‹ Charles de Villers 1765-1815Chapitre 2 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Charles de Villers, son éducation française, ses premières années en Allemagne.

Premières études de Charles de \'illers. — Sa carrière militaire. — Ses succès de salon. — Son goût pour l'art dramatique; il écrit des comédies et des tragédies. — Il s'occupe de magnétisme : Le niaf(nétiseiir amoureux. — 11 se jette dans le mouvement révolutionnaire et publie des pamphlets 1 1789-1791)-

— Son ouvrage De la liberté (1791). — 11 émigré en Hollande, puis en Allemagne.— 11 arrive à Gœttingue. — 11 s'enthousiasme pour la culture allemande.

— Sa Lettre à M" D. S. sur l'abus des grammaires (1797). — Les Lettres Westphalienues (1797). — 11 s'établit à l.ubeck.

Charles-François-Dominique Villers naquit le 4 novembre 1765 ï à Boulay, petite ville de Lorraine située entre Metz et Saarbrûck. près de la frontière allemande. Son père, Nicolas- François-D. Villers, receveur particulier des finances et conseiller du roi, était aussi entreprenant qu'ambitieux, mais de fortune modeste; il avait dû emprunter pour acheter ses charges de receveur et de conseiller; sans y avoir aucun droit, il ajoute à son nom la particule 2, ce qui faillit lui susciter un procès avec la Chambre des Comptes de Nancy. Homme d'cs-

1 Sfspfer dit «en 1767»; le brevet de capitaine de Ch. Villers porte: « né le 28 juillet 1764 ». Ces deux dates sont erronées. Un calendrier, conservé à la JBibliothèque de Hambourg, mentionne à la date du 4 novembre 1808 : « A 5 heures du soir, 43 ans ». Dans une autre pièce « Représentation au cabinet hanovrien » on lit: «.le suis né quelques mois avant la lin du règne de notre dernier duc Stanislas, après lequel nous fûmes définitivement réunis. » Or, le duc mourut en 1766. Dans les papiers de Villers se trouve un extrait (des registres) des actes civils de la régie de Boulay, qui indique comme date de naissance «le 4 novembre 1765».

2 La famille Villers, originaire des environs de Tout, est de bonne bourgeoisie. Voir: Villers, Mme de Rodde et Mme de Staël, par E.-A. Bégin.— Metz, chez Verronnais, 1839.

prit, crime instruction supérieure, d'un caractère aimable, il reclierctiail la société « des personnages distingués i)ar la luiissance». Il épousa la fille d'un nolîie Languedocien, François- Hugues de Launagay, ancien capitaine au régiment de Berry et chevalier de Saint-Louis. Il eut neuf enfants; Chaiies-Lrançois-Dominique est l'aîné.

Jusqu'à l'âge de neuf ans, Charles resta sous la garde de sa mère, femme remarquable « par les qualités du cœur et les dons de l'esprit ». Son père, ancien élève des Jésuites, rêvait de lui donner une brillante éducation, aussi lenvoya-t-il au Collège des Bénédictins de Saint-Jacques, à Metz. Il y resta jusqu'à l'âge de quinze ans. C'était, nous dit Bégin, un assez mé(iiocre élève; il montrait « une grande répugnance pour Tétude » ; Stapfer ' prétend au contraire qu'il se fit remarquer par son intelligence et son application; cela semble plus probable et expliquerait le zèle avec lequel Villers étudia pendant toute sa vie. ^

Si Villers n'entra pas sans difficulté dans le corps ro\'al dartillerie, c'est qu'il n'était pas gentilhomme; il fallut toute la considération dont son oncle jouissait pour ly faire admettre, par une «exception assez rare», dit le marquis de Blosseville.

Reçu comme élève le 16 août 1783, il obtint, le 30 marsl792^. le grade de capitaine. '

Le jeune Villers était très mondain. Sa tournure élégante, sa conversation spirituelle et enjouée, digne de faire quelques années plus tard les délices de M»ie de Staël, lui valurent de nombreux succès de salon.

Il était assidu aux réceptions du marquis de Marnésia qui, dans sa réside'nce de Saint-Julien près de Lons-le-SauInier, recevait des littérateurs distingués, entre autres: Saint-Lambert, Boufflers, Palissot, Chamfort. La conversation raffinée de ces lettrés fit bientôt, du jeune officier, un homme du monde accompli. Sans doute, il doit à leurs conseils bienveillants ce ton d'élégance et de bonne compagnie que l'on remarque dans ses premiers écrits.

^ Ch de Villers, article publié dans la Dioqraphic universelle de Mictaaiid, par Pli. -Albert Slapfer, t. 43, p. 505-512.

- ]\Jonlalivet, camarade de cla.s.se de Villers, qui lui conserva toujours une amitié .sincère, rappelant beaucoup plus tard ses souvenirs de jeunesse, lui écrivait; «Toujours tu fus un penseur profond.» — ' 7 février 1809.

■' Le détail de ses étals de service se trouve relaté dans le brevet de capitaine (papiers de Ilambourj^). Il fut nommé second lieutenant surnuméraire le 1':'" septembre 1783; second lieutenant, le 11 janvier 1781; premier làeulenant, le 5 avril 1787 et capitaine, le 30 mars 1792.

Les leçons de diclioii qu'il reçoit de Volange ' lui profilent si bien qu'il devient l'un des acteurs les plus applaudis des théâtres de société; nous le verrons plus tard charmer ses amis Constant, Stapter et Staël par sa façon d'interpréter Molière. Jouer la comédie devient son passe-temps favori; il lient les rôles de jeune premier avec tant de conviction, qu'il s'éprend de M»'^ Anthoine, sa partenaire liabiluelle.^

Soit à Saint-Julien, soit à Boulay, Villers s'essaye aussi à ■composer des chansons, à tourner des madi'igaux, à écrire des contes en vers plus ou m,oitis lestes; bref, il se met sans peine au ton de la société élégante didors. Son talent, son entrain font de lui le chef de cette troupe d'acteurs improvisés; sans doute est-ce pour eux qu il écrivit, eu 1781, un Abrégé des principes les plus nécessaires pour jouer la comédie en société"'. Villers voit, dans ce divertissement, un moyen d'acquérir certaines qualités nécessaires: : une contenance aisée..., l'habitude de parler en public et d'\' bien parler ». « Connaissez à fond la pièce que vous jouez, disait-il; connaissez le caractère de votre personjuige, sa place dans lintrigue. le degré d'intérêt qu'il doit y prendre ; ensuite, sentez et parlez. » De tels conseils ne peuvent former que d'excellents acteurs, des artistes capables de donner aux spectateurs l'illusion de la vérité. « Saisir la nature, ijjoutail-il, et la rendre d'une manière frappante n'est pas le fruit d'un médiocre travail; peu d'acteurs atteignent ce but.» *

Mais les acteurs improvisés auxquels il s'adressait ne furent pas toujours très dociles et les petites rivalités détournèrent bientôt Villers de la comédie de salon.

Apres avoir passé un certain temps à Tout, notre jeune officier partit Je 11 janvier 1783 pour Strasbourg, oii il fut incorporé dans le régiment de Metz. A cette époque déjà, il put se trouver en contact avec les idées et les coutumes germaniques et peutêtre même commença-l-il à étudier rallemand. Cependant, son

i Célèbre acteur.

* Bégin altribue bien plus à la jalousie de M. Antlioine, liculenantgénéral du bailliage, et plus lard député ù l'Assemblée nationale, qu'à rétril De la Liberté, les poursuijes dirigées avec tant d'acharnement contre Villers en 1792.

" Resté manuscrit.

''Toute sa vie il eut une prédilection particulière pour Molière: elle se trahit dans cette observation: «Un préjugé communément établi c'est qu'il est plus difficile de bien jouer la tragédie que la comédie; j'ose assurer positivement le contraire. . . Lauteur tragique n"a dans ses rôles que des traits \igoureux. le comique est tout en finesses. »

allenlioii se trouve surtout sollicitée par les expériences de Mesmer, qui faisaient alors quelque bruit.

Sous la présidence de M. de Puységur ' s'était formée une société dite de ["Harmonie, composée d'officiers du régiment d'artillerie de Metz; on s'y occupait surtout de magnétisme. Villers exprime le désir d'en faire partie, mais cette sa|isfaction lui est refusée. Il s'obstine à découvrir seul ce qu'on veut lui cacher et consacre ses loisirs à l'étude du magnétisme animal. Il en pénètre peu à peu les secrets, si bien qu'on est oblige de le recevoir enfin dans VHarmonie dont il devient bientôt l'un des membres les plus zélés. Il compose un Manuel du Magnétiseur qui, bien que resté manuscrit, fut lu avec avidité.

C'est à Besançon, au printemps de Tannée 1787. que Villers composa et fit imprimer son premier ou^Tage intitulé: Le magnétiseur amoureux'-. Cet ouvrage n'est pas un roman, mais on avait alors si peu de penchant pour la science pure qu'il était nécessaire, pour attirer les lecteurs, de présenter ses idées sous la forme la plus agréable; c'est donc pour satisfaire au goût du jour que 'Villers expose sa théorie du magnétisme en y mêlant une intrigue amoureuse aussi banale que possible, mais nécessaire pour retenir l'attention et servir de lien entre les divers personnages. Il suffit de parcourir la table des chapitres pour s'assurer que l'élément romanesque n'est que la partie secondaire de l'ouvrage. Ce qui le prouve mieux encore, ce sont les vingt-trois pages de notes qui se trouvent à la fin du volume à l'intention de ceux qui seraient tentés de rechercher de plus amples explications sur les phénomènes magnétiques: c'est la partie scientifique de l'ouvrage.

Villers ne s'était pas laissé prendre à l'appareil charlatanesquc dont Mesmer et Cagliostro entouraient leurs expériences. SeloR l'uii, ce décor théâb'al a détourné du magnétisme bien des gens qui le considèrent comme « une jonglerie dégoûtante » plutôt que comme une science.

Qu'un malade soumis à l'influence du sommeil magnétique puisse découvrir à son médecin le traitement qui devait amener sa guérison, cela lui importe peu, bien qu'il ne méprise pas la valeur pratique de telles expériences; ce qui l'intéresse davan-

1 Armand-Marc-.Tacques de Cliastenet, marquis de Puységur, premie*quart comte de Soissons, comte de Cliessy, vicomte de Buzancy. (Biograpliie, par le marquis de Blosseville, p. 83.)

- Il parut sous ce titre: Le Magnétiseur amoureux^ par un membre de la Société harmonique du régiment de Metz, du corps royal de l'artillerie, à Genève, 1787, avec cette épigraplie: «Je crois pouvoir lui donner ma vie et l'aimer de mon âme. » J.-J. RousSE.\u.

lage, cesl la théorie philosophique qu'il édifie sur ces faits: une philosophie idéaliste capable de lutter avec succès contre le matérialisme outré dans lequel se complaisent ses compatriotes.

Voici un apea-cu de ses théories: Villers reconnaît deux principes: lame et la matière; à elle seule, celle-ci ne pourrait rien; les sens sont imparfaits, insuffisants. « Les facultés de pensée et de mouvement > sont les propriétés de l'âme. L'essence de lame « ne peut êti-e que la pensée » ; unie à la matière, « elle produit le mouvement ». Donc, pour le corps, « matière inerte », : l'âme immatéirielle » est le principe de vie et de santé.

Cela posé. Villers établit nne étroite relation entre les deux principes. L'homme est essentiellement nn composé de matière et d'esprit; par l'union de ces deux principes, la matière devient : organisée >. L'âme étant le principe moteur, « les mouvements » sont: accessibles à faction de la volonté», c'est-à-dire à l'impulsion de l'âme; celle-ci peut, chez les malades, «par son action constante?, agir comme modérateur de mouvement». Si l'âme a ce double rôle, penser et agir, elle n'en est cependant pas moins une dans son essence. Ce mécanisme, dit-il, expliquera mieux que tous les < tourbillons » invoqués jusqu'ici les effets du magnétisme. 11 suffit que le magnétiseur, dont l'âme entre en contact intime avec celle du magnétisé, ait la volonté de guérir le malade pour que sa propre én'ergie morale, venant renforcer celle du patient, la mette à même de réagir plus fortement sur la cause du mal. Si le corps est en état de sommeil, l'âme n'ayant pas à dépenser une partie de sa force en mouvement, la consacre tout entière à la faculté de sentir; elle sera donc beaucoup plus sensible que dans l'état de veille. C'est ce qui explique que, sous l'influence du sommeil magnétique, elle puisse acquérir des < notions si étonnantes » et qui « dépassent les bornes connues de notre sphère de comiaissance ».

L'âme a la faculté de se transporter par un effort de In volonté. N'étant pas soumise aux lois de la matière, elle ne l'est pas non plus aux lois de l'espace; ainsi s'explique ce fait que le rapport entre magliétiseur et magnétisé puisse s'établir à dislance.

Mais Villers voit plus loin et plus haut que ; la cure des maladies ». Partant du principe que l'âme' est la cause initiale du mouvement et que tout mouvement est détermine : par un être pensant ». il en déduit que le mouvement de l'univers esl « produit par un être pensant universel qui anime tout » et cjue :; cet être est Dieu ». ^

1 Chapitre XXV. Existence de Dieu, fia de Ihommc cl du système. ly 166.

Ne connaissant pas la nature de l'âme, on ne peut connaître celle de Dieu qui l'a créée. Je n'ai pas, dit Villers par hi bouche de Valcourt, l'orgueil de le juger ni de lui attribuer les qualités que je connais aux hommes ». Cependant, on peut admettre que l'univers étant composé de deux principes distincts, matière et esprit, à l'instant de la mort, ils se séparent; la mnlière ne pouvant s'anéantir, le corps « retournera donc à la masse générale pour y servir à la reproduction continuelle ». Quant à l'âme^ s'identifie-t-elle au grand principe de même nature qu'elle? (Test possible; Villers n'ose Irancher la question.

Cette théorie témoigne dun esprit bien contraire à celui de l'époque; elle est la première manifestation de la lendance idéaliste de Villers. Sous rinfluence de la philosophie et- des idées allemandes, ce penchant à l'idéalisme prendra une allure plus, religieuse et deviendra le trait cai'actéristique de l'œuvre de Villers. La science du magnétisme lui a « appris à croire à la puissance de l'âme et à sa spiritualité ». Remarquons aussi l'importance qu'il donne à la volonté; c'est sur elle que i epose entièrement sa théorie ; nous nous étonnerons moins plus tard que la philosophie de Kant lui ait plu.

Par crainte des épigrammes et des sarcasmes des gens du monde, qui déclaraient que ceux qui se vouaient à l'étude du magnétisme < donnaient dans le mystique et la contemplation » et ne faisaient que s'y exalter la tête . Mesmer et ses disciples évitaient d'exposer leur système au grand jour\ Villers, ayant découvert dans cette théorie une philosophie capable de convaincre ses contemporains non seulement par le raisonnement, mais paa* des faits let par des expériences, de l'existence de Dieu ;, ne se laisse pas arrêter par des scrupules si mesquins ; il cherche à faire bénéficier de ses découvertes un cercle plus étendu fpie le .cénacle restreint des adeptes de Mesmer. Aussi, bien que M. de Puj'ségur l'en dissuade, fait-il paraître le Magnétiseur amoureux^- Le livre, par ordre du baron de Br..., ministre chargé de la haule police, fui arrêté aux barrières et mis au pilon s ; aussi (^clte édi-

1 Une curieuse lettre de Puységur à A. Pictet, professeur à Genève. bien qu'écrite quelques années plus tard, montre combien cette crainte était encore tenace. (Manuscrits de la Bibliothèque de Genève.)

-L'ouvrage fut imprimé à Besançon, quoique, par mesure de piiideare, on l'ait mis sous le couvert de Crenève.

' C'est ce que nous apj)rcnd M. de Puységur. Cette mesure iaillil briser la carrière de Villers et l'affecta à tel point que, pour le réconforlei,. le marquis de I^uységur lui offrit de revoir l'ouvrage et de le faire réimprimer lorsque les circonstances seraient phis favorables. Ce ne fut iju après.

tioii esl-elle très rare. Cependant, (luelques exemplaires échappés à la destruction restèrent le uadc inccum des membres de ïllarnionic. '

Si Fouvrage ne i^roduisit pas un grand effet, il nous intéresse parce qu'il résume les idées philosophiques de Villers à ce moment, idées qu'il approfondira et modifiera plus tard, mais dont il s'écartera peu cependant.

Sous linfluence de Puységur, le penchant de Villers à une philosophie religieuse s'accentue davantage et le pieux marquis ne désespère pas de ramener dans le giron de TEglise le jeune homme égaré pour un temps à travers les erreurs du siècle. Vue amitié très vive unit les deux hommes, et Villers. subissant l'ascendant de cet ami plus âgé, d'un noble caractère et d'une grande bonté, se prit d'une ardeur nouvelle poua* l'étude. Il se met au grec, à Ihéljreu, relit les auteurs latins, travaille avec zèle les mathématiques. « Sa soif de connaître >^ dit Stapfer, uest plus satisfaite par les quelques travaux de sa charge. Il n'abandonne pas non plus la littérature et lui consacre ses moments de loisir. En 1787, il écrit une tragédie en cinq actes et en vers, Les Frères riuaux. La pièce fut soumise à Laharpe qui, tout en estimant que le style n'est pas « toujours assez correct ». le déclare < animé et jamais de mauvais goût ». Cette pièce donne, du talent de l'auteur, une ' idée avantageuse et surtout une grande espérance pour le temps où rexpérience et le travail auront développé et mûri le germe précieux du vis tragica qui perce » dans ce premier essai.

Ce ne fut pas là son seul essai dramatique; il écrit encore une comédie héroïque: Isulte et Lénoiicourt ou les Prcii.v Chevaliers. La scène se passe à Boulay vers l'an 1450, sous le règne

la morL de Villers, en 1824, que le marquis exécuta sa promesse. Il na que peu relouché l'ouvrage; cependant, il a tronqué plusieurs chapitres et en a augmenté le nombre, s'attachanl surtout à rendre plus vivante la fiction romanesque. Il ajouta des notes nouvelles et un journal du U'aitement d'un jeune soldat dont il avait (obtenu ta guérison par le magnétisme.

^ Mesmer et Cagliostro envoyèrent à l'auteur des lettres de félicitai ions. Quant à Puységiu', il écrit dans la notice sur Charles Villers: a l\nit-êti-e ne fut-ce pas un très grand mal pour le magnétisme, qui, traité de chimère et d'erreur dangereuse à cette époque, eût probablement été bicii plus t)afoué et ricUcutisé qu'il ne l'a été par ses antagonistes et .ses détracteurs, s'ils eussent pu blâmer avec luie sorte de raison un de ses plus jeunes adeptes d'oser le considérer sous ses rapports philosophiques et moraux, avant que les sciences ou le temps eïi eussent fait reconnaître l'exislcnce ou constaté la réalité. > Notice qui se trouve à la fin du l^r volume de l'édilion en 2 vol. du Magnétiseur amoureux, publié en 1821, par le marquis de Puységur, chez Dentu à Paris.

de Charles VII i. Il traduit la Médée de Sénèqiie; pendanl un séjour à iCainbrai, eu 1791, il compose une tragédie grecque, Ajax fils d'OïIée^; il y joint un examen, des notes et une notice sur les auteurs de pièces grecques. Ces essais dramatiques sont restés manuscrits. Il en avait bien d'autres en tête»; les événements l'empêchèrent de s'en occuper.

En effet, le jeune officier ne put longtemps se tenir éloigné de la politique. La Révolution avait éclaté; Villcrs en salue l'aurore avec joie; il voit s'ouvrir une ère de progrès pour la civilisation. Il a pitié des maux qui accablent le peuple et comprend lindignation universelle qui soulève les basses classes rendues enfin conscientes des injustices dont elles ont si longtemps souffert; et cela ne Tétonne pas que « les gémissements se changent tout à coup en cris de sédition». Comment en serait-il autrement, si Ton compare le contraste odieux de « l'extrême opulence... avec l'extrême misère», si l'on songe à l'arbitraire qui règne en maître, aux faveurs dont jouissent les puissants et les riches au détriment de tout le reste de la nation ! Le renversement de tous les privilèges lui paraît donc chose juste et nécessaire; « ce qui existait ne pouvait durer plus longtemps. » *

Mais bientôt, des excès se commettent au nom de îa liberté: « Ils ont traversé la liberté », disait Gouverneur Morris. C'est nussi l'avis de Villers, qui s'en indigne et publie coup sur coui> quatre écrits: en février 1789, Les Députés aux Etats Généraux: satire en vers où il flétrit les intrigues électorales; en 1790, VExamen du serment civique, à propos du serment que doivent prêter les gardes nationales fédérées; en 1791, Les Regrets iVun aristocrate lors de ta suppression des Ordres reti-gieux en France, o\i il fustige l'insolence et le libertinage des grands et du haut clergé; enfin, la même année, paraît un écrit d'une tout aul^re importance, intitulé De la liberté, son tableau et sa définition, ce qu'elle est dans la société; il porte en épigraphe ces mots d'Aulu-Gelle: Aliud est aliud dicitur, «tout le monde en parle et personne ne sait ce que. c'est ».^

1 Deux actes en prose.

2 Trois actes. La scène se passe dans le palais d'Ajax, sept ans aprcXs la prise de Troie.

"^ Une tragédie d'Annibal -, des comédies de caractères: L'Egoïste, Le Moquem\ L' Epicurien ;[\u ()[)cia : Les Aventures galantes des -lieux; une scène lyrique: Pggmalion.

* Lettres Yvestphatienncs, p. 39 à 58, passim.

■'Metz et Paris 1791. Ce volume de 261 pages eut trois édilions dans l'espace d'une année.

L amour de l luimaiiilé et de la patrie» emplissent Yillers d eiUliousiasmc. Il vient de relire l'histoire des révohitions de (le la Grèce et de Rome; il a vu que « la recherche de la liberté chez les différents i)euples. souvent sanglante, marquée de trou- Ides et de malheurs publics, avait presque toujours conduit au plus dur esclavage » ; il sait pourquoi les révolutions ont jusqu'ici donné des résultats contraires à cenx qu'on en attendait; il en démontrera les causes à ses concitoyens avec l'espoir que ceux-ci éviteront les écueils qu'il se fait nn devoir de leur signaler.

C'est grande naïveté de croire qu'on peut, par la publication dun livre, i'ùt-ce le mieux pensé et le mieux écrit, enrayer nn mouvement aussi formidable que celui de 1789; n'oublions pas cependant, avec quelle générosité, quel courage Yillers se met à l'œuvre. Etait-il le seul à nourrir de pareilles illusions? Il suffit de songer à M"ic de Staël, à Benj. Constant, pour comprendre combien est tenace, chez certains intellectuels, l'idée de régénérer un peuple au moyen de constitutions élaborées dans le silence du cabinet.

L'ouvrage est divisé en trois livres. Dans le premier, Yillers définit ce que cest que la hberté. L'état de l'homme parfaitement hbre consiste à « ne rencontrer d'obstacle que dans la nature », à ne connaître de bornes « à sa volonté que celles de ses forces». Cette liberté, qui est celle de l'homme i^aturel, peut-elle subsister dans la société? Si chaque membre prétendait en jouir, quel chaos n'amènerait pas le choc violent de tous les intérêts: Elle dégénérerait en licence. L'histoire en a fourni quelques exemples; on sentit alors la nécessité de «recevoir un frein >. L'homme sacrifia sa liberté naturelle et « couri)a la tête sous le joug des règlements de la société». Mais le désir de la liberté sommeille au fond dn cœur de l'homme civilisé; gardons-nous de le réveiller, ce serait provoquer « d'affreuses catastrophes et la dissolution de la société»; prêchons, non pas la liberté, mais Tobéissance aux lods!

Le livre II explique ce qu'il faut entendre par le mot libcrlc dans l'Etat social. Deux groupes bien distincts, également dangereux parce qu'en proie à toutes les passions, réclament à grands cris la liberté: ce sont, d'une part, les riches et les oisifs; de l'autre, les «scélérats que les lois contraignent». Mais le parti le plus nombreux, celui des artisans et des travailleurs, n'en a cure; ceux-ci ne réclament que «sûreté dans leur vie et leur propriété, et justice égale pour tous, si on les attaque dans l'une de ces choses. » Yillers déduit de ce principe les deux articles de son pacte social: Art. 1er, Obhgation de chaque particulier envers la société: renoncer à la liberté

— lu —

nalurelle, obéir aux lois. Arl. II, Oljligatioii de la société envers chaque particulier: garantir IMiidividu contre les atteintes à sa personne, à sa propriété; ne l'obliger d'obéir qu'aux lois communes instituées pour le maintien de la justice publique, à laquelle tous ont un droit égal. De ces deux formules ,lécou!ent tous les droits et les devoirs réciproques dans l'état social. Plus on pourra rapprocher les hommes de l'état de liberté naturelle « qui est le secret objet de leurs désirs », plus on devra le faire et mieux cela vaudra.

L'instrument de la justice est la loi; il faut «qu'elle s'étende également sur tous, qu'elle n'ait égard ni aux rangs, - ni à la puissance, ni aux richesses». Les magistrats chargés de la faire exécuter doivent être comme elle, sans passion. S'ils étaient enclins à l'arbitraire, la dissolution du pacte social s'ensuivrait; lois, citoyens, tout disparaîtrait; il n'y aurait plus ((u'un maître et des esclaves ».

La loi doit tendre à maintenir la paix et l'ordre, à contenir les passions. Quelques lois simples suffisent à des gens vertueux, mais un peuple vicieux doit être maté par des lois nombreuses et sévères: « Il est tellement impossible qu'un pareil peuple recouvre la liberté que ceux qui tentent de la lui rendre se trouvent malgré eux-mêmes emportés bien loin de leur but et sont forcés de devenir les tyrans de ce peuple dont ils voulaient d'abord être les libérateurs. » Comme exemple, Villers cite le despotisme de l'Assemblée nationale qui a succédé si rapidement à celui de la cour. « La vertu est donc le seul appui solide des lois »; toute constitution dont le principe n'est pas la vertu est mauvaise; il faut, avant tout, régénérer le peuple.

Si la liberté est impraticable dans- l'état social, l'égalité l'est tout autant. « La nature nous crée tous inégaux: depuis le nain jusqu'au géant, et depuis le sot à l'homme de génie. ...» En outre, « la société nécessite de nouvelles distinctions d'honneurs, d'autorité, de richesses. »

"Voilà, certes, des idées fort défendables; mais était-ce bien le moment de lancer cet appel à la modération et de dire à un peuple, ivre de liberté, et qui vient de briser un joug insupportable, qu'il court à sa perte s'il ne redevient un peuple sage, tme société de philosophes! Pas n'est besoin d'insister. Villers n'est pour le moment qu'un jeune homme sans grande expérience; la passion de jouer un rôle, de se distinguer, le pousse à se lancer dans la mêlée, mais il lui manque celte perspicacité pi'opre à ceux qui veulent conduire les hommes.

Dans la Iroisièmc partie de l'ouvrage, Villers expose ses

conceptions politiques. Nous avons vu qu'il fait de la vertu la clef de voûte de l'édifice social. Chez un peuple simple et tempérant, dit-il, démocratie, aristocratie, monarchie, tout est bon»; même < la démocratie est le meilleur de tous les gouvernements », mais chez un peuple vicieux, « il est au contraire le pire ». En France, toutes les classes de la population sont perverties, aussi la démocratie « ne conviendra jamais aux l^-ançais, non i)as tant à cause d'un territoire de plus de OO.OOO lieues carrées, quà cause qu'ils sont Français » Les révolutions de Rome et d'Athènes ont prouvé que le gouvernement du peuple ne manque jamais de dégénérer < en gouvernement de la nudtitude et de la' canaille; c'est ce que l'on appelle ochlocratie, le plus détestable de tous les gouvernements ». La monarchie, il est vrai, dégénère aussi chez un peuple corrompu^ et la roi, abusant de son pouvoir, se transforme en despote. Cependant, c'est la monarchie qui convient à la France; niais il est nécessaire que le pouvoir royal soit surveillé, tempéré par des individus ou par des corps qui ont l'œil sur son administration. » Ces corps ne doivent pas se mêler d'administrer et il faut se garder < de mettre en présence deux pouvoirs jaloux par essence l'un de l'autre, séparés par des bornes métaphysiques et si idéales que leur emplacement est un perpétuel sujet de dissensions » — allusion aux assemblées légiférantes de France.

Le soin de faire des lois ne peut être confié à des assemblées. Formées par la réunion des représentants du peuple, elles n'ont pas la sagesse nécessaire pour faire de bonnes lois, elles auront seulement le pouvoir de les examiner et de les approuver. Quant aux lois, elles ne peuvent être que « le chef-d'œuvre de la raison et du génie de l'homme», d'un seul homme, car il serait aussi impossible « à \m peuple de les faire que de faire les vingt-quatre chants de l'Iliade ».

Il faut dans les conseils de la nation des hommes vertueux et modestes dont l'expérience et les « lumières » soient indiscutables. Comment ces bons citoyens réuniront-ils les suffrages du peupleV Villers ne doute pas qu'« introduire chez un penple corrompu le choix par scrutin, c'est mettre les suffrages et les places à l'encan » et donner le pouvoir à « des intrigants scélérats el ignares». Il préconise donc nn moyen pen banal de contrôler'^ la probité des candidats: il voudrait «que les prétendants fussent tenus de se mettre en évidence»; alors les mourants, c'est-à-dire les seuls au monde qui n'aient plus aucun « intérêt humain », feraient leur choix. Les prêtres seraient chargés de recueillir ce« suffrage.s et l'on élèverait à la magistrature

celui qui aurait obtenu le plus de voix. Seul ce mode d'élcclion est capable de faire «aimer et respecter la probité».

Puis, dans une péroraison enthousiaste, il s'écrie: « Européens du XVIIIe siècle qui êtes bien loin des mœurs nomades et patriarcales, ayez des rois, aimez-les et respectez-les, car (fest aimer la patrie et les lois qu'ils représentent. Méfiez-vous de ceux qui vous exaltent au nom de la liberté et puisque vous n'êtes pas en état de juger leur ouvrage, examinez au moins l'ouvrier... »

Tel est le résumé du premier ouvrage politique de Villers; ou y reconnaît, à côté des idées que lui suggéraient les événements contemporains, le souvenir de ses lectures liistoriques ^ Plus tard, et pour d'autres raisons, il deviendra un disciple de Rousseau; pour le moment, il attaque ses théories de l'homme né bon et de la liberté de la passion, théories mal comprises, faussées, et au nom desquelles se commettent des excès redoutables qui ne tendent à rien moins qu'à détruire la société.

La base sur laquelle Villers édifie la régénération du peuple, c'est rinstruction largement répandue, la bonne éducation de 'la jeunesse, c'est aussi la restauration de la vie de famille, seule capable d'inculquer à la jeune génération Thonnêteté, l'amour de la vérité, le respect dû aux vieillards. Ces choses-là étaient bonnes à dire. Pouvaient-elles être entendues et comprises par un peuple en révolution? On en peut douter. Villers itcn a pas moins courageusement énoncé sa pensée, bien qu'il fût conscient d'aller à l'encontre des idées reçues; il n'a pas craint de faire l'éloge de la vertu au moment où beaucoup se faisaient gloire de la mépriser. Pouvons-nous, après avoir lu ce Jivre, ajouter foi à ce qui vl0nt d'être dit: Villers « se fût confiné dans un royalisme éti'oit et chagrin » ^ s'il n'avait pas émigré. Il .était loin d'être un royaliste aveugle et reconnaissait parfaitement les vices qui avaient souillé les derniers temps de la monarchie.

Mais il avait proclamé avec trop de franchise son mépris -de la violejice ; sa modération le rendait suspect aux exaltés. Cela explique les persécutions dont il fut l'objet, si Ton tient compte aussi de la haine personnelle d'Anthoine qui s'était jeté avec ardeur dans le parti révolutionnaire. Le jeune officier tint

1 On ne saurait nier non plus que plusiciu's des idées exprimées par Villcis, dans cet ouvrage, ne lui aient été inspirées par la lecture de VHsprU (les lois de Montesquieu, ou celle du Discours sur lu jHili/si/nodic d.' l'abbé de Saint-Pierre.

- Revue des Deux Mondes^ 1er niars 1906, p. 130.

tête à Torage pendant <|uekiuo temps. En 1791, il était en garnison à Besançon, où il se lia avec Pichegru. Le 19 janvier 1792, sur la proposition de M. de Puységur, il fnt nommé aide de camp du marquis, qu'il rejoignit à l'école d'artillerie de La Fèrc. En mars, Puységur ayant élv nommé commandant en second de l'artillerie pour l'armée de Sambre-et-Meuse, Villers raccompagna à Metz. Mais l'horizon s'assombrissant de plus en plus. il se rendit en avril à l'armée du prince de Condc et reçut, en août, l'ordre de partir pour le camp des princes, sous les murs de Trêves. Après la défaite de l'armée royaliste, il revint à Boulay dans le plus grand dénuement, retour bien imprudent, au moment où la fureur des jacobins était à son comble, où la délation se glissait partout. Dénoncé le 27 novembre, il ne dut son salut qu'à la présence d'esprit de sa mère et au dévouement d'un domestique. Il s'enfuit le même jour à travers champs. Ayant réussi à passer la frontière, il gagne Aix-la-Chapelle où il se laisse voler le peu d'argent qu'il possédait. A Liège, il trouve un protecteur, mais l'approche des armées françaises l'oblige à partir de nouveau.

Il se réfugie en Allemagne où il passera les vingt dernières ajinées de sa vie; il trouvera dans ce pays la paix et !a sécurité nécessaires à ses futures études. Après les vicissitudes d'une existence pleine d'angoisse et de périls, ce calme exerce sur son esprit une salutaire influence.

Ce n'est pas sans regrets qu'il a quitté patrie, famille, amis; la Révolution a brisé sa carrière, l'a ai'raclié aux affections les plus profondes, pour le jeter désemparé dans un monde tout nouveau. Mais, s'il garde quelque amertume contre ceux qui l'ont voué aux souffrances de l'exil, il n'a pas la haine de la France; son souci constant sera de faire profiter ses compatriotes des connaissances qu'il va acquérir, de leur apprendre à regarder autour d'eux, à comparer ce qui se -fait à l'étrmiger avec ce qui se fait chez eux et à rechercher le progrès, même en dehors de leur pays. N'est-ce pas une noble façon d'aimer sa patrie?

Bien des émigrés ont vécu plusieurs aimées à l'étranger sans se douter de l'intérêt que pouvaient présenter les mœurs d'un autre peuple; ils mettaient leur point d'honneur à. conserver pieusement tous leurs préjugés. Villers ne leur ressemble en rien; il s'intéresse à tout ce qu'il voit, il questionne. Ses nouveaux amis, flattes de cette curiosité sympathique et intelligente, prendront plaisir à le renseigner sur les choses de leur pays.

11 parcourt la Westphalie, s'occupanl à lire du grec, à

Iradiiirt' des épigrammes hiLincs, à écrire des cliansons plus ou moins légères. En 1793, il établit le plan d'un alphabet raisonné. Après un séjour à Munster, il passe quelques années à Holzminden et se lie avec Brandis, avec l'abbé Haelzeler et le prévôt Bausen, qui commencent à l'initier à la littérature allemande.

En 1794, vivement recommandé au célèbre Kessner, Yillers se rend pour la première fois à Gœttingue; il y noue des relations avec un certain nombre de savants; toutefois, il ne s'y fixe pas et quitte bientôt cette ville pour s'installer à Corvcy, puis à Driburg, et retourner enfin à Holzmindcn. En 179G. las de cette vie errante, il revient à Gœttingue et, quoique âgé de 31 ans, s'inscrit comme étudiant ^ à l'université qui était alors à l'apogée de sa gloi^i'e.

Qui voulait pénétrer l'esprit et roriginalité des savants allemands, eût difficilement trouvé un centre d'observation plus propice. Il y avait à Gœttingue un. cercle de professeurs et de littérateurs célèbres qui attirident les étudiants de toutes les parties de l'Allemagne: Ileync, philologue renommé, lorientalistc Eichhorn, les historiens Heeren et Schlôtzer, le jurisconsulte Brandis et le philosophe Spittler; tous jouissaient dune renommée quasi européenne. Villers se lie d'amitié avec eux;, il étudie Kant, les écrits de Luther et de Herder, il s'essaye à tradidrc des poésies de Lessing et de Pfeffel et s'éprend d'une vive admiration pour Gœthe, Schiller, Klopslock et Jean-Paul. Il écrira plus tard en souvenir de ce temps:

« Ne Fiançais, i'ai été nourri de lectures h-ançaises et longiemps je fus passionné pour la littérature de mon pays. Quand je commençai à pénétrer dan.-i le sanctuaire des muses teutoniques, je fus frappé d'étonnement de tout ce qui s'offrait ô ma vue. Heureusement que je n'étais pas encore pétrifié dans les formes françaises, qu'il me restait quelque réceptivité et que j'étais encore susceptible de fusion. Je me sentis donc bientôt saisi ■de respect et d'admiration pour ce qui, avant que de le connaître, m'avait semblé comme à tant d'autres mériter assez peu d'attention. »^

Après les orages des années précédentes, il éprouve une intime satisfaction à vivre de la vie simple et calme de cette petite ville. L exemple d'une jeunesse studieuse lincite au travail. Les professeurs « sont certainement les hommes les plus rsavants et les plus éclairés de l'Europe », travaillant « depuis

1 Le 28 novembre 1796.

'Polt/dnlhca. p. 18, 1807.

cinq heures du malin jusqu à six heures du soir»', n'ayant pour seule préoccupation (jue de préparer Jeur cours et de toujours mieux connaître les matières qu'ils Iraitenl; le biiut des événements politiques est impuissant à les tirer de leurs méditations. Yillers compare rai^itation ïébrile dans laquelle il avait vécu jusque-là à l'existence calme, réglée et }'aisoimable qu'on mène dans celle ville universitaire ': il ne regrette pas ses succès de salon, ni les brillantes réunions d'autrefois et leur préfère les entretiens scientifiques, littéraires ou philosophiques de ses nouveaux amis. Cette passion pom^ "la vérité et la science pure le pénètre d'un respectueux enthousiasme 'l Sous le regiuxl vigilant de ces professeurs d'élite, ayant à sa disposition l'une des bibliothèques les mieux fournies de l'Europe, Yillers fail de rapides progrès. L'hospitalité quasi antique avec hupielle il a été accueilli le remplit de reconnaissance.

Il est surtout très lié avec la famille Schlotzer; !a fille de cet éminent publiciste, elle-même docteur de l'université, entreprend de germaniser ce Français. Ce ne fut pas chose aisée pour commencer, si l'on s'en rapporte à ce qu'elle écrivit plus tard à Stapfer qui lui demandait, pour la Biographie nnivcvscllc^ un article sur Yillers: *

C'est sans doute pour remercier de ses soins son aimable initiatrice que Yillers écrit cl publie, sous un pseudonyme \

' Renj Constant; Lettres à Hochet, Revue du Ic'' mai 1904.

''Des écoles de tous les degrés et de tous les genres ont élevé et cduqué le peuple, Tout (instruit et l'ont liabitué à discuter avec gravité. Parlant plus spécialement de l'université, Villers dit: «C'est là, au milieu de ce concours d hommes de toutes les iiations et qui viennent y cherclier des lumières, les uns déjà dans la force de l'âge, les autres dans l'effcrvesc^-nce des jeunes années et dans tout le feu de l'enthousiasme pour la science, c'est là que professent avec liberté, avec émulation, les maîtres les plus distingués, tes écrivains les plus célèbres de l'Allemagne dans tous les genres. . . Ce sont des hommes c[ui parlent à des hommes et qui leur révèlent tes plus hautes connaissances qu'il soit donné à l'esprit humain d'acquérir. » Coup (Vœil sur /es Universités^ p. 44 à 50.

* « J'ai été quelquefois admi.s à ces banquets de sages réunis pour un instant des diverses contrées du Nord. La joie de se trouver ime fois rassemblés, de se communiquer, d'anciens nœuds à resserrer, de nouvelles littéraires, de projets pour l'avancement des sciences en rendaient les propos iitfachrmts pour les cœurs, instructifs pour l'esprit. Il ne faudrait qu'un narrateur le! (pie I^luiarcfue j)our reiuli-e tel de ces banquets aussi illustre que celui des sept Cîrecs. » S[)eclatcur du Nord, octobre 1799.

*<; Ich miisste zu viel von mir selbst reden und das kann ich nicht, da ich wirl<licli einen kleineii .\ntheil daran habe dass er in die teutsche Litleratui eingeweiht ist. Es war einc Zeit \vo er wie seine Landsleutc setir ungerechl war. » Arcliives du château de Talcy.

•'Isaac de Colom-Duclos.

sa « Lettre à Mlle D. S ' sur Tabus des grammaires dans 1 élude du français et sur la meilleure méthode d'apprendji'e cette langue » ^. C'est un résumé spirituel des conseils qu'il a donnés sans doute plus d'une fois. Nous y relevons ce principe bien modeirne, et dont alors on était loin d'êti'e convaincu, (pic vouloir faire commencer l'étude d'une langue par la grammaire, c'est suivre une marche contre nature. Avant d'apprendre à conjuguer les verbes, il est bon de connaître toutes les idées cpii se rattachent à un mot et lui donnent ses divers sens; aussi prétend-i] que, pom' bien apprendre une langue étrangère, il faut étudier les mœurs, les usages, l'histoire de la nation — conseil que reprit Mme de Staël en 1810. — Il faut encore plier les organes à « prononcer le français à peu près comme on le prononce en France ». En un mot, la méthode que propose Villers se réduit « à beaucoup lire, à beaucoup écrire, écouter et parler » ; l'élude de la grammaire ne viendra que plus lard, elle en sera moins rebutante et d'autant plus profitable.

Mais, ne nous attardons pas à cet opuscule, et arrivons aux LcNrcs ]yrstphaliennes3 qui ont pour nous une tout autre valeur.

^ Dorolliée .Schlœtzer.

- 1797. Im Vorlnff Dielriehschen rnivcrsitats-buchliandluiii:! zii G.ottin-

sen.

■' Publjée.s en 1797, 13 LeUres. Le titre exact est: Lettres Westphaliennes écrites par M. le comte R. M. à M'n^ de H., sur plusieurs sujets de philosophie, de littérature et d'histoire et contenant la description pittoresque d'une partie de la Westphalie. Berlin, 1797, chez Frédéric. Yieweg l'aîné. 280 pages in-12.

Quérard, dans sa France littéraire, et. d'après lui, Rarbier fils dans la réédition du Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes, donnent ces lettres comme étant écrites par le comte Romance de Mesmoji. C'est une erreur. Barbier père, dans la 1™ édition de son Dictionnaire, Stapfer et Brockhaus, tous trois amis de Villers, les attribuent à ce dernier; luimême, dans sa lettre du le octobre 1802 à M'^e de Staël, parle de cet ouvrage «que j'ai écrit, dit-il, il y a cinq ou si.K ans»; enfin, la Bibliothèque de Hambourg en possède im exemplaire chargé de corrections de la main de Villers; à la fin de ce volume, il a écrit sur lui feuillet: «La justification de tout oe que j'ai dit sur le partage de la Pologne et sur la détestable administration de ce pays, se trouve dans l'ouvrage suivant fait par un Polonais fort instruit et homme d'esprit: Briefc iiber Polen, Oestreich, Sachsen, Bayern, etc., von E.-T. von Uklansk, Kônigl. Regierungs-Rathe, Niirnberg, 1808. — Ceci se rapporte à un passage de la Lettre XI, oii il est parlé de la Pologne. Il n'y a donc pas à douter que ces lettres ne soient l'œuvre de Villers. Pour quelle raison n'en ;)-t-il ixis avoué la paternité lors de leur publication? Mystère! Remarquons qu il avait déjà publié sous un pseudonyme la lettre à Mlle f). S. sur l'abus des grammaires, etc. de Jsaac de Colom Duclos, auteur de quatre volumes de. Modèles de lettres. Villers, dans un avis au libraire, disait : « Cette teltre est une œuvre posthume. On l'a trouvée dans les pap'iei's de feu

Tout en décrivant une des parties les plus pittoresques de la Westplialie, Villers nous entretient de toutes sortes de sujets: chimie, physique, médecme, pohtique,^ morale, histoire, modes, philosophie, métaphysique, etc. Il nous dépeiint cotte contrée si riche en vieilles légendes: Driburg et ses environs, le Harz et spécialement le Knochen, Corvey et son abbaye, Bullerborn, etc. Là se sont déroulées des scènes inoubliables: le combat de Yarus. la victoire remportée par Charlemagne sur les Saxons. Villers consacre plusieurs pages « an drame patriotique et singulier où le vieux Klopstock a donné une si vive image de la batailli de Hed-mann. » Tout en admirant du haut du Knochen le vaste panorama qui s'étend à ses pieds, Villers relit le poème; il voit sous ses yeux se dérouler le combat, il entend le rudt chant des bardes qui s'accompagnent de leur harpe grossière; il traduit de longs fragments du poème pour en faire admirer « la vigueur et la naïveté ».

Les plus intéressantes de ces lettres sont la IV^^ et la VIIl^qui traitent de la philosophie. Bien des gens accusent la philosophie d'avoir été la cause des horreurs révolutionnaires ^ ; c'est une grave erreur; la sagesse «ne ressemble point à la déesse Raison de Maximilien Robespierre». Si les classes dirigeantes s'étaient imprégnées des principes philosophiques, prêtres, nobles, princes, eussent été « éclairés, vertueux, prudents, modestes » : ils auraient effacé les contradictions criantes entre les principes et les choses; un changement, qui eût rendu la Révolution inutile, se serait introduit peu à peu dans la politique et les mœurs. La philosophie n'est donc pas. comme certains l'en accusent, la cause des crimes qui se sont commis; elle

Isaac de Colom Duclos, en son vivant doclenr et iirofcsseiir d'éloquence française à l'Université de Gôttingen. » Cependant l'auteur do l'article «Villers», paru dans les Zeitgenossen et inspiré par M"ie de Rodde, attribue ce' ouvrage à Villers. Celui-ci a-t-il voulu acquérir quelque célébrité avant de se déclarer l'auteur de ces deux ouvrages, ou a-t-il désiré ne pas attirer sur lui l'attention du gouvernement français? Les deux hypothèses sont admissibles; c'est en tout cas pour la dernière de ces raisons que, plus tard, il ne signera que d'une initiale, suivie de trois ou cinc[ étoiles, les articles du Spectateur du Nord.

1 « Si quelques principes vraiment philosophiques ont été énoncés dans le cours de la Révolution française, jamais l'esprit de la philosophie n'a dirigé cette Révolution, pas plus que l'Evangile n'a dirigé le glaive de Charlemagne sur les Saxons, celui des Croisés sur les peuples de Syrie; pas plus qu'il n'a dicté l'horrible massacre des Albigeois, celui des .américains, de la Saint-I^arthélcmy et de tant d'autres... » C'est là le fait d'hommes cruels et ambitieux qui se sont servis de «quelque instrument respectable pour entraîner à leur suite le troupeau que l'on nomme le peuple. » Lettres Westphaliennes^ p. 43.

les eûl, au contraire, empêchés. — Nous relrouvons là les mêmes principes que Villers avadt énoncés dans son Livre De la Liberté.

11 a pu, obseTAœr chez les Allemands les effels d'une sage philosophie dans la vie politique et sociale. C'est à elle qu'ils sont redevables de l'impartialité qu'ils apportent à l'étude de toutes les questions, de la calme raison avec laquelle ils examijienl toutes les idées. Les Allemands, il est vrai, ont une philosophie plus solide et sagace que celle des autres peuples. Ils se gardeni de s'égarer dans les rêves mensongers de la métaphysique, de vouloir aller à la recherche des principes premiers, causes de l'univers et de notre existence. Ils se sont rendu compte (prune muraille énorme, inébranlable, aussi ancienne que le monde, qui durera autant que lui, est élevée des mains cle la nature entre nos faibles regards et la contrée des causes preiuitirs. . . . derrière elle reposent les fameuses questions de Vorigine des choses, du premier moteur, de la substance et de Ycssrnce. de {immatérialité et de \^ immortalité de nos âmes, de la liberté de riiomme et de la prescience divine^ et tant d'autres. »

Des philosophes, « brillants imposteurs », se sont plu à couvrir cette muraille de vastes perspectives; Démocrile y crayonna ses tristes atomes, Platon, son beau idéal; .\ristote fut si habile que pendant des siècles ses peintures captivèrent tous les esprits; puis vinrent Leibnitz, Clarke, 'SA^olf, Spinosa. Mais le sceptique Pyrrhon, Descartes, Bacon et Bayle, plus tard Locke, avaient examiné les peintures des anciens philosophes; ils avaient découvert que toutes n'étaient que mensonge et ils vivaient mis la muraille à nu. Enfin, Kant. le dernier venu. « assis sur un rocher nous montre du doigt cette barrière insurmontable qui nous cache les causes et les premiers ressorts de l'univers », et, sentinelle vigilante, semble placé là pour écarter à l'avenir tout imposteur qui voudrait encore fasciner les yQu\. 11 fait, dans la Critique de la Raison pure, le procès de toutes les spéculations métaphysiques; «athées, déistes, théologiens, spinosistes, chacun y trouve son affaire.... le sage universel lui démontre la faiblesse et la vanité de sa doctrine. »

Ce livre, dit Villers, nous « apprend ce que c'est r[ue de savoir, chose que tant de savants ignorent et qui nous fait voir ■que nous savons assez peu de chose». Certes, Kant nous laisse désabusés et son livre n'est ni consolant, ni « flatteur pour le pauvre esprit humain qui aime tant à être bercé»; mais, doiton regretter ces rêves, et, en fait de science, « la vérité la i)lus sèche » n'est-elle pas préférable au « mensonge le plus brillant V > Kant a placé des bornes; on ne s'épuisera pas en efforts pour voir au delà C'est le plus grand service qu'un

iï(''iue su|)éricur ait pu rendre à toute la classe des hommes qui p(>nscnl. »

Viilers trace ainsi, en une dizaine de pages, une brève esquisse di; système de Kant. La façon claire et frappante dont il présente la question est bien propre à pousser à l'étude de cette philosophie ceux qui auraient désiré en savoir davantage; aussi, ces deux lettres obtinrent-elles quelque succès.

Si les Lettres Westplialicnncs avaient [)énétré en France^ elles auraient été 1 un des premiers écrits qui eussent fait retentir le nom de Kant au delà du Rhin, mais, quoique publiées en français, leur succès demeura restreint à l'Allemagne ; encore les réfugiés nen appréciaient-ils que la légèreté bien française, les chansons, les traductions en vers d'Anacréon, d'Horace ou de Pétrarque dont il est parsemé, préférant aussi de beaucoup les pages où Viilers disserte sur les modes ou les villes d'eaux à celles qu'il consacre à la philosophie ou à la politique.

Viilers avait conservé l'espoir de rentrer bientôt en France. Mais le cours des événements anéantit bientôt cette espérance. En 1797, il résolut de partir pour Saint-Pétersbourg et d'y rejoindre son frère cadet qui était officier; avec son aide, il pensait trouver plus facilement qu'en Allemagne une situation convenable. C'est alors qu'il quitta G(cttingue pour Lubeck, où il comptait s'embarquer. Il retrouva à Lubeck Dorothée Schlôtzer, devenue la femme du sénateur Rodde, l'un des hommes les plus influents de la ville. Cédant aux instances de Mme de îlodde, Viilers renonça, momentanément du mohis, à son projet de voyage en Russie.

Il se sentait captivé par la vie active et indépendante de cette petite république où l'esprit commerçajit n'avait pas arrêté tout essor littéraire; le salon des Roddo était le centre d'une société d'élite où se rencontraient Stolberg, Jacobi, Voss, le chanoine Meyer. le poète et philosophe Gerstenberg, le pasteur Gaibel. le syndic Curtius, le philosophe Kœppen et les poètes Schmidt et Owerbeck. Klopstock même était en relations avec les Rodde. Viilers. bien accueilli dans ce milieu choisi, se familiarisa bientôt complètement avec les mœurs douces et simples des iVUcmands du Nord.

A ce moment, un Français fondait à Hambourg le Spectateur du Nord. Viilers entreprit d'écrire pour ce journal des articles dans lesquels il raconterait à ses compatriotes les découvertes qu'il avail faites. Nous verrons dans le chapitre suivant ce qu'il ;i(lvinl de ce projet.

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