et laisser la place et lesquipage dont je me suis acquitté pour le service de vostre majesté le plus dignement qu’il m’a esté possible sans que depuis quatre ans qu’il est mort j’aye reçu aucun secours ny soulagement de personne, au contraire j’ai été et suis poursuivi jusques à la mort par ceux de la grande rivière qui se disent françays, mesme je suis en butte pour estre courru des anglais qui ont dessein de me faire quitter le pays à cause de l’amitié et l’alliance des peuples du pays. A ce sujet, je supplie très humblement vostre Majesté de recevoir l’advis que je donne qui sont des lieux et personnes véritables, que les anglais habitués en la grande rivière de guinybegny et Chouarouet proche la virginie et voysins de nostre habitation de deux cents Lieues sur la mesme coste, qu’ils ont charge et dessein de se saisir du pays de la nouvelle-France et s’approprier la pêche des
(1) M. Lauvrière, comme M. Moreau, tente de jeter, ici, du discrédit sur de La Tour parce que ce dernier donne à de Biencourt, son jeune maître, le nom de Poutrincourt qu’il avait pris à la mort de son père, ainsi que nous l’avons démontré par la lettre adressée aux échevins de Paris, en date du 1er septembre 1618. M. Lauvrière prétend, au même endroit de son livre, que de La Tour aurait amené en France deux de ses filles métisses, et aurait déclaré “ qu’il était venu en Acadie à l’âge de cinq ans (Chronique de l’Abbaye de Beaumont-lès- Tours) ; et il ajoute : “ On voit quel crédit il faut accorder aux dires de La Tour. . Emile Lauvrière : La tragédie d’un peuple, édition de 1924, I, pp. 42, 60. Nous avons en mains deux copies de cette chronique, Tune manuscrite, l’autre photographiée ; nous sommes en droit de dire que cette allégation est fausse. C’est la chronique qui parle et non de La Tour. Cette fille, y est-il dit, “est née en Canada d’un gentilhomme, français de nation, nourry dès l’âge de cinq ans, au dit pays, lequel se nomme Eléazar, seigneur de La Tour et d’une sauvage.
Elle fut amenée en France, dès l’âge de six à sept ans et demi . ” Ainsi le
chroniqueur ignorait le nom véritable de La Tour puisqu’il le nomme Eléazar, nom qu’il n’a jamais porté. On voit, en second lieu, quelle confiance on peut ajouter aux racontars de l’auteur de La tragédie d’un peuple, qui relate de telles faussetés et les souligne de commentaires si injustes.
morues sec et \ert et la traite de la pelleterie et en priver les Français du tout et doyvent venir faire un effort contre moy et ruyner ma place, à quoy je me suis préparé avec cent familles et mes alliés peuples du pays et ceux que j’ay d’ordinaire avec moy et ma petite troupe de français avec trois moyennes barques de quoy je me suis maintenu et espère me maintenir pour le service de votre majesté pour la conservation du pays ou y mourir avec gloire sy j’avais autant de force que j’ay de courage et d’inventions je ferais dire que les anglais ont été à la nouvelle-France. Je ne puis avoir d’autre recours que de supplier très humblement vostre majesté de ne laisser perdre un si beau et bon pays qui est plein de si beaux bois capable de bastir un grand nombre de vaisseaux que l’on saurait désirer, les mines de fer et d’acier y sont si fréquentes et le cuivre pour fondre canons et tant d’autres commodités que produit un grand nombre de poissons que la France en auroit son grand soulagement et l’on peut faire de grand profit avec la traite de pelleteries, s’il plaît à vostre Majesté de tant honorer de commander quil me soit donnée et délivrée commission pour la conservation de la Coste de l’Acadie avec la défense à tout autre de me troubler ainsy qu’il sera advise par le Conseil de Vostre Majesté, recepvant cet honneur je feray voir par effet que j’emploirai ma vye et celle de mes amis et alliez pour le service de vostre Majesté. Le sieur de la Tour mon père en fera la poursuite auprès de vostre Majesté pour me l’apporter au dit pays de la nouvelle-France à qui j’écris particulièrement de tout. Je Conclus par ma très humble prière envers dieu le Créateur de donner à vostre Majesté très longue et heureuse vye et accroissement et félicité d’honneurs et de biens en vos royaumes et de me faire la grâce destre toute ma vye Sire,
Vostre très humble et très obéissant serviteur et sujest,
du Port Lomeron en
Vostre nouvelle france
le XXVme de juillet
Au Roy,
ET SON TEMPS
Cette lettre porte l’empreinte des armoiries de Charles de Saint-Etienne de La Tour (1) ainsi que la suivante qu’il adresse au Cardinal de Richelieu (2).
“ Monseigneur,
Ayant eu advis quyl avoit pieu au roy vous charger de tout les affaires de la mer et aussy que Jay veu par deçà des Congéz donnez de vous Je nay voulu faillir au debvoir que je dois à vostre grandeur de donner advis de lestât et affaire du pays en ce quy concerne l’estendue de la Coste de la cadie ou Je suis habitué depuis vingt année que le sieur de la Tour mon père m’y amena que Je n’avois que quatorze ans ou Jay aprins avec grands travaux Les mœurs langages et façon de vivre de plusieurs nations dudit pais ayant après la bourrasque que nous reçûmes des anglais vescu quatre ans et plus avec les peuples sauvages vestu comme eux cherché ma vye à coure et forcer Le cerf et autres bestes et pescher Les poissons ce qui ma donne la cognoissance des langues et assuré amytié et alliance avec plusieurs peuples c’est la cause quy ma maintenu jusques à put ayant servy le feu sieur de poutrincourt d’enseigne et de lieutenant et à sa mort par son testament ma constitué en son lieu et place et laissé Les terres et places et esquipage pour recongnoissance de mes fidelles services et depuis Icelle mort Je me suis maintenu avec petit nombre de françoys et nombre de peuple du pays que jay façonnés aux Armes comme mes alliez me conservant en ladicte Coste de la cadie avec trois petits barque Contre lesfort des françoys qui vont a la grand riviere qui Jusques à pnt mont poursuivy jusques à la mort Le tout n’a esté que a leur domage II nont aulcun subjet Je nentreprens rien sur leurs limites cet qui veullent tout prendre et me rien dépendre pour la conservation du pays qui est a pnt en grand hazart destre perdu pour les françoys sy on ny donne secours je en escritz au roy sy vostre grandeur trouve bon que je reçoyve lhonneur que mes Lettres luy soit pntée par lesquelles Je donne advis (que jay reçeu de bonne part) que les anglois ont charge de
H') Bibliothèque de l’Institut de France : Collection Godefroy, portefeuille 270 folio 41. M. Dehérain, de l’Institut de France, nous a permis de prendre une photographie de ce précieux document. Nous sommes heureux de lui exprimei ici notre vive gratitude. ... . „ , ,,,
(2) Bibliothèque Nationale : Nouvelles aeauisitions françaises^ No. 5,13 , folio 102 Faveur de M. Théodore Beauchesne, archiviste fédéral, à Bans.
s’emparer dudit pays de la nouvelle-f rance et doyvent me venir attacquer partant des riviere de Chouacouet et quenibequy ou II sont habituez proche la virginie sur la mesme coste où je suis à quelque deux cens lieues de mon habitation Je me suis résolu de ne layser perdre le pays et le défendre pour le service de mon roy avec Cent familles de mes alliez que jay retirés avec moi et Ceux que Jay dordinaire que jay façonne aux armes et ma petite troupe résolue de françoys uqe sy nous sommes forcez nous scavons le moyen de vivre par les forestz ainsy que nous avons fait le passé et donner de la peine aux anglais sy le pays pouvoit estre assisté de quelque peuples comoditez avec bonne Commission Je ferois chercher un autre chemin aux anglois Je puis soulever Contre eux grand nombre de peuple qui ne les ayme pas et scay les chemins pour les surprendre Jescritz assez amplement audit sieur de la Tour mon père, lequel je prie de poursuivre auprès de vostre grandeur une commission telle que Jugerez nécessaire pour le bien des affaires du pays cela moguementera la volonté de servir le roy et dexécuter vos commandemens avec tout le respect et la fidélité que l’on doit a son prince et a son supérieur avec pareille affection que Je prie pour la santé et prospérité de vostre Grandeur et que je sois advoué destre à jamais.
Monseigneur
Votre très obéissant très humble et fidelle serviteur
du fort Lomeron en la Nouvelle-France le XXVme juillet 1627
A Monseigneur
Monseigneur le Cardinal de Richelieu.”
D’après cette lettre, Claude de La Tour était alors en France, puisque son fils dit explicitement qu’il écrit assez amplement à son père, pour qu’il poursuive, auprès du roi et du ministre, “ la demande de secours et la faveur d’une commission pour commander ”. On sait que la famille de Saint-Etienne possédait en France des domaines considérables. Claude de La Tour profita de son passage dans la mère patrie pour revoir ses parents et
ET SON TEMPS
vendre une partie de ses possessions terriennes (1) ; il conservait certains droits puisque son fils, lors de son mariage avec la veuve d’Aulnay, réservera aux enfants, issus de sa première alliance, “ les héritages qui pourraient leur échoir de ses ancêtres (2).”
La double supplique ne pouvait mieux tomber. En 1627, s’organisait une puissante compagnie destinée à prendre la direction des affaires de la colonie. Le roi enlevait à de Caën tous les pouvoirs qu’il lui avait accordés et substituait à ce dernier la Compagnie de Canada ou de Nouvelle-France afin de “ rechercher et découvrir les terres du pays, y établir une colonie de Français et travailler ainsi plus efficacement à la conversion des indigènes.”
Le 29 avril 1627, au Châtelet de Paris, se réunissaient le Cardinal de Richelieu, les sieurs Claude de Roquemont, écuyer, sieur du Brisson, demeurant à Paris, Rue du Temple, paroisse de Saint- Nicolas des Champs ; noble homme Maître Louis Houel, sieur de Petit-Pré, Conseiller du roi et Contrôleur général de Sallines, de Broüage, demeurant à Paris, rue des Bernardins, tant pour lui que pour noble homme David Duchesne, Conseiller et Echevin de la ville du Havre de Grâce, et pour noble homme Gabriel de Lattaignant, Mayeur de la ville de Calais, noble homme Simon Dablon, syndic de la ville de Dieppe, honorable homme Jacques
Castillon, bourgeois de Paris (3) .
La nouvelle Compagnie était formée de cent associés qui s’engageaient à faire passer dans la colonie des ouvriers, des ecclésiastiques et des colons. Ils avaient le droit de concéder des seigneuries, de trafiquer avec les sauvages du Canada, de nommer des capitaines pour commander les vaisseaux de Sa Majesté.
Le 7 mai 1627, on nomma douze directeurs. Furent choisis les sieurs Alix, Bonneau, Aubert, secrétaires du roi, Robineau, trésorier de la Cavalerie, Quentin, sieur de Richebourg, Raoul l’Huillier, marchand, de Paris, Barthélemy Quentin, sieur de Richebourg, Jean Tufi'et, marchand, de Bordeaux, Gabriel de Lattaignant, Jean Rozée et Simon le Maistre, tous deux marchands de Rouen, Louis Houel, sieur du Petit-Pré (4).
Faveur de Mi. Léandre
(1) Archives des Affaires Etrangères : Mémoires et documents sur l’Amérique. VIII, 1735-1748. „ . . M ... .
(2) Articles du Contrat de Mariage Latour-Mottin . d’Entremont, de Pubnico, Nouvelle-Ecosse.
(3) Collection de Documents et Ms, I, p. 7 Z.
(4) Le Mercure Français, année 1628, p. 259.
Les habitants de Québec comme la poignée de Français qui se cramponnaient au Cap de Sable attendaient des secours de France. Iis étaient lents à venir. Les sieurs de Caën et de la Raide se voyant sur le point de perdre le monopole du commerce s’opposèrent au départ du vaisseau que le P. Noirot avait équipé à Ronfleur. M. de Champlain nous apprend que le P. Lallemand dut partir pour la France “ fort affligé de ce que ce vaisseau n’était venu” apporter les secours attendus depuis si longtemps (1).
Il fallut plusieurs mois pour équiper d’autres navires et les charger de provisions. Au printemps de 1628, les Associés confièrent à M. Claude de Roquemont et au P. Noirot, jésuite, le commandement d’une flottille destinée au ravitaillement de Québec et du Cap de Sable (2), mais les Anglais s’en emparèrent après un combat de plusieurs heures. Le Frère Sagard raconte que les Associés firent partir de Dieppe quatre vaisseaux chargés de provisions et de munitions sous le commandement de M. de Roquemont et du P. Noirot, jésuite. Claude de La Tour accompagnait le dernier. Avait-il quelque charge à remplir ? Le texte ne le dit pas. Plus tard, son petit-fils dira qu’il fut un capitaine distingué, mais nous ne pouvons préciser davantage. Quoiqu’il en soit, de tous les Français pris avec le P. Noirot, il est le seul qui soit expressément mentionné par David Ivirke, ainsi que M. de Champlain et le Frère Sagard. Les commandants de la flottille avaient reçu l’ordre de naviguer ensemble pour se mieux défendre des attaques probables des ennemis toujours à craindre. On sait qu’un des navires était destiné au ravitaillement du Cap de Sable (3). Pour des raisons qui nous sont inconnues, les vaisseaux sur lesquels se trouvaient le P. Noirot et Claude de La Tour, ainsi que plusieurs autres navires Rasques, tombèrent aux mains des Kirke. Ces derniers s’emparèrent de Miscou et du poste du Cap Tourmente. Après cette victoire facile, David Kirke, le 18 juillet
(1) Les voyages de Champlain, II, p. 172 ; P. Le Clercq : Premier établissement de la Foy, I, p. 371.
(2) Claude de Roquemont, que nous rencontrons ici, et que M. Lauvrière nomme “un certain” M. de Rochmont, était l’un des Associés de la Compagnie de la Nouvelle-France. Louis Kirke déclare que l’un de ces vaisseaux se rendait au secours du Cap de Sable. Représentation of Sir Lewis Kirke : Calendar State Papers, XI, no. 1, British Muséum, Londres : Mémoires des Commissaires, III, pp. 168-169.
(3) Mémoires des Commissaires, III, pp. 168-169.
ET SON TEMPS
1628, étant à bord de La Vicaüle (1), adressa à M. de Champlain une lettre de sommation pour le forcer à rendre Québec. Des Basques furent chargés de porter cette missive qui apprenait à M. de Champlain la prise de Miscou, celle du Cap lourmente, la capture du P. Noirot et de Claude de La lour. Kirke ajoutait qu’il était disposé à bien traiter les habitants de la colonie et à leur donner des conditions honorables s’ils se rendaient à discrétion. M. de Champlain ne se laissa pas intimider. Dans une lettre fort courtoise, il complimente Kirke sur ses succès ; il le félicite de son courage et le remercie des nouvelles qu’il lui fournit. Il se dit bien pourvu de vivres et de munitions et en état de soutenir un long siège. En recevant cette réponse, David Kirke prit la résolution de se retirer vers Tadoussac et de faire le guet afin de s’emparer des navires français qui tenteraient de remonter le fleuve et d’aller porter des secours à Québec. C’est là que M. de Roquemont fit sa rencontre. Il était parvenu sur les côtes de Gaspé lorsqu’on l’avertit de la présence de la flotte des Kirke. D’après M. de Champlain, l’Amiral français au lieu de prendre la fuite, se rendit présenter le combat à l’ennemi. Il le blâme de cette témérité. Il aurait pu, dit-il, “envoyer à Québec le petit Flibot avec les religieux et des provisions. Le mérite d’un bon capitaine ne consiste pas seulement dans le courage mais il doit être accompagné de prudence (2) ”. Le Frère Sagard donne une version différente. Selon lui, étant parvenu à Gaspé, M. de Roquemont, averti de la présence des ennemis, prit la fuite. Les Anglais le poursuivirent jusqu’au lendemain. Il y eut un combat de quatorze à quinze heures. A la fin, le capitaine français dut amener son pavillon. Les vainqueurs s’engagèrent à traiter avec respect les religieux et à conduire les prisonniers en France. ‘ Pour nos Pères, écrit Sagard, et les Pères Jésuites, Capitaines, Amiral et Vice-Amiral, et quelques autres principaux Français, iis furent dispersés en plusieurs vaisseaux pour être conduits en Angleterre (3).” Ce ne fut donc pas M. de Roquemont ni Claude de Saint-Etienne de La Tour qui conduisirent la flotte anglaise
(1) Cette date, selon le vieux style ; c’est le 8 juillet selon le nouveau style.
(2) Les voyages de M. de Champlain, II, P-
(3) Sagard : Histoire du Canada, IV, p. 8b 6.
devant Québec ainsi qu’on l’a écrit (1). M. de Ghamplain dit, au contraire, que ce fut “le traître Jacques Michel” (2). M. de Roquemont et Claude de La Tour, les Pères Jésuites et les Récollets, furent conduits à Tadoussac où était le gros de la flotte anglaise. Les Kirke, en racontant les circonstances de leur exploit, affirment par ailleurs que, parmi les vaisseaux qu’ils capturèrent, il s’en trouva un destiné au ravitaillement du Fort du Cap de Sable, où commandait Charles de La Tour ; ils disent en outre que ce navire était sous le commandement de Claude de La Tour. On voit par là que ce dernier avait réussi dans sa mission auprès du roi de France (3).
Cependant, les Kirke, afin d’arriver à s’emparer de Québec, résolurent d’en faire le blocus. Rs voulaient réduire les habitants par la famine en interceptant tous les navires qui pourraient venir de h rance. L’hiver de 1628-1629 fut excessivement long et rigoureux. Grande était la détresse des pauvres assiégés. La famine les réduisit à l’extrême misère. “ C’était chose pénible, écrit M. de Ghamplain, de voir les enfants demander du pain à leurs parents qui ne pouvaient leur fournir assez de racines pour satisfaire la moitié de leur faim.” Nous avons raconté ailleurs (4) les péripéties de ces années de souffrances. Guillaume Couillard et sa belle-mei e, madame Louis Hebert, qui avaient récolté du blé et du maïs, ne purent fournir à chacun des colons “ qu’une ecuillee de farine , ce qui était bien peu en vérité. Comme les lignes et les hameçons manquaient, la pêche n’était pas facile ; quant à la chasse il n’y avait pas lieu d’y songer, M. de Champlain préférant utiliser pour la défense le peu de poudre qui lui restait. Au printemps, la situation devenant insoutenable, il dut mettre un
(1) C’est sur sa propre erreur que M. Lauvrière a fondé une accusation de
penple°np C45 ^ d® ^ L* T°U1' et M‘ de Ro<Iuernont = La tragédie d’un
(2) Les voyages de M. de Champlain, II, 246.
tvt (3) Représentation of Sir Lewis and John Kirke concerning Acadia and
Nova Scotia : Calendar ot State Papers, XVI, no. 1, British Muséum ; Mémoires des Commissaires : III PP- 16S-169. On voit combien sont dénuées de fondement les allégations de M. Moreau : Hist. de l’Acadie française, pp. 103, 104 celles de M. Lauvnere : La tragédie d’un peuple, I, p. 45, et du P. Candide : Pages glorieuses, p. JLoo.
, H). Vo*r n°s Précédents ouvrages : la première famille française, 1906, pp. 177 et suivantes ; Louis Hebert et sa famille, pp. 69, 70, 71.
Les Voyages de Champlain. 255
defmeflant les vaiffeaux du grapin qui y tenoit, l’on ciift pcû prendre leurs deux pataches. L’accord fait tant dVn codé que d’autre, Lepinay(i) Lieutenant dudit Emery de Caen, entra dans le vaiflfeau, & après ledit Emery, qui vinrent faire la reucrence à Thomas Quer, ledit de Caen me dit, qu'il venoit pour me fecourir, que Ion coufm(2) de Caen luy auoit donné lettre pour m’apporter, par laquelle il mandait qu’il m’enuoyoit des viures pour trois mois, attendant plus grand lecours du fieur Cheuallier de Rafilly qui deuoit arriuer en bref, neantmoins il croyoit que la paix eftoit faite entre la France & l’Angleterre.
L’execution faite, nous nous en allafmes à la rade à Tadouflac treuuer le General Kertk, où ledit Emery auparauant auoit penfé aller, perdre (3) par vne difgrace qui luy furuînt le trauers de Tadoufiac, comme il fera dit en fon lieu, eftans arriuez à la rade du moulin Baudé, oii.elloient encore les Anglois, ledit General nous fit bonne réception, bien aife de celle prife : aufil y vifmes nous ce bon traiftre & rebelle Iacques Michel, qui auoit conduit les Anglois dés la première 8c fécondé fois : il eftoit Contre-Admiral de celle flotte, compofée de cinq grands v aideaux de trois à quatre cens tonneaux, très bien amunitionnez de canons, poudres, balles, & artifices à feu : à la vérité, hors les Officiers, le relie n’eftoit pas grande chofe, il y auoit en chacun prés de fix vingts hommes, auffi i’y vis mon beau-
(i") Jacques Cognard (ou Couillard), sieur de l’Espiaay. (State Paper Office, Colonial Papera, vol. VI»)
(2) Conf. ci-dessus, p, io, 83 et 247.
(3) S’aller perdre.
Ce qu’E-
mery dit à i’Autheur.
Les François vont à Tadouiîac.
Sont bien receus du General Angloîs.
Flotte Angloïfe de quoy compofée.
Les Voyages cle Champlain, page 255.
Voir le texte p. 157.
terme à son héroïque résistance. Québec tomba le 15 juillet 1629, en pleine paix. On sait le reste. Les Kirke offrirent des conditions honorables aux nobles vaincus. Les religieux aussi bien que les colons obtinrent la liberté de repasser en France sur les vaisseaux anglais. Il fut permis à Guillaume Couillard et à madame Hébert qui avaient des grains ensemencés et peut-être à trois autres familles de demeurer dans la colonie. On sait qu’ils ne voulurent pas partir, en dépit de la mauvaise fortune de la France. C’est dans leur maison que, trois ans plus tard, les Jésuites célébrèrent la Sainte-Messe (1).
Le 21 juillet, Louis Kirke donna une attestation de tous les objets pris au fort. Le lendemain, le dimanche le 22, les armes de la France furent enlevées du fort et de l’habitation et remplacées par celles de l’Angleterre. Le 24 juillet, les Français partaient pour Tadoussac où attendait le général David Kirke. Près de la Malbaie, le vaisseau qui portait les prisonniers, commandé par Thomas Kirke, fit la rencontre d’Emery de Caën qui venait porter des secours à Québec, “ prendre quelques castors et traiter des marchandises ”. Un combat s’ensuivit, mais de Caën, accablé par le nombre, dut amener son pavillon (2). Les Français furent conduits à Tadoussac a\ec M. de Champlain qui écrit : “ Aussi y vismes-nous ce bon traître et rebelle Jacques Michel, qui avait conduit les Anglais dès la première et seconde fois ; il était contre-amiral de cette flotte, composée de cinq grands vaisseaux de trois à quatre cents tonneaux très bien ammunitionnés de canons, poudres, et balles et sur chacun d’eux il y avait cent vingt hommes (3) .” M. de Champlain y retrouva son beau-frère Eustache Boulé. Il avait appris de la bouche du sieur de Caën qu’en France on cherchait les moyens de secourir Québec et qu’une flotte, sous la direction du Commandeur de Razilly et du sieur Joubert, avait été équipée ainsi que deux barques au profit des Pères Jésuites, sur lesquelles se trouvaient les Pères Charles Lallemand et Philibert Noirot.
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(1) La première famille française ; Louis Hébert et sa famille.
C 2 ) Les voyages de M. de Champlain, II, PP- 2o4, 255. ,
(3) Le même, p. 256. De Caën avait pour lieutenant Jacques Couillard de Lespinay qui devait être parent de Guillaume Couillard dont la postérité porta le nom de Lespinay.
Peu de jours après, les frères Thomas et David Kirke mettaient à la voile en destination de l’Angleterre. Louis Kirke demeurait à Québec pour la garde du fort et de l’habitation. Sur les vaisseaux anglais se trouvaient M. de Champlain, M. de Roquemont, Claude de La Tour, les Pères Jésuites et les Récollets. Le 20 octobre, la flotte atteignit Plymouth. Les religieux furent débarqués à Douvres tel qu’il était convenu pour, de là, repasser en France. M. de Champlain, M. de Roquemont et Claude de la Tour se dirigèrent vers Londres où ils arrivèrent le 29 octobre 1629.
A Londres, M. de Champlain se rendit chez l’ambassadeur pour lui représenter l’injustice de l’attaque anglaise non seulement contre Québec qui était “ tombé deux mois après la paix de Suze, conclue le 24 avril 1629, mais encore “ faire entendre de justes plaintes sur la prise de Port-Royal ” où estoit Poutrincourt ” et celle de Pentagouët dont ils se “ sont emparés il y a dix ou douze ans ” (1). “ Ils ont saisi et enlevé le tout,” disait-
il “ contre tout droit et raison, molestant les sujets du Roy, leur imposant un tribut sur la pêche du poisson ; le tout pour les travailler, et enfin, leur faire quitter la pêche en se rendant maîtres de toutes les côtes peu à peu. De plus, afin d’obliger les sujets de Sa Majesté à aller prendre des congés en Angleterre, ils ont imposé depuis deux ou trois ans des noms en la dite Nouvelle- France, comme la Nouvelle-Angleterre et Nouvelle-Ecosse (2).”
M. de Champlain fit un séjour de cinq semaines en Angleterre. Il quitta Londres le 30 novembre. A Dieppe, il rencontra le capitaine Daniel qui lui remit des lettres de la part de Monsieur de Lauzon, surintendant des affaires de la Nouvelle-France et une commission pour commander à Québec, cette dernière en date du 21 mars 1629. Le capitaine Daniel lui apprit que, le 8 septembre 1629, il s’était emparé du fort du Port-aux-Raleines, au Cap Rreton, bâti par Jacques Stuart, gentilhomme écossais, et lieutenant de Sir Guillaume Alexandre. Lui-même, ayant construit le fort Sainte-Anne où il laissa quarante hommes, les Pères Vimond et Vieuxpont, jésuites, huit pièces de canons, quarante mousquets,
(1) Les voyages de Champlain, II, p. 295.
(2) Le même, p. 297.
Lettre de Charles de Saint-Etienne de La Tour, (25 .juillet 1027) déposée à l’Institut de France.
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