CHAPITRE XII
Charles de Saint-Etienne de La Tour et ses relations avec les Anglais. — Prise, par forester, du fort Sainte-Marie, en la rivière Saint-Jean. — Les hommes de La Tour sont conduits en captivité à Pentagouët. — Leur délivrance. — Charles de La Tour s’empare de Machias. — Sa fière réponse à Allerton. — Il fait arrêter Bernard Marot et le conduit dans les prisons de la Rochelle— Il reçoit de nouvelles faveurs de la Compagnie de la Nouvelle-France : la concession du Cap de Sable et du fort Saint-Jean, et la prolongation de son permis de chasse et de pêche jusqn’à l’année 1644.
Dans le cours du mois d’octobre ou de novembre 1632, Charles de La Tour passa en France pour s’entendre avec les Associés de la Compagnie de la Nouvelle-France. Il confia la garde du fort Sainte-Marie, en la rivière Saint-Jean, à son lieutenant Daniel Chaline. Le 18 septembre, sur le soir, les hommes de La Tour virent une barque et une chaloupe montées par vingt-cinq hommes aborder à la rive. C’était le lieutenant André Forester, commandant au fort de Port-Royal, qui dirigeait ces Ecossais. Dès que ces derniers furent débarqués, ils demandèrent à parler à Chaline. Celui-ci les accueillit avec politesse et leur dit que, s’ils désiraient entrer dans le fort, ils seraient les bienvenus et qu’il leur ferait “ la meilleure chère possible Forester entra, suivi de quinze de ses hommes ; à peine entré, Forester se saisit de Chaline et le fit prisonnier au nom du roi d’Angleterre. Il lui demanda pour qui il commandait en ce lieu ? Chaline répondit : “ Pour le roi de France, sous l’autorité de M. de La Tour, lieutenant-général pour le Roi en la côte d’Acadie.” Sur cette réponse, Chaline et ses hommes furent garrottés et poussés dans les chaloupes. Les Ecossais abattirent la croix que Charles de La Tour avait érigée au milieu du fort, ainsi que les armes de la France. Ils interrogèrent Jean Reaujot, sous-commis de M. de Magny pour les Associés de la Compagnie de la Nouvelle-France, afin de savoir où étaient les vivres, les marchandises et les castors. Beaujot refusa de répondre, mais les Ecossais le “ tourmentèrent de diverses façons
à la tête, aux pieds, aux mains. Pour échapper à de si cruelles tortures, il déclara le lieu où se trouvaient les marchandises, les peaux et les vivres. Les assaillants prirent ainsi douze cents castors, cinq barriques de farine, un baril de pois, un de fèves, un autre de blé d’Inde, trois cents peaux d’orignaux, cinquante de loutres, quatre pierriers, dix mousquets, quatre arquebuses, du plomb, de la poudre et ils transportèrent le tout au fort de Port-Royal. De là, ils amenèrent leurs prisonniers à Pentagouët et les laissèrent aux mains des Anglais. Les Ecossais forcèrent le maître de la barque à déposer, sur une île, Chaline et ses hommes pour les faire labourer. Le maître Anglais, plus humain que Forester, les fit reconduire d’où ils venaient, probablement au fort Sainte-Marie. Le 1er novembre 1632, ils arrivèrent au fort Saint-Louis, au Port de La Tour, et déposèrent une plainte contre leurs agresseurs et demandèrent justice. Le procès-verbal fut dressé et signé par Pierre Bussière et François Divoy dit La Verdure (1).
Cette affaire ne devait en rester là. Au mois de novembre 1633, Charles de La Tour s’empara du poste de Machias. John Winthrop raconte ainsi ce coup de main : “ M. Allerton de Plimouth et plusieurs autres avaient laissé cinq hommes pour garder ce poste de traite. La Tour, gouverneur de ces contrées, vint réclamer le pays et les déloger. Comme les Anglais lui faisaient quelque résistance, il tua deux hommes et fit les autres prisonniers. Il saisit en même temps leurs marchandises ... (2) .”
L’année suivante, Allerton se rendit chez de La Tour pour réclamer les hommes et les marchandises. “ M. de la Tour, raconte Winthrop, répondit qu’il les avait saisis légalement ; que, de par la volonté du roi de France, il avait autorité pour commander depuis le Cap de Sable jusqu’au Cap Cod. Il leur souhaitait de comprendre et leur demandait d’avertir le reste des Anglais que s’ils faisaient du commerce à l’est de Pemaquid, il les saisirait ainsi que leurs navires et marchandises. Comme Allerton
(1) Archives de la Charente-Inférieure, Amirauté de la Rochelle Suppl. Prov. 75. Cette pièce fut collationnée sur l’original, par le secrétaire de la Compagnie de la Nouvelle-France, signé Lamy. Le commandant Anglais est nommé André Fauter, pour Forester, sans doute ?
(1) John Winthrop : The History of New England, II, p. 126.
ET SON TEMPS
lui demandait de montrer sa commission, il répondit que “ son épée lui tenait lieu de commission, quand elle viendrait à manquer, il sera temps alors de la faire voir... (1).”
Une réponse aussi énergique déconcerta les Anglais qui retournèrent chez eux sans avoir obtenu de compensation. Ils en gardèrent mémoire. Plus tard, lorsque de La Tour fut forcé, par d’Aulnay, d’aller chez eux solliciter des secours pour se défendre, ils lui reprochèrent ses violences. En 1643, en effet, ils disent : “ La Tour a saisi nos concitoyens ; il s’est emparé des marchandises, même sur l’île de Sable. Il a fait des esclaves de nos hommes, mais jamais il n’a voulu consentir à aucune réparation pour ces dommages, il a même menacé les capitaines de couler leurs navires s’ils passaient dans le rayon d’un mille du fort Saint-Jean. . . .” Forcé de donner des explications sur la prise de Machias, un nommé Vines raconte que les deux hommes tués par ceux de La Tour étaient ivres et que ce dernier, en entrant dans le fort, y trouva ses propres marchandises que les Ecossais et les Anglais de la Virginie lui avaient enlevées du fort Saint-Jean en 1632 ; il déclara en outre que les trois captifs furent conduits en France et relâchés, mais que les marchandises furent retenues comme prise de guerre. .... De La Tour dut soumettre ces raisons au jugement des autorités de Boston. A cette condition seulement il obtint des secours contre son rival (2). Ces faits prouvent, en premier lieu, qu’à la date du 18 septembre 1632, les Ecossais résidaient encore au Port-Royal puisqu’ils y conduisirent les hommes de La Tour avant de les renvoyer à Pentagouët ; secondement, que ce dernier poste était encore aux mains des Anglais et n’avait pas été repris par d’Aulnay en novembre 1632 ; en troisième lieu, qu’en attaquant le poste de Machias, de La Tour n’agit pas en pirate, ainsi que l’a pensé M. Lauvrière (3) mais, jaloux de son autorité et de celle du roi qu’il représentait, il revendiqua, avant même de Razilly, ce territoire qui appartenait à la France et que les Anglais lui avaient repris. Ces faits réfutent les mensonges d’Aulnay et les suppositions gratuites de ses admirateurs.
(1) John Winthrop : The History of New England, II, p. 109. (2j Le même.
(3) La tragédie d’un peuple, I, p. 53, édition de 1924, I, P- 01.
Cependant, Charles de La Tour n’eut pas à sévir seulement contre les Anglais. Tandis que de Razilly, en son gouvernement, intentait un procès à Jean Thomas, huguenot, qui s’était permis de faire la pêche et la traite malgré les défenses du roi, de La Tour prenait de semblables poursuites contre un de ses anciens amis, Bernard Marot, et quelques autres Français. Nous avons vu qu’en 1630, Bernard Marot vint secourir de La Tour au Cap de Sable sur le navire de Tuffet ; il put se rendre compte que la pêche et la traite donnaient des revenus extraordinaires. Il obtint du Cardinal un permis de pêche sur les Bancs de Terreneuve. li ne s’arrêta pas en si beau chemin ; parvenu à cet endroit, il voulut se hasarder sur les côtes d’Acadie, dépendantes du gouvernement de La Tour. Mal lui en prit, car ce dernier l’arrêta, confisqua son navire, la Marie, et l’envoya, sous bonne escorte, à la Rochelle, mais il parvint à s’évader. De La Tour exigea l’emprisonnement de son ancien collègue qui “ fut saisi au corps et enfermé ès prison de la ville ”. De La Tour était représenté par son procureur, Hélie Macquay, qui prit différentes procédures en son nom, mais le premier comparut en personne, puisque l’on trouve sa signature autographe sur deux lignes du registre (1). Plus tard, l’affaire fut réglée à l’amiable et de La Tour consentit à l’élargissement de Marot qui passa en Amérique et se réfugia chez de Razilly. A la mort de ce dernier, il s’associa à d’Aulnay. Il était présent, en 1640, lors de la première querelle qui s’éleva entre de La Tour et d’Aulnay. Il assistait à la prise du fort Saint-Jean et il fut l’un des signataires du procès-verbal d’André Certain. Ses services furent largement payés par d’Aulnay ainsi qu’il le déclare dans son testament : “ Pour le capitaine Marot, il a reçu par le passé de très grand appointement qui luy ont donné lieux à de très grande récompense. C’est pourquoy on ne se mettra pas en peine pour le passé. . . les livres de la rivière Saint-Jehan en font foi ” (2).
En même temps que la Marie, le navire la Soubadine, frété pour le compte de Jehan Réal, armateur de Bayonne, et d’autres marchands, de Saint-Jean-de-Luz, fut pris par de La Tour et en-
(1) Archives de la Charente-Inférieure : Amirauté de la Rochelle, B. 187, folio 24 et suivant.
(2) Le P. Candide : Pages glorieuses, p. 323.
ET SON TEMPS
voyé à la Rochelle. Ce fut la cause d’un procès. Réal, “ tant en son nom qu’en celui ” des ravitailleurs et bourgeois du navire la Soubadine, demanda à faire lever cette saisie opérée à la “ requête de Charles de Saint-Etienne, chevalier, seigneur de La Tour ”. Permission fut accordée à celui-ci d’informer à l’encontre du dit Réal... sauf à faire droit après que la dite instance criminelle aura été vidée (1).” L’affaire n’était pas encore terminée en
Jean Dalguerdy, autre navigateur de Saint-Jean-de-Luz, ne fut pas plus heureux dans ses opérations. Il était charpentier à bord du navire le François. Comme les deux précédents, il fut capturé pour avoir violé les ordres du roi. Charles de La Tour agissait en son nom et en celui de la Compagnie de la Nouvelle- France dont il était le représentant. En toutes ces occasions, il est mentionné avec ses noms, prénoms et qualités. Ainsi nous lisons au registre : “ Charles de Saint-Etienne, écuyer, sieur de La Tour, et les directeurs de la Compagnie de la Nouvelle-France, demandeurs en adjudication de bonne prise du navire la Soubadine, de Saint-Jean-de-Luz, et confiscation à leur profit de la somme de 1200 livres, contre Etienne de Goische, soi-disant bourgeois et propriétaire du vaisseau....” (2). En 1634, cette affaire était encore pendante et Charles de La Tour comparut seul pour défendre les intérêts qui lui étaient communs avec ceux de la Compagnie de la Nouvelle-France. En récompense de ses services, le 15 janvier 1635, il se vit confirmé dans la possession de ses forts. Ses lettres patentes ne laissent aucun doute sur son identité et la religion qu’il professait. La Compagnie de la Nouvelle-France, le Cardinal de Richelieu et le roi lui reconnaissent les noms de Saint-Etienne de La Tour et sa qualité d’écuyer. Ils le louent de ses bonnes intentions et de son zèle pour la religion catholique. Ils lui accordent, en toute propriété, le fort Saint-Louis et les terres adjacentes, cinq lieues au-dessus du fort et cinq lieues au-dessous, sur dix lieues de profondeur dans les terres “ pour en jouir par lui, ses successeurs, en toute propriété, justice, seigneurie, ainsi que le fort et l’habitation du fleuve St-Jean, sur dix lieues d’étendue. .”
(1) Archives de la Charente-Inférieure, B. 187, folio 31.
(2) Les mêmes.
Le même jour, la Compagnie de la Nouvelle-France lui accorde, pour une durée de six ans, soit jusqu’à l’année 1644, le privilège de faire la traite “des castors et pelleteries ès coste de l’Acadie, depuis le détroit de Canseau jusqu’aux Virginies ” pour une moitié, l’autre moitié demeurant “ au profit du Commandeur de Razilly. De La Tour est qualifié, dans le même document “ Gouverneur et lieutenant-général pour le roi ès coste de l’Acadie en la Nouvelle-France ” ; et le commandeur “ Gouverneur et lieutenant-général en la Nouvelle-France...” Cette concession est faite à la condition que “le sieur Commandeur ny ledit sieur de La Tour ou ceux qui seront par eux employés, en faisant ladite traite dans les terres ou remontant les rivières de la coste d’Acadie, ne puissent approcher du fleuve Saint-Laurent plus près que de “ trente lieues françaises ”.
Nous avons ici la preuve la plus évidente que jamais le Commandeur de Razilly ne put concéder à Denys le littoral du Golfe St-Laurent, ainsi que l’ont prétendu M. Lauvrière et le P. Candide (1).
De La Tour et de Razilly voyaient confirmés de nouveau leurs prérogatives, leur autorité et leur indépendance. Le 21 mars 1635, de Lomeron, chargé d’affaires de La Tour, se présenta au siège de la Rochelle, en l’Amirauté de Guyenne, pour faire enregistrer ces nouvelles lettres patentes, dont nous donnons la teneur :
“A Monsieur le lieutenant et juge ordinaire de l’admira uté de Guyenne au siège de la Rochelle
Supplie humblement Charles de St-Etienne, escuyer, sieur de La Tour, lieutenant général pour le Roy en la coste de l’Acadie, pays de la Nouvelle-France, disant qu’il auroit obtenu de Messieurs de la Compagnie générale de ladite Nouvelle-France les concessions en propriété de ses deux habitations tant du fort St-Louis, port de la Tour, que du fort de la Tour rivière St-Jean, avec dix lieues d’estendue, des terres aux environs de chascune, ensemble la continuation de la traicte de pelleterie dans ladite coste par moitié avecq le sr Commandeur de Rasilli jusque en Tannée que l’on comptera mil six cens
(1) La tragédie d’un peuple, I, p. 67. — Page» glorieuse!, p. 16*.
ET SON TEMPS
quarante quatre, ainsi qu’il appert par les actes desdites concessions en bonnes formes, dattées du quinziesme janvier dernier, lesquelles ledit sr de La Tour désiroit faire registrer au greffe de la cour de céans pour luy valloir et servir ce que de raison.
Ce considéré, Monsieur, requiert le suppliant qu’il vous plaise, veu lesdits actes de concessions cy attachés et cy dessus dattés, ordonner que lesdits actes seront registrés au greffe de la cour de céans pour y avoir recours quand besoing sera et servir & valoir au suppliant ce que de raison et ferez justice.
LOMERON
commis gérant les affaires de mondit sr. de La Tour.
Soit montré au procureur du Roy. Fait le 21 mars 1635,
De MIRANDE.
“ Veu la requete cy dessus et actes de concessions estant au nombre de trois, deux contenant les concessions en proprietté accordées par Messieurs de la Compagnie de la Nouvelle-France au sieur de la Tour des deux habitations tant du fort Louis, port de La Tour, que du fort de la Tour, rivière St-Jean, avecq dix lieues d’estendue, des terres aux environs de chascunes, en datte du quinziesme janvier dernier, signé par la Compagnie de la Nouvelie-France Lamy, l’aultre desditz actes contenant aussy la concession accordée audit sr. de La Tour de la continuation de la traitte des pelletries dans ladite coste par moitié avecq le sieur Commandeur de Rasilli jusque en l’année que l’on contera mil Vie quarante quatre, signé par ladite compagnie Lamy, en datte dudit jour XV janvier dernier. Je déclare n’avoir moyen d’empescher que lesdits actes de concessions cy dessus soient registrés au greffe de l’admirauté de Guienne au siège de la Rochelle pour servir et valloir audit sr. de La Tour ce que de raison.
Fait à la Rochelle le XXIe mars 1635.