‹ Charles de Villers 1765-1815Chapitre 10 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Villers en Allemagne de 1806 à 1810.

Etat d'âme de Villers à son retour. — Sur la inaiiicrc essentiellement différente dont les poètes français et allemands traitent l'amour {1806). — Les événements politiques détournent Villers de ses occupations habituelles. — Relations de la France avec les Villes hanséatiques. — Ecrasement de la Prusse, prise de Lubeck. — Lettre à M"" F. de Beauharnais (1807). — Villers traduit un opuscule de Reimarus contre le blocus continental : Le Commerce (1808) et VEssai sur l'influence des Croisades de Heeren. — Coup d'ceil sur l'état actuel de la littérature ancienne et de l'histoire en Allemagne (1809). — ■ Coup d'œil sur les Universités et le mode d'instruction publique en Allemagne (1809). — Villers revient à ses études de littérature comparée et espère prendre part au concours ouvert par l'Académie de Dijon sur cette question : La nation française mérite-t-elle le reproche de légèreté que lui font les nations étrangères? (1808). — Les Allemands désirent que Villers assume tout entier le rôle d'intermédiaire entre la France et l'Allemagne. — Gœthe, Reinhard, Guizot, Stapfer l'en pressent.

En février 1805, après un séjour de plus d'un an en France, Villers songe à revenir en Allemagne. Malgré la bienveillance avec laquelle il a été accuedlM, malgré son rôle en vue dans les luttes littéraires jet politiques, la vie fiévreuse de Paris, les attaques violientes auxquelles il a été en butte, lui font éprouver un besoin de plus en plus vif de reprendre son existence studieuse et calme. Quelques-uns de ses amis, entre autres Gôrres, Colliguon lie rappellent avec instances. Ayant fait une riche moisson de documents sur la littérature, la philosophie, les mœurs, l'esprit de ia nation française, il pourra, dans de nouveaux ouvrages, mettre en opposition le génie des deux peuples qu'il coimaît si bien. ^

1 C'est par des tableaux d'ensemble et non par des traductions que Villers veut faire mieux connaître l'Allemagne aux Français. «... J'ai tant de travaux commencés, tant d'autres en vue et auxquels je tiens beaucoup, qu'il m'est impossible de songe,r à autre chose. Mon goût et mes études me portent plus vers la Philosophie et la Lillérature que vers l'histoire et la controverse théoloç/ique. J'ai ma Philosophie de Kant à continuer et à éclairer. J'ai des Mélaïujes de littérature allemande a publier, dans lesquels

Une note qu'il inscrit au dos d'une lettre de Gôrrcs nous révèle is es dispositions au moment de quitter Paris:

« Non, mon spirituel ami, gardez-vous de me croire mort et victime de la putréfaction universelle qui m'environne ici. Au milieu de ce tumultueux néant, parmi la foule des castratl intellectuels qui sont réduits aux facultés inférieures des sens et de Ventendement le plus étroit, je me promène silencieusement, plein de vie intérieure, plein d'agitation et de douleur. J'observe, je soupire et je forme des projets (hélas! vains, peut-être) pour l'avenir. Quand, dans cette immense calacombe je rencontre un vivant, mes yeux chargés d'indignation se fixent, puis s'élèvent vers le ciel et semblent se demander quels sont les remèdes à tant de maux, à une épidémie morale qui, pour comble de misère, est devenue la santé et la vie de tout ce peuple dégradé! S'il n'était que malade, on pourrait le médicamenter — mais il est vivant et sain d'une fausse vie et d'une fausse santé. Il vit de la vie des sens et est sain de la santé des brutesi. » ^

YoiJà qui nous est un gage de la sincérité de Villers; il s'est donné la tâche de lutter contre le matérialisme et l'apathie intellectuelle de la plupart de ses compatriotes, il ne reculera pas; ni l'insuccès, ni l'opposition moqueuse, ni les efforts du gouvernement pour l'obhger à se taire ne le décourageront. Dans sa profonde admiration pour l'Allemagne, les défauts qu'il reproche aux Français prennent à ses yeux des proportions exagérées; toutefois, si le ton de ses critiques est souvent doctoral et parfois ampoulé, il faut reconnaître qu'elles ont un fond de vérité et qu'il n'est pas seul à les faire. « Point de public, point d'intérêt pour les idées, beaucoup pour les places et les profits du moment, un essoufflement continuel dans tous ceux qui courent après la fortime, une indifférence parfaite dans ceux qui n'ont pas besoin de courir après,... voilà Paris», dit B. Constants. On rencontre les mêmes plaintes chez Stapfer et chez Gallet -K

ie tâcherai de donner une idée de l'ensemble de cette littérature, encore si méconnue dans ce bon pays de France!...» (ViUers à Lemaitre, avril 180o.) Et au moment du départ, le l^r prairial, ViUers renouvelle ses promesses a Lemaître- « Je vais travailler en .Allemagne à l'œuvre que ] ai entreprise de jeter ici quelques semences généreuses dans les âmes en fait de religion et de philosophie. Puissé-je continuer à mériter votre estime et celte des Français qui pensent comme vous. »

1 Villers avait d'abord écrit « pourceaux ».

- Lettre de B. Constant à la comtesse de Nassau, février 1805.

■ Voir « La première promenade d'un solitaire provincial depuis le faubourg Saint-Honoré jusqu'au Palais du Tribunat», Pans, an X, p. 41.

Pendant son voyage en Allemagne, Constant, bon observateur, écrivait^ : « Ici, tous les hommes de lettres, q.uoique sans esprit, ont cela de supérieur à la classe qui iait leur pendant en Fralnce, qu'ils sont très instruits et ont des idées très libérales.

En quittant Thospitalier territoire de Weimar, je vais

rentrer dans un monde où je ne rencontrerai plus cette bienveillance dont j'ai contracté Thabitude. Je ne trouverai plus dans les esprits l'impartialité et l'amour du vrai qui m'ont été si agréables el si utiles en Allemagne. » Aussi forme-t^il le projet d'y venir passer tous les hivers: « Il y a plus de fond <lans cette nation que dans la nôtre », ajoute-t-il plus tard.

Constant apercevait donc les défauts de la nation française, mais son indifférence sceptique se satisfaisait à les noter et il n'ambitionnait pas d'y remédier. Villers prenait les choses beaucoup plus au tragique: « Pour moi, en mon particulier, je ne me découragerai jamais et ferai tout ce que mes forces et les vingtquatre heures qui nous sont accordées chaque jour par Dieu, me permettront. . . », écrivait-il à son ami Lemaître le 8 mai 180G, peu après son retour à Lubeck. Et, sans tarder, il va se mettre à l'œuvre.

A propos d'un projet de Taschenbuch pour l'année 1807, il écrit son petit ouvrage: Sur la manière essentiellement différente dont les poètes français et allemands traitent l'amour -. Il y développe cette idée de Jean-Paul, son auteur favori: .,Die erôssten Dichter waren die Keuschesten. Welches Volk gab denn bisher die frechsten Gedichte? Gerade das, welchem beinahe gar keine andere glùcken, das Gallische." -^

La thèse de Villers est, en effet, celle-ci: dans la manière de traiter 1" amour comme sujet poétique, les artistes français et allemands diffèrent essentiellement les uns des autres. « Les premiers ont confié, la plupart, à leur creuset poétique des éléments pris dans le règne sensuel et matériel de l'amour, de l'attrail passionné des plaisirs de la jouissance. Les auti'es, au contraire, ont choisi presque constamment les leurs dans ce que l'amour a de plus saint, de plus idéal, de plus mystique. » Qu'en est-il résulté? Chez les Français, la poésie éroti-

' Journal intime, p. 16-17.

2 II existe en français beaucoup de traités et dissertations sur l'amour, depuis le Triomphe de l'amour honnête, par M. Gillet, conseiller du roi, en 1G42, ju.squ'à la Mctaphijsiquc de l'amour, par la marquise de Lambert, en 1721), et à l'opuscule de M. de Boufflers; toutefois, l'ouvrage de Villers, conçu dans un tout autre esprit, ne fait double emploi avec aucun d'eux; c'est, en quelque sorte, une étude de littérature comparée.

• Vorschule der Aesthàlik, III, p. 108.

que 'exprime « la volupté..., le désir sous mille formes variées plus ou moins décentes » ; qu'elle soit passionnée ou tragique, langoureuse ou badine et gracieuse, ou, comme « chez les jyoètes les plus purs », empreinte « d'innocence, de dévouement, de tendresse », elle ne s'élève presque jamais et n'a « rien de divin à révéler ». Son langage est « borné, fade et matériel » A

Chez les poètes germains, au contraire, l'amour n'a rien de sensuel; son but unique est d'enthousiasmer, de diviniser îe cœur dont il s'empare. < Le poète erotique allemand intéresse à son amour la nature sensible et le monde invisible; l'harmonie des sphères, le firmament, la terre, les eaux, tous les êtres animés célèbrent avec lui la solennité de son sentiment; c'est surtout en lui-même qu'il trouve une richesse de nuances, ime source inépuisable d'affection délicate, vague, mystique. » Et charmé des vastes horizons que lui a découverts la poésie lyrique allemande, 'Villers s'écrie: « Tei'mes ravissants de Sehnsucht, d'Ahndung, de Schwârmerei, vous n'existez pas dans l'idiome du poète français! on n'invente pas de mots pour ce qii'on ne connaît pas! »

Les Français ignorent ce qu'est la vraie poésie lyrique; leurs odes, leurs épopées atteignent rarement à une grande élévation. Les Allemands ont, dans ce genre, des pièces d'ime haute inspiration. Chez les Français, la poésie lyrique est surtout descriptive ou didactique, et ce qu'ils « aiment avec une si tendre préférence n'est point du tout de la poésie ». Si Haller, Zachariae, Jacobi, Schiegel, Burger, 'Voss, Baggesen, Hoelty, Kleisl, Gerstenberg, Clandius, Gœthe, Schiller, Novalis, Reinhard, Tieck, Klopstock, Gleim et tant d'autres forment une cohorte de poètes remarquables, que peut-on leur opposer en France? Quinault, Fontenelle, Moncrif, Chaulieu, Bernard, Saint-Lambert, Dorât, Bernis, Parny, Boufflers, Marmontel, etc., chez qui l'on ne voit que « passion, volupté ou faiblesse » ! Avec Jean-Jacques Rousseau, les influences anglaise et allemande « ont provoqué çà et là quelques étincelles d'un beau feu; de beUes âmes ont ressenti l'irritation de cette électricité, mais le goût général a repris le dessus ». Et, pour ne parler que de la pudeur dans l'expression de l'amour, « que dirons-nous de l'effroyable nombre de ces écrits licencieux qui déshonorent la langue et la littérature des Français et dont le cynisme révoltant dépasse les bornes mêmes du libertinage le plus honteux? Quelle dégoûtante catégorie depuis l'Aloysia jusqu'à la Justine. » Cette « profondeur de corruption » n'existe pas dans la poésie allemande.

' Ce sont toujoi(i'.s «des charmes, des flainiucs, des ardeurs, des langueurs, des yeux vainqueurs, des traits, des attraits, des blessures, des soupirs, des désirs, des plaisirs, les grâces, les ris, les jeux et autres babioles. »

Villers pose comme principe que la littérature est une manifestation de l'esprit national. La différence de tempérament entre les Français et les Allemands se montre aussi bien dans l'histoire, dans la philosophie, dans la religion, que dans la vie môme des deux peuples; le penchant de l'un le porte v'ers la réalitc, l'autre est plus enclin à \ idéalité. Il s'efforce de faire comprendre à ses compatriotes quel avantage il y aurait pour eux à modifier leur manière d'être pour ressembler à ces Germains réservés, sérieux, réfléchis, l'esprit toujours tendu vers xm idéal de beauté et de bonté et, à cause de cela, plus dignes d'être à la tête des nations civilisées par l'attention qu'ils donnent à tout ce qui peut développer le cœur et l'intelligence.

Quand Villers portait de tels jugements, la littérature française se mourait d'épuisement et la nation, grisée par ses victoires, fatiguée de discussions philosophiques et rehgieuses, s'abandonnait avec prédilection à des jouissances où l'esprit avait peu de part. Les Allemands, au contraire, assistaient à im épanouissement merveilleux de la littérature et de la ;>ensé6 philosophique; ils n'étaient préoccupés que de l'avancement des sciences, de la morale et des lettres, négligeant volontiers — et jusqu'à l'exagération — les intérêts de la vie pratique. 11 faut se replacer à l'époque pour réduire à leur portée véritable les jugements de notre Aristarque. Les .Français avaient une tendance à considérer le monde « comme un grand réservoir de jouissances » où chacun puise selon ses forces et son génie; la recherche des richesses était pour eux l'essentiel. Les sciences mathématiques primaient à leurs j^eux toutes les raitres. L'histoire et le chmat avaient prédisposé l'Allemand à d'autres ambitions. Il préférait « les jouissances exclusives de l'homme intérieur, de la pensée solitaire — les trésors du monde intellectuel ^ » ; il s'attachait à l'étude des sciences spéculatives, à la solution des énigmes de la nature, sans souci d'en tirer -profit.

Mais à quel misérable pubhc s'adresse-t-il? 11 ne lit pas, les libraires font faiUite les uns après les autres et cela empêche la réalisation de bien des projets de Villers. Il écrit à Lemaître:

« La catastrophe de mon libraire Heinrichs me gêne prodigieusement

dans mes projets Tous les libraires tombent, ce n'est pas leur faute.

Les meilleurs livres ne s'achètent pas. C'est notre pitoyable public français du XIXc siècle qui s'oppose à tout. Vous me parlez, Monsieur, de l'avantage qu'il y aurait pour la cause de la raison à traduire plusieurs ouvrages remarquables de l'allemand. Sans doute qu'il y en a une foule dans tous les genres, de sciences, d'histoire, de belles-lettres, de philosophie, de religion, qui feraient un bien inappréciable à notre nation s'ils étaient compris,'lus et étudiés par elle. Mais en France, on ne veut rien lire, rien étu-

1 Coup d'œil sur les Universités.

dier, rien comprendre; aucun libraire ne fait une entreprise pour un public de cent pei-sonnes tout au plus parmi trente millions d'ànies ! 11 faut bien, au fait, cju'il retire ses frais, il faut que lauteur et l'imprimeur vivent. Qu'attendre d'un pays qui n'a pas un seul, non pas un seul vrai journal littéraire? Tandis que la pauvre Allemagne en possède et en entretient vingt de cette espèce, parmi lesquels il y en a sept ou huit de la plus excellente facture? Un pays où l'infâme journal de Geoffroy fait une fortune si affligeante, où il a 18500 abonnés! c'est-à-dire plus que tous les autres journaux ensemble !. . . . Oui, je vous le répète, deux choses me paralysent dans l'exécution des nombreux et salutaires projets que je pourrai avoir d'enrichir notre littérature de produits allemands: 1° le manque d'un public qui y prenne part et, par conséquent, de libraires qui entreprennent; 2" le manque de coopérateurs. Car il y a trop peu de Français qui sachent à la fois bien lii'e l'allemand et bien écrire leur langue. Et de ce petit nombre, à peine y en a-t-il un ou deux pour se prêter à ce qui est bon et moralement utile.... » '

Pour soutenir la thèse de la supériorité littéraire de l'Allemagne, Villers avait choisi l'exemple le plus facile: l'opposition entre la poésie lyrique allemande, si riche et si diverse, et la poésie lyrique française qui, à dire vrai, n'existait pas encore. Ses arguments eussent paru moins frappants s'il s'était attaché à opposer La philosophie, ou même l'histoire dans les deux nations. ^

B. Constant, — qu'il nous soit permis de le rappeler ici, car peti nombreux sont les Français qui, sous l'Empire, pouvaient juger avec impartiaMté et en connaissance de cause la littérature des deux pays, — B. Constant, en 1804, fait, sur la poésie allemande, plusieurs remarques que nous pouvons rapprocher de celles de Villers. Après une entrevue pvec Schiller, il écrit: « C'est un homme de beaucoup d'esprit sur son art, mais presque uniquenient poète. Il est vrai que les poésies fugitives des Allemands sont d'un tout autre genre et d'ime tout autre profondeur que les nôtres. » Ayant lu quelques poésies de

' Lettre de Villers à Lemaître, 19 mai 1806. Elle est signée: Villers, de rinstitut national de France. — Seize mois plus tard, Villers écrit à Lemoîti'e. au sujet de V Eglise de Thym, qu'il avait eu l'idée de traduire: « Je voudi'ais avoir à mes ordres une fabrique de traduction, quelques jeunes gens qui travaillassent d'après mes indications, mais je suis trop isolé. . . »

- Les auteurs de la Biographie moderne avaient, à l'article Villers, prétendu que celui-ci avait quitté Paris en 1805, « fatigué de l'admiration qu'il y voyait prodiguer à Racine ». Cette absurde imputation nous prouve combien on en voulait à Villers de sa prédilection pour la littérature et la nouvelle poétique allemandes. Nous savons qu'il eut toujours une réelle passion pour Racine et, déjà en 1800, il avait vivement engagé Overbeck à traduire Britannicus ; à peine revenu en Allemagne, en 1806, il l'aida de ses conseils et, en 1809, usa de toute son influence sur Iffland pour que celui-ci consentît à jouer la pièce.

Gœlhc à M'i'e Necker de Saussure, il note: « Quelle difficulté de faire entrer la poésie allemande dans une tête accoutumée à la poésie française! La poésie française a toujours un j:ut autre que les beautés poétiques. C'est de la morale, ou de l'utilité.^ ou de l'expérience, de la finesse ou du persiflage, en vm inot. toujours de la réflexion. En somme, la poésie n'y existe jamais que comme véhicule ou comme moyen. Il n'y a pas ce vague, cet abandoij à des sensations non réfléchies, ces descriptions si naturelles, tellement commandées par l'impression que l'auteur ne paraît pas s'apercevoir de ce qu'il écrit. Voilà ce qui fait le caractère de la poésie allemande et ce qui (depuis que je la connais) me })araît être le caractère essentiel de la véritable poésie.

Le Français et l'Anglais vous disent: Voyez comme je décris les objets. L'Allemand: Voyez comme les objets me frappent. L'un se regarde et se peint, l'autre regarde et peint la nature. II résulte de là que les gens habitués à chercher dans la poésie autre chose que la poésie ne trouvent jjas dans la poésie allemande ce qu'ils cherchent. Et comme un mathématicien disait d'Iphigénie: Qu'est-ce que cela prouve? les étrangers, eux, disent de la poésie allemande: Où cela mène-t-il?' » — Il n'est pas sans intérêt de mettre en regard les jugements des deux amis.

C'est du 23 au 29 mai 1806, pen après son retour à Lubeck, que Villers avait écrit son pelit traité qui ne comprend guère qu'une quarantaine de pages. Il parut dans VAlmanach de Reinhard. Bien préparé à parler d'un tel sujet, l'auteur rédige ce morceau d'une haleine et presque sans ratures. On comprend que, dans le feu de la composition, quelques phrases aient dépassé sa pensée, mais on peut sétonner qu'en corrigeant les épreuves, il n'y ait apporté aucune atténuation ; ce sont des Allemands qui furent obligés de le rappeler au respect des convenances et de lui faire entendre qu'un livre dédié à S. M. la Reine Caroline de Bavière ne pouvait contenir des paroles blessantes à l'adresse des Français. Son intention première avait été déterminer par cette épigramme de Baggesen: ~

„Dcnken willst du es lehren, das Volk der Franzosen, o Villers I Wic der erhabenste Geisl aller Teutonen gedacht. Soll das Unmôglichste glûcken, Unmôgliches miiss danii vorangehn : Lehr es empfmden zucrst, wie der gemeinsie Teuton!"

1 B. Constant. Journal intime, p. 35-36.

'■^ Elle fut adressée par Baggesen à Villers au moment où celui-ci tenta d'introduire en France la philosopliie de Kant.

' Traduction : « Tu veux, ô Villers, enseigner aux Français à penser comme a pensé l'esprit le plus élevé des Teutons. Pour qu'un semblable miracle réussisse, il faut qu'un auU'c le précède: apprends-leur à sentir tout d'abord comme sent le dei"nier des Teutons. »

Jacobi, à qui il avait communiqué la première épreuve, lui demanda de « faire un carton pour le dernier feuillet».^

UEssai fut vivement pris à partie en France. Lachevardière-, alors à Hambourg, rappelant les noms de J.-B. Rousseau, de Lefranc de Pompignan, de Malherbe, de Racan, de Lebrun-Pindare, qui s'étaient distingués dans le genre noble de J'ode, s'efforce de démontrer qu'il n'y a pas de peuple qui ait autant que les Français le sentiment de la délicatesse et de l'honneur - ce dont 'Villers, du reste, n'avait pas parlé.

En Allemagne, l'effet produit est tout auti'e. Villers avait fort avantageusement parlé de Schiller et de Gœthe, il avait beaucoup loué le Werther et le Torquato Tasso- Gœthe lui en exprime tous ses remerciements-'. Le baron de Voght est enchanté du parallèle, si flatteur pour la nation allemande. Il a fait plusieurs séjours en France et se sent apte à juger de la valeur de l'ouvrage; il exprime sa joie et celle de plusieurs autres < bons juges » de voir que, si les Français ont conquis le monde, les Allemands ont su, par leur caractère, mériter l'estime de Villers. '■•

On doit accorder quelque attention à ce petit ouvrage. Partial sans doute et parfois irréfléchi, il n'en est pas moins un premier essai de httérature comparée. Villers a cherché à caractériser dans un genre déterminé le génie de deux peuples. Il ouvre une voie nouvelle et Mme de Staël puisera dans ces pages bien des idées que nous retrouverons dans son livre De l Allemagne.

Villers s'était remis à l'étude de Kant et traçait le plan de son grand ouvrage sur Luther. Entre temps, il ti'aduisait le discours prononcé par Henke à la fête anniversaire du couronnement de l'empereur, le 2 décembre 1806. Il avait promis à son maître et ami Eichhorn de traduire en français son Histoire littéraire, mais il passe ce travail à Stapfer. Il encourageait Heeren à concourir pour le prix d'histoire que devait, l'année suivante, décerner rinstitut, promettant d'habiller son travail à

' Comment Reinhard, qui savait à quel point Villers pouvait se montrer maladroit et impolitiqiie en certaines occasions, avait-il laissé passer ces insultes à la nation française?

2 Lettre de Lachevardière à Villers, Hambourg, 22 août 1806.

■' Le 11 novembre 1806. après la défaite d'Iéna, Gœthe écrit à Villers: ., . . . Ihren kleinen Aufsatz, habe ich mit Vergnugeii und Beschâmung gelesen, wobei es mir ein nicht geringer Trost war zu sehen, dass dasjenigc \vas man geleistet hat, fur etwas gehalten wird, in einem Augenblicke, \vo man kaum Hoffnung fassen kann, etwas weiter zu leisten..."

'' Voir Isler, p. 303, lelti-e du baron de Voght.

la française. Enfin, il s'était engagé à faiire pour llnstitut un rapport sur les belles-lettres allemandes. Mais les événements politiques allaient le détourner des travaux littéraires.

En lutte contre la quatrième coalition, Napoléon venait d'abattre la puissance de la Prusse; le contre-coup de la défaite d'Iéna se fit sentir jusque dans les villes hanséatiques.

Pendant les quinze dernières années, la situation politique des trois villes libres avait été particulièrement délicate; les guerres qui avaient suivi la Révolution n'avaient pas 'toujours respecté leur neutralité.

Par intérêt d'abord, pai* inclination aussi, elles désiraient rester en bonne intelligence avec le gouvernement français. Sous pavillon neutre, elles ravitaiiWèrent plusieurs fois la France, au grand avantage de leur commerce; mais le roi de Hanovre et le roi de Prusse leur intimèrent l'ordre d'avoir à cesser toute relation avec la République; elles furent obligées de céder. De là naquirent mille vexations aux représentants de la France dans les trois villes, vexations suivies de représailles, car on était d'avis que les villes hanséatiques, surtout Hambourg, enrichies par une guerre dans laquelle il leur avait « si l>ien réussi de n'être ni neutres, ni ennejtnies », eussent pu obtempérer avec moins de docilité aux injonctions de la Prusse. Les riches magasins hanséatiques étaient un objet de convoitise pour leurs voisins. En l'an IV déjà, Hambourg avait craint de tomber dans les mains de la Prusse, Rrême dans celles du Hanovre, Lubeck dans celles du Danemark; leur territoire était constamment envahi.

La France, toujours victorieuse, avait avancé ses frontières jusqu'au Rhin. Reinhard, son représentant à Hambourg, conseillait de ne pas laisser anéantir l'indépendance des trois villes; il était, en effet, de bonne politique de maintenir dans leur intégrité ces Etats tampons qui, d'eux-mêmes, se tournaient vers la F'rance pour implorer sa protection. Le gouvernement de la République comprit bien vite qu'il pourrait tirer bon parti de la situation. C'est sur ces entrefaites que Ronapartc devint Premier Consul. La brutalité avec laquelle il régla l'affaire Chapeaurouge devait apprendre aux trois villes la façon dont il entendait les protéger. Toutefois, par le traité de Lunéville, Ronapartc leur faisait assurer presque tous les avantages qu'elles revendiquaient depuis plusieurs années; bien plus, le 19 floréal, an IX, il faisait annoncer « que la France protégerait les villes hanséatiques et impériales et ne souffrirait pas qu'elles devinssent la propriété d'aucun prince ». Il fallut cependant attendre jusqu'en 1803 pour que toutes les difficultés fussent réglées et

que leur indépendance fût confirmée par la conférence de Ratisbonne.

Mais les choses n'en reslent pas là. L'Angleterre ne s'étant pas conformée aux clauses du traité d'Amiens, Bonaparte donne, en 1803. l'ordre d'envahir le Hanovre, de s'emparer des (inbouclîures de l'Elbe et du Weser et ae s'y établir afin d'empêcher l'entrée des marchandises anglaises; c'est le début de la guerre économique que le Premier Consul déclarera à son irréconciliable ennemie.

Mortier avait trouvé les finances du Hanovre en 1res mauvais état, le pays était pauvre, les charges de l'occupation militaires lourdes; il lui fallait de l'argent; il fit pression sur les ville i libres pour qu'elles consentissent à prêter quelques millions; elles le firent à contre-cœur, car <la solvabilité du Hanovre était des plus problématiques. Elles commencent à s'apercevoir que la France, devenue leur puissante voisine, se montre par son avidité non moins redoutable que le Danemark et la Prusse; c'est la première cause d'un refroidissement dans les relations.

D'autre part, les émigrés continuent à trouver dans les villes libres un refuge commode et à ourdir impunément des menées contre la France et Bonaparte. Les Anglais, de leur côté, conservaient quelque influence à Hambourg et soudoyaient des gens charges d'imprimer et de répandre des pamphlets injurieux contre le Premier Consul. Des dissensions continuelles naissent de cet état de choses et la situation devient très tendue. Dans un moment de colère. Napoléon donne l'ordre d'enlever Rumbold ministre d'Angleterre, et viole ainsi la neutralité de Hambourg. Le meurtre du duc d'Enghien cause une recrudescence d'agitation dans le clan des émigrés. L'empereur décide de les chasser des villes libres et charge Bourrienne de cette mission

Par le traité de Schœnbrunn, en décembre 1805, le Hanovre devait revenir à la Prusse. Napoléon avait alors formé « la Confédération du Rhin » à laquelle le roi de Prusse opposa « la Confédération du Nord » et il presse vivement les trois villes d'y entrer. Hambourg, Brème et Lubeck, craignant une attaque de Frédéric-Guillaume, se tournent de nouveau vers Napoléon; sur son ordre, Bourrienne propose, comme prix de la protection sollicitée, le paiement immédiat d'une somme de six millions, plus une taxe annuelle de deux millions. Cet accord fut conclu en octobre 1806, mais il ne devait pas être de longue durée. Les plans de l'empereur s'étaient modifiés. La Prusse venait d'èlre brisée pour longtemps et Napoléon méditait le fameux

blocus continental destiné à frapper au cœur la puissance de l'Angleterre. Si, en 1803, il était bon de maintenir Tindépendance des villes hanséatiques, il en était tout autrement aujourd'hui où l'empereur voulait fermer avec plus de rigueur que jamais les voies fluviales qu elles commandent; leur annexion s'imposait donc à bref délai.

Remarquons toutefois que la première atteinte portée à la liberté des trois villes est due plutôt au hasard; l'attaque de Lubecli n'avait nullement été prévue par Napoléon et fut le résultat dune maladresse de Blùcher.

Le 14 octobre 1806. après les batailles d'Iéna et d'Auerstaedt, les deux armées prussiennes en complète déroute s'étaient dispersées dans toutes les directions; Blùcher se retire vers le nord, A la fin d'octobre, il traverse en six jours le Mecklembcurg. poursuivi par les corps d'armée de Murât, de Bernadotte et de Soult. Le 5 novembre, au matin, il est aux portes de Lubeck. Serré de près par les trois généraux, il se trouve acculé entre le Holstein et la mer; ne voulant pas pénétrer sur territoire danois, il force l'entrée de Lubeck malgré les protestations du Sénat et entre dans la ville suivi d'une multitude de chariots remplis de blessés, de troupes de toutes sortes qu'il fallait héberger et ravitailler et qui ne laissèrent pas que de commetti'e de gravées désordres. Blùcher met aussitôt la ville en état de défense Le lendemain, l'armée française assiégeait Lubeck. A trois heures de l'après-midi, les Français entraient en vainqueurs dans la place. Pendant le combat, Blùcher avait réussi à sortir de la ville avec une pai'tie de ses troupes et s'était dirigé sur Schwartau, où les Français le battirent le lendemain et Tobligèrent à capituler.

Les habitants de Lubeck ne cachent pas leur joie de se vou' délivrés des Prussiens par les troupes d'une puissance alliée, miiis ils sont vite et cruellement déçus. Dans chaque quartier se déroulent des scènes de pillage, de violj de meurtre; les soldats avaient fait main-basse sur les vins et les eaux-de-vie emmagasinés chez les négociants; sous l'empire d'une ivresse bestiale, ils massacrent un grand nombre d'habitants. Les sénateurs mômes ne sont pas à l'abri d'un coup de force dans la salle des séances où ils siègent en permanence.

Villers, rempli d'indignation à la vue de telles atrocités, veut épargner à ses amis Rodde les horreurs du pillage; vêtu de son uniforme de capitaine de cavalerie, muni de la cocarde nationale, il se tient, sabre en main, sur le iseuil de leur maison, l'une des plus somptueuses et, par cela même, l'une des plus exposées à la cupidité des pillards. Peu après, le prince de Ponte-

Corvo y élablit son quarlier-gcncral et inel ainsi les Rodde à l'abri des fureurs de la soldatesgue. Grâce à la bienveillance (le Bernadotte Villers est autorisé à porter le titre de secrétaire particulier du prince, titre qui lui permet de metti'e un frein au pillage et de servir d'intermédiaire enti'e le Sénat et Fétatmajor. Le lendemain, les scènes de désordre reprennent de plus belle: de nouvelles troupes étant arrivées, elles veulent aussi leur part de butin. Les trois corps darmée étaient indépendants les lins des autres et il n'y avait aucune entente entre les chefs; il en résultait, dit Villers, « une sorte d'anarchie ». Dans la nuit du 7 au 8, il adresse à Bernadotte une supplique pour le conjurer de mettre fin aux scènes de violence: « Monseignem*, qu'il soit permis à un Français que V. A. a daigné accueillir avec estime et bonté, d'élever sa voix vers vous pour vous supplier de mettre un terme aux effroyables malheurs d'une ville amie et protégée de la France, d'une ville que notre auguste empereur a assurée encore naguère de sa faveur et de sa protection spéciale, d'une ville remplie jusqu'à ce jour de 'religion et de moralité, dont la paisible industrie est nécessaire à toutes tes nations, à la nôtre surtout dont elle vivifie le commerce dans le Nord, et qui a si peu mérité enfin l'épouvantable sort qui vient de la frapper. » Après le récit des horreurs qui se passent dans les parties de la ville éloignées du quartier général, il ajoute: « Je me jette donc aux pieds de y. A. S. pour la supplier, non pas de réparer des maux irréparables, mais de prévenir ceux qui peuvent encore arriver, que chaque minute voit naître. Je n'ai pas la présomption »'e vouloir éclairer sa sagesse, mais, sans doute qu'une proclamation solennelle, faite et publiée en son nom, ou même au nom commun des trois maréchaux, produirait un effet salutaire, une proclamation dans laquelle on dirait aux soldats que l'ennemi étant entièrement réduit t?t fait prisonnier, la paix étant de retour sur ce territoire ami de la France, tout excès y doit cesser surle-champ et l'empire des lois les plus sévères renaître. Que îa terreur cesse, du moins pour l'avenir, que l'honneur du nom français reparaisse avec l'ordre et que tant d'infortunés recommencent à porter paisiblement le fardeau du malheur qui vient de les frapper durant deux des plus affreuses journées qu'ait à compter l'histoire des temps modernes ! >

Cette lettre eut pour conséquence la proclamation d'un ordre du jour plaçant les habitants de la ville et de son territoire « sous la sauvegarde de S. M. l'Empereur et Roi » et rippelant aux troupes du 1er corps « que la ville de Lubeck, quoique prise de vive force, ne doit pas être considérée comme une ville ennemie et que le soldat français, bien loin de se conduire en

A'aiiiqueur farouche, doit êti'e sensible et liumaiii après la victoire ». Le même jour (9 novembre), Villers était chargé par le Sénat d'écrire une relation des événements qui devait être transmise à Bourrienne, ainsi qu'une lettre le priant de faire parvenir à l'empereur une supplique ^ Nous y lisons ce qui suit:

« Ce sera la main de la Providence qui relèvera une cité antique et fidèle, ralliée et les intérêts de la France, la compagne de son commerce. . . Nous ajouterons seulement notre conviction morale, celle de tous les honmies qui ont vu et savent juger, que l'occupation de vive force de motre paisible cité à qui V. M. avait assuré une neutralité inviolable est l'œuvre, en effet, des ressentiments de la Prusse envers nous de nous être refusés à toute relation de protection ou de confédération avec elle.'-' »

Cette supplique se terminait par une demande de subside. Elle était signée par les bourgmestres et les sénateurs.

La situation de la ville est lamentable; il faut à tout prix trouver des mo3'ens de subsistance pour les troupes qui occupent son territoire, satisfaire aux réquisitions de toutes sortes et l'on doit recourir au Holstein pour se procurer les vivres et le fourrage nécessaires. Villers estime à douze milMons les pertes subies par Lubeck. Le prince de Ponte-Corvo, touché des malheurs de la ville, voudrait lui venir en aide et prie Villers de le .mettre au courant de la situation. Tout le territoire de Lubeck, répond celui-ci •' est « saigné à blanc », le crédit même est ébranlé et le désordre règne dans les affaires; la Jieutralité de la ville a été violée, il importe que celle du pavillon reste intacte. Comme les soldats français ont occasionné « un grand mai accidentel », il semblerait équitable que « Napoléon le Grand » consentît à réparer le malheur par une indemnité « digne de lui, de sa gloire, de sa grande âme. Il ne s'agit pas de peser et de compenser avec scrupule, il faut que le dédommagement surpasse le dommage, il faut que la postérité qui regardera à cette place n'y aperçoive qu'un monceau de bien-

' Supplique rédigée par Villers. Bourrienne répondait à ce propos : «Oui, votre lettre est envoyable et sera envoyée, mais écrite dans le calme et non au milieu du tumulte des armes, du carnage; vous m'avez bien jugé, je me serais bien gardé de faire parvenir celle que vous m'avez écrite avec tant d'aigreur et de colère. Pouvez-vous douter que l'empereur ne s'occupe de votre ville infortunée? tout le monde lui en parlera, tout le monde lui peindra ses malheurs; pourra-t-il ne pas y être sensible?... »

- Cette supposition n'est pas exacte et semble avoir été faite pour se concilier les faveurs de Napoléon.

•'• Villers au Prince de Ponle-Corvo, 15 novembre 1806.

faits et quelle y reconnaisse la providence de notre siècle, la main du plus glorieux prince. » Pour parler net, Villers désirerait que Ion allouât à la vilde une indemnité de plusieurs millions que l'on aurait puisés dans le trésor du roi de Prusse, l'auteur responsable de tous les maux qui ont accablé Lubeck; en outre, l'empereur aurait accordé un agrandissement de territoire aux dépens des terres du grand Chapitre; à cejs conditions, la ville, si florissante au temps de la Hanse, aurait pu êti'e sauvée de la ruine. '

Le 23 novembre, nouvelle lettre de YiMers au prince de Ponle-Corvo. Après avoir habilement rappelé la belle conduite du prince lors de l'assaut, il plaide une fois encore la cause de Lubeck, demandant qu'on lui rendit sa liberté et sa neutralitéqu'on lui accordât liuie indemnité, etc., étayant sa j equête de plusieurs documents.

Relevons dans Bégin ces quelques lignes qui nous peignent l'état d'exaltation dans lecpiel Villers se trouvait à cette époque: « Villers écrivit à sa famille une lettre chaleureuse mais emphatique, où on lisait cette phrase: « J'ai la tête, le cœur et les oreilles détraqués. . . Les nerfs de Mme de Rodde sont en danse... Le prince de Ponte-Corvo est dans une telle admiration de mon courage, de mon dévouement, qu'il me fait mander à toute heure de la nuit pour conférer avec moi sur les moyens de sauver Lubeck. . . Il m'est arrivé de courir chez le prince en bonnet de nuit; il m'a reçu en savates; je lui ai parlé fortement et librement; voilà ce que c'est que d'avoir un nom comme homme de lettres et d'être membre de l'Académie. . . - » L'on n'était pas,

1 La lettre se termine ainsi; « V. A. dont j'ai l'honneur d'exécuter les ordres bienfaisants et qui a vu mon zèle, a aussi voulu que je lui découvi'isse le secret de mes vœux; j'ai peut-être eu le bonheur d'être utile en quelque chose, de sauver aussi çà et là des Français des excès dont ils auraient rougi le lendemain. Mon nom d'ailleurs n'est pas sans quelque poids panniles Allemands du Nord; ils me regardent comme le représentant de leurs opinions littéraires et morales envers la grande nation à laquelle j'appartiens. Une grâce d'éclat qui me serait accordée les flatterait, je pense: ils s'en attribueraient une partie. Si donc S. M. daigne manifester l'étoile légionnaire par votre intercession, je me sentirai à double titre honoré de la porter. » Dans le brouillon conservé à Hambourg, on a collé une bande de papier sur ce dernier paragraphe ;*nous ignorons s'il figure dans la copie envoyée à Bernadotte, mais la chose n'aurait rien d'impossible. Si, pendant les terribles journées qui avaient causé la ruine de Lubeck, Villers s'était dépensé sans compter pour venir au secours des malheureux, le danger écarté, il esthne que les décorations échoient souvent à des gens moins méritants que lui et n'aurait pas été fâché que l'empereur voulût bien X'econnaîlrc publiquement les services qu'il avait rendus à la cause française et aux intérêts d'une ville alliée. La récompense sollicitée ne fut pas accordée.

2 Bégin, op. cit., p. 52.

â Metz, à runisson de tels sentiments et Ion répondit à cette épîlre un peu ridicule par une lettre où la sympathie se nuan« çail d ironie.

Le 12 novembre, le Sénat de Lubeck avait envoyé nu quartier général, à Berlin, des délégués munis d'une lettre {l'introduction de Bernadotte auprès de l'empereur. Ils avaient pour mission de « supplier le vainqueur des Prussiens de respecter l'indépendance d'une cité qui leur avait donné un asile si involontaire '. » Napoléon les reçut « avec une affabilité et même une bonhomie tout admii-ables ». Il leur a parlé plus d'un quart d'heure, seuls à seuls, de leurs malheurs, des moyens de les adoucir et dit entre autres paroles remarquables: « La bonne ville de Lubeck a beaucoup souffert, j'en suis affligé et prends sur mon âme une partie de ses maux - » Cela ne l'avait pas empêché d'envoyer au maréchal Mortier, commandant en chef de l'ai'mée du Nord, l'ordre d'occuper les trois villes libres. L'intérêt qu'il manifestait aux délégués était donc plus feint que réel; s'ea rendirent-ils compte? Peut-être, car ils se bornèrent à demander qu'on n'entretînt dans la ville quune compagnie pour la garde des hôpitaux — ce que Bernadotte avait déjà accordé — Villers est très mécontent du résultat de l'entrevue. Aux paroles si nettes de l'empereur, les envoyés eussent dû répondre eli ces termes: « Puisque notre infortune a touché la grande âme de Y. M., elle est déjà réparée; la toute-puissance est en sa main, qu'elle veuille, qu'elle ordonne! » Dans une relation des faits qu'il adresse au prince de Ponte-Corvo, il s'écrie: « Vous conviendrez que ce n'est pas là être entreprenant! » Il prie le prince^ dobtenir pour lui, après avoir pris connaissance « des dispositions du maître », l'autorisation « d'envoyer directement un mémoire » à Napoléon, afin de parler d'une façon « plus efficace » en faveur de Lubeck.

Lubeck se trouvait dans une si grande détresse que, sans attendre le résultat de l'entrevue de Berlin, son gouvernement avait réclamé le secours des deux autres Etats libres.-'

Si Villers avait encore conservé quelques illusions au sujet des intentions de Napoléon à l'égard des villes hanséat^ques, il devait être bien vite détrompé. Selon l'expression un peu crue mais juste de Bourrienne, l'empereur les considérait comme des vaches à lait bonnes à traire. Le 9 novembre, Hambourg

1 L AllcmiKjnc française sous Napoléon /^r^ par Georges Servières, p. 90.

2 Lettre de Villers au prince de Ponte-Corvo, 27 novembre. '• Brème fit une collecte en faveur de Lubeck.

esl occupée par huit à dix mille hommes; les scellés sont apposés sur toutes les marchandises el sur la banque; il lui est donc impossible de venir en aide à Lubeck. Le 19, c'est le tour de Brème dont les troupes sont désarmées. Dans les trois ports, l'embargo est mis sur tous les navires. Les 24, 25 et 27 novembre, le décret sur le blocus continental est publié dans îes gazettes de Lubeck, Hambourg et Brème. C'en est donc fait de la liberté des trois villes et Villers comprend enfin que, à en juger par la sévérité excessive avec laquelle Napoléon use de représailles envers les Anglais, « toute représentation tendant à obtenir un commerce libre serait mal venue et mettrait fin à tout espoir de succès > ; Tempereur tournerait le dos aux députés qui oseraient en parler, puisqu'il n'avait pas même écouté les doléances des villes maritimes françaises: Delcndu Cartliagol voilà le grand principe; tout ce qui pourrait le moins du monde être en contradiction avec les mesures de représailles par l^lesquelles on espère atteindre ces insulaires sea'ait regardé comme complicité avec eux. > Il prépare cependant la minute d'un mémoire qui sera remis à l'empereur par quelques négociants, se bornant à demander qu'on veuille bien ne pas confisquer les marchandises qui appartiennent aux commerçants des villes libres.

Bientôt, toutes les mesures sont prises pour l'occupation complète des trois villes et des ports p,ar les Français; quant aux réclamations des sénats, on y répond par de bonnes paroles et des promesses '. La liberté de Brème, Hambourg et Lubeck, bien que sans cesse proclamée - pendant l'année 1806, était, de

1 Le consul Lachevardière, venu à Lubeck pour se rendi-e compte de lélat de la ville, s'en retourne sans avoir rien pu faire : « Mon cher et estimable cosmopolite, .... Je n'ai fait, je nai pu faire de bien positif, jnais j'ai empêché beaucoup de mal. .Je désire que vous et les gens homiêtes de votre cité en soient convaincus et je serai bien payé de mes efforts. ...» Lachevardière à Villers.

1 Dans le Moniteur du 27 septembre, n'^ 270, on trouve une letti'e de Napoléon à S. M. le roi de Bavière où il est fait mention des armements que la Prusse préparait dans le but d'obliger la Hesse, la Saxe et les villes hanséatiques à « contracter des liens que ces dernières puissances paraissent ne pas vouloir former. » C'est une allusion aux efforts que tentait la Prusse pour amener Hambourg. Brème et Lubeck à entrei- dans la Confédération du Nord. L'empereur ajoutait: « La Prusse voudrait-elle nous obliger nous-même à nous départir de la déclaration que nous avons faite que les villes hanséatiques ne pourraient entrer dans aucune confédération jKirticulière, déclaration fondée sur I intérêt du commerce de la France et du midi de l'Allemagne et sur ce que l'Angleterre nous a fait connaître que tout changement dans la position pré.sentc des villes hanséatiques serait un obstacle de plus à la paix générale. » I3ans une note de Talleyrand à lord Londerdale, 25 septembre 180G, il est dit; « L'indépendance des villes han-

fait, anéantie; les villes se trouvaient dans un véritable état de sujétion, étaient soumises à mille vexations. L'adjonction à l'Empire des trois Etats réputés très riches devait fadliter Texécution du fameux décret sur le blocus continental. Mais, se demandait Villers, s'il n'est pas possible de laisser aux trois ViUes la liberté dont elles avaient joui jusqu'à 'présent, pourquoi ne faisait-on rien pour les sauver de la ruine qui les menaçait, pourquoi cliercliait-on à les y précipiter? « Renverser et détruire les habiitations de citoyens paisibles, c'est un crime qui se répare avec du temps et ,de l'argent », lisait-on dans le 16^ bulletin de la Grande Armée; et dans le suivant, à propos de la Hesse, on trouvait ceci: « Les alliés de la France prospéreront et s'agrandiront, ses ennemis seront confondus et détrônés. » Lubeck avait-elle jamais été l'ennemie de la France? n'était-eJle pas plutôt l'alliée du commerce français? Et que devenait cette déclaration si nette du ministre des relations extérieures au chel de l'Etat' : « D'après les maximes que la guerre n'est point une relation d'homme à homme, mais une relation d'Etat à Etat dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu'acciden telle' ment, non point comme hommes, non pas même comme membres ou sujets de l'Etat, mais uniquement comme ses défenseurs, le di'oit des gens ne permet pas que le droit tte guerre et le droit de conquête qui en dérive s'étende aux citoyens paisibles et sans armes, aux habitations et aux propriétés privées, aux marchandises du commerce, aux magasins qui les renferment, aux chariots qui les transportent, aux bâtiments non armés qui les voiturent sur les rivières ou sur les mers, en un mot à la personne et aux biens des particuliers-. » N'était-il pas constaté dans le hulletin ^' de la Grande Armée que la ville de

séa'liques doit êti-e maintenue pour toujours; la garantie de cette indépendance est une condition sine qua non de la paix. » — Le Moniteur du 26 août dit que la France, la Russie et l'Angleterre agissent « d'accord pour que les villes restent indépendantes sous la protection de toute l'Europe ». — Tont récemment encore, le 3 octobre, "dans le premier rapport qu adressait le ministre des relations extérieures à S. M. l'E. et R., on relevait ceci : « V.M. a déclai-é que les villes hanséatiques devaient rester indépendantes et isolées de toute confédéi-ation. » — On attribuait la guerre qui venait d'éclater avec la Prusse au fait que l'intérêt personnel poussait le roi de Prusse à asservir la Saxe et les villes hanséatiqxies. En effet, M. de Knobesdorf avait envoyé de Metz au ministre des relations extérieures une note par laquelle son royal maître demandait à FEmpereur que la France ne mît désormaivi aucun obstacle à la formation de la ligue du Noi-d qui embrasserait sans aucune exception tous les Etats non nommés dans l'acte fondamental de la Confédération du Rhin. Celte note fut publiée dans le Moniteur du 15 octobre.

1 Rapport, du 20 novembre.

2 Publié dans le Moniteur du 5 décembre.

3 29mc bulletin.

Lubeck avait <; considérablement souffert », que ses rues, ses places avaient été le théâtre de scènes de carnage? Pourquoi ne lui appliquait-on pas les maximes publiées à son de trompe dans les rapports des ministres ou les bulletins qui paraissaient dans le journal officiel'? Enfin, le Moniteur du 26 décembre 180G ne contenait-il pas le passage suivant ' : S. M. a désapprouve la levée des contributions frappées sur les Etats de Saxe-Gotha et de Saxe-Meiningen et a ordonné de restituer ce qui a été perçu, les princes n'ayant point été en guerre avec la France et n'ayant point fourni de contingents à la Prusse ne devaient pas être sujets à des contributions de guerre. > Il n'y avait aucune différence entre la situation de ces deux Etats et celle des villes hanséatiques; pas plus qu'eux, eMes n'avaient été en guerre avec la France et ii' avaient fourni des soldats à la Prusse. Villers ne pouvait comprendre quelles fussent traitées différemment. Comment faire entendre à Napoléon la voix de l'équité? Il y aurait un moyen: s'adresser directement à lempereur, lui rappeler le désastre dont Lubeck a été le théâti'e et sen remettre à sa justice; mais ce moyen serait-il efficace ?- La nouvelle de la catastrophe de Lubeck s'était rapidement répandue en France. ]M'"e de Beauharnais, tante de l'impératrice, en eut connaissance. Elle s'était beaucoup intéressée à Viller!;; et à la famille Rodde pendant leur séjour à Paris en 1801 et 1805; aussi, vivement émue, prie-t-elle M. de Courchamps de demander quelques détails à Villers et d'offrir ses services à Mme de Rodde si elle peut "■ être bonne à quelque chose aujjrès du gouvernement ». En outre, M. de Courchamps se fait fort d'obtenir l'intervention du roi et de la reine de Hollande dans le cas où M. de Rodde aurait quelque réclamation à présenter. L'occasion cherchée s'offre donc d'elle-même; c'est par la tante de l'empereur que Villers lui fera tenir le récit qu'il médite décrire; à la lettre obligeante de M. de Courchamps, il s'empresse de répondre pour remercier Mme de Beauharnais et la prévenir qu'elle recevra bientôt une longue relation de l'événement.

1 42i"'^- bulletin de la Grande Armée.

2 « . . . Quel motif pourrait-on faire valoir auprès de Napoléon pour l'engager à se dessaisir des avantages qu'il trouve dans la possession de ces villes".' Serait-ce des motifs de générosité, ou bien ceux d'avantages plus éloignés mais plus durables que lui procurerait une influence moins directe par le rétablissement de leur commerce ou les ressources pécuniaires toujours renaissantes qu'elles pourraient lui offrir? Vous le connaissez trop pour le croire. La réponse aux députés de Hambourg: « Vous serez luinés, dites-vous, tant mieux, vous ne ferez plus les affaires de l'Angleterre », vous donne la mesure de ses vues politiques et de sa générosité pour les faibles...» (Peter Poel à Villers, 1 janvier 1807.)

Lf 15 décembre 1806, Villers se met à l'œuvre et, ayant achevé son travail le 12 février suivant, le fait immédialement parvenir à Mme de Beauharnais, en la priant de remettre cette lettre circulaire ^ à l'empereur, à l'impératrice, à la l'eàne de Hollande, au prince-primat et, en général, à tous ceux à qui il conviendrait de la faire Lire. Cet écrit aurait dû demeurer secret "^ et n'être imprimé qu'à un petit nombre d'exemplaires. Villers avait préparé pour le public une brochure intitulée Combat de Liibcck, qu'il estimait devoir plus tard fournir « une ligne ou deux à l'histoire ».-^

Encore tout ému des scènes épouvantables qui s'étaient déroulées sous ses yeux, plein de pitié pour les malheureux habitants d'une ville mise à sac par ses alliés, sans qu'elle eût en quoi que ce soit mérité pareil traitement, indigné de voir de justes requêtes demeurer sans réponse, Villers n'a pas écrit d'ouvrage plus éloquent, plus vibrant que cette Lettre de 89 pages à A/me de Beauharnais. Voici, pris au hasard, un passage qui nous donnera un exemple de la vivacité et de l'énergie ave-c lesquelles il sut retracer le terrible spectacle auquel il avait assisté:

« Dès qu'il fut connu que le maréchal Bernadotte logeait chez

]\I. de Rodde, la porte fut assiégée par une foule empressée de femmes en pleure, d'hommes pâles et en désordre qui invoquaient du secours. Je suivais au hasard les premiers qui m'entraînaient. Je n'avais ni assez d'oreilles, ni assez de voix pour toutes ces personnes connues et inconnues qui m'implcraient, qui me tiraient, qui me déchiraient les habits (et le cœur!) pour que j'aille à leur aide. Quelle nuit ! La plupart des maisons ouvertes, remplies de flambeaux, de tumulte, d'allants et de venants, quelques-unes fermées d'où partaient des sons confus et même le bruit de l'explosion d'armes à

1 Cet écrit parut sous le titre: « Lettre à M^^ ta comtesse Fannij de Beauharnais, contenant un récit des événements qiii se sont ])assés à Lubeck dans les journées du jeudi G novembre 1806 et les suivantes ». Amsterdam, 1807.

2 « une pièce tout à fait vouée au secret que M^f de B. m'a cliargé

expressément de communiquer de sa part à V. A. et dont elle veut taire le plus noble usage envers l'empereur en faveur de la plus malheureuse des villes allemandes », écrit Villers à Dalberg en lui envoyant un exemplaire.

^ « C'est une page d'histoire. . . ., l'auteur a su en peu de mots raconter un grand événement et diive des vérités fortes », dit Lachevardière en parlant de cet écrit publié sous le voile de l'anonyme. Il pensait bien que beaucoup seraient mécontents de cotte relation, mais, « quand ou fait des mallieureux, il faut bien écouter la plainte ». De fait, « une république fondée depuis tant de siècles », qui avait contribué « à civiliser le Nord et à former par son commerce une allirance, un échange de jouissances et de besoins entre toutes les nations », voyait d'un coup ses avantages et prérogatives anéantis pour longtemps peut-être.

feu. Je marchai ainsi au milieu des larmes, des coups qui enfonçaient les portes, des cris de désespoir, des hurlements féroces, des vitres qui se précipitaient, des meubles qu'on fracassait; au milieu de troupes à cheval et à pied qui se croisaient, des trains d'artillerie et des chariots sur un pavé couvert dune houe infecte délayée de sang, trébuchant dans des cadavres d'hommes et de chevaux dont les rues étaient jonchées et sur lesquels je tombai une fois, ce qui me remplit d'une liorreur inexprimable. Je me relevai et cherchai à ressaisir mon chapeau parmi tant d'objets de dégoût, quand j'entendis venir du bout de la rue un régiment qui avanç<iit au son de sa musique. Cette musique militaire fort brillante jouait un air vif et gai; je ne puis vous peindre. Madame, l'impression foudroyante et tout à fait inattendue que fit sur moi cette musique. Le contraste déchirant qui devait monter jusqu'au ciel de ces accents de joie avec les lugubres éclats de la douleur, sembla se concentrer tout entier dans mon être et menacer de le dissoudre comme on voit un verre frémii- et se casser au son d'un cor. J'étais immobile, je ne voyais plus. Quand je revins à moi, je sentis mes yeux humides; une de mes mains était engagée dans mes cheveux qu'elle s'eflorçait machinalement d'arracher; je n'en pouvais plus et il me fallut employer toutes mes forces pour ne pas retomber sur ce même pavé doù je venais de me relever. En cet état, je pleurais abondamment en m'écriant, sans savoir ce que je disais: « Oh! ils font de la musique, les cruels, les cruels! ils font de la musique! » Ce moment est, je crois, le plus horrible que j'aie trouvé de ma vie; vous m'en croirez, Madame, vous qui savez sentir, qui savez quelle est la sévère signification des larmes d'un homme qui ne pleure pas facilement. ...»

On peul juger par ce tableau de rémolion profonde et sincère dont Villers était encore animé quand, plus d'un nois après les événements, il en entreprenait le récit. Il décrivait aussi fidèlement que possible ce qu'il avait vu. Si, disait-il (juelque temps après, les couleurs sont un peu sombres, c'est ({ue les scènes de violence dont il avait été itémoin « lui avaient mis dans l'âme une douleur inexprimable ». Ses phrases les plus véiiementes ne lui sont pas dictées par les cruautés d'une soldatesque avinée; il sitidigne surtout de voir -que l'on cherche à diminuer l'importance de la catastrophe en la présentant comme un résultat inévitable et ordinaire de la guerre. Au mépris du droit des gens on a traité comme ennemis des alliés, des protégés de la France, et quand, s'entretenant avec des soldats ^ jeunes gens bons et honnêtes», Villers cherche à leur démontrer lindignilé d'une telle conduite, il les trouve convaincus que Lubeck leur appartient avec tout ce qu'elle contient et ne comprennent pas de quoi se plaignent les habitants.

Il se sent « l'âme bourrelée et navrée » de tout ce qu'il a vu. Lopposition entre cette population calme et vertueuse, et

ces troupes avides qui se répandent sur le pays pour le dévaster, le ruiner pour longtemps, frappe vivement son imagination; tout ce qu'il a vu lui semble comme une révélation de la supériorité de l'idéal allemand sur les brutalités de la force armée. S'il a tout fait pour sauver du désastre les habitants de Lubeck, c'est pour préserver « l'honneur français » d'une tache ineffaçable.

« Juge/ de ce que moi, Français, à qui l'honneur français est précieux, qui aime les tiommes en général, qui aiine et vénère beaucoup 1 Allemagne, je devais souffrii* d'afflictions et d'huniiliations diverses, de quelle indignation profonde je devais être saisi ! Moi qui voudrais que la gloire de ma patrie fût si pure, qui voudrais voir }ous mes contemporains bénir ses victoires, et être assuré que la postérité fera de même I Depuis 1793, rien d'aussi odieux n'était venu s'offrir à .mon âme ni à mes yeux. Ah! pourquoi ces tableaux déchirants ne sont-ils pas présentés aux chefs des nations policées chaque fois qu'ils s'apprêtent à ébranler la terre, à en bannir la paix! »

L'impression causée par cette Lettre fut différente, selon les milieux. Chez Mme de Beauharnais, on la lut en petit comité ^ L'émotion produite y est forte; on pleure à Touïe de « Thorrible et admirable récit ». De Courchamps en fait une copie qu'il relit sans cesse et prête à ses amis; c'est, selon lui, la plus belle et la meilleure chose du siiècle, il ne peut s'en rassasier. L'abbé de Boulogne et l'évêque d'Ar . . . deviennent des admirateurs de Viiiers: c'est dire son succès! Mme de Beauharnais promet de remettre la supplique à Napoléon à son retour d'Allemagne; une autre façon de la lui faire tenir serait dangereuse. M. de Courchamps mande à Villers^; « Mme de B. vous prie d'envoyer votre récit à toute la terre plutôt qu'au quartier général de la Grande Armée; il ne manquerait pas de se trouver là mille diables intéressés à vous démentir. »

Le Prince-primat de ia Confédération du Rhin fera tout ce qui dépend de lui pour intéresser Tempereur au sort vie cette bonne ville hanséatique, quoique, à son avis, Lubeck ne pourrait mieux faire que de s'adresser directement à S. M. Si Napoléon autorisait les trois villes à faire partie de la Confédération du Rhin, ce serait, selon Dalberg, la meilleure solution. 'Villers le .désire ardemment et insiste auprès de lui pour que son ministre parle en ce sens à l'empereur.

1 II y avait la princesse de Rohan, mère de M"ic d'Enghicn, l'abbé de Comnène, M. de Veminac, M. de Courchamps.

2 22 février, M. de Courchamps à Villers.

Le prince de Ponte-Corvo qui venait d'être investi du commandement militaire des villes hanséatiques, reçut un «exemplaire de là lettre. Un des envoyés des villes char,gés de lui présenter les hommages des Sénats, le lui avait remis. Bernadolte fui peu satisfait; il trouvait cette lettre exagérée, et l'envoyé écrit en confidence à Villers qu'il a « été frappé de son contenu ' ». Bernadotte accuse cependant réception de l'exemplaire pai- une lettre pleine de bonhomie dans laquelle l'homme d'action juge avec une condescendance quelque peu ironique cet opuscule composé par un savant de cabinet. « Jy ai reconnu toute la naïveté de vos pensées. Cet écrit fait honneur à votre âme et prouve l'affection que vous portez à une ville qui est pour vous comme une seconde patrie. Mais vous avez bien fait de ne pas rendre cette lettre trop publique -, car vous avez traité le sujet en poète et en philosophe et vous savez que la philoso- DUie ne s'accorde pas toujours avec le métier des armes. Quelques-uns de nos guerriers auraient pu se plaindre de votre sévérité et, malgré que vous ayez quitté l'épée pour monter au Parnasse, ils auraient exigé peut-êti'e que leur ancien camarade conservât, même au service des Muses, un peu de ce vieil esprit de corps 3.» Le prince reconnaît que Villers a rendu justice à ses efforts et à ceux des auti'es commandants pour diminuer « les calamités aussi inséparables de la guerre que la guerre l'est malheureusement de l'espèce humaine ». Le changemeat d'attitude que l'on remarque chez Bernadotte entre ces deux dates: 10 mai et 19 août s'explique par le fait que la Lettre à Mme p\ de B. vient d'être publiée par un journal d'Amsterdam et qu'un tirage à part était, en outre, destiné à la vente. Il craint que les éloges que lui a décernés Villers n'éveillent la susceptibilité de l'empereur et garde quelque temps de l'humeur contre l'auteur.^

Le maréchal Brune avait vu de près les exactions commises dans les villes du Nord et avait tout fait pour les empêcher; aussi accueillit-il cet écrit avec plus d'indulgence et, pour témoigner à Villers •' la confiance qu'il lui inspirait, il le charge, le 11

1 19 août.

2 C'est nous qui soulignons.

3 Lettre du 10 mai 1807.

'^ Bernadotte ne garda cependant pas longtemps rancune à Villers, puisque, peu de temps après la paix de Tilsit, Gentil, un de ses officiers, écrivait: « S. A. m'a chargé de vous remercier de votre bon souvenir.... Le VGi;sinage lui fait espérer que d'un jour à l'autre, quelque circonstance vous amènera à Hambourg. . . »

■' Brune avait conçu pour Villers une estime toute spéciale et, par lui, était devcmi un ami du poète et sénateur Owerbcck.

avril 1807, d'accompagner à Ralzebourg le colonel Guillemet qui partait en mission secrète.

Napoléon fut très froissé de la divulgation d'un récit qui, au lieu de glorifier les belles victoires remportées sur la Prusse, donnait des renseignements exagérés sur les pertes qu'avait subies Lubeck et sur rindiscipMne des troupes françaises après l'assaut.

Est-ce par suite d'une indiscrétion que la Lettre à il/me F. de B. fut publiée et mise en vente, ou s'agit-il d'une manœuvre de Villers qui, voyant que les efforts tentés en faveur de Lubeck n'avaient eu aucun résultat appréciable, essayait de faire pi'ession sur l'empereur en en appelant à l'opinion publique"? Cette dernière supposition n'a rien d'improbable '; Villers qui croyail à la toute-puissance de la vérité et de la morale, a bien pu penser que si toute l'Europe était convaincue du droit de Lubeck à obtenir satisfaction, une telle clameur s'élèverait en faveur de la ville que force serait de rendre justice aux lésés. Il fallait avoir vécu dix ans en Allemagne et n'avoir saisi en rien les intentions de l'empereur pour se tromper si naïvement. « Napoléon le Grand, le Juste, le Magnanime » en fut fort irrité. Bégin raconte qu'il éclata, selon son habitude, demandant « de quel droit un idéologue allemand se mêlait de lui donner des conseils, qu'il le ferait conduire à "Villorde s'il disait encore un mol, que Lubeck avait injustement souffert, mais qu'il en serait de même chaque fois qu'un petit Etat voudrait conserver des droits de souveraineté sans avoir la force de se faire respecter, etc. - » Montalivet, Grégoire et les autres amis qui s'entremirent eurent toutes les peines du monde à apaiser la colère impériale.

Dimi> la Biographie de la Moselle. Bégin dit que Villers s attendait aux inimitiés puissantes que soulèverait la Lettre à

1 Dans le Conservateur, journal liUéraire, scicntilique et arlistique qui s'imprimait à Amsterdam et où parut la première fois cette Lettre à M^^^'^ F . de B.. on lit (vol. II, n"s 1 et 2, cahier 4, 1807): «.... L'auteur en fit imprimer dabbrd à ses frais et pour un but tout particulier un très petit nombre d'exemplaires qui devaient simplement tenir lieu de copies manuscrites. Mais cet écrit ayant déjà pcroé çà et là, et son auteur voyant combien il était douteux qu'il en pût prévenir la publication subreptice, a bien voulu céder à notre désir et nous permettre de l'imprimer après en avoir retranché quelque.^ localités qui ne pouvaient avoir nul intérêt pour le public. . . Les éditeurs du Conservateur soigneront de ce mémoire une édition à part que M. de Villers a bien voulu enrichir encore de plusieurs notes intéressantes, ainsi qu'une traduction allemande. On trouvera dès le 15e de mai des exemplaires cliez, etc. . . »

- Bégin, op. cit., p. 52-.53.

3/me f . de j5., « mais qu'il n'eût point voulu, au prix même de son repos, rester silencieux an milieu de rabattement général.» Bégin est probablement dans l'erreur; certes, Villers était assez noble et courageux, surtout, assez convaincu, pour oser dire toute sa pensée; mais, s'il avait pré\T.i quelles seraient les suites de cette publication, il se serait abstenu, car il aimait trop Lubeck pour vouloir, par un zèle intempestif, nuire à sa ville bien aimée.

La. letLre avait pénétré en France, en Allemagne; partout ïes journaux accusèrent fauteur d'exagération; la clameur fut telle qu'à Lubeck la censure dut en interdire la vente aux libraires; à Hambourg, le syndic Curtius défendit qu'on en parlât dans les journaux pour le moment. A Paris, dans le courant de juin, on fit saisir tous les exemplaires; il en fut plus tard de même à Amsterdam, où, jusque-là, la publication, soit en français, soit en hollandais, s'était faite sans empêchement.

Jamais manœuvre phis maladroite que cette saisie tardive, car plusieurs milliers d'exemplaires avaient déjà été vendus mi peu partout. Si le gouvernement s'était borné à discuter les opinions de l'auteur et à démonti'er qu'il avait exagéré et faussé les faits, on eût peut-être jeté le doute dans les esprits, tandis que cette saisie sanctionnait purement et simplement les affirmations de Villers; d'autre part, on donnait à son opuscule l'attrait du fruit défendu. Cette mesure ne fit donc qu'accroître son succès.

11 s'en préparait une édition en hollandais, il en pai'ut une en allemand. Au commencement de 1808. une troisième édition, quelque peu améliorée, publiée sous les auspices du Bureau des Arts et de l'Industrie, paraissait avec un post-scriptum de Villers au Lecteur. Nous y relevons ce qui suit: « L'auteur de cet écrit a fidèlement peint ce qu il a vu; ce n'est pas à une nation aussi généreuse et aussi riche de gloire qu'est la sienne que la vérité sur un simple fait peut sembler déplacée. . . D'ailleurs, après avoir relu sa letti^e à tête reposée, celui qui l'a écrite n'j^ peut découvrir d'exagération et sa conscience ne lui offre pas un mot qu'il doive réti'acter. » Puis il en appelle aux bulletins de la Grande Armée et autres documents officiels. N'a-t-on pas tout récemment menacé Kœnigsberg de lui faire subir le sort de Lubeck si elle opposait la moindre résistance? On se borne à envisager ce triste événement à un point de vue purement matériel ; il en est un auti'e auquel se place Villers; de celui-là les faits prennent une tout autre importance: < L'homme est un être essentiellement moral et c'est par leur aspect moral que tous les événements ([ui le concernent sont

jugés et senlis; c'est là ce qui constitue le vrai caractère de l'humanité et qui l'élève au-dessus du reste de la création ajiimale. Le même événement nous affecte bien différemment selon qu'il a dû ou qu'il n'a pas dû arriver. Nous sommes doués d'un sens exquis (quand il n'a pas été émoussc par de mauvais ]M'incipes ou une mauvaise éducation), lequel nous fait discerner le juste et l'injuste; d'un organe divin qui éclaire notre âme et qui, tout comme notre œil distingue la lumière des ténèbres, distingue ce qui doit être de ce qui ne doit pas être. Ce qui peut et doit arriver suivant l'ordre et la justice, quelque malheureux quil soit, se supporte avec dévouement et courage; ce qui ne doit pas arriver, ce qui blesse tout ordre jnoral et toute équité saisit l'âme d'amertume et d'indignation. On sent que le caractère sacré de l'homme est flétri, foulé aux i)ieds. Ce n'est pas tant la destruction d'un individu qui afflige et révolte que la destruction d'un principe et d'un sentiment. Enfin l'homme ne peut se résigner à ce qui est injuste, à ce qui ne doit pas être: c'est là son essence. On admire la mort de 300 Spartiates aux Thermopyles, on exècre celle d'un Phocion, d'un Calas, d'un Malesherbes. » ^

Montesquieu disait - que Taugmentation des troupes est une « maladie nouvelle... nécessairement contagieuse » et }3<ropre

1 Nous tenons à citer ce fragment dune lettre de Villers à son ami

Lemaître (24 décembre 1806): « Survint Tépouvantable catastrophe de

la bonne ville que j'habite, qui m'a rejeté dans la vie active d'abord et m'a préparé de la besogne encore pour quelque temps. . . Ma santé dont vous voulez bien vous infonner, n'a nullement souffert de oe choc. Plût au ciel que tout se soit aussi bien passé ici! Mais il y a eu des horreurs commises. Une bataille livrée dans les rues, les places et les maisons; une ville pillée et saccagée trois jours de suite, par trois grands corps d'armée, qui y fondaient de tous les points cardinaux; une ville paisible, neutre, amie de la France, dont on dévaste les maisons, tue un bon nombre d'habitants, déshonore des malheureuses qui en expirent!... une ville où deux jours auparavant on ne se doutait pas que le feu de la guerre pût jamais parvenir! Ce peu de mots suffiront pour vous fau-e soupçonner le gem'e des horreurs au milieu desquelles j'ai passé ces trois funestes jours et les sentiments qui m'agitaient. Il paraît cependant qu'on a beaucoup trop exagéré dans les rclation.s que vous en avez vues ce que je puis avoir fait pour sauver quelques infortunés de la fureur des soldats. Muni d'un chapeau à cocarde, un sabre sous le bras, un manteau bleu sur les épaules, quelques jurements à la bouche, je passai facilement pour un officier de l'armée, j'imposai à des pillards qui n'y regardaient pas de si près — mais qui cependant ont tiré sur plusieurs de leurs officiers. — Ce premier moment passé, je devins naturellement l'interprète et l'intermédiaire entre les chefs de l'armée française et notre sénat, à qui la connaissance de tant de nouveaux objets manquait. Il n'y a rien de plus simple et de plus rigoureusement de devoir que ce que j'ai fait. . . »

2 Esprit des lois, livre Xfll. eh. XVII.

à amener la ruine commune ». Villers qui a vu de près les hoiTem's de la guerre sécrie: < Il importe donc plus que jamais et par tous les moyens d'adoucir les mœurs des guerriers. » Monti'er aux soldats ce qui fait la gloire de la pati'ie, ce qui tst indigne du noble métier des armes, tel est le devoir de tous les hommes qui pensent; Villers n'y a jamais failli. C'est parce que « les philosophes, les publicistes, les historiens se sont élevés de toutes leurs foa'ces » contre les horreurs des guerres passées cpie des changements ont été apportés dans la manière dont on combat de nos jours; « tous ont prêté leiy voix à la raison conti'c les passions, contre la force aveugle et sans frein )^ ; ils S'Ont les créateurs du droit des gens.

Remarquons que si Villers exposait, dans cette letU-e, les grands principes de justice, de clémence, de paix, il restait muet sur les succès foudroyants remportés par les Français en 1806; bien plus, lem- gloire se trouvait ternie pai' la description amplifiée, disait-on, des suites néfastes d'un assaut, chose inévitable en temps de guerre. Napoléon haïssait tous ces <; raisonnailleurs » prêts cà juger de tout et qui mettent « du sentimentalisme » jusque dans la politique. Il faut, dans un Etat militaire, une obéissance passive au chef suprême; l'individu n'est rien, c'est le bataillon, l'armée qui compte. Que faire de ces gens à l'esprit critique qui, avant que d'exposer leur vie, veulent se rendre compte si la cause pour laquelle ils combattent est bonne. Cette liberté de penser ronge à la racine l'enthousiasme, l'élan, le fanatisme nécessaire aux grandes conquêtes; elle entame la confiance et la foi de la nation dans l'étoile de l'empereur. Aussi ne pardonnera-t-il ' pas à Villers son intervention intempestive et l'on comprendra qu'il lui ait refusé la croix . Villers en conçut du dépit.

Mais rien n'égale sa surprise en constatant que jusqu'alors il s'était totalement mépris sur le caractère de Napoléon. Il vient de voir l'empereur renier en fait ce qu'avait proclamé, en plusieurs circonstances, Bonapaj'te, Premier Consul, membre de l'Institut. Au dédain du souverain, qui le traite d'idéologue, il répond courageusement que la gloire des armes est de beaucoup inférieure à celle de la civilisation et que la force de la pensée finira par vaincre la force militaire. Devant cette

1 « ... J'ai eu aussi quelque perséculion personnelle à souffrir à l'occûsioii de cette lettre sur le sac de Lubcck qui a été publiée à Amsterdam et traduite dans toutes les langues. Nos liéros ont été fort en colère de voir ainsi leurs hauts faits mis au jour et il sen est peu fallu que je ne fusse arrêté. Le trouble extérieur et intérieur que tout cela m'a causé, m'a dclc.urne de mes travaux favoris...» (Villers à Lemaître, -1 sept. 1807.)

Allemagne, patrie de la science et des lettres, foulée aux pieds ' par des vainqueurs orgueilleux et bcarbaj^es, il proclame que « les armées françaises ont vaincu les armées germaines parce qu'elles sont plus fortes. Par la même raison, l'esprit germain finira par vaincre l'esprit framçais. Je crois déjà apercevoir (pielques sjanptômes de cette issue des choses. La Providence a ses voies ! » -

Malgré l'insuccès de ses nombreuses démarches, Villers continue à défendre les intérêts des villes hanséatiques, surtout ceux de Lubeck, la plus éprouvée des trois, avec une ténacité digne d'éloges. L'argent manquant dans le trésor de l'empire, le matériel de guerre faisant défaut, Napoléon songe à lever de nouvelles contributions. Après avoir fait saisir les marchandises anglaises qui se trouvaient dans les magasins des négociants et. représentaient une somme de seize à vingt millions, l'empereur n'imagine rien de mieux que de les revendre à ceux à qui elles avaient été prises. En décembre 1807, la ville de Lubeck recevait l'ordre de livrer quinze mille capotes de drap représentant une valeur de seize mille louis. Yillers écrit à Daru, intendant général de la Grande Armée: < Je n'ai pas l'honneur d'être connu personnellement de vous, mais je suis français, je suis, comme vous, ami des lettres et des lumières, je vous suis enfin quelque chose puisque j'appartiens aussi à l'Institut national ...» Il lui expose combien cette nouvelle obhgation imposée à Lubeck est dure après tous les malheurs qui ont déjà fondu sur cette ville neutre et amie de la France; il lui rappelle les paroles bienveillantes prononcées pai' Napoléon lors de l'entrevue de Berlin, ajoutant: « L'empereur porte le monde entier dans sa tête; il oublie Un détail, et vous savez. Monsieur, ce que c'est qu'une de ses intentions qui n'est pas rédigée en décret; cependant elle n'en reste pas moins vrai une volonté de son cœur et de sa justice et il vous appartiendrait. . . d'en être l'interprète et le ministre^. » Il termine cette première lettre en énumérant tout ce qu'a déjà dû livrer Lubeck et le prie

' « Je sui.s un peu attaqué de mélancotie de voir ce Nord de l'Alteniagno que je cliérissais comme la paisil^te patrie de ta religion, de la pliilcsophie, de l'élude et de la plus pure liumanité, ravagé, épuisé, l)ouleversé, couvert de troupes, ctiangeant de domination et d'assiette. » (Vitlers à Lcniaître, 4 sept. 1807.) — « jMogen Sie die Elirensaule, die llinen das arme Deulschland scliuldig ist, so sli'icliwcise von jcdem erlialten iind gûtig annchmen. » (Wolf à Villers, 21 avril 1807.)

■^ Preiissisehc Jahrbûclicr 1871, vol. XXVI I, p. 301.

^ 3t» décembre 180G.

de plaider la cause de la malheureuse cité. Et. voulant se concilier la faveur de r intendant général, il publie dans \ Allgemcine Litteratm Zeitunc^ un article sur la U'aduction en vers des œuvres d'Horace par Daru. -

Il sollicite également l'appui du maréchal Brune dont il a gagné la sympathie par sa vivacité et la franchise de son caractère « Vous demanderez de quoi je me mêle, lui ecnt-d le 20 mars Hélas! Monseigneur, pourquoi m'avez-vous laissé voir dans vôtre âme que j'v trouverai toujours des auxiliaires pour tout ce qui est juste et bon! Vous demandez peut-être quel intérêt m y porte? Pas d'autre sinon que je suis un kantien et que Tunique loi pratique des kantiens est de faire le bien de toutes leurs forces, sans égard, sans attente de rien, sans but collatéral, soit qu'il les doive conduire aux honneurs ou à l'échafaud, soit que la reconnaissance ou l'ingratitude les attende. . . »

Uaru n' avant pas encore répondu le 21 janvier, Villers devient plus pressant et écrit qu'il y « va de l'honneur du nom français, de la gloire personnelle de notre chef à ménager une ville^aniie saccagée par nos troupes ». Que pouvait faire Daru? Il a reçu de Napoléon des ordres précis et sévères. Sans doute, il déplore le malheur survenu à Lubeck, mais, convient-il d imputer à toute une nation les excès de quelques individus? Quant à la commande des capotes, elle ne peut être diminuée: « Vous comprenez facilement combien ces effets étaient nécessaires et le sont encore^. Cette demande était formulée d'après un ordre exprès de l'empereur, et il m'a été, par conséquent, impossible de la rétracter. Je n'ai pu qu'éviter d'en faire d'autres à une ville qui mérite tout l'intérêt qu'elle vous inspire et que vous n'aurez pas de peine à faire partager. *

Villers a le sentiment que la mauvaise volonté contre laquelle il lutte depuis plusieurs semaines vient de si haut qu'il doit renoncer à la vaincre jamais; l'amertume qu'il ressent contre Napoléon s'en accroît d'autant. Il remercie Daru au nom du Sénat et au sien de la générosité dont il a fait preuve envers Lubeck; il est fier que la main dun Français ait adouci des

1 N" 288, année 1806.

•• 18 avril 1807.

'■ En effet, à cette même époque, de nouvelles demandes étaient envoyées à Brème et à Hambourg, et Lubeck ne fut pas mise à réquisition.

maux Ccausés par des mains françaises; il est heureux de voir ainsi s'affaiblir la tache faite à la gloire et à l'orgueil national de sa patrie. Enfin, pour montrer à l'intendant général cpie la ville mérite bien tout Fintérêt qu'il lui a témoigné, Villers lui envoie ^ un exemplaire de sa Lettre à il/mc p. de B. et lui annonce qu'on en a adressé un de Pai'is à l'empereur -. Daru semble avoir été plutôt incommodé de ce présent et répond: « En la lisant, on voudrait accuser le talent et l;a sensibilité de l'auteur de quelques exagérations, si tous les faits n'étaient narrés avec ce ton de vérité qui touche et qui persuade et qu'aucun art ne peut imiter. » Il laisse espérer que l'empereur se montrera clément, bien qu'en sa qualité d'intendant de l'armée il ]ie partage guère cet espoir. Les événements devaient lui donner raison. ■'■

Villers cherche à oublier ses déboires en se remettant à ses travaux littéraires. Il annonçait déjà son intention à la fin de sa Lettre à Mme p. de B. :

. « Quant à moi, tiré quelques instants de ma solitude et de mes livres par ce terrible ébranlement, ayant acquis quelque expérience nouvelle, et de la plus excessive dépravation et de la plus haute noblesse du cœur humain, je vais reprendre la vie contemplative et isolée qu'exige mon genre d'études, sans autre ambition que de voir la paix, la religion épurée, la culture des lettres régner sur l'Europe. . . »

La même année'*, il traduit im opuscule de Raimarus: Doléances des peuples du continent au sujet de l interruption du commerce^ puis im ouvrage de Heeren: Essai sur V influence des Croisades^ qui avait été présenté à l'un des concours de l'Institut et avait obtenu le prix.

' Le 20 mai 1807. Le même jour, il en adresse un exemplaire à Talleyroïid en l'accompagnant d'une letti-e de Mme de Rodde.

2 On peut se figurer l'impression que produisit cet écrit à létat-majoide la Grande Armée.

^' En effet, le 20 septembre, Daru adressait, au nom de l'empereur, des observations à Bourrienne au sujet de la lenteur avec laquelle étaient conduites les négociations pour le paiement de l'indemnité de près de 2 millions imposée à Lubeck. Le 6 octobre suivant, un accord étant enfin intervenu. Napoléon écrivait directement au ministre des finances: « Je n'approuve point le traité de Bouj-rienne avec Lubeck à cause du lemie de trois ans ... ; exigez le paiement dans l'année. » Force fut de s'incliner devctnt une volonté aussi brutalement exprimée. (L'Allemagne française, Georges Servières, p. 109.)

Au moment de quilter Paris, il avait pris congé de l'Instiliil par la letlre suivante ': « Je m'apprête à retourner en Allemagne, j'y porterai le souvenir des bontés de la Classe et des distinctions dont elle m'a honoré, avec le désir de m'en rendre vraiment digne. C'est avec un zèle bien sincère que je remplirai l'engagement que j'ai pris envers la Classe, quand elle a daigné m'associer à ses travaux, de rendre un compte minuel des ouvrages allemands les plus essentiels parmi ceux qui traitent des objets dont elle s'occupe spécialement. Trop heureux de contribuer pour ma part aux moyens de communication entre les savants des deux pays et de trouver une occasion de témoigner ainsi à la Classe ma respectueuse gratitude. . . ;> Le même jour, Dacier répondait à Villers et prenait acte de sa promesse au nom de la Classe d'histoire et de littérature ancienne.

Revenu au calme de sa vie d'étude, la première pensée de Villers fut de tenir cette promesse et d'écrire son Coup if œil sur Vélat actuel de la littérature ancienne et de Vhistoire en Allemagne 2. C'est une apologie de la science allemande dans laquelle l'auteur passe en revue plus de ti'ois cents éci'its publiés pendant les dernières années sur les méthodes d'études classiques de littérature ancienne (grecque, latine, hébraïque), de littérature orientale, d'archéologie et de mythologie, de géographie, d'histoire de la rehgion, d'histoire littéraire, en un mot, de toutes les sciences qui, de près ou de loin, pouvaient intéresser la Classe de littérature ancienne. Villers n'a pas eu de peine à démontrer l'importance et la valeur des travaux des savants allemands dans ce vaste domaine. Le fait que tous ces écrits ont paru dans le cours des années les plus sombres que traversait alors le peuple allemand ne prouve-t-il pas l'amour de l'étude, le zèle infatigable pour la recherche de la vérité qui caractérisent la race germanique? Une telle constatation, faite par l'auteur de la Lettre à .1/me p de B. au moment oii, en France, on essayait par tous les moyens possibles, mais sans succès, d'arracher la littérature au marasme dians lequel elle était plongée, ne laisset-elie pas deviner le jugement sévère que portera tout lionnête homme contre l'ambition démesurée du conquérant qui jnenace la civilisation?

' Lettre datée du 6 floréal, an XIII, adressée à De La Porte Dulheil, alors président de la Classe dhisLoire et de LiltéraUu-e ancienne. Villers faisait en même temps hommage à cette classe d'une publication des savants allemands Heyne et Tischbein : Fi(/iire d Homère, dont il donnait le texte Irançais, et de son opuscule sur la liberté civile qui, disait-il, dans le cours des troubles révolutionnaires. lui avait valu quelques persécutions.

- Amsterdam et Paris. 1809.

Dans le compte-rendu qu'il présente à l'empereur en lévrier 1808', Dacier n"était-il pas contTaint à cet aveu que relève ViUers Sans son ouvrage sur les Universités allemandes -: « C'est avec un sentiment pénible que nous sommes forcés de faire apercevoir à V. M. que plusieurs branches de la littérature sont menacées dun anéantissement prochain et presque total. La philologie qui est la base de toute bonne littérature et sur laquelle repose la certitude de Thistoire, ne ti'ouve presque plus personne pour la cultiver. Les savants dont les ti'avaux fertilisent encore chaque jour son domaine, restes pour la plupart d'une génération qui va disparaître, ne voient croître autour d'eux qu'un trop petit nombre d'hommes qui puissent les remplacer; et cette lumière publique propre à encourager et à juger leurs travaux, diminue sensiblement de clarté et son foyer se rétrécit tous les jours de plus en plus. »

Quel contraste avec l'état des sciences philologiques en Allemagne où- cette branche des lettres est en surproduction. « Combien ne mérite pas d'estime l'esprit d'une nation qui a une telle tendance et donne de telles bases à sa culture? » -s'écrie Villers. L'Allemagne des Schiller, des Goethe, des Kant, des Jacobi, a dû plier devant la France; c'est une injustice du sort; la raison se refuse à admettre qu'un pays supérieur à un autre par la pensée lui soit soumis. Vaincue par la force brutale, elle vaincra à son tour par la seule force de sa civilisation. Telle est l'idée qu: ressort de cet ouvrage.

Ce rapport de 150 pages fut écrit dans les derniers mois de l'année 18Q8. Villers le dédie à son ami Ph.-A. Stapfer qui connaît « les trésors de la haute littérature des deux jiations >.

< Prenez sous vos auspices ce petit tableau d'un des périodes fugitifs de la littérature allemande, de cette Littérature qui marche constamment et rapidement, qui change souvent d'objet et de physionomie, mais, avançant toujours sur une même ligne, guidée par un même principe, l'explication profonde de toutes Ves vérités, le perfectionnement sévère et religieux de la littérature. ...»

Répondant à l'appel de l'Institut, Villers a, cette fois, l'espoir que sa voix sera entendue, que ses idées seront comprises et qu'il parviendra à convaincre, sinon tous ses compatriotes, du moins ses confrères, les « sages ».

1 Rapport de la III'^^ Classe de 1 Instilut à ri-".mperciir et nu Conseil d'Etat, 19 février 1808.

Dans rintroduclioii, Villers reprend des idées qu'il .i déjà développées pour expliquer les circonstances locales, les tendances qui déterminent le but et comme le « faire » des savants allemands. La nation germanique — on peut le reconnaître sans être taxé de préjugés — a toujours tenu un rang honorable dans la culture des lettres. Les littérateurs all-emands ont plus de penchant pour le genre d'étude qui forme les attributs de la Classa d'histoire et de littérature ancienne que les Français qui s'adonnent plus volontiers aux autres genres littéraires, et, daus les sciences, aux mathématiques; les premiers n'en ont pas moins contribue pour une large part aux progrès des lumières.

Il admet que l'Europe ^st habitée par deux races distinctes, séparées par les Alpes et le Rhin: ce sont, au sud et à l'ouest, la race gallique; au nord et à l'est, la race germanique dont le domaine s'étend depuis l'Adriatique, le Rhin et la mer du Nord jusqu'aux provinces allemandes de l'empire russe et qui comprend, en outre, le Danemark, la Suède, la Norvège et la Hongrie. La littérature « se ressent en général du caractère. . . plus calme, plus patient, plus anédilatif, plus enclin à se soumettre à l'empire des idées » de la race qui habite ce vaste territoire, tandis que le caractère (gallique, d'un tour plus vif, « est plus disposé à embrasser l'empire des réalités ».

Le lettré allemand a une conscience littéraire et une droiture extrêmes qui donnent un grand prix à ses travaux d'érudit; il ne travaille ni pour une cour, nd pour \\n clan littéraire qui imposent trop souvent leurs préjugés, leurs modes et leurs goûts. Il aime généralement la science et la vérité pour l'intérêt le plus pur de la science et de la vérité en elles-mêmes. » Son public, composé des diverses nations qui forment le groupe germanique, comprend «un très grand nombre d'hommes... qui ont fait d'excellentes études ». C'est donc par ses pairs qu'il est jugé, et il l'est avec sévérité et justice: c'est là une des causes de sa probité scientifique el de la valeur des travaux qu'il publie dans tous les domadnes. Jouissant d'une grande indépendance à l'égard du public, pouvant se plonger à loisir dans ses méditations, il s'assimile avec plus de facilité l'esprit des peuples étrangers. Sa haute culture scientifique e.st encore due à l'obligation que se sont faite les peuples i)rotestants (qui doivent être regardés comme les plus instruits entre les peuples germaniques et comme ceux dont vient l'impulsion en fait de savoir). ... de pénétrer à fond le sens des livres sacrés, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. » C'est grâce à la théologie protestante que l'archéologie, la philologie, rhistoire ancienne, Ihiistoire des religions et la philosophie ont fleuri.

Eloignés des cours et plus rapproches d'une vie <' plus populaire », les savants allemands ont donne à la littérature des « formes plutôt républicaines que monarchiques » ; il n'est aucune prépondérance possible d'un cercle littéraire ou fl'une ville sur les autres, puisque littérateurs et savants vivent disséminés dans toutes les bourgades du pays, et l'on peut dire que « les quatre. classes de l'Institut national d'Allemagne sont répandues dans toute la nation ».

Yillers distribue ensuite en autant de chapitres qu'il y a de branches littéraires les noms des auteurs les plus importants parmi ceux qui ont publié des ouvrages de 1805 à 1808. 11 fait ressortir le grand nombre de livres qui paraissent, sans souci des guerres qui épuisent la nation et semblent .devoir détourner les esprits des éludes paisibles. Cependant il s'est borné, dans son rapport, à un seul domaine de la littérature: « Que serait-ce si j'avais eu à parler de la philosophie, de la législation, des belles-lettres, des arts mécaniques, des sciences exactes et naturelles ! » Il eût fallu y consacrer plusieurs volumes. « Dans la noble émulation de lumières qui a lieu entre les principales nations de TEurope l' Allemagne, en compensant

tout, ne cède la palme à aucune. »

Il termine par quelques réflexions sur le développement considérable qu'ont pris en Allemagne les journaux scientifiques et il émet le vœu que l'essai tenté à plusieurs reprises de fonder un journal littéraire qui servît d'intermédiaire entre les deux nations, se réalise enfin.

« Les vraies lumières et les vues libérales ne peuvent que gagner à ce commerce suivi de nation à nation, à ce commerce presque céleste des esprits où gain et perte est profit puisqu'on y acquiert toujours des idées vraies et quon n'y perd jamais que 'des idées fausses, belles paroles de M. Garât dans le discours qu'il adressa naguère à l'empereur au nom d(; l'Institut. Nous sommes parvenus à l'époque où la grande famille européenne doit s'efforcer plus que jamais de faire disparaître les barrière-i qui la divisent en peuplades rivales ou' ennemies, oîi toute la somme de lumières et d'idées, tout ce qui peut être utile, iDcrfectionner et ennoblir Ihomme et l'état social, doit être mis en commun et regardé comme le patrimoine de tous. »

Ce tableau trouva le meilleur accueil auprès des îuenibrcs de l'Institut. Dacier en accuse réception par ces lignes: « J'ai '-)ien du regret que ce grand travail n'ait pas été fait à l'épo- ({ue où nous avons été obligés de présenter à S. M. l'Empereur le rapport qu'il nous avait demandé. Il nous aurait épargné beaucoup de recherches et encore un bien plus grand nombre

d'omissions auxquelles il est maintenant impossible de remédier. » ^

L'évêque Grégoire félicite Villers tout en regrettant que celui-ci accepte aussi facilement la nouvelle exégèse destinée à saper les fondements de l'Eglise.

Le professeur Koch de Strasbourg remercie Villers d'avoir une fois encore établi les services éclatants que la nation allemande a rendus et continue à rendre aux sciences et à la bonne littérature: < Il n'y a pas si longtemps que nos Français étaient presque généralement dans la persuasion qu'ils tenaient, pour ainsi dire, la science exclusive et que la Littérature allemande, très peu signifiante à leurs yeux, ne leur présentait aucune ressource ». Professeur de droit et publiciste très versé dans les lettres anciennes, Koch tie voyait pas sans tristesse que les sciences mathématiques, physicpies et naturelles fussent seules appréciées. « Tout ce qui tient à l'érudition est mésestimé et la haute opinion qu'on a de l'a littérature nationale fait négliger r'étude de la belle antiquité. Des hommes éclairés en gémissent et regardent cette tendance générale comme une preuve évidente de la dépravation du bon goût. » -

Miliin ne laisse pas échapper cette occasion d'écrire un article élogieux '^. L'estimable auteur de cet ouvrage « est mon ami et je me glorifie de ce titre parce qu'il est honorable d'être aimé de ceux qui, comme lui, attachent leur nom à des actions libérales et bienfaisantes. M. Ch. Villers a la vivacité d'un Français et la profondeur d'un Allemand; son âme expansive paraît multiplier les forces de son corps pour contribuer à tout ce qui peut étendre la .civilisation et rendre l'homme plus sensible et plus heureux. On le trouve toujours s'il faut répandre des idées nouvelles ou s'il y a quelque bien à opérer. »

Guizot fit insérer dans le Publiciste deux articles * sur ce même ouvrage. Le premier nous présente un tableau attristant de

1 Dacier à Villers, 27 juillet 1809.

■^ Dacier écrivait à Koch: « Quelle différence entre la France et l'Allemagne relativement à la bonne et solide littérature. Le rapport de M. Villers est véritablement humiliant pour nous; nmis le zèle est éteint, les éludes sont faibles et abandonnées, l'érudition est passée de mode et les meilleurs ouvrages en ce genre trouvent cà peine quelques lecteurs. On estime ou Ton mésestime sur parole et d'ailleurs, il n'y a plus chez nous de considération que pour les sciences et pour les ouvrages littéraires qui nous amusent! »

' Magasin encijclopédiqiie 1809, tome 5, p. 46 et suivantes.

'' Voir Publiciste des 25 et 29 août 1809.

l'indifférence croissante qui se manifeste en France à l'égard des questions littéraires ou philosophiques. Que faire en cette occurrence? Lliommc de lettres doit-il flatter les goûts du public? Certes non. son devoir consiste à dire ce qu'il croit utile et vrai, sans le voiler et sans le farder»; à ce prix, la nation acquerra cet amour de la vérité que seules développent les qualités morales et intellectuelles. Dans son exorde, Guizot rappelle aux Français que ;< la simphcité, la moralité, La solidité et la profondeur » ne sont pas leurs qualités caractéristiques, qu'elles manquent au contraire à la littérature française considérée dans son ensemble; « elles ne forment pas sa physionomie, à ne parler que de la Mttérature et de l'histoire, études qui les exigent impérieusement. Quel grand pliilosophe avons-nous produit depuis Descartes? Lequel de nos historiens peut prétendre au premier rang? » ajoute-t-il. Il blâme Timportance exagérée que Ton accorde à des qualités purement extérieures, à l'élégance du style. L'écrivain a donc comme premier devoir de dévoiler les plaies dont la nation doàt chercher à se guérir; il doit dire la vérité tout entière; < c'est la seule voix qui puisse finir par se faire entendre; sans crédit à sa naisr sance, elle en acquiert chaque jour. » Le public se rebute d'abord de cette franchise, mais l'effet se produit tôt ou tard. Passant à l'examen du Rapport à Vlnstitut, Guizot abonde dans le même sens que Villers; lui aussi émet le vœu que les préjugés nationaux disparaissent enfin: « La crainte du ridicule ne se cacherait plus sous de masque d'un orgueilleux dédain; les fatigues et les ennuis d'une étude longue, laborieuse, cesseraient deffrayer une délicatesse exagérée; de petits goûts ]ie prévaudraient plus sur tout ce qui paraîtrait bon et solide; les lumières voyageraient plus sûrement et plus rapidement que les richesses. Mais, de puissantes barrières s'opposent à l'empire d'un sentiment si désintéressé; les unes ont leur cause dans la nature humaine, les autres, dans l'état particulier des peuples; une génération élevée et vieillie dans les souvenirs de la gloire que lui ont transmise ses ancêtres se résout avec peine à perdre quelque chose de ce dépôt précieux; fût-elle incapable de l'accroître, elle veut le conserver; plus jalouse du passé que de l'avenir, elle pardonne difficilement à ceux qui veulent relever les torts de l'un pour les épargner h l'autre; ce sentiment, plus patriotique que raisonnable, pèse sur l'esprit humain et en arrête les progrès. La grande muraille n'a pas défendu la Chine des invasions des Tartares, mais elle a empêché les lumières d'y pénétrer et d'y exercer leur bienfaisante influence. »

Comme Villers, Stai)fer et B. Constant, C.uizol est d'avis que les Allemands sont, de toutes les nations euroi)éennes, celle qui'

a laisse- les avenues les plus Libres à tout ce qui venait du dehors: Ils se dévouent à l'étude avec l'idée sublime qu iLs travaillent, non pour une capitale, non pour un certain nombre de lecteurs, mais pour le monde. La vérité est le but de leurs efforts; c'est au genre humain qu'ils veulent la dire. De là vient ce caractère d'étendue et d'utilité qu'ils portent dans toutes leurs recherches, de là, l'intérêt marqué qu'ont pour eux les études dont l'objet vraiment général doit amener des résultats importants pour tous les hommes. » Ils consacrent leurs efforts à la philosophie, à Ihistofire, à la théologie, à l'étude de l'antiquité, sciences qui contribuent au progrès du genre humain, au lieu de se borner à la littérature proprement cfite, à la tragédie, à la comédie. On peut donc dire que « la nation allemande est une nation vraiment étrangère à tout égoïsmc littéraire, vraiment cosmopolite dans ses travaux . . . , que les Allemands sont les missionnaires des lumières et de la vérité: tcâche noble et difficile qui rapporte moins qu'elle ne coûte, qui honore le caractère et prouve le bon esprit de la

nation qui l'entreprend Certes, ce n'est pas une nation à

dédaigner que celle qui renferme dans son sein une foule d'hommes préoccupés d'un si noble projet et puisant dans son importance seule, dans sa difficulté même, sinon la force d'atteindrt à leur but, du moins celle d'y tendre toute leur vie. » Il eût été difficile à Villers de rencontrer en France un meilleur interprète de sa pensée K Mais les articles du Publicistc. pas plus que les essais de Villers, de Constant, de Stapfer, de Fauriel et de Mme de Staël, ne modifièrent le goût littéraire du premier Empire.

En Hollande, le succès du Rapport à Vlnstitiit avait été si considérable que le professeur Tydemann avait tu, non seulement l'intention de le traduire, mais de faire, pour la littérature hollandaise - ce que Villers avait fiiit pour la littérature allemande. S'il ne put réaliser ces deux projets, la faute en est moins à lui qu'aux circonstances. Le Schouwhiirg, le seul journal littéraire de Hollande, était interdit par la censure en 1810.

Nous ne parlerons pas de l'Allemagne; tous y étaient de l'opinion de Heeren. qui estimait que, par cet ouvrage, Villers

^ Le Moniteur du 3 septembre 1809 donne Tintroducdon presque en entier, cite à la fin la table des chapitres et promet pour un prochain numéro un- extrait des parties principales de l'xjuvrage. L'article ])rom:s n'a pas paru.

- Villers n'avait touché qu'en piissant à la littérature hollandaise; voir son Rapport, p. 8. ■ ■■■'- . -

ajoutait « un nouveau laurier dans la couronne civique ^ » que lui devait sa patrie.

Un tel succès n'allait pas sans attirer sur l'auteur des distinctions flatteuses. Plusieurs sociétés littéiraires briguèrent l'honneur de compter A^illers parmi leurs membres. La Société des sciences naturelles de Moscou- dont le frère de Villers était l'un des secrétaires, la Société des recherches utiles -^ du département de la Sarre \ la Société littéraire de Ratzebourg ^ lui décernaient toutes trois un diplôme de membre honoraire. L'Académie des Sciences de Munich lui conférait le même titre ''. Dans sa lettre d'envoi ', M. Schlichtegroll faisant allusion au €oup (Vœil sur les Universités qui venait de paraître el aux précédents travaux de Villers, disait: «... Tout cœur allemand doit se sentir pénétré du plus grand respect pour l'homme noble qui défend la cause de la scjence 'et noire nation r.vec une telle sagesse et une telle énergie ... »*

Villers répond que son seul mérite est d'avoir reconnu la nation allemande, d'avoir conçu pour sa culture une estime fondée et un sentiment de préférence qu'il espère faire partager à ses compatriotes. Il pense « avoir par là, quelque jour, bien mérité de Thumanité en transplantant de meilleurs principes là où ils manquent et peuvent produire d'heureux résultats. "' » Donc, il ne désespérait nullement des Français; à condition quils acceptassent les bons principes, ils lui paraissaient aussi capables que les Allemands de faire progresser la morale et les sciences et de marcher en tête des nations civilisées.

Cependant, le plaisir que goûta Villers à la réception de

' LeUre du 9 février 1809.

2 21 janvier 1806.

•' 19 août 1809.

^ La patrie de Villers.

•• 13 avril 1808.

''• Lcï diplôme fut décerné dans la séance du 5 avril, mais l'envoi en fut retardé.

7 10 octobre 1808.

** C'est l'opinion générale en Allemagne; nous ne pourrions la trouver mieux exprimée que dans le numéro du 22 mai 1809 de V Allgemeine Litlcratur Zeitung.

" La lettre se termine par l'annonce de la publication de son Rapport à r Institut: « Voyez avec indulgence cette esquisse qui n'est qu'un catalogue, sans doute incomplet, des travaux de nos lettrés allemands. Mais il importait, dans ce moment, d'alléguer des faits et d'imposer à un certain parti par un appareil de titres un peu frappant. »

ce diplôme n'a pas été complet. On en a la preuve dans la lettre suivante qu'il adresse à son ami Jacobi, le 12 novembre 1808:

« .... Quand je considère les hommes distingués de l'Allemagne que vous m'avez donnés pour contrères. . ., je reconnais en vérité que c'est un honneur trop grand et dont je suis trop peu digne. Mais quand je me considère comme Français et que j'examine où les autres de ma caste sont placés, je me vois fraternellement à côté de Vand...^ et, au-dessus de ma tête, bien loin là-haut, je vois planer Degérando — je ne saLs comment arranger tout cela — près de Creuzen et au-dessous de Degérando!

Je n'ai mérité Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité !

Entre nous, je ne me donnerais pas pour ce doucereux Degérando qui est devenu, il est vrai — par une petite faveur, membre de l'Institut, mais je l'aurais été beaucoup plus tôt que lui si j'avais voulu, en 1804, déclarer que je consentais à fixer ïnon domicile à Paris, seule condition qu'on m'imposait et qu'exige la loi. Et ce cher Vanderbourg avec lequel je suis classé, qui n'a de sa vie rien produit et ne produira rien; qui, dans les Archives littéraires, a pointillé sans fin et d'un ton de jésuite sur les Allemands, tandis que moi, méprisant patrie, fortune, emplois, distinctions, je me voue tout entier et franchement aux fonctions d'une cause que je crois noble et bonne; que je m'expose pour elle à la haine, aux persécutions et, tête levée, à plus d'un danger personnel. Voilà donc ce que je gagne dans l'estime de mes amis par mes travaux et ma conduite; le rang qu'ils m'assignent, c'est auprès de V. et fort au-dessous de D. ! Il est en Allemagne des voix qui m'élèvent davantage; ces bons Gôttingiens m'ont fait de leur propre mouvement et unanimement membre ordinaire de leur Société royale ■^, ie simple correspondant que j "étais! Bien des gens ont parlé de couronne civique à me donner, de médailles à frapper en mon honneur. Tout cela, il lest trop vrai, peut tourner une tête et renfler un peu trop l'orgueil humain. Il est bon, chrétiennement parlant, d'avoir un ami qui vienne vous remettre à votre place et vous avertir de ce que vous êtes.

Mémento, homo, quia pulvis es.

Vous voyez donc, cher maître, que l'honneur que vous m'avez alloué, envisagé du côté absolu, me satisfait sans réserve et ne me cause quelque hésitation que par son côté j-elatif. . . Agréez, cher maître et président, la salutation cordiale d'un simple légionnaire de votre légion d'honneur.

ViLLERS.

P. -S. Vous avez donc aussi mis parmi les membres non résidents ce castrat de la philosophie moderne qui chante beaucoup et souvent bien, mais dont la virtuosité ne touche personne. Vous aur^z beau faire, il manquera toujours quelque chose à ce membre-là! »

^ Vanderbourg.

■^ Le diplôme est daté du 19 novembre 1808.

Pendant que Villers écrivait son Rapport à Clnsliluf^ de graves événements se préparaient dans le nouveau royaume de Westphalie. Le roi prenait, au sujet de l'instruction pUiblique, certaines décisions qui menaçaient de modifier profondément la constitution des ùniiversités et des hautes écoles. On voukiit. dans tous les domaines, introduire dans l'Allemagne française les modes et façons de Tadministration impériale; l'instruction publique ne devait pas échapper à cette transformation. Les Allemands qui, à juste titre, avaient une haute opinion de l'organisation de l'enseignement dans leur pays ', ne voyaient pas sans anxiété s'élaborer les projets du gouvernement de Cassel.

En fondant le royaume de Westphalie, le but de Napoléon avait été d'en faire comme une marche militaire destinée à la protection de l'empire. Larmée devait donc absorber la plus grande partie des revenus du nouvel Etat. Les finances étaient dans le plus grand désarroi. On cherche à faire de tous côtés le plus d'économies possible; en premier lieu, on songe à supprimer quelques-unes des cinq universités du royaume et à diminuer les ressources de celles qu'on laisserait subsister.

Ce fut, dans le monde savant, un moment d'angoisse et d'indignation bien compréhensibles. Détruire les universités, n'étaitce pas porter atteinte à la dernière propriété nationale, à la culture nationale elle-même?

Jean de Muller, alors ministre de l'instruction publique, fil tout ce qui dépendait de luii pour essayer cle parer le coup et provoquer au sein du peuple et dans les splières ministérielles un courant favorable au maintien des universités. Pour y réussir il pensait que le mojœn le plus efficace serait de faire pareître quelques pages dans lesquelles on mettrait en lumière les services que rendaient ces établisseaiienls à' la littérature et aux humanités, de telle manière qu'une sorte de honte publique rejaillirait sur ceux qui voudraient y porter une main sacrilège. '2 .

Encouragés par Muller à défendre les intérêts des universités, les' professeurs se trouvaient assez embarrassés. Si l'un

1 Les Allemands tenaient les écoles de France en très petite estime. (Voir, dans Isler, la Lettre que Jacobi écrivait à Villers le 22 janvier 1806.) Le ministre de l'Intérieur Chaptal disait dans un rapport à l'appui d'un projet de loi sur l'instruction publique: « L'éducation est presque nulle partout, la génération qui vient de toucher ;\ sa vingtième année est irrévocablement sacrifice à l'ignorance et les tribunaux, les magistrats, n'of- Irent que des élèves des anciennes universités. »

^ C'est dans ce sens que .1. de Muller écrit à Heeren le 6 mars.

d'eux rédigeait l'ouvrage que réclamait le ministre, on ne manquerait pas de remarquer qu'il était trop intéressé à leur maintien et sa vojx n'aurait pas d'écho. D'autre part, écrire en allemand, c'était se condamner à ne pas être lu, surtout de ceux même qu'il importait le plus de convaincre. Il fallait donc trouver un défenseur qui ne fût pas un Allemand, et qui n'appartînt pas à l'Université ^

Qui mieux que Villers était digne de remplir cette tâche? Ancien élève de Heeren, de Schlœtzer, de Heyne, d'Eichhorn, n'était-il pas demeuré leur ami? Il conservait pour l'université de Gœttinguc, dont il avait été quelque dix ans plus tôt l'un des étudiants les plus zélés, une reconnaissance filiale; de plus, il était membre de la Société roj'ale de Gœttingue, dont les attaches avec l'université sont si éti'oites que" "des transformations touchant l'une ne pourraient manquer d'avoir une certaine répercussion sur l'autre.

C'est donc à Villers qu'échoit le périlleux honneur de défendre les universités menacées; tous ses amis comptent sur lui. Leur attente ne sera pas trompée. Abandomiant les travaux qui l'occupaient alors 2, il se met à l'œuvre et quatre semaines lui suffisent pour écrire et publier un plaidoyer de plus de cent pages.

'Vers le milieu de mars, il soumet à ses amis de Gœttingue le plan général de l'ouvrage, c'est dans ses grandes lignes celui qui fut définitivement adopté. Cette esquisse leur parait si bonne et les circonstances deviennent si pressantes que Heeren et Heyne forment le projet de la faire imprimer sans délai comme annonce de l'ouvrage, de la faire disti'ibuer et même, de la présenter au roi en sollicitant la permission de lui dédier l'ouvragv Villers, qui avait rédigé ce plan très à la hâte, aurait désiré le revoir avant qu'il fût livré à l'imprimeur; pour vamcre ses scrupules d'écrivain, Heeren lui dit: « Dans votre esquisse se trouvent toutes les grandes idées; cela suffit pour les hommes d'affaires qui lisent rarement un livre, mais bien une annonce de quelques pages décorées de votre nom; vous pou-

1 Voir Zeitgenossen. Leipzig und Altenburg, bel Broclihaus, 1818, Bd. II, p. 62. — Vei^s la fin de février, Muller avait écrit à Heeren qu'il serait de la plus grande importance que, dans ce moment décisif, une habile plume française assumât la tâche d'éclairer les ministres sur la question des Universités. Heeren proposa Villers. Le 6 mars, Muller se déclara d'accord.

~ Préparation de son Rapport à rinsliliil; traduction de l'Essai sur Vinflucnce des Croisades de Ilceren. A ce moment, la santé de Villers est fort ébranlée, mais il passe par-dc5sus tous les obstacles pour défendre sa chèvo « Georgia Augusta ».

vez donc être sûr d'être lu des ministres, peut-être du roi luimême. De plus, cette annonce excite l'attention publique; votre livre sera dévoré, je vous en réponds, par toute l'Allemagne et ne pourra manquer de faire sensation en France. Enfin vous serez moins pressé de le fa,ire imprimer, le retard de quelques

semaines ne pourra nuire k la chose que vous défendez il

n'y a rien à risquer pour votre renommée littéraire et nous aurons obtenu le grand but d'ouvrir les yeux aux ministres quand il est temps encore. »

Le plan est donc approuvé dans ses grandes lignes. Heeren et lEichhorn ne présentent d'observations que sur un ou deux points secondaires.

Heeren, d'accord avec Villers qui veut que les universités servent à former l'homme, trouve que c'est là trop borner leur rôle. Il convient aussi de les considérer comme des écoles qui préparent le citoyen pour le service de l'Etat. Il prie son ami d'insister sur trois points:

lo Une université est l'ensemble des instituts créés pour toutes les sciences; cette réunion en un même lieu de tout ce qui intéresse le développement de l'esprit humain est le plus grand avantage et, pour ainsi dire, le principe vital des universités. .<^ Toute séparation en écoles spéciales serait pour elles la sentence de mort. » Or, cette union de toutes les branches d'études est contraire à l'esprit des décrets de 1806 et 1808 sur l'université impériale, dans laquelle Les diverses facultés, indépendantes les unes des autres, sont souvent distribuées 'ians des villes différentes, ce qui crée le système des écoles spéciales.

2^' L'existence des universités doit être assurée par des fonds spéciaux, mais leur prospérité dépend avant tout de la liberté complète que l'on doit laisser aux professeurs dans leur lenseignement, leurs écrits. Or, dans le système napoléonien, l'université doit réaliser le type de l'Etat chef d'école: unité de doctrine, unité d'action, monopole de l'enseignement, tel est l'idéal de Napoléon; le but de l'université est de « ser\àr de support moral à l'Etat ^ ». Il en résulte que « les préceptes de la religion catholique, la fidélité à l'empereur et à La monarchie impériale, dépositaires du bonheur des peuples et à la dynastie napoléonienne, conservatrice de l'unité de la France et de toutou tes les idées libérales proclamées par la Constituliou » sont à la base des doctrines enseignées. Les professeurs sont soumis <: aux statuts du corps enseignant qui ont pour objet l'uniformité de l'instruction et qui tendent à former pour lElat des v'?itoyens

i Lavisse et Rambaud, Histoire ycnérale, vol. IX, p. 251.

attachés à leur religion, à leur prince, à leur patrie et à leiur famille ».

3<^ Enfin, les universités contribuent pour une grande part à Taccroissement des sciences ; elle sont nécessaires à une nation qui ne possède pas, comme la France, Favantage d'avoir une grande capitale, centre de toute la culture littéraire.

L'intention de Villers était d'accorder une grande place à la défense des privilèges dont avaient joui jusqu'alors les universités allemandes. Heeren recommande à son ami d'user de circonspection à ce sujet, car il sait que l'on prépare toute une série de réformes; on prétend, à la cour de Cassel, que les universités forment un « status in statu ». ^

Eichhorn fait également part à Villers des réflexions que lui ,a suggérées la lecture de son esquisse. Il lui recommande surtou! d'insister sur ce que doit être un professeur d'université s'il veut remplir sa tâche en conscience, de montrer ce qu'on doit attendre de lui comme savant, comme maître, comme inventeur et comme écrivain. Il encourage Villers à traiter à fond la question de la juridiction des universités, contrairement à ce qu'aurait désiré Heeren. ^

Le travail qu'entreprend Villers lui foiu'nira l'occasion d'entrer en relations directes avec J. de Muller^, auquel il adresse,

^ « En parlant des privilèges des universités, je crois qu'il serait bon de distinguer entre ceux qui sont essentiels à leur prospérité et ceux qui sont accidentels ou même contraires à leur nature, comme les privilèges purement politiques, par exemple: le droit d'assister aux Etats du Pays. » Il ne voit pas sans tristesse l'intention du roi de supprimer la juridiction dont l'université jouissait sur les étudiants: « On veut bien lui laisser la discipline, mais qu'est-ce que la discipline sans pouvoir public? »

^ Heeren et Eichhorn ne sont pas les seuls à s'intéresser à la défense des Universités et à fournir à Villers des documents. J. Beckmann lui envoie trois grandes pages de notes; le conseiller von Martens, auteur d'un petit ouvrage, demeuré manuscrit, sur le même sujet, le lui communique bien volontiers, ainsi que quelques pages intitulées : « Opinion sur la manière dont à l'avenir les causes civiles et disciplinaires des étudiants pourraient être jugées », un « Mémoire sur la nature des biens provenant des anciens couvents sécularisés administrés par les bailliages » et un «Tableau de l'administration générale de l'université de Gœttingue ». Ces diverses pièces se trouvent encore dans les papiers de Villers conservés à Hambourg. Ce ne sont pas les matériaux qui manqueront à Villers, et tous sont Ionisés à bonne source.

•^ Villeais était, depuis quelques années en coiTCspondance avec le professeur G. Muller de Schaffhouse, mais il ne connaissait pas encore J. de Muller, son frère, dont il admirait cependant beaucoup les écrits. C'est, croyons-nous, ù la suite de la publication de YEssai sur la Réformation que G. Muller était entré en relations avec Villers.

avec son esquisse, une longue lettre dont nous extrayons ce qui suit: «... Mes amis de Gœltingue ont désdré que je prisse ]tubliqucmenl la parole dans une occasion importante qui les regarde et qui concerne la base de la meilleure culture intellectuelle de l'Europe, celle de l'Allemagne. Vous-même, Monsieur, croyez qu'il est urgent de jeter à ce sujet quelques traits de lumière dans les esprits français, afin de prévenir, s'il est possible, de funestes améliorations. Je m'empresse de répondre de mon mieux à cet honorable appel qui est si fort selonles vœux démon cœur. Ci-joint, un plan conçu à la hâte de ce que je veux exposer. Si vous trouvez à y changer, à y modifier, à y ajouter, daignez me

l'indiquer Je n'ai jamais dédié et sûrement, dans aucune

autre occasion, je ne dédierai de livre à un grand de la terre, mais quant au but général que nous avons en vue, je crois qu'il serait avantageux que je puisse dédier l'écrit en question au roi de Westphalie. Cette personnalité lui feraitavoir plus d'égard aux motif.s exposés et leur donnerait auprès des autres plus de poids. Pouvez-vous, Monsieur, m'en obtenir la permission? je vous en saurai beaucoup de gré au nom de la chose en elle-même et au mien. »

Villers priait Muller de remettre au roi un exemplaire de la Ile édition de son Essai sur Vinfliience de la Réformation. Souverain d'un pays protestant l'un des plus éclairés de TAUemagne, Jérôme ne pourrait s'offenser de l'hommage qui lui serait fait d'un ouvrage historique couronné par l'Institut de France; s'il le recevait avec quelque faveur, il serait d'autant plus facile au ministre d'obtenir l'autorisation sollicitée.

Le 2 avril, Muller s'était déjà acquitté de sa mission, mais, bien qu'il espérât que le roi accepterait la dédicace de l'ouvrage sur les Universités, il n'avait pas encore reçu d'ordre à cte sujet. Quant à Tesquisse, Muller ne peut s'empêcher de l'admirer; le plan, les idées, tout lui semble excellent.

L'enthousiaste et bon Muller, dont le tempérament a plus d'une analogie avec celui de Villers, éprouvait pour cet ardent champion de la vérité une sincère admiration *. Rares étaient à

1 « II (me semble, écrivait-il à Villers, que nous sommes faits pour ne plus nous devenir étrangers. » Le 6 mai 1808, les relations étant devenues plus intimes, Muller B'expliquait plus expressément: « Ce que vous me dite.s de vos seules passions dominantes de l'amitié et des lettres est cxa clément la base de jnon propre caractère. . . Je ne puis vous exprimer combien je suis charmé de me trouver avec vous; c'est un ami qui sente tout et avec qui je puisse m'entretenir sans crainte d'être mésentendu qu'il me fallait' c'est im présent du ciel, je l'accepte avec respect; je vous aime et vous 'admire, et si je vous voyais jamais dévier, je serais le premier à vous le dire : vous ferez de même. »

cette époque les hommes qui, au mépris de leurs intérêts, se dévouaient pour le triomphe d'une idée; Villers était un de ceuxlà, et MuUer le Louait de son zèle désintéressé: « .... Sans ceSi généreux efforts, les vérités les plus constatées tomberaient dans un oubli total; on ne travaille plus, on ne trouve plus digne d'examen les points de vue les plus essentiels pour fixer des maximes solides.... Je prends le plus tendre intérêt à votre entreprise; puissé-je dans la moindre pai'tie en être le promoteur! » '

Huit jours plus tard, ayant reçu le premier chapitre, Muller écrit: « Je pose les dix-huit premières feuilles de votre bel ouvrage; j'en suis enchanté. C'est un chef-d'œuvre; jamais il n'y en eut de plus excellent ni venu plus à propos sur cesgî*ands objets. . . Que ne puis-je le colporter par toute l'Europe! Ce que je désire surtout, c'est qu'il trouve un grand public à Paris et qu'il réforme l'opinion sur nos Instituts. La nation allemande, la république des lettres, l'humanité, Monsieur, vous en auront une reconnaissance éternelle. » ^

Mais la question de la dédicace reste toujours pendante; avant de rien décider, le roi veut que Muller lise le livre et lui en fasse un rapport. Connaissant la susceptibilité de Villers, Muller lui, écrit: « A vous parler vrai, je ne voudrais pas qu'une considération passagère vous gênât dans une composition aussi importante Faites pour tous les temps et pour tous les pays, écrivez sans penser à autre chose, seulement en observant quelque délicatesse quand ces institutions se trouvent dans un conflit trop manifeste avec la nouvelle université. ... Il sera dédié ou non, cet excellent livre, suivant les circonstances. Ce n'est pas qu'il y ait des vérités à dissimuler au roi de Westphalie; il aime à les entendre, mais il peut ne pas convenir d'adresser publiquement telle ou telle chose à un roi qui a des relations diverses. En un mot, faites et laissez-moi faire. » Et Muller fit si bien que, le 3 mai, il était chai'gé de transmettre à Villers les remerciements de S. M. pour ïEssai sur la Réformation et de lui dire l'estime particulière et l'intérêt que portait le roi Jérôme aux travaux de l'auteur; le 6 juin, il lui annonçait cp.ie la dédicace avait enfin été agréée par le roi. Il était temps, Villers commençait à s'émouvoir du retard; offensé des réflexions de Muller, il était sur le point de renoncer à faire imprimer l'ouvrage.

1 J de IMuller à Villei-s, 21 avril 1808.

2 II semble que Villers ait peu compté sur un succès probable en France, car il «écrivait à CoUignon une leUre telle que Muller, en ayant eu ccnnoissance, lui demandait s'il avait vraiment des renseignements de première source et s'il était vrai que l'on voulût en France « la ruine imminenlc de ces universités ».

Le roi semblait d'ailleurs bien disposé en faveur des universités. Dans le voyage qu'il entreprit à la fin de mai pour visiter les villes universitaires de son royaume, il avait, en plusieurs occasions, affirmé qu'il faisait tout ce qu'il pouvait pour assurer leur maintien. Muller, de son côté, adressait au roi rapports sur ^'apports pour l'enti'etenir dans ces bonnes dispositions. Mais, Jérôme n'était pas le seul à régner, il (importait, avant tout, de convaincre l'empereur ^ Puis des rivalités dangereuses semblaient .diviser le ministère. Le comte Siméon, ministre de l'intérieur, n'était nullement convaincu de la nécessiité qu'il y avait à maintenir dans leur forme actuelle les universités du royaume. Chai'gé par Napoléon d'organiser en Westphalie l'administration de la justice, Siméon ne prisait guère la juridiction indépendante dont Jouissaient les universités; en plusieurs occasions il avait fotilé aux pieds leurs prérogatives, sans même prévenir son collègue ou le pro-recteur. L'émoi avait été très grand dans le monde professoral et Muller avait été profondément j^lessé de ces attaques oiî il croyait discerner une intention arrêtée de battre en brèche son autorité. En cela, il exagérait; Siméon, imbu du principe d'autorité absolue de l'Etat au point de vue juridique, réclamait l'abolition d'un certain nombre de privilèges universitaires. Or, comme le disait Heeren, ces privilèges, autrefois très utiles, ne l'étaient plus au même degré et leur abolition ne touchait en rien à la constitution intime des universités. -

L'idée principale du Coup d'œil se trouve exposée dans la dédicace: Si Napoléon a dû tout relever en France parce que la Révolution avait tout détruit, il n'en est pas de même en Westphalie « oi^i, depuis trois siècles, la sagesse de plusieurs gou-

' C'est ce dont Muller avait l'intuition quand, dans sa lettre du 6 mai, il disait à Villers: « Le roi est plein de la plus excellente volonté; l'empereur une fois convaincu que dans son empire immense il y a cette divei"sité de mœurs qu'avec un art admirable il a si bien ménagée dans l'Acte de médiation des Suisses, sentira que nos établissements germaniques tiennent à nos localités, q notre caractère, et il continuera de les protéger. » Aussi voudrait-il mettre ce livre d'or entre les mains des souverains et des ministres de qui dépendent les restes les plus précieux de la culture européenne. « Je sais qu'on ne lit plus, excepté des journaux, et qu'il n'y a de beaux livres que les ouvrages de luxe », ajoutait-il.

- Villers avait eu l'intention d'intituler son ouvrage: Coup d'œil sur les Universités ; Muller le prie d'ajouter « d'Allemagne », car, sans cette adjonction, « paraissant vouloir traiter des universités en général et en théorie, on paraîti'ait faire la erLtic[uc de celle dont ici nous ne voulions pas parler», l^e Couj) (r(vil sur les nniversitcs et le mode d'instruction publique (le V AllenuKjne protestante^ en i)articulier du royaume de Westphalie, par CharlCiS Villers, correspondant de l'Institut national de France, de la Société royale des Sciences de Gœttingue, etc., parut en 1808, chez Collignon, à l'Imprimerie royale de Cassel.

vernements d'Allemagne a fait de louables el consolants efforts pour le perfectionnement des grands instiituts d'instruction qui se trouvent réunis dans le royaume. . . » Ils datent tous du XVIe siècle et de la Réforme et il y aura plus à conserver et à perfectionner dans ce domaine de l'instruction qu'à créer et à transformer. ,

L'ouvrage est divisé en trois chapitres. Le premier est plus particulièrement .consacré à donner une idée du caractère du peuple allemand. '

« En .effet, c'est un tissu si compliqué que celud des mœurs, des idées et de tout le système intellectuel d'une nalion qu'en ne le considérant qu'au dehors et à la surface, il est absolument imposs,ible d'en démêler la construction et d'y rien reconnaître 2 » Ce n'est que par un examen minutieux et impartial, par une étude approfondie de l'histoire de ce peuple que l'on se rend compte de l'influence du milieu et des circonstances dans la formation de sa « physionomie morale » ; il faut pénétrer ses principes, ses pensées dominantes, le mécanisme complet de sa religion, de son éducation nationale, de sa littérature. C'est de la réunion de tant de causes et d'éléments divers que résulte pour la nation « un caractère général qui s'est profondément empreint dans toutes les âmes, un respect qui s'est appUqué à toutes les formes et toutes les institutions, un point de vue moral d'où chaque chose est jugée, sentie et reçoit son degré d'estime ». S'il y a une différence sensible entre les Allemands du Nord et ceux du Sud, elle est encore bien plus forte entre les premiers el les Français. « Il sera dangereux de porter des jugements trop hâtifs sur la nation qu'on n'aura pas suffisamment observée, surtout s'il y a pour elle quelque différence peu avantageuse dans les dehors auxquels on s'arrête volontiers. Un tel jugement favorise la paresse de l'esprit et s'oppose à tout examen ultérieur. »

L'Allemagne est, pour les Français, une sorte d'orient où tout leur est étranger, inintelligible, aussi bien dans la pensée que dans l'expression. Cette idée, que Villers a développée h maintes reprises dans ses précédents écrits, a lieu d'être rappelée au moment où la Westphalie a pour roi Jérôme Bonaparte, ce souverain qui, non seulement, ignore la langue de ses

1 « . . . . Je vous avoue aussi que c'est le premier chapitre qui m'a le plus fait de plaisir en l'écrivant, et que cest pour lui que le reste de l'ouvrage a été fait, ne devant lui servir que comme de preuve et d'exemple....» (Villers à Lemaître, 20 janvier 1809.)

sujets — bien que l'allemand soit décrété langue officielle, — mais cherche par tous les moyens à faire prédominer l'emplod du français. Ne veut-on pas aussi introduire d'un coup et presque sans modifications toutes les institutions françaises dans un Etat où, plus que partout ailleurs, le peuple se montre réfractaire à toute immixtion étrangère? On ne pouvait faire fausse route plus complètement ^ Il ne peut être indifférent à deux peuples, dont les intérêts sont aussi étroitement liés que ceux des Français et des Allemands en Westphalie, de se connaître réciproquement.

Pour les y aider, Villers reti'ace l'opposition de caractère des deux nations, opposition qu'il a déjà signalée ailleurs. Il démontre comment des deux peuples si différents d'esprit, de mœurs, se sont formé des institutions qui conviennent à leur état spécial. Tout d'abord, il peut résulter de leur rapprochement une mésentente, des antipathies, même un mépris réciproque; mais ces sentiments sont ceux des ignorants; les gens instruits s'élèvent audessus de ces divergences « à une hauteur d'où l'on juge en homme toutes les choses humaines. » L'homme éclairé .se rend compte « que les institutions d'un peuple ne peuvent toujours convenir à l'autre, car il n'y a de bonnes institutions chez un peuple que celles qui se modèlent sur sa vie ». L'Allemand, « calme et simple », est doué d'un esprit cultivé,. d'une réflexion profonde, fermement attaché aux principes du juste, de l'honnête, à ses devoirs de citoyen; il a une certaine « disposition religieuse qui adoucit l'âme »; passionné pour les études sérieuses et abstraites, il est peu fait pour la société, il aime la vie de famille; son « flegme » tend à le rendre plus sédentaire encore. N'étant pas distrait par de vains plaisirs, il passe son temps à lire et à s'instruire.

« La France possède dans plusieurs genres des génies de premier ordre, des savants et des lettrés qui honoreraient tous les pays; mais il faudrait bien peu connaître l'Allemagne pour ne pas -avouer que l'instruction solide y est beaucoup pins répandue que partout ailleurs et que, proportion gardée, on y rencontre un plus grand nombre d'hommes éclairés » dont « l'humanité » peut « se glorifier ».

L'Allemagne doit incontestablement cette situation à la liéformation qui fut « la réintégration de la raison humaine dans vSes droits, l'appel de la science contre l'ignorance au tribunal

1 Reinhard ne dit-il pas, dans une dépêche adressée de Casse! à l'empereur: « Que l'on passe aux Allemands leur flogme, leur vanité, leur langue, leur littérature; dès que les Westphaliens s'apercevront qu'on les respecte en tant qu'Allemands, leurs cœurs seront gagnés. »

des rois el des peuples ». C'est ainsi que la science y est devenue le palladium des droits de la nation; beaucoup d'écoles furent créées dans tous les degrés et l'on modifia profondément les iinivei'sités pour leur permettre dé « favoriseir l'accroissement des sciences dans leur nouvel état ». La science, la religion, la philosophie s'unissent pour le développement moral de l'homme; les sciences spéculatives sont enseignées avec le même soin (jne les sciences réelles, historiques et expérimentales. Il en résulte que, dans ce pays où il n'existe pas de grande capitale, les universités servent de foyer propagateur des lumières; elles sont « l'orgueil de la nation, l'objet des soins et de la protection des hommes d'Etat. »

Le second chapitre donne une idée générale des divers genres d'établissements d'instruction publique en Allemagne. A^illers parle des écoles populaires où « l'instruction préparatoire est dispensée h tous par l'Etat ». On en a créé pour les gens de la ville et pour ceux de la campagne, avec des programmes appropriés cà la situation des futurs citoyens, bourgeois ou paysans.

Les gymnases, écoles du second degré, correspondent aux « lycées » de France, mais « l'enseignement y est plus fort » et la renommée des maîtres distingués qui les dirigent s'étend parfois très loin.

Viennent ensuite les universités, placées au sommet de 1" édifice. Tous ceux qui peuvent les fréquenter ne manquent pas de le faire. « Un Allemand qui n'a pas mis cette dernière main à son éducation littéraire, qui n'a pas suivi durant quelques semestres les -cours d'une ou de plusieurs facultés, ne passe jamais pour un homme instruit. » '

Tandis que les universités de France, d Italie, d'Espagne tombent peu à peu dans la décrépitude, celles d'Allemagne, marchant « presque toutes d'amendements en amendements », servent toujours plus au progrès des lumières; elles sont les écoles de toutes les nations civilisées-; les professeurs y ensei-

1 « Le terme d'études, ajoute-t-il, est même uniquement réservé dans le langage à ce dernier degré d'instruction, il a étudié ou // n [ait ses études signifie, il a accompli ses années d'université ; autrement on dit d'un homme: il n'a fait que son temps d'école, il n'a pas fait d'études. L'cnfanl et radolescent dans le gymnase a le titre d'écolier, le jeune homnie dans les universités prend celui d'étudiant dont il s'honore et qu'il a seul le droit de porter. »

^ Villers se sert assez habilement, en l'appliquant à toutes les universités, de ce ([ue, naguère, l'empereur avait dil de l'une d'elles: elle « n'ap- Ijartonait point à tel Etat particulier, point à l'Allemagne, inais à l'Europe entière. »

gnent avec liberté et émulation. Ce sont, en général, des savants, des écrivains distingués, « des hommes qui parlent à des hommes », leur révélant les plus hautes connaissances qu'il soit donné à l'humanité d'acquérir. L'université forme un corps à part, ayant ses lois, son organisation; « son chef suprême est le chef de l'Etat, le Prince ».

Dans le troisième et dernier chapitre, Villers étudie la situation des universités de la Westphalie et nous en montre le fonctionnement. Elles sont, dit-il, « susceptibles de perfectionnement », mais, telles qu'elles sont, il n'hésite pas à les placer <- audessus de tout ce que l'Europe et le monde entier offrent d'instituts pour l'enseignement des hautes sciences », à l'exception de l'Ecole parisienne réservée à l'étude des sciences mathématiques et physiques. « Des nations entières, 80 millions d'Européens, ont les yeux fixés sur les grandes universités de Westphalie et attendent quel jsera leur sort», s'écrie-t-il. — C'était assez habilement présenter la question .et flatter Tamour-propre du roi. — Mais si l'on veut qu'elles continuent à prospérer, on n'y parviendra qu'en « leur conservant les fonds, la liberté d'enseignement et la considération dont elles ont toujours joui, plutôt même en les élevant qu'en les rabaissant sur aucun point ». Et, si l'état des finances du royaume l'exige absolument, qu'on supprime les universités d'Helmstedt et de Rinteln, mais qu'on maintienne dans leur intégrité celles de Gœttingue, Halle et Marbourg.

En terminant, Villers résume ainsi les idées principales de son ouvrage:

« Les peuples civilisés se partagent les divers genres de gloire et cultivent à l'envi les diverses puissances de i'intelligence humaine : l'Italie, les beauxarts; l'Angleterre, le^ arts mécaniques, la politique et le commerce; Iheureiise France, les hautes sciences qui donnent à l'homme comme l'empire et l'usufruit de la nature, avec ce que les arts ont de plus brillant pour embellir la vie et la semer de jouissances; l'Allemagne enfin, la profonde érudition, la profonde pensée et les sciences qui tendent à l'ennoblissement de l'homme intéiieur. Il convient, en obéissant à cette indication de la Providence, de laisser chacun ce qu'il est et de l'encourager sur la ligne où l'impulsion de sa nature l'a porté. »

La conclusion ne pouvait être plus juste et plus simplemeit exprimée. N'était-il pas nécessah'e de rappeler une fois encore à qui était trop porté à l'oublier, le droit imprescriptible de chaque peuple à conserver ses institutions?^

1 Muller écrit à ce sujet à Villers le 6 mai 1808: « Ce que vous dites contre la manie des niveleurs qui ne veulent qu'un mode pour tous est la sagesse même. »

Tel est ce livre, commandé par les circonstances, écrit à la hâte, et, cependant, si curieux et si intéressant à maints égirds. On y trouve, pour la première fois, traité d'aussi ample et sérieuse façon ce qui concerne l'instruction publique en général. L'auteur tend à prouver que ce qui a maintenu à un si haut degré l'instruction supérieure en Allemagne, c'est que les études y sont à la fois encyclopédiques et patriotiques. « Les diverses facultés se donnent la main dans le système général de l'enseignement, c'est par là où surtout la forme des universités qui embrassent tout le cycle de renseignement nous paraît préférable h celui des écoles spéciales ou des facultés séparées qui en tiennent lieu en France. »'

Le volume se termine par un tableau général des cours qui pourraient se donner en un semestre dans une université.

Toute l'Allemagne attendait impatiemment que le livre ])arût. Les professeurs Kreuzer et Gôrres à Heidelberg, les savants de Gœttingue. de Helmstedt, de Halle, dévoraient d'avance, selon l'expression de Muller -, cet éloquent plaidoyer en faveur des universités. Le succès fut encore plus grand que ne s'y attendait l'auteur et l'ouvrage fut traduit trois fois en allemand. Si les universités de Helmstedt et de Rinteln ne furent pas sauvées, rémotion que produisit dans le monde savant l'écrit de Villers fut pour beaucoup dans le maintien des trois universités les plus importantes du royaume ^'^ on ne toucha ni à Gœttingue, ni cà Halle, ni à Marbourg.

' Fin du deuxième chapiU'e.

- J. V. iMuUer, en renvoyant à Collignon les dernières pages du maniiscril, lui écrivait: «.... c'est un des plus excellents ouvrages cpie j'aie lus, un ouvrage qu'il convient de répandre dans toute l'Europe, nn chefd'œuvre. »

3 Muller ne s'était pas trompé en. écrivant à son ami que .< la voix publique » saurait faire pression sans qu'il fût néccssaii-e d'attirer l'altenlio]! des hommes d'Etat par d'autres moyens. Il ne se passait pas de jour que Muller ne fût abreuvé de chagrins et d'ennuis à cause de ces universités. La t-jituation financière du royaume n'était guère florissante; de plus, quelques échauffourées d'étudiants à Gœttingue et ailleurs, provoquées par les manœuvres impolitiques du gouvernement, surtout la petite révolution fomentée par Dôrnberg, avaient fait naître chez le roi Jérôme une certaine irritation contre la jeunesse universitaire. A la suite de ce dernier événe- Dnenl, Muller fut en butte aux reproches les plus acerbes de la part du roi: îl en fut si affecté qu'il rentra chez lui malade de la fièvre et mourut quelques jours plus tard. Peu après la mort de son frère, (i. Muller écrit à Villers: „Schon zu meinér Bruderzcit gab es am Westph! Hofc immer eine Partei dagegen von dem ich in seiuen Papieren genugsani Spurcn finde. Ihr trcfflicher Essai sur les Univcrsilcs mag wohi einigc (iufmcinende bckehrt haben; abcr andere blieben in ilux-r Vnwissenheit. Sclbst von hochstcn Orte auussto mcin Bruder, vierzchii Tage vor scinem

Sur la proposition de Muller, Villers est nommé membre de la sSociété royale des Sciences de Gœltingue dans la séance du 17 juillet 1808, en reconnaissance des services très clislingiiés qu'il avait rendus à la science allemande et, en particulier, à l'université de Gœttingue. Les Allemands saluent en lui « l'ami dans le danger extrême ». Muller écrivait à Villers, le 25 août: « Ce qui m'arrache des larmes de tendresse et de reconnaissance nationale, c'est quand je vois les Allemands dans vos onvrnges rappelés au sentiment, à l'estime de leur vrai mérite dont ils semblent ne pas oser s'apercevoir. Ce que vous m'écrivez là-dessus dans votre dernière lettre est du sens le plus exquis. . . . votre pensée est grajide, lumineuse »

Répondant à l'envoi d'un exemplaire du Coup (Vceil^ le ministre de la guerre du royaume de 'Wiestphalie mandait à Villers que le roi semblait avoir des vues « entièrement conformes » à celles exprimées dans l'ouvrage; le nombre des universités sera peut-être diminué, mais il ne sera pas touché aux grandes, sinon pour les perfectionner. Ce livre est, selon lui, l'ouvrage d'un bon citoyen de la Westphalie en même temps que d'un savant distingué. Si l'on veut attirer les étudiants, il faut conserver aux universités « une juridiction paternelle » — le ministre entend par là conserver une partie de l'autonomie dont elles avaient joui jusqu'alors à l'égard du pouvoir judiciaire. ^

L'avocat Dohm, à Dresde, remerciait « le défenseur de la plus belle des causes » de l'envoi de son Mvre. Grand admira-

Tcde, vor dem versammelten Hofe die \yorte hôren: 'Die Gelelirten maclien nur Thorheiten, es sollen nur Soldatcn^ Ignorantcn im Lande sein ; da la.ssc sich ain besten regieren!" Bien qu'échappées dans un moment de colère, ces paroles sont une précieuse indication de l'état d'esprit de Jérôme Bonaparte; elles sont à leur place sur les lèvres du frère de l'empereur.

1 La lettre débutait ainsi: « Nous avons le bonheur d'être le pays le plus éclairé de l'Allemagne. Une seule université célèbre, celle de Leipzig, n'est pas dans notre royaume et si jamais cette réunion pouvait avoir ILeu par des événements politiques, il serait beau, il serait même très avantageux à la Westphalie de devenir V Attiqne du Nord. » Mentionnons, sans Vop nous y arrêter, la traduction que fit de l'ouvrage F. H. Hagena, collaborateur au gymnase ducal d'Oklenbourg. Cette traduction hâtive, médiocre, lourde, parut à LiJbeck, chez Niemann en 1808. En somme, il était inutile de traduire cet ouvrage, Villci's l'avait écrit avant tout pour les Français.

hWllf/cmcinr Litleratiir Zeifiing disait : „Eine so reife Autfassung dcr deulschcn IMldungsanstalIcn hat sclnverlich je ein Auslander gegeben ; er spricht darin von ihncn so unterrichtel, so bestimmt, so genau, als ein l^inlicimischcr, es îrgcnd nur vermochte. Seine Ansichten und Ih'lhcile vcrdienen desto grôsserer Aufmerksamkeil da er gar nicht in d^cn Verdacht kommen kann, dass ihn dabei ein Caslengeist geleitet liabe..." N" 116, 18 mai 1809.

leur du code Napoléon, il avait vu plus d'une de ses opinions rectifiées par Villers; cependant, les universités allemandes sont encore susceptibles d'être améliorées; certains abus doivent disparaître, entre autres « la juridiction particulière ^ accordée aux universités selon les idées et même selon les temps de leur fondation et la liberté illimitée laissée aux jeunes gens, tant par raprapport à leurs études qu'à leur conduite morale ». Il concluait en ces termes: ' L'unité de l'exercice de la justice est un des plus grands avantages de la constitution française. Toute exception à cette règle est un pas rétrograde. Il ne faut pas faire renaître l'idée bizarre que c'est un privilège, une exemption d'avoir un autre juge que ses concitoyens. » On devait s'efforcer de trouver un moyen terme entre « la liberté trop étendue » dont jouissent les universités allemandes et « l'état trop serré » qui cai'actérise les écoles supérieures en France. A part ces restrictions, Dohm est d'accord avec Villers. -

Le professeur Dràseke accepte sans aucune réserve les opinions de Villers, à qui il écrit le 15 août: « Chaque Allemand, s'il sait estimer et sa nation et lui-même, prendra avec ravissement connaissance ^t vos principes, se sentira honoré par vos aperçus et verra en vous le médiateur envoyé par le Ciel pour s'entremettre entre tes deux peuples qui bordent le Rhin . . . C'est ain.si que vous m'êtes déjà apparu en 1803 dans votre Appel aux Français. C'est ainsi que vous vous êtes partout montré, et cette fois encore. En vérité, si les deux peuples se rapprochent, commencent à s'estimer et apprennent à tirer profit l'un de l'autre, si. surtout, le peuple allemand commence à sentir et à saisir ce qui aurait dû l'enthousiasmer, c'est à vous, tout pai'ticullèrement. que nous en sommes redevables. C'est votre belle, votre plus grande oeuvre. ...»

Nous trouvons dans le Moniteur westphalien, organe du gouvernement, une série d'articles consacrés à l'ouvrage de Villers ^. Les trois premiers sont plutôt élogieux, bien qu'on y sente une certaine contrainte et qu'ils semblent faits sous la pression de l'opinion publique. On lit dans le quatrième, au sujet de la tabelle des cours qui termine le volume: « Après ce tableau matériel de l'université de Gœttingue, l'auteur a placé le tableau

' Dohm ne pouvait admettre que « l'homjTie qui instruit les jeunes gens et dont la subsistance est en grande partie dépendante de la faveur dj SCS élèves » pût être leur juge.

'^ Dohm n'est pas le seul qui pense ainsi en .\llemagne. La juridiction laissée aux établissements d'instruct^ion supérieure est très sérieusement attaquée dans le Gcmiildc des Preussischen Sfaats de Buchholz.

•' 23 et 2.j juin; 2 cl 2() juillet 1808.

schématique d'un semestre dune université en Allemagne: on pourra juger en l'examinant avec soin si elle a été à présent en Allemagne d'une utilité reconnue pour les gouvernements et par conséquent pour les élèves, et si elle n'est pas plutôt une carrière ouverte à des maîtres déjà instruits, qu'à des étudiants qui ont besoin d'apprendre. Cette série de toutes les connaissances humaines peut légitimer le choix et le nombre des professeurs, mais elle doit produire beaucoup de demi-savants, qui est la pire espèce des gens qui savent. » On trouve exagérées certaines prétentions de Villers; on aurait dû ne voir dans son tableau qu'un plan idéal dont il conviendrait de s'approcher le plus possible, mais qu'il n'était pas nécessaire de réaliser tout de suite et sans tenir compte des circonstances. Le Coup d'œil était non seulement une défense des universités, mais encore un exposé des améliorations à réaliser; c'est ce que dans les milieux officiels on s'appliquait à ne pas comprendre. Trouvant inutile de donner de plus amples explications, Villers note en marge de l'article cette sentence arabe: « Parce qu'on ne peut trop embrasser, il ne faut pas tout négliger; car quelques fragments de connaissances valent mieux qu'une totale ignorance. » '

L'Allemagne entière est reconnaissante à Villers de son intervention efficace en faveur des universités -. Brandie, -^ estime cependant que son ami a poussé l'éloge trop loin. Toutes les universités ne sont pas comparables à Gœttingue. Com'bien les plus petites d'entre elles sont loin de répondre au tableau qu'en a tracé Villers ! Mal dotées, ne pouvant accorder que de maigres traitements à des professeurs de second ordre, elles font nhis de

1 Lo gouvernement n'ose pourtant pas trop heurter de front l'opinion pul)licfuc et le ministre Siméon à l'ouverture du parlement (7 juillet 1808) laisse entendre, dans le passage de son discours réservé à l'InsUuction publique, que 6 universités avec 140 professeui-s, émargeant au budget pour une somme de 600,000 francs — un million avec les collèges — c'est ime charge bien lourde pour un pays pauvre. « Ne serait-il pas possible avec moins d'universités et en concentrant davantage ces grands foyers de lumière .... d'obtenir avec moins de dépenses et moins de luxe, d'enseigneimen^ tout ce dont on jouit et peut-être mieux encore ? » Il se hâte d'ajouter: « Cette question n'est pas du moment présent, il suffit de l'indiquer à l'opinion publique et à l'examen des bons esprits. Le gouvernement ne fera rien dans cette matière si importante sans les avoir consultés. Mais il peut affirmer dès aujourd'hui qu'il sera toujours un protecteur zélé des sciences et de ceux qui les enseignent et qui les cultivent. »

2 Gutting. Gelehrt. Anz. du 22 août 1808, n" 135. N'oublions pas que la même année, en avril ou mai, Schleiermacher avait publié: Gclcgcntlichc Gcdanken ûber Uiiiuersitûten in deutschcn Sinnc.

'■' .Toachim-Dielrich Brandis, Dr en médecine, professeur à Kiel, avait fait en 1797 la connaissance de Villers.

mal que de bien; cest à elles, dit Brandis, que 1 on doit la foule d'écrits médiocres, de journaux sans valeur qui inondent l'Allemac^ne II suffirait de maintenir et développer quelques grandes académies comme celles de Gœttingue et Halle, qui sont « les piliers de la culture allemande » et die créer de nouvelles écoles secondaires où les jeunes gens pourraient recevoir une instruction scientifique, tout en restant sous la surveillance de leurs parents. Sinon, il faudra recourir aux écoles privées que Brandis déclare très inférieures aux écoles publiques. Il eût désire enfin que Villers développât davantage la seconde partie de 1 ouvrage.

Reinhard, que Ton ne peut taxer d'indifférence à l'égard des universités dont il a défendu la cause dans plusieurs rapports adressés au ministre de l'Extérieur à Paris, ne peut s'empêcher de sourire du zèle d'apôtre '. que met le bon Villers à compter avec une inlassable probité les raisons pour lesquelles les universités allemandes ne valent rien » . Ce n était là, du reste, qu'une boutade, sans être toujours satisfait des tendances des universitaires de Gœttingue, Reinhard n'en appréciait pas moins les services qu'avait rendus Villers. -

En France, c'est à Strasbourg que l'ouvrage a le plus de retentissement, ce qui est compréhensible, puisque cette ville universitaire a, jusqu'à la Révolution, servi de terrain neutre aux civilisations' latine et germanique. Le professeur Haffner souhaite que les idées justes et généreuses émises dans le chapitre d'introduction soient méditées en France comme elles méritent de l'être. Les circonstances ne permettent pas, toutefois, de se livrer à un optimisme exagéré; le 18 seiptembre, a été promulgué le fameux décret réglant l'organisation de l'université impériale; il n'y a aucune résistance possible contre la volonté fermement arrêtée de briser tout individualisme, sous quelque forme qu'il se présente. On connaît la force de la routine et des \ieilles idées en France. « Quand elles ont jeté une fois dans une tête de profondes racines, quand elles y ont pris surtout une forme systématique et qu'à force de s'y conformer on sesl accoutumé à les regarder comme des principes indubitables, il est bien difficile que d'autres qui leur sont ontièrement opposées trouvent encore quelque accès. Elles ressemblent a

1 Lettre de Reinhard à Goethe, 9 août 1808.

2 Villei-s étant sur le point d'accepter une place de précepteur auprès d'un prince de Lippe, Reinhard lui écrit le 31 décembre 1808: « Vous avez choisi une carrière qui nadmet point d'entraves. Vous n'appartenez plus a un seul lieu mais à deux nations; vous êtes et vous devez rester Ihomme libre pai- excellence: voilà l'idée que je me fais de votre vocation. »

des balles qu'une main forte aurait lancées contre une table de marbre et qui en rejaillissent sans y laisser aucune trace d'impression. » Haffner en paiiait pai' expérience, lui qui avait, eii 1792, publié un petit ouvrage intitulé: De V éducation littéraire ou Essai sur Vor'ganisation cVun établissement pour les hautes sciences. '

Le professeur Blessig - ne sait comment exprimer le charme et l'intérêt qu'il a trouvés dans cet ouvrage « rempli de richesses, de rapprochements, de vues et de résultats quî fournissent aux littérateurs comme aux gouvernements des données et des impulsions qui ne peuvent que tourner au progrès des lumières et de la marche scientifique de l'Europe élitière ». Et il ajout© : « L'Europe vous écoutera tout autrement que si un auteur allemand ou protestant eût entrepris le même trava'il. Ce riche fonds présente bien des parties, tant principales que subsidiaires, qui. par plus d'une raison, n'auraient jamais pu être traitées par lin autre écrivain comme elles l'ont été par vous. Nous le sentons tous et nous vous remercions du fond de nos cœurs. »

A Paris, les journaux s'occupent aussi du Coup cfœil sur les universités. Dans le Magasin encyclopédique '^, Millin en donne une analyse élogieuse et très complète. < Cet ouvrage est d'mi style précis, fort de raisonnements et de preuves; il est semé d'anecdotes piquantes, de traits intéressants et curieux. Il fait honneur à l'esprit, au savoir et surtout au cœur de M. Charles de Villers, qui a déjà employé un beau talent à défendre de belles causes et qui est toujours prêt à écrire toutes les fois qu'il est question de servir la raison, la justice et l'humanité. »

Millin avait déjà entretenu ses lecteurs des universités allemandes. En 1796, il avait publié le tableau des cours de l'université de Gœttingue'*; l'année suivante il y avait ajouté les programmes des cours de celles d'Upsal, léna et Pavie, et concluait de leur comparaison qu'il serait à désirer que la République pût offrir à ses jeunes citoyens des établissements où l'instruction

1 Le professeur Koch avait aussi demandé à l'assemblée législative la création d'un établissement oii l'on aurait réuni les études de diverses branches de littérature, que l'on aurait doté et auquel on eût accordé une juridiction privilégiée; en un mot, un établissement d'instruction publique ayant quelque analogie avec une université allemande; mais sa voix n'avait pas été entendue.

- Profes.seur à vStrasbourg.

' Magasin encijclopédiqne, 1808, vol. VI, p. 80.

'' Tableau que lui avait communiqué son ami Obcrlin. 1796, vol. VIII, p. 192

fût aussi étendue et approfondie '. En 1798, il parlait du nombre des étudiants qui fréquentent les universités allemandes, donnait quelques brèves indications sur la juridiction qu'exerce le recteur et terminait par ces mots: < Puissent les professeurs de nos écoles, centrales et spéciales avoir bientôt des auditoires aussi nombreux que les ont les professeurs de rAllemagne-. » L'année suivante, il donnait des renseignements sur la bibliothèque de Gœttingue •', sur les disputes philosophiques de Schelling et de la cour de Saxe K Enfin, en 1802, il analysait longuement un ouvrage de Brandis: Ueber den gegenwârtigen Zustand der IJniuersitàt Gôttingen. Au moment où l'on se préoccupait en France de la réorganisation de Tinstruction publique, Millin tenait à faire connaître à ses concitoyens les idées qui avaient cours en Allemagne sur cet important sujet. Brandis proposait déjà plusieurs des idées que Villers développera plus tard ^. Mais tous ces articles, même la notice assez complète de Brandis, sont restés sans action sur l'opinion des législateurs.

Le Publiciste consacre à l'analyse du Coup dœil sur les universités d'Allemagne deux articles dus à la plume de Guizot ^^ Le premier commente et explique le chapitre I de 1 ouATage « modèle de cette impartialité philanthropique qui ne cherche partout que le bien à maintenir et à faire et de cette sagacité qui s'élève au-dessus des préjugés nationaux pour découvrir sûrement la place qu'occupent les hommes et les choses dans l'économie de l'univers ». Il parle, daiis le second article, de l'organisation d'e l'instrnction publique en x\llemagne et renvoie, pour pl/us de renseignements, à l'ouvrage de Villers dont ilrecommande vivement la lecture à -ceux qui s'intéressent à ces questions : « Je ne doute pas que ceux qui se donneront la peine de réfléchir sur cette matière he trouvent, dans le petit ouvrage dont je viens de parler, le plus vif intérêt; ce ne sont pas là de ces productions frivoles et éphé-

' 1797, vol XVII, p. 128; voir encore 1799, vol. XXX, p. 210-245; 1800, vol. XXXI, p. 117-120; 1806, tome IV, p. 284 à 287.

2 1798, vol. XXI, p. 254.

3 1799, vol. XXIV, p. 255; article inspiré de celui de Villers dans le Spcclaieiir du Nord.

'« id., p. 384-385.

•' Cel ouvrage fut publié à Hanovre. .Millin en rend compte dans le vol. 46, année 1802, p. 373 à 387.

" Les deux articles .sont du 27 décembre 1808 et du 1er janvier 1809. Précepteur des enfants de Stapfer, Guizot avait subi l'influence de ce dernier et pouvait être compté au nombre très restreint de ceux quisintéi-essaioat aux choses d'Allemagne.

mères, dont le parfum s'évapore en un moment, mais plutôt de ces aliments savoureux dont le mérite se fait encore plus connaître par leur salutaire influence sur notre santé que par la manière dont ils flattent notre goût. Montrerons-nous moins de reconnaissance à ceux qui veillent sur notre sauté morale qu'à ceux qui soignent celle de notre corps? »

Pas plus que ceux de Millin, ces conseils n'avaient chance d'être entendus. On savait que sous la signature R. se cachait Guizot dont les opinions germaniques entachaient le jugement et le goût; en outre, le Publiciste devenait suspect au point qu'il allait être bientôt mis au nombre des journaux à supprimer; ajoutons à cela l'indifférence générale en matière de littérature et de philosophie'. Toute l'attention publique allait aux Trois Règnes de Jacques Delille, le poète acclamé'-. L'Allemagne étant vaincue, on croj^ait avoir étouffé ces velléités d'indépendance philosophique qui se manifestaient surtout chez les écrivains de race germanique. La manie de la centralisation régnait. Comment espérer qu'on voudrait s'instruire par l'exemple des universités allemandes?

Cependant, à y regarder de près, la pensée de Villers, c'est que les haules écoles de France devraient imiter celles d'Allemagne. On était si peu de son a\^s en France que, l'université de Strasbourg, organisée de la même façon que celles de

1 Le 25 août 1809, à propos du Coup cVœil sur la littérature ancienne * en Allemagne par Villers, Guizot reconnaissait non sans tristesse (jue « le

public s'est retiré de ce monde oix les écrivains le haranguaient par leurs ouvrages; le talent le plus distingué peut à peine l'y rappeler un ipoment. . . un puissant génie pourra seul nous tirer de cet état de stagnation. Nous avons besoin d'une gloire qui jette un éclat assez \if pour forcer nos yeux appesantis à se rouvrir, comme le grand jour réveille enfin les plus paresseux. Notre attention dirigée sur d'autres objets ne peut revenir aux nobles occupations de l'esprit qu'à la voix de ces écrivains d'élite destinés à remplir de leur nom le monde et l'avenir. En attendant cette heureuse apparition, ceux qui travaillent ont peu de succès à espérer; si la gloire est le but de leurs efforts, ils l'obtiendront difficilement de lecteurs qui ne se soucient pas d'examiner leurs titres; si le désir de fau-c le bien les anime, ils s'apercevront bientôt que la léthargie est le mal le plus difficile à guérir.»

2 Stapfer écrivait à ce propos à Laharpe : « Que dites-vous de cette science à l'eau de rose? Il est remarquable qu'en littérature il ne paraisse aucun ouvrage dont le plan soit fortement conçu. Rien n'annonce davantage la décadence des esprits et la triste vérité que l'homme a été châtré dans ses plus nobles facultés. » (Lettre du 3 octobre 1808.) Stapfer, qui avait lu le livre de Villers avec beaucoup de plaisir, trouvait que l'introduction expliquait parfaitement « les causes qui ont empêché et empêcheront peutêtre toujours les Français de goûter les productions de l'esprit et, surtout, de l'âme teulonique ».

Gœttingue et de Halle, fut soumise, tout comme les \utres, au fameux décret impérial de 1808. Haffner s'en plaint amèrement.' Que Villers 'ait eu en vue aussi bien la France que l'Allemagne, c'est une preuve de plus qu'il aimait fidèlement sa patrie. Les Français s'en seraient-ils si mal trouvés de retenir ses conseils et de chercher à les mettre en pratique? Un demi-siècle plus tard, Renan écrira: « Que dire de notre éducation universitaire réduite à une pure discipline extérieure? Rien pour l'âme et pour la culture morale. Est-il étonnant, du reste, que Napoléon ait conçu un collège comme une caserne ou un légiment? Notre système d'éducation, sans que nous nous en doutions, est encore trait pour trait celle des jésuites: idée que Ton style l'homme par le dehors, oubli profond de l'âme qui vivifie, machinisme intellectuel. » On se plaignait « du dépérissement de l'esprit scientifique » du quasi dédain que l'on avait pour tout ce qui est enseignement supérieur. Et Renan voyait la cause de cette décadence dans le fait que la France ne possédait rien, d'analogue aux universités allemandes. Il y a la Sorbonne, le collège de France; mais tous deux sont autre chose que des universités. « En face d'un public dont la plus grande partie veut être intcrcssce, il faut des aperçus, des vues ingénieuses bien plus qu'une discussion savante. Ces aperçus sont... le but principal qu'il faut se proposer dans la recherche; mais quelle que soit l'excellence avec laquell/e ils sont proposés, n'est-il pas vrai que les cours qui attirent à juste titre un gi-and nombre d'auditeurs et qui exercent la plus puissante influence sur la culture des esprits ne contribuent qu'assez peu à répandre l'esprit scientifique? On croit entendre nn écho de la voix de Villers. Que souhaite-t-il lui-même, sinon cette diffusion « de l'esprit scientifique >>, ce désir de recherche sérieuse diu vrai dans tous les domaines? Du reste, les cours des Heyne, des Eichhorn, des Schlôtzer ne manquaient pas d'aperçus généraux; de plus, ces professeurs enseignaient à leurs élèves une méthode de travail serrée, consciencieuse, vraiment scientifique. Au gymnase, l'élève est encore trop jeune pour s'y assouplir; aussi ceux qui ne jugent la science que d'après leurs souvenirs de gymnase, la jugent-ils à un iwint de vue défavorable et avec les préventions que l'on sait. Ce sont eux

1 Ui 20 avril 1811, Haffner écrivait à Villers: « Vous n'ignorez pas, sans doute, tous les changements qui, depuis deux ans, sont arrivés chez nous en fait de librairie et d'établissements littéraires. . . Votre ouvrage a eu aussi peu de succès que le mien. Vox clamantis in deserlo! L'université impériale ressemble beaucoup dans son organisation à l'ancienne hiérarchie et il paraît qu'on veut peu à peu enchaîner et encaserner les esprits comme cela se jjralique déjà de[)uis longtemi)s avec les corps. Le grand maître et son état-major prononcent des oracles infaillibles. . . »

qui déconsidèrent les savants et jettent sur leurs travaux dont ils ne comprennent 'ni de sens, ni la portée générale, ce ridicule cjui, en France, est le coup de mort. C'est contre cet esprit que Villers eût voulu réagir, c'est pour le modifier qu'il préconisait en France l'établissement d'institutions semblables aux universités allemandes. On ne l'a pas écouté en 1808, mais la troisième République a enfin réparé les fautes du régime impérial. ^

L'ouvrage sur les universités rend le nom de Villors très populaire en Allemagne; déjà connu de beaucoup de savants, il l'est maintenant du grand ptiblic. Des personnages célèbres lui font hommage de leurs ouvrages^. En Hollande l'effet produit n'est pas moins considérable. On sait que, au moment où le gouvernement du Grand Pensionnaire Schimmelpenninck fut renversé au profit du troisième frère de Napoléon, le pays possédait plusieurs universités flori.ssantes. Si, dans l'esprit de l'Empereur, la Westphalie devait jouer le rôle d'une marche militaire, la Hollande, destinée à surveiller attentivement les mouvements de l'Angleterre, devenait une sorte d'Etat douanier. Louis-Bonaparte comprenant que les lois imposées par Napoléon seraient, à bref délai, un arrêt de mort pour la prospérité de son royaume, fit

1 En Allemagne aussi, certaines objections étaient présentées contre les ccnclusions- de Villers. Voir la letb-e que Grimm lui écrLt, le 15 octobre 1810. (Isler, op. cit.)

^ C'est ainsi qu'Almendingen, juge au tribunal suprême du duché de Nassau, lui dédie les premiers cahiers d'une feuille périodique: Ansichtcn iiber die Einfùhrnng des Kodex Napoléon in dcn Staalcn des liheinbundes^ destinée à préparer la population de ces Elats à recevoir le code napoléonien. Il disait avoir trouvé dans les œuvres de Villers certains tempéraments qui permettraient d'opérer la réorganisation de l'Allemagne sur cette nouvelle base. « . . . . La France liltéraire s'honore des productions de votre plume. Vous avez étudié, approfondi, apprécié la littérature de la nation à laquelle je me fais gloire d'appartenir. Vous avez fait connaître à votre patrie les richesses intellectuelles que cette littérature renferme et que, jusqu'ici, on n'avait su estimer en France que sur parole. Vos ouvrages sur la Philosophie de Kant et sur la Ré formation de Luther Bont lumineu.v et profondément pensés. Ils ont fait tomber d'anciens préjugés, ils ont immortalisé votre nom dans les annales de la philosophie. Tout récemment, votre ou^Tage sur les Universités d'Allemagne a rendu justice à des institutions Httéraires qui ont si puissamment influé sur les progrès de l'esprit humain. Nous touchons peut-être à l'époque où un vainqueur généreux va changer l'organisation intérieure de l'Allemagne. . . . On vous sera redevable de ce bienfait immense. Vous aurez essentiellement coiUribué à l'opérer. Que votre modestie ne s'offense point d'un éloge auquel la flatterie n'a point de part. Je ne fais que répéter ce que la voix publique, ce que tous les hommes instruits et éclairés de l'Allemagne ont reconnu unanimement. » Et il appelle Villers « le bienfaiteur de sa patrie », parce qu'il a essayé de montrer aux Français ce qu'il v avait de bon à garder en Allemagne. (Lettre du 31 octobre 1808.)

tout ce qu'il put pour en adoucir la rigueur. Malheureusement, l'empereur veillait; il coupa court aux velléités d'indépendance du roi vis-à-vis du pouvoir central et calma sa « bonhomie » hors de saison. Peu lui importait que les Hollandais fussent mécontents d'être régis à la française; ce qiu'il lui fallait, c'étaient des soldats pour la guerre d'Espagne et de l'ai'gent pour remplir ses coffres. On comprend que ces exigences, venant s'ajouler à la stagnation des affaires, devaient empêcher le gouvernement de consacrer à l'instruction publique les sommes nécessaires et l'existenrc des universités hollandaises était sérieusement mise en péril par la pénurie du budget.

Le roi s'était, tout d'abord, déclaré le protecteur des arts et des sciences; en 1807, il avait accordé à l'université de Leyde le titre d'Université royale de Hollande et y avait créé une chaire cV économie politique et de statistique, enseignement qui manquait dans presque toutes les autres. Peu après, il nomma une commission chargée d'étudier l'organisation des hautes écoles et de rechercher les moyens d'encourager les sciences. Son idée était de fonder un Institut national dont la Société des Sciences de Harlem eût fourni les premiers éléments. La commission, très favorable à la cause des universités, avait obtenu du roi qu'il décrétât que toutes les universités existantes (il y en avait cinq) seraient conservées. Le rapport concluait non seulement au maintien des universités, mais en outre à laugmentation des crédits affectés à ces établissements afin de permettre d'en compléter les enseignements. Contre toute attente, au commencement de l'année 1808, ce rapport fut nettement désapprouvé par le roi.

D'oiJ venait cette volte-face dans ses dispositions? Les un<^ croyaient au mécontentement des catholiques peu favorisés par la nouvelle organisation des universités, d'autres émettaient Topinioji que les prérogatives de l'université dite royale ]ie semblaient pas suffisamment marquées; enfin, on alléguait l'état déplorable des finances. La vérité était que, sur injonction venue de Paris, on ne trouvait pas le plan proposé suffisamment à la française ». Le roi chai'ge alors Mollerus, ministre de l'Intérieur, de lui présenter un nouveau plan de transformation embrassant tous les établissements d'instruction pubhque, depuis les écoles destinées aux enfants jusqu'aux universités. Mais on a le sentiment que rien de bon ne sortira de tout cela ^ et que le

1 En effet H G Tvdemann, professeur de droit à l'université de Franeker, écrit à ViUers le 31 mars 1808 : « ....Mais vous voyez que l'université impériale de France vient d'être organisée. Il me semble que tout l'enseianemcnt des sciences dans les pays affilié-s à la France sera bientôt modelé sur celui de la métropole et qu'il faudra s"a|tendre a la même

temps n'est pas éloigné où l'influence française s'exercera d'une façon directe sur les universités des pays alliés ' De commission en commission, les projets, rapports et discussions se succèdent jusqu'à la fin de 1810 sans amener de résultat définitif. On annonce enfin l'arrivée des commissaires de l'université impériale, parmi lesquels figurent Noël, un littérateur distingué, et le savant Cuvier qui charme tout le monde par son amabilité. Leur rapport conclut à la suppression de plusieurs des académies, entre autres celle de Franeker, jadis célèbre et qui, dit le recteur Tydemann, « avait toujours bien mérité de l'enseignement et de la patrie ». La mesure fut exécutée d'assez brutale façon; avant même que la nouvelle organisation fût complète, les professeurs étaient informés que plusieurs académies avaient cessé d'exister et qu!^ leurs chaires étaient supprimées 2. Le despotisme impérial ne ménageait même plus les apparences.

Bien qu'il eût dès lors conscience du triomphe des principes égoïstes de l'empereur et de son entourage, Villers n'en continue pas moins d'exhorter ses compatriotes à une morale plus élevée.

A propos d'une lettre de Jacobi et de son roman de Waldemar. il entame une lutte contre la philosophie matérialiste. Il fait imprimer cette lettre ^ en y joignant une courte préface, \Tai manifeste contre cette philosophie.

forme monarchique ef au même esprit monacal qui semblent devoir assurer le gouvernement de toutes les volontés des races futures et mettre les principes mêmes et toute la vérité à sa merci. »

1 Sur le point de fermer sa lettre, le 2 avril, Tydemann faisait part à Villei-s des nouvelles qu'il venait de recevoir d'Utrechl; des bruits inquiétants couraient et l'on n'espérait plus guère que le maintien de l'université royale de Leyde.

- Les commissaires impériaux n'avaient pas voulu supprimer les traitements des professeurs. Cuvier, qui avait recueilli auprès de Villers des renseignements sur l'organisation de l'enseignement public dans les départements allemands, estimait qu'il conviendrait de faire comme en Westphalie, et d'accorder, aux professeurs dont les postes étalent supprimés, des chaires dans les autres universités ou de leur assurer, leur vie durant, une partie de leur traitement. Il semblait que telle avait été l'idée première de l'empereur: par l'art. 50 du règlement général sur l'organisation des Déparlements de Hollande (12 cet. 1810), il confirmait tout ce qui existait relativement â l'instruction publique. Un peu plus tard, on changea d'avis.

■' Cette lettre, qui lui fut communiquée par un ami commun, était relative à un ancien débat entre l'auteur de Waldcmar (roman traduit par Vanderbourg en 1787\ et tirouvelle, aiiinistre de France à la cour de Danemark, homme estimable et aux mœurs douces, mais professant les doctrines en vogue dans la France du X Ville siècle; Jacobi donnait son opiuion sur VEpltrc à ma sœur dans laquelle Grouvelle criticfuait les théories du philosophe.

« Les 'principaux personnages de ce roman, tant par leur conduite que par leui-s discours, établissent que les lois de la morale et de la vertu sont gravées primitivement par une main puissante dans le cœur et dans la raison de l'homme et que celui-ci doit leur obéir aveuglément sans considératloii d'autres motifs de bonheur ou de convenance de quelque nature qu'ils soient. Ces principes kréfragables mais sévères déplurent à M. Grouvelle... nourri de la doctrine d'un autre philosophe qui a eu et a encore tant de disciples en France; école suivant laquelle rien n'est inné dans l'homme, toutes nos connaissances et nos sentiments viennent des impressions extérieures et les lois de la morale sont fondées sur l'expérience, sur l'intérêt réciproque des individus ou, tout au plus, sur le plaisir et le bonheur qui résultent de l'exercice de la vertu. »

Il publie ensuite un Fragment supplémentaire au morceau su: la manière essentiellement différente dont les poètes français et allemands traitent Vamour. On se rappellera que ce travail, publié en 1806, avait donné lieu à beaucoup de critiques en France; les uns avaient crié au scandale, d'autres avaient reproché à l'auteur d'avoir mal jugé Tamour chez les deux nations, sans réfléchir que Villers n'avait parlé de l'amour qu'en tant que matière poétique'. Le Fragment supplémentaire devait apporter de nouvelles preuves h sa thèse. Il les emprunte à des dissertations parues dans les journaux allemands - et à des citations de divers auteurs français ^. Il rappelle que, dans son Histoire des Contes (1804, 2 vol.), Gudin, après avoir parlé de Gcssner et de Wieland dit: « Telle est en général la teinte allemande: partout elle indique un peuple bon, pieux et superstitieux. ... En général, quand un Italien nous fait un conte, il y insère des traits licencieux . . . un Espagnol met dans les siens de la forfanterie, des

1 II ne faisait que développer une idée dont il était depuis longtemps intimement convaincu, qu'il avait déjà partiellement exposée dans ses articles du Spectateur du Nord et énoncée d'une façon plus précise dans son Essai sur l'esprit et l'influence de la Réformalion de Luther. (Voir, partie II, article Belles-Lettres.)

2 II relit la collection des Minne^anger publiée en 1759 par Bodmcr, — dans la préface on loue les sentiments délicats, « das feine Betragen )\ des poètes à l'égard des femmes; — l'histoire de la littérature comique de Flogel (1781-1787); un article de Meinei-s sur la nature des peuples germains et celtes (Magasin historique de Gôttingen, 179L; les poésies de Kleist; der Liebe ùnd Ehe geweihte Gedichtc de Mohns; Ueber Liebe uml Ehre d'Otto Thiess; Charactcr tcutschen Dichter und Prosa'isten de Kuttner — où il est dit que l'amour est le souffle de Dieu ; enfin les œuvres de Jean Paul, son auteur favori.

^ Mézeray; Fleury (Du choix de la méthode des études, 1706, art. 9, p. 37); Legrand d'Aussé (Recueil de fabliaux et contes du A7/c et du XIII'^ siècle, préface).

combats, des enlèvements, de la générosité; un Français, de l'esprit et de la galanterie; un Anglais, de la politique ou de la critique, et un Allemand, l'éloge de la nature, une effusion de reconnaissance pour l'Etre éternel qui l'a créé. » Il recherche ce que l'abbé Millot a dit de la licence et des désordres du temps de la chevalerie dans son Histoire littéraire des troulyadours ^ ce qu'a écrit Laharpe sur la manière dont les poètes sont amoureux 2 ; il relit V Esprit des lois ^

« Que Ton compare tous les chansonniers français avec Vantologie lyrique allemande qu'a publiée naguère M. Matthison, et les critiques seront peut-être un peu honteux du résultat de l'épreuve. Que l'on compare le petit poème allemand des quatre parties du Jour de M. Zacharie et celui qu'a fait sous le même titre le cardinal de Bernis ! quelle angélique pureté chez le poète luthérien! quelle licencieuse volupté chez le prélat catholique! ... »

Il en appelle à un témoignage plus récent encore et, citant Corinne \ il fait remarquer que le contraste que Mme Je Staël relève entre les poésies italieune et anglaise s'applique parfaitement aux littératures française et allemande. Il retient enfin l'aveu auquel est obligé l'abbé de Lévizac dans la préface du Cours d( littérature française qui vient d'être publié. ^

Du reste, est-il le premier qui ait médit des Français? Bien d'autres avant lui ont vertement relevé leurs défauts, témoin Voltaire dans son commentaire historique: « Quelle suite infernale d'horribles assassinats parmi nous depuis la boucherie des

' 1774, p. 37, 38, 54, 68. Grimm écrivait à Villers en parlant des Minaesânger uncl alte cleutsehe Sanger: « Unter 150 sind 145 keusch und rein in Wort und Gedanken », et il regrettait de ne pouvoir reconnaître le même mérite aux « chanterres » de la vieille France.

- Cours de Littérature, vol. II, p. 201.

•' Livre 33, chap. 22, « Des mœurs relatives aux combats »; chap. 23, « Grandeur et décadence des Romains ».

'' Tome 1, p. 276.

s « Nous avons été fâché que l'épicurisme qui fait le fond <les pièces erotiques nous ait empêché d'en insérer un grand nombre, mais le respect ([ue nous devons aux mœurs nous a fait rejeter toutes celles qui }>ouvaienl les blesser, quelles qu'en soient du reste la finesse, la grâce et la <télicatcsse. Malgré les retranchements que nous avons faits, nous craignons que quelques personnes ne trouvent que nous n'avons pas été assez difficile; mais comme il ne nous a pas été possible d'exclure totalement ce genre, on doit nous savoir quelque gré de n'avoir rien inséré ({ui blesse les mœurs en ne recueillant que des pièces qui ne sont qu'un jeu d'esprit, une sailliie de gaieté ])assagère ou de ces galanteries quotidiennes aux mœurs françaises.»

Templiers jusqu'à la mort du chevalier de La Barre! Ou croit lire Ihistoirc de sauvages, on frémit tin moment et on va à l'Opéra. » Et Mme clu Deffand, et le chevalier Walpole dans leurs lettres de janvier 176G à propos du supplice de Lallj'-ToUcndal; et Chamfort qui dit: « Un Français est un tigre bien élevé et d'esprit qui sait faire patte de velours, mettre des bas de soie et aller à rOpéra », et qui note cette remarque: < Il est bien en France quelques hommes, mais, en général, on n'y trouve guère (jue clés Français ^. » VilLers s'étonne que tous les traits lancés par ces auteurs célèbres aient passé inaperçus tandis qu'on s'en prend à lui avec tant d'acharnement pour quelques critiques parfaitement justifiées.

Son esquisse deviendrait aisément un tableau très complet 2; il suffirait de « multiplier les exemples et les citations » et de « dir;3 tout ce cpi'un lecteur instruit et qui pense pe'ut se dire à lui-même. » Vilders se contente de tracer le plan générai et de poser les idées importantes; il laisse à un autre le soin de reprendre ce travail et d'en faire une comparaison complète sur la nature et l'esprit des poésies française et allemande.

Pour rendre sa pensée plus claire, il dresse un tableau qui prouve que si la France est riche en écrits licencieux, on n en voit guère qui s'élèvent aux sublimes hauteurs de la grande littérature. En Allemagne, au conti'aire, on chercherait en vain ces productions d'inspiration vulgaire.

Nous avons trouvé dans les papiers de Villers deux listes d'ouvrages français dont on annonçait la prochaine publication. La première, datée de 1775, porte cette mention de sa main: « A opposer aux titres d'almanachs allemands ^.. » Au haut de La seconde, nomenclature de 58 ouvrages ^ nous relevons ces mots:

' Frédéric-le-Graiid lui-même écrivait dans son Histoire de mon temps, lome II, ch. VIII, p. 9: « En France ... les petites choses se traitent avec dignité et les grandes légèrement. . . » Voir également sa Lettre à (iA/cmbert, 22 novembre 1758; voir encore Helvétiiis, De V esprit, ch. 20 et 22.

'^ Beaucoup des amis de Villers le pressent à ce sujet. Voir entre autres la lettre que Jacob Grimm lui écrit le 1.5 octobre 1810. (Isler, op. cit. ^

' Il en a souligné les titi'es suivants: Les charmes de la volupté; Le prix de ta gaieté; La jouissance du sentiment; etc., en tout, seize volumes du même genre.

''' Nous y trouvons : L'Académie des dames, 3 vol. ; Mémoires de Saturnin, portier des chartreux, 2 vol.; La philosophie dans le boudoir, 2 vol.; Thérèse phitosophe, 2 vol.; Justine ou tes malheurs de ta vertu, t vol.; Libertin de qualité, un gros vol.; Nouvelle Justine, 4 gros vol.; Histoire de Juliette, pour faire suite à celle de Justine, G gros vol., belle édition.

KCHELLE

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