‹ Charles de Valois (1270-1325)Chapitre 155 sur 432 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le règne de Louis X! fut l’époque où Charles de Valois jouit de l'influence la plus incontestée : par son âge et grâce à l'amitié du jeune roi, il se trouva le personnage le plus écouté de la cour. Cette influence lui a valu de la plupart des historiens l'accusation d’avoir été un conseiller néfaste, et, en même temps, un opposant. Cette opinion est en grande partie fausse; mais pour distinguer ce qu'il en faut rejeter, il est nécessaire, dans le mouvement de détente que provoqua la fin d’un règne très dur, de distinguer deux courants : le premier fut une réaction contre les favoris du feu roi, et ne fut que la conséquence d’intrigues de cour et de vengeances personnelles, le second fut une réaction des sujets contre le gouvernement qui leur avait été imposé. |

L'attitude de Charles de Valois fut tout à fait différente devant chacun de ces deux mouvements : il dirigea le premier, et combattit le second. Charles et Louis X lui-même avaient dû être irrités plus d’une fois de la faveur que rencontraient ces parvenus qui amassaient de scandaleuses fortunes, combattaient avec arrogance et humiliaient même la famille royale, quelques précautions que Philippe le Bel prit d’ailleurs en accordant des compensations à ses frères et à ses fils. Ainsi donc, rancunes d’amour-propre et souvenirs des luttes passées, aggravaient

l'hostilité contre les ministres déchus. Enfin, au milieu des

1. Sur ce règne, citons les thèses présentées à l'École des Chartes par MM. du Pontavice (1868) et Renvoisé (1889). Sur le procès de Marigny,

P. Clément, Trois drames historiques, et sur la réaction féodale, le travail de M. Dufayard. -

embarras du Trésor et des finances seigneuriales, ces richesses, d’origine si peu respectable, étaient tentantes. Leur confiscation était-elle plus immorale que celle des biens des Templiers, des Lombards ou des Juifs? Les ministres avaient conseillé ces mesures, et en avaient profité; était-il si injuste de leur appliquer des procédés conseillés par eux, et de faire rentrer au Trésor le produit de rapines faites à ses dépens ?

C'était d’ailleurs une tradition de faire expier durement toute faveur trop éclatante. Pierre de la Broce!, avant Marigny, comme Giraut Guete?, Pierre Remy #, et tant d’autres après, en ont fait l'expérience. L'opinion publique voyait d'assez bon œil ces exécutions de gens très impopulaires à cause des profits éhontés qu'ils faisaient aux dépens des contribuables. Poètes et chroniqueurs se contentaient de moraliser sur leur sort, sans les plaindre bien vivement de ces inconvénients de leur carrière :

Tel fut a joy et a honneur

Qui est a doeul et a tristeur

Et ainsi mesire Enguerans

Eust esté en vie demourans,

Aulz fourches n’'eust point esté mis, Aussi ne fust Pierre Remis,

S'au roy eust en humilité

Et autres ne fust pas lié.

Tant se fioit en son argent

Que il ne prisoit nulle gent. ‘

. Ch.-V. Langlois, Le règne de Philippe IIT, p. 30. . Ch. de Saint-Denis, A. F., XX, p. 678.

. Ibidem, p. 689; Anonyme, XXI, p. 157.

. Renart le Contrefait, Paulin Paris, Not. et Extr., IT, p.173. Voir aussi H. F., XXI, p. 158, ce que dit sur Pierre Remi le chroniqueur anonyme de l'entourage des Valois :

« Dont celle parole commune fu bien vérifiée :

QG 10

Qui plus hault monte qu'il ne doit De plus hault chiet qu’il ne vouldroit.

Assez luy vaulsist mieulx avoir gardé et vescu en son petit estat que tant amasser et si hault monter Et puis si povrement finir EL si honteusement morir.

J. Perir. — Charles de Valois. 10

Leur supplice satisfaisait donc l'opinion publique en même temps que les rancunes de leurs compétiteurs.

Quelques-uns des conseillers les plus écoutés du feu roi étaient morts avant lui, mais ceux qui survivaient se trouvèrent sans défense. Quant à leurs richesses, loin d’être une ressource pour eux, elles devenaient un appât pour leurs adversaires. Au nombre des conseillers persécutés, il faut citer Pierre de Latilly, évêque de Châlons !, emprisonné pendant un certain temps, puis gracié; Raoul de Presle, qui eut le même sort, mais qui ne put retrouver ses biens pillés ?. D’autres aussi, comme Michel de Bourdenay *, Guillaume du Bois, Nicolas le Loquetier, Pierre d'Orgemont, auxquels Louis X, dans son testament, accorda des réparations pour les torts qui leur avaient été faits *.

La plus illustre victime et en même temps celle que Charles de Valois contribua le plus à perdre fut Enguerrand de Marigny. Les progrès de la fortune du favori sont connus : dans les dernières années du règne de Philippe le Bel, il avait accaparé la faveur du roi, et s'était imposé à celle du pape 5. Mais une

1. Son procès fut porté devant l'archevêque de Reims, D'Achery, Spicilegium, HI, p. 707. Latilly avait été caution de Ch. de V. en 1305, A. N., J 410, n° 15 et J 519, no 11; il avait été arbitre entre les gens de Charles et l’abbaye de Longpont en 1313, J 163°, n° 51. Il obtint d’ailleurs restitution de ses biens, Cont. de Nangis, Z1. F., XX, p. 615.

2. Ch. de Saint-Denis, -H., F., XX, p. 693; Cont. de Frachet, XXI, p. 43.

3. Ch. de V. possédait une maison qui avait appartenu à ce dernier, et qui avait été acquise, sans doute, par confiscation, A. N., P 13692, n° 1848.

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