‹ Charles de Saint-Étienne de La TourChapitre 22 sur 70 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Isaac de Razilly. — Ses travaux. — Ses besoins. — Son mémoire de 1634. — La Compagnie Razilly-Condonnier. — Le Cardinal de Richelieu co-sociétaire. — Les fonctionnaires de la justice dans la colonie de Razilly. — Le cas de Jean Thomas. — Les nobles desseins de Razilly. — Capucins et Récollets.- — Les Récollets à Québec, au Cap de Sable et à Saint-Jean. — Lettre du Cardinal à de La Tour. — Les Pères François du Long et Nieolat Bigot vont en France. — - Beau témoignage de Daniel Braignault en faveur de Charles de La Tour.

C’est sur la Hève que de Razilly dirigea sa Hotte et qu’il débarqua avec son monde, le 8 septembre 1632. Nicolas Denys pour qui ces parages étaient si familiers nous dit que le port de la Hève est formé par une petite rivière “ large d’une demi lieue environ et qu’elle court dans les terres sur une distance de cinq ou six lieues De Razilly bâtit son logement sur une pointe sise à trois milles de l’entrée du bassin et à quelques pas du fort. Une chapelle de soixante-dix pieds de longueur et de vingt-trois de largeur fut érigée à environ trois cents pieds plus loin. Ayant repris le Port-Royal des mains des Ecossais, de Razilly appliqua une bonne partie de ses gens au défrichement des terres. De son côté, la Compagnie de la Nouvelle-France le seconda de tous ses efforts. A diverses reprises, elle fit l’envoi de navires chargés d’hommes, de munitions et de provisions, afin de subvenir aux premiers besoins de cet établissement.

La Gazette de Renaudot, le 24 janvier 1633, publiait la nouvelle suivante, datée de la Rochelle : “ Le Sieur d’Aunai est arrivé en ce port avec le vaisseau l’Espérance en Dieu, l’un de ceux que le roi avait donnés au Commandeur de Razilly pour son voyage, lequel nous assure de son heureuse traversée en la Nouvelle- France, où les Français continuent leur peuplade et où nous espérons à ce mois de Mars leur envoyer renfort d’hommes, munitions et vivres pour exécuter puissamment les volontés de Sa

Majesté (1).” Au mois de février de la même année, le navire le Saint- Jean arrivait au Havre de Grâce. Il avait reconduit aux Dunes, sur les côtes d’Angleterre, les quarante-six Ecossais de Port-Royal. Le 12 mars 1633, un vaisseau dont on ne dit pas le nom, partait à son tour de Dieppe pour la Nouvelle-France. “ Le 9 de ce mois (mars), dit La Gazette, partit d’icy un vaisseau chargé d’hommes, vivres, munitions et autres rafraîchissements, que la Compagnie envoie au Commandeur de Razilly, en la Nouvelle- France, et pour lui donner avis de quatre autres qu’elle va faire sortir de ce port au premier beau temps que lui promet en bref la haute marée que nous avons ici et la “ gaieté ” de cette saison (2) .”

Tandis que Charles de La Tour s’occupait avec zèle à recueillir des recrues pour l’établissement de ses domaines, de Razilly, de son côté, travaillait à asseoir sa colonie sur des bases solides ; il érigea le fort de la Hève et celui de Canseau. Nicolas Le Creux, sieur du Ereuil, en était le lieutenant. Le 25 juillet 1634, il écrit: “ Nous avons, nos amis et moy avancé 50,000 écus pour le commencement de cette oeuvre sans en avoir tiré aucun profit sinon des bastiments et forteresses, munies de vingt-cinq canons en batterie, en fort bonne estât de défendre la Croix et les Lis et j’employeray encore à cet effet jusqu’à la dernière goutte de mon sang attendant le secours qu’il playra au roy de nous donner par

la faveur de votre Eminence . ” Que faut-il entendre par ses

amis, dit M. Moreau ? Est-ce la Compagnie des Cent Associés ? L’expression paraîtra un peu forcée. N’est-ce pas plutôt la société de son frère, Claude de Razilly, sieur de Launay, capitaine pour le roi entretenu dans la marine, et de Jean Condonnier, bourgeois de Paris, société formée “ pour peupler les habitations du Port- Royal et de la Hève, en la côte d’Acadie ? Nous hésitons parce que nous n’avons pu savoir ni la date de sa constitution ni de celle de sa concession (3).”

Dans sa lettre, le Grand Commandeur demande des secours au Cardinal de Richelieu. “ Il expose, écrit M. Moreau, qu’avec cinquante ou soixante mille écus, on peut employer cinq navires de Sa Majesté dès la première année ; deux pour la traite et trois

(1) La Gazette de Renaudot, année 1633, p. 39.

(3) M. Moreau : Histoire de l’Acadie française, p. 135

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pour la pêche ; la seconde année huit navires ; la troisième, dix et la quatrième, douze, toujours dans les mêmes proportions que la première et sans accroissements de fonds, les profits de l’opération devant subvenir à l’augmentation des armements, on fera quatre puissants efforts qui tourneront en honneur et grandeur de la France : l-0 On peuplera le pays ; ce qui causera la conversion de quantité de sauvages au christianisme ; 2° Il s’établira un grand commerce naval tant pour les pelleteries que navigation du détroit ; 3° Les douze navires du roi ne seront plus à charge aux finances. . . 4° Les douze navires du roi croisant annuellement les mers, armés de munitions comme des navires doivent être pour la navigation tant du détroit que de nos mers, empêcheront une infinité de pirateries qui se font journellement sur les sujets du roi, rendront la navigation plus libre et rappelleront plusieurs sujets du roi, experts en la navigation, qui, faute d’emploi, vont chercher condition chez les étrangers. . .”

Mais surtout, avant toutes choses, le Commandeur insiste de “ ne pas laisser l’affaire à une compagnie de tant de têtes.” C’est son premier mot au commencement ; c’est son dernier à la fin. Il faut absolument faire tomber l’entreprise ès mains du roi ou du Cardinal de Fùchelieu et du maréchal d’EjJiat. Sans cela, il n’y a pas de succès à espérer : La diversité de tant d’opinions et de volontés, la défiance y régnant, fera toujours qu’on dépensera cent écus là où il n’en faudrait que trente. . .”

“ Il ne paraît pas que le fonds de cinquante ou soixante mille écus ait été accordé, écrit M. Moreau. Le Cardinal voulut entrer dans la société en son nom personnel. Le 13 janvier 1635, par contrat passé devant Gabriel Guerreau et Pierre Parque, notaires au Châtelet de Paris, il s’associe avec Claude de Razilly et Condonnier “ pour leur donner moyen de persister à l’entreprise qu’ils ont faite de peupler les habitations de Port-Roval et de la Hève en la côte d’Acadie. Il fournit la somme de 17,000 livres pour être employée en l’achat de victuailles et marchandises de troque pour envoyer au port de la Hève au sieur Commandeur de Razilly et y faire passer les personnes mentionnées en l’état qui en a été fait. . .” De son côté, Claude de Razilly déclare que, sans “ l’assistance de mon dit seigneur le Cardinal duc. ils auraient été contraints de remettre à la Compagnie de la Nouvelle-France et perdre la dépense qu’ils y avaient faite. . . . Pour prix de 17,000 livres

qu’il apporte, Richelieu devient propriétaire pour “ un cinquième ” tant des terres, habitations, forts, bâtiments, droits, traités et choses accordées par la Compagnie de la Nouvelle-France audit sieur de Launay-Razilly, que des vaisseaux, meubles, marchandises, vivres . habitations et terres . Il nomme seul un des

directeurs de la société, Launay-Razilly et Condonnier choisissant l’autre d’un commun accord. Il ne sera tenu de payer aucune somme pour quelques nécessités qui puissent arriver, quand même, faute de suppléments, le fonds social pourrait être entièrement perdu... Il autorise Launay-Razilly à s’adjoindre d’autres sociétaires qui pourront nommer un troisième directeur, mais à condition qu’ils verseront des sommes notables dont le total sera du moins de vingt mille livres. . . . Neuf jours après, le 25 janvier, deux nouveaux associés : Jean le Grand, Conseiller du roi, président en la chambre des Comptes de Rourgogne, et Louis Mottin (M. Moreau écrit Molin), Contrôleur au grenier à sel du Mont- Saint-Vincent, en Charolois, ajoutèrent au fonds social, le premier 17,000 et le second 3,000.”

“ Le dirons-nous, ajoute M. Moreau ? A notre sens, l’objet principal du premier contrat fut de faire tomber l’entreprise ès mains du Cardinal de Richelieu, suivant l’expression du Commandeur de Razilly. Richelieu, il est vrai, n’était dans la société que pour un cinquième ; mais c’était assez qu’il eût un droit et un titre pour en être le maître. Toujours est-il que la société eut, à l’exclusion de la Compagnie des Cent-Associés, la direction des affaires de l’Acadie. Elle poursuivit seule l’œuvre de la colonisation si ce n’est que le Commandeur resta “ gouverneur et lieutenant-général pour le Cardinal duc en la Nouvelle-France.” Ses efforts se concentrèrent à peu près tous sur la Hève et sur le Port-Royal. Elle continua sans doute à tenir une garnison française dans Pentagouët . . . (1)”

Qui ne voit dans ces lignes que, dès cette époque, germe l’idée de concentrer tous les pouvoirs dans les mains de Razilly ? Ce que le Commandeur et ses amis ne font qu’insinuer, son successeur tentera de le réaliser. En fait, nous voici en présence d’une société nouvelle fondée en marge de la grande Société de la Nouvelle-

Ci) M. Moreau : Histoire de l’Acadie française, p. 139.

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France. Elle a pour associés le Cardinal de Richelieu, Isaac de Raziily, Claude de Razilly, son frère, appelé Raziily-Launay, Jean Condonnier, Jean le Grand, Louis Mottin, seigneur de Courcelles, que nous retrouverons plus loin.

M. Moreau affirme trop quand il écrit que la nouvelle société eut “ seule la direction des affaires de l’Acadie ”. Cette société jouissait sans doute des pouvoirs accordés à de Razilly, son chef, mais ce dernier gouvernait sur le Port-Royal, la baie Sainte-Croix, et sur un petit coin de terre sis en Acadie : la Hève. De La Tour, au contraire avait le gouvernement de la plus grande partie du pays acadien. Les termes de la commission accordée à de Razilly sont clairs sur ce point. Le 19 mai 1632, la Compagnie des Cent- Associés lui concède “ la rivière et la haie Sainte-Croix, avec une étendue de douze lieues de terre de largeur sur vingt de profondeur.” Elle lui accorde le titre de “ Lieutenant-Général pour le Roi en la Nouvelle-France”. Le 15 janvier de la même année, Claude de Razilly, son frère, reçoit “ en toute propriété le Port- Royal et la Hève, en la côte d’Acadie.” On comprend pour quelles raisons la compagnie Razilly-Condonnier dirigea ses activités sur ces points, mais elle n’eût pas en mains “ toutes les affaires de l’Acadie.” C’est Charles de Saint-Etienne de La Tour qui possédait le commandement sur la plus grande partie du pays acadien. Il avait été établi “ Gouverneur et Lieutenant-Général ès côtes d’Acadie et pays circonvoisins, en la Nouvelle-France”. Cela explique pourquoi il traitait directement avec les Associés de la Compagnie de la Nouvelle-France, étant indépendant de son collègue de Razilly (1).

Quant au fort de Pentagouët, M. Moreau fait une autre erreur, en insinuant que la société Razilly-Condonnier “ continua sans doute à y tenir une garnison ”. Nous savons, par deux actes authentiques, que ce poste fut repris sur les Anglais, non pas en 1632 ni en 1633, mais en 1635. Il fut concédé le 5 janvier 1636, avec une étendue de dix lieues de terre de largeur sur dix de profondeur, à Claude de Saint-Etienne de La Tour (2).

Le Commandeur de Razilly nomma plusieurs fonctionnaires pour l’administration de la justice. En 1635, Nicolas Le Creux,

(1) M. Moreau : Histoire de l’Acadie française, p. 130.

(2) Arrêt du Conseil d’Etat, Versailles, 1703 ; Mémoire sur les contestations qui sont à régler au sujet de l’Acadie.

sieur du Breuil était lieutenant au fort Saint-François, situé à Canseau (1), François Le Sieur fut prévôt général de la justice, Antoine Guérard, greffier, Edme du Verné, lieutenant. Ces personnages se rencontrent dans un procès intenté contre un nommé Jean Thomas qui, pris en flagrant délit de troquer des pelleteries avec les sauvages, fut accusé en outre de les avoir poussés à la révolte contre le Commandeur.

Jean Thomas, huguenot, avait obtenu du Cardinal de Richelieu un congé pour se rendre sur les bancs de Terre-Neuve et y faire la pêche à la morue. Défense formelle lui fut faite de traiter directement ou indirectement “ ni faire aucun échange de pelleteries ès pays de la Nouvelle-France.” Néanmoins, le lendemain, le 30 mars, nous le trouvons à Brouage, en Saintonge, faisant un contrat avec Pierre Philâtre, dit le Capitaine Brechu, sieur de Richemont, propriétaire du navire le Saint-Pierre, du port de centcinquante tonneaux. Thomas, maître du navire, reconnaît avoir reçu une cargaison de sel, et 900 livres de “ pots-de-vin ”, les victuailles pour faire le voyage “ de la terre de l’Acadie en Canada ” et la pêcherie de “ la molue et poisson secq ”. La cargaison du navire étant prise au Canada, Thomas s’engage “ à faire son retour ” en Espagne, au heu où il jugera à propos. En cas de guerre, il viendra faire son retour au lieu de la Charente ou Brouage, pour prendre les avis du sieur Brechu pour la vente du poisson, dont les trois quarts lui appartiendront, l’autre quart à Thomas et à son équipage.

Or, Jean Thomas, étant dans les environs de Canseau, ne craignit pas de transgresser les ordres qu’il avait reçus du Cardinal de Richelieu. Il se permit de faire la traite, livra du vin aux sauvages, et, paraît-il, les poussa au meurtre et au pillage des marchandises qui se trouvaient dans le fort Saint-François dont l’assaut eut lieu le 31 juillet 1635, sur les huit ou neuf heures du matin. C’est le lieutenant Nicolas Le Creux qui, le soir de cette agression, rédigea le procès-verbal de cette affaire et le communiqua à de Razilly. A la réception de cette nouvelle, celui-ci ordonna au capitaine Bernard Marot (2) “ d’équiper chaloupes et

(1) Il avait épousé Anne Mottin, sœur de Jeanne Mottin, femme d’Aulnay. Le 10 janvier 1652, il demeurait à St-Eusèhe-sur-Bois. Faveur de M. le Comte Mottin de la Balme.

(2) Bernard Marot avait eu quelques démêlés avec son ancien ami Charles de La Tour et était allé se réfugier chez le Commandeur de Razilly.

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pataches ” pour aller saisir Jean Thomas, faire “ bon et fidèle inventaire de ce qui pourrait se trouver sur son vaisseau et procéder aux informations au fort de Sainte-Marie-de-Grâce.” Bernard Marot exécuta ces ordres. Il équipa deux chaloupes et trouva le navire de Thomas à environ deux lieues de l’habitation de Canseau. 11 fut saisi ainsi que son équipage, et le même jour, on fit l’inventaire des victuailles et des marchandises trouvées sur le Saint-Pierre.

Le 31 août, eut lieu une première enquête faite par Edme du Verné, lieutenant du prévôt général de la justice, et assisté d’Antoine Guénard, son greffier. Cette enquête, très instructive, fait connaître les noms des témoins, leur qualité, et leur pays d’origine.

Estienne Taudin, maître charpentier du navire, âgé d’environ trente ans, natif de la ville de Bordeaux, catholique, prête serment et dit qu’il n’est ni parent ni allié de Jean Thomas. Il dépose que, sur la fin de juillet dernier, il arriva une chaloupe à double voile dans laquelle étaient Pétrico vêtu d’une grande “ cazaque ” rouge, garnie d’argent, Capisto et deux autres sauvages et une femme. Ils prirent leur repas à bord et parlèrent de Razilly. L’accusé Thomas dit aux sauvages que le Commandeur était “ Normandia Sarradou point Castia ” ce qui veut dire : “ Méchant qui ne vaut rien ” ; que le fort de Canseau n’était bâti que pour empêcher la troque avec les navires, et qu’il fallait tuer ceux qui l’habitaient. En faisant signe des mains et en disant: Mato, Mato, ce qui veut dire : Tue! Tue! Thomas leur conseilla de lui apporter les castors, car dit-il “ il vaut mieux que je les aie que ces Normands.” Il livra aux sauvages un baril de vin et, sur les trois heures du matin, ils partirent vers Canseau. Il dit encore qu’il a vu Thomas faire des échanges avec les sauvages, et que ceux-ci ont donné quatre à cinq orignats, des castors et quelques loutres, pour obtenir du vin. On entend d’autres témoignages, en particulier, celui de Guillaume Massé, matelot, de l’équipage de Thomas, 19 ans, natif de Saint-Pierre d’Oleron ; celui d’André Thoreau, né en Saintonge, 37 ans. Jean La Faye, chirurgien du navire, natif de Moulins, en Bourbonnais, vingt ans, rend un témoignage semblable au précédent ; il a vu de plus Jacques Gouin “ trocquer une couverte contre des castors avec un sauvage nommé Herbaly ”.

Jacques Gouin, matelot, 28 ans, né au bourg de Marenne, n’a pas entendu dire à Thomas “ Normandia Sarradou point Castia ”. Habran Fouchereau, natif de la Tremblade, 35 ans, Samuel Arnou, 19 ans, du même lieu. 11 signe Arnaul. François Arrivé, du même lieu, 25 ans, de la religion prétendue réformée. Jean Rolland, matelot, de la Tremblade, 22 ans, Jean Cizelet, natif de la Rolle, 30 ans, Jean Germon, de la Tremblade, 23 ans, de la religion prétendue réformée, rendent également leur témoignage.

Cette première enquête fut suivie par une seconde faite à la demande de Nicolas Le Creux, sieur du Rreuil, qui avait conseillé à Razilly de faire comparaître les soldats, les matelots, les habitants et truchements de l’habitation de Canseau. C’est ainsi que nous connaissons d’autres personnages intéressants qui racontent comment l’attentat eut lieu et corroborent la déclaration de Nicolas Le Creux qui fut blessé de deux coups d’épée. A cette enquête en date du 5 septembre 1635, comparurent Michel Héraud, maître charpentier, natif de Codebec, âgé de cinquante-quatre ans, Gilles Peschoire dit le Prince, soldat du lieu, et paroisse de Renaist, 25 ans, Jacques Ronce, soldat, 24 ans, natif du même lieu, Jean Drouat, matelot, 26 ans, natif du Port Louis, Jean Lozerais, maître maçon, natif de Codebec, 23 ans, Jean Auger, apothicaire, natif de Rourges en Berry, 24 ans, Gaspard Courtois, natif du Havre de Grâce, 18 ans, Micail Mariette, natif d’Haspargne, 20 ans. Le procès-verbal fut signé par François Le Sieur, Edme du Verné, et Guérard, greffier. A la suite de ces enquêtes le capitaine Jean Thomas fut conduit à la Rochelle et retenu prisonnier. Le 27 septembre 1635, il présenta une requête “ pour être élargi des dites prisons ”. Ce jour même, le procureur du roi le mettait en liberté, sous “ une bonne et suffisante caution ”. Cette affaire paraît avoir traîné en longueur. Le 10 décembre 1635, elle n’était pas encore terminée et nous en ignorons le dénouement (1).

Isaac de Razilly, chevalier et Commandeur de l’Ordre de Malte, était désireux d’établir dans ses domaines un prieuré de l’ordre. Une lettre du Grand Maître, en date du 20 février 1636, montre que de Razilly lui avait fait part de ses louables desseins. Il lui dit :

(1) Archives de la Charente-Inférieure.

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“Je loue encore grandement le zèle que vous avez de fonder en ce lieu un prieuré pour lequel vous vouliez de l’assistance, mais nos affaires ne sont pas disposées à cela, nous entreprenons une fortification en cette place qui coûtera deux cent mille écus. . (!)•” Pour l’aider dans l’œuvre de l’ évangélisation des sauvages, de Razilly avait avec lui des collaborateurs dans les trois Pères Capucins qui étaient passés sur l’Espérance-en^Dieu. Le P. Candide croit que le nombre des missionnaires dut augmenter rapidement, mais il déclare “ n’avoir aucune donnée certaine sur ce point. Nous savons seulement, dit le même auteur, que, parmi les missionnaires qui s’embarquèrent, quelques-uns n’arrivèrent point à destination : Je plains bien la perte de ce navire de la Rochelle où vous avez perdu trois Pères Capucins (2).” La venue des premiers Capucins faire dire à M. Lauvrière “ qu’ils s’ajoutent ou se substituent aux Récollets qui, depuis 1619, desservaient l’Acadie (3).”

Les Récollets avaient été les premiers missionnaires de la colonie de Québec. Avec M. de Champlain, le 24 avril 1615, quatre religieux de cet ordre : les Pères Denys Jamay, commissaire provincial et supérieur de la mission, Jean Dolbeau, Joseph Le Caron et le Frère Pacifique du Plessis, s’embarquèrent pour la Nouvelle- France. Ils arrivèrent heureusement, le 25 mai, à Tadoussae et, quelques jours plus tard, ils débarquèrent à Québec. Mais l’on voit que les Pères Denys et Dolbeau retournent en France peu de temps après avec M. de Champlain.

Au printemps de 1617, avec la famille de Louis Hébert, le premier colon acadien et canadien, les Pères Joseph et Paul Hûet passèrent dans la colonie. Sixte le Tac nous apprend que le Père Denys Jamay fut retenu en France par ses supérieurs. Ces ouvriers apostoliques furent suivis par le P. Dolbeau et le P. Modeste Guines. Enfin, en 1619, aux religieux déjà nommés, vint se joindre le P. Guillaume Poulain. Quant au Frère Pacifique du Plessis, il mourut à Québec et il y fut inhumé le 23 août 1619.

En 1620, les Pères Denys Jamay et Georges le Raillif repassèrent dans la colonie, où se trouvaient sans doute d’autres reli-

(1) Collection de documents et manuscrits, I, p. 114.

(2) P. Candide : Pages glorieuses, p. 144.

(3) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 63.

gieux que ceux déjà mentionnés. Sixte le Tac parle, en effet, du P. Irénée qui, après avoir beaucoup désiré de travailler dans les missions sauvages, ne pouvant s’habituer à leur genre de vie, dut retourner au monastère.

L’année 1623 vit arriver deux nouveaux ouvriers évangéliques : le P. Nicolas Viel et le Frère Gabriel Sagard, qui nous a laissé une Histoire du Canada très instructive. Si l’on en croit Sixte le Tac, des religieux du même ordre avaient ouvert, à cette époque, une mission en Acadie, au lieu appelé Miscou. Le P. Le Clercq dit qu’en 1619 trois Pères Récollets et un Frère, de la maison d’Aquitaine “ désireux de prendre part aux travaux apostoliques des Récollets de la Province de Paris, qui étaient à Québec,” partirent de Bordeaux pour Miscou, où les traitants avaient établi une pêche sédentaire. D’après le P. Candide (1), ils y séjournèrent jusqu’en 1621, époque où la société de Bordeaux fut dissoute. “ Les trois survivants allèrent rejoindre leurs confrères à Québec.”

Cette période de l’histoire religieuse de l’Acadie est encore trop peu connue. Les documents jusqu’ici ont manqué aux écrivains qui l’ont étudiée. Le P. Hugolin, de l’ordre des Franciscains, et le P. Candide ont suivi les seuls auteurs qui ont laissé des narrations trop incomplètes sur les travaux apostoliques de leurs devanciers. On nous donne les noms de quatre missionnaires qui auraient séjourné à Miscou depuis 1619. Ce sont les Pères Sébastien ou Bernardin, Jacques de la Foyer, Louis Fontiner, Jacques Cardon. L’un de ces religieux serait demeuré au Port-Royal, un autre à la rivière Saint-Jean, un troisième à l’île Miscou et sur la baie des côtes de Gaspé (2).

Le P. Le Clercq nous dit que le P. Sébastien travaillait en Acadie depuis trois ans, lorsqu’en 1623, les religieux de Québec apprirent sa mort. D’après l’auteur, il partit de Miscou pour se rendre à la rivière Saint- Jean, où “ es toit établie la mission principale de leur Province . ” et il fut accablé de misère et de

fatigue en traversant les bois et cette grande étendue de païs qu’il y a entre Miscou et le Port-Royal, en sorte qu’il y mourut

(1) Pages glorieuses, p. 85.

(2) Le P. Hugolin : Les Récollets de la province de l’Immaculée-Conception en Aquitaine, missionnaires en Acadie, p. 14.

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de faim après avoir saintement exercé le Ministère Apostolique pour la conversion des infidèles ; comme il avait rendu visite à nos Pères de Québec avec lesquels il avait hyverné. . . (1).” Sixte le Tac lui donne pour nom Bernardin. Il est donc établi historiquement que des Récollets s’occupèrent de la mission de Miscou. Il se peut qu’en 1619, l’un ou l’autre de ces missionnaires se soit rendu jusqu’à Port-Royal. On sait qu’en dépit de la prise de ce fort par les Anglais, Biencourt y resta quelque temps, puisqu’en 1623, il adresse aux Echevins de Paris une lettre qu’il aurait rédigée au Port-Royal. Que les Récollets de Miscou aient visité de temps à autres les Français disséminés ici et là sur les côtes de l’Acadie, c’est fort probable, mais qu’en 1623, ces religieux, ainsi que l’ont pensé l’abbé Ferland et M. Rameau, aient possédé alors leur résidence principale sur les bords du fleuve Saint-Jean, cela nous paraît impossible puisque le fort ne fut établi qu’en 1630 par de La Tour. Au reste le témoignage de M. Rameau n’est que de seconde main, et l’abbé Ferland emploie une expression bien peu précise, il écrit : “ Dans le même temps, une autre résidence des Récollets existait en Acadie.. Leur mission principale était établie à la rivière Saint-Jean (2).”

En 1629, les Récollets avaient dû quitter leurs belles missions. Ils possédaient plusieurs établissements prospères, en particulier à Miscou, au moins dès 1624. On comprend qu’en 1630, au moment où les relations interrompues depuis six ans reprirent entre la France ancienne et la nouvelle, ces religieux parurent tout désignés aux Associés de la Compagnie des Marchands qui les invitèrent à continuer leur apostolat en Acadie. C’est pourquoi, sur les vaisseaux commandés par Bernard Marot, trois religieux de cet ordre, de la Province d’Aquitaine, consentirent à repasser les mers. Charles de la Tour les accueillit avec joie et les installa en son fort. Lorsque celui de Saint-Jean fut terminé, il demanda trois autres pères pour en faire la desserte et s’occuper des missions. Ces derniers arrivèrent en 1631. Les Récollets avaient donc, sur les missions du Canada, des titres très anciens qui remontaient aux premières années de l’établissement de la colonie de Québec.

(1) Premier établissement de la Foy, I, p. 239.

(2) L’abbé Ferland : Histoire du Canada, I, p. 203. féodale, I, p. 74.

Rameau : Une colonie

Cependant, les Capucins étaient également désireux d’étendre le champ de leur apostolat. Lorsque le Commandeur de Razilly fut choisi pour reprendre le Port-Royal des mains des Anglais et pour y commander, ils acceptèrent avec empressement de le suivre. Est-ce de Razilly qui les invita à passer en Acadie ou le P. Joseph Du Tremblay, l’Eminence Grise, qui proposa ses sujets au Cardinal de Richelieu ? Nous ne savons. Ce qu’il y a de certain, c’est que, dans la convention conclue entre de Razilly et ce dernier, le 27 mars 1632, il est expressément déclaré que trois capucins raccompagneront. Le P. Candide au milieu de raisons moins plausibles qu’il donne pour expliquer cette décision du Cardinal pense que les Récollets, durant leur séjour à Québec, s’étaient créés des animosités par leur trop grand zèle à défendre les intérêts de la colonie, et que plusieurs membres de la Compagnie de la Nouvelle-France étaient opposés à leur retour, ce qui est bien possible. On avait prétendu que les Récollets ne pourraient s’entendre avec les Jésuites ; que la présence de religieux, vêtus différemment, nuirait à la conversion des sauvages ; que les Récollets, ayant fait la chasse et la pêche, avaient mal édifié les infidèles ; enfin, qu’ils tentaient de faire ériger en évêché le siège principal de leurs missions. Les Récollets répliquèrent que, loin de ne pas s’entendre avec les Jésuites, ils les avaient appelés à partager leurs travaux apostoliques ; leur maison avait été mise à la disposition de leurs confrères ainsi que leurs chambres et leur jardin. Jamais, disent-ils, les Français et les sauvages ne furent témoins de contestations entre les deux communautés. Les infidèles n’ont nullement pensé qu’ils adoraient deux divinités parce que ces religieux ne portaient pas le même habit. Quant à la pêche et la chasse, ils ajoutaient, non sans raison, que ce qui peut paraître malséant en certains pays, ne l’est pas dans d’autres. Rien plus, la nécessité de manger pour vivre, au Canada, contraignait tout le monde à se livrer à ces sortes de travaux ; ils y étaient forcés et par les Français et par les Sauvages. Pour ce qui concerne l’érection en évêché de leurs missions, c’est le contraire qui est vrai. Voulant récompenser les Récollets de leurs travaux, la Sacrée Congrégation jeta les yeux sur un religieux de cet ordre de la Province d’Aquitaine, qui occupait une fonction importante à Saint-Jean de Latran, c’était aussi le désir du Cardinal de Richelieu, mais le Supérieur de la Province de Saint-

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Denis, de Paris, ayant en connaissance de ce projet, s’y opposa de tontes ses forces, ainsi l’affaire “se dissipa en fumée (1) En dépit de la parole plusieurs fois donnée aux religieux par M. de Lauzon, les Récollets de Saint-Denis furent obligés de différer leur départ. Ceux de la Province d’Aquitaine restèrent dans les missions acadiennes chez de La Tour. Sans l’intervention du Supérieur de Saint-Denis, l’un d’eux aurait obtenu, sans doute, l’honneur de devenir le premier évêque canadien et acadien.

Quoiqu’il en soit, l’idée de confier les missions canadiennes et acadiennes à un seul ordre religieux paraît avoir germé avec l’arrivée des Capucins et de Razilly au Canada. Toutefois, un projet de lettre qui fut trouvé parmi les papiers du Cardinal de Richelieu, s’il est authentique, semble confirmer l’opinion que, le 16 mars 1633, l’ordre aurait été donné à de La Tour de “ faire sortir de ses forts tous les gens d’Eglise, séculiers et religieux, de les conduire en France, en leur province, et de les remplacer par des Capucins pour éviter les inconvénients qui pourraient arriver du meslange de personnes de diverses conditions en ce pays-là Nous avons souligné ailleurs (2) de quelle façon singulière un auteur a donné une conclusion infamante pour de La Tour à cette lettre en lui juxtaposant une partie du trop fameux texte d’Aulnay où il écrit que de Razilly aurait envoyé des “ Capucins à de La Tour pour le faire vivre et ses gens selon la crainte de Dieu ” (3) . Cette conclusion, ainsi substituée au texte même de la lettre, est fausse puisque le remplacement des Récollets, par les Capucins, était ordonné : “ pour éviter les inconvénients qui pourraient arriver du mélange de personnes de diverses conditions Dans la seconde édition, le même auteur y va d’une double injustice l’une à l’adresse des Récollets, l’autre à celle de La Tour. Il écrit: “ Il faut croire que son attitude équivoque inspirait des doutes ; car une lettre du Roi, datée du 16 mars 1633, ordonnait de substituer aux Récollets de La Tour, en qui on avait apparemment peu de confiance, des Capucins pour tascher de le faire vivre, lui et ses gens, dans la crainte de Dieu (4).’’ Gardons-nous d’apprécier à son mérite un pareil procédé que le lecteur, mieux

(1) Archives de Versailles : Mémorial des Pères Récollets.

(2) En marge de la tragédie d’un peuple, p. 51.

(3) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 64.

(4) Le même, édition de 1924, p. 60.

renseigné maintenant, a déjà jugé. Nous estimons que l’auteur n’aura aucune répugnance à avouer, qu’ici encore, il a fait erreur comme pour l’affaire de 1627 où il a accusé erronément Claude de La Tour et M. de Roquemont d’avoir conduit la flotte des Kirke devant Québec (1).

“ Copie de la lettre du Roy au sieur de la Tour, capitaine du fort de la Tour en la Nouvelle-France, et en son absence à son Lieutenant.

Monsieur Bouthillier est supplié d’escrire de la part de Monsieur de la Tour envoyant des Religieux Capucins pour administrer les sacrements et servir au besoin les François demeurans au Port- Royal, au fort de la Tour et autres habitations de l’Acadie.

Je vous escris cette lettre pour vous dire que vous fassiez retirer du dit fort de la Tour les gens d’Eglise, séculiers ou Religieux qui y peuvent estre, lesquels vous aurez soin de conduire en France pour retourner en leur province et mettre en leur lieu lesdits Religieux Capucins pour éviter les inconvénients qui pourroient arriver du meslange de personnes et diverses conditions en ce p aïs-là.

A quoy m’assurant que vous satisferez, etc.” (2)

“ On avait sans doute signalé à la cour, écrit le P. Candide, la présence d’autres missionnaires que les Capucins, avec le danger qui pouvait résulter de cette brèche aux principes admis. Il fut résolu de mettre fin à cette anomalie, et Latour s’y prêta avec une apparente bonne grâce puisque c’est de sa part à lui, Latour, que les ordres à cet effet devaient être transmis (3).” Le texte de la lettre tel que rapporté plus haut est-il exact ? L’écrivain qui l’a transcrit n’a-t-il pas voulu lui donner une tournure plus française et plus moderne en le modifiant ? Les mots “ de la part ” ne seraient-ils pas mis pour l’expression archaïque delà par qui veut dire “ à ” ? Cela est bien possible. Les mots deçà, delà, sont fréquemment employés dans les documents de l’époque. M. de Poutrincourt, dans sa lettre aux échevins de Paris, emploie l’expression “ par deçà ”. Il écrit : “ L’Anglais qui nous traite hostilement par deçà” (4). En parlant des côtes d’Acadie, il dit encore : “ Elles sont toutes connues et avons l’intelligence et

(1) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 45.

(2) Archives publiques du Canada : Fonds Amérique, IV. — Archives des Affaires Etrangères, Mémoires et documents sur l’Amérique, IV, folio 149.

(3) Pages glorieuses, p. 136.

(4) Collection de documents et manuscrits, I, p. 58.

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l’usage du langage de deçà (1).” A d’Aulnay, le roi écrit en 1633: “ Vous me donnerez compte au plustôt de l’étât des affaires delà. Au surplus, on ne saurait expliquer pour quelles raisons de La Tour eût demandé de se faire donner un ordre aussi formel quand il avait, pour desservir ses forts, plusieurs Récollets. Disons en outre, que cet ordre coïncide avec le passage, en France, de Charles d’Aulnay qui, connaissant les Capucins pour avoir vécu avec eux durant quelque temps au Port-Royal, se fit leur interprète auprès du Cardinal pour faire tomber en leurs mains la direction de toutes les missions de la Nouvelle-France. La société Razilly- Condonnier n’avait qu’un but “ concentrer en une seule tête ” le gouvernement de la colonie. La substitution des Capucins aux Récollets ne pouvait qu’aider à assurer le succès de ce rêve, si ambitieux qu’il nous puisse paraître, à trois siècles de distance.

“ Du côté de Razilly, l’ordre sera exécuté plus tard, quand les circonstances le permettront, écrit le P. Candide. Du côté de Latour, il ne sera pas exécuté du tout (2).” Il semble que de Razilly n’eut pas à recevoir d’ordre de cette nature ; ayant avec lui les religieux Capucins il n’avait qu’à continuer à les conserver auprès de lui.

Par ailleurs, est-il bien vrai de dire que, du côté de La Tour, l’ordre ne fut pas exécuté du tout (3) ? Qu’allaient donc faire en France ces Récollets qui, le 28 juillet 1633, prirent passage à bord du navire le Renard Noir , commandé par le vieux capitaine Daniel Braignault que nous connaissons depuis de Biencourt ? Dans une requête en date du 21 août, ce vieux loup de mer rapporte que, “ revenant de l’Acadie sur le Renard Noir pour David Lhomeron et Samuel Georges (4), négociateurs du sieur de La Tour, lieutenant général du Roy en cette côte de la Nouvelle-France” il fit la rencontre, par le quarante-septième degré, soixante lieues hors les Perthuis, de certain vaisseau du port de soixante tonneaux . . . ayant l’apparence d’avoir été pillé par les Turcs. Il donne tous les détails de cette prise, et il ajoute que, sur ce vaisseau, se trou-

(1) Collection de documents et manuscrits, I, p. 115.

(2) Pages glorieuses, p. 136.

(4) Voici d’anciennes connaissances du temps de Poutrincourt cjm tra vaillent de concert avec son successeur, Charles de La Tour. N’est-il pas absurde de prétendre qu’il fut un simple aventurier et un inconnu dans son pays natal !

vaient “des Pères Récollets ” (1). Il est évident que ces religieux qui s’étaient embarqués sur ce navire n’allaient pas en France pour une simple excursion de plaisir. Cet incident nous incline à croire qu’ils s’y rendaient en réponse à l’ordre qu’on leur avait signifié. Si, plus tard, nous les retrouvons chez de La Tour, c’est que le Cardinal et la Compagnie de la Nouvelle-France le leur permirent.

Le P. Candide ignorait ces documents très importants quand il a écrit les lignes suivantes : “ De toute façon, il nous est impossible d’envisager autrement que comme un malheur la détermination des Récollets d’ignorer la mission de leurs confrères, de la tenir pour une usurpation et de rester malgré tout en Acadie, dressant autel contre autel, et contribuant, de ce seul fait, aux rivalités qui suivirent. Sans l’appui moral que leur présence apporta à la rébellion de La Tour, celui-ci eut peut-être hésité devant l’irréparable, la colonie eût grandie dans la concorde, l’Anglais, la voyant forte, l’eût respectée et l’histoire acadienne serait autre chose qu’un long drame (2) .” Lorsque le P. Candide écrivait ces lignes après M. Moreau, il oubliait que de La Tour était, au même titre que de Razilly, gouverneur et lieutenant-général es côtes de l’Acadie et pays circonvoisins en la Nouvelle-France. Il jouissait des mêmes droits, autorité, privilèges, que le Commandeur. Si, en 1635, ce dernier se fait qualifier, sur certains documents dont nous avons parlé, “ lieutenant-général en toute l’étendue de la Nouvelle-France ” ce n’était qu’un titre honorifique. On sait que la colonie de Québec faisait partie de la Nouvelle- France ; depuis le 1er mars 1633, M. de Champlain en était le gouverneur et le lieutenant-général. Quant à de La Tour, les documents que nous avons cités et ceux qui vont suivre confirment notre sentiment. L’ordre de faire passer les Récollets en France fut exécuté par lui, voilà ce qui explique leur présence sur les navires de Daniel Braignault. Il semble, par ailleurs, qu’il dût avoir un mot à dire sur le choix des missionnaires appelés à vivre chez lui. Il connaissait les Récollets pour les avoir vus à l’œuvre, il ne manqua pas non plus, dans ses voyages en France, d’user de son influence et de celle de ses amis pour ramener auprès de lui

(1) Archives de la Charente-Inférieure, B. Amirauté de la Rochelle, Prov. 76.

(2) Pages glorieuses, p. 112.

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des religieux dont il connaissait le zèle. Le plus grand malheur ne fut donc pas la volonté manifeste des Récollets de vouloir demeurer sur le sol acadien, mais l’ambition, marchant de pair avec celle d’Aulnay, de quelques religieux de l’ordre des Capucins, qui ne purent se faire à l’idée que leurs pouvoirs seraient à jamais limités sur le seul pays gouverné par le Commandeur d’abord et son successeur ensuite. Le P. Candide déclare qu’en 1635, les Récollets de Saint-Denis firent de pressantes instances pour rentrer dans leurs missions.... Il ajoute “ qu’Ingoli, le secrétaire très actif de la Propagande, secondait leur désir et stimulait même leur activité. Il leur obtint toutes les facultés nécessaires, mais avec la clause restrictive de ne s’établir que dans les lieux où ne se trouveraient pas d’autres missionnaires (1).” Dès le 16 janvier 1635, le Cardinal Ingoli, dans une lettre qu’il adresse au Supérieur des Récollets de la Province de Saint-Denis, le félicite des travaux que les religieux de son ordre ont accomplis au Canada et l’assure de son concours pour leur faire accorder la permission d’y retourner. Le 13 mars de la même année, il leur renouvelle les privilèges qu’il leur a accordés le 18 décembre 1634. Enfin, le jeudi, le 29 mars 1635, il lui donne, pour une période de dix ans, jusqu’en mars 1645, le pouvoir de communiquer toutes ces facultés aux religieux de son ordre, des autres provinces, qui travaillent dans les missions du Canada et lieux circonvoisins (2).” Les Récollets de la Province de Paris, empêchés de retourner dans leurs missions de Québec, ne pouvaient que se réjouir de la pré^ sence, chez de La Tour, des religieux de leur ordre. C’était, pour eux, un puissant motif d’espérer qu’avant peu d’années, ils réintégreraient leurs anciennes missions. Ils ne pouvaient qu’appuyer les Récollets de La Tour qui s’étaient rendus en France plaider la cause de leur ordre auprès du Cardinal et du roi. On voit par là que la décision d’Ingoli régularisa

(1) Pages glorieuses, pp. 112, 157 ; Ubi tamen non sunt aliae missiones. Acta S. C. Prop. Fide, ad congr. 25 feb. 1635, folio 228, ,No. 35, Versailles, Fonds Récollets.

(2) “ Coinmunicandi has facultates in toto vel in parte Vicario seu Vicepraefecto, ac aliis niissionariis ejusdem ordinis ad Canadam Americae Septentrionales Provinciam transmissis, et ab eodem Provincionali ejusque defmitorio, cum scitu et consensu Nuntii Galliarum approbantis transmittendis et concessjs revocandi totiès quotiès opus fuerit.” Les Récollets pouvaient utiliser ces facultés dans la Province du Canada et lieux circonvoisins : “ Utendi supradictis facultatifs in dicta Provincia Canadae Americae Septentrionalis et aliis locis circumvicinis tantum.”

leur position en Acadie. Ainsi, une rivalité exista entre les ifamilles franciscaines au sujet des missions de la Nouvelle- France, mais surtout acadiennes. La demande laite à Ingoli, par le P. Pacifique de Provins, d’étendre les missions capucines à toute l’Amérique du Nord prouve que certains sujets de l’ordre des Capucins, au Canada, étaient mus par un zèle plus inconsidéré que louable. Ce désir de diriger toutes les missions acadiennes était également partagé par d’Aulnay qui, de son côté, voulut gouverner non seulement sur les domaines qui avaient appartenu au Commandeur mais encore sur ceux de La Tour. Pourtant, la lettre si formelle du roi, en date du 10 février 1638, limitait ses pouvoirs explicitement sur les forts de Port-Royal, de la Hève et de Canseau (1). Les Capucins, dès lors, virent leur champ d’action borné à celui de leur seigneur et maître. Si le P. Pascal de Troyes et son confrère le P. Ignace de Paris, puisqu’il faut les nommer, au lieu de s’associer aux ambitions d’Aulnay, eussent mis un frein à ses désirs de conquête, l’Acadie n’aurait pas connu les épreuves qu’elle eût à subir. Ces Capucins furent les hommeslige d’Aulnay. Durant toute la lutte, ils ne voulurent pas oublier que de La Tour leur avait préféré les Récollets. Voilà ce qui explique l’antipathie qu’ils témoignent au compétiteur d’Aulnay. Les lettres du Père Pacifique de Provins révèlent les dessous de la lutte qui s’éleva même entre les Capucins de Port-Royal, et sur laquelle le P. Candide n’a jeté qu’une demi-clarté. Plusieurs membres de la petite communauté capucine n’approuvèrent ni leur supérieur ni leur gouverneur et c’est à leur louange.

On a vu que la Compagnie de la Nouvelle-France se montra aussi favorable à de La Tour qu’au Commandeur. En 1631, le premier est nommé gouverneur et lieutenant-général “ ès côtes d’Acadie”. En 1633, il voit ses pouvoirs de nouveau confirmés. Il obtient, conjointement avec son collègue, pour entretenir ses forts, un privilège égal, en partageant avec lui tous les revenus de la “ troque ” durant l’espace de six ans. En 1635, la Compagnie le met en la possession réelle de ses forts. Comprendrait-on que de si grandes faveurs eussent été accordées à l’homme qui se serait

(1) S’il croyait avoir des droits sur les domaines de La Tour, ainsi que l’écrit M. Moreau, il avait tort ; il ne pouvait être de bonne foi. M. Moreau : Histoire de l’Acadie française, p. 153.

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mis en opposition ouverte avec le Cardinal et les Associés de la Nouvelle-France en conservant auprès de lui des religieux qui ne leur étaient pas persona grata ? Comment expliquer que les Récollets aient réclamé, en différentes circonstances, des compensations pour les dommages qu’ils eurent à subir de la part d’Aulnay ? Pour toutes ces raisons, nous soutenons que si nous trouvons chez La Tour des religieux de cet ordre jusqu’à la veille de la prise du fort Saint-Jean, c’est qu’ils furent en droit d’y rester. Ils le soutinrent jusqu’à la fin dans sa lutte désespérée et ne le quittèrent qu’au moment suprême où les rares défenseurs de l’héroïque madame de La Tour allaient succomber. Voilà la vérité. En érigeant des autels au Dieu trois fois saint à côté de ceux de leurs confrères, les Capucins, ils ne s’insurgèrent pas contre l’autorité, mais ils usèrent de privilèges qui leur appartenaient. Ils crurent, avec leur maître et seigneur, que l’Acadie et la Nouvelle-France proprement dite étaient assez vastes pour permettre à deux branches-sœurs d’une même famille religieuse d’y travailler d’un commun accord afin de faire plus grande la moisson des âmes, but ultime de leur Institut. Ils fondaient en outre leurs prétentions sur les travaux de leurs frères aînés qui les précédèrent sur la terre acadienne peut-être, en tout cas sûrement dans les forêts qui bordent les rivages du majestueux Saint-Laurent. Quoiqu’il en soit, nulle part nous n’avons rencontré le moindre indice que de Razilly se soit plaint de la présence des Récollets et encore moins de la conduite de La Tour envers les Capucins. Seul, d’Aulnay a couché, dans son trop fameux mémoire, des accusations que nul fait ne confirme, à savoir que de La Tour aurait fait subir aux Capucins, envoyés chez lui par de Razilly, durant “ six ou sept ans ”, des traitements si indignes qu’ils auraient été obligés de le quitter (1). L’invraisemblance d’une telle déposition apparaît de prime abord : le Commandeur étant passé de vie à trépas trois ans après son arrivée au pays ne put envoyer à de La Tour des Capucins durant “ six ou sept ans ”, et, comme nul ne peut affirmer qu’en 1632 de Razilly amena avec lui plus que trois

(1) Observations sur l’histoire de l’Acadie, p. 59 ; En marge de la tragédie d’un peuple, p. 51.

Capucins, il ne dut pas les envoyer chez de La Tour. Le rapprochement des dates et des faits réfute cette accusation gratuite (1).

De tous les Récollets qui demeurèrent chez de La Tour, trois nous sont connus : le P. André Ronsaud, supérieur, le P. François du Long, âgé de 31 ans, en 1633, et le P. Nicolas Rigot, âgé de 28 ans. Ces deux derniers passèrent en France pour plaider en faveur de leur ordre. Le 25 août 1633, ils appuient Daniel Rraignault, maître du navire le Renard Noir, qui sollicite pour son maître, Charles de La Tour, l’autorisation de s’approprier le navire qu’il a rencontré sur la mer et dont il s’est saisi. Il rend en faveur de Charles de La Tour témoignage de son courage et de ses mérites. La conclusion de sa requête se lit comme suit :

“Dict et remontre à justice Daniel Rraignault, cappitaine de marine, que retournant ces jours passés de l’Acadie, commandant le navire nommé le Renard Noir pour David Lhommeron et Samuel Georges, négociateurs du sieur de la Tour, lieutenant général de Roy en ceste coste de la Nouvelle-France, il auroit fait rencontre, par le quarente septiesme degré, soixante lieues hors les pertuis, de certain vaisseau du port de soixante thonneaux, abandonné, despourveu d’esquippage et pour la pluspart desgraddé de ses apparaulx, dont il se seroit saisy, n’ayant trouvé à bord aultre chose que environ sa charge de poisson vert et quelque quantité de sel, tout le reste ayant apparance d’avoir esté fraischement ravagé par les Turcz ou autres pirattes.

Que pour le pouvoir naviguer et rendre capable de suivre sa routte, il l’auroit accomodé de voilles et de manœuvres, mis dedans ung pilote et des mathellots, et que deux ou trois jours après, ung navire de guerre, tenant la mer avecq simple pavillon rouge au derrière sans aultres enseignes les auroit cachés l’espace d’un jour

(1) En Louisiane, les Capucins refusèrent de s’entendre avec les Jésuites. Le gouvernement français avait appelé ces religieux dans la colonie, parce que, dit M. Tramond, “ il avait besoin de prêtres actifs et sûrs pour les missions de la frontière destinés à paralyser les progrès des Anglais ; mais, par un traité de 1726, il avait été convenu qu’ils auraient à la Nouvelle-Orléans simplement un supérieur résident, sans aucune juridiction ni attribution locale. Tout de suite, ce supérieur eut une chapelle qui s’ouvrit à tous, confessa et dirigea. Le conflit fut aigu et se termina d’abord par la disgrâce et le rappel du P. de Beaubois (1728), mais les capucins se mirent dans leur tort ; ils entrèrent en pleine révolte, contre leur supérieur, et Mgr de Pontbriand finit par confier le vicariat aux Jésuites.” J. Tramond : Revue de l’Histoire des Colonies françaises, 17e année, mars-avril 1929, pp. 213-214. Claude Vogel : The Capuchins in French Louisiana, 1722-1766. New-York, .T. F, Wagner, 1 vol. 218 pages.

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entier, de sorte qu’il luy auroit fallu tant pour sa propre deffence que pour la conservation du vaisseau par luy recouvert, préparer abondance de feux d’artifice, mettre les ponds en estât de saulter au besoing si l’ennemy qu’il croyoit estre turcq venoit à l’abordage. Ausquelz préparatifs tant de navigation que d’hostilité, il auroit emploié cincq ou six jours de destourbier ou retardement de sa routte, n’y ayant pas une desdittes journées quy n’aye cousté soixante quinze livre chascun tant pour le fret que sallaison et victuailles auxdits L’Hommeron et Georges, aultre et par dessus les frais extraordinaires pour les eaux-de-vie, les pouldres fines et aultres matières combustibles emploiées et despencées aux artifices cy dessus mentionnées, dont du tout ledit cappitaine Braignault n’eust peu estre en aulcune nécessité sans intherest qu’il prenoit et debvoit prendre par honneur au sauvage du vaisseau par luy rencontré, parce qu’il estoit quand à luy monté d’un bon voilier et qu’il avoit assés de canon pour ne se laisser pas sentir de trop près à ung piratte.

Que les faicts de sa remonstrance estant très véritables et telz qu’ils se peuvent justifier par la déposition de plusieurs passagers estans lors en son bord, entre lesquelz y avoit mesme des pères Récollés, le dit Braignault, supplie très humblement que le vaisseau dont est question avec sa charge luy soit adjugé, tant pour luy que pour lesdicts L’Hommeron et consortz, institeurs du sieur La Tour.

Pour fin que la demande dudit Braignault a beaucoup de civilité puisqu’elle est faitte non tant pour son intherest et succez particullier que pour celluy des dicts Lhommeron et Georges & pour le sieur de la Tour, quy par ses long travaux et les hazards de sa personne a méritté l’honneur de la commission qu’il a pieu au Boy luy bailler de commander au nom de Sa Majesté dans la Nouvelle France, y ayant avecq ses associés fait jusques icy de telles advances et des frais sy insupportables qu’il est bien raisonnable de leur laisser l’avénement d’une bonne rencontre, veu notamment que celle d’aprézant est de prix fort modique.

C’est ce dont Daniel Braignault avoit esdicts noms a supplier justice. Et qu’il oze espérer d’obtenir d’elle par grâce et par raison.”

(1) Archives de l’Amirauté de la Rochelle, Prov. 76.

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