‹ Charles de Villers 1765-1815Chapitre 9 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Essai sur l'esprit et l'influence de la Réformation de Luther. Bibliothèque germanique.

Idées religieuses de ViUers dans sa jeunesse. — Disciple de Rousseau et de Condorcet. — Influence de F. H. Jacobi et du séjour à Goettingue. — Influence de

Kant et du protestantisme allemand. — Etat religieux de la France en 1804. — Concours ouvert par l'Institut en 1802. — Villers y prendra part. — Empêchements. — Heeren et Eichhorn l'aident de leur mieux. — Analyse de VEssai sur la Réformation de Luther. — L'Institut couronne l'ouvrage de ViUers. — — Succès de l'ouvrage. — Il soulève une violente dispute dans les journaux et ranime les haines entre philosophes, catholiques et protestants. Ce qu'en pense le "ouvernement. — Villers enivré de ses succès oublie toute prudence et se fait tancer par la police. — Traductions de l'Essai, éditions françaises. — Villers profite de son séjour à Paris pour essayer de fonder une Bibliothèque germanique. — Retour en Allemagne.

Ancien élève des Jésuites, le père de Villers, qui resta toute sa vie fervent catholique et fut, nous dit Bégdn, < une sorte de jésuite en robe courte » », maintenait dans la vie de famille les principes d'une sévère orthodoxie ; aussi peut-il sembler étrange que l'onvrage par lequel son fils s'acquit le plus de renom soit un panégyrique de Luther et de la Réforme. Lors de la publication du livre, certains critiques ne manquèrent pas de relccer ce point et d'accuser l'auteur d'apostasie.

Charles de Villers n'avait cependant jamais été un fervent pratiquant; parvenu à l'âge où son extérieur agréable, sa conversation vive let spirituelle lui assuraient de faciles et brillants succès dans les salons, il eut bien vite oublié les six ans qu il avait passés chez des Bénédictins de Metz. Suivant en cela l exemple de ses camarades de régiment et celui de la belle société du temps, il ne craignait nullement de conter des hislaires piquantes ou de tourner en vers des anecdotes grivoises sur le compte des moines

1 Villers, M'"e de Rodde et Afm« de Slaël, p. 2.

— IDU —

et des nonnes. Même dans ses ouvrages sérieux, il porle des jugements sévères sur les gens d'église. Dans la pièce de vers intitulée Regrets d'un aristocrate lors de la suppression des ordres religieux en France^, il ne ménage guère le clergé régulier. ^

Cependant, l'influence du marquis de Puységur avait peu à peu ramené Villers à des sentiments religieux ; « croyant en un Dieu créateur et souverain de l'univers, il défendait à sa raison de chercher à le concevoir et à son orgueil de lui demander compte des actes de. sa puissance et de ses incalculables et incommensurables attributs s». C'est à cette époque qu'il eut ridée d'écrire en vers une vie de Jésus-Christ. Les malheurs qui le frappèrent pendant la Révolution, les souffrances de l'exil, lui firent sans doute envisager l'existence d'une façon plus sérieuse qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, tandis qu'un pencliant naturel au mysticisme incline son esprit vers les questions religieuses et métaphysiques. Son séjour en Allemagne loin des préoccupations frivoles de sa jeunesse, certains cours qu'il suit à l'université de GœtLingue, les conversations sérieuses auxquelles il prend part, achèvent une évolution religieuse (|ui se manifeste déjà en quelques passages des Lettres westphaliennes. Villeirs y établit une distinction entre la religion et les prêtres et, s'il parle de « ce temps maudit oii chacun commença à ne plus rien croire, où les prêtres éblouirent par leurs richesses, révoltèrent par leur orgueil, scandalisèrent par leurs mœurs... », c'est pour regretter vivement que « les liens moraux de religion et de respect'' » aient été brisés. Le souvenir de ses lectures fréquentes de Rousseau, son assentiment passionné à la doctrine de la perfectibilité indéfinie "' non seulement dans l'ordre intellectuel, mais aussi dans l'ordre moral, ne sauraient entraver le mouvement de son esprit vers la religion. Ses études sur Kant l'obligent, d'ailleurs, à considérer le problème religieux avec le problème moral.

' Ecrite t'u 1791, lors (run séjour à Cambrai.

- I! décrit d'une plume peu flatteuse ce « brave Iroupeau J'Epicure », qui passe son temps à faire ripaille. Dans le Magnétiseur arnoiireiix, il met en scène un abbé d'un caractère emporté, lourd d'esprit, plus enclin au sommeil qii'à la méditation, formaliste à l'excès, sans vraie piété. Dans l'ouvrage De la liberté, le ])rêtre n'a qu'une place secondaire et ne paraît que pour lecueillir le vote des moribonds chargés d'élire les magistrats.

•' Ee M(i(/nctiscur (tmoiircux, éd. de 1821, vol. I, p. 249-2i0.

•'■ li admiie V l'^si/tiissc d'une histoire des progrès humains, de Condorcet.

— IIM —

A-l-il saisi dans loute son exacliUide la pensée de Kant, lorsque dans son Essai, il a exposé la morale dn grand philosophe? Nons avons émis un doulc. En effet, Kant fait de Dieu un postulat. Dans Vexposé de Yillers. Dieu n'est plus simplement un postulat, mais il est devenu une force morale, agissante, qui dirige le monde vers le bien et le bonheur; il est la .lumière qui éclaire Tunivers ; sans lu.i, le inonde serait inintelligible.

D'où vient cette divergence? De Tinfluence de Jacobi et de Kœpen, avons-nous dit. De celle de Rousseau, pouvons-nous ajouter. Le philosophe de Genève exerça sur Jacobi ' une influence forte et durable, et plus d'un indice nou^ porte à croire que c'est ce dernier qui initia Villers à la philosophie de Rousseau , dont la signification morale et reldgieuse lui avait jusqu'alors presque complètement échappé. Comme Jean-Jacques, Villers est déiste -; pour lui, comme pour Rousseau, Dieu est une Providence qui achemine Ihomme vers un but final: le bonheur. Comme tous les partisans de la perfectibilité, il est optimiste, s.... Nous considérons, dit-il. la cidliire graduelle du genre humain comme consistant dans une suite non interrompue de réformations; les unes sourdes et lentes, résultats tardifs^ des siècles, de la persuasion individuelle des puissants et de l'opinion qui sape à la longue les erreurs; les autres éclatantes et de vive force, résultats subits d'un coup de lumière qui frappe tous les yeux, de la lassitude dune longue oppression, du besoin parvenu à l'excès de rétablir l'équilibre dans quelques parties du système politique ou religieux. Celles-cii sont comme les époques, les pierres miliaires du genre humain dans sa marche au travers des siècles. L'histoire les compte avec soin, en observe les résultats et y fixe les divisions de son travail. » ■'

Chassé de France par la tourmente révolutionnaire, Villers se retrempe au milieu d'une population aux mœurs simples et pures; il trouve à Gœttingue une religion en esprit et sans faste cpii remplace le culte sensuel et pompeux du catholicisme, des pasteurs qui prêchent, non des dogmes, mais une morale élevée, des entretiens sérieux qui font naître en lui une foule de réflexions et lui découvrent l'influence du protestantisme sur les mœurs allemandes. C'est à la Réforme qu'il attribue la douceur de cette vie de famille qui donne aux relaliions sociales tant de

1 Jacobi avait passé quelque lemps à Cîenève dans sa jeunesse et admirait beaucoup les œuM'es de Rousseau.

- A. ce moment, du moins, car nous le verrons peu à peu revenir à uu chrislii.nisme très liliéral.

■' Sui la Rvjornuilii)n de Lui lier. p. 22.

simplicité et de charme. Villers renaît dans ce milieu paisible; en cet ancien officier, il y a l'étoffe dnn savant de cabinet. Il étudie à fond les écrits de Luther et s'éprend d un vif enthousiasme pour la verve du 'grand réformateur, pour sa soif de vérité et de liberté, son ardeur à lutter contre la superstition et son souci de prêcher les mœurs honnêtes. Cet homme .le génie qui a rendu à son pays la force morale et la vigueur de la pensée est presque inconnu en France; bien plus, les calomnies que certains pamphlétaires catholiques et même Voltaire ont répandues sur son compte, ont fait naître certains préjugés. Villers réhabilitera Luther et la Réforme dans l'esprit de ses compatriotes: oe sera une noble tâche.'

Dans la doctrine die Kant, Villers avait vu surtout une morale propre à rendre l'énergie à des caractères brisés par les cruell'es épreuves des dix dernières années. 11 retrouve cette même force morale dans le protestantisme et lie si étroitement dans sa pensée Kant et ila Réforme, qu'il lui paraît certain que, sans celle-ci, le philosophe n'eût pas été le génie audacieux qui renversa le vieil édifice philosophique pour le réédiiier sur des bases nouvelles et plus solides.

Telles étaient les tendances philosophico-religieuses de Villers en 1801, alors qu'il était venu à Paris dans l'espoir de gagner de nombreux disciples à la doctrine de Kant. Quel spectacle offrait alors la France religieuse? Plus de culte officiel: les autels élevés à l'Etre suprême et à la déesse Raison pendant la période révolutionnaire sont abandonnés ; les prêtres assermentés, méprisés de tous ceux qui voudi-aient revenir à l'ancien culte, sont l'objet de l'indifférence des autres. Si ce néant religieux contente le clan philosophique, il ne suffit plus au peuple qui, las de l'anarchie dans laquelle il Adt depuis tant d'années, recherche un maître en politique et, surtout, une religion, im Dieu. Autour des prêtres réfractaires, le nombre des fidèles augmente chaque jour; ils ont assez des discussions philosophiques qui dessèchent l'âme. On veut, dit le Journal des Débats, être ramené aux vrais principes par « une imagination ardente et vive. . . par le charme des peintures les plus brillantes ». Les émigrés qui, avant 1789, ue s'étaient pas fait faute, à l'exemple des philosophes, de railler la rehgion, rentrent dans leurs foyers, pleins de haine conb'e ces mêmes philosophes, qu'ils accusent d'être les fauteurs de

1 Le protestantisme français n'était guère présenté sous des «^ouleurs plus favorables et nous lisons dans le procès-verbal de VAssemblcc géné- Ki/r (In clergé de France en ilSO, P- 347: « Toutes les annales du calvijiiismc [présentant une «uitc affligeante et non inlcirompuc de conspirations, de guerres civiles, d'émeutes populaires. »

tous les désordres, la cause première de tous leurs malheurs K C'est alors que paraît Atala; ce petit roman, que Chateaubriand lance comme un ballon d'essai avant son grand ouvrage sur le christianisme, obtient un succès inattendu. « Cette sauvage, dit l'auteur, a réveillé dans un certain monde les idées chrétiennes et rapporté pour ce monde la religion du Père Aubry des déserts où elle était exilée^.» On n'a pas oublié les conseils que, par l'intermédiaire de Mme de Beaumont, Joubert donuait à Chateaubriand: <; Qu'il ait pour seul but de son livre de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme. . . qu'il nous enchante. Que notre ami nous accoutume à regarder avec quelque faveur le cliristiandsme, à respirer avec quelque plaisir Tencens qu'il offre au ciel, à entendre ses cantiques avec quelque approbation, il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur et sa tâche sera remplie.-' > En effet, on avait trop raisonné et raisonnaillé; c'est de rêves, de beaux rêves, que l'on avait besoin pour réparer les désillusions.

Bonaparte, à son retour d Egypte, voit tous les partis s" empresser autour de lui: philosophes, théo-philanthropes, protestants et catholiques briguent ses faveurs. Il sent le besoin de mettre de Tordre dans ce chaos. A qui donnera-t-il l'appui de son pouvoir naissant? Il ne faut pas longtemps à son esprit perspicace pour deviner qu'un courant qui, bientôt, deviendra irrésistible, emporte la masse du peuple vers l'ancienne religion. Les scupules de conscience ne l'ont jamais arrêté; c'est lui qui dira plus tard: « J'étais mahométan en Egypte, je serai catholique ici pour le bien du peuple. » Donc, y voyant son intérêt, il rétablira le catholicisme, comptant Wen par la suite asservir les ministres du culte qu'il aura rétabli * • Alors se prépare le Concordat; les pourparlers traînent en longueur et le pape se voit obligé de céder sur plus d'un point. Le 15 juillet "', les plé-

1 Ils se rappellent, sans doute, les paroles de Montesquieu : La religion est un frein nécessaire au peuple, — et, soit par croyance, soi par intérêt, ils re\aennent au catholicisme.

2 Voiii- Défense du Génie du Christianisme, p. 297, vol. V, de l'édit. de 1823.

■■' 12 septembre 1801.

' Il ne tarda pas à faire connaître sa décision. Quelques jours avant Marengo, s'adressant au clergé milanais, il dit: « ...La France, instruite par ses malheurs, a enfin ouvert les yeux; elle a reconnu que la religion catholique était comme une ancre qui pouvait seule la fixer dans ses agitations. » Lavisse et Rambaud, Ilist. c/énér(de, vol. IX, p. 2.56.

■' 2G messidor, an IX.

nîpotentiaires échangent les signatures, et le 6 août, Bonaparle se. rend tout exprès au Conseil d'Etat pour informer ce corps du résultat des négociations. Son discours est froidement accueilli. '

Villers avait-il suivi avec assez d'attention les événements que nous venons de relater pour deviner quelle était l'impatience du Premier Consul à conclure un pacte avec la papauté? Cela paraît peu probable. Comme le parti des, philosophes, comme le groupe protestant dans lequel il comptait beaucoup d'amis, Villers se berçait de l'illusion que Bonaparte, « le plus libre de tous les Français- >\ ne restaurerait pas, en France, une religion qui avait été le soutien de l'ancienne monarchie, une religion dont le chef, bien qu'étranger, ne s'abstenait pas de manœuvres politiques dans le pays. D'ailleurs, les difficultés qui surgirent pendant les négociations relatives au Concordat purent quelque temps flatter les espérances ■' des protestants, juais ils ne tardèrent pas à les voir en péril, car, les traités de 'Lunéville* et d'Amiens •"' ayant mis fin aux guerres et aux préoccupations politiques. Bonaparte songe enfin à se consacrer à l'organisation intérieure de la France. Le 5 avril 1802, Portalis, directeur des affaires ecclésiastiques, prenait, au nom du Conseil d'Etat, la parole au sein du Corps législatif pour appuyer le rétablissement du culte catholique et le Concordat avec le pape.

Le dimanche 18 avril 1802 '', les canons tonnèrent dès six heures du matin, célébrant la paix qui venait d'être signée entre la France et l'Angleterre; quelques heures plus tard, .linsi que

1 Dans ses Mémoires, Napoléon dit, en parlant du Conseil d'Etat, que plusieurs membres n'acceptèrent le Concordat qu'avec l'arrière-pensée de se soustraire à ses conséquences en adoptant le protestantisme.

2 Mm^ de Staël à Meister, 24 juillet 1800.

3 L'intransigeance du pape, son refus d'accepter certaines propositions du Premier Consul, qui, pour intimider Pie VII, va jusqu'à autoriser les évêques constitutionnels à tenir un concile « national » et les laisse se réunir à Paris au nombre de cinquante, sous la présidence de Grégoire (29 juin 1801), leur donnant toute licence de parler et d'écrii-e; tout cela put tromper sur les intentions de Bonaparte. Mais il voulait surtout effrayer le pape et lui faire sentir que s'il ne se monU'ait pas plus souple et plus docile, le schisme qui existait encore, pourrait bien continuer et c{ue les schismatiques seraient protégés par le gouvernement; c'était une manœuvre habile; mais on peut être certain que le Premier Consul se serait bien ^ardc de laisser à cette arme dangereuse, « le concile », le temps de se retourner contre lui.

4 9 février 1801.

^ 2.") mars 1802.

♦' 2 germinal, an X.

1 avait annoncé la veille le Journal des Débats, le bourdon de KoLi-e-Dame retentissait «après dix ans de silence» et le Premier Consul se rendait à la cathédrale en grand apparat, entouré de tous les corps de l'Etat, pour célébrer pai' une messe et ^un Te Deum la promulgation du Concordat et le rétablissement du culte catholique '. Quatre jours auparavant, le Génie du christianisme avait été mis en vente et, ce même dimanche, Fontanes consacrait à cette œuvre un long et élogieux article. -

Le même jour — la coïncidence est-elle voulue? — l'Institut proclamait, comme sujet de concours pour l'année suivante, cette question: Quelle a été l'influence de la Réformation de Luther sur la situation politique des différents Etats de VEurope et sur h progrès des lumières? A llnslitut •', nous trouvons un groupe assez nombreux, très hostile au projet du gouvernement; Bonaparte traite d'idéologues ces membres de l'opposition et cette épithète a. dans sa bouche, une intention fort méprisante'*. C'est à cet état d'esprit des idéologues que la question

' Il ne faut pas exagérer le degré de sympathie de Napoléon pour le pape; il na pour lui que les marques dune déférence extérieure, comme à Milan, en 1800, lorsqu'il écrivait aux Consuls Cambacérès et Lebrun: «... Aujourd'hui, malgré ce qu'en pourront dire nos athées de Paris, je vais en grande cérémonie au Te Deum que l'on chante cà la métropole de Milan. . . » ^Correspondance, vol. VI, p. 469.) Et plus tard, lors de son couronnement, à Tépoque où ses relations avec le pape seront le moins tendues et où il se complaka à favoriser les catholiques, il saura cependant ménager les opinions des libéraux en matière de religion, et, se souvenant de la tenue peu correcte de la plupart d'entre eux lors de la cérémonie du 18 avril 1802, il écrivait à M. de Ségur, grand-maître des cérémonies, chargé de tout préparer pour le couronnement et le sacre: « On croit lau contraire que 20,000 hommes seront très facilement placés dans l'église de Notre-Dame; que le trône établi dans le chœur y trouvera toute l'étendue nécessaire et que, s'il v a quelque cérémonie religieuse, elle ne sera vue dans ses détails que par des prêtres ou par des hommes qui, par la supériorité de leur raison, ont autant de foi que dans le Ville siècle. ...»

- Dans le Mercure; larlicle fut reproduit dans le Moniteur.

■'• Le catholicisme seul pouvait convenir à Bonaparte comme religion d'Etat; il avait une organisation puissante, à sa tète se trouvait un chef avec lequel on pouvait traiter. Les protestants, au contraire, étaient divisés en un grand nombre de sectes; aussi, quand le Premier Consul leur accordera une certaine indépendance, pour plus de facilité et par esprit d'ordre, n'en considérera-t-il que deux : les Eglises réformées et celles de la Confession d'Auqsbouni, et l'on sait assez comment il réussit à subordonner l'organisation de l'Eglise protestante à l'Etat par les articles f^u'il promulgua en l'an X.

■4 Plus d'un membre de l'Institut voyait avec déplaisir l'influence grandissante des catholiques. Daunou, Ginguené, Tracy, Garât, Lemercier, Chénier. R. Constant et la protestante M"ie de Staël tenaient beaucoup à

posée par l'Institut doit de laisser soiis-eiileiulrc dans ([uel sens on désire qu'il y soit répondu.

Ne semble-t-il pas que le moment est mal choisi pour mettre au concours la question sur la Réforme? ' Ce ne fut pas Cuvier ^ comme le raconte Bégin, mais Levesque qui la proposa à l'Institut. 3

Nous avons vu que, de retour à Lubeck après ce premier séjour à Paris qui avait été si loin de réaliser toutes ses espérances, Villers,- ainsi que l'annonçaient les journaux allemands, préparait des ouvrages purement littéraires. Ce n'est qu'à la fin de juin ou au commencement de juillet 1802 qu'il eut connaissance du sujet de concours. Mais, telle que l'ont donnée les journaux allemands, la question lui

la. théorie de la perfeclibilité et à la liberté de coascience; aussi étaient-ils impatients déchapper au joug papal. Bonaparte avait pour ce groupe une aversion particulière et traitait d idéologues ceux qui en faisaient partie. C'est de quelques-uns de ceux-ci que le Premier Consul disait en les chassant du Tribunat: « Ils sont là douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l'eau. C'est une vermine que j'ai sur mes habits. » (Paul Albert, tome I, p. 193.) Ce fut la classe des «sciences morales et politiques» qui proposa cette question sur la Réformation. Le terme pour le dépôt des travaux était le 15 germinal, an XI, et le prix une médaille d'or du poids de 5 hectogrammes. Mais le 3 pluviôse, an XI, paraissait l'arrêté transformant l 'Institut national et des trois classes en formant quatre. La troisième, qui reçut le titre de «classe de littérature et d'histoire ancienne», lut l'héritière de la « classe des sciences morales et politiques » et fixa la séance de distribution au 2 germinal, an XII.

1 Voir Bé^^in, Villers, .1/me de Roclde et M^a de Staël, p. 26.

- Cuvier, écrivant à Villers le 18 floréal, an X (8 mai 1802), soit vingt jours après la décision de l'Institut, ne fait aucune mention de la question; il parle de la brochure sur Gall, des études qu'il entreprend sur les cadavres de deux éléphants et fait une allusion aux événements politico-religieux du jour: « Que disent vos protestants, et surtout vos kantiens de toutes les belles choses que nous faisons ici? Voilà nos matérialistes qui, n'ayant pas voulu des noumènes et de V entendement pur, vont être obliges d'avaler la transsubstantiation avec tous ses agréments ; au reste, ils disent qu'un dieu de pain leur convient encore mieux qu'un autre: c'est toujours matière! »

3 Manuscrits de Hambourg, vol. XIII. Voici un fragment d'une lettre de Viller.5 à Lemaîtrc, qui confirme tout à fait notre dire: « La question sur l'influence de la Réforme a été foimrie à la Classe d'histoire de l'Institut par M. Levesque originairement; c'est-à-dire que la première idée vient de lui. » (4 septembre 1807.)

Voici ce que Levesque écrit à Villers à propos de la 3'^ édition de son ouvrage: « Personne dans l'Institut ne peut avoir reçu avec plus de plaisir que moi, Monsieur, votre 3c édition; personne ne peut prendre autant que moi d'intérêt à votre ouvrage, .l'y réclame une sorte de part pour l'avoir provoqué, mais en proposant le programme, j étais loin d'espérer qu'il fût si bien rempli. »

semble mal définie et. laissant entrevoir son intention de prendre part au concours, il demande à Cuvier si l'énoncé n'est pas suivi de quelque explication. Cuvier répond le 29 messidor: « La question de la Réformation n'est accompagnée d'aucune explication ultérieure. C'est aux concurrents à l'expliquer comme ils voudront. Je désire très fort que vous vous en occupiez. On ne peut en espérer une bonne solution que de l'Allemagne et il n'y a en Allemagne que vous qui puissiez en donner une solution bien écrite, ce qui est nécessaire au succès. ^ Villers ne veut cependant pas abandonner les travaux qu'il a commencés et il ne lui reste guère que cinq mois' lorsqu'il se met sérieusement à loeuvre.

Il avait sur ses concurrents français le ^-and avantage de puiser ses documents aux sources et d'en pouvoir faire ample moisson; bien plus, il habitait le pays d'origine de la Réforme et. comme le remarque Fauriel, l'Allemagne étant partagée entre l'ancienne et la nouvelle doctrine, ' les effets particuliers de l'une et de l'autre se trouvant de la sorte aussi rapprochés que possible et, pour ainsi dire, en contact, le contraste en devenait plus sensible et l'observation plus assurée et plus complète. » Il avait à sa disposition la riche bibliothèque de Gœttingue; en outre, ses amis d'Allemagne se montraient tout disposés à le seconder autant qu'ils le pourraient. Tout semble donc réuni pour favoriser son entreprise, mais il faut faire la part des contretemps inévitables qui la retarderont.

Villers a informé - son ami. le ministre Reinhard. de son intention; celui-ci l'encourage vivement, tout en ne lui cachant pas la ténacité des préjugés contre lesquels il aura à lutter; il sollicite en même temps un service pressant. Ce diplomate qui habitait Hambourg venait de recevoir du Premier Consul une mission confidentielle et était chargé de répondre à bref délai à un long questionnaire relatif au commerce des villes hanséatiques =*. Très au courant des affaires de Hambourg, il l'était beaucoup moins de celles de Lubeck, aussi songe-t-il dès l'abord à Villers et le prie-t-il de bien vouloir le tirer d'affaire.

Villers n'aurait garde de mécontenter par un refus son nouvel cl puissant ami. L'horizon politique de Lubeck n'est pas

' Préface, édition de 1804. p. VI. - Le 24 novembre.

■' LachevardièiT. commissaire des relations commerciales à Hambourg, avait été chargé du travail officiel, mais, selon son habitude. Bonaparte tenaJi à contrôler personnellement par des renseignements officieux ceux qui devaient lui être officiellement soumis.

sans nuages et il peut être utile de se ménager auprès de Bonaparte des protecteurs influents. Aussi, il aJDandonne lout pour dresser les tableaux et composer les statistiques demandées; le 27 décembre il envoie un gros dossier à Reinhard; mais ce n'est pas fini, hélas î et ce dernier se hcâte d'adresser à Villers la fin du questionnaire en lui mandant qu'il sent fort bien tout le prix du service rendu et serait heureux de donner à son ami des preuves de sa reconnaissance.

Villers met immédiatement à profit des dispositions si aimables. Lubeck est en compétition avec le Danemark et le Premier Consul a quelque inclination à se mêler au débat; ces immixtions de Bonaparte sont toujours dangereuses, aussi Reinhard est-il solhoité d'obtenir que le (gouvernement françaiis ne s'ingère vpas « d'une manière trop expresse » dans les discussions en cours.

Nous voici bien loin de Luther et de l'Institut, et Villers, pour mieux servir et Reinhard et Lubeck, a, un instant, l'idée de renoncer au concours. Reinhard l'en dissuade ^ : « Non, Monsieur, achevez votre Luther. Là, les données et les résultats sont d'une bien autre importance. Vous en déduirez un ouvrage de trois siècles qui vaudra bien celui d'une année. » Les amis. d'Allemagne seraient d'ailleurs très mécontents de voir Villers abandonner ce projet; Mme de Rodde le presse d'y travailler; le célèbre Schlœtzer - lui adresse de Gœttingue une longue lettre; Paulus en fait autant d'Iena et tous deux lui fournissent d'utiles informations ; mais c'est Eichhorn et Heeren, ces historiens aussi érudits que renommés, qui seront ses plus sûrs conseillers.

En novembre-^ Heeren informait VilLers qu'il pensait luimême répondre à la question de l'Institut. Le concours annoncé l'avait trouvé en train de rédiger, pour son Manuel cVHistoire moderne, les chapitres relatifs à la Réforme; l'occasion était donc des plus favorables. Non seulement il avait sous la main une grande partie des documents nécessaires, mais ce travail lui permettait de pénétrer plus à fond les causes du grand événement politique et religieux du XVIe siècle et lui donnerait l'occasion de « s'éclairer davantage lui-même » ; ce serait un agréable passe-temps auquel il pouvait consacrer quelques semaines de vacances. Cependant, comme ce mémoire devait être présenté à une Académie française, Heeren sentait (fue son

1 27 décembre.

-' L'hi.slorien et statisticien Schlœtzer, père de M'^c de l\odde, professeur ù l'université de Gœttingue.

■•' Le 8 novembre, et non en décembre, comme le dit Villers dans la Préface de son Essai.

travail n'était pas au point, malgré toute la peine qu il avait prise de « s'approcher le plus possible » de la façon qu'ont les i-'rançais d'écrire l'histoire. Pouvait-on présenter des manuscrits allemands? Le programme n'en disait rien. Heeren doutait jjeaucoup du succès d'un ti'avail étranger présenté sans une bonne traduction et laissait enfin percer le désiir de voir Villers entrein-endre d'habiller son écrit à la française.

x\ffirmer que Villers n'eut pas un moment d'humeur à la lecture de cette lettre, ce serait beaucoup dire. Il était inutile de vouloir disputer le prix à un historien aussi savant, qui d'ailleurs était son ami. Mais, du même coup, c'était perdre l'occasion la plus belle, parce que la plus retentissante, de faire un brillant plaidoj^er en faveur de la perfectibilité et de la philosophie, et d'affirmer hautement les vertus et la science méconnues de l'Allemagne. Il s'étonne d'autant plus de la décision de Heeren qu'il avait prié Heyne, leur ami commun, d'annoncer à tous ses amis de Gœttingue qu'il entreprenait cette étude.

Cependant, comme son travail est à peine commencé, il annonce à Heeren son désistement, en se déclarant prêt à traduire son mémoire. Heeren, très étonné de la coïncidence, s'amusa fort de cette aventure, due à la distraction du vieux Heyne ' ; mais il n'accepte pas le sacrifice et trouve cent bonnes raisons pour prouver à Villers que c'est à lui, Heeren, de renoncer au concours. Le travail dont il a parlé dans sa précédente lettre est incomplet, il ne peut s'en occuper davantage pour le moment ; d'ailleurs, ce travail aura sa place tout indiquée dans une collection de mémoires historiques <pi'il se propose de publier quelque jour. Enfin, avec un désintéressement dont, certes, Villers était digne, il fait passer à son ami l'ouvrage, feuille pai' feuille, à mesure qu'il les reçoit de chez l'imprimeur.

Ce concurrent redoutable s'étant transformé en un allié aussi généreux, Villers, sans plus rien redouter, se met au travail avec une ardeiu' nouvelle.

Il semble, d'ailleurs, que l'Institut n'attende pas, des candidats, la découverte de nouvelles données d'histoire, mais bien plutôt qu'ils envisagent à un point de vue déterminé toute

1 ..Es ist immcr cine drolliclie Saclie, mein Freiind, weim sicii ein Paar gute bel^annte unvermuthc-t l:ei der selbigen Scliôneii treffen, ware sie iioch so zûclitig und ehewiirdig als uiisere Schône, die Rcforniatioii." I^n brave AllcMnand, il rit à cœur joie de cette idée. „Ja, icti glaube auf Ehre. dass selbst die Médaille iVor, poids de cinq hectogrammes, mir nichl sd viol Vergnûgen geniacht, wenigslens mich nicht so herzlich lacheii gemacht hatfo. . . "

riiisloire politique et religieuse des ti'ois derniers ;;iècles. Villers est bien préparé pour répondre au programme; il a suivi à Gœttingue les cours de Schlœtzer, de Heeren ^, d'Eiclihorn; l'occasion lui est offerte de défendre les idées qui lui sont chères; en outre, Eichhorn met obligeamment à sa disposition, sortant toutes fraîches de l'imprimerie, les feuilles de sa remarquable Histoire des trois derniers siècles, dont il pourra tirer bon parti. Tous les savants de l'Allemagne du Nord semblent considéd-er un peu comme le leur, l'ouvrage qui sortira de la plume, de ce jeune et sympathique français; ils sont flattés de voir l'attention de l'Institut un moment retenue par un panég}^rique de l'époque qu'ils regardent comme la plus glorieuse de leur histoire. VoiLà ce qui explique comment, malgré le temps très courl dont il pouvait disposer pour recueillir les matériaux et les metti-c en œuvre, Villers a pu présenter un ouvrage aussi complet.

1 Herreii suit attentivement les progrès du travail. Villers lui envole les chapitres terminés et attend les jugements de son maître. Heeren admire les prolégomènes; ils contiennent tout ce qui peut servir à l'introduction. Il trouve que, dans la première partie, Villers sest peut-être « un peu trop risqué » et accorde à la Réformation trop d'influence sur la politique générale de l'Europe. Il est vrai que la façon dont la question est posée n'est pas très claire. Que .signifient les mots situation potitique'} Est-ce la situation actuelle des Etats? Est-ce leur constitution? Sont-ce les rapports mutuels entre les Etals? Est-ce tout cela ensemble? Dans ce cas. et c'est le plus probable, on veut donc parler de l'influence de la Réforme sur l'équilibre politique. Heeren estime que Villers devrait consacrer à cela un chapitre spécial et, comme celte influence n'a pas toujours été la même, distinguer des périodes. Il envoie à Villers sa propre dissertation sur ce sujet. (Heeren, lettre du 12 décembre 1802.) Le 2 janvier 1803, il écrit à Villers: « .... Quant à moi, je vous confesse que j'aime un peu ma nation et ma patrie, et c'est pour cela que je me félicite de vous voir occupé d'un sujet oià vous trouverez occasion de rendre justice aux historiens allemands. » Plus loin, il trouve « flatteur pour un Allemand de s entretenir avec un homme. . . . qui sait estimer notre nation et notre littérature comme presque aucun étranger ne l'a fait jamais ...» Parlant de la deuxième partie de louvrage, il s'exprime ainsi : « .... Il paraîtra peutêtre surprenant qu'un prote.stant taxe un catholique de partialité pour la Rélormatlon. Mais, en conscience, même si M. Nicolaï et ^I. Diister me taxaient d'hyptocatholicLsme (?) et d'hyptojésuitisme (?), mon ami, je ne puis pas faire autrement. Je conviens que la Réformation a eu toutes les bennes suites que vous lui attribuez, mais il me semble qu'elle en a eu aussi des autres bien différentes, que l'impartialité ne permet pas que l'on les taise. En tournant l'esprit humain, le confinant presque pour deux siècles aux disputes théologiques, pour la plupart bien indifférentes ot quelquefois bien ridicules, ne croyez-vous pas qu'elle a retardé les progrès? En échauffant les esprits, en "excitant les passions, ne croyez-vous pas qu'elle a contribué à corrompre la moralité dans ce temps-là? » Heeren est bien d'avis, cependant, qu'en dernière analyse, « les avantages ont la prépondérance ».

La forme munie de la queslioii proposée lui Iraçait une division en deux parties : Quelle fut l'influence de la Réforniation de Luther sur la situation politique des différents Etats de l'Europe, tel sera l'objet de la première; la deuxième est plus spécialemeiit réservée cà l'exposé de son influence sur le progrès des lumières. Villers fait précéder ces deux parties d'une centaine de pages qu'il intitule: <; Considérations générales». Suivons les traits principaux de ces trois parties.

L'introduction n'est pas sans analogie avec celle de la Philosophie de Kaiit. Elle pose l'affirmation de la perfectibilité. « Dans les efforts de l'homme, dans ceux des peuples, on ne peut méconnaître une direction vers le mieux, vers un ordre de choses plus juste, plus humain, où les droits de chacun soient plus assurés et o\x ces droits soient plus également répartis. ' » Si l'homme ne peut atteindre à la perfection absolue, il doit en faire le but idéal de ses désirs. Il y aurait lieu de désespérer si « dans le chaos des choses humaines ne se décelaient les lois d'une création constamment active, si, dans les plus sombres orages et qui menacent de tout engloutir, l'éclair de la Providence ne laissait entrevoir le lointain d'un meilleur avenir. -* Villers désapprouve ce ridicule proverbe de la moderne Italie: « Le mieux est l'ennemi du l)icu^ ; ; c'en serait tôt fait de la science et de la civilisation si l'on prenait cette maxime au sérieux!

Depuis le siècle des invasions, l'humanité a progressé sans cesse et notre postérité parviendra encore à un état meilleui' et plus heureux '* . Cette < consolante perspective » lui est chère; nous ne devons donc pas nous étonner si cet élève des prêtres prend franchement position contre le catholicisme.

Il esquisse ensuite à grands traits l'état de l'Europe au moment où Luther commença son œuvre de réforme. Au j^oint de vue politique, une < fermentation menaçante'' » se manifeste chez toutes les nations dès les premières années du XVIe siècle ; au point de vue religieux, ce même siècle a été « un temps de bigotisme et de ténèbres » où les moines ont pu déployer dans toute sa magnificence leur opiniâtre système de lamaïsme '' . La science est, autant que possible, rendue inaccessible aux laïques; c'est un crime que de Lire la Bible et de !a traduire en langue vulgaire. < Quand on est forcé de retenir dans l'ombre des objets aussi éminents, ceux de la croyance et du culte i)ublics, il faut que les ténèbres soient universelles ot impénétrables'' . L'inquisition, enfin, éteint dans les larmes et

' p. 14. — - j). I "J. — * p. 3GÎ3. — ' p. 21. — •■' p. 53. — '■ p. o7. — ' p. (U.

le sang les rares étincelles qui jaillissent dans ces ténèbres. Si ce régime eût continué, il eût fallu retracer, non pas l'influence d'un mouvement religieux sur la civilisation, mais « les jnaux et les scandales dont TEglise a été affligée '. » Contre cet obscurantisme de l'Europe en général et de l'Allemagne du Sud en particulier, seule l'Allemagne du Nord réagit. « Quel autre aspect n'offrait pas la Saxe! ^ » Là, une nation énergique, franche, grave, « de mœurs en général pures», pratique un christianisme plus spirituel que celui des autres nations; c'est chez elle que la culture intellectuelle sest conservée. "■ L'activité calme, égale, durable des Saxons s'était tournée vers les sciences abstraites, vers la philosophie, les recherches historiques •'. » La nouvelle université de Wittenbcrg où régnait un « excellent et sévère esprit d'assiduité, d'amour des sciences, de vraie religion et de liberté de penser '* », était célèbre dans l'Allemagne du Nord: de là, devait jaillir la lumière. — Notons, en passant, que Yillers établit, dans tout l'ouvrage, un parallèle entre la civilisation du Nord et celle du Midi, pour donner tout l'avantage à la première.

La première partie du mémoire décrit l influence de la Réformation sur la situation politique des Etats de l'Europe. Villers admet, en principe, cpie tout changement dans l'Eglise en produit Un dans l'ordre politique, car, « la volonté d'être libre dans les matières de conscience est la même au fond que la volonté d'être libre en matière civile » •'*. La Mberté tient de près à la « vraie culture » de l'esprit" et l'on peut dire que, du moment où sont nées les discussions sur les questions religieuses et scientifiques, on a discuté aussi « sur les bornes de l'obéissance que l'on devait aux souverains et sur celles de la résistance qu'on pouvait leur opposer " ». Donc, la Réforme, qui n'était tout d'abord qu'un retour à la liberté dans l'ordre religieux, devint en même temps un retour à la liberté dans l'ordre politique. Pour en donner plus amplement la preuve, Villers. consacre un chapitre spécial à la situation intérieure des Etats protestants (Allemagne, Danemark, Suède, Suisse, Genève, Hollande, Angleterre, Etats-Unis d'Amérique), qu'il oppose à celle de l'Espagne, de la' France, de l'Italie, de la Pologneet de laRussie^ dont les gouvernements n'ont pas embrassé la Réforme.

L'Allemagne, divisée en deux partis, < prêts sans cesse à en venir aux mains », voit un nouveau principe de vie développer toutes les forces du corps germanique et en secouer l'indolence ^ ; au moment où la puissance impériale décline, un nou-

vel Etat, la Prusse, <c en se développant, a conservé la manièred'être que nous avons attribuée à tous les Etats protestants: un esprit public très prononcé, un patriotisme fervent, beaucoup d'attachement réciproque du prince et des sujets, un esprit de liberté et de vrai répul)licanisme qui s'étend du trône jusquau peuple^». La Réformation offre un point de ralliement à ceux qui désiraient se liguer contre le catholique et tout-puissant Charles-Quint.

Eu Danemark, comme en Suède, le roi profite de la sécularisation des biens ecclésiastiques et restreint les pouvoirs de la noblesse. En Hollande, la Réforme aide à résister victorieusement à l'Espagne et les Hollandais lui sont redevables de leur puissance et de leur prospérité 2. En Angleterre, tantôt favorisée, tantôt combattue par le gouvernement, la Réforme a été la cause de troubles civils à la faveur desquels le peuple a acquis des libertés de plus en plus étendues. Tous les colons protestants qui, pour échapper aux persécutions, avaient fui en Amérique, « eurent le loisir de réfléchir sur l'origine et les droits des sociétés, sur les devoirs respectifs des gouvernements et des peuples-'». Républicains, d'une grande simplicité de mœurs, amis de la paix évangélique, ils conquirent l'estime des Français envoyés à leur secours et qui revinrent dans leur patrie imbus de leurs idées politiques.

Enfin. Genève, « point imperceptible sur la carte physique de l'Europe, est d'une très grande importance sur celle de l'Europe morale'* ». Villers a toujours eu une prédilection marquée pour les petits Etats ; il nous montre cette démocratie, « née de la Réformation, remplie de lumières, de patriotisme et d'activité » ; il parle de ses institutions, des hommes illustres qu'elle a produits et qui ont eu « autant de part au sort et à la culture de l'Europe que plusieurs grandes monarchies'' », Genève est, selon lui, l'exemple-tj^pe de l'immense avantage que présentent, ])our l'humanité, les Etats de peu d'étendue. '■

Si, à ces pays favorisés, on compare l'Espagne et l'Itahe, on est attristé par le spectacle de l'ignorance dans laquelle vivent les habitants de ces deux contrées. En Pologne, le protestan-

' p. 151. Il est permis de mettre là un point d'interrogation. Lutlier fut, nous le savons, un ami très froid de la liberté politique. Villers juge de sa réforme comme un disciple du XVIIIe siècle, un partisan des lumières.

- p. 170. — ■• I» I80. — ' p. IG;}. — •■ p. l()o.

'■ On verra dans un prochain chapitre avec quel zèle et parfois mêmequelle imprudence, Villers défendit la liberté des petits Etats allemands et, surtout, celle des villes hanséaliqucs.

tismc fui battu en brèche par les jésuites; la Russie, îa Prusse et l'Autriche, profitant de ces luttes, s'ingèrent dans les affaires •du pays- il en résulte le partage de la Pologne.

Parmi les pays catholiques, c'est à la France que Villers consacre l'étude la pl'us approfondie. Il constate — tout en le regrettant — que ce pays est resté foncièrement catholique. Si François I^r s'était laissé gagner à la Réforme, que de maux eussent été épargnés! Nombreux étaient cSiix qui avaient répondu à l'appel de Calvin; « la nation était trop éclairée, trop vive pour que les nouvelles idées ne fissent pas de rapides progrès ^ » et le peuple eût été facilement entraîné par l'exemple du roi. Au lieu de cela, la France se voit réduite à jouer le « rôle malheureux, contradictoire et pénible à soutenir de protectrice au dehors de la Réforme et de son ennemie au dedans - ». Cependant, l'unité du royaume sortit des luttes du XVI« siècle; on sait tout le mal que lui fit Louis XIV en voulant la consolider par un acte d'intolérance. La Révolution elle-même est une des dei'nières secousses de la Réforme, et les principes républicains que certains écrivains puisèrent chez les Anglais ou que les Français rapportèrent de la Pennsylvajiie furent un de ^es agenls les plus actifs. Petit-être la Révolution ne se fût-elle pas produite si les rois avaient suivi l'exemple du bon Henri IV. Ce prince est le héros de Villers qui admire son esprit de tolérance. Il avait compris que l'ennemi n'était pas le protestantisme, mais la puissance toujours croissante de l'Autriche qui menaçait la paix et l'équilibre de l'Europe. Après avoir rendu à la France sa prospérité, il se préparait à attaquer lAutriche lorsqu'il fut assassiné. « La guerre de Trente ans, ou eût été prévenue par lui, ou eût été plus tôt terminée ■: > Quel progrès pour les lumières si les vues de ce grand politique eussent été adoptées par ses successeurs !

Au point de vue de la politique générale de l'Europe, Villers signale, comme un grand bienfait de la Réforme, la création de ce qu'on a appelé l'équilibre européen, qui ne fut, dans le « principe, que l'opposition du parti catholique et du parti réformé * > . On se déshabitue de la politique à l'italienne, pn se rend compte que la force réelle d'un pays à sa source « dans la prospérité de l'Etat, dans le commerce, dans le bon esprit public, dans le dévouement des citoyens envers le gouvernement •> y . On sent la nécessité de protéger le faible « contre le puissant qui le deviendrait trop en s'agrandissant ». « Surveillance et bienveillance au dehors; au dedans le développement de loutes les forces par une bonne administration" », telle

' p. l'.KJ. — ■■' |). 220. — ' |). 223. — '' p. 214. — ■ p. 210. — '• p. 217.

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est là formule en laquelle Vil 1ers résume la politique européenne à partir de la Réforme. On peut donc affirmer que la fermentation excitée en Europe par les opinions religieuses :; y a suscité un nouvel ordre de choses plus heureux pour Thumanité et s'est fait ressentir jusque dans les Deux-Mondes ' ».

Cette première partie était intéressante par la nouveauté du point de vue adopté par l'auteur; mais la deuxième partie est. sans contredit, la plus neuve et la plus approfondie, celle aussi qui eut le plus de retentissement.

Villers débute par un exposé des tendances tout à fait opposées de la Réforme et du catholicisme. La première, fille des lumières renaissantes- ». ne peut être que favorable à leurs progrès; elle est essentiellement savante. C'est de la science qu'elle a reçu son impulsion, « elle n'a pu se maintenir que par la science; le savoir est une affaire d'état chez les peuples réformés =' ». L'esprit du catholicisme est diamétralement opposé au progrès des lumières *». Le protestantisme dit: « Examine et ne te soumets qu'à ta conviction ^ »; l'EgUse romaine dit: '< Soumets-toi à l'autorité sans examen '"- ;» cette maxime du moyen âge est encore la sienne, pour autant qu'il est possible, dans notre siècle, « de retenir les esprits sur certains objets dans une entière stupidité" ».

C'est ainsi que le midi de l'Allemagne, l'Espagne, les Deux- Siciles, l'Irlande, sont bien en arrière des pays du Nord. « Les hommes supérieurs et à la hauteur de leur siècle » y sont « rares '^ »; on tient sous clef, dans les bibliothèques publiques. Rousseau. Voltaire, Helvétius, Diderot, etc.; des règlements interdisent la lecture des livres écrits par les hérétiques ou les esprits forts; on ne les communique « qu'à ceux qui s'engagent à les réfuter-' ». La peur de toute idée libérale a fait inventer « l'attirail immense de censures, de prohibitions'"» qui, de Rome, a pénétré en Espagne, en Autriche et même en France, « le pays le plus éclairé de tous les pays catholiques. . . où même régnait une demi-réforme sous le titre de hbertés gallicanes^'.» Ce serait" '< une histoire très intéressante, si elle était philosophiquement écrite, que celle de tous les livres juridiquement condamnés. On en verrait beaucoup de flétris pour avoir osé^ dire ce que tout honnête homme doit se faire gloire de penser. »'-

' p. 230. — - p. ■2SS. — ■' p. 280. — ■' p. 231.

5 C'est bien là, en dernière analyse, le principe directeur du protestantisme, mais encore est-il un peu exagéré d'en parler à propos de Lutlier, qui prit l'atUtudc que l'on sait à l'égard de Karlstadt, Zwmgli et d autres.

Lhonncur de la Réformation est d'avoir brisé « toutes ces chaînes imposées à l'esprit humain » et renversé « toutes les barrières qui s'opposaient à la libre communication des pensées^ ». Par son essence même, elle a influé <; non seulement sur la liberté de penser si précieuse à l'homme », mais encore sur « la base de sa liberté civile - » et sur la façon de traiter les sciences exactes, religieuses ou philosophiques, parce que le principe d'examen provoque la lumière, tandis que « celui de soumission aveugle est le fauteur des ténèbres-' ».

Rien détonnant dès lors, que les grandes questions civiles se soient posées et aient pu être discutées « pour la première fois dans les temps modernes * ; on comprend aussi quels progrès immenses a faits la science de la législation « plongée auparavant dans une barbarie scolastiqne égale à celle qui régnait dans la ithéologie "' ». C'est de ce moment que l'on voit les esprits se tourner « vers les sciences qui tiennent à l'économie et à l'administration des Etats" ». L'agriculture et l'économie de ses branches diverses ', même les sciences mathématiques et la science militaire qui en est une dépendance ont recueilli les bienfaits de la Réformation, l'esprit philosophique et le goût des recherches ayant hâté leur développement. ^

La théologie protestante repose sur « l'usage illimité de la raison '■' ». Pour combattre efficacement le catholicisme, les protestants furent contraints « de s'enfoncer dans toutes les profondeui's de la critique, tant par rapport aux idiomes dans lesqueLs étaient écrits les originaux des livres saints que par rapport aux diverses branches de l'histoire sacrée, de l'histoire ecclésiastique ». La Réforme ouvrit ainsi des voies inexplorées à r « étude de l'orientalisme, des antiquités sacrées (qui sont intimement liées avec les antiquités profanes de l'Orient) et enfin -celles des langues qui en sont la clef nécessaire^*^'». Ces études ont été poussées si loin en Angleterre, en Allemagne et en Hollande, que la connaissance du grec y est peut-èti'e plus commune que celle du latin dans la plupart des pays catholiques; même, l'étude des langues est devenue si générale qu' « un protestant de la classe cultivée entend d'ordinaire deux ou trois langues européennes, outre la sienne ^^».

Les nations catholiques « se traînent à la remorque » parce que Rome « craint plus ces études qu'elle ne les encourage » ; elle y voit des « armes dangereuses » à manier'-.

Cette ardeur aux recherches linguistiques et critiques a fait, des savants du Nord, des érudits de première valeur et,

• p. S'il. — ■' p. 2.-Î4-23S. — •' p. 243. — '• p. 271. - • p. 274. — '■ p. 275. — " p. 27B. — " p. 288-2S9. - ■' p. 256. — "' p. 24»). — " p. 249. — '-^ p. 249.

grâce à eux, les manuscrits précieux conservés dans les monastères ont été recherchés, déchiffrés, comparés.

La philosophie reprend une nouvelle vigueur. L'esprit philosophique est trop étroitement lié aux spéculations mystiques, aux idées sur Dieu, la vie future, la morale, pour qu'une révolution religieuse n'exerce pas sur lui une influence considérable '. On réétudie Aristote et l'on s'aperçoit qu'il a été mal interprété dans les siècles précédents; on découvre Platon, on comjnente les doctrines de l'ancienne et de la nouvelle Académie, de l'école stoïque et de l'épicurienne. Tandis que chez les catholiques la philosophie est regardée « comme une sorte de perturbatrice du repos public ou, si l'on veut, de l'apathie publique, ce qui, aux yeux de bien des gens, revient à peu près au même 2», dans les pays protestants, au contraire, commence une période vraiment philosophique < durant laquelle l'intérêt pour les vérités d'un ordre supérieur, pour la discussion des plus hautes règles de la logique, de la métaphysique et de la morale » acquiert une activité « qu'on ne lui avait pas vue depuis bien des siècles'^ ». Les Hollandais, les Anglais, les Suisses, les Allemands du Nord se vouèrent avec succès à la philosophie K Londres. Halle et Genève « furent les écoles où les Français puisèrent leur doctrine. Locke et Hume. Wolf et Bonnet devinrent nos maîtres... leurs ouvrages, fruit du sol protestant, devinrent nos ouvrages classiques et fondamentaux en philosophie. » •'

L'esprit philosophique, depuis une vingtaine d'années, se réveille en Allemagne plus puissamment que jamais et avec imc profondeur et une énergie qu'il n'avait jamais eues depuis les beaux temps de la Grèce. C'est à l'immortel Kant qu'il doit ce nouvel essor. Kant a posé des principes, est arrivé à des résultats inébranlables qui resteront à jamais comme des points cardinaux de la pensée, comme des phares brillants dans l'obscurité des recherches métaphysi([ues » '"'. Si une telle pbilosophie a excité de ce côté-ci du Rhin un si grand enthousiasme, tandis qu'elle soulevait une si vive opposition en France, c'est peutêta-e parce qu'ici < on pense librement sur les objets d'une religion épurée » et que « les idées les plus nobles sur la haute destination de l'homme » y sont << universellement répandues ».^

En effet, l'influence de la Réformation sur l'étude de la morale <; n'a pas été moins décisive que sur celle des autres

' p. ^2(il. — - p. 2(i(;. — ■' p. 2G4.

' Bacon, Cherbury, Descartes, Spinosa. Pascal, Malebranclie, Locke, Leibnilz, Wolf, Bayle, Berkeley, Hume, Bonnet.

branches de Ini philosophie ». La morale est devenue, pour les ministres du culte protestant, « la partie la plus essentielle et presque unique de leurs enseignements devant le peuple, l'inépuisable texte de leurs discours K » On ne saurait rien imaginer « de plus pur, de plus religieux, de plus sévère, de plus stoique que la doctrine morale des écoles les plus célèbres de l'Allemagne, tant celle de Kant que celle de Jacobi - ». La Réforme a exercé une influence manifeste sur les mœurs; en même temps que. chez les nations protestantes, la religion était rendue plus austère et plus intellectuelle, les mœurs devenaient « plus sévères et meilleures que celles des nations catholiques^»; l'on: comprend que les littératures qui les doivent refléter se distinguent chez les peuples du Nord par l'austérité et l'élévation des sentiments.

Des progrès aussi sensibles dans les domaines philosophique, scientiiique et littéraire amenèrent de notables changements dans linstruction. « Luther fut le premier qui sentit le besoin d'une réforme dans cette partie et qui travailla efficacement à l'opérer * » Après lui, l'Allemagne s'enrichit d'un gi'and nombre de gymnases, de lycées, d'écoles et surtout, « de plus de vingt universités dont les trois quarts protestantes. L'Angleterre en fonda trois et la Hollande cinq"' ». Celles de la Suisse, de la Suède et du Danemark furent célèbres. Les pays catholiques, l'Italie, l'Espagne et la France, en créèrent dix-sept, mais il y a « plus de vraie lumière dans une seule université telle que Gœttingue, Halle ou léna, que dans les huit universités espagnoles ».

Pour ne pas se laisser trop distancer, les catholiques sentirent le besoin de réformer leur système d'instruction et confièrent cette tâche aux jésuites. Sans la Réformation, la célèbre société n'eût peut-être jamais vu le jour. Les jésuites sont, certes, supérieurs aux franciscains et aux dominicains et ont rendu de grands services à certaines parties de la littérature; mais comme ils travaillaient dans le but de faire « ser^ir la raison ellemême et les lumières acquises à consolider un système ennemi de la raison et des lumières" », qu'ils reteaiaient, à dessein, dans l'obscurité des parties importantes de la science, qu'ils en hérissaient d'épines les avenues à tel point « qu'on n'était pas tenté de s'y engager », l'instruction donnée dans leurs écoles, très brillante, d'un côté, n'en était pas moins « une instruction partielle, incomplète et qui mettait l'esprit sur une fausse voie '' ». Aussi, leur Ordre, produit naturel du temps où il est né », n'est plus, pour le temps présent, qu' ': une plante

éti-aii,gère et superflue qui se desséchera faute de nourriture * »; les jésuites doivent faire « place aux enfants du nouveau siècle. » Déjà, au XVIIe siècle, ils s'étaient fait de mortels ennemis dans la personne des jansénistes; ceux-ci « composèrent des grammaires, des livres d'éducation et de piété, des traités de logique, de morale, d'histoire, d'érudition - » qui rendirent « aux sciences et à notre littérature » des services inappréciables. Et Villers termine cette revue 'des progrès nés de la Réforme par ces mots: « Sans Réformation, point de jésuites, et sans jésuites, point de jansénistes ni de Port-Royal!»''

On peut donc conclure que, soit par son action directe, soit par ses réactions, « la commotion religieuse opérée par Luther entraîna les nations européennes en avant diuis la caiTière des connaissances de la culture intellectuelle K » Dans certains domaines, il y eut, sans doute, des déficits; il n'est pas douteux qu'elle « n'ait été défavorable aux beaux-arts et n'en ait considérablement restreint l'exercice s » en rompant le lien qui les Unissait à la religion. Mais, là encore, il faut constater que l'esprit réfléchi des protestants ïes a poussés, sinon à créer des œuvres d'art, du moins à « en traiter la théorie avec plus de profondeur » ; à observer, à rechercher « les principes qui guident à leur insu les grands artistes f' » ; à fonder « la partie rationnelle de la critique littéraire » devenue science sous le nom d'esthétique \ Si les protestants ont laissé aux catholiques « l'instinct de l'art», ils en peuvent revendiquer «l'intelligence».^

On accuse la Réformation d'avoir « momentanément fait rétrograder le règne de la lumière et la culture des sciences '■' » par les gueiTCS qu'elle 'a suscitées. Certes, depuis l'époque des grandes invasions, « aucun événement n'avait encore provoqué ©n Europe des ravages aussi longs et aussi universels que la guerre allumée au foyer de la Réformation ■*'» ; mais, lorsque les luttes furent apaisées, on a retrouvé, « dans la .meilleure

1 p. IK).

2 p. 350. Rappelons les noms de Lancelot, Arnaud, Tillemont, Nicole, Pascal, Sacy.

■ p. 301. Villers ne le reconnaît que parce que Heeren ne cesse de le lui répéter. (Voir lettres des 2 et 14 janvier 1803.)

** Les noms de Kant, Lessing, Schiller, Hemslerhuys, Burkc et Gœthe le prouvent assez, p. 307.

direction, dans la nouvelle activité, la Liberté qu'elle avait donnée à l'esprit humain », les bienfaits solides dont on lui était redevable. Et pourquoi rejeter sur elle seule la responsabilité de ces longues guerres? La Réforme « n'était autre chose, dans son principe, que l'acte par lequel la raison se déclarait ellemême émancipée et affranchie du joug de l'autorité arbitraire ^ », < une suite naturelle et indispensable de la renaissance des lumières », et c'est parce qu'elle satisfaisait aux besoins du siècle qu'elle se propagea avec une telle rapidité. « Ce qui n'était qu'un pressentiment, qu'une idée vague, isolée dans ime foule de têtes, prit une consistance, une direction fixe, parut au dehors, se communiqua d'individus en individus, et une chaîne continue lia toutes les têtes pensantes 2. » C'est là « le mode naturel de conjuration tacite qui préside à toutes les reformations ».

Si les querelles religieuses furent fréquentes au début, les polémiques, amères et violentes, ne faudrait-il pas en rechercher la cause dans le fait que « les jDremiers réformateurs étaient des théologiens catholiques élevés dans le sein de l'Eglise romaine et qui en avaient apporté dans leur nouvelle doctrine la pointilleuse irritabilité ^ ?» Le véritable esprit du protestantisme « qui n'est autre que celui de l'Evangile » et le véritable esprit « de la science et de la pliilosophie qui n'est autre que celui de l'humanité^» ont déjà apaisé et apcaiseront toujours plus cette ardeur querelleuse. Mieux vaut encore « disputer sur la religion que de s'accorder paisiblement à n'en point avoir ». "'

Le bien qu'a produit la Réformation « est un résultat de l'esprit qui fait son essence, l'esprit de tolérance; les maux qu'elle a occasionnés dépendent pour la plupart des incidents dont elle fut accompagnée, de la résistance qu'on lui opposa, des motifs étrangers qu'on lui adjoignit'' ». C'est parce que dans les pays protestants, les catholiques peuvent vivre « tranquilles €t tolérés' » qu'il n'y a pas de raison pour qu'on ne leur conserve < le libre exercice de leur culte '^ » ; c'est parce que cet esprit de tolérance n'a jamais été et ne peut pas être celui du catholicisme, que Villers laisse entendre clairement au Premier Consul que s'il veut rétablir en France une « religion tolérante-'», ce n'est pas le catholicisme, mais la religion réformée qui doit jouir de la protection du gouvernement. Telles sont les

' p. .113. — ^ p. 3(;7. ■■■ p. 31!». — '- |). 320. — ■• p. 818. — '■ p. 233. — " p. 239. 191. — " II. 11(9.

idées développées dans cet Essai sur Vinfluence de la Réformation.

Le mémoire terminé, Villers quitte Lubeck le 15 mars 1803 K Il avait promis à Reinhard de venir à Hambourg lui remettre son manuscrit; il retrouverait là Jacobi, Poel et quelques autres amis dont Tagréable société le reposerait. Reinhard expédie Fouvrage qui portait cette devise; « Omnia probate»-. Accusant réception de l'envoi, Uacier mandait à Reinhaj-d que sur les sept mémoires envoyés, cinq venaient d'Allemagne.

Nous connaissons les sentiments de l'Institut sur la question religieuse; nous savons quelle approbation rencontrèrent auprès de ses collègues les critiques portées contre Chateaubriand par l'abbé Morellet dans ses Observations sur Atala. On ti'ouvait la sensiblerie du jeune écrivain tout à fait intolérable, on n'entendait rien à son pathos; non pas que l'on fût insensible à toute émotion, mais, comme le disait l'abbé Morellet, on ne pleurait « qu'à bon escient et pour de bonnes raisons » et, si Ton s'attendrissait, l'on savait du moins « pourquoi ». Tout le fatras de « beauté poétique » du Génie du christianisme était bien inutilp pour prouver « la vérité » de la religion. Du reste, les allusions aux « sages » — c'est ainsi que sont ironiquement désignés les philosophes — abondent dans le Génie^ et les membres de rinstitut se sentant visés, Ginguené se fait leur porteparole dans la Décade philosophique ■'. Il reproche à Chateaubriand de les accuser « d'avoir assis leur bonheur, leurs devoirs et ceux des autres, sur des bases qu'ils jugent plus solides, moins mobiles et plus universelles que des opinions religieuses ». C'est justement en cela, dit Ginguené, qu'ils ont raison, «... dans tout Etat civilisé, dans toute grande association politique, la question est de savoir si, sans s'inquiéter de ce qui regarde la croyance qui est une affaire entre Dieu et les hommes, on ne gagnerait pas infiniment à poser sur de tels fondements l'édifice de la morale qui est l'affaire des hommes entre eux.» Il s'irrite contre cet « aveugle et passionné jeune homme » qui, aux

' D'après un calendrier qui se U'ouve dans les manuscrits de Hambourg, nous voyons que Villers commença la seconde partie de son Essai dans les premiers jours de lévrier; le 28 du même mois il le terminait: c'est dire avec quelle assiduité il y travailla. C'est dans le courant du même mois, qu'il recevait de Heeren la nouvelle que la seconde classe de l'histitut — celle qui avait ouvert le concours — était supprimée et qu'on devait réorganiser l'Institut. Cela le tourmenta quelque temps, car il craignait qu'il ne fût pas donné suite au concours. (Heeren à Villers, 13 février 1803.)

'•' Parole de saint Paul. L'ouvrage fut expédié le 1er germinal.

^ TroL; articles : nos 27, 28 et 29 de l'an X.

« vers républicains de Corneille » préfère les « institutions guerroyantes » de la chevalerie, pour laquelle il éprouve une « incurable » admiration et qui finit « par considérer comme une passion le christianisme lui-même ». Ginguené et ses collègues ne comprennent rien au succès d'un livre qui leur semble si déraisonnable ' ; aussi, lorsqu'il s'est agi de décerner les prix décennaux, passa-t-on sous silence Chateaubriand et son Génie -. On en veut à cet écrivain d'avoir aidé à réintégrer une religion aussi intolérante, d'avoir rassemblé^ comme dit l'abbé de Pradl, un « muséum religieux dans lequel le plaisir entrait, pour ainsi dire, par les sens, comme il entre par les yeux dans un salon de peinture ».^

DèvS lors, nous pouvons prévoir la décision que prendra le

1 Ils ne sont pas les seuls! M. Lemaître, armateur à Dieppe, écrivait à Villers le 17 juillet 1806: « Ce livre m'a appris cpie le grand nombre des éditions n'est pas toujours une règle certaine pour apprécier le mérite dun ouvrage. Celui-ci en a beaucoup; néanmoins je n'ai jamais pu en achever la lecture. La doctrine que l'auteur y expose ma paru si fort contraster avec celle de Jésus-Christ que le livre' m'est tombé des mains...'.» Haffner, professeur à Sti'asbourg, dit: « L'ouvrage de M. de Chateaubriand a fait trop de bruit pour qu'il n'ait pas dû exciter mon attention. Il aurait dû l'intituler Génie du catholicisme, car c'est une méprise assez singulière et presque impardonnable d'envisager et de faire passer comme génie et esprit du christianisme, des dogmes, des rites, des superstitions absolument étrangères à la doctrine de Jésus-Christ et de ses apôtres, de confondre avec le christianisme tout ce qui, par le laps des temps, s'est introduit dans le sein de la société chrétienne et a contribué à altérer la simplicité et la pureté primitive de la foi. jNI. de Chateaubriand s'attache surtout à prouver que le christianisme est poétique, qu'il est favorable aux arts, etc. C'est bien là de quoi il s'agit lorsqu'il est question des vérités les plus grandes et les plus importantes, et qu'est-ce que cela prouverait, si le christianisme était beaucoup moins favorable aux arts que les religions du paganisme? A mon avis, cela ne pourrait pas lui faire le moindre tort. On pourrait même poser en principe que plus une religion est favorable aux poètes et aux artistes, plus aussi elle est une religion imparfaite, car une pareille religion parlera de préférence aux sens et à l'imagination, tandis que la religion véritable étant toute morale et spirituelle, doit s'adresser principalement à l'entendement et au cœur. Ce n'est pas sur les choses visibles, mais sur les invisibles qu'elle doit porter notre attention. Cela pourrait former un bel argument contre le catholicisme dont la pompe et les cérémonies absorbent les trois quarts et demi de l'attention des fidèles. Une apologie du christianisme qui nous dit: Voyez donc toutes ces processions, ces confréries, ces litanies, etc., comme cela est touchant, etc., est bonne pour des enfants. . . »

- Il est vrai qu'on ne parla pas davantage de Mme de Staël cl de son livre De la littérature, mais la raison est tout autre. Qui eût osé montrer la plus légère sympathie pour cette femme cpiexécrait Napoléon?

' Cet « épicurien » à l'imagination catholique, dira Sainte-Beuve, a le don d'horripiler les membres de l'Institut. (Chateaubriand et son groupe littéraire, Sainte-Beuve, tome I, p. 343.)

jury ' chargé de couronner le meilleur mémoire sur J'influence de la Réformalion. Pour répondi'e aux attaques de Chateaubriand, de Fontanes et du parti catholique tout entier, il donnera le prix à une apologie, sinon brillante, du moins enthousiaste et savante de la Réformation et de la philosophie. Tl ne laissera pas échapper cette occasion de prendre une éclatante revanche et de montrer combien l'alliance que Bonaparte avait conclue avec le pape était peu approuvée des intellectuels. Cette décision prouvera au chef de l'Etat que, dans la pensée de l'Institut, le protestantisme seul est capable d'assurer la liberté politique et la liberté de conscience qui permettront aux sciences et aux lettres de progresser et de rendre à la France l'hégémonie intellectuelle en Europe. Nous trouvons la confirmation de cette idée dans le rapport sur les travaux de la Classe d'histoire et de littérature ancienne-: « On se rappelle, dit Ginguené, que c'est au jugement de cette classe qu'il (l'Essai de.Villers^) remporta le prix proposé, dans l'ancienne forme de l'Institut, par la Classe das sciences morales et politiques. Et l'ancienne classe et la nouvelle doivent se féliciter du brillant et utile effet de ce concours, fluj a ramené les esprits sur des questions favorables au progrès des lumières et de la raison, but le plus honorable qu'une compagnie littéraire puisse se proposer dans ses Iravaux. » *

Villers n'avait pas osé espérer un pareil succès; au moment d'envoyer son mémoire, il manifestait la crainte que les « circonstances » ne lui permissent pas d'obtenir le prix; il entendait

' Le jurv était composé de MM. Levesque, Gerrau-Combre (sénateur), Toulongeon, "Bitaubé, Camus-Pastoret. Le bureau, c'est-à-dire, Silve^tre de Sacy, président, Laporte-Dutheil. vice-président, s'adjoignit ù la commission. Le isecrétaire perpétuel, M. Dacier, retenu au Tribunat, ne put assister a la séance. Tels sont ceux qui accordent à Villers les honneurs du concours. Nous serons loin d'éprouver l'étonnement de Benj. Constant qui, après lecture du mémoire, note dans son journal : « Ce qui est inexplicable, c'est que l'Institut Tait couronné, car c'est l'ouvrage le plus hostile contre le catholicisme qui se soit peut-être jamais publié. » {Journal intime.)

■' Rapport du l^'' juillet 1808.

•' Villers avait dédié à l'Institut (Classe d'histoire et de littérature ancietine) la Ille édition de VEssai sur Vinfluence de la Réformation.

' On lit dans la Décade philosophique du 12 octobre 1804, à propos de la mise en vente du discours de M. Leuliette, professeur de littérature à l'Ecole centrale de Seine-et-Oise: « En proposant l'importante question qui fait l'objet de ce discours, l'Institut national a fait assez voir par sa manière même de l'énoncer, qu'il admettait comme une vérité établie l'influence de la Réformation sur les lumières et sur le sort des nations europécaines, et qu'il ne demandait aux concurrents que d'en déterminer avec précision tous les détails. »

par là, non pas une disposition de l'Institut favorable au calholicisme, mais bien plutôt Tantipatliie qui régnait en France, aussi bien à l'Institut que dans les milieux gouvernementaux, contre les idées allemandes. Heeren l'entretenait dans cette crainte: « Vous avez raison, mon ami, vous devez vous cacher. En faisant l'éloge des Allemands, même en les citant, on vous devinerait et cela suffirait pour vous faire perdre le prix. Vous connaissez mieux que moi le goût dominant à Paris. » ' Reinhard, plus optimiste, est certain que la voix du « vieux réformateur » ne se perdra pas dans le désert, bien au contraire, elle sera entendue des « nouveaux convertis -». Il voyait juste en escomptant un succès, mais il avait tort de croire que les nouveaux convertis en feraient les frais. En effet, la réaction catholique est si forte qu'il ne reste plus aux partisans des théories du XVIIIe siècle, pour se défendre contre elle, que le protestantisme, et encore^ comme le remarque Benj. Constant, « en voilant le libre examen ». 3

Le 12 ventôse^ an XII (3 mars 1805), Silveslre de Sacj informe Villers que son ouvrage a obtenu le prix. Tous les amis sont enchantés; Dacier, Grégoire même, accourent pour complimenter le lauréat. Fauriel, qui passe quatre fois chez lui sans le trouver, lui écrit *: « J'avais besoin de vous féliciter du succès et de la Justice que vous venez d'obtenir à l'Institut. ... Il n'y a pas de moment où ce succès ne fût honorable et utile, mais dans le moment actuel, tous ceux qui s'intéressent aux progrès de la raison et de la moralité humaine, outre la reconnaissance que mérite un grand service, vous en doivent encore beaucoup pour l'à-propos de ce service. » ^

Le vendredi 2 germinal, an XII (23 mars 1805), la Classe d'histoire et de littérature ancienne décernait à Villers le prix en séance publique et donnait deux mentions honorables, l'une à M. Maleville, l'autre à M. Leiiliette.

1 Hccren à Villers, Gœttingue, le It janvier 1803.

2 Isler, p. 340.

•''' Journal intime, p. 66.

'' Paris, 18 ventôse, an XII (9 mars 1805).

■'' Fauriel continuait:

« Permeltez-moi de me compter au nombre des personnes pour lesquelles le plaisir de connaître xm ouvrage inspiré par de nobles motifs et digne de ces motifs, sera augmenté par le plaisir d'en connaître et den (aimer l'auteur. J'en serais cliarmc, quand il en sera temps, d'en faire un extrait aussi long que le permettraient les bornes de nos journaux les plus étendus, et j'aurais quelque droit à ce travail, s'il suffisait pour cela d'étudier avec attention et avec affection votre ouvrage et de désirer vivement de faire partager les sentiments de reconnaissance, d'estime et d'intérêt avec lesquels je suis persuadé d'avance que je le lirai. »

— ila —

Sur les sept mémoires soumis à l'examen 'de riiisLilut:, un seul, celui de Maleville, envisageait la question au point de vue catholique; il était bien difficile de refuser une menlioii à son auteur, fiJs d'un jurisconsulte éminent et représentant du parti en faveur. M. Maleville soutenait que la Réformation avait arrêté < les progrès d'es sciences et des oi'ts », et s'était ingénié à « réfuter » tous ceux qui prétendaient qu'il était résulté quelque bien de la révolution religieuse du XVJe siècle.

L'Institut se hâte de corriger cette condescendance presque forcée en accordant une seconde mention q un discours de tendance philosophique, conçu dans un esprit encore plus libéral 'que celui de Villers ; peut-être même son auteur, M. Leuliette, aurait-il eu le prix s'il avait développé davantage son mémoire et s'il avait eu une connaissance plus approfondie des événements '. Dans un résumé rapide et bien écrit, il retraçait « les résultats sensibles de l'importante révokition » religieuse et parlait avec éloge de la philosophie qui avait rendiu aux esprits assez de largeur pour qu'il fût possible d'étudier avec impartialité ce grand mouvement et permis à la première des institutions littéraires, « malgré les efforts d'une secte qui travaille à faire rétrograder l'esprit humain », d'en proposer l'étude. Il blâmait « ces défenseurs religieux du XI^ siècle » qui « ne condamnent que les plaisirs de l'intelligence et sont très favorables aux plaisirs des «eus ». Il n'avait pas assez de mépris pour ces « apostats de l'ancienne philosophie, athées avec d'Alembert, sceptiques avec Voltaire, n'ayant point d'opinion ([ui leur soit propre, cherchant une réputation de coterie », auprès desquels « les poètes les plus obscènes ti'oiiveint grâce et protection », tandis que « la moindre observation philosophique est un attentat inexcusable ». Ce discours est une attaque contre le parti catholique qui « viole les lois sociales » en insultant à la doctrine réformée, « base de la croyance de huit millions de Français ». -

Villers fait immédiatement imprimer son mémoire; le volume fit sensation et provoqua des discussions parfois très acrimonieuses. Notons les critiques auxquelles il donna lieu.

1 M. Leuliette reconnaît dans la Préface de sou ouvrage que la langue allemande lui est inconnue, et hhm qu'il eût depuis longtemps sur Luther une opinion des plus favoraljles, il n'avait « point fait de ses écrits et de ses travaux une étude particulière ».

- Des sept mémoires (dont un en allemand) remis à l'InstiUit, einc] ont été pui)ti)és, ceux de Villers, de Maleville, de Leuliette, de .M. Ponce, tous quatre à Paris; celui de M. Descôles, ministre de l'Eglise française réformée de Kirclilieim-Polauden, à Gœllingue.

Otto ' ministre de France à Munich, homme fort instruit et d'un rare désintéressement, prétend que jamais ouvrage n'a fait sur lui « une impression plus profonde et plus agréable, qu'il devait faire époque dans un siècle où l'on a tant déraisonné sur ce qu'il y a de plus raisonnable au monde, l'influence de la religion sur les affections morales, le bonheur, la dignité et même la propreté des peuples, cette propreté qui semble èti'e le symbole de la pureté de l'âme». «Vous avez, dit-il^, rassemblé dans un petit volume les matériaux d'une bibliothèque et j'applaudis du fond de mon cœur à l'intention que vous avez de leur donner un plus grand développement dans une Histoire générale. Dès lors le métal brut des mines allemandes sera façonné par la main habile d'un artiste français et vous aurez rendu un double service à vos compatriotes. » Il est heureux, dans tm moment 011 l'on soutient le conti'aire, que Villers ait prouvé que « la philosophie et la religion ne sont rien moins qu'incompatibles » et déclare que les déclamations de tout un parti contre la philososophie « sont aussi absurdes que l'étaieint celles des écrivains du dernier siècle conti*e le christianisme ».

Malgré « la cruelle circonstance dans Laquelle » Benj. Constant se trouve « par le Uialheur d'une personne » qu'il « chérit tendrement-^ », il ne veut pas tarder plus longtemps à exprimer « le triple plaisir » qu'il a eu, « celui de lire cet écrit si sage, si ferme et si plein de connaissance, celui de penser que l'Institut a osé être juste, celui enfin de voir » que Villers ne l'avait pas oublié. Voici ce que nous trouvons dans son Journal intime ^ « J'ai lu un discours de Villers sur la Réformation. Il est excellent, sauf le style qui est souveait commun et quelquefois incorrect et étranger, ce qui vient du séjour de Villers en Allemagne. Mais il est plein de faits, de connaissances, d'idées. Et tout y est présenté avec brièveté, clarté et force. »

Dans toute l'Europe intellectuelle, on sut gré à 1 Institut d'avoir osé exprimer si franchement son opinion. La Gazette cVIena disait en 1804: « Honneur et gloire à l'Institut national de France qui a proposé im tel sujet de prix! Honneur et gloire 4 la Classe qui, en 1804, à couronné un tel ou\Tage ! » ■"' ]

' Louis-Guillaume Otto, comte de Mosloy.

2 Lettre du 2 messidor an XII (21 juin 1804).

■' Genève, 6 prairial an XII (26 mai 1804). Il venait d'annoncer à Mme de Staël la mort de M. Necker.

•'- Villers. M'»c de Rodde et Mme de Staël, par Bégin.

Heeren, qui a suivi avec tant de sollicitude le travail de Villers, écrit à celui-ci: « J'avais déjà reçu cette nouvelle par les gazette.s et même pai' une lettre de Silvestre de Sac}^ quand elle m'c fut confirmée par la vôtre. Certes, l'Institut en vous accordant le prix s'est honoré lui-même en donnant un grand exemple qu'une société doit s'élever au-dessus de tous les préjugés. » '

Enfin, Oelsner, un Allemand établi en France, déclarait que le livre de Villers deviendrait ' un vaste centre d'action d'où jaillira la lumière », qu'il ferait époque, v- non seulement en France, mais en Europe » ; il reconnaissait toutefois que ses ( énoncés aussi vrais et aussi justes qu'ils sont hardis », lui susciteraient de nombreux adversaires.

En France, toutes les familles protestantes lisent l'ouvrage avec attention. Les orthodoxes ne sont pas toujours d'accord avec l'auteur, mais ils admirent cet éloquent plaidoyer en faveur de leur religion et espèrent qu'il exercera sur les événements une influence favorable au protestantisme. La correspondance échangée entre M. Lemaître - et Villers nous fournit d'utiles indications sur l'opinion des milieux protestants français. M. Lemaître a été très vivement intéressé par la 11^ pai'tie de VEssai, traitant du progrès des lumières ; il est si émerveillé des « i3rofondes connaissances des théologiens protestants de l'Allemagne dans l'exégèse et l'herméneutique » qu'il demande à Villers si les ou\Tages dont il parle sont traduits en français. Telle est l'origine de cette correspondance dans laquelle nous voyons un armateur français donner à l'ancien étudiant de Gœttingue plus d'une indication précieuse •' pour la réédition de son li\Te. Comme beaucoup de protestants, M. Lemaître est choqué des éloges accordés par l'auteur à certains écrivains du XVllle siè-

' Heeren à Villers, le 28 a\Til 1804. ^

'^ M. Lemaître, qui habite Dieppe, est le descendant d'une vieille famille pro lestante. Armateur de profession, il consacre ses loisirs aux lettres et aux sciences, surtout à létude de la religion et de l'histoire religieuse. Il suit les progrès de la théologie allemande autant que le lui permet son ignorance de la langue. Il ne connaissait pas Villers, mais admirait beaucoup VEssai sur la Réformation. Il écrit à lauteur tout le bien qu'il pense de son livre et lui demande, en même temps, si les œuvres de Sunler, Plank, Henke, Spittler, Tlnin et Paulus ont été traduites en français. Profondément cro3-ant, il tient cependant la liberté d'examen pour un droit sacré, il la veut pour chacun et ne croit pas que les controverses et les subtilités théologiques puissent nuire à la paix de l'âme et à la foi. (Voir sur François-Joseph Lemaître une très intéressante notice parue dans la Revue chrcticiine, tome VI, 1897.^

■' C'est ainsi que la note sur Erasme parue dans la troisième édition est écrite sous son inspiration.

cle, Helvétiiis, Diderot, Rousseau, Voltaire, Bayle, entre autres ' ; Villers devrait aussi se dispenser de citer, dans la prochaine édition, Juste Lijise, Juricu, Bolingbroke. Villers ne peut se résoudre à tant de suppressions; s'il fait à son conseiller le sacrifice d'Helvétius et de Diderot, il maintient les autres. « Ces mêmes hommes qui sont tombés clans de très funestes erreurs, ont beaucoup de côtés estimables et je n'ai pas cru devoir les condamner si sévèrement. » -

Daulres parmi les protestants, des jeunes gens surtout, ont pour l'ouvrage une admiration moins mélangée. Ils ont horreur des cérémonies brillantes du catholicisme, < des froids argunientateurs qui, couverts du manteau auguste de la philosophie, ne répandent le doute sur toutes les opinions que pour. . . asservir aux leurs », et < des doctrines licencieuses » qui sont à l'ordre du jour. La lecture de VEssal leur « inspire une ardeur nouvelle pour l'étude de la science de l'homme ». <^ Ils admirent l'homme courageux qui, dans la situation actuelle, disait ce que le XVIIIt- siècle eût pu produire, en montrant ce que le XVIe avait préparé. » Ils ressentent une « grande confiance » pour Villers qui « à une époque de station et même, sous plus d'un rapport, de réti'ogradation, consolait le philanthrope du présent ien lui faisant entrevoir pour ses descendants un avenir d'illustration 'et de bonheur'* ». Ce fut pour Villers un beau jour que celui où il eut conscience qu'il avait gagné la jeunesse à sa cause.

Passons maintenant en re^T.ie les critiques des journaux.

Le 26 germinal, an XII S paraît dans le Publiciste une analyse assez bien faite de l'ouvrage. Comme Villers, l'auteur admet que la Réformation a donné « l'essor à la liberté de penser » et familiaj'isé les esprits avec « des idées plus libérales ». Il constate que cette liberté, <( loin d'être gênée pai' les souverains protestants les plus absolus, a été au conti'aire favorisée par eux » ; ils n'ont ^as craint que « les supériorités de lumière, d'industrie et d'activité que leurs peuples ont si incontestablement sur la plupart des pays catholiques » ne fussent nuisibles à leur

' Il mettrait à leur place Turrelin, Ch. Bonnet, Reinhard, Abbadie, Denis et Jacques Godefroi, Jean-Gottlicb Heineccius, Basnage, Saurin. Laplacette, etc., qui « ont développé la doctrine du vSauveur dont ils ont fait briller la divinité en faisant voir .sa beauté dans l'Evangile lui-même, sans l'offusquer par les commentaires plus ou moins ténébreux des conciles et des docteurs. »

■' Lettre du 12 novembre 1807.

■• Henri RomécourI, 17 nivôse, an XIII (7 janvier ISO.")'.

■ te avril 1801.

puissance. L'auteur fait quelques restrictions toucliauL la forme de l'ouvrage; il regrette que Villei's ait oublié que « les gens de lettres doivent rendre Tinstruction populaire et ne pas craindre de paraître superficiels parce qu'ils auront voulu être facilement compris ». Il blâme l'emploi des mots exégèse et archéologie. Pourquoi ne pas dire: explication et science des antiquités? Si les Allemands aiment « ce luxe érudit », M. de Villers aurait dû se rappeler « que le génie de la langue et de la littérature françaises est de dégager les idées de tout cet appareil de mots savants qui n'y ajoutent rien et qtii, en effarouchant les lecteurs ordinaires, empêche les bons livres d'êti'e goûtés par eux ». Il trouve enfin que l'ouvrage contient « trop d'idées, trop de faits, trop de détails ».

Quoique bien disposés en faveur de Villers, les rédacteurs du Piiblicistc ne crurent pas pouvoir se rallier tout à fait à cet article élogieux et ajoutèrent cette note qui en dit long sur la crainte que l'on avnit de tse prononcer trop ouvertement: « Nous déclarons que nous n'adoptons pas toutes les opinions ciui sont énoncées et indiquées dims cet exti^ait dont l'auteur n'est pas attache à la communion catholique. »

Dès que son livre fut imprimé, "Villers en adressa lui exemplaire à Fauriel afin que celui-ci en rendît compte, selon sa promesse'. L'enthousiasme que marquait la première letti'e de Fauriel s'est apaisé à la lecture du livide; ce philosophe ne partage pas toutes les opinions de son ami et entrevoit la question d'un point de vue beaucoup plus scientifique; il n'éprouve pas, pour la doctrine de Luther, cette sympathie religieuse qu'a ressentie Villers. Fauriel reste philosophe pur, tandis que Villers a subi d'une façon indéniable l'influence de Jacobi et de son cercle. Fauriel admire le plan de rou\Tage, la façon précise avec laquelle l'auteur a voulu délimiter la question, mais Villers lui semble s'être écarté parfois ; de la règle qu'il s'est ])rescrite à lui-même » et l'exactitude historique en souffre. Cependant, le différend porte sur une question plus fondamentale.

Villers, se souvenant des principes qu'il avait émis dans son Essai sur la philosophie de Kaiit, distingue dans la religion « l'esprit » et « les formes », « organes» de cet esprit-. Pour

^ Sainte-Beuve parle assez longuement des relations de Villers et de Fauriel dans son tome IV des Portraits contemporains, p. 172 à 177.

- « L'amélioration que, sans cesse, l'homme ambitionne pour ses insUlulicns, tant politiques que religieuses, consiste à les rapprocher et à les. maintenir le plus près qu'il lui est possible de l'esprit i)articulier qui fait leur essence. Les formes extérieures, dont elles sont revêtues, ne sont jamais tellement convenables à leur esprit qu'elles en permettent le jeu et l'accom-

lui, la corruption de la religion a comme causes, la pirééminence des «formes», < un agrégat monsti'ueux, . . . ujie surchai'ge d'éléments étrangers » qui étouffent « l'esprit inaltérable, éternel » de la religion. Fauriel était bien d'accord avec Villers sur ce point; ennemi des grossières superstitions, il s'était, au début de son article, élevé avec indignation contre ceux qui, au commencement du .XIXe siècle, « nouveaux Tetzels », les défendaieiiit encore et voulaient les faire revivre; mais, à son avis, Villers n'entrevoyait qu'un côté de la question, car, si la superstition

l^lissement tout entier. Il n arrive que trop souvent que les rouages embarrassés de la machine suspendent et rendent Irrégulière l'action du premier ressorl. Ce qui soumet toutes les institutions humaines à cette duplicité discordante, est la nature même de l'homme, lequel est un composé d'un esprit et d'un corps étroitement unis. Contenue et comme entravée par les -organes corporels qui lui sont donnés pour sa manifestation, l'intelligence ne peut librement déployer l'exercice de sa pensée, ni la produire aussi éthérée qu'elle l'a conçue. Il faut que cette pensée, pour agir et se rendre peiiceptiblc au dehors, sallie à un corps à qui elle flonne son empreinte, et qui a cours au lieu d'elle. De là vient, par exemple, l'extrême importance du langage, relativement à la faculté de penser, et comme il est \Tai, en ce sens, que sans langage, nous serions inhabiles à combiner nos idées. Ainsi, toute institution à l'usage de l'homme, doit être munie d'un corps, d'une forme physique et sensible. L'esprit de toutes les reUgions, sans doute, est originairement le même, ainsi que celui de tous les gouvernements. L'un consiste à reconnaître, comme lois imposées par Dieu même, les lois morales et les règles de devoirs qui sont gravées dans tous les cœurs humains; l'autre, à assurer à tous les membres de la société l'exercice de leurs droits naturels Mais que serait-ce qu'une religion, que serait-ce qu'un gouvernement qui s'en tiendrait à cette simple pensée, qui ne serait qu'un pur esprit? — Ce ne serait point une machine organisée et capable d'action dans le monde de l'homme; ce ne serait point une institution humaine. Pour le devenir, il lui faut une forme extérieure, des organes, une consistance visible et matérielle. Cependant, l'esprit inaltérable, éternel, qui forme l'âme de ces institutions, demeure toujours ce qu'il a été, toujours semblable à lui-même. Il n'en est pas ainsi des corps, de la forme extérieure. Celle-ci, soumise à l'influence du monde physique, des passions humaines, variable, périssable, se modihe au gré du hasard et des événements. A mesure que sa ■configuration change, que ses organes se roidissent, s'épaississent, se surchargent, l'esprit oppressé et contraint perd son action et sa direction primitives; quelquefois étouffé sous un agrégat monstrueux, il cesse tout à fait d^ se manifester: le fantôme n'a plus de vie, plus de souplesse; il n'a plus que la roideur et la pesanteur de la mort. Ainsi, l'esprit si pur et si sublime du christianisme, à qui ne convenait qu'une forme aussi*^ pure et aussi simple que lui, fut successivement étouffé pendant une longue suite de siècles, jusqu'au XYh, par une continue'Ie surcharge d'éléments étrangers, qui avaient dénaturé .son action et en avaient peu à peu fait un corps informe, d'où sortaient tous les maux que les erreurs et les passions peuvent i)roduire. Ainsi l'histoire, dépositaire d'une funeste expérience, nous fait voir que presque toujours les constitutions politiques, établies pour inaiiUcnir le droit naturel parmi les peuples, dégénèrent à la longue et finissent par s'embarrasser d'une inasse ennemie et do la liberté et du salut public. Pour cela, s'esi établi assez généralement parmi ceux qui réfléchissent sur le sort des nations, celte opinion, toujours confirmée par l'événe-

existe, son opposé, la mysticité, se manifeste aussi, et toutes deux, bien que d'une manière différente, dénaturent la religion. Fauriel posait à Villers cette série de questions: « Les dogmes extravagants, les fables ridicules, n'appartiennent-ils pas à l'esprit plus qu'à la forme d'une religion ? ou du moins, ne peuvent-ils pas agir sur cet esprit et le corrompre sans le secours d'aucune forme extérieure; et dès lors, n'y a-t-il pas lieu à la réformation dans un cas inverse à celui admis exclusivement pai* l'auteur? Un système religieux ne peut-il pas être très absurde avec des formes extérieures ti'ès simples? L'attachement exclusif au matériel des religions caractérise-t-il exactement la superstition et peut-il y avoir superstition sans l'influence des opinions, des idées et des sentiments? La mysticité que le C. Villers regarde comme l'opposé de la superstition est-elle autre chose que la superstition raffinée des imaginations vives auxquelles manque le contre-poids du jugement? »

ment, qu'un gouvernement démocratique dans le principe, se transforme successivement et tôt ou tard en oligarchie et finit par dégénérer en despotisme. Et voilà d'où naît à certaines époques le besoin généralement senti par toutes les âmes droites et désintéressées, de réformations dans les grands établissements humains. La forme extérieure n'est en général que trop racalcitrante, à l'esprit. Qu'est-ce, lorsque, n'ayant plus nulle harmonie avec lui, elle le contraint, l'oppresse, le paralyse? tl faut à la fin qu'il éclate, qu'il s'échappe d'un corps, lequel ne lui offre plus les organes qui doivent seconder son développement. Les hommes c{ui tous, plus ou moins, trouvent en leux-mêmes la notion claire et le type de cet esprit, s'irritent contre l'orgueilleux et nuisible colosse, le brisent dans leur indignation, ^'efforcent de recueillh' la flam,me sainte qui y était cachée; légère et vacillante, ils ne peuvent la saisir; il faut qu'ils la renferment de nouveau dans un vase, ouvrage de leurs m,ains, cfu'ils l'unissent à une nouvelle forme sensible. Ainsi, après avoir détruit le vieil édifice de la communion romame, il fallut aux chrétiens sépai-és d'elle la confession d'Augsbourg, et d'autres semblables codes; après la destruction de la monarchie en France, il fallut fixer l'esprit du gouvernement et celui des droits naturels de Ihomme dans les formes positives d'une nouvelle constitution. » Essai sur Vesprit et l'influence de la Réformation de Luther, p. 24 à 29, édit.de l'an XII, 1804. Nous lisons quelques pages plus loin : « Remarquons encore que la forme extérieure des institutions i-eligieuses étant la partie de ces institutions qui correspond immédiatement aux sens de l'homme, et qui par là se marie à ses passions ; au contraire, que l'esprit qui anime ces institutions étant ce qui correspond directement avec son intelligence, il en résulte : 1^ que plus une société est composée d'hommes ignorants, sensuels et dévoués à la matière, plus il faudra à cette société de pratiques extérieures, de préceptes purement cérémoniels dans son culte: et l'attachement passionné, qui naît par les sens pour un tel culte, peut se porter à un accès où il brave toutes les atteintes, même de la raison la plus convaincante. Et 2°, que plus une réunion d'hommes est éclairée, plus les facultés intellectuelles y sont cultivées par préférence aux sens, plus l'esprit fet ses autres institutions est resté pur, moins aussi elle pourra souffrir la surcharge dans la constitution de son culte, et plus elle se montrera disposée à une réformation dans cette partie. » (op. cit., p. 32-33)

Ou reconnaît, à ce questionnaire serré, le disciple des philosophes du XVlIIe siècle. Fauriel reproche encore à Villers d'être allé beaucoup trop loin en admettant que rexistence des Etats- Unis d'Amérique était « une suite immédiate » de la Réformation. Puis, le tableau qu'il a tracé de Genève, < avec une sorte de prédilection », présente « quelques rapprochements im peu forcés ■et quelques observations où l'auteur paraît s'être écarté de la sévérité de l'histoire ^ ». Villers aurait dû aussi accorder plus d'attention à la rivalité des sectes protestantes entre elles et avec le papisme; il serait arrivé à celte conclusion, que « l'idée de la tolérance religieuse est née en Europe d'un sentiment vague de l'injustice de la domination légale d'une religion sur une autre et de l'observation journalière et positive des inconvénients politiques d'une pareille domination ».

Dans les « Conjectures » qui terminent la Ire partie, pour mieux faire sentir tous les bienfaits nés de la Réforme, Villers lesquisse une histoire de l'Europe, telle qu'elle aurait pu se dérouler si cet événement n'avait pas eu lieu. Selon lui, l'empereur et le pape eussent continué leurs disputes jusqu'à ce qu'ils se fussent mis d'accord pour faire de la sainte inquisition rinsli'ument de l'asservissement des peuples; ils eussent « entretenu encore pour quelques siècles sur le sol em'opéen la superstition, l'esclavage politique et l'esclavage de la pensée-». Seule, la Réformation ' pouvait mettre une digue à ce torrent » et atteindre à la fois « les deux ambitieux qui aspiraient à donner des fers à l'Europe ». — Fauriel croit que la question était susceptible d'une solution contraire. Certes, les abus de pouvoir auraient continué, comme par le passé, mais ils auraient cédé à la longue devant « un degré de plus d'instruction et de lumière, degré que... nul obstacle ne pouvait empêcher». On aurait ainsi passé sans secousse, du siècle des ténèbres et de l'injustice au siècle des lumières et de la philosophie. Ce changement aurait été plus lent, mais on aurait évité les guerres de religion, les plus cruelles de toutes, les i^lus désastreuses au point de vue de l'avancement des ' lumières ». •'

1 Qiraïu'ail dil Fauriel de voir, quelques années plus tard, l'un des premiei-s historiens, IMichelel. intituler un des plus vibrants chapitres de son Histoire de Fruncc, « LEvuope, sauvée par Genève. » V

' Tous les rédacteurs de la Décade n'étaient pas aussi certains que Fauriel que la superstition .se fût dissipée d'elle-même devant les « lumières ». Dans le numéro du 12 octobre 1804, on lit ce passage: «... il faut remarquer que depuis plus d'un siècle avant Luther, les meilleurs esprits travaillaient de toutes leurs forces f» réformer les abus do l'Eglise par des moyens doux et pacifiques; qu'ils n'étaient ])arveniis à rien et, qu'au con-

— nn —

Villers ne s'attendait pas à une critique aussi serrée de la part de Fauriel et pensait être mieux soutenu par la Décade, N'est-il pas déjà en bulle aux attaques violentes du Mercure, du Journal des Débats et de toutes les gazettes du pc^u-ti catholique? Quand la réaction s'affiche si ouvertement, esl-il nécessaire qu'un ami : des lumières » joigne ses critiques à celles du clan adverse?'. Qu'y a-t-il à reprendre au chapitre réservé à Genève? Villers, se gardant bien de juger le protestantisme au point de vue théologique, n'a envisagé le rôle de cette ville qu'au point de vue historique et, il est indéniable que le mouvement de réforme parti de Genève a été l'un des plus grands mouvements d'émancipation spirituelle et morale, religieuse et sociale qui se soit produit dans le monde- 'Villers l'estimait plus important, parce que plus général, que celui de la Révolution. A ce titre, tous ceux qui désirent ardemment l'affranchissement de la conscience et de la science ne doivent-ils pas, sans restriction, admirer l'œuvre de la Réforme, celle de Calvin comme celle de Luther? Avant la Révolution, la Réforme a sauvé la liberté en Europe; c'est d'elle qu'est venu cet élan qui a poussé toujours plus en avant, toujours plus haut, les nations protestantes et les a mises à la tête de la civilisation.

Fauriel prétend que la liberté religieuse est une conséquence des injustices des religions d'Etat et parle de l'intolérance des sectes protestantes. Certes, les hommes sont intolérants et, au début, de violentes querelles entre les différentes sectes ont éclaté, mais elles se sont apaisées à mesure que l'on a mieux pénétré le ': véritable esprit de la Réforme » dont l'essence même est la tolérance universelle. Quelle erreur de penser que les ' lumières » eussent pu, pai' leur seule force, vaincre la puissance de l'empereur et du pape ligués pour asservir lem's sujets: Le mécontentement n'aurait cessé de grandir sous l'oppression continue de Rome, mais il n'en serait résulté (fue des

traire, le mal empirait; que trois coucjles assemblés presque coup sur coup à Pise, à Constance et à Bâle pour opérer légalement la réforme tant désirée, avaient été tour à tour également frappés de nullité. Après tant d'infructueux essais, il devait paraître assez évident que les mesures de lenteur et de temporisation étaient insuffisantes. »

' Tout récemment, un discours un peu libéral de l'évêque de Coutance^ avait mis le feu aux poudres et donné naissance à de violentes diatribes dans les journaux ullramontains. (Voir Journal des Débats du 24 janvier 180-1.) N'avait-on pas vu encore la dévote Mme je Genlis, fervente admiratrice du siècle de Louis XIV, proclamer dans la Diicliesse de la Vallière, roman si apprécié par la bonne compagnie, que la révocation de l'édit de Nantes était une mesure conforme aux principes de la morale et de la politique?

soulèvements partiels. Un événement d'intérêt général, assez puissant pour émouvoir profondément les consciences, était seul capable de briser cette chaîne d'esclavage; il fallait qu'un tel événement se produisît pour grouper les mécontents et les conduire à l'assaut de la Rome papale. Les « lumières » n'eussent rien fait à elles seules ; leurs partisans sont trop amis de la paix^ témoin Erasme.

Enclin à voir dans les critiques une intention malveillante, Villers ne cache pas l'impression pénible que lui causent les restrictions de son ami. Celui-ci l'apprend et, comme il devait publier un second article sur le même sujet dans le numéro suivant de la Décade^ il renonce à le faire pai'aître, malgré les instances qui lui sont faites et en informe Villers. ^

Villers répondit à la letti'e de Fauriel :

« Ce n'est point de votre bienveillance et de l'amitié personnelle que vous m'accordez, mon cher Fauriel, que j'ai jamais

• Il écrit à Villei-s le 17 floréal, an XII:

« J'ai appris, mon cher Villers, que vous étiez mécontent, sinon de ce qiie j'ai dit de votre ouvrage, du moins, de mes dispositions à votre égard. J'en ai (été) affligé et surpris. Il y a dans votre livre des choses très bonnes et très utiles qui en font aimer et estimer l'auteur; je les ai louées sincèrement et sérieusement. J'ai cru y voir aussi des inexactitudes de faits et de raisonnement; je les ai indiquées, ce me semble, avec beaucoup de modération et de réserve. Il est vrai que, comme plusieurs autres personnes qui d'ailleurs vous rendent justice et dont le suffrage vous paraîti'ait moins indifférent si vous les connaissiez davantage, j'ai été blessé de quelques traits d'une partialité qui me semble peu philosophique. Je m'en suis expliqué plus franchement avec vous-même ■ju'avec personne autre; et cette conduite, s'il m'était permis de la juger par mon sentiment, ne me paraîtrait qu'un témoignage d'intérêt et d'estime pour vous. Si je trouvais votre projet de faire connaître à la France tout ce qui tient à la littérature et au génie de l'Allemagne moins intéressant et moins digne des travaux et du zèle d'un homme de talent, je vous assure que je me serais montré beaucoup plus indifférent pour tout ce que j'imagine pouvoir en diminuer le mérite et le succès. Si je n'avais eu ni estime, ni amitié pour vous, j'aurais gardé froidement pour moi ou pour les autres ce que je vous ai exprimé à vous-même. Je n'ai voulu ni vous déplaire, ni vous blesser, et si, contre mon intention, cela m'est arrivé, je vous en témoigne sincèrement mes regrets. Quoique pressé par d'autres travaux, j'avais commencé un deuxième extrait que M. Amaury-Duval attendait probablement pour le prochain numéro de la Décade. Le ton de la critique y eût été plus prononcé que dans le premier, mais ilimeût été également dicté par un sentiment dont j'étais loin de prévoir que vous auriez à vous plaindre. Puisque je me suis trompé, je n'ai plus aucun motif pour continuer et j'en ai plusieurs de me taire. .le vous aurait beaucoup d'obligations si vous voulez en prévenir M. Amaury.

Acceptez mes excuses et mes regrets d'avoir si mal rempli votre attente. Et soyez sûr que malgré toutes les apparences, je ne cesserai jamais de vous rendre justice et d avoir pour vous une affection dont il m'eût été doux que vous ne doutassiez pas, mais cpii est indépendante de votre manière de me juger. »

douté; mais javoue que j'ai été affecté, dans l'explication que nous eûmes chez vous, lui matin, de vous voir m'accuser avec une ti'ès grande vivacité de déprécier gratuitement la France, de relever outre mesure l'Allemagne, etc. Ce n'est pas, comme vous le dites, une partialité peu philosophique qui me fait incliner pour la culture morale et intellectuelle de l'Allemagne protestante; c'est, j'ose le dire, un sentiment de préférence très motivé, fondé sur dix ans d'études et d'observations. Si vous connaissiez mieux les bases de ma conviction, si nous avions vécu davantage ensemble, vous y trouveriez peut-être quelque chose de plus noble et de plus raisonnable que ce qu'on a coutume de désigner pai' l'odieux nom de partialité ' Convenez qu'il a dû être pénible pour moi de les voir ainsi méconnaître par vous, que j'avais vu plus capable que personne de les apprécier.

Quant à l'extrait que vous avez commencé de mon ouvrage dans la Décade et dont je suis très loin d'être mécontent, je vous prie sincèrement de vouloir bien le continuer. Je vous ai fait une observation sur le code prussien - au sujet duquel vous aviez pris le change, une autre au sujet de l'orientalisme des théolog(iens) protest(ants) sur lequel vous preniez aussi le change 3,

1 Dans la Préface de sa HJe édition, revenant sur les critiques plus impartiales de son ami Fauriel, Villers écrit, p. XIV; « Je puis dire que quatre années d'examen ont renforcé ma conviction, que j'avais jugé très modérément de l'esprit et des suites de la Réformation. »

- Voir lettre de Villers à ]\Ime de Staël, 1er octobre 1802, Villers admire beaucoup ce code.

3 II y avait eu, en effet, une discussion fort vive entre Fauriel et Villers à propos de ce que ce dernier avait dit de l'orientalisme dans son Essai. Le jeudi 22 germinal, an XII, Villei-s adressait à Fauriel cette letli-e: « Je relis, tout souffrant que je suis aujourd'hui matin (sic), ce que jai dit de V orientalisme cultivé par les protestants et je vois clairement que vous avez compris autre chose et plus que je n'ai voulu dire. Je n'ai pas écrit un mot qui ait trait aux antiquités, ni à la littérature de l'Inde ou de la Chine ou de la Tartarle, ni qui pût faire penser que j'en avais voulu parler. Pas un mot non plus qui ait trait à l'orientalisme moderne [voir en effet Essais, page 246, Ir^ édition]. Il n'y est question d'ailleurs que des antiquités orientales en tant qu'antiquités sacrées. ... Il me suffit que dans le genre de connaissances dont j'ai parlé, les protestants soient bien décidé- . ment les plus forts et même les seuls forts et que cette force provienne de leur mode d'études religieuses. Dévoiler, par la plus savante critique, les secrets de l'histoire, de la chronologie, de la culture de l'Etat politique, moral, religieux des peuples et des lieux où s'est passé (sic) la scène des événements de l'ancien Test(ament). Voilà la tâche qu'ils ont remplie et qui est un peu plus intéi-essanfe que vous ne semblez le croire. Vous en penseriez, sans nul doute, autrement, si vous aviez, par exemple, sous les yeux V Introduction à V Etude de l'Ane. Test, (sic) par Michaelis de Gœttingue, ou les travaux d'Eichliorn sur le même objet, ou les dix volumes de la Biblioth. orientale (sic) de celui-ci, ou que vous eussiez assisté à

mais que cela ne change rien au reste de votre travail. Vous m'avez dit, il est vrai, en termes fort clairs, que vous croyez beaucoup moins que moi à rinfluenoe de la Réformation. J'y croyais aussi beaucoup moins cpumd j'ai commencé à l'étudier sérieusement, et j'imagine qu'alors j'am^ais nié et traité de chimère ce qu'on m'aurait dit à ce sujet. Ce n'est qu'en y regai'dant d'e très près et en remontant à toutes les sources que s'est découverte à mes yeux toute la fertilité de ce grand évéjiement qui a occupé presque exclusivement les cabinets et les têtes pensantes de 1 Europe entière depuis 1520 jusqu'en 1648. Il se fait de la besogne pendant 128 ans d'activité; mais deux ou trois siècles après, on le perd de vue. Adieu. Ne pensez pas qu'il y ait rien de 'changé dans tmon attachement et imon estime pour vous.» * (Mardi 18 floréal, an XII.) -^

Villers ne se laisse pas convaincre par les arguments de Fauriel, puisque son Rapport à la Classe d'histoire et de littérature ancienne de VInstitut de France sur l'état actuel de la littérature ancienne et de C histoire en Allemagne '■'• a pour premier but de démontrer aux Français dune manière irréfutable que « la théologie protestante et la manière dont elle est enseignée ^ est

un cours de critique sur Jérémie par le vieux Schurr (sic) de Tubingen, etc.» Et huit jours après, intervenant de la part d'Amaury Duval pour que Fauriel envoyât son premier article à l' impression, Villers ajoutait: «Que ce que je vous ai écrit l'autre jour sur l'orientalisme biblique ne vous arrête et ne vous gêne nullement. Ne changez même rien à ce que vous avez dit, si telle est toujours votre conviction. Je ne serais pas fâché de voir la discussion s'ouvrir sur celte matière, il s'ensuivrait une explication qui donnerait lieu, à moi ou à d'autres, de dire bien des choses que je n'ai pas dites et de détailler au long les titres des orientalistes protestanis. . . » Mais pendant ces huit jours Fauriel avait réfléchi et tint compte des observatiens de Villers. puisqu'il ne critique ni ce qu'avait dit celui-ci de « l'orientalisme théologique », ni ce qu'il avait avancé sur le code prussien.

' Le second article de la Décade n'est pas de Fauriel; Sainte-Beuve ne sait à qui l'attribuer. Il est du reste sans intérêt et écrit par un homme qui n'aime pas l Allemagne. Ce critique prend Villers à partie pour avoir prétendu que les Allemands avaient créé une science qu'on appelle l'esthétique Elle existe bien avant Lessaing (sic) et Kant, si l'on veut bien se rappeler que « les Bouhours, les Rollin l'ont professée, et Boileau lui-même n'est-il pas. . . le plus habile maître d'esthétique que l'on puisse trouver». On reproche à Villers sa prédilection pour l'Allemagne et on conclut en disant que ce dernier a eu une idée malheureuse en imitant les auteurs allemands ei, que son ouvrage serait plus méritant s'il était plus «resserré».

'■^ Nous citons d'après le texte original conservé parmi les papiers de Fauriel à la Bibliothèque de l'Institut. Nous réintégrons quelques mots supprimés par Sainte-Beuve.

' Publié en 1809.

' En Allemagne.

un des plus fermes appuis de l'archéologie, de la philosophie et de l'histoire qui fleurissent à sou aide. » '

Ces dissentiments au sujet de la Réforme et de ses conséquences ne diminuent en rien lestime que ressentaient l'un pour l'auti-e Villers et Fauriel. Que ce dernier, .ami de Destutt de Tracy et de Cabanis, ait une tendance plus iprononcée à l'idéologie; que Villers, grand admirateur de Jacobi et de Herder, soit plus porté vers la religion, tous deux ont à défendre des mtérêts communs: ceux delà liberté de pensée et de la liberté de conscience; aussi le ton de leurs discussions se ressent-il des sentiments élevés qui les animent. Regrettons que tous les journalistes qui ont pris part aux débats dune question si importante, n'aient pas cru devoir obsei'vea- cette correction et se isolent, en général, laissé entraîner à de mesquines personnalités ou à de violentes injures.

Outi'é du succès imprévu du li\Te de Villers, le parti catholique se laisse aller aux emportements d'une colère sans frein. Le Journal des Débats, le Mercure et auti'es gazettes bien pensantes, pubheml de fulgurantes attaques contre l'Institut, Villers et son ouvrage. -

Le Journal de Ihiris ••, bien que ne pai'tageant pas l'opinion die Villers, essaye de se montrer impartial. Il reconnaît que seul le tribunal de la postérité pourra se prononcer sans parti-pris; l'auteur a < froissé, heurté, renversé » trop d'intérêts. Le sujet vaste et comphqué exigeait « des connaissances bien étendues et dies méditations bien profondes. » M. Villers s'est senti la force de l'entreprendre, • son sentiment ne Ta point trompé,^ preuve ■en est le jugement de llnstitut qui ne peut qu'ajouter à l'éclat de son triomphe ». Mais les reproches que fait Villers au catholicisme piquent au vif le rédacteur: « Pouvons-nous lire de sangfroid tout ce que les déserteurs de notre Eglise ^ ont imaginé, souvent après coup, pour motiver leui' défection? Serons-nous jamais assez bons catholiques pour supporter la part qui nous revient dans les accusations intentées au catholicisme? Enfin souffrirons-nous patiemment qu'on nous répète sans cesse que

■2 Quant aux Allemands établis à Paris, ils se montraient très étonnés de l'accueil fait à VEssai sur Vinfluence de la Réformation. Le fait C5t que les Français ne comprenaient rien à ce «mélange indéfuiissable de rationalisme et de foi, de hardiesse scientifique et de réserve sincère» (Sainte- Beuve P. C. tome IV). qui caractérisait la méthode des théologiens allemands et que Villers essayait d'expliquer avec tant de sympathie

' 15 prairial, an XII (4 juin 1804).

'' C'est nous qui soulignons.

cette foi dont nous devons être fiers obscurcit la raison, rétrécit l'intelligeince, amortit l'énergie. ... et mille compliments de ce genre; en sorte que, si vous suiviez sans vous arrêter toutes les conséquenices nées et à naître des principes établis par les auteurs et les partisans de la Réforme, vous trouverez en dernière analj^se que les catholiques finiront tôt ou tard par être des crétins, et les réformés des génies. . . »

Dans un second article ', ou admire « l'étendue des vues» et « la netteté des connaissances » de Villers tout eu lui reprochant pour les avantages, qui sont un soi-disajit résultat de la Réforme, un enthousiasme qui fausse ses appréciations et exagère le peu de bien qu'il a pu découvrir. La Réforme a rendu « aux esprits leur énergie », dit-il; à quoi bon, si c'est « un ferment dangereux », cause de bien des horreurs. L'article se termine par ces mots significatifs: « En général, les grandes révolutions valent mieux sur le papier que sur le terrain, elles ne sont bonnes que quand elles ne sont plus; malheur à qui les commence, honneur à qui les finit! » Cet article a son importance si l'on ooaisidère que le Journal de Paris était l'une dfes feuilles par lesquelles le gouvernement faisait officieusement connaître son opinion.

Le Journal des Débats est loin d'êti'e aussi modéré. Un de ses rédacteurs -, affectant un ton léger et sarcastique, prétend que Villers a manqué son but, que cet « homme extraordinaire habite dans les nuages, voit. . . tout de travers ». 11 s'en prend surtout à la tendance philosophique et étrangère de l'ouvrage, aux louanges que l'auteur accorde aux métaphj'siciens de l'Allemagne moderne; on peut aisément leur ressembler; il ne faut, pour cela, « qu'une extrême facilité à rêver ». Certes, ce livre n'aurait pas mérité de retenir plus longtemps l'attention si M. P. de Laverne ne s'était cru obligé de répondre à M. Villers par une lettre de 88 pages, récemment publiée. M. de Laverne avait fort bien fait de prouver — chose aisée, d'ailleurs — qxie la Réforme n'avait été la source d'aucune nouvelle lumière; mais, était-il nécessaire qu'il se fît « kantiste, martiniste», qu'il parlât de la « grande unité, de la société éthique, de l'homme universel. . . sans oublier la perfectibilité ». Pourquoi, sous l'injurieuse dénomination de sectes, réunir les catholiques aux protestants, pourquoi pai-lex de la religion chrétienne comme d'une institution politique, d'un moyen employé par la Pro^^dence « pour amener le genre humain » à Ton ne sait « quelle perfection dont il n'est pas susceptible»? « Elle est le j>rand

1 1(5 prairial, an XII (.5 juin 1804).

- L'al)l)c; Boulogne. Cf, lettre d-^- Riccius, 29 messidor, an XII (18 juillet 1804).

moyen, le moyen unique, c'est à elle que tout se rapporte, à elle que tout se termine. Voilà le langage du vrai chrétien, c'est celui du simple fidèle; c'est encore celui de Bossuet. Elle est une institution divine et le culte le plus parfait que les hommes puissent rendre à la Divinité. » C'est dire qu'elle n'est susceptible d'aucun changement, d'aucune perfection, qu'elle est la perfection même. Et l'abbé Boulogne de conclure: « Monsiem-, ne nous défendez pas, ou défendez-nous à notre manière. Il n'v a pas de milieu: ou vous êtes philosophe, ou vous êtes chrétien. »

Quelle était donc la thèse soutenue par P. de Laverne ' pour qu'il encourût ainsi les foudres des abbés des Débats'l La voici: L'Unité est hi grande loi du monde; Le Christ l'a prèchée et a ordonné à saint Pierre de fonder une Eglise une et universelle dont la vaste hiérarchie aboutît à l'Etre suprême. La Réforme est vicieuse dans le fond pour avoir enfreint la loi qui oblige les chrétiens à travailler à l'unité de la famille humaine, pour avoir jeté l'esprit de l'homme dans le vague et, par Là, « détourné journellement cet être malheureux de sa véritable destination», pour avoir fait germer des < semences presque interminables de haine et de chicane entre les peuples », pour avoir inti'oduit un esprit d'indépendance, source des systèmes les plus fous qui conduisent les hommes à l'indifférence. Elle a étouffé les plus nobles sentiments en n'étant pas favorable aux beaux-arts. , . . et a retardé la marche des sciences. Il eût fallu « se borner à épurer l'Eglise de Jésus-Christ et à réduire à leurs véritables fonctions les successeurs de saint Pierre ». Jusqu'ici, comme on le voit, les arguments de P. de Laverne sont empruntés à VHistoivc universelle et aux Variations des Eglises protestantes de Bossuet. Mais voici qui lui est personnel: En fondant sa société éthique, Kant lui donnait nécessairemeait un chef pour la diriger et la soutenir; donc Kant est bien plutôt de tendance catholique; il en est de même de la « nouvelle philosophie du nord de l'Allemagne née des lumières répandues dans ces contrées. . ., opposée dans son esprit à celui qui a guidé les opérations des réformateurs 2 ». L'abbé de Boulogne, non pas qu'il connût Kant,

1 II est l'auteur de ta traduction d'un ou\Tage de Ivant publiée dans le Conservateur de Fr. de Neufchâleau sous le pseudonyme de Ptiil. Huldiger.

2 Viltei-s répondit à ee passage en disant: « L'unité syntliétique de la pliilosoptiie de Kant ne doit pas s'entendre de l'unité numérique ni de l'unité physique d'une personne ou d'un chef, ainsi que M. de Laverne affecte de "le penser. L'unité religieuse que veut Kant, celte que recherche l'entendement et qui n'a rien de commun avec le.s sens, n'est autre que l'unité d'adoration, de charité, de morale; enfin l'unité de l'évangile pour tous les chrétiens, nullement celle de la cour de Rome ...»

mais bien parce qu'il ne voulait pas admettre que le catholicisme eût quelque attache avec la philosophie, et qui plus est, une philosophie allemande, pousse les hauts cris.

P. de Laverne, atterré des insinuations de l'abbé, se hâte* de s'excuser K C'est que, pour qui était en place, il était dangereux d'être convaincu d'athéisme ou d'idéologie!

Mais, à la faveur de ces vives polémiques, grâce aussi à la curiosité causée par le verdict de l'Institut et à l'enthousiasme fpie suscita le livre chez les protestajits, la première édition de VEssai sur la Reformation fut rapidement épuisée; Villers n'eut même pas le temps de revoir son ouvrage pour la deuxième édition, il se contenta de faire disparaître un certain nombre de fautes grossières qui s'étaient glissées dans la première et d'ajouter un passage tiré de Maclaire - pour défendre Luther contre la calonmie que l'on avait accréditée au sujet de la pureté de ses intentions lors de sa rupture avec Rome. Il joignit aussi, en appendice, une histoire abrégée de VEglise jusqu'à la Réformalion.

Que devaient penser de ce livre Bonaparte et son entourage? Depuis 1800, le Premier Consul, qui tenait à être mis sans relard au courant de toutes les publications, avait chargé son bibliothécaire '^ d'analyser avec le plus grand soin tout ce qne les journaux contenaient d'important et « pouvant influer sur l'esprit public surtout par rapport à la religion, à la philosophie el aux opinions politiques '^»; plus tard, le même ti'avail dut se faire pour les brochures, les pièces de théâtre, affiches, annonces, etc., et chaque jour, Ripault devait rendre compte des résultats de son enquête. Ainsi, rien n'échappait à l'œil vigilant de Bonaparte.

Après les traités de Lunéville et d'Amiens, le Premier Consul ayant mis de l'ordre dans les affaires intérieures de la France, songeait à s'emparer du pouvoir absolu et à rétablir, à son profit, l'empire d'Occident. Les intrigues se succèdent au sein du Sénat et du Tribunal, et Bonaparte, enfin nommé empereur sous le nom de Napoléon 1er, est sacré, par le pape, le 2 décembre 1804, — huit mois après la fameuse séance de l'Institut dans laquelle avait été couronné l'ouvrage de Villers.

' Lettre insérée dans le Journal des Débats du 12 thermidor.

- Passage que lui avait indiqué F. Lemaître.

' Louis-Madeleine Ripault. En 1804 il fut congédié à cause de ses idées libérales et remplacé par l'abbé italien Denina.

' Correspondance de Napoléon I^'^', volume Vil. Paris, 4 thermidor, an IX (23 juillet 1801).

La paix crAmiens fut bientôt troublée par suite des em- Biètements continuels de Bonaparte, d'une part, de 1 autre parce que les Anglais appuyaient en FrjxBce lfJ;Oi^tre-revolution- les hostilités recommencent dès la fm de 1803. Napoléon méditait une descente en Angleterre; le ridicule et pileux ayortpmcnt du camp de Boulogne mit fin à ce projet; en même temps les .\nglais détruisaient la marine française. L empereur prenait une éclatante revanche de ces revers en écrasant la ti-oisième coahtion et enU-ait à Vienne en vainqueur. Mais 1 Angleterre, soutien des idées libérales, pierre dachoppcment de tous ses projets, demeurait invincible.

Pendant toutes ces négociations pour restaurer le pouvoir absolu, on est autorisé à penser que l'affirmation d idées libérales ne devait guère trouver un accueil favorable auprès du gouveniement "; ce n'était pas le moment de parler de liberté politique ou religieuse. C'est dans cette période cependant que parut la première édition de \ Essai où l'on proclame que la culture de l'esprit humain n'a été et ne ^peut êU'e qu une suite ininterrompue de révolutions; où l'on réclame la première place pour la religion protestante, tout en ne cachant pas (lue les « purs réformés » sont républicains et que « cet esprit est étroitement lié à celui du protestantisme '-î»; où l'on dit que « la volonté d'être libre dans les matières de conscience est la même que la volonté d'êti-e libre en matière civile ■' », ou l on rappelle enfin que,, sous Louis XIII et jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes, les pai'lements, dans lesquels les huguenots étaient assez nombreux, s'étaient « montrés récalciti'ants » et « animés d'un certain esprit de républicanisme et d'opposition contre la cour ». ''

On peut juger de la colère des gouvernants en lisant les passages dans lesquels Villers vantait la précieuse liberté dont jouissaient les Anglais, les Etats d'Amérique, les nations germaniques en général; ceux où il parlait de l'équilibre européen, de la nécessité que les Etats faibles fussent protégés contre les puissants: ceux où il blâmait <; l'égoïsme exclusif », cause des

1 On ne vant contre te

pouvait pas plus tolérer cela que le discours de Carnot s élevant contre le rétablissement d'une monarchie Fiewe, qu. était très au courant des projets de la cour, disait que Ton voulait rétrograder bien au-cela de 89 Et si Napoléon dut remplacer, dans les discours, la formule « mon peuple » par « le peuple français », il en fut vivement courrouce.

'■^ p. 129; voir aussi p. 1.34.

guerres des siècles passés, et faisait entendre trop clairement que. depuis que la Réforniation a aboli le machiavélisme en politique pour faire régner des idées larges et libérales, des vues plus universelles, ,« l'élévation démesurée » d'une puissance ne pouvait « que resserrer le lien qui unit les autres entre elles » et partager l'Europe en deux camps ennemis.'

Quelle maladresse de se plaindre, en ce moment, de la pajTimonie avec laquelle du traite l'instruction publique et de déplorer qu'on engloutisse tant d'argent dains les préparatifs de guerre !

Quelle naïveté de vouloir prouver à Bonaparte que l'étude et la science sont les seuls moj'^ens de perfectiomier et d'ennoblir les peuples et de les conduire au bonheur, alors qu'il pensait qu'< un peu de latin et des mathématiques», c'était tout ce qu'on avait « besoin de savoir dans les lycées 2 »! A cet homme qui reconnaissait à la seule expérience de la vie le pouvoir de former les cai'actères et qui ne voyait le bonheur du peuple que dans racti\'ité pratique et la recherche du bien-être matériel, quelle erreur de proposer l'amoindrissement des programmes des sciences naturelles et mathématiques au profit des études historiques, littéraires et philosophiques qui seraient seules capables de former le jugement et de donner aux jeunes gens l'indépendance de caractère! Quelle ironie de lui demander de renoncer à former de^ ingénieurs, des hommes de guerre, des chimistes, des commerçants, pour créer des savants dont l'esprit '' scrutateur et raisonneur » ne serait occupé que de questions métaphysiques! Enfin, Villers ne vantait-il pas ia liberté de la presse, telle qu'elle existait en AngleteiTe '^ et en Allemagne, alors que le Premier Consul voyait dans cette liberté la ruine du respect dû au gouvernement et à la loi, le retour aux errements révolutionnaires: ne parlait-il pas en termes fort vifs de la censure à laquelle étaient soumis les livres en Espagne et en Italie, en Autriche et dans l'Allemagne du Sud, et ne déclarait-il pas indigne ce « système d'étouffement '* » au moment oi^i Bonaparte cherchait à le rétablir en France? La réédition de l'ouvTage ravive les polémiques. Après avoir

' p. 214 à 217 passim.

- Dix années d'exil, de M"^^ de Staël, note p. 76, édit. par P. Gautier. Lorsque, en l'an XI, le conseiller d'Etat Fourcroy, Directeur général de l'Instruction publique, avait présenté le programme des études, Bonaparte le lui fit reprendre vingt-trois fois, sous prétexte qu'il était trop chargé.

déclaré par la plume de lun de ses rédacteurs, l'abbé Félelz,^ que l'Essai est une « dissertation assommante » gue personne ne lit, le Journal des Débats n'en publie pas moins six longs articles de M. Jondot^. On sait que ce journal, organe du parti ultra-catholique, jouit dune certaine influence, à ce moment surtout, où le pape se prépare à venir couronner lempereur.

Si M. Jondot se décide à rouvrir le débat sur ce sujet, c'est, dit-il, qu'il voudrait relever et réfuter les « nombreuses erreurs » contenues dans le livre. Il engage l'auteur à suivre un cours d'histoire pour mettre au point sa dissertation. L'ignorance seule a pu lui faire écrire que les Anglais, les Bourguignons et les Francs étaient sortis de la Saxe, pays qu'il faudrait considérer comme la pépinière de l'Europe. Il méconnaît l'influence des Grecs sur la Renaissance et <; ses regards sont tout entiers concentrés en Allemagne » lorsqu'il trace le tableau de cette époque. '■■ Comment un corps aussi distingué par ses lumières que l'Institut a-t-il pu entendre de sang-froid la lecture de semblables inepties et laisser dire que les Italiens restèrent, pour la vraie civilisation, en arrière des autres nations. » C'est, chez M. Villers. obstination pure que cette opposition de la Saxe à l'Italie et cette prétentif)n d'en faire le berceau des sciences parce qu'elle a été le berceau du protestantisme; on sait assez dans quel état de barbarie se trouvait l'Allemagne à cette époque. L'ignorance et le parti-pris qui appai'aissent si clairement dans les jugements que Voltaire a portés sur l'Allemagne et les Allemands nous font sourire, mais il est éminemment comique d'entendre M. Jondot, professeur d'histoire à l'Ecole militaire de Fontainebleau, proclamer très sérieusement, parce qu'il se trouve une fois du même avis que Voltaire, que la déclaration de ce philosophe -< casse le jugement de l'Institut ». C'est, pour un bon dévot, accorder bien de la valeur à l'opinion du patriarche de Ferney!

Les Allemands ont de bons ouvrages de morale! Rien d'étonnant à cela, dit M. Jondot, ils se sont mis à l'école des anciens philosophes et, surtout, des classiques français. Il est certain que les savants de Germanie < ont avancé les progrès de la pédagogique », mais les beaux-arts ne valent-ils pas toute l'idéologie allemande que l'auteiu' de la dissertation nomme la haute culture de V entendement'^ Vraiment, il montre « une pré-

' Plus zcl6 à défendre la religion catholique que savant dans l'histoire du XVIe siècle, l'abbé Féletz allait jusqu'à confondre Hiéronyme de Prague avec Jean Ziska.

- Voir Journal des Débats des 4, 5, 6, 7, 8 et 9 fructidor, an XII.

dilection frappante pour tous ces esprits ténébreux qui se perdent dans le labyrinthe de leurs pensées ».

Nous avons vu que la polémique à propos de Kant s'était réveillée en 180-1; sans doute, les idées émises par Villers dans son Essai, les allusions qu'il fait à Kant et à sa philosophie en sont la cause. Bonne occasion pour M. Jondot de donner son opinion sur ce sujet. < Le kantisme que M. Villers considère comme le nec plus ultra de la raison humaine, n'est-il pas un vrai jargon de métaphysique méprisé par les hommes sensés, et n'est-ce pas pour l'Allemagne un vrai commencement d'ignorance et de barbarisme? » — Il n'ignore pas (juelle réponse la plupart des Français feront à cette question.

Villers a laissé quelque peu dans l'ombre la figure de Luther pour ne s'occuper que de la Réforme; M. Jondot en profite pour tracer le portrait du réformateur, et c'est encore Voltaire qui, arec Mézeraj^, lui en fournit les éléments.

Plus M. Jondot avance dans l'analyse de la dissertation, plus il exhale son courroux. « L'histoire est méconnue », la logique « peu observée », même, « l'honneur français est outragé » dans cet ouvrage, et c'est parce qu'il aime son pays que le critique s'élèv'e avec tant de force contre un écrit où l'on exalte outre mesure la Saxe, Genève, la liberté anglaise, comme si la nation française n'avait pas des titres plus réels, sous le rapport des sciences et des lettres, à l'estime de toutes les nations. » Il suit Villers à la trace, met en relief toutes ses maladresses. '

' Remarquons lantipathie de M. Jondot pour Genève qui nest, à ses yeux, que la cité de Calvin, la Rome protestante, le nid des idées républicaines qui firent, selon lui, tant de mal à la France. Elle éclate dans le passage suivant que nous nous permettons de citer tout au long, la question nous touchant de près.

« Ce qui me révolte le plus, c'est l'enthousiasme de l'auteur pour une ville (voir ce que dit Villers, Essai, page 165), maintenant simple chef-lieu d'un département français; Genève toute seule est plus louée que la France entière. Le sang bouillonne dans mes veines, la vérité m'échapj>e par tous mes pores quand je lis cette phrase odieuse. Oui, un étranger seul a pu tracer ces lignes et l'Institut aurait dû se soulever d'indignation contre celui qui les a tracées. . . Notre patience est incalculable d'entendre débiter de pareilles sottises. Si les juges avaient fait bien attention à ce pas.sage, ils eussent rejeté l'ouvrage de l'auteur au lieu de lui décerner le j)rix. La Russie sauvage pouvait réclamer le secours de Genève pour se civiliser et s'éclairer, mais la France, à l'époque de la Réformation, n'était point barbare. Le patriotisme! Les Français ont-ils jamais eu besoin de l'influence de Genève pour être patriotes? O Dieu! est-il permis que les vainqueurs de l'Europe, riches de la plus abondante moisson de gloire, que leurs ancêtres mêmes soient outrages à ce point"? Genève n'a que trop songé à éteindre le feu sacré du patriotisme dans tous les cœurs. L"ne seule fois, durant le.s guerres civiles, protestants et catholiques ouDliant Genève rede-

Il lie se gène nullement de dire qu il serait d un intérêt bicit 'entendu de prier Villers de repasser la frontière et, d'accord avec Foiitanes, il lui dénie la qualité de citoyen français.

Enfin, cet o'uvrage, d'une érudition que le moindre barbonilleui de papier » pourrait facilement acquérir « en quatre on cinq séances à la Bibliothèque nationale » est écrit dans nn style barbare, hérissé de mots gothiquement » bizarre-s. « de termes mathématiques, physiques, métaphysiques, allemands, français et grecs»; cela le rend moins nuisible; pour qu"il devînt dangereux, il faudrait qu'on voulût bien le traduire « du hautallemand en français. » — Pourquoi donc, Monsieur Jondot, vous donner tant de mal pour réfuter un ouvrage si obscur?

Il est certain que la partie la moins défendable du livre est le style. Nous avons vu avec quelle rapidité Villers l'avait rédigé: un grand aiombre de germanismes, suite naturelle du long séjour de l'auteur en Allemagne, s'y étaient glissés; mais, comme le disait, dans le Publicisk., nn ami de Villers, ces incorrections étaient-elles suffisantes pour nuire à « la richesse "des pensées, la chaleur, la verve du style » qui étaient des « mérites suffisants >' pour les faire pardonner.

Villers ne crut pouvoir laisser sans réponse certaines attaques personnelles, certaines insinuations dangereuses. Il fait paraître, dans le Publiciste ' un ai'ticle sous ce titi'e: < Sur une critique en six chapitres ornée d'injures, de dénonciations et de tout ce qui pouvait la rendre intéressante et remarquable- ». Pour montrer qu'il accorde peu d'importance aux critiques de M. Jondot, il débute sur un ton plaisant et pose cette ([uestion: « Quand une tête et un livre viennent à se heurter et que cela sonne creux, à qui en est la faute, de la tête ou du livre? » Plus

vinrent un instant Français, marchèrent sous les mêmes étendards, et la ville de Calais fut reprise sur les Anglais.

Qu'est devenue notre fierté? Je ne cesserai de le répéter, pourquoi souffrir (ju'un inconnu vienne des bords de l'Elbe, parmi les savants les plus distingués de l'Europe, soumettre les ancêtres de la nation française à l'influence d'une petite république étrangère?... Non, jamais, non, les Français n'eurent besoin de Genève pour le patriotisme, pour l'activité et encore moins pour les lumières. La ville de Dijon, elle seule, a produit plus de grands hommes que tout l'Etat démocratique de Genève...»

{Journal des Débats, 26 août 1804.)

1 11 fructidor, an XII (30 août 1804).

2 Lavalléc avait pris la défense de Villers dans le Journal des Défenseurs, numéro du 9 fructidor. Les amis de Villers auraient désiré qu il ne s'abaissât pas à répondre lui-même, parce que, disait le Ciloijen français du 12 fructidor, « c'était faire trop d'honneur » à M. Jondot.

loin, il dit: < Il a dû cire assez piquant pour l'imagination exaltée de M. Jondot de se placei' en idée dans un des plateaux de la balance, l'Institut national dajis l'autre, et de voir qu'il l'emportait en gravité sur tout ce corps illustre. » Mais ces sarcasmes ^ssez inoffensifs font bientôt place aux mots amers, aux fâcheuses amplifications; Villers est touché plus profondément ([uil ne veut le paraître et s'efforce de démonti-er l'iguorance avec laquelle M. Jondot, l'un des hommes les mieux renseignés de son pai'li, juge l'Allemagne, Genève et les événements historiques des deux derniers siècles.

Laissons de côté l'insignifiante réponse de M. Jondot '; elle ne mit pas fin à la venimeuse polémique des Débats qui, le 7 septembre, inséraient une soi-disant letti'e d'un bourgeois de Lubeck à M. Villers où nous relevons ce qui suit: « Vous ùvez, Monsieur, répondu à toutes les espérances que nous avions conçues de vous lorsque vous vous fîtes recevoir, il y a quelques années, bourgeois de Lubeck. Vous avez été à la fois l'apôtre et le martyr de la secte de Kant: l'apôti'e, puisque vous avez publié son système; le martyr, puisque vous n'en avez recueilli que du ridicule. Vous venez de faire Tapologie de Luther . . . , vous regardez la Révolution comme un corollaire de cette doctrine, et Robespierre était sans doute le Messie annoncé par la religion de Luther. Les prophéties se sont heureusement accomplies. . . » Le lendemain, nouvelle lettre du même genre dans laquelle on critiquait impitoyablement le style de Villers et où Ton rappelait certaines injures de Luther et de Calvin conti'e les papes. -

Ces insinuations étaient d'autajit plus perfides qu'à ce moment, le gouvernement n'eût pas hésité un instant à se débarrasser d'un étrangea- qui eût montré quelque velléité d'émouvoir l'opinion. Villers se hâte donc d'affirmer, dans le Publiciste, qu'il n'a pas l'honneur d' « être bourgeois de la ville libre de Lubeck », mais qu'il a celui d' « être citoyen français » et qu'il n'a jamais appai'tenu - sous d'aucuns titres à d'autres pays » qu'au sien. On peut juger, par cet épisode, de l'âpreté de la lutte entre les deux partis.

Le parti catholique se préparait à profiter de la présence du Saint-Père à Paris pour aa-racher au gouvernement des concessions nouvelles. On réédite le Grnie du Christianisme on en donne même une édition abrégée qui puisse être mise entre

' Journal des Débals, 31 août 1804.

-' Le premier article est signé R.erg. bourgeois de Lubeck; le deuxième, Dunker, bourgeois de Lubeck. Inutile de dire que ces lettres ne venaient pas de Lubeck.

toutes les mains; on éblouit la génération nouvelle par la majesté des cérémonies du culte catholique dont on a été privé pendant dix ans; ne faut-il pas émouvoir le cœur des femmes et des enfants, réveiller chez les vieillards le souvenir des chnis religieux de leurs jennes années pour créer dans le peuple un mouvement plus puissant que celui de 1801?' Même Suard entre; en lice pouf défendre le papisme accusé d'avoir aboli le goût et la littérature: « Ce n'est point la religion romaine, mais le bouleversement de l'Italie qui perdit la littérature. . . Il serait bien étrange que Martin Luther, qui n'excita qu'un fanatisme théologique eût eu plus de part à la renaissance des lettres que son antagoniste, Léon X, qui appela, encouragea, récompensa "tous les savants et tous les artistes. » -

En thermidor avait paru \ Enseignement de VEglisc catholique sur le dogme et la morale, ouvrage contenant de nombreux extraits de Bossuet, entre autres, « les portraits de plusieurs personnages fameux » tels que Luther, Calvin, Cromwell, tracés par cette « main habile ». L'abbé Barruel vient de faire paraître deux volumes sous ce titre: Du pape et de ses droits religieux. De Donald entreprend une réfutation sérieuse de l'ouvrage de Villers et publie, en réponse à VEssai sur rinfluence de ïa Réformation, son traité de VUnitc religieuse qui, au dire des catholiques, est « le chef-d'œuvre d'une politique aussi profonde que chrétiemie ».

Le Mercure de France •' donne une nouvelle critique de VEssai: condensant dajis quelques pages tout le venin des attaques qui ont précédé, il prouve que ce livre est l'un des plus dangereux qui aient paru et constate qu'il « a reçu du public un accueil bien différent de celui dont l'Institut l'a honoré ». Dans ce résumé, on voit la Réformation et la doctrine de la perfectibilité dénoncées comme la cause directe des excès révolutionnaires. Approuver les théories de M. Villers, c'est tendre « à faire des démocraties et à morceler les Etats » ~ théorie blâmable à l'heure où, pour le plus grajid bien de tous, la France vient d'étendre ses frontières! — Mais peut-on attendre autre chose

I Le Journal de Paris (IG messidor) parle du miracle des hosties sanglantes; le Magasin encijclopédique rappelle que M. de Chateaubriand n'a « pas peu contribué au triomphe de la vérité sur le scepticisme. .. »i « Le libertin et l'incrédule ont été surpris de leur émotion; ils demandaient des preuves, ils ont été touché-s et ils ont senti leur cœur démentir les errements de leur esprit. »

- Publiciste, 9 messidor, an XII (28 juin 1804).

' L'article, paru dans le Mercure du 14 fructidor (31 août 1804), est de Charles Duval.

d'un <: philosophe du XYIII^ siècle », d'un homme « qui n'étudie l'histoire que pour y trouver de quoi nourrir sa haine contre l'unité du pouvoir, cette grande pensée du christianisme », d'un homme qui regarde comme des chefs-d'œuvre les confédérations anarchiques de la Grèce, et les cantons suisses, et les Provinces-Unies, et la République de Genève, et tous ces gouvernements que les passions populaires ont bâtis sur le sable ». Et les abbés du Journal des Débats^ et les très orthodoxes rédacteurs du Mercure sonnent l'alarme sur le nouveau péril, l'alliance des protestants, des philosophes et des jansénistes. '

En ce moment, entouré d'une nombreuse suite, le pape traverse la France à petites journées pour venir couronner l'empereur. Sa présence soulève un enthousiasme indescriptible. Mais, autant le parti catholique exultait, autant le parti adverse était rempli de crainte. Qu'allait-il résulter des entretiens du pape et d€ l'empereur? Toutefois, le groupe protestant ne laisse pas passer sans réponse les injures des Débats et du Mercure. Les amis de Villers, les adversaires de la réaction publient quelques articles dans le Citoyen français-. Riccius, Berr, un Lorrain, Lemaire, rédacteur du journal ■' et d'autres, combattent aux côtés de Villers; même la Décade ' et le Journal des Défenseurs^

^ Nous ne parlerons pas de la Lettre sur ta littérature actuelle, par E. H., qui parut dans le fascicule de juillet-septembre des Archiues littéraires de r Europe., ni de la réponse de Villers dans le fascicule suivant; ces deux lettres sont une preuve de l'extension que prenait le débat.

- Voii- Citoyen français des 8, 11, 12 et 31 fructidor, an XII.

■ Lemaire insère chaque jour, sous la rubrique « Chronologie » une demi-colonne sur les massacres de la Saint-Barlhélemy, sur les cruautés de la sainte Inquisition, sur les jésuites, démontrant que la papauté et toutes ses institutions ne poursuivent d'autre but que d'établir le règne de l'ignorance et de la superstition. — Riccius écrit à Villers: „Wenn die Heuchler auf aller Art den Gang der Aufklanmg verhindern wollen, warum sollen dann 'iiicht ehrliche Manuer die Sprache des Rechles, luid der Wahrlieit fïihren.' Dans les articles de Jondot, les mots ignorance, imbécilité, ineptie, mauvaise foi, adressés à Villers, se trouvent constamment sous sa plume. Berr y répond en traçant de son ami le portrait suivant: « Ceux qui connaissent d'une manière particulière M. Villers, ceux qui savent que, malgré le mérite de ses ouvrages, il s'en faut de beaucoup que ce .soient là ses titres principaux à la considération, ceux qui n'ignorent pas que ses connaissances pix)fondes dans les langues modernes (connaissance utile trop rare parmi nous) et des vues grandes et libérales, font à juste titrei espérer des .services bien plus grands, ceux-là, dis-je, l'entendront tranquillement accuser d'ignorance. ...»

' La Déeade du 12 octobre 1801 relève les « indécentes clameurs » d'une « clique de gens obscurs » qui ont recueilli dans leurs articles «toute l'aigreur et toute l'intolérance des anciennes controverses. »

■ Lavallée, grand-croix de la Légion d'honneur, rompt dans ce journal ime lance en faveur de Villers.

premieiil pari à la polémique; des persomiages officiels ' n'ont pas crainl, non plus, de teuir lèle au parti catholique, mais ils n'osent plus maintenanl intervenir dans la luUe.

L'opinion sémeul de celte dispute. Quelques Genevois font paraître dans le Publiciste des lettres dans lesquelles ils soulignent '- les intentions perfides et malveillaiiLes » des gazetiers des Débats qui tirent de la poussière des siècles passés les fatras d'une théologie sanguinaire ». Le 13 ventôse, an XII, le Publiciste avait déjà dénoncé nettement l'esprit réactiojuiaire du parti catholique dans un article intitulé: « Le Mercure dAllemagnc à son frère le Mercure de France ». Il rappelait que ' plusieurs millions de Français » étaient protestants et que c'était faire œuvre néfaste que de les « rendre suspects à leur gouveriiemejit et odieux à leurs concitoyens ». Que le Mercure de France déblatère contre la littérature allemande et la philosophie, cela ne prouvera que son ignorance, mais qu'il ne rallume pas la ' torche de l'Inquisition »! C'est folie de prétendre qu'un protestant est nn révolutionnaire; il suffit d'observer ce qui se passe dans l'xXUemagne protestante pour voir que les trônes des princes sont restés debout et que les sujets n'ont pohiL démenti la fidélité dont leur religion leur fait une loi d'autant plus respectée qu'elle ne peut jamais se trouver en conflit avec les bulles et les anathèmes d'une autorité rivale ». Un chef religieux étranger qui s'arroge le droit de donner ou d'ôter les couronnes, de délier les sujets du serment de fidélité, qui voue à la damnation éternelle les princes qui ne sont pas de « sa secte » ou qui refusent de lui obéir, n'est-il pas une cause plus certaine de troubles et de perturbations? — Enfin, l'on publie nn recueil des jugements favorables que les contemporains catholiques de Luther portaient sm- lui.

L'empereur s'irrite d'une polémique si vive et si longue sur des sujets aussi dangereux, lui qui voulait qu'on ne s'occupât de l'Eglise « que dans les sermons » et que l'on fît le plus profond silence sur la politique et la philosophie, lui qui, dans les moindres allusions, voyait des provocations » capables « de troubler le repos public ». Il décide de couper court à ce débat et charge le ministre Fouché d'examiner la question. Fouché remet à l'empereur une note dont voici les points principaux:

« La direction donnée aux journaux a produit sur la plupart d'entre eux un effet avantageux aux vues de Sa Majesté et au bien de son gouvernement. Il n'en reste que trois qui conser-

' M. Monnior. préfet d'IUe-el-Vilaiue, dans un discours à l'occasion de riiiauguration d'un lycée à Rennes, le 16 novembre 1803.

vent encore les couleurs de parti: le Citoyen français, le Journal des Débats et le Mercure.

Le premier est sans esprit et presque sans abonnés. On vie^t de lui faire changer son titre ' et supprimer son article de chronologie -. Le Mercure contient quelquefois des articles où l'on remarque du talent; mais ils sont généralement dictés par la passion et dans un sens contraire aux intentions du gouvernement.

Le Journal des Débats, toujours fidèle à son plan, prêche avec une persévérance audacieuse l'intolérance et la proscription de tous les hommes de la Révolution. Les bons articles qu'on y lit depuis quelque temps y ont été insérés par ordre. Il faut observer que ce journal n'est pas l'ouvrage d'un individu, mais de plusieurs écrivains animés du même esprit et dirigés par les mêmes principes.

Le Citoyen français •' voudrait exciter le fanatisme de la philosophie. LcvS deux autres voudraient réveiller le fanatisme de la religion. Le premier pourrait créer des Brutus. Les autres pourraient aiguiser les poignards des Jacques Clément.»*

' Il prit le titre de Courrier français qui rappelait moins la période flévolutionnaire et dut insérer un article de l'abbé Geoffroy, ainsi cfue nous l'apprend une lettre de Riceius à Villers.

" Les articles « Chronologie » avaient profondément irrité Napoléon. Il écrit à Fouché : « Ce détestable journal paraît vouloir ne se vautrer que dans le sang. Voilà huit jours de suite qu'il ne ïious entretient que de la Saint- Barthélémy. .. . Mon intention est qu'on y mette un terme.... Défendez qu'on emploie ce style dégoûtant et bas de la Terreur. . . Que sous aucun prétexte il ne se mêle de religion. . . » {Correspondance de Napoléon, tome IX, 13 fructidor, an XII, 31 août 1803.)

■■ Voici la lettre de Riceius à Villers : ,,Wer kann jetzt noch wertgeschiitzter Freund ! in diesem Lande ïiber die guten Folgen der Reformation, uber die pâpstliche Gewalt schreiben, ohne Ahndung zu fûrchten, vcrzuglich wenn der Schriftsteller ein Auslander ist?... Der Polizeiminister liabe ihm (Leman-e) durch einen Freund sagen lassen, der Kaiser wilre unzufrieden iiber seine chronologischen Artikel, er, Rédacteur wolle sein Etablissement voraûssern, denn er habe geduldel, dass man ihm verboten habe ûber verschiedenc Gegenstfinde zu schreiben. es ware ihm unmoglich ferner auf allcrhochsten Befehl im sehr klaren Sinn abgefasste Artikel in sein .tournai einzuriicken, . . " (Paris, den 19. fructidor, an XII.)

'' Welschinger, op. cit. p. 87-88. Pour cette fois il n'est pas question du Puhliciste. A ce momcTit, la censure ne s'en tenait encore qu'aux journaux et aux libelles. Le Premier Consul mandait à Régnier, grand juge, ministre de la justice à Bruxelles (le 9 thermidor, an XI (23 juillet 1803): « Dans les mesures ordonnées par la police pour les ou\Tages qui simpiiment, les ouvrages littéraires et les grands ouvrages ne doivent pas être compris. . . » Il répétait le lendemain au second Consul, Cambacérès: « Il n'y a aucune espèce de doute, Citoyen Consul, que tous les ouvrages des sociétés litté-

La polémique active engagée à la suite de la décision de llnstitut proclamant Villers lauréat du concours avait divisé en deux camps les gens de lettres. Le premier, ayant à sa tète le Mercure de France, attaquait vivement tout ce qui venait d'Allemagne ne voyajit dans ce pays, en grande partie protestant, qu'un centre de désorganisation révolutionnaire, d'irréligion et de dépravation morale. L'autre camp, représenté par Slapfer, Guizot, Laharpe, Degérando, C. Jordan, auxquels nous pouvons joindre Fauriel, Grégoire, Suard et Dacier, estimait au contraire que l'introduction des idées germaniques en France ne pouvait être que bienfaisante. La lutte se poursuivait au sein même de l'Institut; toutefois, dans ce corps, les partisans des idées libérales, l'emportaient, surtout pai-mi les membres de la Classe d'histoire et de littérature ancienne.

Ils ne se préoccupent guère des vives attaques que leur a valu leur choix et ne tiennent pas mieux compte de la neutralité que Ion prétend imposer en haut lieu dans le conflit qui s'est engagé entre les partisans du pape et ses adversaires. La Classe d'hisloirt et de littérature ancienne, ayant à choisir ' trois correspondants étrangers, accorde cette distinction recherchée au Sicilien Scrofani, au savant orientaliste Schnurrer. professeur de théologie à l'université de Tubingue, et à Ch. Villers, <■' auteur de V Essai sur la Réformation et de quelques autres écrits 2.. Cette dernière nomination n'était-elle pas un défi jeté à l'adversaire? A vrai dire, Villers, qui tenait beaucoup aux honneurs, ne s'était épargné aucune démarche pour atteindre ce but, ainsi que nous le prouve une lettre de Ginguené. ^

raires, des sciences, d'art et même les gros ouvrages ne sont pas compris dans celte mesure de surveillance, et je ne puis que me plaindre de la police de donner lieu à des réclamations de cette espèce. » Ainsi, il ne s'inquiétait pas de Touvrage de Villers, couronne par la première société savante de France. En outre, il n'ignorait pas cjue le nombre des libéraux était considérable à l'Institut et il tenait à les ménager, ayant assez à faire, en ce moment, à s'occuper de l'état des esprits dans les départements de l'ouest et à préparer les projets de rétablissement d'un camp à Boulogne. D'autre part, Villers était soutenu par des personnages importants: Montalivet, Lavallée, etc. Voir aussi Correspondance de Napoléon, lettres n» 8118, 8457.

1 L'élection se fit dans la séance du 27 fruclidor, an XII (13 septembre 1804.)

2 Le Citoyen français témoigne une grande joie à la suite de cette nomination et publie, le 30 fructidor, an XII, un article qui commence comme suit: « Pends-toi, brave Jondot! »

• « Je ne viens plus, Monsieur, qu'assez rarement à l'Institut, je quitte le moins que je puis mon ermitage. J'y retourne et c'était avec le dessein de n'en plus sortir avant la fin de celte année; mais puisqu'il y a

Villers se sent mainteiiajit soulenii et encouragé; il a avec lui tout le parti philosophique reconquis par son dernier ouvrage ^ ; aussi supporte-t-il moins encore qu'auparavant les critiques de ses ennemis. Le Mercure s'étant livré à de cruelles personnalités sur son compte à l'occasion de sa nomination, l'ancien officier d'ai'tilleii'ie, pour donner un exemple « à la bande vendue au despotisme des moines et de la police », provoque en duel Charles de Caban-, signataire de l'article injurieux qui avait paru le 12 octobre. Cet entrefilet déplut particulièrement à Fouché, et comme, quelques jours après, Fiévée publiait, sur l'ancien préfet Barthélemi Baill}', de scandaleuses observations, l'empereur, alors dans le Luxembourg, donna à son ministre l'ordre d'informer les rédacteurs que si ces attaques continuaient, on supprimerait le journal. Il est certain que la campagne menée par les Débats et le Mercure exerçait dans toute la France une influence néfaste 3. Pour remettre les choses au point, les i)é^«fs, par ordre de la police, durent insérer un article de Lacreteile *. Mais, comme le remarque très judicieusement Stapfer, de tels « antidotes » n'avaient que peu d'effet malgré toute l'action Inenfaisante que leur prêtait Napoléon. •"■

Villers riposte aux attaques du Mercure par un article publié dans le Publlciste et intitulé: Quatrième lettre de M. le baron

vendredi prochain quelque cliose à faire pour l'avantage de notre classe, j'y viendrai, soyez 6Ûr. Je regarde en effet comme très avantageux pour elle de renforcer autant qu'elle le pourra le nombre des amis et des défenseurs de la raison parmi ses correspondants comme parmi ses membres; et le soufflet à donner aux champions de l'erreur doit être un attrait de plus pour ceux de la vérité. Comptez donc sur moi, Monsieur, et sur le plaisir que j aurai toujours à saisir les occasions de vous rendre justice et de vous donner des témoignages de mon attachement et de ma très haute considération. » (Ginguené à Villers, 22 fructidor, an XII.)

' Dans ses Souvenirs, le duc de Broglie, racontant une réunion à laquelle il assista dans le salon des Suard, dit : « J'y vis les restes de la société du XVIIIc siècle, l'abbé Morellet, Garât, Daunou, Ginguené, plusieurs autres dont le nom m'échappe, M. Villers arrivant d'Allemagne et inaugurant la philosophie de liant au très grand scandale de ses auditeurs ...» (2e édhion 1886, vol. I, p. 45.)

- Le duel n'eut pas lieu, M. de Caban ayant prétendu qu'il n'était pour rien dans l'article et que son nom avait été mis là à son insu.

' Lettre de Stapfer à Usteri, 14 octobre 1804.

'' Lettre d'un prêtre catliolique à un protestant. Alloua.

■ B. Constant, ayant lu les articles du Mercure, redoutait les suites de pareilles violences et se demandait si l'on allait réti-ogradcr « de quatre siècles ». Ce qui le chagrine surtout, « c'est que cette fureur contre le protestantisme met la question sur uu mauvais terrain. » {Journal intime, p. 66.)

B. R. N. à un de ses amis en Allemagne, traduite d'im joiinial allemand. Nous le retrouvons là tel qu'il s'est montre en 1801 ; imprudent, exclusif, ombrageux, partial et déti*uisant la justesse de ses réflexions par l'exagération du stj^le: < Comment, sans manquer de respect à un ami que j'honore, lui peindi'e ma surprise mêlée de gaieté que m'a fait éprouver la question qu'il m'adi'esse en ces mots: <; Les têtes sont-elles bien échauffées à Paris sur la doctrine de Kant ?... On ne connaît ici de Kant que son nom et la redoutable obscurité de son système; le nom d'aucun de ses disciples; si fameux parmi nous n'y est même pain^enu. Les guerre^s civiles des écoles d'Allemagne peuvent durer ncore longtemps avant qu'il ne nous arrive de France des auxiliaires ou des conciliateurs. Nous pai'viendrons plutôt à occuper de nos débatT les paysans de Saxe que les beaux esprits de la plus dédaigneuse des capitales. » Et Villers continue en distinguant dans le public intellectuel de Paris, deux classes: ceux qui se piquent vie penser. ; minorité discrète et paresseuse parce qu'elle est découragée »; ceux qui se piquent de sentir, ce sont les plus nombreux. Les philosophes du XVIIIe siècle, voulant mettre la ^jhilosophie à la mode, l'ont rendue frivole, légère, mondaine; mal leur en a pris; le premier atti'ait passé, on se dégoûte de la philosophie et, du même coup, des sciences. On en est arrivé à tel ;>oint cfue « l'inventeur d'un beau pas cause, à Paris, la même agitation que l'inventeur d'un système de philosophie en Allemagne ». La paresse est, selon lui, le grand défaut des Français. « Il y a %'ingt ans que l'esprit était occupé à dissimider la paresse, aujourd'hui on l'emploie à la justifier. Je remarque qtie dans les disputes littéraires du XYIIF siècle on eut moins recours aux livres qu'aux pamphlets pour soutenir le combat. Eh bien! qu'est-il iUTivé? Le pamphlet lui-même est devenu une armure trop lourde, on lui a substitué les articles de journaux; mais, que dis-je? un article de journal promet encore une discussion trop solennelle: on a inventé les feuilletons. Tout système de morale, de critique et de métaphysique qui ne peut passer par cette porte éti^oile ne pénètre point dans le monde. » Et cela frappe d'autant plus Villers qu'il était habitué, en Allemagne, aux discussions de copieux ouvrages scientifiques et philosophiques; c'est à cela que les Allemands sont redevables de leur esprit juste, de lem* tempérament calme, de leurs vues larges et exemptes de préjugés. Il constate que la publication des ouvrages de philosophie de Degérando, de Tracy et d'autres ne conti'edit en rien ce qu'il avance; le genre de succès que ces ouvrages ont obtenu confirme au contraire son opinion. Mais qu'importe après tout si ces études difficiles n'attirent pas l'attention d'un public frivole, pourvu que « la philosophie répare elle-même les abus que l'on a faits de son nom, et que la morale ébranlée soit vengée piu' elle-même! »

Bien que nous comiaissions la tendance germanophile de queiques-ims des rédacteurs, l'insertion de cet ai'Licle dans le Publicistc nous prouve Timportance qu'avait acquise Villers; il est certain que, si l'on iivait pu en refuser la publication, ou, du moins, atténuer sensiblement certains reproches, on n'eût pas manqué de le faire. Mais on n'aurait osé traiter de la sorte le nouveau membre correspondant de l'Institut, qui jcuissait d'une considération telle que la Société académique des sciences de Paris lui décernait quelques jours plus tard le titre de membre associé eorrespôndant. '

La lutte des libéraux contre limpérialisnic et le parti catholique devient de plus en plus vive; de part et d'autre on s'engage à fond: articles de journaux, menées politiques dans l'entourage de l'empereur, tout est mis en œuvre. Les catholiques comptent profitei^ de la présence de Charles de Dalberg, venu à Paris pour assister aux fêtes du couronnement pour tenter de mettre plus complètement l'Eglise d'Allemagne sous l'influence prépondérajite de Rome. Ils se faisaient quelque peu illusion, car l'ai^chichancelier de l'Empire n'était nullement disposé à se laisser serrer de trop près par Pie VIL Villers, qui était plus qu'eux au courant des intentions de Dalberg, résolut de battre en brèche les espérajices exagérées des ultramontains. A cet effet, il fait insérer dans le Publiciste du 7 décembre 1804, une notice littéraire sur S.A. S. M. rélecteur archi chancelier de l'Empire; il y vante fort les ouvrages philosophiques, scientifiques ou littéraires de ce prélat: « Il n'est aucun de ces ouvTages où on ne reconnaisse à la fois l'écrivain poli et Je savant, le penseur exercé, l'observateiu' profond du monde et des hommes, enfin, surtout, l'ami de ses semblables. Il appartient comme philosophe à l'école de Kant dont il a su étudier et apprécier le génie. » Cette dernière phrase était des plus audacieuses; si les détails (pie donnait Villers sur l'activité littéraire de Ch. de Dalberg étaient susceptibles de recevoir un accueil peu favorable dans un certain parti, il était auti'ement risqué de faire du primat d'Allemagne un philosophe et surtout un sectateur du métaphysicien prussien: ce coup droit devait porter la déroute dans le camp catholique-. Riccius ne se sent pas de joie: « Quelle nouvelle pour les défenseurs de la foi de la rue des Prêtres Saint- Germain l'Auxerrois et pour les courtisans qui, comme le Président du Corps législatif, disent que le repos est le meilleur état des hommes. » -^

1 Villers n'nvaif été rave de la liste des émigrés que par décret du 15 fructidor, an XII (2 septembre 1801). - Villers ne signa pas cet article.

■' Lettre de Riccius à Villexs, 17 frimaire, an XllI (8 décenibre 1804).

Sa hardiesse met Villers en faveur dans le clan philosophique. Mni'î Condorcet, Bitaubé, Lavalléc ', le général Saint-Laurent, etc., l'invitent fréquemment; il est fort répandu dans les cercles littéraires, scieaitifiques et artistiques, voit intimement Cuvier, Houdon. Il pénèti'e même dans le monde de la cour, il est reçu chez Mme Fanny de Beauharnais, tante de l'empereur et voit souve:nt le ministre Montalivet. Quelqne peu grisé paices succès, il pousse l'audace jusqu'à s'attacpier directement au gouvernement.

Depuis qu'il était à même de suivre de près les incnées de Napoléon et de ses subordonnés pour restreindre de plus en plus la liberté sous toutes ses formes, l'admiration que Villers avait vouée au Premier Consul avait reçu une forte atteinte. C'était pour lui nne amère déception que de voir celui <iui avait fait tant de promesses aux savants et aux hommes de lettres, s'ingénier à aiTêter par tous les moyens possibles la diffusion des lumières.

Il eut bientôt loccasion de juger publiquement la façon dont le gouvernement entendait l'éducation du peuple. Les Soiivenips de Paris de Kotzebue, dains lesquels l'auteur reti'açait ce qu'il avait observé dans les rues de la capitale, recevaient dans la presse uii accueil plutôt malveillant. Villers enti'e en iice pour défendre Kotzebue qu'il admirait beaucoup, et surtout, pour flageller la licehce tolérée dans les rues de Paris, Il avait été vivement choqué de la vente de pamphlets et chansons obscènes sur la voie publique; pendant tout l'hiver de l'année 1801, on distribuait dans les rues de la capitale nne feuille intitulée Catéchisme poissard. Villers, oubliant que jadis il avait composé des chansons grivoises, ne pouvait comprendre qu'un gouvernement soucieux de la culture morale du peuple, laissât courir ouvertement de- tels écrits tandis qu'il créait de si grandes difficultés à ceux qui auraient voulu, pour le bien de la nation, publier un journal littéraire. Il fit paraître dans le Publicislc du 7 ventôse, an XIII, un article intitulé: Sur ce qui se passe dans les rues de Paris, et le signa en toutes lettres: Villers, membre correspondant de l'Institut national.

En voici un fragment: « Toutes les classes du peuple les achètent et les lisent; les enfants s'en amusent et jouent avec l'horrible corruption qui y règne. Que dirait un étranger, un observateur, à l'aspect de cette nourriture intellectuelle <[u'on distribue à si grande profusion au peuple de Paris? Que dirait-il de celte nation de qui on vante la délicatesse, l'élégance, le sens

^ Chef du bureau des litres de la grande chancellerie de la I.égion d'honneur.

exquis pour tout ce qui csL beau? Certes, c'est uiie ;Klmirable chose que la liberté de la presse et nous devons chérir un gouvernement qui nous la garantit. Mais il faut en convenir, elle outrepasse grandement les bornes quand elle se prête à répandre de tels poisoms et de telles infamies, plus propres à abrutir les âmes, à en chasser toute modestie, qu'à réjouir les hommes même les plus vils. Que les parents, les instituteurs veillent à ce que ces méprisables pamphlets ne tombent pas entre les maiiis de ceux qui leur sont soumis. Je les dénonce, non à Tautcrité qui peut avoir des raisons de tolérer ce cfu'elle est bien loin d'approuver, mais à l'indignation des honnêtes gens, tribunal auquel tout écrivain courageux doit traîner les lâches ennemis de la morale et de la pudeur publiques, tout aussi l)ien que ceux des lumières et de la raison, qui font, plus qu'on ne pense, cause commune avec les premiers. Honteuse alliance qui, pour n'êlrf- pas notoire, n'en est pas moins certaine. »

Au moment où la puissance de Napoléon ne connaissait plus de bornes, où le maître devant qui tout devait plier suivait d'un regard attentif tout ce qui s'imprimait, cet article où le gouvernement se trouvait directement pris à partie et accusé d'aider à la dissolution sociale, ne pouvait passer inaperçu. Villcrs fut invité à se rendre chez M. Lagarde, chef de bureau de la Division de la Liberté de la Presse. Que se passa-t-il dans cette entrevue? Nous l'ignorons, mais il est à supposer que le titre de membre correspondant de l'Institut, dont Villers aimait à se parer, ne lui fut pas d'un gi'and secours en cette circonstance; il dut sentir, une fois de plus, qu'il était inutile de réclamer des réformes que l'empereur ne jugeait pas nécessaires.

Qu'il était loin le temps où Bonaparte, reçu membre de l'Institut, écrivait au C. Camus J; «... Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que Ton fait sur l'ignorance. L'occupation la plus honorable comme la plus utile pour les nations, c'est de contribuer à l'extension des idées humaines, La vraie puissance de la République française doit consister désormais à ne pas permetti'e qu'il existe une seule idée nouvelle qu'elle ne lui appai'tienne. » Certes, les sentiments de l'empereur n'étaient plus les mêmes! Villers, de plus en plus déçu, ressent pour Napoléon une antipathie qui va grandissant chaque jour. Il nous reste de ce changement d'attitude un document qui ne manque pas d'intérêt.

Lorsque, après la victoire d'Austerlitz, l'empereur rentra dans sa capitale, Arnaud 2 fut chargé de le complimenter au nom

^ Moniicnr, 9 nivôse, au VI, n" 99.

- Président de l'Inslilut.

(le l'Institut. Il le lit dans une harangue si outrageusement flatteuse que Villers, renti'é chez lui, refit le discours. Voici les parties intéressantes de cette harangue restée manuscrite: «... Vous revenez au milieu de nous plus puissant que jamais; la nation a donc le di'oit d'attendre que vous ferez plus que jamais pour elle. Ce n'est plus de s'agrandir qu'elle a besoin, c'est de se cultiver, de se perfectionner, de redevenir vraiment religieuse, morale et instruite, de ne rester sur aucun point en arrière d'aucune nation contemporaine, de mériter l'estime de toutes après avoir mérité leur admiration. Le Corps au nom duquel je vous parle et qu'on peut regarder comme le Sénat de la république des lettres françaises n'est point votre créature; vous l'avez trouve établi, il a été créé par le vœu national au sortir de la barbarie révolutionnaire, son existence est devenue un des ai'ticles constitutionnels de la Charte des Français; c'était assez dire que la culture des intelligences leur semblait une partie essentiellement intégrante de la civilisation. Vous suivrez cette impulsion. x\ux écoles destinées pour l'enfance et qui attendent encore de meilleurs principes, vous adjoindrez des écoles faites pour des hommes, et où la pensée ne craindra pas de s'élever à la plus haute sublimité. La mère des universités de l'Europe, celle de Paris, attend de vous son rétablissement et muc organisation supérieure à l'ancienne; trente provinces en demandent autant. Quand vous aurez fondé et doté ce grand atelier de l'instruction publique, vous le protégerez à l'extérieur et vous le laisserez libre à l'intérieur. Rien ne doit conti'aindre la pensée, j'ajouterai, rien ne peut la contraindi'e. Celui qui en veut entraver la marche ne recueille aux yenx de la postérité que la honte due à sa tentative. Les imiombrables armées, les machines destructives de la guerre qui ruinent les villes et les empires ne sauraient détruire une seule vérité, un seul livre, une seule page écrite par le génie. L'opinion, cette forme positive de la pensée du genre humain, détermine à la longue la destinée^ des peuples et de leurs chefs. — C'est elle qui a détrôné les Bourbons^ c'est elle qui vous a placé où vous êtes; respectez-la et songez que ses infaillibles organes sont les gens éclairés et penseurs. Fermez l'oreille aux insinuations perfides de ceux qui voudraient vous faire apercevoir un danger pour l'autorité dans le progrès de la philosophie et dans l'universalité des lumières. Le seul danger est dans l'ignorance où l'on retient la multitude, dans l'ambition des grands, dans les passions aveugles. Ce sont leurs explosions qui élèvent sur l'océan des temps ces tourbillons furieux qui bouleversent et ensanglantent les trônes; tandis que l'action des sciences et des arts, semblable à celle de l'harmonie, ne produit dans l'atmosphère humaine que de douces et bienfaisantes vibrations qui ne sauraient ployer ni déplacer un fétu.

La lumière purifie Tair eu le traversant, la foudre tragcusc y apporte seule le trouble et la desti'uction. C'est d'après ce que vous avez fait pour élever l'esprit de votre nation et pour le triomphe des idées que l'histoire vous assignera un rang. Xous, ou nos pareils, nous serons vos irrécusables et irrévocables juges, »

Voilà, selon Villers, ce que le représentant de l'Inslilut aurait dû dire à l'empereur. Satisfaction platonique, car ?1 devait prudemment garder pour lui une proclamation si peu en harmonie avec l'état des esprits. ^

La vivacité des dis'cussions, la tournure que prenaient peu à peu les événements entraînaient donc Villers vers la politique active. Remarquons toutefois qu'il ne perd pas de vue le but qu'il s'était prescrit: expliquer l'Allemagne aux Français. Après son Essai sur la Reformations il conçoit le projet d'une Bibliothèque germanique dont nous parlerons dans la suite. Il convient auparavant de dire quelques mots du succès qu'obtint l'ouvrage de Villers soit en Europe, tsoit en France, où les circonstances allaient lui devenir un peu plus favorables.

Si le livre a déjà eu deux éditions malgré tous les obstacles qui s'opposaient à son succès en France, on peut juger de l'accueil favorable qui lui sera fait dans les pa3^s protestants. Bégin nous dit: < L'Europe se l'arrache comme un présent commun à toutes les nations civilisées-,» L'ouvrage fut, en effet, traduit en allemand, en anglais, en hollandais et en suédois, Stapfer a pu dire sans exagération que c'est, non à l'esprit de parti ou de secte qu'il faut attribuer l'accueil réservé par l'Europe savante à ce mémoire, mais au mérite même du livre qui fut réédité plusieurs fois en allemand et en anglais.-^

' Déccmlire 1805.

"^ Biographie de la Moselle, article Vilters.

•^ L'éditeur liollandais, D. Ewik, joint des notes à son édition. Un pasteur atlemand, M. Plieth, donne un abrégé de l'ouvrage, tandis que M. Stampe! le traduit in extenso et que le D'" Johann Rosenmuller, superintendant à Leipzig, écrit pour cette édition lui discours liminaire (chez Conrad Heinrichs, Leipzig, 1805). Rosenmuller s'attache suriout à démontrer la fausseté des critiques de M. de Laverne et lui reproche de ne l)ien connaître ni Kant, ni Saint-Martin, ni l'histoire exacte de la l^éformation. Il termine par ce vœu: „Ich schliesse dièse Vorrede mit dem hcrzlichen Wunsch, dass dièses vortreffliche Werk zur Befôrderung christliclier Toleranz recht viel beitragen und dass auch die gegenwartige treuc und wohlgeralbcne llcbersetzung viele deulsche Léser finden l^aim." — La même a.nnéc parut une nouvelle traduction en allemand, celle de K.-Fr. Cramer, à Paris. Le célèbre Henke, professeur de théologie à l'université de Helmstedt, prépara, à la demande de Villers. une introduction et des notes historiques qui font, de cette édition, la plus importante et la meilleure de toutes. (Hambourg, 1805, chez Hoffmann, traduite, comme la précédente

L'université de Gœtliiigue tint à consacrer officiellement la renommée de Villers et la haute valeur qu'elle accordait à ÏEssai sur la Réformation en conférant, le 27 septembre 1805, à celui qui, neuf ans auparavant, avait été son élève, le grade de docteur honoris causa. '

En France, l'attitude politique qu'allait prendre l'empereur à l'égard du pape devait aider ,au succès de l'ouvTage et en assurer le débit. Sit(M après le couronnement, les rapports entre Napoléon et le souverain pontife se tendent. L'empereur entendait avoir le pape sous ses ordres. Les deux puissances devaient fatalement se heurter. La dissolution de la société des « adorateurs de Jésus » et de « toute autre congrégation on association fermée sous prétexte de religion et non autorisée - ». mai-que la première étape de ce conflit qui ne devait pas tarder à s'aggraver, ce qui rendait l'espoir aux libéraux-'. En février 1808, Rcmfe fui occupée par l'armée impériale et Napoléon fut excommunie le 10 juin 1809.

Si en 1801 et même en 1801, écrire contre le catholicisme pouvait vous exposer aux rigueurs de la loi, il n'en est plus de même par la suite. De 1805 à 1808, plus tard encore, grâce à une plus grande tolérance, on publie quelques ouvrages sur le protestantisme et le catholicisme; on entrevoit la possibilité d'une union entre les deux confessions. Il est vrai que, la plupart du temps, on conclut à 'une impossibilité pratique, chaque parti rejetant sur l'autre l'accusation d'intransigeance. '^

sur la deuxième édition française.) — Dans les années 1801 et 1805, l'attention des Allemands est de nouveau attirée sur Luther, à qui l'on veut ériger un monument; cela contribua aussi, sans doute, au succès du livre de Villers, succès si durable qu'en 1818, à l'occasion du troisième centenaire de l'Eglise chrétienne évangélique, parut une quatrième édition, traduite par les soins du Dr Fetzer et pourvue, comme les précédentes, d'amples notes complémentaires. (Chez J. Maerken, 1818, Reutlingen.) — En .Angleterre, deux traductions, celle de B. Lambert et celle de James Mill, indiquent assez que VEssai trouva de l'autre côté de la Manche un public sympathique.

' Il était dit en toutes lettres dans le diplôme que c'est en raison de l'incorruptible amour de la vérité avec lequel Villers a raconté les services de Luther que ce titre a été accordé.

- Décret du 3 messidor, an XII.

^ Deux semaines plus tôt avait paru un autre décret assez favorable aux protestants. Toutefois, il y a lieu de ne pas éprouver une joie trop exubérante. Voir le Courrier du Bas-Rhin du 13 nivôse, an XIII.

'' Le 17 brumaire, an XIII, l'archevêque de Besançon publie une lettre peur engager les protestants à se réunir à l'Eglise catliolique. Thomas Du Fossé, membre du Consistoire de l'Eglise réformée de Rouen, répond par plusieurs brochures, llafner, professeur de théologie à l'université de Strasbourg, écrit, sous le voile de l'anonyme, Ein tVo/7 ziir Vcreinignng.

— no —

Entraîné par le mouvement, Villers s'enthousiasme pour ce projet de réunion qui ramènerait la paix dans les consciences pour le plus grand bien des lumières. Mais il enteud que ïe cathclicisme fasse de grandes concessions et qu'il accepte la nouvelle science exégétique telle qu'elle s'est développée dans le Nord. Il a l'intention de faire paraître une suite de Lettres ^, qu'il espère publier « au commencement de l'hiver prochain^.» La faillite de son libraire, Heinrichs, vient contrecarrer ses, projets-'. Peu à peu, il en vient à douter de l'utilité de soutenir la Réunion, toutes les tentatives faites jusqu'ici ayant échoué par le fait de l'intolérance catholique. L'attaque de Lubeck par les Français le rejette pour un temps dans la vie politique. Vers

la fin de 1807, il revient à son projet de « Lettres adressées

fictivement à plusieurs amis et autres personnes »; mais en 1809, il y renonce définitivement, car la question est tout à fait tombée; dans l'oubli ''. Il préfère se consacrer à un autre travail dont il a conçu le projet le lendemain môme de la ï^éance oi!i il fut couronné; il ne s'agit de rien moins que d'écrire « une Vie étendue de Luther en y joignant V histoire de son temps'' ». Cette

' Lettres adressées: à M. de Beaufort (Lettre d'iniroduction);. — à M. l'archevêque de Besançon (pour démontrer qu'il est impossible aux protestants de reculer et de revenir aux dogmes catholiques); — à M. Stapfer (sur les points de réunion); — à M. Fr. Lemaître (sur la hiérarchie romaine, sa ressemblance avec celle des religions thibétaincs, sur les vêtements sacerdotaux, les gestes des prêtres et des fidèles, les marches et processions; il aurait aussi rappelé les empiétements de la papauté sur le pouvoir civil);

— à M. de Chateaubriand; — à S. A. S- le prince-primat; — à M. Rabaud;

— à M. Louis de Joubert (il aurait tracé ini parallèle entre les théories de M. de Bonald et celles du pape Hildebrand). — Il aurait fait l'histoiredes tentatives de a'éunion.

- Lettre de Villers à Fr. Lemaître, 8 mai 1806.

•■■■ Il dut abandomier plusieurs ou\Tages, entre autres, la traduction de V Abrège de V Histoire de l'Eglise, en deux volumes, de M. Thym et la troisième édition de son Essai sur Vinfluence de la Réformalion, qui sera remise à plus tard.

'■ En publiant des Lettres sur la Réunion rpi'il aurait traitée au point de vue historique et philosophique, montrant tous les avantages qu'aurait eus pour le progrès de l'esprit humain l'abandon de la théologie moyenâgeuse et réactionnaire des catholiques, il aurait encore pu défendre les idées qu'il avait déjà exposées dans l'Essai sur liant et \ Essai sur la Réformation, mais une participation aussi directe aux débats religieux l'aurait écarté de la tâche qu'il s'était imposée: donner à ses concitoyens une idée d'ensemble de la littérature allemande.

■' « Combien longtemps n'avons-nous pas flotté dans l'incertitude sur les vues du gouvernement au sujet de la réunion des cultes? Et ne voyonsnous pas aujourd'hui que, non seulement cette idée est tout à fait oubliée, mais qu'elle n'a peut-être jamais existé que dans l'imagination de M. de Beaufort et C'c. . . . Je vois qiic je serais la voix qui ci'ic dans le désert si

entreprise, qui devait l'occuper jusqu'à sa mort, ne put être menée à bonne fin.. Il était pourtant si certain de l'achever pour la fin de 1808 qu'il le faisait annoncer en 1807 dans le Magasin encuclopcdique K Eu attendant, il donne en 1810, dans VAlmanach des protestants % un précis historique de la vie de Martin Luther, qui n'est autre chose que la U'aduction de l'exquise biographie en latin que Mélanchlon avait écrite peu après la mort de son ami Cet ouvrage, inconnu en France, devait lui servir a « sonder le goût du public » et à préparer les voies à la Vie de Luther. Il écrivait à son ami Lemaître: « Vous verrez, Monsieur, que cet essai ne sera ni encouragé aii même aperçu ».» ViUers ajoute à sa traduction un certain nombre de notes destinées a venir en aide aux lecteurs français, moins au courant que les :\.llemands des événements de la Réforme.

Entre temps, il publie la troisième édition ^ de son Essai sur la Réformation, qu'il dédie à la Classe d'histoire et de htterature de l'Institut, sans l'avoir préalablement consultée. Cuvier est quelque peu interloqué de cette audace et se demande quel

ie publiais un pareil ouvrage maintenant. En général, très peu de gens en h-ancc s'intéressent vraiment à ces sortes de discussions, parce q^i i 5 J, en elfel. infiniment peu de religion. L'essenUel est de fau-e qu ' ?/ «' ^^J chrétiens, des chrétiens essentiellement dignes de ce nom, et '^^}^'^^}\l^^ réuniront d'eux-mêmes. Mais, à l'exception d'un pe it "oiY^re en France, et surtout de nos lions frères réformés, tout le reste est complètement mthgigieux. » (Lettre de ViUei-s à Fr. Lemaître, avrd 1810.)

. Lettre de Villers à Fr. Lemaître, 26 vendémiaire, an XIII.

1 Tome IV p 419. Cette histoire devait être assez volumineuse. Treuttel et Wurt/ qui avait fait à Villers des offres pour l'édition de l ouvrage et la traduction en allemand qu'ils proposaient de confier a Hafner, par aient de troiï volumes A la suite et pour la compléter, Villers aurait a,oute les biograplnes rMélanehton, de Calvin et de Zwingla. (Lettre du 28 décembre 1807.)

-^ Grâce à VAlmanach, qui pénétrait dans toutes les familles protestantes surtout celles du midi de la France, la traduction de Villers obtint un succès considérable, mais elle en eut plus encore en AUemagne ou le Dr Zimmermann la retraduisit en allemand et la publia a Hambouig.

■^ 18 avril 1810.

'. Edité chez Treuttel et Wurtz, à Paris, 1808. On voit avec quelle facilité Napoléon laisse maintenant publier des écrits sur la religion. Il dirait le 28 août 1808: « Un censeur n'oserait prononcer sur ces matieies meta nhvslaues II faudrait donc soumettre ces écrits à une assemblée de theofoiemet a or on aurait à craindre que cette assemblée, prétendant la Igioi/intéressée dans des écrit, qui n'ont ^^^f^-^'^^^^^^^^^Z^ avec elle, n'étouffât la manifestation de ventes utiles. . . . Qu o'^'^^f^^ °;{J écrire librement sur la i^ligion, pourvu qu on !,V^^:i^^,ÏÏV?o insultât des pour écrire contre l'Etat. » (Welschinger, p. 26 2/.) Celai a le «s ^^J ^/e^ dissentiments qui allaient toujours s'acoentuant entre le pape et lempeieui.

accueil sera fait à cetlc dédicace, aussi est-ce avec un vrai soulagement qu'il écrit le 10 août 1808 à Villers: ' Votre dédicace

à la Classe a réussi au-delà de toutes les espérances, elle

m'en a paru très flattée. . . »

Stapfer trouvait que cet Essai « est tin des livres les plus riches en idées, les plus lumineux et les plus utiles qui aient été publiés depuis vingt ans » et prétendait que c'eût été un ouvrage classique ^ si le stjde n'avait laissé à désirer. Il voulut bien préparer, pour cette édition qui devait être définitive, une table alphaljétiqiie pour faire <■ ressortir davantage les expressions les plus frappantes de vérité et les plus piquantes de nouveauté qu'il contient"-», publication qui se présentait sous les meilleures auspices, puisque malgré le désarroi dans lequel se trouvait la librairie à ce moment, l'éditeur consentait à tirer à deux mille exemplaires, non sans manifester quelque inquiétude au sujet de certains passages -l Ces craintes étaient viines, car avec le « bon agrément du gouvernement », M. de Beaufort venait de publier une brochure * dont le but était « d'abattre la la monarchie papale spirituelle et d'en porter la couronne sur la tête du chef temporel ».

La troisième édition de ÏEssai diffère peu des précédentes. Villers ne fit presque aucun usage des notes que les savimts traducteurs anglais et allemands avaient jointes à leur traductiorij non plus que des indications que lui avaient fournies les amis de la cause protestante"' ; il réservait ces renseignements pour l'histoire de Luther. Dans la préface, il rappelle, non sans amertume, les éloquentes pages dans lesquelles Bossuet et Arnauld attaquaient le protestantisme et conclut par cette réflexion: « On ne réfute point en France quiconque parle bien, et la

' C'est aussi l'avis de Koch: « Votre ouvrage est et restera classique; ce sera le manuel qu'on consultera toutes les fois qu'il s'agira de comparer l'état social actuel avec celui oii l'Europe à gémi sous le joug de la hiérarchie romaine. » (Strasbourg, 14 aoiàt 1808.)

"^ Lettre de Stapfer à Treuttel et Wurtz.

■' Stapfer, en écrivant cette « table analytique et raisonnée des matières », trouvant là un mo5^e.n de livi-er un dernier combat aux idées réactionnaires, s'ingénie à y « concentrer » — ainsi que dans celle fp'il dresse pour le livre de Heeren — « tout le venin libéral de ces deux hérétiques. » (Lettre de Stapfer à Laharpc, 31 août 1808.) Treuttel et Wurtz, craignant de réveiller les haines, auraient préféi-é « des expressions modérées tant que possible ». (Lettre à Stapfer, 22 fé\Tier 1808.)

'' 25 décembre 1807.

•' Lemaître et d'autres.

puissance du beau style y triomphe de tout'.» Il espère pourtant que son livre, écrit dans des v vues cosmopolites >, aidera à rétablir la vérité.

A cette édition il adjoignit une notice sur l'ouvrage de Leulielte qui avait été réédité et, chose plus intéressante, le plan d'un travail que Herder avait établi avec l'espérance de prendre part au concours de l'Institut; la mort l'en avait empêché.^

On n'avait osé présenter à Napoléon les deux premières éditions de l'ouvrage; il en fut autrement pour la troisième; Barbier, bibliothécaire de l'empereur, lui remit à son retour de Bayonne « cet excellent Essai sur la Réformation . . . un des Uvres modernes qui font le plus penser-^». Barbier informait Treuttel et Wurtz que S. M. avait mis le livre à part en demandant « bien des renseignements sur cet ouvrage et sur son auteur^». Les journaux, toujours anxieux de ne pas heurter l'opinion du maître, avaient attendu ce moment pour parler de la nouvelle édition. Du reste, l'empereur se montrait de plus en plus bienveillant envers les protestants, auxquels il accordait de nouveaux privilèges. "'

Le célèbre ouvrage de Wilham Roscoë, Vie et Pontificat de Léon X. paru en Angleten'e en 1805, avait eu quelque vogue en France, mais certains historiens protestants étaient d'avis que l'auteur, en parlant de la Réforme, ne préseaitait pas les faits d'une manière toujoiu-s exacte et ne rendait pas aux réformateurs la justice qui leur était due. Aussi, l'intérêt de la polémique créa-t-il un véritable succès à la troisième édition de VEssai et Didot en donna une cpiatrième édition stéréotypée (180S\

Des Bavants de la Suisse, de l'Allemagne du Sud et de Strasbourg qui se rencontrèrent dans les villes d'eaux de la foret Noire pendant l'été (1808), accueillirent ce li\Te avec enthousiasme, ainsi qu'en témoignent les déclarations de Blessig, Haf-

I Voir p 115 Villei-s s'étonnait que les Français, s'en tenant aux a£firmaticni de Bossuet et d'Arnauld. aient ignoré les réfutaUons de Claude, Laplacelte, Burnet, Turretin, Lenfant et d'autres.

■^ Ce; plan avait été communiqué à Villers par G. .Aluller professeur à Schaffhouse, qui publiait en ce moment les manuscrits de Herder.

•^ Barbier à Villers, 24 mai 1808.

'• Treuttel et Wurtz à Villers, 12 octobre 1808.

• Par décret signé à Nantes, l'empereur accordait à la « communion protestante de la c°onfession d'Augsbourg, qui se trouve à Paris et aux environs dans les deux dcpartejiients circonvoisins, une egUse consistoriale. avec deux ministres, au traitement de 3000 francs chacun. » (Treuttel et Wiirtz à Villers, 12 octobre 1808.)

lier et Koch. Ils attendent avec crantant pins d'impatience la Vie de Luther, à laquelle travaille Villers, cfu'ils estiment que Roscoë et Benusobre n'ont pas « traité avec assez de justice cet homme courageux ». '

Mais les tribulations politiques, la maladie, empêchèrent Villers de mener à bien cette œuvre, qui devait être comme le couroiinement de sa carrière littéraire. « Si mon ouvrage n'est pas digne de mon héros, le but de ma vie est manqué! » écrivait-il à son ami Stapfer en 1808.

Il nous reste à parler du ti'ès intéressant essai que fit Villers en fondant à Pai'is une Bibliothèque germanique, journal qui devait renseigner les Français sur la littérature, les arts et la philosophie allemandes, et avait pour mission de transformer en idées justes des préjugés séculaires et d'amener, par cela même, un rapprochement eiiU'e les deux peuples. -

L'idée n'était pas neuve; depuis quatre-vingts ans, les progrès du cosmopolitisme littéraire avaient fait naîh'e plusieurs journaux analogues.

Le Journal encyclopédique'^, qui fut 1 un des recueils périodiques les plus importants du XVIIIe siècle, devait « rassembler chaque quinzaine tout ce qui se passait en Europe de plus intéressant dans les sciences et dans les arts ». L'Esprit des journaux français et étrangers, qui parut avec quelques interruptions de 1722 à 1828, donnait assez souvent des articles traduits de journaux anglais et allemands. L'abbé Prévost, Grimm, Fréron et quelques autres, parmi lesquels Arnaud et Suard, fondèrent en 1751 le Journal étranger, destiné à réunir « dans une feuille écrite en français, c'est-à-dire dans une langue universelle, les connaissances, les découvertes et les chefs-d'œuvre de tous les artistes, de tous les savants du monde en tous genres et dans toutes les langues vivantes, et de faire ainsi participer la Fra.nce et rEurope à tant de trésors ignorés, perdus pour la-plu-

' Koch à Viller.s, Strasbourg, 14 août 1808. — Disons encore, pour montrer que le sure^js de l'ouvrage de Villers fut loin dêtre éphémère, qu'un corlain A Alaldes en donna en 1851, à Strasbourg et Paris, une cinquième édition, revue et augmentée de noies et du précis historique de la Vie de Martin Luther.

- « . . . . J'ai encore entrepris tant d'autres choses, comme de faire connaîti'e à la France l'ensemble de la littcraliire allemande, de lui expliquer hi philosophie de Kant, etc. . . . que je ne sais oii prendre le temps nécessaire à de si vastes desseins. » (Villers à Lcmaître, 26 vendémiaire, .an XIII.)

■'■ 175G à 1793, il parut à Liège, puis à Bouillon.

piu't, parce que peu de personnes sont capables de lire dans l'original les excellents ouvrages que produisent journellement les différentes iDarties de l'Europe, et qu'il est très difficile de rassembler ces nombreuses productions ' ». Il ne faut pas oublier la Bibliothèque germanique publiée à Berlin de 1720 à 1740, par les soins de J. Lenfant, Beausobre, etc., qui avaient pris à tâche de rendre compte d'un grand nombre d'ouvrages importants imprimés en Allemagne et demeurés à peu près inconnus à l'étranger. Cette revue prit plus tard le nom de Journal littéraire de V Allemagne, de la Suisse et du Nord - puis de Nouvelle bibliothèque germanique.

A côté de ces importantes revues, l'ouvrage de Hatin en mentionne plusieurs autres moins connues: la Gazette littéraire rédigée par Arnaud et Suard, les Nouvelles de la république des lettres et des arts, les Cinq années littéraires de Pierre (élément, la Bibliothèque du Nord par Rossel, toutes rédigées dans les même.:; principes, car, ainsi que le dit le Journal étranger: « Nous devons à tout ce qui est étranger la même justice, il faut nous mettre au point de vue où ils sont pour juger de la manière dont ils vivent^.» Mais, malgré la bonne volonté des rédacteurs, tous finissent par en revenir purement et simplement à la littérature française et aux habitudes d'esprit qu'ils avaient pris à tâche de combattre.

Pendant les années de troubles de la période révolutionnaire, toutes les préoccupations littéraires passent à l'arrière-plan; ces journaux périclitent au profit des feuilles politiques et, jusqu'en 1795. on ne trouve guère de revues consacrées à la littérature, surtout à la littérature étrangère. Cette disette valut au Magasin encyclopédique, fondé par Millin en 1795, d'être accueilli avec ({uelque faveur. Vers 1796, l'horizon politique s'étant rasséréné, Millin nouait des relations avec divers correspondants étrangers et, dans la préface de son septième volume, attirait l'attention du public sur le fait que plusieurs savants d'Allemagne avaient accepté de participer à la rédaction du Journal encyclopédique, « qui par son étendue et sa variété peut tenir lieu de plusieurs autres ». Nous verrons ce qu'il advint, pendant l'époque impériale, de ces succès du début.

Nous aurions encore à signaler le Spectateur du Nord, mais nous savons assez comment Baudus, son rédacteur en chef,

^ Il parut jusqu'en 1765.

- Le Journal littcraire, elc, parut à La Haye, de 1711 à 1759.

-' Janvier 17G0.

avait vite abandonne son projet d'être rintroducteur, en France, des idées germaniques. La déception qu'en eut Villers fut profonde et, dès 1798, il était préoccupé de l'idée de fonder \\\i journal qui fût, plus réellement que le Spectateur, une revue germanique; il s'en ouvre à son ami Collignon. Celui-ci serait tout acquis au projet et se met à la disposition de Villers, mais il lui semble que Lubeck est bien éloigné de Metz où serait imprimé le journal et il invite ViUers et ses collaborateurs à se rapprDcher; du reste, ce n'est là qu'un échange de vues, le projet vaut la peine d'être mûri. Un peu plus tard ^ revenant sur ce sujet, il essaye de définir ce qu'il appelle « le journal des journaux de l'Allemagne ». Il va sans dire qu'on ne s'occuperait que de littérature et de beaux-arts: « Je ne serais pas d'avis qu'il y eût un seul article de politique; ce journal devant être répandu en France comme en Allemagne, ce qui plairait dans un pays pourrait ne pas plaire dans l'autre. » Il en a parlé à plusieurs personnes qui trouvent « celte idée admirable et qui ne regrettaient de ne pas savoir l'allemand qu'à raison qu'ils ne pouvaient lire les différentes productions qui paraissent journellement dans cette laiigue ». Aussi pressait-il Villers de réaliser « ce charmant rêve ». Il ne lui écrit pas de lettres qu'il ne revienne sur cette question. « Tâchez donc d'organiser bien vite ce travail. J'en ai de mon côté le meilleur augure et quoique je n'en porte pas encore le nombre des souscripteurs à 2000, ni le produit à 720,000 florins, cela peut y atteindre pai' la suite, et a'eii eussions-nous que le tiers la première année, ce ne serait pas une mauvaise affaire. Chargez-vous seulement des coopérations et du manuscrit, moi je prends à mon compte l'argent comptant et fais voguer la galère-.» On ne pouvait faire de meilleures propositions!

A voir l'orientation nouvelle du Spectateur, Villers songe sans plus attendre à réaliser son projet de Bibliothèque germanique 3. Dès février 1799, il en parle à plusieurs reprises à Baudus, lui demandant même de lui désigner des savants et des hommes de lettres qui pourraient collaborer au nouveau journal. Comme on le pense, Baudus n'est pas très disposé à l'encourager: « Je ne connais certainement pas plus que vous les émigrés maniant la plume qui pourront êlre comptés pour une

1 30 pluviôse.

"-' 27 thermidor.

•' Collignon l'assurail, le 29 fructidor an VU, que les circonstances ne pouvaient en aucune façon « l'étouffer dès sa naissance », parce qu'il n'en dépendait pas. Une telle affinnation avait un certain poids, venant de l'éditeur.

entreprise comme la vôtre. Dans la partie des sciences je ne saurais vous en indiquei' un seul. » Et pour le détourner de ce projel, il lui propose de transformer tout simplement le Spectateur da Nord lorsque la paix sera signée. « La politicpie devenant alors insignifiante, nous l'aurions retranchée en entier du Spectateur et nous aurions voué ce jom^nal aux sciences et aux lettres; j'aurais pu travailler à la partie littéraire, les sciences et les arts sont très peu mon fait, je ne me chargerais pas du plus léger article. » Ainsi, dans le plan de Baudus, la partie philosophique et scientifique, à laquelle tenait Villers, lui aurait été complètement réservée. Celui-ci accepterait à condition que Ton consacrât quatre ou cinq feuilles de chaque cahier du Spectateur à l'esprit des journaux allemands et que l'on se bornât, pour la littérature de la France et de l'Angleterre, à ne jeter qu'un rapide coup d'œil de temps à autre. Mais Baudus ti'ouve ti'op large la part faite à l'Allemagne, et Villers, qui ne se fie guère à ses promesses, n'en continue pas moins à rechercher des collaborateurs pour le nouveau journal. Ne voulant pas quitter Lubeck pour le moment, il renonce à le faire imprimer chez son ami CoUignon et s'entend avec Fauche, imprimeur du Spectateur à Brunswick. Dans son article sur la littérature allemande (octobre 1799), Villers gHssait la note suivante, dont Baudus n'osa refuser l'insertion : « L'auteur de cet article a formé depuis longtemps une entreprise qui subviendrait à cette Ignorance (des nations du Sud et de l'Occident à l'égard des littératures des peuples du Nord) et ouvrirait un canal de communications par où les richesses littéraires de l'Allemagne s'écouleraient avec choix au sein de la France, entreprise qui servirait de lien aux savants des deux pays. Ce serait un écrit périodique sous le titi'e &' encyclopédie ou de bibliothèque allemande ou LÏesprit des journaux de V Allemagne, ou tout autre. Une association de plusieurs hommes instruits, sachant lire l'allemand et écrire le français, le rédigerait en commun. Chacun se chargerait, suivant son gem-e d'étude, de l'une des sous-divisions: géographie et hydrographie, astronomie, physique, chimie, minéralogie, botanique, antiquités, philosophie, belles-lettres, etc. La politique serait tout à fait bannie de cet ouvrage, la mine étant assez riche d'ailleurs, et l'on peut dire, inépuisable. Un libraire s'est déjà engagé à faire toutes les avances et tous les frais. Si quelqu'un de nos compatriotes, muni des connaissances requises, avait quelque ouverture à faire à ce sujet, il pourrait les adresser au Spectateur du Nord. »

La note ne passa pas inaperçue. Villers reçut diverses

offres 1 cl de précieux encouragements. M. J. Monod. par exemple, lui témoigne, de Copenhague, tout le plaisir que lui a causé l'annonce du Spectateur et tient à joindre ses vœux « à ceux de toutes les personnes qui désireraient pouvoir connaître la littérature allemande sans l'immense travail de lire ou seulement parcourir les différents journaux en cette langue.» -

Villers s'est adressé à un Monsieur Langer, pour le prier de lui trouver à Wolfenbuttei des collaborateurs français ou allemands; mais il ne s'en trouve aucun ni parmi les émigrés, ni parmi les Allemands.

CoUignon de son côté continue à presser vivement Villers

1 i; y en eut parfois de ridicules, entre autres, celle de M. Jacomasse, émigré de fraîche date, peu au courant de la langue allemande et des coutumes du pays. IM. Jacomasse s'occuperait volontiers « de psychologie et de métaphysique, pourvu qu'elle ne prît pas un vol U'op élevé et restât toujours en vue de terre, de logique et de grammaire, d'esthétique en général, et, en particulier, de poésie, d'éloquence, de musique, d'architecture, d'art des jardins, d'histoire et de politique ». C'eût été, avouons-le, un collaborateur d'une science aussi imiverselle que superficielle. Aussi Villers

lui répond, le 17 décembre 1799: « je prendrai la liberté, Monsieur,

de vous inviter à vous familiariser avec la liUérature des Allemands. On n'a encore rien fait quand on n'a appris que leur langue; c'est dans leur esprit, dans leur faire, dans leur procédé, dans leurs principes qu'il faut entrer pour les entendre; c'est cet esprit qu'il s'agit surtout de bien dévoiler à nos lecteurs pour leur faire prendre goût aux lettres allemandes. Les livres, ne sont pas toujours des guides certains pour un étranger, c'est dans le commerce et l'intimité des savants du pays qu'on apprend à les mieux connaîUe. Si vous avez l'occasion de vous lier avec quelques-uns d'entre eux, ne la laissez pas échapper. . . Quant à la psychologie et à la métaphysique auxquelles vous vous offrez de travailler. Monsieur, nous nous U-ouvons en concurrence, et je me suis réservé de longue main tout ce qui appartient à la philosophie. La métaphysique, en particulier, a pris une face si nouvelle en Allemagne que, pour quiconque n'y est pas très particulièrement initié, il est impossible d'en rendre un compte satisfaisant. Et cependant le public sera en droit d'attendre de nous, puisque nous annonçons un ouvrage entièrement allemand, que nous le mettions au fait de la nouvelle philosophie qui y fait tant de seiisation depuis plus de quinze années. Nous nous expliquerons laussi en temps et lieu sur la politique qu'il ne faut pas confondre avec l'économie politique, la statistique, la caméralistiquc, etc. . . »

- M. Monod désirait depuis longtemps voir un journal destiné à faire connaître aux I-'rançais la liUérature allemande; il avait essayé, mais en vain, d'engager quelques hommes de mérite demeurant en Allemagne à s'associer dans ce but. Le succès dont jouit la Bibliothèque britannique n'est-il pas un garant de ce qu'on pourrait attendre d'une Bibliothèque (jcrmuniquc-? d'autant que la littérature (allemande est plus riche que celle des .\nglais. Il conçoit le plan de ce nouveau journal sur le modèle de la Bibliothèque britannique, quitte à supprimer la partie agricole. L'emi)arras ne serait pas, en tout cas, dans le peu d'abondance des matières, mais dans le choix qu'il en faudrait faire pour n'être pas trop volumineux.

de se mellrc à loeiivre et de quitter Liibeck. Il uesl pas d'îivis qu on prenne comme plan celui de la Bibliothcquc britannique et qu'on donne des traductions complètes d'ouvrages allemands. Mais, telle n'est pas l'intention de Villers, tel n'est pas non plus le procédé de la Bibliothèque britannique de Genève, qui ne fait qu'une analyse succincte des nouveautés, analyse suffisante pour donner une connaissance exacte du mouvement de la littérature anglaise. Mais Villers. tout occupé de la philosophie de Kant. ajourne jusqu'en 1801 la réalisation de son projet.

En France toutefois, il semble que l'on se préoccupe de fonder un journal de ce genre. Le l^^r frimaire, an IX, paraît le prospectus des Notices littéraires ou esprit des journaux litté^ raires. Nous y relevons ce qui suit: « La littérature française, autrefois si florissante, semble frappée aujourd'hui d'une sorte de stérilité; elle a donc besoin d'être vivifiée, ou si l'on veut, alimentée par celle des nations étrangères. La connaissance de leurs ouvrages peut faire renaître l'émulation et par là, une salutaire acthdté ramènera bientôt les beaux jours de cette même littérature dont l'état prospère avait tant influé sur celui des mainifacture^ et du commerce de la France. » — Cette dernière considération devait, sans doute, dans l'esprit des éditeurs, attirer l'attention sur ce journal consacré presque exclusivement à la littérature étrangère et qni serait comme la continuation de la Gazette littéraire de V Europe.^ Les rédacteurs n'entendent parler que des ouvrages qni pai'aissent en Angleterre, en Allemagne et dans le Nord: même, au début, leur intention est de s'en tenir plus particulièrement aux Allemands: ; Nos laborieux voisins ont dans leur langue des écrits périodiques très estimés dont nous ferons un fréquent usage; en nous indiquant le jugement du public, ils guideront le nôtre. Le plus ou moins de succès qu'aura eu un ou\Tage pourra engager de le traduire en français, ce qui relèvera plusieurs de nos presses abandonnées faute de travail.... Quelques-uns de ces ouvrages sont, à la vérité, annoncés dans les journaux, mais c'est si rarement et d'une manière si incomplète, et si tard, que cela même nous a donné l'idée de publier ce journal. Des gens éclairés et ceux qui veulent s'instruire nous ont encouragés... Si l'exécution répond à nos

^ales il en résultera encore un avantage inappréciable, celui

de multiplier les rapports qu'il doit y avoir entre toutes les parties de la république des lettres. »

On était en fait si peu curieux en France de littérature étrangère, que le journal ne put se maintenir que quelques

1 Rédigée par .Vrnaud et Suard.

mois '. Est-il nécessaire de rappeler aussi linsuccès du Conservateur de Fr. de Neufchâteau.-

Eiifin, vers le même temps, un troisième essai est fait à Paris et les journaux •' de l'époque mentionnent l'apparition d'une nouvelle Bibliothèque germanique dont l'objet principal sera de « faire connaître en France les richesses de la littérature allemande » et d'aider par cette. - communication de lumières »

' Certes, l'ignorance des Français au sujet de la littérature allemande est flagrante, même parmi les savants. En voici un exemple. Le nom de Lessing est connu en France depuis près de vingt ans et nombre d'articles littéraires ont été écrits sur cet auteur; on a même traduit plusieurs de ses œuvres. En 1801, paraît un volume intitulé Fables nouvelles suivies de quelques poésies, par M^e Joliveau. Lalande, un ami de l'auteur, dans une notice élogieuse (Moniteur du 11 janvier 1801), cite la fable de Jupiter et la brebis, fable « remarquable à tous égards », en fait admirer la naïveté, la douce morale. « L'esprit seul, dit-il, ne produit rien de tel; c'est sans doute de l'âme d'une femme qu'émane un tel morceau ; ce n'est qu'en France, le seul pays qui ait des maîtres en ce gem'e, à montrer »; qu'on rencontre de tels chefs-d'œuvre. Le plaisant est que cette fable a été traduite de Lessing. Mme Joliveau s'est contentée de supprimer à la fin un trait dans la vraie manière antique: « Jupiter bénit la bonne brebis qui, depuis cet instant, oublia de se plaindre.» Il est vrai qu'Esope a traité le même sujet (fable 119); il se peut qu'il ait été la source commune à laquelle auraient puisé et Lessing et Mme Joliveau; cependant, cela ne paraît guère probable et, en tout cas, la fable de Lessing ne semble pas avoir été connue en France.

- Fr. de Neufchâteau avait aussi fondé une Bibliothèque geraianique. (Voir, préface du Conservateur.)

■' On lit dans le Publiciste du 24 nivôse, an IX: « ...Des écrivains français, juges éclairés mais sévères, blessés de la préférence que quelques admirateurs de la littérature germanique semblaient vouloir lui donner sur la littérature française, n'ont vu dans cette admiration que l'amour de la nouveauté et non celui de la perfection; mais peut-être que leur zèle pour les principes du goût et pour la gloire nationale les a emportés au-delà des bornes de la justice et de la vérité. Nous pourrons revenir une autre fois sur le caractère et les richesses de la littérature allemande, nous nous contenterons de dire qu'il est difficile et peut-être inconvenant de prononcer sur les ouvrages et le goût d'une nation dont on n'entend pas très bien la langue. » Le Publiciste i-ecommande la lecture de ce journal à tous ceux qui ne savent pas l'allemand et veulent cependant avoir des connaissances et des idées sur une <c nation laborieuse qui ne le cède à aucune autre dans les sciences naturelles et exactes, dans la statistique, dans l'éducation classique et dans l'analyse des beautés des arts, et qui possède dans toutes les parties des belles-lettres des ouvrages, sinon parfaits, au moins rccommandables sous plusieurs rapports. » Dans le Mercure de France, fructidor, an VIII, n» 5, Fontanes, répondant à Villers « sur quelques reproches faits à la langue française. . . » et comparant la façon dont celui-ci entend l'introduction des idées germaniques en France à celle des rédacteurs de la Bibliothèque gernianiquc, dit: «Il (le C. Labaume) sentira mieux cpie personne que c'est mal serxar une littérature naissante et dont

au développement des deux nations. C^est, sous ime forme nouvelle la réapparition des Notices littéraires dont nous venons de narler Pour augmenter lïntérêt de cette revue, les rédacteurs, la chanoinesse de Potier, le C. A. Labaume et le C. de Maismieux V adjoignaient une Bibliographie universelle, suite de courtes notices sur tous les nouveaux ouvrages qui se publiaient en Europe Cette Bibliothèque devait paraître tous les mois et tormer un volume de 236 pages environ'. Elle fut accueillie très favorablement par le Magasin encyclopédique qui la fecommandail à « ceux qui aiment à comparer le génie et le goût domiiiant dans chaque nation et l'état des arts qu elles cultivent » Remarquons aussi que l'apparition de cette revue coïncidait à peu près avec la publication de La Littérature, ce qui aurait pu attirer sur elle l'attention éveillée par le Im'e de Mme de Staël et les discussions littéraires auxquelles il donna lieu Malgré ces circonstances favorables, malgré l'appui dti Magasin encyclopédique, du Publiciste et du Mercure, la Bibliothèque germanique ne put se soutenir, faute d'abonnés. Ce n est pas parce que. sur l'un des petits théâtres de Paris, la Mort d Adam de Kiopstock obtenait un certain succès qu'il faudrait se faire illusion sur la svmpathie et lintérêt que le monde littéraire éprouvait pour la littérature allemande. On connaît à ce sujet 1 opinion de Humboldt. un témoin oculaire; quant à Baggesen, il estimait que « le seul nioven d'introduire en France le goût allemand était de s'adresser aux dernières classes du peuple moins gâtées par le goût de convention qui dominait en France ». Jacobi était sceptique et sélonnait que cette pièce fût si souvent

le mérite, est encore conleslé, que de prodiguer à tous les ''^'fteui;s alleman^^ les mêmes formules déloges et des cns d admiration . - l^es paneg} listes de lai te^-ature allemande" doivent donc être plus modérés dans leurs jugemenf^ > En nivôse an IX, il ajoute en parlant des trois fondateurs du foSrnal < Le a mis des lettres leur sauront gré de ^limportation qu.ls ie proposent de faire en France des richesses étrangères, et part.culie emen de la liUérature allemande. On peut espérer, d après leur nouvelle préface qirune critique ju^dicieusc, un goût pur et severe previeudiont tous es dan'oe-s de cette importation. :> En effet, on lisait dans le prospectus: « On reprocberait avec raison aux auteurs de la Bibliothèque germanique un ex^è^d engouement qui toucherait de bien près à la démence si. donnant une aïm ration ex lusive aux productions de la littérature allemande, ils pre- ?endaient les offrir à leurs compatriotes comme devant faire oublier les chefs-dœuvrc dont la littérature française s'honore a juste titre. »

1 F Cramer était aussi attaché au journal en qualité de rédacteur; à l'en croire même il en aurait été l'organisateur (voir Indimdualitaten aus und iiber Paris, von C. F. Cramer und seincn Freunden, Amsterdam und Paris. 180G, zweitcs Heft. page 19).

représentée à Paris, alors qu'en Allemagne il n'était venu à iiiicun directeur de théâtre l'idée de la monter. '

Dans son précédent séjour à Paris (1801), Villers avait ])u se convaincre de l'inutilité de fonder une Bibliothèque germanique; il y aurait fallu trop de ménagements, de réticences, le pul3lic étant encore convaincu que seul ce qui est français a de la valeur. Cependant, il parle de ses projets à ceux qu'il croit capables de s'y intéresser, mais il ne reçoit que de vagues encouragements et n'insiste pas.-

Jusqu'en 1803, malgré les rappels de Collignon, il n'y revint plus. Pendant ce temps, une nouvelle Bibliothèque germanique^ l'ondée par M, de Salis, était née et morte; cela n'empêchait pas Collignon de prédire le succès à son ami. Il est cependant d'avis que l'on donne au journal un auti'e tilne, puisque celui de Bibliothèque germanique laisse le public indifférent.

En 1804, Villers, de nouveau à Pai*is, voit paraître les Archives littéraires, cette revue dont Vanderbourg parlait à Jacobi deux ans auparavant. Ses principaux rédacteurs sont Degérando, Vanderbourg. Suard et, occasionnellement., Stapfer et Villers. Mais les trois premiers tiennent trop à ménager le public français, g ne pas dégager assez ce qui, dans le pays des Kant, des Gœthe, des Schiller, pourrait servir à revivifier la pensée française engourdie sous le despotisme de l'empereur ; d'autre part, les Archives acceptent des articles peu favorables à la philosophie

1 Cependant, on ne renonça pas à la création d'un journal destiné à faire connaître l'Allemagne liUéraire aux f'rançais et de nouvelles tentatives . sont faites en 1801 auprès de Vanderbourg. « Vanderbourg m'écrit qu'un libraire de. Strasbourg établi à Paris songe à publier un Mercure littéraire de l'Europe et voudrait le charger en chef de (la) littérature allemande. M. de Humboldt et son ami Schweighauser ont recommandé Vanderbourg pour cet objet. Cependant, m'écrit-il, ce projet n'est encore qu'un ])rojet. La première raison, c'est qu'une Bibliothèque germanique qui a déjà paru ici sous deux formes différentes, n'a pu obtenir plus de 60 souscripteurs. En conséquence, on veut non seulement donner plus d'étendue à l'ouvrage, mais le soutenir par le nom d'un littérateur français déjà connu. C'est à Suard qu'on s'est adressé pour lui confier la rédaction principale. Sans refuser absolument, Suard hésite; en attendant, il offre ses conseils, dicte le plan de l'ouvrage. . . J'ai vu cet homme célèbre et je crois ne lui avoir pas plu, car j'ai osé le contredire. ... Il m'a paru lui-même un peu lourd dans la conversation, un peu pédant, un peu vain, et je l'ai trouvé de plus fidèle à l'excès aux préjugés français contre la philosophie allemande. » Lettre de Jaoobi à Villers, 26 mars 1801.

-' « Je ne puis qu'applaudir. Citoyen, au projet que vous avez formé et je me repose sur votre zèle et votre talent pour le mettre à exécution. Vous avez deux motifs bien puissants d'encouragement, votre propre instruclioi! et la reconnais.sance nationale. » Le Consul Lebrun à Villers, 3 brumaire, an X.

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allemande, même, des attaques directes conti'e ïtsmi sur la Ucformation. ViUers quitte les Archives après quelques mois de coopération et se décide à publier avec son ami Slapfer des Mélanges de littérature étrangère ' .

Le succès des Archives littéraires l'encourage à revenir à sor> ancien projet; la renommée que lui a valu son Essai sur Imffuence de la Ré formation lui facilitera les débuts. Il en parle a ses amis, à Stapfer, à B. Constant, à Cuvier, au baron de Dalberg. alors à Paris, et tous l'encouragent: la fondation d une revue germaniqne sérieuse leur paraît le seul moyen d aider efficacement à la propagation des idées libérales. Le pnnceprimal avait promis sa collaboration et avait charge Ph.-A. sipfer de la direction du futur journal; celui-ci avait trouve a s des collaborateurs pai'mi les membres deTInstitut. Cette revue devait être, non seulement un journal littéraire mais me protestation contre la réaction et l'oppression impérialiste; dans tous les domaines, on voulait opposer, aux tracasseries du gouvernement impérial, la liberté de recherche et de pensée dont 'Allemagne donnait l'exemple. Outre Villers, qui devint 1 un des pTi'r zélés défenseurs de l'entreprise, Stapfer' s adjoigmt

i Mein Antheil an den Archives hat sich bis dato auf einige sehr iinbe-

ViUei^ niU welchem ich in der That, alledn ohne uns an eine Zeil zubin-

eingewilhget habe. Unseï '^^^^^^.'^. .;,V "^, Verdiensl der Deutschen m mô"lich ei ne Idée von dem chai aktenstiscnen ; f^ "'.'-"?'';'''. ...,..^,,,,. .ip,.

bre 1804.

■i Lettre de Stapfer à Usleri, le 5 mars 1805.

■i nu Hrifip KHsse des National Instituts auf seinen Vorschlag (du Princ^m-LalV die eiste aufLapla^^ und die vierte auf Lebreton^s Bencht hn ^Xn CÙvièr^B^^^^^^^^ ^'"^1 "^i^^ aufgefordert uns als

«roDr^âa res rédrcteu^^^ Hauptfaeher: 1. der naturhislorischei

Sph Sislhet" cler mathematisehen 3. ^^^^J^fï^T^^^^LZ philosophisch-philologisch-historischen und Fohtischen \\ issenschaften zu

theilcn." Lettre de Slapfer à Usleri, 5 mars IbOo.

Laplace, Lebreton, Cuvier, Burkhard, Lasteyrie et le physicien Coquebert de Montbret. '

Parmi les écrivains allemands, Cramer et Riccius lui sont tout acquis, cela va sans dire, mais il fait une conquête autrement importante dans la personne de Fr. Schlegel-, alors à Paris où il est occupé à la composition d'un ouvrage sur les Hindous et le sanscrit.

Il était naturel que les Allemands établis à Pai'is fussent favorables à une entreprise qui s'annonçait sous de tels auspices; aussi les offres de collaboration affluent-elles. Toutefois, ils ne sont pas tous d'un optimisme exagéré, M. S. Schôll, imprimeur à Paris, écrivait à son ami Weyland '^ : « Votre archichancelier a planté une idée fixe dans les tètes des savants d'ici, elles en sont tournées: La source de toute sagesse et de toute érudition ne doit couler qu'eu Allemagne; d'elle cependant, il faut qu'un ruisseau soit détoui^né sur Pai'is. Depuis quatre semaines, l'Institut national ne s'occupe de rien moins que du projet de mettre sur pied un journal de littérature allemande. On me tourmente à ce sujet, mais jusqu'ici, j'ai résisté à toutes les demandes pressantes que l'on m'adresse pour que j'y prenne part. wS; l'Empereur, qui s'intéresse personnellement à l'affaire, ne me souscrit pas 200 exemplaires qui me permettraient de couvi'ir les frais, je me i-^fuse à être le Don Quichotte de la littérature allemande dont, une fois pour toutes, les bons et les mauvais côtés ne conviennent nullement à ce sol. Tu ne peux, toutefois, pas t'imaginer quel enthousiasme momentané s'est emparé de ces gens, de ceux surtout qui savent un peu d'allemand. » ''

' Le Publicisle annonce ce projet de Bibliothèque germanique dans son numéro du 23 janvier 1805.

2 Schlcgcl, qui voulait demander à Villers d'annoncer cet ouvrage dans son journal, ne l'ayant pas trouvé chez lui, lui écrit le 3 pluviôse, an XIII: „Ich raôchte gern von Ihnen etwas nalieres ûber die Bibliothèque gcnnanique wissen. Vemiuthlich werden Sie doch slarken Antheil daran nehnien und dann habe auch ich die besten Hoffnungen davon. . ." L'article demandé parut, ce dont Schlegel fut très reconnaissant. Villers en profile pour lui demander sa collaboration à la Bibliothèque germanique et Schlegel promet son concours à condition que Villers soit le principal rédacteur. Il s'engage en oe cas à fournir non seulement des traductions, mais des ouvrages originaux sur la philosophie. — Lettre du 11 pluviôse, an XIII.

■' Weyland, le 7 février 1805, recopiait le passage pour son ami Bôtiiger.

'' L'original se trouve dans la Zcilschrift fur vcrgleichende Littcraturgc.schichte, Weimar 1896, p. 350.

Yillers voudrait grouper toute ropposition libérale : R fo tant Hochet, Barante, Piscatory, Degéraucio et Jor- B. Constant, ^o^^^^"^^' relations Ces velléités de resis-

tZrZ :r'mt.i L: 1 us^^- scm de nnstltut éveillent

mais l'entreprise paraît bien compromise.

r^i-rc;' r.=' .%— ' > cet' ^J':::.n^r^

nns mou' ce 86 noms de personnes disséminées en France en

1 Voir rapports d'Esjnénard.

en AUeniàgne un commissionnaire de la troisième Classe.

. EnU-c autres: Ancillon à Berlig Bag^n, ^^^^^^^% de Strasbourg, BonsteUen ^ Genève, BConstant^^^

Palis, Dorscli à Quimper, Fauriel ,f^ J'^ ^-^v^ V^'^^/de ta vite de Metz, Hafnèr de Strasbourg, Louis de Joui ei t, ^'j^^^^^^^^^^^^^^.J' Lavera à Paris Camille Jordan à Lyon, Ith ^e.Beine Koch de FmL^ pasteur à Copen- Ad. Leroy, ministre Plénipotentiaire a Stiasbom g Mono^ ^^^

bague. Oelsner à Paris, SiU^tre de Sacy^ J . •.^^', ^Pr^L^^eiu r^ ^ Suard,

biaiser de Strasbourg, Sevelinge du Mmiste e c e 1 ntcu^^^^^^^^ Vanderbourg

Mme de Staël à Genève (pour la litt^^'^^^^^ ^^^'^V^nn \voiss de Paris etc. à Paris Wagner, directeur du gymnase de Berne, Weiss de 1 ans.

fait, dans cette liste, des concessions à l'esprit français '. Le journal devait porter ce titre: « Bibliothèque germanique ou analyse des principaux ouvrages publiés en Allemagne pour les sciences, les arts utiles et les belles-lettres; rédigé sous les auspices de rinstitul national de France par MM. BiirkharcI, Cuvier, Cocpieberl, Lasteyrie, Stapfer, Villers. »

Benj. Constant, pour remplir sa promesse de collaboration, scumettail à Villers cinq tiires d'articles qu'il s'engageait à écrire à la première réquisition, pourvu qu'on le prévînt quinze jours à l'avance-. Il s'agissait de simples esquisses, car, en ce mO' ment, fort occupé de son grand ouvrage: De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements, il ii' avait ni le temps, ni l'intention de les approfondir. Aucun de ces morceaux ne peut servir d'introduction ni de tableau de la littérature allemande; on ne peut les admettre que comme des réflexions individuelles, très incomplètes, mais dont quelquesunes peuvent être intéressantes 3.» Il faisait une condition de ce que sa collaboration resterait anonyme.

On avait dû s'associer Degérando, devenu un personnage d'une certaine importance. Nous savons ce que Stapfer et Villers pensaient de lui, en tant qu'introducteur deS idées allemandes en France, et ce n'avait certes pas été sans beaucoup d'hésitation que les deux amis avaient sollicité son concoin-s. L'opinion de B. Constant n'était pas plus favorable: il notait dans son Journal intime, après une visite qu'il avait faite à Degérando : « C'est bien véritablement un esprit français, >if, perçant, gai, circonscrit dans les idées habituelles de sa nation, les saisissant très bien, mais insusceptible de saisir de même les idées des littératures et des philosophies étrangères. »

' On aurait réclamé la coopération de Bitaubé, du chevalier de Boufflers, de Cabanis, de l'abbé Denina, bibliothécaire de l'empereur. Suard, Tculongeon, Ramond, Langlès, Granvelle, Feuillet, eussent représenté l'Institut et l'Académie trançaiss.

- Voici les titres: 1° Quelcjues idées sur l'influence de Frédéric II et de .Joseph II sur la littérature allemande. — 2° Coup d'œil sur la marche de la théologie allemande dans le XVIIIo siècle. — 3'^ De la perfectibilité de l'espèce humaine, comme introduction à l'extrait des idées sur la philosophie de l'histoire de Herder. — 4° Des prolégomènes de Wolf sur Homère, ou recherches sur l'auteur ou les auteurs des poésies homériques. — 5" De l'usage des chœurs dans la tragédie, à l'occasion de la Fiancée de Messine, par Schiller.

•' Il ajoutait: « Ce sera un débouché pour une foule d'idées qui encombrent mon ouvrage et qu'il serait dommage de ne pas publier, parce qu'elles ont de la valeur. » B. Constant à Villers. (Voir encore Journal intime, page 94.)

Villers se démcnail beaucoup pour assurer la réussite du jcurual. Son zèle, son enlhousiasme faisaient sourire Constant, qui doutait du succès. La nation française lui semblait la moins susceptible de recevoir des idées nouvelles. La littérature se mourait dans la routine et l'imitation; le clan puissant du Journal des Débats luttait contre toute ingérance étrangère, môme au théâtre. A la suite des représentations de Machcth. ce. journal insérmt un article fulminant contre l'anglomanie et la philosophie, les accusant de tous les excès révolutionnaires.

La BiblioUicquc germanique ne vit pas le jour. Peu après que Stapfer et Villers eurent établi la liste de leurs collaborateurs éventuels, Lasteyrie adressait à Villers ce billet de mauvais augure: « Cuvier vient de me répondre que son prospectus ne peut être prêt que d'ici à quelques jours, (ju'il a parlé à Burkhardl et Delombre qui ne veulent point entendre parler de ce journal et que nous ne pouvons nous rassembler que lorsque Laplace aura paj'lé au ministre ainsi qu'il lui a promis. » Si Cuvier et Laplace prennent facilement leur parti de l'échec, il n'en est pas de même de Villers et de ses amis. ^

La sympathie que l'Empereur avait montrée au début pour ce journal n'était que feinte et n'avait d'autre but que de flatter l'archichancelier. Celui-ci se rendait du reste compte c'u peu de sincérité des sentiments qu'on lui témoignait et fut peu satisfait de son séjour à Pai'is. Après son départ, Napoléon trouva inutile de déguiser plus longtemps sa pensée et le 11 mars 1805. Le jeune Berluch écrivait à Bôttiger: « D'après de récentes lettres reçues de Paiis, il est clair que le. projet d'une Bibliothèque germanique n'a été qu'une bulle de savon. Tant que l'archichancelier Dalberg était là, Bonaparte promit de souscrire à lui seul pour 100 exemplaires; dès que Dalberg fut parti, Bonaparte déclara qu'on n'avait pas besoin de la littérature allemande et que, du reste, les xVlIemands ne peuvent s'occuper de rien, même de chimie et de physique, sans y mêler la politique, la liberté et la révolution. »-

Voici qui nous aidera à préciser la façon dont l'empereur entendait le journalisme. Le Bulletin de F Europe venait de passer

1 Nous citerons parmi eux le Genevois Piclet qui, venu à Paris pour s'occuper de science et de magnétisme, s'était l)ientôt rattaché au groupe libéial. Pictet écrivait à Villers: « J'éprouve un vif regret du non succès de la Bibliothèque germanique. Je crains bien que ce ne soit encore une illibéralilé qui lui donne la mort. . . »

2 Voir Zeitschrift fiir vergleichende Lilteraturgeschichte, Weimar 1896, p. 3.'32, 193 et 491.

entre les mains de nouveaux rédacteurs ^ et paraissait le li germinal an XIII - avec cet avis: « Le journal a changé de rédacteurs, les hommes de lettres qui sont aujourd'hui chargés de ce travail défendirent autrefois dans un ouvrage périodique assez connu -^ l'ancienne religion des Frajiçais, la morale publique et les principes sur lesquels repose nécessairement la prospérité d'un grand emph'e. On se rappellera peut-être qu'au milieu des factions anarchiques qui déchiraient l'Etat, à la porte des tempies encore profanés, ils invoquèrent hautement le culte, les lois et la forme du gouvernement qui nous ont enfin rendu le repos. Le souvenir des suffrages qui leur furent prodigués dans ces temps orageux, les engage à reprendre la plume, heureux de voir leur première opinion justifiée pai' les événements et résolus de ne pas écrire ime ligne qui puisse ramener les haines éteintes et les partis étouffés. »

Malgré de si belles promesses, Napoléon ne vit pas ce journal de bon œil et mandait à Fouclié le 17 avril: « Le Bulletin de VEurope est animé d'un mauvais esprit. . . . j'entends que les journaux servent le gouvernement et non contre. . . » Et il détachait Esménard de la rédaction. ''■

Donc, en haut lieu, on ne voulait pas d'un journal qui prônerait sans cesse l'Allemagne, cette nation vaincue, foyer d'idées libérales intolérables •''. Cet essai de Bibliolhèque germanique ayant échoué — ce ne fut pas le dernier''. — Villers ne renoncera

' Parmi lesquels il faut citer Michaud et Esménard.

•^ 24 mars 18G.5.

•' Alhision à la Quotidienne.

' La censure sous l'Empire, Welschinger, p. 62. L'empereur, en philosophie, était de l'avis de M™*^ de Genlis, à savoir qu'il faut éviter de trDu- !)ler les sots, la gros.se masse, et « vivre uniquement pour jouir parce que le seul bien réel est le plaisir, que la vie est courte et qxie tout meurt avec nous >->, Celait aussi l'avis de la majorité des Français, et l'on comprend combien ce matérialisme devait exaspérer Villers qui, depuis longtemps, l'avait abandonné pour une conception toute morale de la vie.

■ Consulter Correspondance de Napoléon, n°s 8611, 8623, 8767.

'' Le 5 juillet 1808, Fr. de Neufchâteau écrivait dans le Moniteur: « Une bibliothèque germanique bien faite serait extrêmement utile et nous apprendrions à mieux apprécier les savants allemands qui valent au moins les Anglais, du moins sous le rapport des grands travaux d'économie politique. » Même sous cette forme réduite, le projet ne fut pas accepté, et, en 1808 comme en 180,5, on put se convaincre que le vent n'était pas favorable aux bibliothèques germaniques. — Au même moment, un projet semblable est ébauché par M. Emmerick, de Strasbourg; il en parle à Villers (Lettre du 14 octobre), lui demandant d'écrire un article. Le projet en resta là.

pas à faire tout ce qui dépendra de lui pour « imprimer une direction plus noble au travail des esprits. . ., introduire plus de spirituaHté et de désintéressement dans le mode de culture adopté par les Français. » Voilà ce qu'il s'est '< prescrit comme tâche et comme devoir ». N'a-t-il pas déjà exposé ses idées dans son Essai sur Vlnfluence de la Réformation, dans ses articles du Piiblicistc, de la Décade et du Citoyen français; n'a-t-il pas fait tous ses lefforts pour créer, soit dans le monde officiel, soit dans les cercles littéraires et à l'Institut un courant d opimon favorable au renouvellement des esprits?

Cette fois, il s'était cru au but. Renoncer à l'action efficace et renouvelée d'un journal lui fut particulièrement pénible On en retrouve le témoignage dans une lettre écrite cinq ans plus tard à son ami Stapfer: «... Où sont-ils ces jours ou, appuyés des plus illustres suffrages, réunis aux hommes les phis capables, nous préparions dans la capitale du nouvel empu-e l'enti-eprise, jugée si nécessaire, d'une Bibliothèque ger- ' manique"^ Quatre ans se sont écoulés; et je ne sais quel mauvais génie nous a constamment ti'aversés. Le môme, peut-être, qui creuse entre l'esprit des deux nations un abîme qui semble devenir tous les jours plus infranchissable. J'avais des longtemps conçu le projet de jeter un pont sur cet abîme. Mais après tant d'efforts et de tentatives dans tous les sens et sous toutes les formes, je ne sais encore si j'ai réussi à asseoir la nase d une seule de mes piles; je ne sais même si l'abîme n est pas sans

nialaré toutes les démarches tentées pour te faire aboutii-. Le 13 :\oût 1808 Blessi? professeur à Strasbourg, faisant allusion a la visite que Villers lui avat faite trois ans auparavant lui disait: « Celte visite même. . me rappelle entre autres que vous avez bien voulu appuyer de votre suffi âge le oroiet de rédiger dans cette ville limitrophe un Journal français de la htte- Ke allemande M. Degérando et plusieurs auti-es liUérateurs distmgues ont du Sne avis. Mais^eux d'entre mes collègues qui sont le plus fais pour donner du crédit à telle entreprise, n'y sont pas trop PO'-tes, surchargés comme ils le sont de travaux de tous genres. Nous sommes d ailleurs tous dé i sur l'âge, mais pourvu que MM. Schweighauser, Koch, Hafner se mettent à la tête^t se chargent, dans les commencements du moins ck ^ direction, le projet se réalisera et réussira. D autres, dans •» ^^g^fe^ /i^ 'âae et nous en comptons plusieurs sur cette ligne, concourront^ aboid et Lfcéderont dans la s^iite. ie vous animais bien des obligations s. dans une de vos lettres à l'un de ces estunables savants, vous tiouviez bon de rcccn- mander fortement cette entreprise littéraire comme appuyée et fécondée par vous, enfin conxme une idée venant de vous et appuyée par d autres littérateurs de vos amis en France et en Allemagne. »

Koch, écrivant de Strasbourg à un ami, le 1er "^^rs 1813 avouait dans sa lettre- « . Le Journal de littérature germanique, dont M. de Villers vous a parlé n'est pas exécutable chez nous parce que nous sommes trop bien instruits que le gouvernement le repousse. »

fond el s'il ne dévore pas sans fruit tout ce qu'on y lance pour le combler. . . . » ^

C'est l'indifférence du public qui l'avait surtout affligé. Si l'Allemagne manquait de centre littéraire, à proprement parler, on y trouvait, en revanche, im public nombreux et cultivé ([ui lit et pense; en France, rien de pareil, le public fait défaut, les journaux sont unanimes à le reconnaître-; il n'y a pas d'opinion publique «t on n'accorde quelque intérêt aux idées qu'autant que celles-ci peuvent conduire à la fortune.

Les guerres incessantes de la République et de l'Empire avaient porté un coup sensible à la Littérature et, par suite, au commerce de librairie, et Hednrichs à ce moment même était déclaré en faillite; on prévoyait que d'autres maisons, même des plus solides, auraient le même sort. Seuls, les récits des prouesses militaires intéressaient le public. Une sorte de fatigue semblait sêti-e appesantie même sur l'élite intellectuelle de la capitale. Tandis qu'en A-llemagne on comptait, en 1802, jilus de deux cents journaux, sans parler des gazettes populaires (chaque ville presque possédant la sienne), on n'avait en France que quatorze journaux politiques et vingt-ti'ois littéraires. Le dégoût de tout travail approfondi se faisait sentir même au sein de l'Institut. ■'

' Lettre-dédicace de son Coup cVœil sur Vétat actuel de la litléralurc ancienne et de l'histoire en Allemagne.

- « Les circonstances ont tellement éloigné les gens qui se convenaient, tellement éloigné ceux qui ne pouvaient se convenir, que les rapports de société sont devenus purement extérieurs; on se voit sans se communiquer, on dîne avec l'un, on joue avec l'autre, on ctiasse avec un troisième, on ne cause avec personne. Les opinions se forment partiellement sans les secours que fournissent le contact des Idées et l'échange des lumières. . . » (Publiciste, 30 germinal, an XIII. ~ Archives littéraires.)

■' Ainsi, en nivôse, an XII, l'Académie ayant proposé en concours l'éloge de Boileau, ne délivrait que deux mentions honorables; l'une était attribuée à Dumarsais. « L'excessive longueur de cet éloge et les détails scientifiques el superflus dont il a paru surchargé ont empêché qu'il n'obtînt le prix », disait le rapporteur. Et il ajoutait: « Un prix destiné à être décerné dans uue assemblée publique pour servir d'encouragement aux gens de leltres ne doit être accordé qu'à un ouvrage susceptible d'être lu dans cette assemblée et d'y être écouté avec intérêt ; par conséquent l'étendue doit eai Ctrc proportionnée à la durée de la séance et au degré d'attention qu'on a droit d'attendre d'une réunion nombreuse de personnes de tous les états; il faut isurtout s'interdire les détails scientifiques qui ne sont pas indispensables et qui peuvent ne pas être à la portée de ceux qui les écoutent. . . » Les journaux s'empressèrent de publier cette remarque. (Puhlieiste, 8 nivôse, an XII.) — A celte même séance (6 nivôse, an XII), Parny proclamait en termes fleuris l'influence aimable qu'avait exercée le beau sexe sur les mœurs, teis arts, la littérature, le caractère même du peuple franrais — ce qui donnait à Villers l'occasion de protesler de nouveau contre linfluence prédominante des salons.

Après la morl de Klopslock ', Dacier, secrétaire perpétuel de riiistilut, devant préparer une notice historique sur la vie et les ouvrages du poète, s'était adressé à quelques-uns des amis de cet écrivain, entre auli'es à Viilers, pour obtenir des renseignements. Son ti-avail fut présenté dans la séance du ler germinal, an XIII "-. Si nous en croyons Arnaud, cet éloge plut beaucoup par l'élégance du slyle et la justesse des observations; toutefois, le lendemain de la séance, il écrivait à Viilers: « Je lui reprocherai cependant quelques longueurs; la patience du public, les moyens physiques du lecteur ne lui permettaient pas de parler plus d'une demi-heure. Toute lecture académique qui excède ce terme finit par fatiguer; c'est ce que l'expérience a prouvé journellement. »

Ces caractères d'apathie du public, de relâchement des travaux de l'Institut, de découragement chez ses amis, Viilers les avait notés ^ en les illustrant de faits en vue d'une Lettre à Bouter week, oii il eût, une fois de plus, développé l'antithèse entre In frivolité de ses compatriotes et le sérieux des savants d'Allemagne, mais il y renonça pour s'appliquer, dès son retour à Lubeck, à de nouveaux travaux.

•' On pourrait parfois, et avec raison, accuser Viilers de regarder l'Allemagne avec des yeux trop favorables; qu'il nous soit permis de rappeler ici certaines appréciations de son ami Constant, lequel pêche plutôt par le défaut contraire et Be sent plus porté à la critique qu'à l'admiration. Le 10 mars 180t. Constant écrivait à Hochet, en parlant de l'Allemagne: «... Il y a dans tous les esprits une fermentation prodigieuse, non pas sur la politique dont notre Révolution les a détachés, mais sur la philosophie, les arts, la religion, la littérature. » Il estimait que le peuple allemand était le plus impartial, le moins .sensible aux préjugés, aux conventions; que les gens de lettres, à l'abri de l'influence des cours et dans l'impossibilité d'arriver aux emplois, approfondissaient davantage les études auxquelles ils se livraient. Et il ne pensait pas que l'exactitude scientifique rendît les Allemands aussi lourds d'esprit qu'on voulait bien le dire en France: « Gœthe est un homme d'une grande fiuesse d'esprit, cfuelquefois, de beaucoup de grâce, toujours d'une nouveauté étonnante dans les idées et d'une précision parfaite dans les expressions, même en français. »

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