CHAPITRE IX
Le traité de Saint-Germain-en-Laye. — Le sieur Emery de Caën reprend la colonie de Québec. — La messe est célébrée dans la maison de madame Louis Hébert. Retour de M. de Champlain. — Convention entre ïsaac de Razilly et le Cardinal de Richelieu pour reprendre le Port-Royal. — Arrivée de la flotte de Razilly. — Les Capucins s’établissent à Port-Royal. — Départ des Ecossais. Etendue des pouvoirs de Razilly. — Le trafic des fourrures. — De La Tour en France. — Ses pouvoirs sont de nouveau confirmés.
Le 29 mars 1632, par le traité de Saint-Germain-en-Laye, la France recouvrait ses colonies de Québec, de Port-Royal et des lieux avoisinants. Nous savons que le fort du Cap de Sable et la partie du pays arrosée par la rivière Saint-Jean ne furent jamais pris par nos ennemis grâce à la fidélité et au courage de Charles de La Tour.
Le 18 avril 1632, le sieur Emery de Caën partit de Honfleur pour se rendre à Québec et prendre possession de la colonie. Il y arriva avec son monde le 5 juillet. Des Jésuites raccompagnaient. Le P. Anne de Noue qui plus tard devait périr de froid dans l’exercice de son ministère, durant la traversée, “eut les mains et les pieds gelés” (1). A leur arrivée à Québec, les Jésuites célébrèrent la sainte messe. Ce fut la maison du premier colon qui eut l’honneur de les recevoir. “ Madame Louis Hébert, dit la Relation, s’est habituée auprès du Fort du vivant de son mary ; elle a une belle famille ; sa fille est ycy mariée à un honneste Français. Dieu les bénits tous les jours. Il leur a donné de très beaux enfants. . . C’est l’unique famille de Français habituée en Canada. Ils cherchaient les moyens de passer en France, mais ayant appris que les Français retournaient à Québec, ils commencèrent à revivre (2).”
fl) Du même auteur : Histoire (1e Sorel, pp. 34. 31.
(2) Le Mercure Français, p. 68, année 1632 ; Relation clu voyage de la prise du Fort de Québec ; Collection de documents et manuscrits, I, p. 104. — La première famille française au Canada.
“ Oh ! que nous chantâmes de bon cœur le Te Deum, c’était juste le jour de la solennité de la Fête de la Saint-Pierre et de Saint-Paul. Les larmes tombaient quasi des yeux de tous de l’extrême contentement qu’ils en avaient.” Nous avons ici, exprimée, bien simplement, la joie que ressentirent les pauvres colons de Québec. Elle ne dut pas surpasser celle des Français du Cap de Sable lorsqu’ en 1630, ils virent arriver les envoyés du sieur Tuffet et les secours si généreusement expédiés par les Associés de la Compagnie de la Nouvelle-France. C’était, pour nos chers ancêtres, la fin d’un long deuil et de cruelles souffrances (1). Enfin, le 1er mars 1633, M. de Champlain recevait des lettres patentes qui lui donnaient tous les pouvoirs de travailler désormais à parachever son œuvre. “ Ayant été présenté et nommé au Cardinal de Richelieu par les Intendants, Directeurs et Associés de la Compagnie de la Nouvelle-France, il obtint une commission du Cardinal Duc de sa Lieutenance en toute l’étendue du fleuve de Saint-Laurent et autres, pour la conduite des vaisseaux de ladite Société comme Général d’Iceux, pendant le voyage pour aller à Québec, et ensuite les commissions et mémoires des dits Intendants et Directeurs comme des sieurs Rosés et Chaffaut, associés de la Compagnie, commis pour les embarquements (2).”
Le 23 mars, M. de Champlain quitta Dieppe sur une flotte de trois vaisseaux, le Saint-Pierre, de cent-cinquante tonneaux, armé de douze canons, sur lequel montèrent quatre-vingt-deux personnes, tant matelots qu’hivernants, deux Pères Jésuites (Massé et Rrébeuf), une femme et deux filles, l’une âgée de treize ans, l’autre de six ans. Le sieur Grégoire en était le capitaine. Le Saint- Jean, vaisseau vice-amiral, de 160 tonneaux, armé de dix pièces de canons, avait pour capitaine Pierre de Nesle, et portait soixantequinze hommes y compris les ouvriers et artisans. Le Don-de- Dieu, vaisseau de quatre-vingts à quatre-vingt-dix tonneaux, capitaine Michel Morrieu, portait six pièces de canons et quarante personnes (3).
(1) Un monument, œuvre de notre artiste canadien, M. Alfred Laliberté, a été érigé sur la place de 1’Hôtel-de-Ville, à Québec, pour rappeler l’héroïsme de la famille Hébert-Couillard, première venue de France pour “ donner commencement à une peuplade chrétienne.” Nous avons eu le grand honneur de travailler à cette œuvre patriotique et d’en être le président actif et, comme tel, le 4 septembre 1918, nous assistions à l’apothéose de notre premier ancêtre.
(2) Le Mercure Français, année 1033. p. 803.
(3) Le même.
Le 2 mai, vers les 4 heures, Champlain, sur ses vaisseaux, arrivait en l’île du Cap Breton. “ Forcé par la brume et les vents, il gagna l’Habitation de Sainte-Anne ; le sieur Le Mercier y commandait (1).” Les Pères Jésuites y “étaient très proprement logés et accomodés.” Le 7 mai, Champlain fit lever l’ancre ; le 23, il arriva à Québec et somma “ le sieur Emery de Caën de remettre le Fort et l’Habitation entre les mains du sieur du Plessis en vertu du commandement qui lui était fait de la part du Cardinal Duc. Il obéit aussitôt, sortit avec ses hommes dans l’aprèsmidi, et le sieur du Plessis entra avec les siens, prenant possession de la place au nom de Sa Majesté, du Seigneur Cardinal et des dits Associés ; par ainsi l’affaire passa doucement et sans bruit. Le 24 du dit mois, le sieur du Plessis remit le fort entre les mains du sieur de Champlain et prit le commandement des vaisseaux avec la Commission du Seigneur Cardinal Duc que le sieur de Champlain lui délivra (2).”
Tandis que ces heureux événements se passaient dans la colonie fondée par M. de Champlain, le Cardinal de Richelieu n’avait pas manqué de veiller à la restitution, par les Anglais, du fort de Port-Royal et du pays avoisinant. Pour accomplir cette mission, il avait jeté les yeux sur un capitaine expérimenté, Isaac de Razilly, chevalier de l’ordre de Malte, dont le nom avait été mêlé auparavant aux affaires de la colonie. Le digne Commandeur était fort zélé pour le service du roi et la gloire de Dieu. Champlain lui reconnaît “ toutes les qualités qui font les grands capitaines.” Plût à Dieu qu’il ait rempli une plus longue carrière sur le sol américain, on n’eût certes pas assisté au conflit désastreux qui conduisit la colonie à sa ruine !
Le 27 mars 1632, au château de Saint-Germain-en-Laye, Isaac de Razilly et le Cardinal de Richelieu signent une convention en présence de M. Jean de Lauzon, conseiller du Roi, maître des Requêtes et président au Grand Conseil, et de noble Denis Charpentier, secrétaire du Roi. Le Cardinal s’engage à “ faire délivrer
(1) Le vaisseau de Morrieu devait aller à l’habitation de Sainte-Anne ; il avait l’ordre de prendre toutes les commodités et marchandises avec les hommes pour aller à Québec et y laisser quelques autres pour conserver le fort qui avait été très bien réparé. Ils avaient fait venir une source d’une fontaine au milieu de la cour, élevée de cinq à six pieds, laquelle jetait l’eau par quatre tuyaux dans un bassin. Le Mercure Français.
(2) Le même.
à de Razilly, dès le 20 avril, au Port de Morbihan, un vaisseau nommé Y E spérance-eiv-Dieu, armé de ses canons, pierriers, poudre et boulets ; il lui promet en outre la somme de 10,000 livres. De son côté, de Razilly s’oblige à mettre la Compagnie de la Nouvelle- France en “possession de Port-Royal”. Celle-ci équipera à ses frais un vaisseau d’au moins cent tonneaux et fera toute la dépense “ tant de la solde que victuailles des hommes de l’équipage et des vaisseaux sur lesquels passeront trois Capucins. . . (1) ”.
Le 10 mai, le roi fait tenir à de Razilly une commission lui donnant les pouvoirs nécessaires “ pour reprendre possession de Port-Royal. Nous vous avons commis et ordonné, commettons et ordonnons, dit le roi . . . pour recevoir des mains des Anglais et Ecossais, en notre nom, le dit Port-Royal et d’iceluy en prendre possession . . . (2) .”
La mission de Razilly consistait à reprendre le Port-Royal. Il ne pouvait être question des autres endroits de l’Acadie où Charles de La Tour venait de recevoir des pouvoirs de “ gouverneur et de lieutenant-général du Roi.” Si l’on en croit la Gazette de Renaudot, la flotte se composait de trois navires; deux sont connus: L’Espérance-en-Dieu et le Saint-Jean. De Razilly avait ordre de faire passer dans la colonie trois Capucins. Telle est l’opinion de M. Moreau et de M. Lauvrière (3). Le P. John Lenhart (4) et le P. Candide (5) croient qu’au lieu de “ trois ”, “ six cœurs d’apôtres ” cinglèrent vers la Nouvelle-France. Le dernier écrit : “Le contrat de la Compagnie avec de Razilly prévoyait l’armement d’un vaisseau et l’embarquement de “ trois capucins ”. L’activité du Commandeur a doublé ces prévisions. A côté de YEspéranceen-Dïeu, le Saint-Jean est prêt à lever l’ancre, les transports sont augmentés en proportion, et sous la robe de bure, “ six cœurs d’apôtres rêvent de prochaines conquêtes ”. Cette affirmation estelle fondée ? Nous ne le croyons pas. On s’étonne que le P. Candide et le P. Lenhart indiquent comme la source de ce renseignement MM. Moreau et Rameau (6) qui, tous deux, ne parlent que
(1) Collection de documents et manuscrits, I., p. 85.
(2) Le même, p. 110.
(3) M. Moreau : Hist. de l’Acadie, pp. 114, 115 ; M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 62.
(4) The Capuchins in Acadia, p. 201.
(5) Pages glorieuses, pp. 118, 144.
(6) Rameau : Une colonie féodale en Amérique, I, p. 66 ; Moreau : Hist. de l’Acadie, pp. 114, 115.
ET SON TEMPS
de “ trois ” capucins. Mais la surprise croît davantage quand, après nous avoir fait assister, “ dans le petit port de Saint-Anne d’Auray — de Morbihan — au spectacle émouvant du départ de deux navires sur lesquels s’embarquent 200 hommes d’élite et “ six ” cœurs d’apôtres, en ce jour mémorable du 4 juillet 1632, le même P. Candide déclare, à la page suivante: “ la flotte de Razilly, aux effectifs doublés, ne partit pas tout entière à la même date (1).” Si l’affaire avait en soi quelque conséquence nous en voudrions à l’auteur d’avoir si brusquement coupé court à notre admiration. Le P. Candide, évidemment, n’est pas sûr de son affaire puisqu’il note au même endroit : “ Le pré-Balain dit que pour commencer cette mission, le P. Joseph donna à de Razilly “quatre” capucins (2). Nous revenons plus loin sur ce sujet lorsque nous avons à rappeler une autre affirmation d’Aulnay qui a prétendu que, durant six ou sept ans, de Razilly aurait envoyé à de La Tour trois capucins pour “ tascher de le faire vivre lui et ses gens selon la crainte de Dieu” (3). L’erreur est patente puisque le digne Commandeur mourut à la tin de la troisième année de son séjour au Port-Royal.
D’après M. Margry le départ de la flotte de Razilly eut lieu non pas le “ 4 juillet 1632 ”, ainsi que le croit le P. Candide, mais le 23 juillet. Elle se composait de trois navires : L ’Espérance-en- Bieu, le Saint-Jean et un autre dont le nom est inconnu. A quelle date de Razilly arriva-t-il sur les côtes d’Acadie ? Le P. Candide, qui paraît fonder son opinion sur la Gazette de Renaudot, dit que ce fut le 14 août 1632 et que le lendemain, en la fête de l’Assomption, la messe fut célébrée à Port-Royal (4). M. Lauvrière, avec raison, fixe au 8 septembre 1632 l’arrivée de Razilly à la Hève. Dans une lettre expédiée du Fort Sainte-Marie-de-Grâce, au port de la Hève, coste de l’Acadie, au pais de la Nouvelle-France, en date du 24 novembre 1632, il est dit :
“ Les trois vaisseaux du Roy qui partirent d’Auray en
Bretagne, l’Eté dernier, sous la charge du Commandeur
de Razilly, arrivèrent en ce lieu (la Hève) le 8 septembre
(1) Pages glorieuses, pp. 119, 144.
C2) Le même, p. 119.
(3) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 64 ; de 1924, p. 61.
(4) P. Candide : Pages glorieuses, p. 120.
Le même : Edition
dernier, jour de la Nativité de Notre-Dame, qui a donné le nom à ce fort : dans lequel nous ne fusmes pas plutôt établis que, suivant les Ordres du Roy et les Commissions du Roy de la Grande-Rretagne, par lesquelles il était commandé aux Ecossais de se retirer du Port Royal; et nous étions priés de les repasser en un de nos vaisseaux dans lequel ils doivent repasser et nos gens qui les vont prendre demeurer en leur place au dit Port Royal (1).”
D’après cette information fournie aux lecteurs de la Gazette, de Razilly arriva à la Hève le jour même de la fête de la Nativité de la Sainte Vierge, c’est pourquoi le nom de Sainte-Marie-de- Grâce fut donné au fort qui fut construit sans retard. Dès que les Français y furent établis, ce qui dut prendre quelques semaines, de Razilly se rendit à Port-Royal sommer les Ecossais de rendre la place ; il leur offrit un vaisseau pour les repasser en France et de là en Angleterre. Le 24 novembre 1632, à la date où l’informateur écrit, les Ecossais étaient encore au Port-Royal, car il dit expressément : nous leur avons envoyé un vaisseau dans lequel “ ils doivent repasser et nos gens qui les vont prendre demeurer en leur place au dit Port Royal.”
Comme on le voit, le P. Candide va trop vite en besogne quand il écrit que “ tout cela était terminé le 14 août 1632 ” et que la première messe, à Port-Royal, redevenu français, dût être célébrée le jour de l’Assomption (2). Non ! Rien n’était commencé. D’autres extraits de la Gazette fournissent des renseignements précieux. Une correspondance de la Rochelle, en date du 24 janvier 1633, dit :
“ Le Sieur d’Aunai est arrivé en ce port avec le vaisseau L’Espérance en Dieu, l’un de ceux que le Roy avait donnés au Commandeur de Razilly pour son voyage, lequel nous assure de son heureuse traversée en la Nouvelle-France, où les Français continuent leur peuplade et où nous espérons à ce mois de mars leur envoyer renfort d’hommes, munitions, vivres, pour y exécuter puissamment les volontés de Sa Majesté (3) .”
(1) Recueil des Gazettes Nouvelles et Relations de toute l’année 1638, p. 37, par Théophraste Renaudot, Conseiller et Médecin de Sa Majesté, Maître et Intendant général des Bureaux d’Adresses de France, à Paris 1634.
(2) Pages glorieuses, p. 120.
(3) La Gazette de Renaudot, page 39.
Les Ecossais étaient encore à Port-Royal le 24 novembre 1632; ils en partirent vers la fin de la même année, sur le Saint-Jean, ainsi que l’apprend une lettre datée du 11 février 1633 et du Havrede-Gmce :
Le Saint-Jean, l’un des trois navires que le Commandeur de Razilly conduisit l’an passé en la Nouvelle-France est arrivé en ce port chargé de Molues et autres marchandises : après avoir déchargé aux Dunes de la coste d’Angleterre les quarante-deux Ecossais qui étaient au Poit- Royal, avec force pelleteries et autres raretés de ce pais-là, “ merveilleusement satisfaits de ce Commandeur comme luy de leur obéissance. Ainsi cette partie de l’Amérique, retournée en la paisible possession des h rançais, auxquels elle appartenait depuis tant d’années, leur promet désormais tous les avantages qu’on peut tirer de la navigation ; et la Compagnie de la Nouvelle-France va faire partir d’icy au plus tôt le mesme vaisseau avec plusieurs autres pour la continuation de la peuplade que la piété du Roy y a ordonnée (1).”
Au mois de décembre 1632, les Capucins qui étaient dans la colonie avec de Razilly firent, à leurs supérieurs majeurs, un rapport des événements qui s’étaient passés depuis leur départ de France. Cette narration malheureusement n’a pas été retracée par leur historiographe (2) et c’est dommage ; elle serait si utile. Cependant le même auteur nous donne une lettre datée de Paris, du 14 avril 1633, provenant du P. Léonard et du P. Joseph ; elle ne manque pas d’intérêt. Elle a pour titre : “ Brevis narratio rerurn quœ a 4 mensibus . . . in divers* lacis ” “ Rrève narration des choses qui se sont passées depuis quatre mois Il y est dit que les Capucins qui sont partis pour la région du “ Canada ou Nouvelle-France, sur les navires du roi, ont écrit au mois de décembre en disant qu’ils ont commencé à s’établir au lieu appelé le Port-Royal.... Ils parlent du Port Sainte-Marie (la Heve) et de leur intention de s’étendre vers les possessions anglaises du côté de la Virginie (3) .” D’après cette lettre, au mois de décembre 1633 les Capucins étaient rendus à Port-Royal. Nous avons donc’, dans ce document, la confirmation du récit de la Gazette de
Benaudot.
(1) La Gazette de Renaudot, pp. 70, 71.
(2) P. Candide : Pages glorieuses, P- la»
(3) Le même.
Avant de quitter Port-Royal, les Ecossais s’emparèrent du fort Sainte-Marie, bâti par de La Tour, deux ans auparavant, sur la rivière Saint-Jean. Dans un document en date du 1er novembre 1632, rédigé au fort Saint-Louis, Jean-Daniel Chaline, commandant du fort, raconte que, le 18 septembre 1632, les hommes du Capitaine Forester (1), lieutenant de Sir Guillaume Alexandre, venus dans une barque au fort de la rivière Saint-Jean, s’en rendirent les maîtres traîtreusement. Comme il ne s’y trouvait qu’une faible garnison, ils abattirent la croix érigée par de La Tour, ils s’emparèrent des pelleteries après avoir torturé le commis préposé à la garde des magasins et ils embarquèrent les hommes dans leur navire pour les conduire prisonniers à Pentagouët. Arrivés à cet endroit, ils furent débarqués sur une île où ils eurent à endurer toute sorte de traitements inhumains (2) . Pour venger cette insulte injustifiée, de La Tour tomba sur Machias à quelque temps de là. Ce document important montre que les Ecossais étaient encore dans le fort de Port-Royal le 18 septembre 1632 quoiqu’on ait écrit que “tout était terminé le 14 août 1632” (3). Il prouve, en second lieu, que les écrivains de la nouvelle école ont été trompés par d’Aulnay qui insinuait dans son mémoire que, “ vers le même temps, Charles de La Tour tentait de s’assurer en sous main les Anglais afin d’essayer de faire révolter les sauvages contre de Razilly ” (4) .
Le 19 mai 1632, la Compagnie de la Nouvelle-France concède au Commandeur de Razilly “ lieutenant-général pour le Roi, en la Nouvelle-France, la rivière et baie Sainte-Croix avec l’étendue de douze lieues de large, à prendre au milieu de l’île Sainte-Croix où M. de Monts a hiverné, et vingt lieues de profondeur, depuis le Port aux Coquilles, qui est l’une des îles de l’entrée de la rivière et baie Sainte-Croix, chaque lieue a quatre mille toises de long, pour jouir des dites lieues, par le dit sieur de Razilly, ses successeurs, en toute propriété, justice et seigneurie, à la charge de la
(1) D’autres écrivent Sorester : P. Candide : Pages glorieuses, p. 120 ; Moreau : Histoire de l’Acadie françaises p. 117.
Ç2) Archives de la Charente-Inférieure : Amirauté de la Rochelle, Supp. Prov. 75. John Winthrop : The History of New England, II, pp. 103 et suivantes.
(3) P. Candide : Pages glorieuses.
(4) M. Moreau : Hist. de l’Acadie française, p. 132 ; M. de La Roncière : Histoire de la Marine, IV, p. 635 ; P. Candide : Pages glorieuses, p. 127 ; M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 64 ; édition de 1924, I, p. 59.
ET SON TEMPS
foi et hommage qui seront rendus au fort Saint-Louis, à Québec ou autre lieu qui sera désigné par la dite Compagnie. . . . par un seul hommage-lige à chaque mutation de possesseurs desdits lieux avec une maille d’or du poids d’une once et le revenu d’une année de ce que le dit Commandeur se sera réservé, après avoir donné en fief ou cens et rente tout ou partie des dits lieux (1).”
De Razilly, en vertu de ces lettres patentes, devait faire passer, dans ses domaines, un nombre déterminé de personnes. L’envoi de ces colons était porté au crédit “ou à la décharge ” de la Compagnie de la Nouvelle-France. Le 15 janvier 1634, Claude de Razilly, frère du Commandeur, obtint en toute propriété, “ comme fief mouvant de Québec, le Port-Royal et les terres adjacentes, File de Sable, le fort et l’habitation de la Hève (2) ”. “ Le reste
du pays, ajoute M. de La Roncière, relevait d’un autre lieutenantgénéral : de la Tour, promu en 1631 (3).” La Tour ne reçut donc de Razilly ni l’autorité pour commander, ni la confirmation de ses fiefs qu’on lui avait accordés en récompense de ses services. Il tenait, depuis 1631, une commission de lieutenant-général “ ès côtes de l’Acadie et pays circonvoisins ”. Tandis que le Commandeur était gouverneur “ au pays de la Nouvelle-France, à Port-Royal, et à la Hève, en la Côte d’Acadie, et ne posséda jamais que la seigneurie de Saint-Croix, celle de Port-Royal et de la Hève, de La Tour, de par le consentement de la Compagnie de la Nouvelle-France et le bon plaisir de Sa Majesté, gouvernait sur le pays du Cap de Sable, au fort Saint-Louis, et sur le bassin de la rivière Saint-Jean, en son fort, et lieux avoisinants, en la Nouvelle-France. Il reçut la possession de ces domaines par acte authentique de la Compagnie de la Nouvelle-France et non pas de Razilly, ainsi que l’ont pensé Rameau (4), Richard (5), M. Lauvrière (6), le P. Candide (7), le Frère Rernard (8). “A une époque qu’aucun auteur ne précise, écrit le P. Candide, Razilly avait divisé son gouvernement en trois seigneuries.” Aucun auteur ne peut préciser
(1) Mémoires des Commissaires, III, p. 386.
(2) M de La Roncière : Histoire de la Marine, IV, pp. 637, 638 ; le P. G. Fournier : Hydrographie, 1667, p. 268 ; Arrêt du Conseil d’Etat, Versailles, 1703.
(3) M. de La Roncière : Histoire de la Marine, IV, p. 642.
(4) Une colonie féodale en Amérique, I, p. 85.
(5) Edouard Richard: Acadie, Préface p. 47.
(6) La tragédie d’un peuple, I, p. 67, édition de 39-4,, p. 63.
(7) Pages glorieuses, p. 153.
(8) La Gaspésie au Soleil, pp. 72, 73.
parce que cette assertion est contraire à l’histoire, comme la suivante du même auteur : à savoir que de Razilly aurait confirmé a La Tour les concessions qu’il avait reçues de la Compagnie. “Les mêmes historiens prétendent encore que de Razilly aurait accordé à Denvs, pour une somme de 15,000 livres, les côtes depuis Canseau jusqu’à la Baie des Chaleurs... (1) ” Que non ! Le vieux proverbe Nerno dat quod non habet ; Nid ne donne ce qu’il n’a pas, serait-il vain ? La Compagnie de la Nouvelle-France ne s’était désistée de cette partie du pays ni en faveur de Razilly ni en faveur de La lour. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient en disposer. Tout ce que Denys reçut du Commandeur fut une concession sise à la Hève ; d Aulnay la lui enleva en 1635. Quant à la concession de la Baie des Chaleurs, il affirme lui-même qu’il la tenait de la Compagnie de la Nouvelle-France. Il en reçut les lettres patentes en 1642, sept ans après la mort de Razilly (2) ; il en fut dépouillé par le même d’Aulnay, en 1647. Au surplus, les lettres patentes de Razilly et de La Tour montrent que les deux lieutenants-généraux n étaient que des “ entrepreneurs de colonisation ”, chargés d’accomplir les obligations de la Compagnie de la Nouvelle-France. L un et 1 autre avaient le droit d’établir des “lieutenants-généraux” pour la conservation du pays et des habitations qui en dépendaient. Quant au trafic des fourrures ou “négoce”, de Razilly et de La Tour jouissaient de droits égaux. Sur ce point comme sur l’autre, M. Lauvrière est dans l’erreur quand il prétend que de Razilly et plus tard d’Aulnay auraient dû en avoir le monopole (3) .
Au mois de novembre 1632, Charles de La Tour partit pour la France. Après une navigation de dix-sept jours, il arriva à la Rochelle. La Gazette de Renaudot, le 6 mars 1633, publia l’entrefilet suivant : “ Le Sieur de la Tour fait à la fin de ce mois son embarquement en cette ville, d’où il passera en son habitation du Cap Nègre, dont il est le lieutenant pour le roi en la Coste de l’Acadie, pays de la Nouvelle-France, tous ceux qui voudront
„„ (Q Ra™eau : Une colonie féodale, I, p. 87.— Edouard Richard : Acadie d 47.— M. Lauvnere, I, p. 67, édition de 1924, I, p. 63.— P. Candide : Pages glorieuses, p. 53. — P. Pacifique : Un pionnier du commerce et de l’industrie • L’Evangéline, 22 octobre 1928.
(2) Nicolas Denys : Description de l’Amérique, p. 449.
(3) P. Candide: Pages glorieuses, p. 169 : “La troque doit se faire dans les mêmes conditions, que ci-devant”, mais l’auteur ne dit pas quelles sont ces conditions. M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 84.
choisir pour retraite ce climat qui a quarante-trois degrés d’élévation et pareille à celle de Bayonne, il leur distribuera des terres et prés grandement fertiles que la Compagnie de la Nouvelle- France lui a concédés, abondants en toutes sortes d’oiseaux et animaux de chasse, même en castors ; la mer et les rivières voisines sont fort poissonneuses, où le service divin s’administre par les Pères Capucins, et d’où il est revenu en dix-sept jours au mois de novembre dernier sous un même air que le nôtre ( 1 )
Le 19 janvier 1633, Charles de La Tour étant à Paris l’hôte de Messire Claude Pignault, procureur au Parlement, comparaît au bureau de la Compagnie de la Nouvelle-France et fait une convention qui fut signée le 24 février, par devant les notaires Martin Tabouret et Pierre Huart, au Châtelet de Paris. Messire Jean de Lauzon, conseiller du roi, Maître des requêtes, président du Grand Conseil et intendant de la Compagnie de la Nouvelle-France, Pierre des Portes, sieur de Lignières, Antoine Reynault, Estienne Hervé et Sébastien Cramoisy, tous directeurs de la Compagnie de la Nouvelle-France, apposent leur signature sur ce document, dont voici les clauses principales :
Charles de La Tour “ gouverneur et Lieutenant général pour Sa Majesté en la Coste d’Acadie entretiendra à ses frais et dépens les habitations du Port de La Tour et de la rivière Saint- Jean (2) avec le nombre d’hommes qu’il jugera à propos, “ à la décharge de ceux que la Compagnie est obligée de faire passer en la Nouvelle-France. Il fournira tous les ans le rôle du départ des vaisseaux qu’il armera et entretiendra ...” Pour le dédommager et lui donner les moyens de supporter les dépenses, la Compagnie lui accorde la moitié de la traite des pelleteries “ qu’il fera conjointement avec le Commandeur ou les siens . à commencer
depuis Canseau jusqu’à la Flandre. . . ” Cette convention est pour l’espace de six ans soit jusqu’en l’année 1639. Pour faciliter cette
(1) La Gazette de Renaudot, 6 mars 1633, p. 103. M. Lauvrière prétend que
ce fut au cours de ce vovage que de La Tour conduisit deux de ses filles à la Rochelle. Dans cette correspondance, il est dit que les Capucins font le service divin ce qui était exact pour les missions établies dans le gouvernement de Razilly ; mais chez de La Tour c’étaient les Récollets qui y exerçaient leur minis: tère depuis 1630. Néanmoins, après la décision de Richelieu, en 1633, ceux-ci étaient supposés retourner en France. .
(2) Nouvelle preuve que ce fort était déjà bâti, contrairement a ce fine pense M. Moreau qui renvoie cette fondation après la mort de Razilly.
traite, de La Tour “ placera un ou deux commis auprès du sieur Commandeur ou en ses habitations ; et ils auront une des clefs du magasin.” De Razilly jouira du même privilège chez La Tour. Le 13 avril 1633, ce dernier, de passage à la Rochelle où il fait enregistrer cette convention, à l’Amirauté de Guyenne, retire les pièces originales des mains du greffier et il appose sa signature : “Charles de Saine t-Etienne ”, sur le reçu qu’il laisse entre les mains de l’homme de loi.
“ Du Samedy dix-neufiesme jour de février mil six cens trente trois au bureau de la Compagnie de la Nouvelle-France :
Sur les propositions qui se sont faictes pour la despance nécessaire à l’entretien des habitations faites et à faire en la coste de l’Acadie, pais de la Nouvelle France, la Compagnée de la Nouvelle France et le sieur de la Tour, gouverneur et lieutenant general pour Sa Majesté en la coste de l’Acadie, sont demeurés d’accord de ce qui s’en suict. C’est asçavoir que led. sieur de la Tour, entretiendra à ses frais et despans l’habitation du port de la Tour, ensemble celle de la rivière Saint Jean, aveeq tel nombre d’hommes qu’il jugera à propos, à la descharge de ceulx que la compagnée est obligée de faire passer en la Nouvelle-France, desquels led. sieur de La Tour sera tenu tous les ans de faire donner le roolle ou partemant des vaisseaux qu’il armera en Lad. coste d’acadie, entretiendra lesd. hommes de toutes choses generallement quelconque et pour endempniser led. sieur de la Tour et luy donner moyen de supporter lad. despance de la nourriture, gage et entretien desd. hommes & familles estant dans lesd. habitations du port de la Tour & Rivière Saint-Jean, la Compagnée lui a accordé et accorde la moitié de la traicte des pelleteries qu’il fera conjointement aveeq Monsr le Commandeur de Razilly ou les siens pour la compagnée, à commencer depuys Campseau jusques à la Flandre et ce pendant le tems & espace de six ans qui finiront à l’arrivée des vaisseaux de lad. compagnée de la Nouvelle France en l’année mil six cents trente neuf en lad. coste de l’Acadie. Et pour faciliter lad. traicte led. sieur de La Tour aura un ou deux de ses commis auprès dud. sieur commandeur de Razilly ou en ses habitations, lequel aura une des clefs du magasin où seront les marchandises de traite conjointement aveq les commis de lad. Compagnée. Comme aussi led. sieur commandeur de Razilly et lad. compagnée auront ung ou plusieurs commis desd. deux
BT SON TEMPS
habitations dud. sieur de La Tour qui auront pareillement une des clefs des magasins desd. marchandises dud. sieur de La Tour. Sera dressé l’estât sur les lieux des marchandises de traictes que chescun aura dans son magasin, ensemble du provenu d’icelle, pour estre partagez et octroyez (?) sur les lieux à chascun esgallemant. Et de plus ont esté demeuré d’accord que les présans que l’on fera de bonne foy aux sauvages pour les exciter à venir à la traicte seront mis en compte de la despence et en sera fait raison à celluy qui aura fait lesd. présans, et seront les congez nécessaires pour passer en la Nouvelle France obtenus soubs le nom de lad. Compagnée. Ainsi signé de Lauzon, Charles de Saint-Estienne, Reynault, Hervé, Desportes, Cramoisy et Cheffault (?), comme procureur de Monsieur de .... ”
Ce contrat fut passé le 24 février 1633 au bureau de la Compagnie de la Nouvelle-France, situé rue Saint-Martin, à Paris.
“ A tous ceux qui ces présentes lettres verront, Louys Séguier, chevallier, baron de Saint-Brisson, seigneur des Reaux et de Saint-Germain, conseiller du Roy, gentilhomme ordinaire de sa chambre, & garde de la prévôté de Paris, salut. Scavoir faisons que par devant Martin Tabouret et Pierre Huart, notaires garde nottes du Roy en nostre sire au chastellet de Paris soubsignés, sont comparus messire Jean de Lauzon, conseiller du Roy en ses conseils d’estat et privé, maitre des requestres ordinaire de son hostel, présidant en son Grand Conseil et intendant de la Compagnie de la Nouvelle France, Pierre des Portes, sieur de Lignières, Antoine Reynault, escuier, sieur de Monmort ( ?) , Estienne Hervé, marchant libraire, aussy bourgeois de Paris, tous directeurs de lad. Compagnie d’une part, & Charles de Saint-Estienne, escuyer, sieur de la Tour, gouverneur et lieutenant général pour le Roy en la coste d’Acadie, pais de la Nouvelle France, estant de présent en ces le ville de Paris, que a esleu son domicilie irrévocable pour l’exécution des présentes au logis où est demeurant Me Claude Pignault, procureur au Parlement, sis aud. Paris, rue Quincampois, d aultre, lesquels de leur bon gré ont recogneu et confessé avoir signé le traité fait entre eulx, cy devant transcript qu’ils ont dict et desclaré contenir vérité, et qu’ils promettent entretenir et accomplir de
point en point . sans y contrevenir, promettant
esd. nous rendre & payer tous despans, dommages & intérests qui faicts seroyent par deffault dud. entretemant et accomplissement,
soubz l’obligation et hipotèque de tous les biens desd. sieurs comparans et soubz noms qu’ils en ont soubzmis et institués. . . . seront et renoncent en ce faisant à toutes choses à ce contraires et au droict disant genéralle renontiation n’y valloir. En tesmoing de ce, nous, à la relation desd. notaires avons fait mettre le scel de lad. prévôté de Paris à ces présentes, qui furent faites et passées à Paris au bureau desd. sieurs directeurs, rue Saint Martin, l’an mil six centz trente troys, le vingt quatriesme jour de febvrier après midy. Et ont lesd. partyes signé la minutte de la présente recognoissance .... traitté avecq lesd. notaires .... Huart l’ung d’iceux signé en l’original Tabouret & Huart, notaires royaux au Chastelet de Paris, controollé & scelé.”
Ce document précieux porte la déclaration qui suit :
“ J’ay retiré des mains du greffier de l’admirauté de Guyenne les originaux des pièces cy dessus qui ont esté registrées et dont il a descharge. Du XlIIe apvril,