Livre IL ch. I
Ce soiil bien là, à sept années de distance, les sentiments pénibles qui avaient accablé l'exilée de 1803, alors qu'elle continuait sur Forbach et Francfort sa triste route > cl que, aux voix, aux accents, aux tournures », elle sentait que la France disparaissait.
Retenue à Francfort par la maladie de sa fille, elle avait écrit à Villers ' : « Arrêtée dans l'auberge d'une petite ville, j'ai été entendre un piano sévissant dans une chambre enfumée où des vêtements de laine chauffaient su,r un poêle de fer. Il me semble qu'il en est de même de tout: c'est un concert dans une chambre enfumée. » Voici ce que devient, dans V Allemagne, le so'uvenir de cette scène:
« Les habitants des villes et des campagnes, les soldais et les laboureurs savent j^resque tous la musique; il m'est arrivé d'entrer dans de pauvres maisons noircies par la fumée de tabac et d'entendre tout à coup, non seulement la maîtresse, mais le maître du logis, improviser sur le clavecin. . . . Les peuples naturellement musiciens reçoivent par l'harmonie des sensations et des idées que leur situation rétrécie et leurs occupations vulgsires ne leur permettraient pas de connaître aiUrement. » 2
Elle dit dans la même lettre: « Je conçois comment ncus avons cru les Allemands affectés, quoiqu'ils semblent naturels: c'est un si singulier contraste que l'élévation des pensées et la vulgarité des formes qu'on est tenté de croire que c'est le commun qui est le naturel. » Nous retrouvons ces observations développées dans le chapitre sur les mœurs des Allemands'':
1 Lettre du 9 novembre 1803.
- Livre I, ch. II. Depuis son entrevue avec Villers, Mme de Staël avait eu l'intention d'écrire une relation de son voyage : « Si je conserve quelque émulation, si je retrouve quelque intérêt au perfectionnement de moi-même, je reviendrai dans deux ou trois mois avec un ouvrage sur tout cela que je ferai imprimer chez Collignon. Je me plais à mettre le nom de votre libraire isur mes ouvrages. » (Lettre du 9 novembre 1803.) Certes, elle était loin de prévoir que cet ouvrage ne paraîtrait que dix c.ns plus tard! Le 15 décembre 1803, elle lui mandait : « .J'avais commencé un Journal de mon voyage avec une anah'se philosophique et littéraire de 1 Allemagne où je pprlais beaucoup de vous: je voulais la faire imprimer chez Collignon, à Metz, mais tout cela est renversé. » A propos de ce Journal, elle écrivait à sa cousine, Mme Necker de Saussure, le 11 janvier 1804, en parlant de Gœlhe, Schiller et Wieland: « Il n'est pas question, surtout dans une langue élrtngère, d'avoir des conversations de jeux de phrases, mais ils ne sortent jamais de chez moi que je n'écrive des pensées nouvelles et je suis sûre que j'intéresserai mon père et vous, cet été, par mon Journal. » Dix années d'exil, appendice.
^ I"' partie, ch. II.
<; On est frappé sans cesse en Allemagne du contraste qui existe entre les sentiments et les habitudes, entre les talents et les goûts. La civilisation et la nature semblent ne s'être pas encore bien amalgamées ensemble; quelquefois des hommes (rès vrais sont affectés dans leurs expressions et dans leur physionomie comme s'ils avaient quelque chose à cacher; quelqiiefois, au contraire, la douceur de l'âme n'empêche pas la rudesse dans les manières souvent même cette opposition va plus loin encore et la faiblesse de caractère se fait voir à travers un langage et des formes dures. »
La première, elle a saisi chez les Allemands ce contraste entre des habitudes vulgaires et un certain idéalisme de pensée. Yillers n'a pas paru frappé de cette « atmosphère lourde et chaude > des salles d'auberges où, attablés devant une cruche de bière, perdus dans < la fumée de tabac », ils aiment à philosopher ou à s'abandonner au rêve, bercés par le son du clavecin. Yillers eût-il trouvé le portrait ressemblant et n'eût-il rien retouche à ce croquis hâtif, qui est presque une caricature et que Mm^' de Staël crayonne pendant une halte sur la route de Metz à Francfort? Souvenons-nous du tableau que Villers traçait d'une réunion à Gœttingue, en 1797.
Elle a remarqué aussi ' , non sans quelque ironie, ({ue les Allemands attendent patiemment à la fin d'un acte pour applaudir, « comme on solde un compte ». « C'est singulier de savoir ainsi faire crédit à son enthousiasme », ajoute-t-elle. « .... rien ne dérange l'imperturbable sérieux des Allemands », dit-elle au chapitre de l'Art dramatique, « c'est toujours dans son ensemble qu'ils jugent une pièce de théâtre, et ils attendent, pour la blâmer comme pour l'applaudir, qu'elle soit finie ». 11 convient de relever le ton moins ironique de la même remarque dans r Allemagne: Mme de Staël s'étonne bien encore de cette retenue des Allemands à donner carrière à leurs sentiments, elle qui s'abandonne si volontiers à ses impressions, mais elle comprend mieux tout ce qu'il y a de sérieux dans ce calme d'esprit avec lequel ils ont l'habitude d'émettre tous leurs jugements, et si elle le raille en 1803, elle l'admire en 1810, parce qu'elle s'est rendu compte que cette manière d'être tient au caractère de probité et de loyauté qui distingue les peuples germaniques.
Si, dans le chapitre intitulé la Saxe-, elle écrit: <; Les ouvriers de toutes les classes, les tailleurs de pierre même, se reposent de leurs travaux un livre à la main... J'ai vu des aubergistes, des commis de barrière qui connaissaient la littérature française » — c'est que, lors de ses deux voyages en Allemagne, elle a rencontré souvent des gens qui lui parlaient de ses
^ Lettre du 9 novembre 180.3.
2 Livre-, l. (h, XIV.
ouvrages, el "que le commis de barrière d'une petite ville de la frontière saxonne lui déclara qu'il mourrait content maintenant qu'il Tavail vue.
Vivement frappée de la séparation des Classes, elle écrivait, en 1804. à MmeNecker-de Saussure: «Les deux sociétés, celle des isavants el de la cour, sont complètement séparées, et il en résulte que les savants d'Allemagne ne savent pas causer et les liomme.s du monde, pas du tout penser, y Dans une lettre adressée de Berlin à Jacobi, le 11 mars 1804, elle est plus catégorique encore; « La République littéraire d'Allemagne est vraiment une chose étonnante, mais il me semble que la noblesse est bien peu cultivée; il y a des penseurs sous terre et des grenadiers dessus. . . » En 1810, elle reviendra très longuement sur cette idée.
Parlant de Gœthe, Schiller et Wieland, elle écrit à Villers: < Certainement, des liommes plus distingués ne se trouvent nulle part, mais ils sont beaucoup plus sévères sur tout que vous ne me le disiez et nous sommes très près de nous entendre sur tous les points ' . » Dans le cours de ses voyages, elie a donc su voir, écouter et noter ses impressions dans toute leur fraîcheur.
Reprenons en détail le portrait physique et moral que Mme de Staël trace des Allemands, nous nous rendrons mieux compte de ce qu'elle doit à Villei-s. Si les ettnprunts directs sont peu nombreux, les idées générales qu'elle a trouvées dans les ouvrages de ce Français qui avait vécu près de vingt ans en Allemagne, l'ont aidée à mieux classer ses propres souvenirs. Les monographies de Villers, si riches de faits et d'idées, lui ont permis de vérifier ses observations personnelles et l'ont dirigée dans ses enquêtes sur l'influence qu'ont exercée la science, la religion et la philosophie en Allemagne.
Ce qui distingue les Allemands, c'est la fidélité et la sincérité; ces deux qualités sont le trait fondamental de leur caractère et Mme de Staël loue sans restriction la bonhomie, la loyauté, la bonne foi allemande. « Ils ne manquent presque jamais à leur parole et la tromperie leur est étrangère -». « Ils sont vertueux, intègres comme hommes privés, comme pères de famille, comme administrateurs. . . •' » Ils sont justes, persévérants et se distinguent par «l'énergie de leur conviction intérieure'*». Ce qui les rend sympathiques, c'est « une certaine poésie de l'âme •'^ », leur imaginaiton, la profondeur de leur « vie intime ».
1 Lettre du 28 dcceml)re 1803. Weimar.
'' Iri; partie, ch. II.
' IIIc partie, ch. \l.
' IV^^ partie, ch. II.
• Ire partie, ch. II.
Comme Villers, Mme de Staël accusera certains traits caractéristiques et ce n'est pas sans arrière-pensée qu'elle formulera la remarque suivante: « On peut le dire à la gloire de la nation allemande, elle a presque l'incapacité de cette souplesse hardie qui fait plier toutes les vérités pour tous les intérêts et sacrifie tous les engagements à tous les calculs. ' » — ou celle-ci: « L'espèce d'impartialité, luxe de la justice qui caractérise les Allemands, les rend beaucoup plus susceptibles de s'enflammer pour les pensées abstraites que pour les intérêts de la vie ^ » — ou encore elle expliquera Longuement pourquoi ils s'intéressent à la vérité pour la vérité elle-même, « sans penser au parti que les hommes peuvent en tirer » et que, s'ils « se plaisent dans l'idéal » plus que dans Ja réalité, c'est « parce qu'il n'y a rien dans l'état actuel des choses qui parle à leur imagination''». Niera-t-on qu'elle ait l'intention de porter indirectement un jugement sur les Français quand elle dit: « Les x\liemands ont besoin de dédaigner pour devenir plus forts, il y a trop de bonhomie dans leur caractère comme dans leur esprit; ce sont les seuls hommes, peut-être, auxquels on pourrait conseiller l'orgueil comme un moyen de devenir meilleurs ^ » Mais elle sait que, pour de tels propos, les Français ont loreille dure; aussi hausse-t-ellc un peu La voix.
Mme de Staël, comme Ch. de Villers, s'occupe de la littérature et de la philosophie allemandes, non pour la littérature et la philosophie seules, jnais pour marquer certains déficits chez les Français., Tous veulent guérir les maladies morales qu'ils ont constatées et infuser à la nation un sang plus pur. Mme de Staël s'y est prise avec infiniment plus d'adresse et de délicatesse que Villers; c'est l'un des éléments de sa supériorité. Ses intentions se précisent après l'enti'evue de Metz, pendant son premier séjour en Allemagne (1803) •"• et ce sont elles qui la poussent à recueillir une foule de matériaux. Jusqu'au moment où elle mettra à exécution son projet d'écrire sur l'Allemagne (1809-1810), elle étudiera Les œuvres des principaux écrivains, elle lira et relira les livres de Villers sur Kant, Luther, les Universités^ la Poésie allemande, les Lettres classiques en Allemagne. Elle reçoit à Coppet et interroge nombre de personnages importants de ce pays, elle passe près de six années en compagnie de Wilhelm Schlegel. Elle peut donc juger en connaissance
1 Ire partie, ch. II.
2 id.
3 Ilmc partie, ch. II.
4 Iilmc partie, cti. XX.
• Elle écrit à Villers: « Il faut absolument que nous tâchions, vous et moi, de conclure un traité entre leurs pensées et nos manières. »
de cause cette Allemagne encore si méprisée; alors s'affirme en elle la conviction que les Français ne sauraient mieux faire que de lier connaissance avec la pensée des Gœthe, des Schiller, des Herder, des Kant et des Jean Paul.
« Lorsque j'ai commencé l'étude de l'allemand, il m'a semblé que l'entrais dans une sphère nouvelle où se manifestaient les lumières les plus frappantes sur tout ce que je sentais auparavant d'une manière confuse », dit-elle'. Nous avons tout heu de penser que c'est en 1803, alors que Villers lui développait avec éloquence tous les avantages qu'elle aurait a connaître l'Allemagne, alors que ses premiers entretiens avec ^^œthe, Schiller et Wleland venaient confirmer les paroles de Villers, nue cette conviction s'empare de son esprit. Elle sait assez d allemand pour lire dans l'original les difficiles romans de Jean Paul Ur monde nouveau et très vaste se révèle alors a sa pensée, elle prend vraiment conscience de la valeur intellectuelle et morale de l'Allemagne. -
En premier lieu, elle est frappée par le caractère sérieux du peuple, qui se manifeste en tout, même dans la conversation Certes voilà qui différait des habitudes de Paris, ou 1 on n avait d'autre souci que de briller. Elle remarque que « • • • Ifs ti'agedies et le roman ont beaucoup plus d'importance en Allemagne que dans aucmi autre pays. On y fait tout sérieusement, et lire tel ouvrage ou voir telle pièce influe sur le sort de la vie ». Le n'est pas sans admiration qu'elle ajoutait: « Il y a tant de sérieux et de loyauté dans tout en Allemagne que c'est là seulement qu on peut connaître d'une manière complète le caractère et les devoirs de chaque vocation •■ » Aussi, après Villers, proclamait-el e que « dans un pays sérieux et vrai, il y a toujours de la justice et du bonheur'' ».
1 Ilmc partie, ch. XXXI.
2 Arrivée à Berlin après son séjour à Weimar (1803), elle écrivait à sa cousine, M"- Necker-de Saussure: «... il /aul que vous sachiez allemand pour que nous parlions et que nous lisions ensemble cet e e. » bon Ss qui Raccompagnait dans ce voyage, l'a appris, elle en es 1res heureuse^ cela lui « sera vi-ainxent utile au reste de sa vie», eciit-elle a Joseph Bonaparte « Il faut que vous croyiez, mon cher Joseph, qu ^/a des beau es inconnues dans la littérature allemande : mon dessein est .^ en tiaduire quelques-unes et de peindre le mieux que je pourrai ce pays-ci. » Mémoires TjTeph Bonaparte, tome X, p. 425. Comme Villers, elle rêve de revenir en France avec << un butin tout à fait différent de celui que nos généraux y rapportent ». Annales Gœthiennes, 1887.
■' Ce que recherchent avant tous les Allemands, c'est un « résultat sérieux », I^e partie, ch. XI.
'' Ilmc partie, ch. XVII.
■ Il-no partie, ch. VIII.
" lie partie, ch. II.
Souvenons-nous de l'étonnante transformation qu'avait subie Yillers après une année passée à l'université de Gœttingue (1797). Au milieu de ses épreuves il avait conservé toutes les façons de voir et de juger de ses compatriotes; spirituel, alerte dans la conversation, il lui plaisait de passer d'un sujet à l'autre avec une légèreté et une grâce dignes d'un Lesay-Marnésia; toute profondeur lui eût paru pédanterie. Mais arrivé en Allemagne, il ne retrouve plus rien des succès de Metz et de Boulay; d'antres choses toutefois frappent son attention; les écailles lui tombent des yeux; la conviction lui vient qu'il n'a pas vécu jusqu'alors parce qu'il n'a pas pensé et, brûlant ce qu'il avait adoré, avec une ardeur toute juvénile, il entreprend d'explorer et de connaître à fond le nouvel horizon intellectuel qui vient de lui être révélé. Sans doute, il y avait dans le fringant officier de Besançon les germes de qualités sérieuses; sous l'influence du marquis de Puységur, il s'était pris de passion pour les sciences occultes, les mathématiques et la psychologie, mais il avait fallu un séjour prolongé en Allemagne, il avait fallu surtout les écrits de Kant, ses relations avec les savants de Gœttingu'e, pour amener l'éclosion de ces germ.es.
Nous pensons qu'une évolution semblable, mais plus lente et moins complète se fit chez Mme de Staël; plus lente et moins complète, disons-nous, parce que des liens nombreux rattachaient « Delphine » à Paris, à la France, qu'elle ne quitte d'ailleurs qu'à trente-sept ans'. Villers, d'autre part, n'était qu'un provincial, il avait passé sa vie à Besançon, Metz et Boula}', tandis qu'elle avait été l'une des femmes Les plus en vue de la capitale -.
Villers se fait Je l'Allemagne une seconde patrie; Mme de Staël emporte partout avec elle le souvenir attristé de la France dont elle ne se débarrasse jamais; sa façon toute parisienne, de concevoir la vie fait qu'elle est loin de se plier aussi facilement que Villers aux mœurs et aux habitudes intellectuelles de la nation voisine: elle la juge d'un œil plus critique. Puis, ses séjours en Allemagne ont été courts; elle n'a pas eu le temps de subir au même degré que son ami l'influence du milieu; ce qu'il y a de français dans son tempérament se heurte aux dé-
1 En novembre 1802, elle répondait à Villers, qui la pressait de venir en Allemagne: « J'ai peut-être plus que vous de l'indignation contre tout ce qui se montre en France, et si nous causions au lieu d'écrire, je vous satisferais au moins. Mais je suis née dans ce pays, j'y ai passé ma vie, je suis encore assez jeune pour avoir besoin d'être bien aimée; à trentedeux ans, les souvenirs troubleraient les espérances, quand il serait vrai qu'on aurait encore assez de vivacité d'âme pour en concevoir. »
2 Paris était tout pour elle, et plus les circonstances et la haine du Premier Consul l'en voulaient éloigner, plus elle se jjersuadait que là, seulement, elle pouvait vivre heureuse.
l'auLs des Allemands, ou même à certaines façons très dilTércntes qu'ils ont de concevoir les choses. Certains de ses jugements s'en ressentent; elle n'a pas toujours rendu à ces braves Germains toute la justice qu'ils méritaient, bien que parfois elle les ait flattés.
Quoi qu'il en soit, Mme de Staël s'éprend d'un vif sentiment pour l'Allemagne; malgré tous ses regi'ets de ne pas vivre en France, elle sait qu'elle n'y eût pas trouvé un bonheur sans mélange; ses compatriotes sont égoïstes et sans élan d'âme, tandis que les Allemands ont une conception morale de la vie plus en rapporl avec l'idéal qu'elle s'en est formé. Aussi la sympathie qu'elle éprouve est-elle réelle et perce-t-ei!e jusque dans ses critiques.
Quelle est sa conception du bonheur? Le vrai bonheur ne se trouve pas dans les jouissances que procurent la fortune ou une situation en vue; il est dans l'élévation des sentiments, et l'on peut dire que, de tous les sentiments, l'enthousiasme est celui qui donne le plus de bonheur. « C'est le seul qui en donne véritablement, le seul qui sache nous faire supporter la destinée humaine dans toutes les situations où le sort peut nous placer. » ^
En France, l'asservissement aux jouissances parement matérielles arrête tout élan de l'âme; or, « tout ce qui tend à comprimer nos facultés est toujours une doctrine avilissante, il faut les diriger vers le but sublime de l'existence, le perfectionnement moral. » -
Ici encore, on peut constater l'identité des conceptions morales de Mmf de Staël et de Villers. Si Ton désigne sous le nom de bonheur les jouissances que la fortune peut procurer, ce n'est pas « le bonheur, mais le perfectionnement » qu'il faut rechercher''. Mme de Staël insiste tout spécialement sur ce point*. « Tout doit être apprécié d'après le perfectionnement moral de l'homme. » ''
Où pouvait-elle trouver une doctrine qui mît dans toute sa lumière la loi morale? Certes, pas en France, où les philosophes rapportaient tout aux sensations et aboutissaient à une doctrine «avilissante"'»: « la morale fondée sur l'intérêt'''». Croyant à la doctrine de la spiritualité de l'âme, elle déclare que les preuves ne fs'en peuvent trouver dans < l'empire des cens > auquel « le monde invisible ne saurait être soumis ».
La métaphysique anglaise ne la satisfait pas davantage, car si les Anglais ont, avec une rare sagacité, examiné la marche et la direction des idées et de nos facultés, ils ne sont pas remontés
' IV,ch. Xil.— -' 111. cil. I.— '111,011. XIV.— ■ m. cil. I.— ' III. ch. III. — "III. cil. II.
à la source, ce qu'ils auraient dû faire « afin de se rendre compte de la nature et de l'indépendance de la volonté dans l'homme ^». C'est donc en Allemagne qu'elle trouvera ce qu'elle cherche.
Il faut '■'- professer le culte de la raison sur la terre nfin que, non seulement les hommes de notre temps, mais ceux des siècles futurs en ressentent linfluence - ». Cela est possible, bien que souvent les faits semblent démontrer le contraire — parce que 1" « homme a reçu du ciel, pour se décider, le sentiment du devoir 3». Cette doctrine philosophique du devoir, si nécessaire au progrès de l'humanité, se trouve exposée avec force dans les écrits de Kant. Ce philosophe cherche à démontrer que le sentiment du devoir « est la condition nécessaire de noti'e être moral ». Il a eu « le grand mérite. . . de relever la dignité morale » de l'homme « en donnant pour base à tout ce qu'il y a de beau dans le cœur une théorie fortement raisonnée*». Il a fait de la conscience le « principe inné de notre existence morale, et le sentiment du juste et de l'injuste est, selon lui, la loi primitive du cœur comme l'espace et le temps, celle de TinteUigence •"' ». L'âme est « un seul foyer où toutes les facultés sont d'accord entre elles ». Cette doctrine enchante Mme de Staël, comme elle a enthousiasmé Villers quand Gerstenberg la lui exposait. "
Après Villers "^j elle affirme que le système de Kant « occupe depuis vingt ans toutes les têtes pensantes de l'Europe''». De même que lui, elle considère la métaphysique du maître de Kœnigsberg comme la seule capable de lutter contre le matérialisme et de l'anéantir " Aussi consacre-t-elle la gloire de Kant
I 111, ch. II. — -' III. ch. XIII. — ' JII, ch. Xiy. — ' III, ch. IV. — ' III, cli. VI.
'■ ]\]'"c de Staël admet que « l'âme agit par elle-même, t[u'il faut puiser en soi pour y trouver la vérité et que cette vérité ne i>eut être saisie qu'à l'aide d'une méditation profonde, puisqu'elle n'est pas dans le cercle des expériences terrestres ». Illme partie, ch. IV.
■ Ainsi, c'est d'après lui qu'elle fait honneur à Kant d'avoir prévu 1-ï découverte d'Uranus longtemps avant qu'Hei-schell y eût songé; c'est très probablement d'après lui qu'elle écrit: « Son traité sur la nature de l'entendement humain, intitulé Critique de ta raison pure, parut il y a plUvS de trente ans et cet ouvrage fut quelque temps inconnu; mais lorsque, enfin, on décou\Tit les trésors d'idées qu'il renferme, il produisit une telle sensation en Allemagne que presque tout ce qui s'est fait depuis lors en littérature comme en philosophie \ient de 1 impulsion donnée par cet ouvrage »
^ Si l'ouvrage de Villers et celui que Degérando publia ensuite ont influencé M"ie de Staël lorsqu'elle rédigea son chapitre sur Kant, nous savons que c'est Robinson, un Anglais, qui, à Wemiar (1803-1804), lui exposa en détail la doctrine du philosophe allemand.
■' Elle écrit: « La partie polémique des ouvrages de Kant, ceîle dans laquelle il attaque la philosophie matérialiste, serait à elle seule un chefd'œuvi'e. »
par des éloges que nous avons rarement entendus jusqu'alors en France ' Elle éprouve « un respect profond » pour cet homme de génie dont la doctrine avait < pour but de retremper les âmes- >. Cest au dire de Mme de Staël, à quoi tendent tous les systèmes philosophiques allemands.
Opposant, dans son chapitre Iei\ les peuples latins aux peuples de race germanique, elle remarque que si les premiers s'entendent « mieux aux plaisirs et aux intérêts terrestres », les autres se distinguent par leur « penchant pour les^ idées abstraites », y ajoutant une certaine ; empreinte de mélancolie >>. Elle reprenait ainsi l'idée neuve et générale qu'elle avait développée dans son livre De la Littérature. Mais elle va plus loin maintenant et caractérise ainsi la nation allemande: elle « peut êti'C considérée comme la nation métaphysique par excellence ^ ». Chacun sy distingue par une « tendance » prononcée « vers la réflexion » et un jugement personnel dans les questions philosophiques.
On ne sera donc pas étonné de découvrir chez cette nation d'un caractère sérieux, mélancolique, et d'une tournure d'esprit portée à la métaphysiique, un penchant marqué vers la religion. C'est un ti'ait qiie se hâte de relever Mme de Staël et sur lequel elle appuie intentionnellement. En AMemagne, la philosophie a quelque chose de respectueux: la science et la métaphysique n'ont pas banni la religion. Ce respect de la philosophie jpour la rehgion tient à ce fait d'ordre général — signalé déjà par Villers — que, chez tous les peuples du Nord se manifeste à un haut degré « une tendance vers le spiritualisme^*, tendance qu'on peut remarquer même avant l'introduction ùu christianisme et au milieu des violences des passions guerrières.^ « La religion est le véritable fondement d'une morale'- », dit Mme de Staël, et voici la définition qu'elle donne du christianisme: c'est « la révélation des lois morales de l'homme et de
1 « On ne saurait se lasser d'admirer les écrits de Kant dans lesquels la suprême loi du devoir est consacrée. Quelle chaleur vraie, «[uelle éloquence animée dans un sujet oii d'ordinaire il ne s'agit que de réprimer!» III, cIj. XIV.
2 III, ch XVI.
■^ III, ch VII.
' III, ch. II.
■'• <, Les nations germaniques croient aux miracles de l'âme » et sont « tout naturellement religieuses ». IV. ch. I. — A en croire Schiller, en décembre 1803, M^e de Staël était loin d'en être arrivée à ces conceptions philosophiques. Voir sa lettre à Gœthe du 21 déc.
'■ m, ch. .\'1V.
l'univers ' ». Sous ractioii de répreiive, son penchaiil à Tidéalisme l'incline vers le sentiment religieux qui procure, dit-elle, « une paix intérieure pleine de vie-/. Sa religion est plutôt un élan d'enthousiasme mystique, un besoin de confiance de l'âme envers son Créateur. Ce sentiment la domine toujours plus à mesure qu'elle avance dans la vie. C'est un degré de parenté de plus qu'elle a avec Villers. Celui-ci n'a-t-il pas abandonné le culte catholique, trop formel à ses yeux, pour se lancer dans la philosophie, puis, sous l'influence de Jacobi et de son groupe, tourner au protestantisme, s'éprendre de la doctrine de Luther et, vers la fin de sa vie, écrire im catéchisme?
Mmt de Staël se plaît à relier la philosophie à la religion et à marquer la constance du sentiment religieux chez ce peuple philosophe: « La religion vit en Allemagne au fond des cœurs "^. »
A Texemple de Villers, Mme de Staël défend Kant contre l'accusation d'irréligion qu'on lui a faite si souvent: « Il serait injuste de soupçonner la piété sincère de Kanf^». dit-elle; ceux qui l'accusent l'ont mal compris. Elle lui sait gré d'avoir mis le sentiment religieux hors des atteintes de la raison. Libre arbitre, conscience, Dieu! « il faut y croire parce qu'on les rent: tout argument sera toujours d'un ordre inférieur à ce fait.
En analysant Touvrage que publie Villers en 1801, nous avons noté qu'il nous avait montré un Kant plus religieux que ne l'était en réalité le philosophe. Mme de Staël en fait autant; dans le chapitre qu'elle a réservé au fondateur du criticisme, elle s'écrie: « Il faut une philosophie de croyance, d'orthodoxie, une philosophie qui confirme par la raison ce que le sentiment religieux nous révèle ''.» Cependant, elle a une vague idée que la religion de Kant pourrait bien ne pas être suffisante et regrette que le philosophe ait écai'té « la religion des motifs de la morale '^ »; elle lui eût permis de résoudre avec une évidence égale pour tous bien des questions. Ce n'est jamais que par le sentiment qu'on arrive à l'unanimité d'opinion parmi les hommes ^ > Et, bien que son admiration pour Kant ne soit diminuée en rien, elle donne la préférence à Jacobi dont la philosophie lui convient mieux •' d'autant que celui-ci, comme Kant, a discuté et com-
' IV, cb. 11. — ^ IV, ch. V. — ' I, cil. II. — - III, ch. VI. — ■ III, cli. VI. — « III, cil. VI. — ■ III, ch. XV. — " m, cil. XV.
•' « La doctrine morale de Kant peut être en effet considérée comme trop sèche parce qu'il ne donne pas assez d'influence à la religion. » III, ch. XVI. — Ce n'est que depuis 1801 qu'elle avait évolué, puisque le 31 mars de cette année elle écrit ù Jacobi: « Je vous avoue que jusqu'à présenl je m'arrête à Kant et je lui trouve une heureuse conciliation du réalisme et de l'idéalisme qui maintient la liberté en soi et les rapports avec les autres. » On la sent encore sous l'influence de Villers et de Robinson.
— 3liâ —
battu les systèmes de morale que professent les écrivains français. Elle reconnaît pourtant que la sèche et rude dialectique de kant ne fut pas inutile. Pour lutter contre la morale de l'égoïsme, « armée de l'ironie dédaigneuse », les moyens des moralistes de l'ancienne école, << pour la plupart religieux et sensibles », ne suffisaient plus; il fallait que la nouvelle école eût à sa disposition « une doctrine plus sévère, plus énergique, plus serrée dans ses arguments pour triompher de la dépravation du siècle ». '
Lu dépravation du siècle! voilà le grand mot lâché! C'est contre elle que, par tous les moyens possibles, Mme de Staël veut lutter. A son avis, les meillem-es armes se trouvent dans une connaissance plus intime de la philosophie, de la littérature, des mœurs allemandes. Là encore, l'anaLogie est évidente entre les deux écrivains.
Certes, les événements, l'expérience ant aidé Mme de Staël à se dégager, à s'éloigner de plus en plus de la philosophie qu'elle professait à ses débuts; mais si, à propos de l'Allemagne, elle s'arrête avec une telle insistancs sur les doctrines opposées à celles des idéologues français, si elle montre un souci toujours plus grand des œuvres qui tendent à accroître le degré de moralité, serait-il exagéré de prétendre y voir une influence directe exercée par Villers?
La religion de Mme de Staël n'a rien de dogmatique. < Il y a de la religion dans tout ce qui nous cause une éniotion désintéressée; la poésie, l'amour, la nature et la divinité se réunissent en notre cœur, quelques efforts qu'on fasse pour les séparer. ..2 », dit-elle. C'est un besoin intime, un sentiment qui se mêle à tous les autres sentiments; c'est la meilleure partie de ce qu'elle appelle l'enthousiasme, c'est « l'émotion pleine de trouble et de pureté =' > que nous fait éprouver le beau idéal.
Nor. seulement elle constate que les peuples du Nord sont plus idéalistes et religieux que les autres, mais elle ajoute: « De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au mysticisme, c'est la nation allemande*. » Cette observation lui est tout à fait personnelle. Le mysticisme « n'est qu'une manière plus intime de sentir et de concevoir le christianisme m> ; c'est, en quelque sorte, la religion de l'enthousiasme.
Les Allemands sont « plus portés à l'enthousiasme qu'au fanatisme'"' ». Certes, les discussions théologiques sont fréquentes, preuve d'une foi religieuse vivace, mais « elles ne sortent pas de ce monde idéal où règne une paix sublime ».
' m. oh. XX. — ■' II. cil. XVIII. — • IV, cl). I. — ' IV. cil. V. — ■■ IV, ch. V. '" IV. ch. I.
M'"t de Staël, comme Villers, lait honneur de cette tolérance religieuse à l'influence exercée par Kant: « Depuis que les écrits de Kant ont fortement influé sur les esprits, il s'est établi dans la manière de concevoir la religion une liberté et une grandeur qui n'exigent ni ne rejettent aucune forme de culte en particulier, mais qui font des choses célestes le principe dominant de l'existence. » ^
Il serait faux de dire que l'Allemagne ait rendu Mme de Staël religieuse. Optimiste, idéaliste, enthousiaste, elle avait en elle Les germes religieux qui devaient se développer plus tai'd sous l'action du malheur. La persécution à laquelle elle fut en butte sous l'Empire, ses relations avec Jacobi, Schlegel, Villers, Mme de Krùdner ont accéléré sans doute l'évolution, mais, encore une fois, tout cela n'a pu que metti'e en valeur ce qui existait à l'état latent-. Ramenée aux idées religieuses par l'adversité en même temps que par les études philosophiques auxquelles elle s'intéressa toujours, elle n'en reste pas moins partisan fidèle de la doctrine de la perfectibilité. Sa raison n'est nullement à l'étroit dans la religion qu'elle conçoit comme une consécration du monde à Dieu^. Ce n'est qu'en Allemagne qu'elle a pu observer « la réunion d'une foi vive avec l'esprit d'examen > . '*
Si le protestantisme lui semble* la seule vraie l'eligion, la seule possible à notre époque, c'est qu'elle est aussi la seule qui marche d'accord avec le progrès des lumières. Ce n'est pas en un, mais en dix endroits de son livre qu'elle proclame que « le droit d'examiner ce qu'on doit croire est le fondement (lu protestantisme ^ ». Peu importe que cette grande idée n'ait pas été
1 IV, ch. I.
2 C'esi parce qu'elle avait cette tournure d'esprit religieuse que M'ne de Staël se rendit compte du rôle et de la valeur de la religion en Allemagne: ce fut un nouveau lien de sympathie entre la pensée allemande et la sienne. C'est déjà ce qui l'avait rapprochée de Rousseau. Comme lui, elle avait à un haut de^ré ce sentiment religieux qui subsiste, alors même que les dogmes sont tombés. Elle est religieuse par le cœur, par la. conscience. Elle a retrouvé en .Allemagne ce quelle ne trouvait pas en France, malgré les efforts du Pape et de l'Empereur; « une conscience religieuse ».
•' La religion, dit-elle, « se sert de toutes nos facultés pour célébrer les rites saints du mM-veilleux univers ». (IV, ch. I.) « La religion n'est rien si elle n'est pas tout, si l'e-xistence n'en est pas remplie. »
'' IV, ch. II. « Les moralistes allemands ont relevé le sentiment et l'enthousiasme des dédains d'une raison tyrannique qui comptait comme richesse tout ce qu'elle avait anéanti et mettait sur le lit de Procuste l'homme et la nature, afin d'en retrancher ce que la philosophie matérialiste ne pouvait comprendre. »
■' id. Examine et ne te soumets qu'à ta conviction: c'est en cette maxime cpic .se résume le protestantisme, pour Villers.
comprise par les premiers réformateurs; elle est née de leur œuvre même et s'est affirmée de plus en plus comme l'essence de la Réforme « Le protestantisme devait donc suivre le développement et le progrès des lumières, tandis que le catholicisme se vantait d'être immuable au milieu des vagues du lemps '. » Notons là encore, la parenté d'idées entre Mme de Staël et son ami Viilers Si ce dernier, dans son Essai sur Luther, a prouve avec éloquence les bienfaits de La Réforme, c'est qu'il avait vu, dans le mouvement religieux du XVIme siècle, toutes les sciences libérées du joug des dogmes et des prêtres.
Si Mme de Staël affirme avec plus de ménagements que lui la supériorité indiscutable du protestantisme, sa conviction est tout aussi forte, mais elle cherche, pour les mêmes idées, une forme plus adoucie, afin de ne pas heurter ti-op vivement l'opinion en France. Lisons attentivement rAllcmagnc, nous verrons ressortir très nettement cette pensée: les pays protestants sont en tête de la civilisation; cela est vrai tout particulièrement de r Allemagne du Nord 2. N'est-ce pas la thèse que Viilers défendit toute sa vie'?
Pour les lumières, la philosophie, l'instruction, elle met l'Allemagne du Nord au premier rang et attribue cette supériorité marquée à l'influence d'une religion éclairée qui a jete des racines profondes dans tous les cœurs. Ces affirmations si catégoriques lui ont été suggérées par les écrits de \illers: c est très "certainement de lui qu'elle s'inspire lorsqu elle ait: << tout le nord de l'Allemagne est rempli d'universités les plus savantes de l'Europe. Dans aucun pays, pas même en Angleterre, il ny •i autant de moyens de s'insti-uire et de perfectionner ses facultés 3» Elle affirme sans hésiter « que les universités protestantes sont incontestablement supérieures aux universités catholiques » et que « toute la gloire de l'Allemagne tient a ces institutions ' ». Si « l'Allemagne du Midi est à beaucoup d égards tout autre que celle du Nord* », cela vient de ce que le sud est catholique. Elle ne cesse de stigmatiser la médiocrité de vie de
' IV ch. II. Elle fait gloire à Luther d'avoir « rappelé la religion sur le terrain de la pensée ».
■^ « Ce qu'il importe d'affirmer avant tout, dit-elle dans le chapitre Du protestantisme c'est que si le nord de l'Allemagne est le pays ou les ques; ^ons Scgiqùes ont été le plus agitées, c'est en même temps ceku ou es sentiment/ religieux sont le plus universels; le caractère national en est empS et le ^énie des arts et de la littérature y puise toute son msp atSn fenfin, pa?mi les gens du peuple, la religion ^^^^ans e nord de l'Allemagne, uA ^ractère idéal et doux qui surprend singulieiement dans un pays dont on est accoutumé à croire les mœurs très rudes. » L\,cn. 11.
' 1, ch. XVm. — '' I, cli. XVIII. - ■ l. Hi. II.
— mQ —
rAllemagiie du Sud, où rien ne favorise les travaux des hommes supérieurs, où la censure empêche les idées de pénétrer, où l'on ne songe qu'au bien-être physique, aux plaisirs; et, hardiment, elle proclame que « dans aucun pays de la terre », il n'existe autant d'instruction <: qu'en Saxe et dans le nord de l'Allemagne. » parce que « c'est là qu'est né le protestantisme, et l'esprit d'examen s'y est soutenu depuis ce temps avec vigueur '>. Toutes ces remarques ont été faites par Villeris.
Certes, Mme de Staël est tolérante; si eJle n'y eût été portée par la bonté de son cœur, la largeur de vues de ses doctrines philosophiques eût incliné son esprit vers la tolérance religieuse. Peu lui importait que l'on fût catholique ou protestant, à condition que l'on fût bon 2. Elle reconnaît qu'il y a chez les catholiques « une piété sincère, tranquille et charitable-' »; elle admet même que le catholicisme est en Allemagne plus tolérant que partout ailleurs; ce n'est donc pas en tant que religion qu'elle l'attaque, mais elle signale l'influence néfaste qu'il exerce sur le développement de l'esprit humain.
Le catholicisme affecte à l'égard des lumières « un certain genre de réserve qui éteint presque tout moyen de se distinguer dans la carrière de l'imagination et de la pensée »; les pratiques du culte catholique ont un caractère païen, étranger à la religion K Toutefois, la tolérance de Mme de Staël n'ira pas jusqu'à excuser les Stolberg, les Frédéric Schlegel qui sont revenus au catholicisme; c'est pour eux qu'elle dira: « Le petit nombre de personnes qui ont abjuré le protestantisme 21'ont fait qaïc renouveler des haines -''•. »
La religion de Mme de Staël ne nuit donc en rien à la curiosité scientifique et philosophique de son esprit; Dieu, la religion, sont pour elle hi lumière qui éclaire l'univers et le rend
' I. eh. XIV.
■^ Elle était sur ce point de l'avis de Madame Elisabeth, qui écrivait: « Qu'importe que nos prières diffèrent par l'expression; ne s'adressentclles pas au même Dieu et Père? »
■' Liv IV, ch. IV. « Il se peut qu'un jour un cri d'union s'élève et que l'universalité des chrétiens aspire à professer la même religion théologique, polillcpie et morale; mais avant que ce miracle soit accompli, tous les hommes qui ont un cœur et qui lui obéissent doivent se respecter mutuellement » Villers, annotant ce passage, disait que cette tolérance n'est pas « insouciante et dédaigneuse »; c'est « un respect continuel devant lequel toutes les dénominations de catholique et de protestant ne peuvent jamais être que secondaires ».
' Voir II, ch XXIV.
'■ Liv. IV, ch. IV.
— SiH —
inlellioiblc '. Aussi, ce donl elle loue le plus Lessing, un proteslauî et <: l'un de.s esprits les plus vigoureux de 1 Allemagne », c est de n'avoir cessé < dattaquer avec toute la force de sa Logique cette maxime ^si communément répétée: qu il y a des vérités dangereuses ».-
Maintenant, elle a trouvé un pays où les lumières marchent d-accord avec la religion et nos nombreuses citations etablissenl qu'une part revient à Yillers dans cette heureuse découverte. Il serait naturel qu'elle consacrât la partie la plus considérable de son livre à la littérature, aux beaux-arts a la Dhilosophie allemande. Ces manifestations essentielles de la vie d'un peuple, ont besoin d'être présentées avec détail a ses compatriotes pour qu'ils aient conscience du rôle prépondérant qu'elles exercent sur les mœurs et le développement intellectuel de tontes les classes du peuple allemand.
Si l'homme a la responsabilité de ses actions . - et de cela Mme de Staël ne doute pas - qu'y a-t-il pour lui « de plus important. . . que de savoir.' » ^' L'auteur de l Allemagne va nous démontrer cfue. pour tout ce qui concerne les sciences, a phik)sopbio et les lettres, c'est vers le nord de l'Allemagne qu'il tau désormais tourner les regards. Ceci nous ramené au Rapport de Yillers à l'Institut. C est cette contrée que Ion peut que 1 on doit considérer comme la patrie de la pensée ^.. Qui tente toutes les routes nouvelles, tous les moyens pour faire pro- DTC'^ser les lumières, sinon les Allemands ? Ils sont « les cclai- ?eurs de l'armée de l'esprit humain •' >. Comment ne serait-on pas curieux de savoir ce qu'ils disent au retour de leiu's excursions dans l'infini?» Les savants, les hommes de lettres sont « à beancoup d'égards la réunion la plus respectable que ve monde éclairé puisse offrir...'- » Depuis quelques annee.sicircnle dans ce pavs une : quantité d'idées neuves sur les sujets littéraires et philosophiques^.: on y trouvera . des trésors d idées et de connaissances que le reste des nations de 1 Europe n épuisera pas de longtemps^). La situation poHtique du pays tavorise encore le développement intellectuel". Comme il ny a pas
1 IV ch II « Il faut bien mal connaître le chrislianisme pour recommander à ceux' qui veulent v croire, lignorance, le secret et les tcnciTresOuîrez les portes du te-mple ; appelez à votre secours le geme les £ux a ts Tes scie'nc^ la philos^hie/ rassemblez-les dans un même foyer nom- honorer et comprendre T Auteur de la création; et si 1 amoui a dit P iJnSm de ce Tou aime semble gravé sur les Veuilles de chaque Heui-, comm^^nl lempreinte de Dieu ne scrait-clle pas dans toutes l(.s ukcs qui se rallient à la chaîne éternelle 1 »
■i IV, ch. II. — ■ m, ch. I.
'' Observations générales.
. 11. ,.|.. 11. '■ II, Hk .\\.\ - - III. H.. VIII. - ^ II. <li. XX-^I- - " '• *^''- "•
en Allemagne de capitale qui monopolise à son profit les forces de la nation ', ces forces se trouvent disséminées sur tout le territoire et le peuple entier en tire parti : « On ne saurait s'imaginer en France à quel point les lumières sont répandues en Allemagne -. »
On se souvient de V Appel que Villers avait lancé aux Français lors de la première invasion du Hanovre; il y donnait des détails circonstanciés sur les ressources littéraires et scientifiques de toutes les villes du royaume; il avait complété ces renseignements dans les livres quil publia depuis, les étendant à tout le nord de l'Allemagne. C'est là, certainement que Mme de Staël a puisé les idées qu'elle résume magistralement dans le chapitre intitulé la Saxe.'^
La littérature allemande, celle du moins qui est digne d'intérêt, « n'existe guère dans toute son originalité qu'à dater de quarante à cinquante ans ^ » ; elle est remarqualole d'originalité et d'énergie''», ce qui peut être une conséquence de V isolement et de V indépendance dans lesquels elle a vécu relativement à celle des autres peuples. Si, pour trouver dans le pMs intime de son être « la religion, l'amour et la pensée »^ l'homme doit se replier toujours plus sur lui-même, l'on peut d'ores et déjà prévoir que ce sont les Allemands qui posséderont la littérature la plus personnelle et la plus profonde. En effet, « le caractère distinctif de la littérature allemande est de rapporter tout à l'existence intérieure, et comme c'est là le mystère des mystères, une curiosité sans bornes s'y attache*^. » Chacun étant habitué, après une sérieuse étude préalable, à juger tout à son point de vue personnel, « même les écriviuns du second et du troisième ordre ont encore des connaissances assez approfondies pour êti'e chefs ailleurs'». La nature du climat, ïout comme la situation politique et le manque de centralisation, font « qu'il n'est point de pays qui ait plus besoin. . . de s'occupei de littérature''». Les critiques français sont donc mal renseignés et commettent une réelle erreur ciuand ils affirment que la littérature des peuples germaniques i est encore dans
1 I, ch II et II, ch. XVI. Pour mieux faire ressortir sa pensée. M"ie de Staël dit « En France, l'on ne s'intéresse qu'à Paris et l'on a raison, car c'est toute la France; et qui n'aurait vécu qu'en province, Ji'aurait pas la moindre idée de ce qui caractérise cet illustre pays. » I, ch. XIV.
2 id.
3 I, ch. XIV. « On peut juger par la quantité d'ouvrages qui se vendent à Leipzig, combien les livres allemands ont de lecteurs; les ouvriers de toutes les classes, les tailleurs de pierre même, se reposent de leurs travaux un livre ^ la main, etc.
. ■' II. fil. I. — "• II. di, m. — '■ II, cil. XXXI. — " III. cil. VII. — -^ I, ch. V.
l'enfance de Tart ' > ; elle a. au contraire, un caractère bien à elle, et, pour cette raison même, l'on peut prétendre quelle fait < époque dans l'histoire des beaux-arts- .
En Allemagne, la littérature n'est pas une branche isolée; elle est en relation intime avec la philosophie, les sciences et la religion. Comment en serait-il autrement si le souci principal des Allemands est la recherche et l'expression de la vérité, s'ils sont guidés par l'enthousiasme, « qualité vraiment distinctive de la nation allemande. > -^
La philosophie allemande n'est pas négative; elle est donc '< plus favorable qu'aucune autre à l'étendue de l'esprit, car, rapportant tout au foyer de l'âme et considérant le monde luimôme comme régi par des lois dont le type est en nous, elle ne saurait admettre le préjugé qui destine chaque homme d'une manière exclusive à telle ou telle branche d'étude *>. Et, c'est un fait que, rarement, les hommes supérieurs de ce pays se bornent à une seule carrière: Gœthe, Schelling et F. wSchlegel sont autant d'exemples du contraire.
II est nécessaire de posséder des connaissances universelles; c'est Là un trait général qui caractérise l'Allemagne. Cet esprit d'universalité se remarque chez les philosophes et les littérateurs, même chez les savants 5. C'est cette profondeur et cette étendue du savoir qui donnent <; aux écrivains de la nouvelle école littéraire.... du grandiose dans la manière de concevoir les beaux-arts '').
« La philosophie idéaliste, le christianisme mystique et la vraie poésie ont, à beaucoup d'égards, le même but et la même source. Ces philosophes, ces chrétiens et ces poètes se réunissent tous dans un commun désir. Ils voudraient substituer au factice de la société, non l'ignorance des temps barbares, mais une culture intellectuelle qui ramène à la simplicité par la perfection même des lumières; ils voudraient enfin faire des hommes énergiques et réfléchis, sincèi-es et généreux de tous ces caractères sans élévation, de tous ces esprits sans idées, de tous ces moqueurs sans gaieté, de tous ces épicuriens sans imagination qu'on appelle l'espèce humaine, faute de m.ieux. » '
A la suite de Villers, Mme de Staël a découvert en Allemagne cette force qu'elle nomme l'enthousiasme, force qui exerce son action aussi bien sur l'homme moral que sur l'homme intellectuel et qui : est. par son universalité même, très favorable à la
• H. cil. XI. — - II. ch. XII. — ' IV, ch. XI. — • III. cli. VIII. — ■ 111. cli. X. ■ II. di. XXV.
' IV. ch. V. Ce passage est l'un de ceux que Villers a recopiés complètement, d'après le manuscrit que B. Constant lui prêta.
pensée cl à rimagination ^ >. Une des plus grandes concessions que l'auteur de la Littérature ait faites à l'auteur de V Allemagne, c'est, avons-nous vu. de reconnaître que l'esprit de société dont les Allemands sont presque dénués, est contraire à l'individualisme, el de déclarer que parce que Vesprit de société n'exerce sur eux presque aucune influence, il leur a été permis d'occuper la première place parmi les peuples civilisés. Comme Vil- 1ers, elle est amenée à cet aveu: <■ Le goût et l'enivrement de l'esprit de société rendent singulièrement incapable d application et d'étude-. » Cette liberté de dire toute sa pensée sans crainte dn ridicule est fort du goût de Mme de Staël, qui écrit à sa cousine 3 : J'ai acquis en Allemagne peut-être une assez mauvaise chose, quoique assez naturelle; c'est la confiance d'avouer mes bizarreries; car tout ce qui écrit quatre lignes en a tant ici que je puis bien me prononcer. » En 1804, elle appelle cet individualisme des bizarreries ou des excentricités, mais plus tard, après avoir mieux pénétré son importance dans le développement de l'esprit humain, elle en parlera avec plus de respect.
L'individualisme se trahit partout; la langue allemande en porte les traces; il y a plusieurs dialectes. Chaque écrivain n'est préoccupe que de donner à sa pensée l'expression la plus adéquate; à rencontre des écrivains français, il lui est indifférent que le lecteur ait de la peine à le comprendi'e; il sait que celui-ci ne se rebutera pas et cherchera à pénétrer le sens de ce qu'il lit L'écrivain allemand se préoccupe donc avant tout d'exprimer ce qu'il sent et n'est retenu pai' aucun souci des convenances de société; il use de la façon la plus complète de toute son indépendance. L'avantage de ce st\de se remarque en poésie à « la variété et à la beauté des épithètes '* «.
La langue allemande est peu connue en France'^; on doit cependant la compter au nombre des langues anciennes: c'est une langue-mère'', une langue '; aussi primitive et dune constitution presque aussi savante que le grec'>:. C'est sans doute à cause des difficultés qui embarrassent les débutants que si peu de Français l'étudient; leur préjugé national les incite à croire que les œuvres littéraires de leurs voisins sont bien inférieures aux leurs, de sorte qu'ils n'ont aucun intérêt à surmonter ces
1 IV, ch XI. — ' h cil. I.
•' Wcimar, janv. 1801, lettre adressée à Mme Xccker-de Saussure.
■ II. ch. IX. — ■ II, ch. I.
" Voir dans le Spectateur dn Xord l'article de Villers sur la langue allemande.
■ II, ch, IX.
premières difficultés. C'est une profonde erreur; née à lépo^ que où la littérature française exerçait en Europe une hégémonie incontestable, cette opinion ne se justifie plus de nos jours. On croit volontiers, en France, avoir atteint les Dornes de la perfection littéraire et n'avoir plus rien de neuf à découvrir; il faut revenir de cette erreur. Les Français doivent-ils se louer d'être confinés depuis un siècle et demi dans Ja littérature classique, c'est-à-dire -< imitée des Grecs et des Romains? ^» Non, car la littérature française est sur le point den monrir; elle se pétrifie-. Les lois qui la régissent sont vieillies et désormais hors de saison, car elles nuisent au progrès et empêchent, bien plus qu'elles ne l'aident, la production de nouvetiux chefs-d'œuvre.
Ce qu'on appelle le goût est fixe en France; il ne l'est pas encore en Allemagne où il ; change à chaque nouvelle production des hommes de talent. Tout est progressif, tout marche et le point stationnaire de perfection n'est point encore atteint ^ .. Est-ce un mal? La question n'est posée que pour la forme. Mme de Staël n'y répond pas par un non aussi catégorique que le foit Villers, probablement, afin de ne pas heurter de front Icj susceptibilités littéraires de ses compatriotes. C'est cependant bien cette réponse négative qui se devine à la lecture de son livre. Ne le laisse-t-elle pas entrevoir lorsqu'elle ajoute: «Chez toutes les nations où l'on s'est flatté d'y être parvenu, l'on a vu presque immédiatement après commencer la décadence, et les imitateurs succéder aux écrivains classiques comme pour dégoûter d'eux ^. »
Il faut relire le chapiti'e Du goût pour mesurer combien elle s'est éloignée des idées toutes faites de sa jeunesse. Elles fausj.aient encore son jugement lors de la publication >le son livre De la littérature; plus tard, en 1802 et 1803, nous l'avons vue se révolter lorsque Villers lui affirmait que ce que l'on appelle le bon goût n'existe pas, du moins, comme 1 entendent les Français et que chaque peuple, chaque race a le sien qui est en relation intime avec sa civilisation, sa sensibilité; que c'est une erreur de croire que le bon goût puisse être monopolisé par une seule nation. Elle accepte enfin ces théories f[ui lui semblaient si hardies auti'efois, mais avec quelque hésitation, puisqu'elle cherche h mettre en balance la valeur des deux
' II, cil XI.
2 « Leii conceptions hardies sont très rares en France », dit ^I"ie de Staël, « l'ou y aime en littérature à travailler en sûreté», ajoute-t-ette irolaiquemcnt.
■■' II, ch. XI.
■ II. ch XII.
doctrines littéraires et termine le chapitre pai' ces mots: < .S;' Von osait le dire ', peut-être trouverait-on qu'en France il y a maintenant trop de freins pour des coursiers si peu fougueux, et qu'en Allemagne, beaucoup d'indépendance littéraire ne produit pas encore des résultats assez brillants. > -
Elle propose d'établir un traité de paix « entre les façons de juger artistes et mondaines des Allemands et des Français»; elle en indique les règles générales:
« Les Français devraient s'abstenir de condamner même une faute de convenance si elle avait pour excuse une pensée forte ou un sentiment vrai. Les .\llenxands devraient s'interdii'e tout ce qui offense le goût naturel, tout ce qui retrace des images que les sensations repoussent: aucune théorie philosophique, quelque Ingénieuse qu'elle soit, ne peut aller contre lés répugnances des sensations, comme aucune poétique des convenances ne saurait empêcher les émotions involontaires. » s
Elle ne parle plus du bon goût, ni même du goût, mais du goùi naturel: Villers, depuis 1803. a fait Une véritable conquête. Elle déclare maintenant que « le goût en poésie tient à la nature et doi.' être créateur comme elle; les principes de ce goût sont donc tout autres que ceux qui dépendent des relations de la société». Bien mieux, elle pose ce principe vraiment large: «H faut en littérature tout le goût qui est concilialDle avec le génie: car si limportant dams l'état social c'est le repos, l'important dam; la littérature, au contraire, c'est l'intérêt, le mouvement, l'émotion, dont le goût à lui tout seul est souvent l'ennemi. » ^
Les règles du goût, fixes et rigides, sont donc, pour les esprits créateurs, des entraves plus que des guides. Si ces règles sont devenues tyranniques, c'est qu'on les a confondues avec les convenances de société. « S'il ne faut transporter dans les arts que l'imitation de la bonne compagnie, les Français seuls en sont vraiment capables; mais plus de latitude dans la composition est nécessaire pour remuer fortement l'imaginatioi'. et l'âme ■'. > On ne peut faire tentendre avec plus de finesse
1 II convient de remarquer celte toiu-nure de phrase dont M^c de Staël fait presque constamment usage dans son livre De r Allemagne, lorsqu'elle est amenée à prononcer un jugement sur la valeur réciproque des littératures; cela tranche avec les 'affirmations trop catégoriques dont Villers affectait l'emploi dans ses écrits.
2 II, ch. XIV.
3' Id. C'est dans ce sens qu'il faut entendre cette phrase qui termine le chapitre sur la comédie (II, ch. XXVI): « Ce sera prescpae toujours un chefd'œuvre qu'une invention étrangère arrangée par un Français. »
i II, ch. XIV et XXIII.
'■ I-x;s lecteurs ont en France le scrupule ridicule de ne pas vouloir « s'amuser aux dépens de leur conscience littéraire », dit-elle.
qu < 011 ne saurait enseigner le bon goût dans les arts comme le bon ton en société' >; lun est négatif, l'autre, créateur. Elle dit fort spirituellement à propos de l'art dramatique: : Les règles ne seront que l'itinéraire du génie, elles nous apprennent seulement que Corneille. Racine et Voltaire ont passé par îà; mais, si l'on arrive au but, pourquoi chicaner sur la route? et le but n'est-il pas d'émouvoir l'âme en l'ennoblissant? - C'est de ce poin': de vue qu'elle considère désormais les règles, non seulement de l'art dramatique, mais de tous les genres littéraires.
La voilà maintenant émancipée des principes littéraires du XVIIImt siècle, elle rompt complètement avec la poétique des Marmontel et des Voltaire, dont elle ne s'éloignait guère encore en 1800.
Parfois, dit-elle, une nation - se place en aristocratie du bon goût vis-à-vis des autres » ; cela pouvait être un bien auparavajit; désormais, ce sera un mal, surtout si c'est la France qui se pose en arbitre du goût, puisqu'elle est incapable de produire de nouveaux chefs-d'œuvre, tant quelle n'aura pas rajeuni ses doctrines littéraires. En Allemagne, « il n'y a de goût fixe sur rien, tout est indépendant, tout est individuel. L'on juge d'un ouvrage par l'impression qu'on en reçoit et jamais par les règles, puisqu'il n'y en a point de généralement admises: chaque auteur est libre de se créer une sphère nouvelle. » ^
Il faut placer ici, pour lui donner toute sa valeur, le passage suivant du premier chapitre de l'ouvrage:
« Il est impossible que les écrivains allemands, les hommes les plus instruite et les plus méditatifs de lEurope, ne méritent pas qu'on accorde un moment dattention à leur littérature et à leur philosophie. On oppose à l'une qu'elle n'est pas de bon goût et à lautre qu'elle est pleine de folie. // se pourrait qu'une littérature ne fût pas conforme à notre législation du bon goût et qu'elle contînt des idées nouvelles dont nous pussions nous enrichir en les modifiant à notre manière. C'est ainsi que les Grecs nous ont valu Racine, et Shakespeare, plusieurs des tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature est menacée ferait croire que l'esprit français lui-même a besoin maintenant d'être renouvelé par une sève plus vigoureuse; et comme l'élégance de la société nous préservera toujours de certaines fautes, il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés. »^
L'importance de ces déclarations n'avait pas échappé à Vil- 1ers; les idées, qui étaient siennes, s'y trouvaient exposées avec une concision, un bonheur d'expression et une force qu'il n'é-
' il. cil. XIV. — ■-' II. ch. XV. — ■■■ II, ch. I. '' Observations générales.
tait jamais arrivé à leur donner; aussi recopie-t-il le passage en entier.
D'où viennent les différences essentielles que Ion reniiU'que entre les littératures française et germanique? Les causes eu sont multiples et tiennent au climat, à la race et aux circonstances historic/ues. L'Europe compte « trois gi*andes races différentes: la race latine, la race germanique et la race esclavonne ' > Mme de Staël ne s'occupe pas de cette dernière, tard venue dans la civilisation; ses écrivains sont encore trop imbus de l'esprit d'imitation. Tout son effort tend à caractériser les deux autres races, les seules importantes pour le moment; elle prend la nation française comme type de la race latine, la nation allemande comme type de la race germanique.
Si les goûts, les penchants, la philosophie d'un peuple se reflètent surtout dans sa littérature, si celle-ci est le produit national par excellence, on conçoit que les littératures de deux peuples aussi différents soient dissemblables dans leurs traits même les plus essentiels. « Il n'y a donc dans l'Europe littéraire que deux grandes divisions très marquées: la littératm'e Imitée des anciens, et celle qui doit sa naissance à l'esprit du moyen âge; la littérature qui, dans son origine, a reçu du paganisme sa couleur et son charme et la littérature dont l'impulsion et le développement appartiennent à une religion essentiellement spiritualiste-. » Mme de Staël donne à ces deux conceptions littéraires des noms qui, depuis, ont fait fortune: l'une est classic/ue^ l'autre, romantique.
« Le nom de romantique a été introduit nouvellement en Allemagne pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l'origine, celle ,qui est née de la chevalerie et du christianisme. Si l'on n'admet pas que le pagarusm,e et le christianisme, le Xord et le Midi, lantiquilé et lie moyen âge, la chevalerie et les institutions grecques et romaines se sont partagé l'empire fie la littérature, l'on ne parviendra jamais à juger sons un point de ^a^e philosophique le goût antique et le goût moderne. On prend quelquefois le mot « classique » comme synonyme de perfection. Je m'en sers ici dans une autre acception en considérant la poésie classique comme celle des anciens et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. Cette division se rapporte égalem,ent aux deux ères du monde: celle qui a précédé l'établissement du christianisme et celle qui l'a suivi. »•'
Voilà l'idée fondamentale du livre de Mme de Stai'-l. en même temps que la première définition claire du romantisme; voilà enfin l'expression lumineuse d'une pensée que Villers
^ Observations générales. — - id.
' II, ch XI.
avait développée dans plusieurs de ses ouvrages, et tout récemnienl; reprise dans le Magasin encyclopédique. '
Dautres, sans doute, avant Alm^ de Staël, avaient employé ce terme jde < romantique » ; ,on le trouve chez Rousseau, Marmontel. Ducis, ^mais chacun 4'eux lui donnait un sens quelque peu différent, .et c'est bien Mme de Staël qui le choisit pour désigner le mouvement d'idées qui devait renouveler la littérature française. Mais, ici encore, elle n'arrivait qu'après Villers, qui venait de donner ;au mot romantique son sens moderne et fécond, puisqu'il désignait pai' là une inspiration poétique nationale, opposée 'au genre dit classique.
Ainsi^ le romantisme, c'est la littérature nationale, non plus celle qui s'inspire de l'antiquité, mais celle qui est née du contact avec la pensée et l'art du moyen âge. On ti'ouverait déjà quelques germes de cette théorie dans le livre De la îiltérature, qui voulait démontrer la supériorité des littératures modernes sur les ajiciennes- toutefois, les arguments qu'elle donnait en 1800 étaient vagues; la théorie paraissait trop simpliste et développée comme un théorème bien plus qu'analysée d'une manière probante; trop de réticences affaiblissaient ses vues neuves; telle celle-ci, par exemple : les littératures modernes doivent être chrétiennes pai'ce que, qu'on le veuille ou non, la pensée moderne, les mœurs actuelles sont imprégnées du christianisme, et la littérature française, en voulant rester païenne, par imitation, se condamne à dépérir. Quelle précision acquiert cette idée dans V Allemagne] Il ne suffit plus maintenant qu'une littérature soit moderne pour mériter de retenir l'attention de Mme cle Staël, il faut encore qu'elle repose sur une doctrine littéraire moderne, qu'elle soit nationale et puise à des sources nationales, qu'elle brise le joug des règles étroites et mal comprises, qu'elle fasse preuve de vitalité et se développe, qu'elle ne soit pas superficielle et frivole, mais qu'elle révèle la pensée même de la nation; à ces conditions, elle sera supérieure aux littératures anciemi/es.
Chrétienne et nationale, telle doit donc être la littérature romantique. Ses sources fécondes seront dans le moyen âge, car < la chevalerie est pour les modernes ce cjjue les temps héroïques étaient pour les anciens; tous les nobles souvenirs des nations européennes s'y rattachent-». Ce qu'il importe maintenant ; dans le silence actuel du tailent. c'est de détruire
' Comme Villers, elle établit en outre une distinction entre le Nord et le Midi. « La philosophie spéculative a toujours trouvé beaucoup de partisans panni les nations germaniques et la philosophie expérimentale parmi les nations latines. » (III, eh. V.)
- I. ch. [V.
le mépris cfuoii a voulu jeter sur toutes les conceptions du moyen âge », car s'il ne convient pas de les adopter toutes, rien ne nuit davantage au dévolop peinent du génie que 'de considérer comme barbare quoi que ce soit d'original». ^
Pour qu'une littératm-e soit vivante, il faut qu'on la sente née d'un enthousiasme — nous savons ce que Mme c.e Staël enlend par l'enthousiasme — cet élan des sentiments nobles et généreux qui caractérise toute grande époque de l'histoire. Au moyen âge, alors que commencent à se former les nationalités modernes,, apparaît un genre d'enthousiasme propre à élever les caractères et les cœurs: le culte de f honneur. La vraie antiquité pour nous sera donc le moyen âge, cette époque jusqu'alors méprisée, parce que mal connue, oii l'on retrouvera en germe les grands sentiments qui nous intéressent; et, tandis que « la littérature des anciens est chez les modernes une littérature transplantée », « la littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène, c'est notre religion et nos institutions qui l'ont fait éclore;. "-
Trancher la question de prééminence entre les anciens et les modernes n'est plus l'objet de Mme de Staël comme en 1830. Les théories littéraires des anciens, nées de leur genre de vie et des circonstances historiques, leur convenaient parfaitement, preuve en soient les chefs-d'œuvre des littératures antiques; ce qui ne convient pas, c'est leur adaptation à notre vie moderne. Aujourd'hui l'on sent auti'ement qu'il y a quinze ou vingt siècles; c'est dire que die nos jours, l'éclosion des livres et des œuvres d'art obéit à d'autres lois. Xi supérieures, ni inférieures à celles des anciens, ces lois sont autres et correspondent à nos idées modernes. La sensibilité, le tempérament des anciens sont trop différents des nôtres pour que les formes de leur lart puissent convenir à l'ejipression de nos pensées et de pios sentiments. ' Jamais un écrivain de nos jours ne pourra parvenir à composer de la poésie antique. Il vaudrait donc mieux que notre religion et nos mœurs créassent une poésie moderne, belle aussi par sa propre nature comme celle des anciens ^. » Et, du coup, elle renverse ces antiques règles du soi-disant bon goût; il lui semble infiniment meilleur pour notre littérature < que sa poétique soit fondée sur des idées philosophiques, même un peu absti'aites, que sur de simples règles extérieures; car ces règles ne sont que des barrières pour empêcher les enfants de tomber. >■■ ''
La vraie caractéristique des modernes, c'est une sensibilité presque inconnue aux anciens: < La poésie des anciens est plus
' m, ch. XXXII. — ■' II, eh. XI. — ' IF. ch. XXV. — ' III. cli. iX.
pure comme art. celle des modernes fait verser plus de larmes' . » Seules notre histoire et nos croyances peuvent émouvoir cette sensibilité. M»ic de Staël est ainsi amenée à prononcer ces mots vraiment prophétiques : ^
« La littérature romantique est la seule qui soit suscc])tible encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines clans notre propre sol, elle est la seule ([ui puisse croître et se vivifier de nouveau; elle cxprane notre religion, elle rappelle notre histoire; son origine est ancienne, mais non antique. »^
Homère. Virgile. Horace ne peuvent plus être nos maîtres; lisons-les moins, lisons plutôt nos troubadours. '^
La littérature allemande, voilà le plus puissant argument à lappui de cette thèse; rien de plus vivant, de plus profond, souvent même de plus beau que cette littérature à Iheure actuelle. Pourquoi? Tout d'abord, parce que «l'Allemagne... ne fut point atteinte par la fatuité, l'immoralité et l'incrédulité qui, depuis la Régence, avaient altéré le caractère des Français »; parce que • la féodalité conservait encore chez les Allemands des maximes de chevalerie » ; enfin, comme il faut aux Jiations de l'enthousiasme « pour ne pas se corrompre et se dissoudre », parce qu'ils en ont trouvé dans leur admiration pour les poètes germaniques du moyen âge, parce que « tout ce qui tient à la chevalerie ancienne remue le cœur des Allemands ^*. Cela ne veut pas dire qu'ils dédaignent les anciens; ils lies apprécient même mieux que nous, mais ils ne les imitent pas aussi servilement'"'. Ils connaissent les anc/iens comme ils connaissent toutes choses, parce qu'ils sont universels " mais ils n'en restent pas moins eux-mêmes. Hs n'ont pas réduit la littérature à être un élégant badinage, une distraction superficielle, ils en ont fait l'expression de la vérité. H est donc néces-
' II, ch. XI. Il est impossible à l'heure actuelle de « s'en tenir aux chefs-d'œuvre anciens »; c'est « un excellent régime pour le goût, mais non pour le talent »; pour pxciter celui-ci, il faudrait des impressions inattendues, il faudrait « porter dans les arts une jeunesse d âme qui cherchât des plaisirs nouveaux. » (II. ch. XVIII.)
2 II, ch. XXXI.
•■' II, ch XI.
4 « Le^ Allemands avaient aussi leurs chanteurs d'amour (Minnesinger), mais rien ne peut être comparé à nos trouvères et à nos troubadours, et c'était peut-être à cette source que nous devions puiser une littérature vraiment nationale. » (I, ch. IV.)
^ II, ch. XXI.
•> Voir III, ch. IX.
■ C'est ce que Villers veut prouver dans son rapport à llnstitut.
sairc que les Français se mettent à l'étude du génie allemajid et 1(! meilleur moyen de le pénétreir est d'apprendre la langue allemande. « En apprenant la prosodie d'une langue, on entre plus intimement dans l'esprit de la nation qui la parle que par quelque genre d'étude que ce puisse être.'» Les Anglais nous ont dépassés dans cette voie, et la littérature allemande « est beaucoup plus connue en Angleterre qu'en France- ». Etudions les œuvres des autres nations « pour exciter des idées nouvelles » ; il faut faire tout ce que nous pourrons pour échapper à la stérilité dont notre littérature est menacée. '■''
C'est en Allemagne que Ion trouve le plus souvent réunis « l'imagination et le recueillement contemplatif r: ; aussi, y rencontrons-nous plus que dajis toute autre nation la vraie poésie lyrique^ celle qui exprime les sentiments de l'âme. Pour concevoir la beauté de cette poésie, il faut « errer par la rêverie dans les régions éthérées, oublier le bruit de la terre en écoutant l'harmonie céleste et considérer lunivers entier comme un symbole des émotions de l'âme ^». Les poètes allemands sont des hommes de génie, ils nous émeuvent 5. « Il n'j' a pas aujourd'hui de poésie plus frappante et plus variée "^ » Les œuvres des Gœthe, des Schiller, des Bùrger, etc., ont « un caractère vraiment national' »; elles vivront "^ « On croit sentir » dans leurs écrits « ime jeunesse nouvelle, celle qui naît du noble choix qu'on peut faire après avoir tout connu. »'•'
A considérer le nombre et l'importance des chefs-d'œuvre romantiques, « la plus illustre des nations germaniques est la nation anglaise », dit M^e de Staël; et pourtant, c'est la nation allemande qu'elle donne en exemple aux Français, sans doute, parce que les voisins d'outre-Rhin sont moins connus de ses compatriotes que ceux d'outre-Manche, mais aussi parce que, malgré toute son admiration pour les Anglais, elle leur préfère
1 II, ch. IX. — -^ II, ch. II. — -' Il ch. XV. — ' II, ch. X.
■' « Le génie se sent, comme l'amour, par la profondeur même de l'émotion dont il pénètre celui qui en est doué. » (II, ch. X.) La nature parle au \Tai poète; chez les poètes allemands « ces miracles de la sympathie entre l'homme et les éléments » sont constants. (II, ch. XIII.)
'■ II, ch. IX.
- II, ch. XIII.
^ « La poésie classique doit passer par les souvenirs du paganisme pour arriver jusqu'à nous: la poésie des Germains est Vère clirétienne des beaux-arts, elle se sert de nos impressions personnelles pour nous émouvoir: le génie qui l'inspire s'adresse immédiatement à notre cœur et semble évoquer notre vie elle-même comme un fantôme le plus puissant et le plus terrible de tous. » (II, ch. XI.)
■' III. ch. IX.
les Vllemands. dont la tournure d'espi'it poétique, la sensibilité mvsticfuc lui plaisent mieux que le caractère froid et pratique des \nolais Cest dans les richesses inexplorées de leur littérature moderne que sont, pour longtemps encore, « les sources primiUves de l'imagination et de la pensée».'
La marche enti^aînante et vraiment magnifique de sa démonstration assure à Mme de Staël la première place parmi ceux qui se sont plu à proclamer le cosmopolitisme.
<' Il faut, à notre époque, dit-elle, que les nations se servent '< de guides les unes aux autres » ; à vouloir se priver « des lumières qu" elles peuvent mutuellement se prêter », elles se feraient un tort réel-\ « Le grand avantage qu'on peut retirer de la littérature allemande, c'est le mouvement d émulation quelle donne > ; mais il ne faut y chercher qu'une inspiration; il serait tout aussi nuisible d'imiter servilement les Allemands que les anciens 3, ce qui ne veut pas dire qu on ne puisse traduire en français les chefs-d'œuvre des littérateurs allemands. Les Allemands sont eux-mêmes d'excellents traducteurs. La flexibilité de leur langue leur permet de serrer de près le texte original et d'en rendre la saveur étrangère. Cette communion inUme avec les œuvres d'art des autres nations leur a donné cette universalité que Mme de Staël estime a si haut prix ce qui ne les empêche pas de produire eux-mêmes des œuvres originales. Adoptons cette manière large de s inspirer des littératures étrangères, n^ élevons pas autour de la Lrance « une muraille de Chine pour empêcher les idées du dehors d'v pénétrer'^ > S'isoler serait reculer, surtout a legard de l'Allemagne car. de toute nécessité, « il faut, dit-elle, dans nos temps modernes avoir l'esprit européen «.^
Nul ne peut nier que ce portrait de l'Allemagne philoso-
1 II ch XI Elle ne se lasse pas de répéter qiie « les Français gagneraient plus ■ à concevoir le génie allemand que les Allemands a se SumetU-e au'bon goût français" » (II, ch. I); ils peuvent en retirer un gîaml Mncfice, car'« les .\llemands, accoutumés à réflécha- P^'? «"deme t It solitairement pénètrent si avant dans a vente qu il fa 'jtie . m ignorant ou un fat pour dédaigner aucun de leurs écrits a%ant de s en etie longtemps occupé. » (III, ch. VIII.)
■^ IL ch. XXXI.
3 « Il faut V chercher des forces pour composer soi-même plutôt que des ouvrages tout faits qu'on puisse transporter ailleurs. » (U, ch. axn iii.;
■' Observations générales.
■ II, ch. XXVIII.
phiquc et littéraire ne soit des plus flatteurs K Les AlleinandvS sont les premiers à le reconnaître. Tout comme Villers, Mme de Staël poursuit un but déterminé, elle veut démontrer aux Français la valeur morale de la doctrine de la perfectibilité et la supériorité de l'idéal spiritualiste sur le matérialisme. Cette intention constante explique bien des pensées et éclaire plus d'une des comparaisons que nous rencontrons sous la plume des deux écrivains. Si l'on propose un modèle à quelqu'un, ne faut-il pas provoquer son admiration pour exciter en lui le désir de l'imiter? Il est donc nécessaire de placer le modèle dans le jour le plus Jieureux. Elle le pouvait sans peine puisque, dans ses courts séjours en terre allemande, elle n'eut de relations qu'avec les hommes des plus réputés par leur caractère et leur savoir 2. Mais surtout, sa conviction s'était nourrie de celle de Villers et affermie au contact de tant d'esprits gagnés par lui à la cause de la supériorité intellectuelle et morale des Allemands.
Mme (le Staël n'a rien avancé, en effet, qui n'ait été dit auparavant par son ami Villers; elle a condensé dans un seul ouvrage ce qu'il avait détaillé en plusieurs; elle l'a dit avec plus d'éclat, de force et d'habileté persuasive. Nous connaissons les raisons pour lesquelles Villers laissait dans l'ombre certains points faibles de la nation allemande. Mme de Staël s'inspira si bien des ouvrages de son ami qu'elle l'a suivi jusque dans ses erreurs. Il avait dit, dans son Essai sur la Réformation: « Sans doute qu'ils (les ALlemands) ont eu et ont encore d'estimables artistes, mais non de sorte à l'emporter sur ceux de l'Italie, ni même à les contrebalancer. Leur mérite réel dans les arts et qui procède de leur esprit réfléchi, scrutateur, c'est d'en traiter la théorie avec plus de profondeur, d'observer, de rechercher les principes qui guident à leur insu les grands artistes'* »; affirmations qui se ressentent encore des préjugés du XVIIIme siècle où l'on ignorait presque tout des productions de l'art dans cette « nation rude et âpre chez laquelle le froid climat éteignait le
1 Ce qui lui faisait voir T Allemagne sous des couleurs si brillantes, c'est qiie, non seulement elle y découvrait des richesses inexploitées, mais aussi que l'accueil qu'elle y reçut fut vraiment enthousiaste; elle en est piofcndément touchée. Voir sa Lettre du 31 janvier 1804 à Mme Necker-de Saussure et Dix années d'exil, Gautier, appendice.
- Elle n'y a connu que des officiers distingués ou des hommes de lettres do premier ordre: « Les trois hommes de lettres Goethe, Schiller et Wielpnd ont plus d'esprit ingénieux, profond, en liUérature et en philosophie qu'aucun homme à moi connu; ieur conversation est toute en idées », écrit-elle en 1804 à sa cousine, Mme N. de Saussure.
■' I\utic II. section II, ch. Beaux-Arts.
feu cIli génie, ternissait les grâces de l'esprit, tenait le germe de la politesse dans rengourdissemcnt et l'empêchait d'éclore '«. Villers qui ne connaissait aucune des belles collections de Munich, de Berlin ou de Dresde, pouvait être en partie excusable de s'en être tenu, pour de qui touchait aux arts plastiques à Ides jugements d'emprunt, encore reconnaissait-il chez les Allemands des théoriciens de premier ordre dans presque tous les arts! Mais, Mme de Staël qui avait visité ces musées et ces collections célèbres, qui avait entendu les concerts réputés de la chapelle royale de Dresde ou de la Thomaskirche à Leipzig, n'en écrit pas moins: « Les Allemands, en général, conçoivent mieux l'art qu'ils ne le mettent en pratique ^, » Et plus loin, elle dit d'une façon plus incisive encore: « Sous tous les rapports, les Allemands sont plus forts dans la théorie que dans la pratique, et le Nord est si peu favorable aux arts qui frappent les yeux qu'on dirait que l'esprit de réflexion lui a été donné senlement pour qu'il servît de spectateur au Midi ... Je ne ferai qu'une objection g leur génie comme musiciens; ils mettent trop d'esprit dans leurs ouvrages, ils réfléchissent trop à ce qu'ils font. Il faut dans les beaux-arts plus d'instinct que de pensée. »
Voici un second exemple, plus frappant encore. Dans son opuscule sur la Poésie erotique comparée, Villers avait, rappelons-le, dressé un petit tableau en trois étages. Son avis était que les poètes français ne réussissaient pas à s'élever dans les hauteurs sublimes du < ciel et de l'empyrée » à côté des poètes allemands, il prétendait en revanche qu'aucun auteur allemand ne s'était jamais aventuré dans ces genres vulgaires, dans le « domaine de la bête » où se complaisaient un grand nombre d'auteurs français. Villers ne pouvait ignorer que la licence a compté aussi ses poètes en Allemagne: Bûrger, Wieland. Sa faveur trop partiale a encouragé l'erreur généreuse de Mme de Staël. Elle affirme que dans tous les ,genres littéraires, en Allemagne, se remarquent la noblesse de sentiment, la pudeur des races sérieuses du Nord. Il y avait de fortes ombres à ce
' Anot et IMalfilâtre, cité par Klaus Weidenkaff. On disait encore: «Il serait inutile de prouver fort au long qu'il est des liaj'S oii l'on ne vit jamais de grands peintres ni de grands ''poètes. Par exemple, tout le monde sait qu'il n'est sorti des extrémités du Nord q'ue des poètes sauvages, des versificateurs grossiers et de froids coloristes. La peinture et la poésie ne se sont point approchées du pôle i)lus près que la hauteur de la Hollande; on n'a guère vu, môme dans cette province, qu'une peinture morfondue. » (Réflexions critiques sur ta poésie et la peinture, Paris 1719, Vol. II, sect. XIII, réfl. I.)
■^ Partie II, ch. XXXII, voir tout ce premier paragraphe.
tableau; citons à côté de Bûrger et de Wielaiid, lous leurs imitateurs et plusieurs disciples de l'école romantique allemai]de. '
Si nous avons relevé trait pour trait le tableau que Mmt; de Staël a tracé de la vie intellectuelle et morale du peuple allemand, si nous iio*us sommes fait un devoir de signaler sa ressemblance avec celui que Villers nous avait présenté, c'est que, pendant plus d'un demi-siècle — et malgré toutes les rectifications que quelques-uns y voulurent apporter — c'est d'après rAlleinagne de Mme de Staël que furent établis tous les jugements sur le pays d'outre-Rbin et ses habitants. Et puisque Villers est pour beaucoup dans la façon dont nous apparaît l'Allemagne à travers le livre de Mme de Staël on doit justement reconnaître en lui non seulement le précurseur, mais le premier guide de cette femme illustre; elle a d'ailleurs parfois jugé mieux que lui le caractère allemand. 'Moins aveuglée, moins germanisée que lui. elle a souvent très vivement reproché aux Allemands des défauts que Villers avait passés sous silence; bien qu'elle ait frappé une belle médaille, elle n'en dissimule pas le revers. Il faut, pour ne diminuer en rien îoriginalité de Mme de Staël, insister sur ce dernier point. Elle est tout d'abord étonnée de ,cette considération exagérée qu'ont les Allemands pour ce .qui est étranger, en politique comme en littérature. Ils n'ont « pas assez de préjugés nationaux- > ; cette abdication de soi-même est un grand défaut. Chaque peuple doit avoir des idées, « des habitudes et des mœurs nationales très décidées-'», car, « la gloire et même l'agrément de chaque
1 Laissons de côté la Stella de Gœthe où Bettina von .\rnim voulais voir un plaidoyer en fa\-eur de la bigamie. Nous ne pouvons passer sous silence les romans de F. M. Ivlinger, ou les pièces de théâti-e de M. R. Lenz, ou encore les œuvres de J. W. Heinse, qui sont dun sensualisme outré, dun épicurisme violent. C'est à l'apparition de Ardinghello, roman de Heinse, que Gœthe écrivit ce distique :
„Gerne hôrt man dir zu, wenn du mit Wor(en Musik machst, Mischcst. du nur nicht sogleich hiindische Liebc darcin."
Enfin, F. Schlegel,» bien connu de M'^c de Staël, avait écrit sa Liicinde et auparavant son William Louel, dans lequel nous relevons cette phrase: „Das Leben ist nichts wenn man es nicht auf die sinnlichroheste Art gcniesst..." Tout n'était donc pas si idéalement pur et noble en .\llcmagae, quoi qu'en disent Mme de Staël et Villers.
2 I, ch. II.
■' Ce passage allait trop à rencontre des idées gouvernementales pour qu'on le laissât subsister; aussi la censure en cxigea-t-elle la suppression.
pays consistent toujours dans le caractère et l'esprit national ' *. Dès 1797, Villers avait fait la même constatation. -
Les Allemands, dit-elle, ne pourraient sans se gâter entièrement « faire qu'une ville d'Allemagne devînt Paris -^s; à chercher à devenir aimables et légers comme les Français, ils se nuiraient et cela ne leur réussirait pas. « Les cultures factices ne prospèrent jamais '^ » « Le ti'iomphe de l'Allemagne, c'est une université et non un salon à la française », écrit-elle de Berlin à sa cousine l < L'imitation des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est un défaut de patriotisme ". » Il est donc nécessaire <; qu'un prince allemaiid encourage tout ce qui est allemand ' ». Le tort de Frédéric le Grand fut d'être à la fois un Français et un Allemand ^ ; il « a fait un mal véritable à son pays en professant du mépris pour le génie des Allemands... il n'a pas du tout deviné ce que sont les Allemands en littérature et en philosophie >. Son œuvre n'a été utile que toutes les fois qu'elle concourait à développer un des côtés du génie de son peuple.
C'est à ce même point de vue qu'elle se place pour juger AVicland, et son verdict peut paraître sévère: « Il n'était pas avantageux à son pays que ses écrits eussent des imitateurs: l'originalité nationale vaut mieux. . . » C'est au nom de cette originalité qu'elle rend hommage ,à Lessing et h Klopstock. Lessing critiqua l'admiration de ses compatriotes pour Cor-
' I, ch. IX.
'- Il leur avait démontré en plusieurs fois (1797, 1803, 1806 et 1808) la nécessité de redevenir eux-mêmes. Il avait été compiis par quelques hommes éclairés qui le remercièrent sincèrement des efforts qu'il tentait pour rendre à la nation le courage de croire en sa propre valeur.
■■■■ I, ch. XL
' I, ch XVI.
•' ^l'"c Necker-de Saussure, 1801.
'• De Berlin, elle écrit le 13 mars 1804 à la grande-duchesse de Weinxar: « Ah! Weimar! Weimar: Tous ces essais dans le genre français me paraissent si loin du véritable mérite des ,\llemands! Ce n'est pas une imitation de Paris, c'est une manière d'être originale que j'aime à trouver hois de France. » {Coppet et Weimar, p. 55.) Nous retrouvons dans i Allemagne cette même pensée sous une forme plus générale: « Les Français hommes d'esprit, lorsqu'ils voyagent, n"ainient point à rencontrer, parmi les étrangers, lesprit français et recherchent surtout les hommes qui réunissent roriginalilé nationale à l'originalité individuelle.» (Partie I, ch. IL)
' I. ch XVI.
'^ I. ch XVI.
neille cl Voltaire *, donna une impulsion nouvelle à la littérature de son pays et fut le créateur du théâtre national'-; enfin, « on osa se dire Allemand en Allemagne et les droits de l'originalité s'établirent à la place du joug de la correction ^ ». Quant à Klopstock, ce qui lui « fait un grand honneur. . . ce sont ses efforts pour ranimer le patriotisme chez lés Allemands '*». Avec la Messiade commence « l'époque de la poésie en Allemagne ». Villers avait aussi reproché aux Allemands leur esprit d'imitation, mais, tandis que, dès 1808, témoin de la fermentation politique qui commence à agiter les esprits, il met une sourdine à ses critiques, Mme de Staël, moins bien informée, déclare que les Allemands ne sont pas vraiment une nation si pour eux, « penser et agir ne doivent avoir aucun rapport ensemble ». ''
Mme de Staël estime qu'il manque aux Allemands « l'amour de la liberté'^ ». Ils ont le tort de se désintéresser trop de la politique " certes, ils sont gens de valeur; mais, pour être ce qu'on peut appeler une forte tête, il faut unir « le goût et l'habitude de la méditation à la pratique des affaires^». Ils se
' « Ce qui importe à Ihistoire de la littérature, c'est qu'un Allemand ail eu le courage de critiquer un grand écrivain français et de plaisanter avec esprit le prince des moqueurs, Voltaire lui-même'. » (II, ch. VI.)
■' II, ch. XVI.
••' II, ch VI.
'• II, ch. XII. Rappelons ici que trente ans plus tard V. Cousm(Reuiie des Deux-Mondes, février 1840), parlant de la rénovation de l'Allemagne, mettait sur le même rang, pour y avoir contribué, Kant et Klopstock. « Klopstock, disait-il, homme de province, simple et grave, chrétien et Allemand au XVIIIe siècle, trouva dans son âme des chants inspirés qui, d'un bout de l'Allemagne à l'auti-e, furent accueillis comme l'aurore d'une poésie vraiment nationale. »
■ I, ch. XIV. — Elle l'avait déjà dit en 1800, sur la foi de Villers. Voir Ancillon dans îa préface de ses Mélannes de littérature (pages V et VI et vol. IL page 183). ^f ^ r
•'■ Il est vrai que la probité est telle qu'en raison même de l'observation sti-icte des lois, ce pays jouit d'une indépendance qui rend « les Allemande; indifférents à la liberté ». Toutefois cette indépendance bst nuisible à la sévère énergie du caractère et, si les .\llemands veulent se relevei- au point de vue politique, ils de\Tont s'abandonner « à l'impulsion libérale qui a succédé dans l'Europe à la chevalerie ». (I, ch. IV).
■ Ml"; de Staël se plaît, dans la préface de son livre, à faire amende honorable de ce reproche. En effet, les derniers événements ne montrentils pas que les Allemands s'en sont corrigés.
« III. cl). II.
montrent « peu capables de réussir dans tout ce qui exige de l'adresse et de Ihabileté: tout les inquiète, tout les embarrasse, et ils ont autant besoin de méthode dans les actions que d'indépendance dans les idées ' ». S'ils ont beaucoup d'universalité en littérature et en philosophie, ils n'en ont « nullement dans les affaires'-». Ils sont trop accoutumés à obéir: « c'est régularité chez eux que l'obéissance»; ils sont trop scrupuleux dans l'exécution des ordres qu'on leur donne 3 et oublient que « ce qu'il y a de moins philosophique au monde », c'est « le respect pour la force et l'attendrissement de la peur qui change ce respect en admiration ^». Les hommes éclairés abandonnent trop volontiers < aux puissants de la terre le réel de la vie'^ ». L'Allemagne peut s'enorgueillir de ses lumières, mais elle n'est au premier rang ni pour la guerre, ni pour les arts, ni pour la liberté politique ". — Si Mme de Staël revient si souvent sur ce point, c'est pour avoir l'occasion de dire leur fait à ces barbares policés qui « n'estiment que l'habileté dans les affaires de ce monde et ne s'insti'uisent que juste ce qu'il faut pour.se joOier par quelques phrases du recueillement de toute une vie ».^
Elle ne cherche pas à « dissimuler^ » les déficits de la vie sociale, comme ces distinctions trop tranchées entre les classes, qui font que « les nobles ont trop peu d'idées et les gens de lettres, trop peu l'habitude des affaires'*». Dans toutes les classes du peuple, on remarque une inertie, une lenteur dans l'action auxquelles on a de la peine à s'accoutumer^o. c^ia provient évidemment de « l'importance qu'on met à tout » dans ce pays; cette manière de traiter les plus petites choses avec les mêmes scrupules que les grandes « prête à la plaisanterie"». La gravité que les Allemands apportent jusque dans les salutations et les actes les plus ordinaires de la vie est presque
1 I, ch. II. — - 1, cil. XIII.
■' Cela vient de rorganisation même du service militaire. M^e de Staël écrit le 11 janvier 1804 à sa cousine: « Quant aux hommes, il n'y en a point que les hommes de lettres; tous les autres sont des caporaux qui ne fumen'. point en société, mais voilà toute la différence pour eux de la garnison ai! palais. » Dix années d'exil, appendice, édit. Gautier.
' III, ch. XI.
• I, ch. II.
" IV, ch. IV. — ' III. ch. XXI. — '^ I, ch. XIII.
'• Si ces derniers manquent de grâce, les gens du monde, surtout dans IWUemagne du Sud, « acquièrent rarement de l'instruction ». (I, ch. VIII.)
'" I, ch. II. — " I. ch. XIV.
ridiclile. Dans les relations de société, ils font preuve d'une susceptibilité exagérée, se montrent souvent opiniâtres, rudes, parfois mesquins pour des choses sans importance ^
La partie élogieuse du portrait était si fouillée que ces quelques 'demi-teintes ne lui donnaient que plus de relief, un plus gi-and air d'impartialité. Il lui arrivait parfois, sur des points secondaires, de proposer les Français en modèle aux Allemands. C'était un artifice qui lui permettait d'exprimer plus complètement sa pensée au sujet des mations latines, en particulier des Français. -
Yillers avait accusé ses compatriotes d'être vaniteux, légers, superficiels, d'aimer la littérature immorale, de se confiner dans une philosophie matérialiste et vulgaire, de n'avoir pour les femmes qu'une politesse raffinée, mais pas de véritable respect, de ne rien priser de ce qui est sérieux, de dénigrer tout ce qu'ils ne comprenaient pas ou ne voulaient pas comprendre. Nous retrouvons ces mêmes reproches sous la plume de Mme de Staël; ils y abondent; lisons plutôt: > Ce qui manque en France en tous genres, c'est le sentiment et l'habitude du respect, et Ton y passe bien vite de l'examen qui peut éclairer à l'ironie qui réduit toui en poussière. -^ » On y affecte un scepticisme moqueur qui a pour base cette « métaphysique qui attribue toutes nos idées à nos sensations 'm;. On n'a de penchant que pour les jouissances matérielles; on « tourne en ridicule les grandes pensées » ; on se vante de cette incapacité d'attention si nuisible au sérieux du caractère et qui conduit à la frivolité. Notre pauvre nature est souvent égoïste et vulgaire, nous devons nous en affliger; s'en vanter serait insensé; c'est cependant ce que font les Français. L'incréduhté, l'égoïsme, l'ironie méchante qui, comme une lèpre, s'attache à tout ce qui est beau pour le ronger, voilà les sources de la dégradation morale en France,
' I, cil. XI.
Si nous mettons en parallèle ces quelques défauts avec les qualités remarquables dont Mme de Staël sest plu à parer les Allemands, ils nous paraîtront de peu d'importance; à peine font-ils une ombre légère à ce brillant tableau; parfois même, elle les donne comme les corollaires de ces qualités. Ainsi, cet excès de susceptibilité tient le plus souvent « à la vérité des affections» (III, ch. XVIII), à la sensibilité si particulière aux Allemands. vSi la vie de société était plus intense, ces défauts disparaîtraient; mais, mieux vaut ceila, car on sait quels graves inconvénients rc.snllcnt de la vie factice créée par les relations mondaines; il est préférable d'avoir l'esprit un peu plus lourd plutôt que de manquer de cœur.
- « Les Français et les Allemands sont aux deux extrémités de la chaîne morale », dit-elle au commencement de son livre, et ce n'est certes pas à ses compatriotes qu'elle donnait la meilleure place.
' III, cil. III. — '' III, ch. IV.
sans oublier cette <; ignorance dédaigneuse qui cherclie à tourner en ridicule les travaux et les méditations des hommes éclairés ». etc., etc.
Sans ambages, elle déclare que la direction de la •ittérature et 'de la philosophie n"a pas été bonne en France dans la dernière partie du XVIIIme siècle »; elle ajoute: La direction de l'ignorance, si Ton peut s'exprimer ainsi, est encore plus redoutable'. » De cette philosophie sont nés les ouvrages licencieux si nombreux à cette époque. Ceux qui les ont lus < attesteront que les auteurs de ces coupables écrits. . . en appellent tons à l'influence du physique sur le moral. . ., développent sous toutes les formes la doctrine qui détruit le Libre arbitre et la conscience 2.» En Allemagne, « il n'y a point eu... des écrits licencieux qui circulent dans toutes les classes et détruisaient ^e sentiment chez les gens du monde et la moralité chez les gens du peuple '\ » En France, on s'est repu de ces livres remplis de plaisanteries immorales et de principes égoïstes; c ils amusent le vulgaire et sont toujours connus de lui * ». Il existe bien une censure, mais < les lois prohibitives n'ont tout leur effet que contre les ouvrages philosophiques qui élèvent lame et étendent les idées •"' », Le meilleur moyen de combattre l'influence de cette perversion littéraire serait, au contraire, de laisser pénétrer les lumières à flot. C'est aussi ce moyen que préconisait Villers.
Comme nous le voyons, Mme de Staël ne ménage pas les Français; ses intentions critiques percent parfois jusque dans le titi'e des chapitres*'. Pas une de ces allusions n'échappe aux
1 III, ch. XXI. « L'ignorance au milieu des raffinements de la société est le plus odieux de tous les mélanges. » Voir la fin du chapitre.
2 IIL ch. III.
3 I, ch. IV.
'i Nous avons vu. note I, page 382, ce qu'il faut penser de cette affirmation.
^ I. ch. VI.
" Elle intitule lun deu.\ « De la sottise dédaigneuse et de la médiocrité bienveillante »; un autre « Du persiflage introduit par un certain genre de philosophie »; un autre « De la morale fondée sur l'intérêt personnel »; un autre enfin « De Tignorance et de la frivolité d'esprit dans leurs rapports avec la morale ». Mais ces allusions -allaient devenir un des attraits du livre. M^e de Staël déclarait la guerre à Napoléon et à ses admirateurs; elle combattait à mots couverts sa façon de concevoir le gouvernement Napoléon tombé et banni, on prendrait plaisir à ces fines allusions, à ces attaques; on s'attacherait en même temps à la peinture do r.\Ilemagne, qui ressortait brillamment par opposition à celle de la France, et l'on se pénétrerait presque involontairement de l'idée mère de l'ouvrage, savoir que l'.Xlkmagne est la patrie de la pensée et du sentiment el que l'idée et le sentiment sont ce qui importe le plus en ce monde.
censeurs de 1810 ' qui dénoncent le mauvais esprit de l'auteur; il « perce de toutes parts -». De fait, plus elle avajice dans son ouvrage, plus les reproches qu'eilde adresse aux Français sont vifs et incisifs; au début, elle les présente avec quelque ménagement, elle les enveiloppe de flatteries; elle dit: « Les Français sont les plus habiles diplomates de TEurope », As sont les hommes du monde les plus IjriLlants, ils ont la sagacité, la mesure, la convenance de l'esprit de société -^ etc. Mais, quand elle quitte les rapports sociaux pour aller au fond des choses, elle atteint le caractèrie essentiel des deux j)euples, elle met en présence leurs idées morales et philosophiques. Dans ce dernier domaine, tous les éloges sont pour les Allemands, tout le blâme pour les Français.
Cependant, ces traits frappent sans faire de trop profondes^ blessures, ils pénètrent sans déchirer; Mme de Staël a beaucoup d'esprit, les mots heureux abondent dans V Allemagne; ils lui ménagent le pardon des Français. Cette femme du monde a le talent de se faire écouter de ceux mêmes qui ne voulaient pas l'entendre; tandis que Villers, malgré son zèle et son savoir, indispose par ses aigres boutades et sa mauvaise humeur ceux mêmes qui étaient prêts à apprendre à son école.
L'une des premières éditions de V Allemagne publiées sur le continent ^ est \m\ témoin des relations littéraires qui unissent Ch. de Villers et Mme de Staël. Elle est, en effet, précédée d'une Introduction ■• de Villers, et se termine par la réédition de l'article ^' en allemand publié par lui dans les Gôttingische gclclirtc Anzeigen en 1813.
Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans parler de ces deux travaux qui occupèrent Villers vers la fin de sa vie. Il y a exposé, et cette fois d'une façon assez brillante, les idées principales de ses ouvrages antérieurs, celles qu'il aurait voulu faire prévaloir en France; rappelons-les à son exemple.
Depuis que 1 idéal classique a triomphé, l'on ne s'intéresse,
I « Mmt- de Staël, déclaraient-ils, s'efforce de représenter la France comme gémissant sous un régime qui tend à dérober à la nation la connaissance de l'esprit du siècle. »
'•^ Welschinger, op. cit., p. 350-353 passim.
' I, ch XI.
'• Paris et Leipzig, 1814, chez F. A. Brockhaus, 4 volumes.
•' 38 pages.
'' 20 pages.
dans l'étude du genre humain, qu'à ce qu'il y a de général, de commun à tous les temps et dans tous les pays \ Mais, la connaissance de ces traits généraux me suffit pas. Il ne faut pas, comme on l'a fait trop longtemps, négliger « les différences dans les qualités secondaires », différences « qui se manifestent dans l'esprit et le caractère des nations ». En effet, chaque peuple a «un fond de couleur nationale indélébile », im caractère qui lui est particulier, « une manière de sentir et de voir, un certain mode de facultés qui distinguent cette race... de toutes les autres, si grande que puisse être d'ailleurs, dans son propre sein, la différence des caractères et des génies individuels ». 11 en résulte que chaque peuple a « sa manière d'être particulière, sa manière d'envisager les choses, de penser, dagir, qfui correspond à son génie et qui en est la manifestation». Cela apparaîtra dans son histoire et surtout dans sa littérature, expression de sa pensée. -
Il n'y a pas en Europe de peuples plus divergents de tendances et d'opinions qUe les Allemands et les Français. Mme de Staël les plaçait aUx deux extrémités de la chaîne morale; Villers, ce qui, d'une façon moins claire, représente la même idée, les met « aux deux extt'émités de la ligne intellectuelle qu'il est donné aux hommes de parcourir ».
« L'homme, dit Villers, est l'étincelle divine renfermée dans le limon. » Chez le Français contemporain, où l'élément matériel domine, la pénétratiou des deux éléments est plus intime; de là « l'extrême mobilité... de toute la masse..., la vivacité de ses communications avec le monde extérieur, la perfection exquise de ses sens ». Chez l'Allemand, « le mélange est moins complet », mais celui-ci a reçu « une étincelle surabondante » qui forme dans « l'intérieur de l'être un foyer pur... qui illumine le lieu le plus profond du sanctuaire intellectuel ». Il en résulte des qualités différentes:
' « Assurément le genre humain offre aussi dans son intégrité de grands traits communs, des affections, des passions, des qualités universelles qui constituent -l'humanité dans chaque individu. Le rayon dl\in que le Créateur a placé dans tous a imprimé à tous la même tendance vers le bien et leur a donné un entendement et une raison qui reconnaissent les mêmes lois. »
- « Un peuple se peint dans ces deux tableaux, celui de son histoire et celui de sa littérature; et quiconque s'en occupe philosophiquement doit principalement avoir en vue de faire ressortir avec évidence leur rapport intime avec le génie de ce peuple. En traitant de sa littérature, par exemple (puisqu'il en est ici question\ le problème à résoudre doit toujours être d'exi^liqucr la littérature par la nation, et la nation par sa littérature. »
l'Allemand aura « moins de mobilité, de vivacité extérieure, il sera moins puissamment attiré et porté à jouir de ce qui touche les sens; mais il aura une force intérieure de méditation qui lui assurera un autre cycle d'action et de 'jouissance, et une irritabilité intellectuelle plus vive. Le but extérieur sera tout 'pour le Français. . . . L'Allemand, au contraire, moins âpre pour le but extérieur, sera à chaque pas rappelé vers la région interne .... et s'arrêtera 'chaque fois qu'il croira que le but extérieur ne peut être atteint qu'aux dépens de la lumière interne et de ce quelle prescrit. »
Cette comparaison des traits distinctifs des deux nations fournil à Villers l'occasion de défendre Jes Allemands contre le reproche de lentem- et de circonspectio^n que leur adressent Mme de Staël et, en général, tous les Français. Pour que i' Allemand « ait une volonté forte et sans réserve, 11 faut qu'il soit convaincu de la justice de (la chose qu'il entreprend », iJ faut donc qu'il SQumette tout à un examen scrupuleux. C'est parce que les Français sont plus attirés vers les objets extérieurs que leur religion est plus sensuelle, itandis que les Allemands, dont les sens sont moins irritables », seront plus indifférents < à îa pcmpe des cérémonies ». Si le culte de l'Eglise romaine convienl aux Français, la simpMcité du culte protestant s'accorde mieux avec la tendance ( mystique » de l'Allemand.
Même divergence en ce qui concerne l'esprit poétique des deux nations. L'amour, chez les Français, « est le plus souvent furtif et sensuel, même quand il s'y montre avec pureté»; chez les poètes germains, « il ne descend presque jamais jusqu'aux sens^ il est plus grave, plus moral. » Et il conclut par une de ces abstractions chèrCiS aux penseurs allemands: chez le Français domine V extériorité, chez l' Allemand, ï intériorité.
Villers passe à une brève esquisse de la formation de la nation française; il la montre issue du mélange des descendants gallo-romains et des Germains, leurs vainciueurs; ceux-ci formèrent la noblesse du pays. « La masse gauloise étant en quantité très supérieure à la race germanique en général, elle gagna bientôt le dessus, neutralisa et ^enfin s'assimila tout à fait l'élément germanique qu'elle avait absorbé. » Ce n'est guère qu'à partir du règne de François 1er que l'on peut véritablement parler d'une nation française; les événements qui ont précédé cette époque portent l'empreinte, ou du génie germanique, ou du génie gallique, selon que lia noblesse ou le corps de la nation a influé sur eux. Ainsi, la chevalerie, « cette religion de l'honneur, était de fondation germanique »; c'est parmi la noblesse de France « qu'il s'est conservé le plus longtemps quelque trace de l'origine franquc et germanique, un caractère plus loyal et plus chevaleres(iue. plus désintéressé, plus attaché aux vieux usages ». Mais l'influence gallique aynnl enfin prédominé, de
la chevalerie si austère à son principe, on ne conserva ([ue « des fêtes, des écussons, de la vaiiité et de la galanterie».
Après qXie la noblesse française eut subi cette altération, la noblesse allemande voulut l'imiter et « se sépara peu à peu par les mœurs, le langage et l'esprit du reste de la nation >, mais il ne s'ensuit nullement que l'esprit français devînt pour cela dominant en Allemagne. Plus ces deux esprits se rapprochent, plus leur antipathie se manifeste >. Les Allemands rejetèrent bientôt < cette nourriture étrangère » ; une nouvelle période commença pour eux et la littérature nationale prit naissance.
Tandis qu'en France il s'est développé parallèlement deux mouvements littéraires, celui du monde et celui de Vécole, en Allemagne, les deux littératures « s'amalgament et ee pénètrent dans ime intimité assez parfaite > pour le plus grand bien du développement harmonique des esprits. A constater des différences aussi considérables, on comprend qu'il est impossible à une nation < de devenir une autre et de revêtir une existence étrangère » ; ce serait d'ailleurs peu désirable; mais il ne s'ensuit pas qu'il faille ignorer ce qui se passe et se fait dans tous îles domaines au-delà de nos frontières K Les nations doivent contribuer à leur perfectionnement réciproque; « c'est donc un devoir que de parler quand on croit avoir aperçu la vérité sur quelque point, autre part que chez soi ». On peut ne pas êti'e compris dès l'abord, mais « la vérité doit produire tôt ou tard son effet; c'est une force bien active et presque irrésistible. »
Uobservateiir impartial qui se sera élevé assez haut pour prononcer en connaissance de cause son jugement sur la culture intellectuelle de l'Allemagne et de la France
« ne pourra s'empêcher davouer que la première est préférable à plusieurs égards, qu'elle a plus de profondeur et de rectitude, qu'elle embrasse et développe mieux et avec plus d'harmonie l'ensemble des facuHés les plus graves de l'homme intérieur; que la poésie. ..va un vol plus élevé; que la philosophie y est une alliée fidèle de la religion, tandis qu'en France, par la plus insigne bizarrerie, l'une et l'autre affectent entre elles une position hostile; que cette même philosophie, en Allemagne, prête aux autres sciences, à la physique, à l'érudition, à l'histoire des vues hardies, belles, consolantes, qui donnent à ces sciences une vie et une inspiration nouvelles. » « C'est donc bien mériter de la cause générale de l'esprit humain cpie de révéler aux Français les trésors de l'Allemagne intellectuelle, sa nature, ses points de vue, ses méthodes, sa manière de sentir et de penser. »
1 « Il n'est peut-être pas impossible qu'au moyen de la révélation de quelques grands faits moraux, de 1 introduction de quelques idées puissantes, on ne parvienne à opérer quelque modification salutaire, à rectifier quelque^ vues pernicieuses. »
On pourrait croire que Mme de Staël a embelli le tableau, dit Villers, mais ceux qui connaissent l'Allemagne savent qu'il n'en est rien; on peut n'être pas d'accord avec elle sur certains détails \ <; l'effet total est d'une justesse acbevée ». Et il termine cette Introduction par des vœux à la nation qui secouait enfin le joug étranger et essayait de recouvrer son indépendance el celle de l'Europe. Que ne peut-on espérer de à'Allemagnc quand elle aura tiré profit de tous les efforts qu'elle fait à l'heure actuelle, « qufe son esprit sera devenu plus libre encore, sa marche plus ferme, ses regards plus assurés; que l'influence d'une aussi glorieuse révolution aura produit les résultats qu'on doit en attendre?... Puissent rassouplissement et l'indolence ne pas succéder à l'action et rendre vaine cette espérance qui pour être réalisée ne demande que la ferme volonté qu'elle le soit! Mais, s'il falilait qu'elle s'évanouît et qu'im si beau moment fût perdu, alors s'accomplirait le funeste oracle de la Sibylle qui condamne les modestes Germains à tourner sans cesse dans le dédale des théories Bans arriver jamais à la région des réalités et de la pratique qui convient à la vie. »
Depuis longtemps, les nouvelles éditions de V Allemagne ne sont plus précédées de V Introduction de Charles de Villers, ni terminées par son article des Annales de Gœttingue, qui encadraient, pour ainsi dire, l'œuvre de Mme de Staël; ils sont déjà supprimés dans la grande édition de 1821. N'est-ce pas comme un présage du sort réservé aux œuvres de Villers?
Mm- de Staël a, par deux fois, rappelé dans son ouvrage le nom de son ami et indiqué d'une façon plutôt vague ni géné-
1 II y avait, en effet, deux points sur lesquels Villers différait d'opinion : la Ire partie du livre qui traite des mœurs des Allemands, et la III™o où elle expose leurs doctrines philosophiques. Voici ce que Villers écrivait dans la Gazette littéraire de Gœttingiie: ,,Mit der eigentlichen Philosophie einerseits und mit den hausslichen Sitten der Nation auf der andern Seite, hat es ihr nicht so vôllig gelingen woUen. Beides crklart sich leicht. Um das Gahren tmd Wogen der philosophischen Spéculation im Deulschland seit etwa drei Decennien, recht zu wiircUgcn und darstellend zii characterisiren. muss man, môchtc Rec. hehaupten, nicht îiur ein crnstes Sludium daraus gemacht, sondern dièse Période selbst mit durchlebt haben, so dass sie im eigenen Geiste von ihren ersten Anfângen an sich entwickelte. Ueberdies enthalt dièse grosse philosophLsche Evolution zu vLel i\Iannliches. um selbst von dcm hochslen weiblichen Verstande, auch nur historisch, vollkcmmen gefasst zu wcrden. — Was die prunklosen ei'nfachen hausslichen Sitten der Deulschen betrifft, so war wiederum che berUhmle Verfasserin viellcicht durch lange Gewohnheit Zu sehr befangen, um die Bedeutung. die Beziehung jener Sitten, und ihren innigen Zusammenhang mit dem gesanmilcn innern und aussern Leben der Nation einzuschen ; und ans sich selbst, nicht 'in Vergleichung mit der fi-emden Erscheinung anderer Sitten, wie es ihr meislens geschieht, zu schatzen."
raie ce quelle devait aux conseils et aux œuvres de Xillers. Elle n a pas avoué toute sa dette '; non seulement ses .dees générales su l'Allemagne sont devenues plus claires et plus précises au contact de ViUers, mais elle Lui a des obligations même pour cette partie de son livre qui est la plus personne x celle où elle juge les œuvres littéraires. C est Vil.lers, en e fet qui la guida daSs le choix de quelques-uns des morceaux dont elle voSlait donner des traductions pour démontrer aux l<rançais l'élévation, la dignité, l'originalité de la poésie allemande.
On peut d'ailleurs rechercher sans crainte ce qui, dans ce livre, appartient à Schlegel 3, à Constant, à Sismondi, a Degerando, à ViUers, à d'autres encore; la gloire de M- de Staël n'en sera pas diminuée. On ne défend pas avec autant de chaleur d'éloquence et de conviction les idées qu on n a pas faites siennes- Mme de Staël n'est pas seulement un écho; ce quelle dit elle le pense, bien qu'elle ne soit pas seule à le penser; ses am'is n'onl fait que la révéler à elle-même. Pascal ne disait-il pas: « Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi que je tronve tout ce que j'y vois. »
Si Villers, par son tempérament, par ses idé^s, par la tournure générale de son esprit, fest de tous les amis de Mme de Staël celui qui a le plus d'analogie avec elle S on admettra - et nous espérons l'avoir montré - qu'il exerça sur sa pensée une indéniable influence. Il eut cet honneur de lui avoir le premier
1 Sans doute eût-elle été plus explicite si elle avait publié son livre en 1804, eomme elle en avait eu d'abord 1 intention.
•2 Voici ce cm'on lit dans l'une des quelques feuilles où se trouvent copiésVe'la^maï. de Villers les passages <%^i^^ ^^J^^'^l
Uadu?lion un peu retouchée.» Ce morceau porte dans l ouvrage de M- de Staël ce titre: «Un songe».
3 TI convient de rapporter ce que dit le poète danois Oelenschlaeger, qui se troLu à CoVpet ^Srsque, en 1808 et 1809, M'- de Staël était uniqueme t 0 nupée deTréSictlon'cle son ouvrage: « Elle écrivait alors s^onluTe sur r Allemagne et nous en lisait chaque jour une partie. On 1 a -^^cusee ttc n'avoi.- pa luKliô elle-même les livras dont elle pade f nV^S,",",! ^^cUe Hp <;"ètr<. complètement soumise au ugement de Schlegel. C est laax, elle Usairrali:Sr:"ec la plus grandi acilité, ^^^^^^'^^^J^^ influence sur elle, inais très souvent el e dif erait d opm on avec lui cl lui reprochait sa partialité. . . » {Coppet et Weiinar, p. 162-163.)
^. Mme de Staël, Villers et B. Constant appartiennent à ce fameux oroupc des idéologues pour qui le bonheur n existe que dans le developfcSV moral et 'intellectuel' de Ihomme cest P^-^;-!^' ^.^^^^,,t%^e divers, ils admirent la nation allemande chez laquelle il leui semble que dominent le cœur et l'intelligence.
prouve qu'on ne compromet pas sa propre originalité à embrasser pour la mieux saisir et se l'assimiler 4'originalité des autres.
Elle a réussi oi^i Villers avait échoué, mais l'aclivitc ([ii'il a déployée n'a pas été infructueuse; nous serons donc loin de nous rallier à cette affirmation de lady Blennerhasset ' concernant Mme de Staël: « Jamais encore un étranger n'avait observé et décrit rAllemagne d'une façon à la fois si perspicace et si bienveillante, si exempte de préjugés et si sympathique ^ ,-> ; Villers l'avait essayé avant elle et, sans ses écrits, sans les relations amicales qui s'établirent entre eux dès 1802 et qui, quoique affaiblies pendant un certain temps, résistèrent à tous les orages, peut-être que Mme de Staël n'eût pas songé à nous donner sur l'Allemagne un ouvrage qui, à lui seul, a plus fait que beaucoup d'autres pour dissiper l'indifférence où les Français étaient retombés pour tout ce qui était étranger à leur laague et à leur littérature.
' Madame de Staël et son temps.
■^ Tome III, p. 486.