CHAPITRE XI
Les collaborateurs de Razilly. — Nicolas Denys. — Son origine. — Son portrait. — Ses travaux à la Hève. — Charles de Menou d’Aulnay de Charnizay. — Sa famille. — La prise de Pentagouët. — Mort de Razilly.
De Razilly s’était adjoint pour l’aider dans sa louable entreprise deux hommes qui devaient jouer un rôle important sur les terres acadiennes ; c’étaient Nicolas Denys et Charles de Menou. Le premier avait pour ancêtre le célèbre capitaine Jehan Denys, de Honfleur, qui laissa un nom célèbre parmi les grands explorateurs du XVIe siècle. En 1504, il aborda aux côtes du Brésil ; en 1506, il publia la Charte du Grand Gouffe du Canada. Tandis qu’un de ses fils, Jehan, s’enregistra dans la fraternité de Honfleur (1), un autre, Pierre Denys, s’établit à Tours et devient intendant des finances, selon quelques historiens, intendant de M. de Beaume-Semblançay, surintendant des finances. Il eut un fils, nommé Mathurin, qui fut capitaine des gardes du Roi et mourut à la bataille de Saint-Symphorien, le 8 mai 1589. Il avait épousé Marie Aubert. De ce mariage, naquit Jacques Denys, sieur de la Thibaudière. Il succéda à son père dans la capitainerie des gardes du Roi et il épousa Marie, fille de Hugues Cosnier, sieur de Bezeau (peut-être Bezay), un des cent gentilshommes du Roi (2), et de Françoise Jeure, dite Content.
Les Denys habitaient Tours au moment de la construction du portail de l’église Saint-Symphorien de cette ville. Ils étaient
(1) Bulletin et mémoires de la Société Archéologique de Touraine, 48, p. 339. Nous remercions M. l’abbé Grimard, curé de St-Symphorien, de Tours, qui nous a accueilli avec une grande bienveillance lors de notre passage à Tours, en 1925, et facilité nos recherches à l’Hôtel-de-Ville.
(2) M. Louis Denys de la Ronde de Bonaventure, descendant de ces admirables pionniers, habite de nos jours le château d’Aytré, Charente-Inférieure. Nous le prions de recevoir ici l’expression de notre vive gratitude pour les documents qu’il a bien voulu nous faire tenir sur notre héros acadien. Les Denys portaient : “ De gueules à une grappe de raisin d’argent supportée par deux cerfs au naturel ” ; l’écu est timbré d’une couronne de comte.
riches et puissants. Pierre Denys fut probablement le bienfaiteur de cette église. Jacques Denys, de sa femme Marie Cosnier, eut quatre fils ; deux nous intéressent : Nicolas fut le héros acadien, et Simon, né à Tours, passa au Canada avec l’intention de s’y établir. Ses services furent récompensés par des lettres de noblesse, quoique sa famille, en France, fût déjà au rang des nobles. Il reçut, en 1668, de nouvelles lettres d’anoblissement en même temps que les Couillard. Il épousa Françoise Du Tertre. Un de ses fils, Simon-Pierre, devint l’allié des Couillard par son mariage avec demoiselle Geneviève, fille de Louis Couillard de Lespinay et Dame Geneviève des Prés (1).
Nicolas Denys tenait de son ancêtre des dispositions naturelles pour les voyages et les aventures. De Razilly fut heureux de mettre à profit ses belles qualités et voulut s’en faire un collaborateur. Ses mémoires prouvent qu’il était doué d’un esprit observateur et d’un jugement hors du commun. Contre d’Aulnay, c’est un témoin à charge. Les admirateurs de ce dernier, pour cette raison, ne font aucune difficulté d’accepter ses jugements tant qu’ils n’attaquent point le caractère de leur héros, aussi voyonsnous M. Moreau déclarer franchement que, “ sur la pêche, c’est Denys qui nous fournit les détails les plus précis ... (2) ”, mais il tronque délibérément le texte suivant de Denys parce que trop compromettant pour d’Aulnay. “ Sur la traite des pelleteries, dit M. Moreau, nous n’avons que ce très court passage de Denys : “De son temps, d’Aulnay a traité, dans la rivière de Saint-Jean, jusques à mille orignaux par an, sans compter les castors et les loutres . . . . ” M. Moreau ne va pas plus loin, pourtant Denys ajoute : “ Ce qui fut la cause que d’Aulnay en déposséda le sieur de La Tour (3).” M. Moreau écrit à la page suivante : “C’est encore Denys qui nous fournit sur la pêche les détails les plus précis.” A la bonne heure ! Le même auteur écrit pourtant que les deux lettres laissées par Denys montrent “ qu’il savait à peine
(1) La seigneurie de l’Islet-Saint-Jean qui devint l’apanage de notre trisaïeul paternel, concédée à demoiselle Geneviève Couillard, fille de Louis Couillard de Lespinay et de Geneviève des Prés, reçut le nom Du Tertre en souvenir de Françoise Du Tertre, femme de Simon Denys. Jean-Baptiste Couillard des Prés, neveu de Geneviève Couillard, fut appelé, dans la suite, sieur Du Tertre.
(2) Histoire de l’Acadie française, p. 249.
(3) M. Moreau : Hist. de l’Acadie, p. 250. — Observations sur l’Histoire de l’Acadie française de M. Moreau, p. 112.
ET SON TEMPS
écrire ” et qu’on doutera que la Description des côtes de V Amérique septentrionale , malgré son peu de mérite littéraire, soit entièrement de lui. Quoiqu’il en soit, il reconnaît dans l’auteur “ quelques connaissances du commerce ” et avoue “ qu’il ne manquait pas d’intelligence (1).”
M. Lauvrière a subi l’influence de Moreau. Avec lui, il renvoie dans le domaine des fables la défense héroïque de Charles de La Tour contre les assaillants du fort du Cap de Sable. “ Innocemment, écrit-il, le bon Denys et l’honnête Champlain collaborèrent à ce merveilleux récit ...” Et plus loin : “ Le combat dura tout le jour et toute la nuit, raconte innocemment Denys. . . Aussi en 1635, quand le naïf Denys vint les trouver au Cap de Sable (La Tour, père, et La Tour, fils), il était naturel qu’ils vécussent en bons voisins... (2).”
A son tour, le P. Candide dit : “ Si Denys n’est pas un écrivain, s’il a eu besoin d’un érudit pour tenir sa plume, il possède une intelligence pratique remarquable. Il a l’esprit ouvert aux choses de la nature et possède la technique de plusieurs connaissances utiles. . . Au moral, Denys est franc, ouvert, très objectif. . Je crois qu’il dit toute sa pensée, mais son esprit manque d’ampleur et ne sait distinguer entre un vulgaire ragot et un sérieux témoignage... (3).” En résumant le sentiment de ces auteurs, nous avons, avec le premier, un Denys, “ qui ne savait pas écrire ” mais qui ne manquait “ pas d’intelligence ” ; sur la traite des pelleteries et sur la pêche, — choses peu compromettantes — “ il fournit les détails les plus précis ” ; avec le second, un “ bon Denys ” mais “ innocent et naïf ” comme on voudra ; avec le troisième, un Denys tout d’abord doué d’une “intelligence pratique, remarquable (4),” “ à l’esprit ouvert aux choses de la nature, franc, ouvert, très objectif” qui, enfin, “dit toute sa pensée”, mais hélas, deux lignes plus loin, le pauvre Denys se métamorphose : son esprit “ manque d’ampleur ” (il n’a donc plus l’esprit ouvert ? ) et il acceptera tous les “ ragots ”, cancans, bavardages, comme des vérités. Et voilà ! Depuis quand ces personnages qu’on dit “ in-
(1) Mi. Moreau : Histoire de l’Acadie, p. 122.
(2) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 50.
(3) Pages glorieuses, p. 128.
(4) Le même, p. 129.
nocents, naïfs ou gobeurs ” ont-ils eu la réputation d’être doués d’un “ esprit ouvert et d’une intelligence pratique ” ? Laissons ces écrivains à leur sentiment et à leurs contradictions.
Le Frère Bernard (1), dans sa critique des œuvres de Denys, dit à son tour : “ Pour se faire une idée juste de la portée historique des livres de Denys, il faut donc se rappeler qu’ils ne furent pas le point d’aboutissement d’un long travail de préparation et de documentation. C’est spontanément, d’une façon fortuite, que le vieillard de soixante-dix ans pense à coucher sur le papier les mille faits qui peuplent sa mémoire. Mais la mémoire, même chez un vieillard de forte trempe, reste une faculté qui oublie. Et la tendance qu’éprouve Denys à tout blâmer chez Aulnay, à tout excuser chez La Tour, lui rend plus difficile encore la rédaction d’une histoire sereine et définitive. Il fut, à coup sûr, un homme d’action sincère, mais il était mal préparé à tenir le rôle difficile d’historien de l’Acadie primitive... (2).”
Nous avons ici, exposées très clairement, les raisons pour lesquelles les admirateurs d’Aulnay ont tenté d’enlever à l’œuvre de Denys sa valeur historique. Comme l’écrit fort justement le Frère Bernard, “ Nicolas Denys s’est constitué, par la parole et par la plume, l’irrésistible adversaire d’Aulnay, le défenseur et le panégyriste de Charles Latour... (3).” C’en est assez pour que les amis d’Aulnay tentent d’affaiblir la portée d’un témoignage aussi gênant. Denys, témoin à charge, raconte des choses qu’il a vues. Nous reconnaissons qu’il ne pouvait être sympathique à l’homme qui le ruina deux fois et le fit tant souffrir. Pouvait-il en être autrement ? Dans ses mémoires, il rappelle les violences d’Aulnay à son égard. Il a assisté aux luttes soutenues par son voisin, l’infortuné de La Tour ; il l’a vu aux prises avec le même d’Aulnay ; il a connu ses angoisses, ses souffrances, il accorde à son ami des sympathies qu’il sait méritées et il blâme, avec raison, celui qui en fut la cause, et qui, plus tard, détruisit avec le même acharnement les établissements que ses compatriotes, Jacques Maillet et René Guignard, ont fondés à Saint-Pierre, en l’île du Cap Breton. Il n’y avait aucune raison pour lui d’exalter chez
(1) Professeur d’histoire acadienne à l’Université de Montréal.
(2) Frère Bernard : Nicolas Denys, L’Evangeline de Monckton.
(3) Le même.
ET SON TEMPS
d’Aulnay des vertus que des écrivains modernes ont seuls découvertes, car l’histoire raconte qu’il s’appliqua à semer partout des ruines pour tenter d’édifier là-dessus sa fortune éphémère ? Les admirateurs de cet homme qui, à vrai dire, fut le mauvais génie de l’Acadie, admettent que Denys est “ franc, loyal, honnête ” ; mais, ne sont-ce pas là toutes les qualités qui doivent distinguer l’historien ? S’il “ excuse La Tour ” et s’il blâme son ennemi, c’est que le premier a mérité des égards et le second recueille le fruit de ses violences et de ses rapines “ connues Etait-il besoin pour Denys de scruter les archives pour se documenter ? Assurément non. Il se rappelait qu’un jour, sans aucun droit, d’Aulnay lui enleva ses possessions de la Hève et, plus tard, celles de Miscou? Il ne put manquer de se souvenir que la veuve d’Aulnay fut forcée, par le roi, de lui restituer une partie des biens usurpés par son mari. Et la grande tragédie de la prise du fort Saint-Jean, les luttes âpres et sanglantes qui l’ont précédée, n’étaient-elles pas toutes vivantes dans sa mémoire, puisqu’il les décrit comme si elles se passaient encore sous ses yeux ? Si quelques détails de moindre importance échappent parfois à la mémoire des vieillards, des drames comme celui-là ne sauraient s’oublier. En les couchant sur le parchemin, Denys préparait des matériaux pour les écrivains qui, dans l’avenir, se donneraient la tâche de lever le voile de l’oubli sur les événements dont il avait été le témoin, tel notre célèbre Samuel de Champlain écrivant, au jour le jour, le récit de ses voyages, tels les Pères Jésuites qui ont consigné dans leurs relations ou dans leur si intéressant journal des événements qui se sont accomplis sur la terre canadienne. Ils n’eurent jamais l’idée qu’ils écrivaient là une “ histoire définitive ”, mais ils apportaient des matériaux aux écrivains futurs.
Nicolas Denys avait des qualités précieuses. Très honnête et très apte aux affaires, de Razilly voulut utiliser ses talents. Il lui confia l’administration de ses magasins. A ia Hève, auprès de son domaine, le Commandeur lui concéda un vaste fief tout boisé et Denys se mit en frais de l’exploiter, sans s’occuper de ses voisins. “ Je n’ai pour but, dit-il, que de m’appliquer, dans mon district, à mon établissement et à mes affaires, sans me mêler de celles des autres. . .” Heureuse philosophie ; devons-nous ajouter,
plût au ciel que d’Aulnay et ses amis l’eussent adoptée pour principe de leur conduite, on n’eût pas assisté, plus tard, au long drame qui ensanglanta la terre acadienne.
“ Il en veut aux hommes, dit le P. Candide, ou aux événements qui viennent lui rappeler de temps à autre qu’il n’est pas seul au monde et que, bon gré mal gré, nos petites affaires se soudent à celles du voisin. . . (1) ” Hélas ! l’infortuné Denys ne le sut que trop, quand son agressif et ambitieux voisin lui enleva son petit royaume où il tentait de s’établir en aidant au développement de ce coin du pays.
Sur sa concession, Denys construisit un logement. Douze hommes y travaillaient sous ses ordres à la culture de la terre et à l’exploitation des bois de construction. En deux ans, ses menuisiers et charpentiers avaient réuni “ quantité de merrain, de poutres pour les bâtiments, toutes équarries, aussi bien que des solives. Plus tard, il en établit dans la baie de Merliguèche, au nord de la Hève.” Denys raconte que de Razilly s’intéressa à ses travaux, il visita ses chantiers, il entra en société avec lui et un marchand d’Auray pour l’établissement d’une pêche sédentaire à peu de distance de la Hève. Les premières opérations furent assez fructueuses et Denys voyait avec plaisir augmenter ses ressources quand la mort de Razilly vint, quelques années après, faire crouler toutes ses espérances, ainsi que nous le racontons plus loin. Mais il est temps de présenter au lecteur d’Aulnay de Charnizay.
Charles de Menou était issu d’une vieille famille de la Touraine. Il eut pour père René de Menou, sieur d’Aulnay, Conseiller du roi. Sa mère, Nicole Jousserand, était fille de René de Jousserand et de Renée Robin de la Tremblaye, dame d’Aulnay.
Charles de Menou naquit vers l’an 1596 “ au château patrimonial de Charnizay, écrit M. Lauvrière.”
La famille de Menou, influente à ses heures, compte de nos jours, en France, d’honorables rejetons. En 1872, M. le comte de Menou, auteur de Y Histoire de V. Acadie française, engagea M. Moreau à la publier, ainsi qu’on l’a dit.
La première mention du nom de Charles de Menou, dans les annales de notre histoire, est faite par la Gazette de Renaudot. Etant passé en la Nouvelle-France, avec les colons de Razilly,
(1) Pages glorieuses, p. 130.
ET SON TEMPS
on voit que, le 24 janvier 1633, il arrive à la Rochelle en qualité de lieutenant ou capitaine du vaisseau l’Espérance en Dieu, l’un des trois navires envoyés par le roi dans la colonie. Il semble revenir au pays vers le mois de mars avec une quantité considérable de vivres et de munitions et une bonne recrue de nouveaux colons. De Razilly, à diverses reprises, le chargea de missions parfois délicates et il paraît lui avoir donné toute sa confiance. C’est lui qui, à la mort du Grand Commandeur, prendra en mains le gouvernement de la colonie de la Hève, en attendant sa nomination officielle de la part du roi et de la Compagnie de la Nouvelle- France. Charles de Menou, au cours de sa carrière mouvementée, a rédigé des mémoires dans lesquels il raconte “ tout le bien ” qu’il a fait dans la colonie et tout “ le mal ” que son compétiteur de La Tour lui a causé ainsi qu’aux Capucins. Ces mémoires, dont nous avons parlé ailleurs (1), ont été déposés en plusieurs copies dans les différents dépôts des Archives de France. Comme de nombreuses erreurs et contradictions s’y rencontrent, nous nous sommes demandé s’ils sont bien de la plume d’Aulnay ? Nous savons, par le témoignage du P. Pacifique de Provins, que deux Capucins, le P. Pascal de Troyes et le P. Ignace, se sont faits ses défenseurs “ auprès du roi, et de la reine et des juges de l’époque ”. Ils ont dû collaborer à la rédaction de ces mémoires, ce qui expliquerait, en partie, du moins, les inexactitudes qui s’y rencontrent.
Sur l’origine de Charles de La Tour, nous l’avons vu, d’Aulnay s’est trompé ; ce fils de maçon, ce prétendu valet de chambre, était le descendant des Saint-Etienne, seigneur de Turgy, de Lignières, d’Esnon et de La Tour. Nous avons jusqu’ici relevé d’autres erreurs ; nous allons voir maintenant jusqu’à quel point M. Moreau et ses disciples ont été les dupes d’Aulnay.
Nous savons que le poste de Pentagouët, usurpé par les Anglais, devait être remis à de Razilly. Ce dernier, en abordant à la Hève, le 8 septembre 1632, mit ses premiers soins à la construction de son fort et, vers la mi-novembre, il reprit le Port- Royal que les Ecossais n’avaient pas encore quitté le 24 de ce mois. A quelque temps de là, ils s’embarquèrent pour l’Angleterre où ils arrivèrent le 11 février 1633.
(1) Mémoire instructif des choses que le sieur de La Tour a faites en la Nouvelle-France, Bibliothèque Nationale, ms, anciens fonds français, 18,593, fol. 373. — En marge de la tragédie d’un peuple, p. 14.
Le Port-Royal étant délivré, de Razilly voulut reprendre le poste de Pentagouët. Nous n’hésitons pas à dire que ce fut en 1635, pas avant. Naturellement, sur ce point comme sur d'autres, les mémoires d’Aulnay sont d’une décevante imprécision. Comme il n’indique presque jamais la date des événements qu il raconte ou qu’il n’en donne que d’approximatives, il est malaisé de le suivre et d’ajouter foi à ces dépositions. Au sujet de la reprise de Pentagouët, il accuse de La Tour d’avoir refusé son concours à de Razilly et, bien plus, d’avoir averti, en “ sous main, les Anglais ”. Depuis, M. Moreau l’a reproduit et tous les écrivains de cette école l’ont copié à l’envie. Mais il est facile, de nos jours, de faire voir la fausseté de cette accusation.
D’après M. Moreau, de La Tour, ayant été invité à rencontrer d’Aulnay, “ fut exact au rendez-vous, mais il ne voulut pas aller plus loin. Il n’abandonna pas seulement l’entreprise, dit-il, il fit avertir, en sous main, la petite garnison anglaise. D’Aulnay, resté seul, s’avança cependant vers Pentagouët pour le reconnaître et, se voyant assez fort pour s’en emparer, il entra dans le port. Les Anglais étonnés et surpris consentirent à se retirer (1).”
M. de la Roncière écrit : “ De Razilly eût voulu vivre en bons termes avec un collègue capable, par sa longue pratique des sauvages, de les ramener à une vie politique. Au lieu de répondre à ses avances l’ancien valet de chambre trahit ses compatriotes, en prévenant les Anglais de Pentagouët de l’expédition projetée contre eux (2).”
La relation qu’en fait M. Lauvrière se lit comme suit : “ La
Tour s’assure en sous main les Anglais . et essaie de faire
révolter les sauvages . . . Confiant à l’excès (encore un naïf parmi ces Français), Razilly charge La Tour et Aulnay de reprendre Pentagouët. Latour donne avis aux Anglais et Aulnay fait seul l’entreprise, à bord de l’Espérance-en-Dieu, se saisit de Pentagouët (1632), que les Anglais ne peuvent reprendre (3).”
(1) M. Moreau : Histoire de l’Acadie française, p. 132. Mémoires d’Aulnay : Bibliothèque Nationale, Fonds Français, nouvelles acquisitions ; Mémoire ins tructif de la conduite du Sieur de La Tour dans la Nouvelle-France depuis 1624 jusqu’en 1634, et de ce que le sieur d’Aulnay a advancé dans le pays ; No. 18,593. Le même : Collection Margry, No. 9,281 ; le même, vol. 15,621.
(2) M. de la Roncière : Hist. de la Marine, IV, pp. 635-648, et M. Moreau : Histoire de l’Acadie, pp. 125 et 132.
(3) M. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 64.
ET SON TEMPS
Le P. Candide, à son tour, écrit : “ Charles de Menou devait recevoir, au Cap de Sable, un renfort le La Tour, qui traîtreusement, lui fit défaut. Bien pis, le perfide avertit en sous-main les Anglais de l’attaque imminente. De si nombreux témoins doivent être sûrs de ce qu’ils avancent ? Que non ! C’est d’Aulnay qui a formulé contre de La Tour des accusations vagues sans se donner la peine d’indiquer la date de ces événements. En quelle année, en quel mois, la prise de Pentagouët fut-elle exécutée ? M. Moreau a été embarrassé, M. Lauvrière et M. de La Roncière ne sont pas plus sûrs. Quant au P. Candide, son sentiment balance entre 1632 et 1633.
M. Moreau, pourtant, s’est mis au travail pour tout concilier. “Peut-être, dit-il, aurions-nous dû placer sous l’année 1632, cet événement dont d’Aulnay, qui le raconte, ne donne pas de date ...” Mais de La Tour partit pour la France en l’automne de 1632. Il n’en revint qu’en mars 1633. Affirmer qu’il refusa son concours à de Razilly à cette époque lui paraît téméraire. “ Il nous semble, dit-il, qu’il n’y avait pas assez de temps entre l’arrivée de Razilly au mois d’août (2) et le départ (pour la France) de La Tour au mois de novembre ou peut-être au mois d’octobre. (3).”
Voilà donc de bonnes raisons qui montrent que l’événement n’eut pas lieu durant les premiers mois de la résidence de Razilly à la Hève. Comme d’Aulnay parle auparavant “ des mauvais traitements que de La Tour aurait fait éprouver aux Pères Capucins et des tentatives qu’il aurait renouvelées “ par diverses fois ” pour faire révolter les Indiens contre le Commandeur (4), il faut placer tout cela à date convenable, et M. Moreau ajoute : “ D’ailleurs, est-il possible que de La Tour ait eu la témérité de refuser son concours à l’expédition de Pentagouët justement quand il se proposait de traiter avec la Compagnie et d’assurer ainsi sa position incertaine ? Pour toutes ces raisons, nous avons assigné à sa désobéissance et à la reprise de Pentagouët la date de 1633 (5).”
(1) Pages glorieuses, p. 127.
(2) M. Moreau : Hist. de l’Acadie, pp. 132, 133.
(3) De Razilly, on l’a vu, arriva à la Hève le 8 septembre 1632.
(4) M. Lauvrière réédite, ici, l’histoire “ des nouvelles insubordinations et trahisons de La Tour, du temps de Razilly”, mais il ne prouve rien non plus. Lauvrière : La tragédie d’un peuple, I, p. 64.
(5) M. Moreau : Histoire de l’Acadie française, p. 133.
Ainsi, pour donner quelque vraisemblance à ces affirmations controuvées, l’auteur, peu scrupuleux, manie les faits et les place dans le cadre de son histoire à la date qui lui sied le mieux afin de les faire accepter comme des vérités. Notons, en premier lieu, que de La Tour, étant un collègue de Razilly, n’avait pas d’ordres à en recevoir. Tout aû plus, pour montrer sa bonne camaraderie, pouvait-il acquiescer au désir que lui aurait manifesté de Razilly de l’aider dans son entreprise. En second lieu, les “ prétendus mauvais traitements ” infligés par de La Tour aux Capucins et ses efforts “ pour pousser les Indiens à la révolte ” ne reposent sur aucun autre fondement que sur la parole d’Aulnay. Néanmoins, IM. Lauvrière écrit : “ A l’instigation de La Tour dont les nouvelles insubordinations et trahisons date du temps même de Razilly, l’exgouverneur Willet revient dès l’année suivante avec 200 hommes montés sur des vaisseaux de guerre. L’héroïque petite troupe lui tient tête et finalement le repousse (1).”
Mieux renseigné plus tard, le même auteur ne parle plus “ d’insubordinations ni de trahisons ”, il se contente d’écrire : “ Latour n’attendit pas même le résultat de tous ces événements, en partie déclanchés par sa fourberie, pour venir intriguer en France; en novembre 1632, il arrive à la Rochelle (2).” Cet auteur n’est pas encore sûr de son affaire, puisqu’à la page 42, il écrit : “ D’autre part, en 1633, lorsqu’il amena en France deux de ses filles métisses (3).” Pour montrer l’invraisemblance de tout cela, il suffit de rappeler que de Razilly arriva à la Hève le 8 septembre et non pas au mois d’août ; qu’il employa le reste de ce mois à se fortifier, et que La Tour partit pour la France au plus tard en novembre, presqu’en même temps que d’Aulnay qui s’embarqua sur l’Espérance-en-Dieu. La Tour et d’Aulnay y étaient encore au commencement du mois de mars 1633. La Tour n’ayant pas la faculté de la “ bi-location ” ne pouvait être, dans le même temps, en Acadie pour faire soulever les Indiens contre le Commandeur, et en France “ pour intriguer ”. Il suit de là que tout ce que rapporte M. Lauvrière sur les prétendues trahisons et insubordinations de La Tour est erroné (4). L’opinion du P.
(1) M. Lauvrière: La tragédie d’un peuple, I, p. 64.
(2) Le même, édition de 1924, I, p. 60.
(3) Le même, p. 42.
(4) Le même, pp. 59, 60, 64.
ET SON TEMPS
Candide en 1925, pas plus que celle de M. Lauvrière en 1924 et celle de M. Moreau en 1873, ne paraît plus fondée. Comme ce dernier, l’auteur de Pages glorieuses ignore la date de cet événement. Il écrit: Hutchinson, Murdoch, et la plupart des historiens le placent en 1632. Lauvrière s’est rangé à leur avis, malgré l’opinion de Moreau qui l’ajournait à 1633. Bien que les raisons de ce dernier ne soient pas sans valeur, nous croyons qu’il faut s’en tenir à la première date... (1632) (1).”
Cette date, aussi bien que celle de 1633, est erronée. Il se rencontre, à la vérité, dans les annales des colonies anglaises, une attaque des Français contre le poste de Penobscot ou Pentagouët; elle eut lieu trop tôt pour être attribuée à de Razilly, car elle est fixée, par Winthrop, au 15 juin 1632, près de trois mois avant son arrivée dans la Nouvelle-France. “ Les Français, dit Winthrop, vinrent à Penobscot dans une pinasse, et se sont emparés du poste de traite de Plimouth et ont emporté trois cents livres de peaux de castors et d’autres marchandises ; ils ont aussi capturé un nommé Dixy Bill, sa chaloupe et ses effets. . . (2).”
Le P. Candide, de toute évidence, a confondu cette attaque contre Pentagouët avec celle de 1635. Il rapporte, en effet, un mot qui met dans la bouche d’Aulnay et que Hutchinson attribue au chef qui commanda la prise de Pentagouët en 1632.
“ Cette année, écrit Hutchinson, le poste de Penobscot a été volé par les Français. Tandis que le capitaine et une partie de ses gens étaient allés du côté ouest pour chercher des marchandises, un petit vaisseau français, conduit par un faux Ecossais, entra dans le havre, prétendant que lui et ses gens étant nouvellement arrivés et ne connaissant pas l’endroit où ils se trouvaient ils désiraient réparer leur embarcation qui faisait eau. Ils se montrèrent fort courtois et adressèrent force compliments français. S’étant aperçus que deux ou trois hommes se trouvaient dans l’habitation, ils y entrèrent. Comme il y avait des fusils suspendus aux murs, ils les prirent dans leurs mains et demandèrent s’ils étaient chargés ? Ils en menacèrent les Anglais et les forcèrent en outre à leur livrer les marchandises évaluées à quatre
(1) Pages glorieuses, p. 127.
(2) John Winthrop : The history of New England, I, p. 79. Ces Français devaient être des Basques qui, à cette époque, fréquentaient les côtes acadiennes.
ou cinq cents livres sterling. Ils prirent trois cents livres de peaux de castors, des objets de commerce, des habits et des couvertes. Ils obligèrent les serviteurs à les aider à transporter ces effets au navire, après quoi, ils s’enfuirent. Le chef laissa ce message pour leur maître : “ Dites à votre maître, quand il sera de retour, que des gentilshommes de l’île de Ré sont venus ici (1).”
Comme on le voit, à cette prise de Pentagouët, en 1632, les Français n’eurent pas à déployer beaucoup d’héroïsme, puisqu’ils n’eurent pas à combattre. Le P. Candide a donc confondu les événements comme M. Moreau et Lauvrière.
Hutchinson écrit : “ En dépit de l’acte de piraterie de 1632, exécuté par les Français, les habitants de Plimouth gardèrent la possession de Penobscot, mais en 1635 (Razilly) commandant du fort français de la Hève, envoya un navire à Penobscot, qui s’empara du fort et de toutes les marchandises. Les Français donnèrent en retour un inventaire des effets qu’ils venaient de prendre. Le gouverneur de Plimouth ne voulut pas se laisser déposséder de ce fort. Il envoya un navire the Hope of Ipswich pour déloger les Français qui eurent le temps de se retrancher et ces derniers conservèrent ce poste jusqu’en 1654... (2).”
John Winthrop place cet événement au mois d’août 1635 et le raconte en ces termes : “ Vers ce temps-là un vaisseau français vint avec une commission du roi de France pour s’emparer de Pentagouët. Les hommes qui étaient dans le fort furent chassés. Les marchandises furent saisies, et l’on donna un mémoire des effets en retour. Le commandant fit savoir aux Anglais qu’il reviendrait l’année suivante avec huit vaisseaux pour chasser les colons jusqu’au quarantième degré. Mais il paraît qu’il avait une commission de Monsieur Razilly, commandant au fort La Hève, près le Cap Rreton, pour déloger les Anglais aussi loin que Pemmaquid, et ils nous ont montré beaucoup de courtoisie. . . (3).”
Il n’y a donc pas le moindre doute que la reprise de Pentagouët eut lieu au mois d’août 1635. Ainsi croulent une à une les suppositions erronées accumulées par le P. Candide, M. Lauvrière, M.
(1) Thomas Hutchinson : History of M,assachusetts-Bay, 1628-1774, I, pp. 28, 29, 30.
(2) Le même : History of Massachusetts-Bay, I, p. 46.
(3) John Winthrop : The History of New England, I, p. 166.
ET SON TEMPS
Moreau, dans les pages qu’ils ont consacrées à cette affaire. Ces historiens, en relatant les accusations imprécises et non fondées d’Aulnay, ont ici, comme sur d’autres points, lamentablement erré.
Nous ferons voir bientôt, par un document irréfutable, que de La Tour, à cette époque surtout, loin d’être l’ami des Anglais, comme ces auteurs l’ont prétendu, eut à lutter contre eux depuis au moins l’année 1632. En 1633, il était encore en guerre avec eux, au témoignage de Winthrop ; dix ans plus tard, il menaçait les navigateurs anglais de tirer du canon sur leurs navires, s’ils passaient dans le rayon d’un mille de son fort. Voilà, certes, des faits qui prouvent que les accusations portées par d’Aulnay sont démenties par les événements de cette époque. En tout cas, le Commandeur de Razilly, dans sa belle lettre en date du 25 juillet 1634, ne dit rien contre de La Tour. S’il eût eu quelques reproches à faire à son collègue soit parce qu’il lui eût manqué d’égards, ou malmené les capucins, il en eût assurément informé le roi et la Compagnie de la Nouvelle-France. Nous ne voyons rien contre de La Tour. L’année suivante, celui-ci passe en France ; il reçoit de la Compagnie de nouvelles faveurs en récompense de ses bons et fidèles services.
La lettre de M. de Razilly au Cardinal :
25 juillet 1634.
“ Je ne doy pas avoir d’autre but que la gloire de Dieu, la grandeur du Roy et le service particulier de Vostre Eminence, ce qui m’oblige d’avoir faict un mémoire que luy présentera le Révérend P. Joseph des affaires les plus importantes que j’ai reconnues en cette Nouvelle-France, sachant que votre Eminence a une passion de s’employer à l’augmentation du christianisme et acquérir nouvelles couronnes de Sa Majesté.
Dans le susdit mémoire, elle trouvera des matières suffisantes pour l’un et pour l’autre et en mon particulier je n’y prétends autre intérest sinon que de passer le reste de mes jours à travailler de cœur et d’âme à l’augmentation de cette grande œuvre qui a esté réservée du ciel dans le temps que tenez le Gouvernail de la Navigation de France et qu’estes un des principaux pilliers de 1 l’Eglise. Joint que Vostre Eminence à la charge de Vice-Roy dans ce Nouveau-Monde où par sa puissance elle peut faire rentrer dans le giron de l’Eglise plusieurs millions d’âmes lesquelles étant dans le Ciel prieront Dieu à jamais pour faire récompenser votre charité des soins qu’elle aura pris pour leur salut. . . Je n’ay rien
mis dans le sus-dit mémoire que la pure vérité et dont les Révérends P. Capucins qui sont dans cette nouvelle Guyenne donneront attestation, lesquels par leurs bons exemples nous ont si bien conduits que, par la grâce de Dieu, le vice ne règne point dans cette habitation et depuis que j’y suis je n’ai presque pas trouvé lieu de chastiment, la charité et l’amitié y sont sans contrainte tous les sauvages de ces cantons se soumettent de leur franche volonté à toutes les lois qu’on voudra leur imposer soit divine ou humaine, reconnaissant pour leur Roy Sa Majesté très chrétienne.
Nous avons déjà mes amis et moy avancé cinquante mille écus pour le commencement de cette œuvre sans en avoir tiré aucun profit sinon de bastiments et forteresses munies de vingtcinq canons en batterie en fort bonne estât de défendre la Croix et les Lis, et j’employeray encore à cet effet jusqu’à la dernière goutte de mon sang attendant le secours qu’il playra au roy de nous donner par la faveur de vostre Eminence pour laquelle je prie Sa divine Majesté de la combler de ses grâces, et suis à jamais,
Monseigneur,
Vostre très humble et très obéissant serviteur,
Le commandeur de razilly,
En la Nouvelle-France Province de Guyenne,
Au Fort Ste-Marie de Grâce (1).”
Telle est la belle lettre du Commandeur de Razilly. Au mois de décembre, il mourait soudainement laissant le commandement de sa petite colonie aux mains d’Aulnay, son lieutenant. Jusqu’à ce moment le pays s’était développé dans le calme et dans la paix. Il connaîtra bientôt des jours de tribulations et de malheurs : l’Immicus homo allait semer l’ivraie de la discorde en cette terre française.
Çl) Affaires étrangères, ms et doc., Amérique IV, f. 106.