PRÉFACE
Charles de Villers' est presque inconnu, malgré les récents articles publiés sur son compte, en particulier celui de M. Joseph Texte. Mais il y a de l'injustice dans l'oubli où est tombé, au lendemain de sa mort,^ cet homme qui, sous le Consulat et l'Empire, joua un rôle de quelque importance et fut l'ami de M"^'= de Staël, de B. Constant, de Suard, de Cuvier, de Jean de Muller, de Ph.-Alb. Stapfer, de Dalberg, archichancelier de la Confédération du Rhin, de Fr.-H. Jacobi, du comte de Montalivet, du baron C.-Fr. Reinhard, de J. Grimm, de Jean-Paul Richter, de G. Gorres, etc.
Son tempérament le poussait à prendre une part active aux événements qui transformaient alors la carte de l'Europe. Chassé de sa patrie par les troubles révolutionnaires, il se réfugia en Allemagne où, à part trois voyages en F'rance, il passa les vingt dernières années de sa vie. Il se fixa d'abord à Lubeck puis à Gœttingue.
• Charles-François-Dominique de Villers, ancien capitaine au service du roi de France, chevalier de l'Etoile Polaire, chevalier de l'Ordre de Saint-Louis, membre et secrétaire de la Société royale des Sciences de Gœttingue, membre correspondant de l'Institut National de France et de l'Institut National de Hollande, des Académies de Berlin et de Munich, de la Société impériale des Naturalistes de Moscou; nommé professeur à l'Université de Gœttingue en 1811, et honoré en 1814 du titre de Magister der Philosophie (voir Saalfeld, Geschichte der Universitàt Gottingen, Hannover 1820, p. 124). La considération dont il jouissait lui fit décerner par des sociétés de moindre importance des diplômes élogieux ; il était membre d'honneur de la Société des Sciences de Paris (an XIII), de l'Athénée de la Langue française (1807), de la Société des Recherches utiles du Département de la Sarre (1809), de la Litterarische Gesellschaft de Ratzeburg, de la Litterarische Gesellschaft zur Beforderung der Kiinsteund nûtzlichen Gewerbe de Hambourg.
- L'abbé Robelot publie, il est vrai, en 1823 un livre contre l'Essai de Villers sur la Réformation, et le Journal des Débats du 21 mars profite de cette occasion pour malmener ce livre qu'il avait si violemment attaqué en i8o5; cela ne réussit ni à faire sortir de l'oubli le nom de Villers ni à donner de la vogue au livre de l'abbé Robelot. La même année, la Revue chronologique de l'Histoire de France de 1787 à 1818 (Paris, Didot) proteste «contre certaines relations du siège de Lubeck répandues en Allemagne dans le but de rendre les Français odieux», — allusion à la lettre que X'illers adressa en 1807 à M""' Fanny de
De l'avis des Allemands, Villers est, de tous les émigrés, celui qui a pénétré le plus à fond le génie des peuples germaniques. C'est en 1796 et 1797, lorsqu'il étudiait à l'université de Gœttingue, qu'il résolut de combattre par tous les moyens les préjugés nombreux et tenaces de ses compatriotes à l'égard de leurs voisins d'outre-Rhin. Rechercher les causes multiples de ses succès et de ses revers, le suivre pas à pas dans ses tentatives de rapprochement entre les Allemands et les Français et le voir trouver dans la réalisation de ce rêve « le progrès des lumières», noter enfin ce que lui doit M™<= de Staël et. par son intermédiaire, le romantisme français et la littérature cosmopolite du XIX^ siècle, nous a paru une étude intéressante et capable d'éclairer les origines de notre mouvement littéraire contemporain.
Pour mener à chef ce travail, nous avons eu la bonne fortune de pouvoir puiser à une source presque inutilisée jusqu'ici : la collection des papiers de Villers conservés à la Stadtbibliothek de Hambourg. Il est étonnant que des documents aussi importants au point de vue des relations intellectuelles entre la France et l'Allemagne au temps de la Révolution et de l'Empire, aient été si peu mis à contribution. Ces papiers, légués par M-^e de Rodde en 18291, sont renfermés dans dixneuf portefeuilles et classés dans un ordre rudimentaire; les volumes XII, XIII et XI"V contiennent la plupart des lettres des nombreux correspondants de Villers; elles sont reliées et rangées dans l'ordre alphabétique.
Avant la remise de la collection à la bibliothèque quelques-unes des correspondances ont été restituées. Les lettres des parents de Villers leur ont été rendues, peu après sa mort-; P. A. Stapfer redemanda aussi les siennes; il en détruisit une partie, l'autre est introuvable, ainsi que les réponses qu'il avait reçues de \'illers. M^e de Rodde a
Beauhaniais. — Thiers ne parle pas de Villers dans ses ouvrages, le baron Ernouf non plus, lorsqu'en 1870, il publie Les Français en Allemagne en 1806, époque oii le rôle politique de \'illers était si en vue. La Revue rétrospective de i87o(n-4,5,6) publie cette lettre à M"" F. de B. en la donnant à tort comme inédite (édit. J. Claretie); enfin le nom et le rôle de Villers 'sont à tel point oubliés en 1874 qu'un littérateur, ayant découvert une copie non signée de cette lettre, faisait demander par Vlntermédiaire des chercheurs n° 144, des renseignements sur l'auteur.
' Voir Geschichte der Hamburfrischen Stadtbibliotck hg.g. v. Ch. Petersen, Hamburg, i838.
^ Begin parait avoir eu connaissance de quelques-unes.
repris également tous les documents qui la concernaient; il ne nous a pas toujours été possible de combler les lacunes produites par ces restitutions. Nous aurions été heureux de retrouver les lettres que Villers adressa à son frère établi en Russie', celles qu'il écrivit à Collignon, imprimeur à Metz, à J.-H. Jacobi, à Baudus, rédacteur du Spectateur du Nord, l\ Millin, rédacteur du Journal Encyclopédique, SiS\xa.và, tic, mais malgré toutes nos recherches, nous n'avons pu savoir si ces correspondances existent encore.
Toutefois le nombre de documents que nous avons pu mettre à contribution est considérable; outre les dix-neuf volumes de manuscrits cités, nous avons consulté le Dossier Villers aux Archives nationales de Paris^; des papiers d'archives particulières ont aussi été libéralement mis à notre disposition par M"c Valentine Stapfer^, par MM. A. Lemaitre*,de Mieulle, G. Rudler et Paul Gautier °. Nous leur adressons ici nos bien sincères remerciements. Nous avons aussi dépouillé les journaux les plus importants de France et d'Allemagne parus de 1790 à iSi5 et consulté un grand nombre d'ouvrages spéciaux. Nous osons espérer que l'étude que nous présentons, plus complète que toutes celles qui ont précédé, placera dans son vrai jour le rôle politique et littéraire que joua Ch. de Villers.
Il a déjà paru, à diverses époques, un certain nombre d'études et d'esquisses sur X'illers. Citons, en France, celles de :
Ph.-Alb. Stapfer, au tome 43<^ de la Biographie universelle de Michaud ;
Begin, Villers. M'^'^ de Rodde et iA/'"*^ de Staël, brochure publiée à Metz en i838. Il la reprit et l'augmenta pour l'insérer au IV^ volume de sa Biographie de la Moselle (p. 410-459). Comme celle de Stapfer, cette notice est plutôt biographique et anecdotique ;
V Article que publia M. Joseph Texte dans la Revue d'Histoire littéraire de la France (volume V. 1898 ), met mieux en lumière et d'une façon plus philosophique le développement des idées principales de
' Lettres dont W. v. Bippen eut connaissance, du moins en partie, quand il écrivit son article.
- Dossier F" 6565.
■' Château de Talcy, France.
'' Maître au Collège de Genève.
■' Professeur au Lvcée Louis-le-Grand à Paris.
Charles de Villers, et nous donne de ce Français germanisé un portrait intellectuel et moral complet.
Nous passons sous silence les articles parus ensuite, soit dans la Revue des Deux Mojides, soit dans la Revue de Paris ; ils procèdent des précédents et n'apportent pas de documents nouveaux.
En allemand, il existe plusieurs études biographiques; il convient, du reste, de remarquer que le souvenir de Villers se conserva plus longtemps en Allemagne qu'en France. Citons :
Celle parue dans les Zeitgenossen de Brockhaus (vol. II, 1818);
Celle deWurm, Programm des Akademischeii Gymnasiums, Hamburg 1845, qui étudie le rôle politique de Villers dans les villes libres ;
Celle de Sander, dans le XXXIX^ volume de V Allgemeine Deutsche Biographie;
Celle de W. v. Bippen, dans le XXVII*^ volume des Preussische Jahrbiicher;
La publication d'un certain nombre de lettres des amis de A'illers par M. M. Isler 12'"^ édition. i883)' ;
L'Etude de M. Grater, Charles de Villers und A/'"'= de Staël. Programme du Gymnase de Rastenburg, 1881 et 1882;
Enfin, celle de M. O. Ulrich sous ce titre : Charles de Villers. sein Leben und seine Schriften, Leipzig, 1899 (98 pages).
Ces travaux, en général peu étendus, ne mettent pas suffisamment en relief l'action exercée par Villers sur ses contemporains, les influences qu'il a subies ; leurs auteurs ne se sont pas astreints au dépouillement indispensable des journaux du temps. Ainsi, Ulrich ne parle pas de l'article du Spectateur du Nord- qui contient en germe les idées que Villers développa dans plusieurs de ses grands ouvrages subséquents. Dans sa notice, d'ailleurs si complète, Sander touche à peifte aux relations de iM'^<= de Staël et de \'illers. Relevons en passant le même oubli dans l'ouvrage de lady Blennerhasset, Madame de Staël et son temps.
' Lors de la publication de la i" édition de l'ouvrage de .\1. Isler, il a paru dans les numéros du .Journal des Débats des 14 el i5 avril 1880 un intéressant article signé J. Bourdeau.
"^ Que Villers publia en juillet 1798 sous ce titre : « Idées sur la destination des hommes de lettres sortis de France et qui séjournent en Allemagne. »
Nous tenons à signaler ici, parce qu'elle est volontaire, une lacune qui pourrait nous être reprochée : nous nous taisons sur le rôle politique de Villers en 1 8 14 et 181 5 ; nous n'avons, de même, rien dit, de l'ouvrage' qu'il écrivit alors et envoya à Paris, mais qui ne lui fut pas retourné et dont on ne retrouve nulle trace dans ses manuscrits. Tout cela est resté sans effet sur la destinée de ses idées littéraires. Son rôle d'ennemi du césarisme est terminé, la mort ne lui laissera pas le temps d'ébaucher celui qu'il eût pu jouer sous la Restauration ^.
Nous avons dû adopter une distribution du plan et des chapitres qui n'est pas sans inconvénients; ainsi, ce que nous disons des rapports de M'"^ de Staël et de Ch. de Villers se trouve, soit dans le chapitre IV, soit dans le chapitre VII ; les éléments de la brève esquisse que nous traçons de l'influence allemande sur la littérature française au XVII I<= siècle sont répartis dans les chapitres II, IV et \'. Il nous a été impossible de faire autrement, vu la diversité des sujets que Villers a traités et les dates de publication de ses œuvres principales. Nous aurions pu, il est vrai, en ne tenant pas compte de la chronologie, nous borner à présenter un portrait littéraire dont nous aurions emprunté les traits aux divers ouvrages de l'auteur, mais cela nous eût amené à laisser dans l'ombre le rôle politique de Villers qui nous fournit l'explication d'une partie de ses échecs ; il eût fallu en outre renoncer à étudier ses relations avec ses contemporains; enfin, c'eût été recommencer l'article de M. Texte, article qui, tel qu'il a été publié, nous paraît définitif. Il nous a donc semblé préférable et plus intéressant, au point de vue de la littérature comparée, de suivre une autre méthode; en tout cas, cette obligation nous était imposée par la masse de documents que nous avions à utiliser.
Ce n'est pas à dire que nous nous sovons servilement tenu à l'ordre chronologique. Ainsi, dans le chapitre V consacré à V Essai sur la Réformation de Luther, livre qui parut en i8o5, nous parlons des travaux d'histoire ou de dogmatique religieuse que Villers publia en 18 10 et 18 14. Il en est de môme de son Essai sur Kant; nous en faisons le centre de son système de philosophie et étudions le développement de
' Traité de la fausse valeur et de la fausse gloire militaire. Bégin prétend qu'il aurait, en outre, écrit un « Mémoire sur le retour des Bourbons. »
^ Pour la même raison nous ne faisons que citer sans nous y arrêter les deux petits ouvrages de droit qu'il publia à l'occasion de la faillite de M. de Rodde.
sa pensée et de ses études philosophiques jusqu'à sa mort. Cela explique pourquoi nous reprenons parfois les événements antérieurs à ceux dont il a été parlé dans un chapitre précédent; agir autrement eût été renoncer à une exposition claire. Toutefois, dans les grandes lignes, nous nous sommes toujours laissé guider par la chronologie, et la publication des principaux ouvrages de Villers nous a donné l'ordre des chapitres de cette étude.
En terminant, nous tenons à exprimer notre bien vive reconnaissance à M. Bernard Bouvier, professeur à l'Université de Genève qui nous a donné l'idée de ce travail et a bien voulu nous aider de ses conseils; à M. Gustave Rudler, professeur au lycée Charlemagne, à Paris; à MM. les Directeurs des Bibliothèques de Hambourg et de Genève pour l'aimable obligeance qu'ils ont mise à nous faciliter des recherches parfois ardues ; à MM. les professeurs Baldensperger à Lyon et WoHLwiLL à Hambourg, à MM. les professeurs Emile Redard et Eugène Ritter à Genève, ainsi qu'à M. le D'"M. Schneider à Hambourg pour les indications utiles qu'ils nous ont fournies.