Vu clél)iil de l'année
mieux dirigée des sciences el des arls, reslime aux mœurs, la considération aux véritables services, l'exercice plus éclairé du pouvoir, l'usage mieux entendu des richesses». — Remarquons, en passant, la pai'enté entre ces idées et celles que Villers avait défendues dans son livre De la Liberté. — Enfin, en littérature, on ne devait traiter que de celle « des Français et des peuples septentrionaux ».i Quel programme pouvait mieux plaire à Villers! quel journal, mieux que celui-ci, pouvait Taider à réaliser son plus cher désir: initier les Français aux choses de 1 Allemagne; offrir à la France le spectacle d'un peuple voisin > méprisé parce que mal connu, digne cependant de servir d'exemple aux autres nations 1 Aussi répondra-t-il avec enlhousdasnie à l'appel que Baudus ne tardera pas à lui adresser.
Mais ne nous laissons pas trop séduire par la largeur de vues dont Baudus fait montre dans ce programme; c'est en le voyant à l'œuvre que nous nous rendrons compte de la valeur de son cosmopolitisme. Grand admirateur de Delille et de F»ivarol, il ne paraît pas être l'homme qu'il faudrait pour servir d'initiateur à ses compatriotes. Du reste, ses idées purent se modifier à la suite des persécutions dirigées contre le Spectateur du Nord qui se vit interdire l'entrée en France ])ar une décision du Conseil des Cinq-Cents (le 22 fructidor). Pendant les sept premiers mois, les fascicules du journal avaient été imprimés en même temps à Hambourg et à Paris: « J'espérais alors que la France lui (Spectcdeiir du Nord) resterait ouverte, dit Baudus. dans ses adieux au lecteur (1802); mais les portes lui en furent bientôt fermées, et Je n'eus plus à écrire que pour des lecteurs qui trouvaient dans assez d'autres journaux tout ce qu'ils désiraient de la littérature alLemanide . . . ». Enfin, au début de 1798, le Directoire, exaspéré des attaques de Baudus^. chargeait
1 « NoU-c journal, dit Baudus, est destiné à servir comme d'un point de réunion où ils puissent se voir, s'étudier les uns les autres, s'éclairer sur leurs positions respectives et sur leurs progrès. . . Ce serait taire injure aux uns et aux autres que d'insister sur les avantages qu'ils peuvent Irouver à se communiquer leurs lumières. »
2 « Lorsqu'une nation aperçoit depuis longtemps dans sa litléralure. comme la nation Irançaise, des symptômes de corruption et de décadence, il lui importe plus que jamais, pour arrêter les progrès du mal, de connaître l'opinion des peuples qui se distinguent dans la culture des lettres. » Spectateur dn Nord.
Ce pojnl (le vue cosmopolite, pour la détensc duquel M'"c de Staël écrira, en 1800, son brillant plaidoyer, sera celui de Villers dui'aiil ioule sa vie.
^ Le Spectateur du Nord faisait imprimer des proclamatiojis du comte de Provence ou des adresses à Louis X'VIII. L'.Utenuujnc française, par G. Sr.HViÈnEs p. 17.
Roberjol, ministre de France Ti Hambourg, de présenter au Sénat de cette ville une note qui signalait comme une < atteinte portée à la neutralité » la libre circulation du journal. Baudus, très inquiet, se cacha pendant quelques jours; enfin, les choses s'arrangèrent; il fut d,écrété que « l'on en voulait non à l'ouvrier, mais seulement à l'ouvrage ». Après plusieurs entrevues de Baudus avec l'un des syndics, il fut décidé, d'un commun accord, que le Spectateur du Nord ne s'imprimerait plus à Hambourg. En effet, d,ès le mois d'avril. Fauche ayant installé une imprimerie à Brunswick, c'est là que le journal fut clandestinement imprimé. Il y avait alors 500 abonnés et Baudus ne doutait pas qne le nombre n'en augmentât.
Voyons maintenant comment notre rédacteur en chef a tenu les belles promesses de son programme en cette année 1797. Il donne d'abord ^ un essai sur la poésie allemande et sur les traductions en général. De toutes les langues mortes et vivantes, dit-il, pas une n'offre pins de difficulté que l'allemand à être traduite en français. Il essaye de transcrire une ode de Klopstock, Die Sonne und die Erde, en donnant d'abord une traduction littérale, puis une autre en bon français, enfin une imitation en vers. La version en prose, selon lui, est nécessaire « pour faire connaître le caractère du poète et le génie de sa langue », pour conserver à « chaque production le goût du terroir ». Quant à l'imitation, ce doit être un « ouvrage agréable » sans rien ou, du moins, presque rien d'étranger, où les pensées et les images du poète original sont rendues « sous les traits et les formes propres à notice langue ». Pour être réussie, il faut qu'elle donne l'impression d'une « production exotique qui aurait l'air d'être entièrement indigène ».
Quelques mois après, il traduit une autre ode du même poète, Die zweite Hôhe-. Il répète qu'il est presque impossible de rendre dans notre langue « les beautés du genre de celles de l'ode de M. Klopstock ». En parlant de la difficulté de sa première traduction, il avait dit: « Comment n'en serait-il pas ainsi, lorsque les Allemands eux-mêmes ne peuvent sans étude entendre quelques-uns de leurs poètes ! » Jugement sommaire qui sent bien un peu son XVIIImc siècle! 11 n'est pas de franc jeu que Baudus, parce qu'il ne })eut interpréter sans peine quelques vers de la Messiade ou des odes de Klopstock, applique à toute la haute poésie allemande Tépithète d'incompréhensible.
1 En février.
2 Cette pièce élail inédite; il semble que Ivlopstock, eu l'envoyant. au Spectateur du Nord, ail voulu eniiagor le directeiu' du jovu-nal à ])eisévérer dans d'aussi bonnes intentions.
Nous serons cependant d'accord avec lui |)()ur déclarer que, en 1797, il n'existe aucune traduction satisfaisante dalleniand en français, que Gessner lui-même, « si doux et si facile, n'a été que très imparfaitement traduit ». En terminant son article, Baudus annonce une traduction de la Mcssiade i, ce chef-d'œuvre qui n'est connu en France « que de nom ou par des traductions détestables ».
En mars, ù l'occasion d'un article paru dans le Journal des Savanfs-, sous le titre de: Coup d'œil général sur Vélat des lettres, des sciences et des arts en Europe, Baudus relève quelquesunes des erreurs qui ont cours en France au, sujet île lAlleinagne.^
Au mois d'avril, voulant tenir sa promesse de faire connaître les nouveaux événements littéraires de l'Allemagne, Baudus écrit, à un correspondant imaginaire de Philadelphie, une lettre sur la philosophie de Kant. Rien de saillant dans cet article. Que lAllemagne soit « ]e pays le plus fécond en écrivains », que la philosophie de Kant fasse « grand bruit dans le monde savant », on commence à s'en douter en France. Il est vrai qu'il assaisonne ces banalités de la réflexion suivante: « J'ai trouvé mêriie plusieurs Allemands (et j'en pourrais citer de très connus) qui m'ont avoué que Kant était pour eux ininteUigible; alors j'ai renoncé à l'entendre jusqu'à ce que quelque Français plus heureux que moii eût le courage et le talent de le traduire en notre Inngue. » Il ajoute que Siej^ès traite Kant de « poète » et qualifie le système du philosophe «d'inutile casse-tête». Donc, tout ce qu'il nous apprend, c'est que la doctrine de Kant est obscure, très discutée et exposée dans une langue peu intelligible ; on conviendra sans peine que ce jugement n'est pas sérieux.
Et voilà tout ce que Baudus* trouve à dire de neuf sur la
^ C'est là traduction à laquelle travaillait ChênedoUé, .sous la surveillance de Klopstoclf.
^ 10 nivôse, an V.
■' Leipzig, dit-il, nest pas la seule ville oii l'allemand soit parlé purement . bien d'autres ont ce privilège, attendu que les gens cultivés sont nombreux dans ce pays. Il reproche à Fauteur de l'article d'avoir ignoré (jœlhe, Winckelniann, Plalner, Ilerder et Wolf, d'avoir rabaissé Lessing au rajig de conteur agréable. Il est vrai que les productions littéraires .sont si considérables depuis un demi-siècle dans ce pays, qu'on ne peut tout connr.îlre; au moins convienclrail-ll, Ajoute Baudus, de signaler les meilleures dans de semblables articles, encore que la chose soit difficile, parce ([lie les étrangers n'ont pas de guide qui leur indique ce qu'il faut laisser ou prendre
' 11 traduit encore une page relative à Ramier el à sa manière de compreiulrc la poésie, page tirée de l'ouvrage: Cliaracirr (Iciilscticr Divhlcr iiinl J'jcsaistcn.
lUlcralurc allemaiule pendant cette première aiiiiee. S il lavai voulu lui qui iréqueiilail à Hambourg des écrivains de valeur il aurai! pu être mieux renseigné et x^crire pour ses compatriotes des articles moins superficiels. Mais, quoiqu'il 1 eût proclame au début, son but était-il bien d'initier les Français aux choses de r Allemagne'.' Il serait permis d'en douter, a voir les obstacles quil mit par la suite à la réalisation des projets de Villers.i Encore ces quelques arlicles de Baudus sur la littérature allemande, faul-il les découvrir au milieu de nombreuses \woduclions françaises. -
C'est à croire que le Spectateur du Xord est plus encore consacré à la littérature française quà la littérature germanique L-on sinléresse plus aux divagaUons d un certain Menuret qui s étonne de la sensibilité des Hambourgeois, <• maloré h- situation boréale de leur ville enfermée sous les glaces du pôle », quanx productions littéraires d'un Schiller et d un Goethe; et le rédacteur puise bien plus dans les journaux français que dans les revues anglaises et allemandes, si nombreuses et si riches pourtant. De fait. Baudus ne se sent pas de force a traiter ces sujets et préfère abandonner cette tâche a un autre. Villers s'en tirera mieux que lui.
Le plus vif désir de Yillers est de parler de la philosophie allemande, car sur la foi du programme de Baudus il ne doutait pas de 1 intérêt qu'apporterait à ces questions le directeur du Spectateur du Nord. Baudus acceptera « des articles clairs et satisfaisants sur la philosophie de Kant => ; toutefois, d nisiste pour qu-ils soient « mis autant que possii)le à la portée de Hous les lecteurs >. En revanche, il reçoit avec plaisir quelques dialogues des morts, de jolis contes, la statistique du pays du Hartz, de bons articles de physique que Villers a en portefeuille. « \oila qui est bon. très bon >. s'écrie-t-il.
1 Au moment où fenUée de la France fui .interdite au ^P<:^l^l2'' m-^ Xord, Baudus écnl: «La France devait faire ma fortune, la 1 anœ ma mnoué >^ Il aioulail que tol)iet du ournal n étant plus .e mcme .. .e
ai) allait êtRclianok En évrier 1797, il écrivait déjà. «Maigre ma Promesse ce donne so^uvent des articles pris dans les meilleurs lOurnauK Eands % croirai bien mériter de mes ^^^'^-^^^ ^l^f^^'^^^'J^^l inni (\e< nroductions de la Utérature française qui n étant pas encore cm' nut, reroîl cîSnes de leur attention, et en tes offrant ainsi au public dans leur primeur. » .
2Fr-irmients du Discours nrclimi nuire du nouvcuu dulionnairc de la lunuu^ranJsc. par [\ivarol, poème de Bernis sur ta Rd^^ioni'nrg.^
èc^s- c vers de Chênedollé, extraits du Plaidoyer pour les '.'"'f ''^^j.^^^f l'dlv-Tollendal, hvmnes de Delille, fragments de poeme.s de I-ebiun, sans oublier les Coiips d'œil sur tes coêncmcnts. par Baudus.
En mars 1798, Villers acceplc déliiiiliveinont les propositions de Baudiis: 25 louis d'or et la faculté d'écrire sur les sujets qu'il préférait et quand il le voudrait. L'article d'essai intitulé Justine ou les malheurs de la vevlu ^ avait déjà été publié en décembre 1797. Dans la critique de cet ouvrage, il s'élève vivement conti'e les romans révoltants dont il se publia un si grand Jiombre pendant la Révolution. Sans aucun mérite littéraire, ils sont des plus dangei'cux en ce qu ils défendent des thèses immorales telles que celle-ci: vice et vertu sont des termes qui n'ont aucune signification par eux-mêmes. On y démontre, dans une suite de tableaux souvent ol^scènes, que la vertu conduit à la misère; que tuer et détruire sont, non seidement des plaisirs, mais des devoirs; que les vices seuls nous procurent le bonhcin\-
On ne trouvera pas de telles œuvres en Allemagne; aussi Villers se propose-t-il de mettre en lumière les qualités des poètes, des romjancders et des pliilosophcs germains, et tie démontrer l'imporLance qu'ils ont pour la culture morale. ,
Il est donc entendu qu'il sera chargé des articles de littérature ou de morale, tandis que Baudus se réservera la politique et la littérature légère. Pour répondre à ce désir. Villers envoie quelques articles, entre autres une dissertation linguistique: Recherche sur la dénomination allemande du soleil et de la lune. Pourquoi soleil est-il du genre féminin en illemand, et lune, masculin? (3ubliant qu'il ne disserte pas devant les professeurs de Gœttingue, il cite l'opinion de Wachter, d'Eignoss, de Keister, de Dreyer et d'autres, examine leurs explications, hasarde même quelques conjectures. Cette anomalie, dit-il, ne provient-elle pas du fait €{ue la Germanie a été autrefois habitée par des peuples phrygiens'? Il ne tient, du reste, nullement à cette hypothèse et désire que, parmi « lo grand nombre de savants capables en Allemagne de traiter cette question intéressante >^, il s'en trouve qui veuillent bien éclairer les gens de lettres.^
1 Roman du marquis de vSade.
-Nous avons déjà pu voir dans l'ouvrage : De lu Liberté, quelle place Villers donnait à la vertu dans la conslilullon d un lîlat qui veut être libre et prospère; il sait quelle influence exercent sur un peuple les livres et les journaux, aussi s'écrie-t-il : « Que penser d'un temps où il s'est trouvé un écrivain pour écrire un tel roman, des libraires pour le débiter et un public pour l'acheter?»
3 11 termine cet article par cette remarque bizarre: « Les écrivains auraient dû l'aire là-dessus la loi au peuple, se mettre d'accord avec les autres Européens et faire disparaître de leur langue une singuhuité qui est vraiment une tache d'après les idées mythologiques luiiversellement reçues. On est fâché d'apercevoir luie trace de barbarie dans une langue qu(! tant d'excellents esprits cultivent et qui s'enrichit et s'embellit tous les jours.. »
Baiulus ne prise pas beaucoup le lou trop sérieux de ce morceau. Esl-ce l)ieu là ce qui convieuL à son journa / Il eu doute < Ne craignez-vous pas ([ue voire érudition n ettraye a nlupart des lecteurs? » demande-l-il à ViUers. L érudiliou, voila la bête noire des Français; être trop érudits, c'est ce. qu ils reprochent non sans ironie, aux Allemands. Mais Villers, tout trais érnouiu de l'université de Gœttingue, ne juge pas comme les autres émigrés qui, pour calmer les ennuis de 1 exil, reclierchent toutes les fadaises littéraires publiées dans les journaux de Paris et dédaignent les articles scientifiques et d allure quelque peu sérieuse qui paraissent dans les périodiques allemands. L est K cette crainte de l'érudition qu'il attribue les idées et les théories superficielles qui ont entraîné les Français à leur perte. L'étude seule « fait le charme de Texil . M les meilleures heures de Villers sont celles qu'il a passées à travailler dans les bibliothèques; c'est là qu'il s'est senti renaître.
Baudus accepte ensuite avec plaisir un article sur Kant^. La Notice littéraire sur M. liant et sur Vétat de la métaphysique en Allemagne au moment oii ce philosophe a commence d U faire sensation, parut dans le fascicule du mois <^^ ^''^'^'^^l'I'^^ avertit que cette notice ne sera pas un expose, même succinct, de la philosophie de Kant, mais une esquisse de son œuvre; ce sera comme une introduction au grand ouvrage qu il PJ-fl^^;;^;; Il raconte la vie du philosophe, nous montre les difficultés que celui-ci eut à vaincre au début de sa carrière, parle de sa science universelle, énumère ses œuvres, s'arrêtant peu sur la première étape de la pensée philosophique de Kant, non sans ^'ai^on puisque celui-ci renversa plus tard son premier système, ^e 1 bi a 178L nous dit Villers, Kant ne publia rien; c est dans cet te vallc < que s'est préparée et mûrie dans sa tetc cette doctime qui occupe aujourd'hui le monde savant et dont on observe deia quelques traces dans sa dissertation inaugurale de 1//0». Apats avoir indiqué quelle part revient à Hume dans le changement d'attitude de Kant, Villers montre en quoi celui-ci dépasse le philosophe anglais et comment il est amené a publier en l/bl ; ce livre à jamais mémorable », la Critique de la raison paie, il retrace l'insuccès du livre (l'attribuant au dégoût gênerai qu inspire la philosophie) et le chagrin qu'en éprouva Kant 11 pai e ensuite de Reinhold qui usa de son influence pour mettre a la
i«Lcs deux morceaux dont vous me parliez, l'un ;^'^,J^ïî)l^;!ij|;;;^ de Kanl. l'autre sur Bonaparte, nie paraissent f^}^l,^'^^''^'^^i si vous avez le lionlieur de rendre sensible et clan ce qu on a jusqu tiouvé si obsi'iu-. » (Ki lévrier 1798.;)
'^ Sf'fcldtciir (In Nord, vol. VU, p. *.3.
mode la nouvelle doctrine, puis du dictionnaire pliilusophiquc de Schmidt. Grâce à eux, lïndifférence des Allemands est entamée; dès lors, les commentaires, les attaques, les défenses, les explications « se succédèrent avec une rapidité et une abondance exti'aordinaires » ; le pays est divisé en deux camps. Plus de vingt réputations se sont déjà élevées sur celle de M. Ivant. Pour lui. concentré dans une solitude sur les bords de Ja mer Baltique, il laisse la plupart du temps à ses principaux disciples le soin de parer les coups que lui portent ses adversaires dont, pourtant, le nombre diminue tous les jours. » C'est dans cette attitude recueillie du sage qui se désintéresse de l'agitation mondaine pour s absorber dans la contemplation des idées, que Villers aime à camper son héros.
La deuxième pai'tie de larlicleest un exposé de Tétat d'anarchie dans lequel était tombée la philosophie après 1750. Tandis que Bonnet, Hume, Helvétius, Condiliac gagnaient des adhérents, Leibnilz et Wolf perdaient chaque jour du terrain; de plus, le sceptique Bayle et son disciple Voltaire avaient « renversé » le trône de la métaphysique. '
Telles étaient, en Allemagne, les dispositions générales à regard de la philosophie en 1784. La Critique de la raison pure semblait consacrer ces tendances négatives; il y a cependant une différence essentielle: Kant admettant qu'il ne sera jamais possible de donner la preuve de l'immortalité de l'âme, de la divinité, de la substance, etc., explique le « pourquoi » de cette impossibilité. < C'est dans ce savant pourquoi que consiste une grande partie du mérite de M. Kant», dit Villers. Il a su reconnaître l'origine de nos erreurs, montrer que la connaissance des causes premières est « au-delà de nos facultés »; non seulement il a <' posé la borne », mais « il a donné les moyens de la connaître en tout temps et de ne jamais la dépasser » ^ Ayant tout soumis à la critique de la raison, Kant rétablit, avec de nouveaux arguments et « sur la base de la morahté >, l'existence de Dieu, la réalité de notre libre arbitre, l'immortalité de l'âme. Villers remarque cependant que le philosophe de Kônigsberg a plus de force pour détruire que pour rebâtir; c'est la seule critique qu'il ose hasarder, encore se hâte-t-il d'en diminuer la portée en déclarant que Kant n'est « jamais faible ni médiocre dans aucun
^ On affectait de la mépriser et de dire hautement que «ce iiétail qu une chimère », que les questions quelle traitait « étaient pour le moins oiseuses en ce qu'elles étaient insolubles. »
- .\ ce propos, Villers note que Malehranche s'était essayé, sans y réussir complètement, à établir les limites de nos facultés.
de ses écrits principaux ». 11 a eu le mérite de réveiller la mélaphysique endormie »; aussi Villers le range-l-ii parmi «les gi'ands génies qui appartiennent; à tous les peuples et à tous les âges ». La philosophie de Kant a obtenu les suffrages des savants les plus éminents. « Il n'est pas maintenant dans tout le Nord une tête bien organisée, pas un esprit cultivé qui ne fasse de la philosophie critique un sujet de ses méditations. »^
Nous avons vu que les Français reprochaient à Kant l'obscurité de son style; Villers, dans les Lettres Westphaliennes. portait un jugement semblable; mieux informé après une étude plus attentive des écrits du philosophe, il essaye maintenant de le disculper. « Ce n'est pas dans les termes seulement, dit-il, que consiste l'obscurité de la métaphysique pour le commun des lecteurs, c'est dans l'abstraction, c'est dans l'attention et la fixité d'esprit qu'elle exige et dont peu de gens sont capables. . . Quand tout le monde exercera son esprit et prendra la peine de penser, tout le monde entendra la métaphysique. » Son plus grand désir serait d'inciter ses compatriotes à réfléchir sur cette philosophie, à étudier toutes les questions avec plus de sérieux qu'ils n'ont coutume de le faire, et il termine l'article jiar ces mots: « Ce qui seul me soutient, c'est l'espoir qu'en faisant connaître à ma nation la nouvelle philosophie je lui aurai payé le juste tribut que tout homme doit à la société en raison de ses moyens et de sa position. » "^
Cet article, écrit avec verve et d'un style agréable, plaît à Baudus qui ne doute pas qu'il « ne produise un très bel effet ». Le rédacteur en chef, réconcilié avec cette philosophie qui lui paraissait si abstruse auparavant, demande à son collaborateur de donner dans un prochain article « une idée de la philosophie de ce célèbre métaphysicien ». Ne pourrait-il publier dans le Spectateur un précis du livre qu'il prépare?
Parler de Kant, rien ne pouvait plaire davantage à Villers; mais, ne jugeant pas le terrain encore suffisamment préparé
^ On comprendra tout l'éloge qui ressort de cette phrase, quand on saun.1 que Villers estime les gens du Nord spécialement aptes à la métaphysique, à l'encontre de ceux du Midi qui semblent mieux faits pour apprécier la poésie. Villers se laisse entraîner à une longue digression .sur ce sujet, nous v reviendrons lorsque nous nous occuperons de-M'ii^dc Staël.
' Dans la crainte de paraître incompréhensible et de détourner de 1 étude de celte doctrine les lecteurs français, Villers prend ta peine d'expliquer dans des noies des termes tels que excentrique, éclectisme, j^rrmisses et coneliisior' d'un raisonnement. Satisfait de son essai, Villers prie j'îaudus de faire un tirage <à part pour ses amis d'Allemagne et de France.
— rju —
pour se lancer tLaiis une cxposilion, même succincte, de la nouvelle doctrine, il préfère familiariser les lecteurs « avec la tournure d'esprit particulière à ce philosophe, avec sa manière de raisonner et de présenter les idées », en leur offrant la traduction d'un ouvrage « qui ne contient point de métaphysique proprement dite », intitulé: Idée de ce que pourrcnt être une hisloire universelle dans les vues cVun citoyen du njonde. Ces quelques pages renferment « plus de matière » que bien des gros volumes, dit Villers; Fauteur y développe en un vaste tableau la théorie de la perfectibilité. Parti de « l'état sauvage », l'homme a i)rogressé sans cesse pour arriver à la période de « la culture », mais il n'a pas encore atteint le but; «poussé par le désir de connaître, il s'instruit, se perfectionne » sans cesse pour se rapprocher d'un idéal qu'on peut appeler « l'âge de la moralité ». Telles sont les idées développées dans cet ouvrage. Villers donne cette traduction comme complément à celle d'un autre opuscule de Kant, Projet de paix universelle^ paru en France en l'an IV 1. Ces nobles idées de paix et de perfection « ont agrandi les miennes, dit-il; elles m'ont paj'u aussi solddes que fines et kimineuses, et surtout, elles m'ont laissé pour longtemps à penser. » Ici encore, le souci de ne rien laisser passer d'obscur le pousse à ajouter, aux trente-trois pages du texte, six pages de notes expl'icatives -. Désireux de voir cet article franchir le cercle restreint des abonnés du Spectateur et pénétrer en France, il entre en pouri)arlers avec Franche pour obtenir qu'il en soit fait une édition spéciale.
Ne scmble-t-'il pas maintenant que la voie soit odverte et que Villers puisse songer à faire un nouveau pas en avant et à donner un court exposé de la doctrine de Kant? Il aimerait auparavant connaître l'opinion des lecteurs du journal sur les deux précédents articles. Le résultat de lenquête menée par Baudus est peu encourageant 3. Villers fut profondément déçu et froissé
■■ Villers n'apprécie pas beaucoup cette traduction.
-Il définit des termes tels que: a priori, empirique, théologie universelle^ etc.
' I^e 15 mai, Baudus écrit à Villers: «J'ai clierclaé, Monsieur, à recueillir les suffrages sur le morceau de Ivant dont nous avons inséré la traduclion dans le dernier cahier du Spectateur et il ma paru qu'il n'avait pas produit l'effet que nous en attendions. . . Je crois devoir vous en avertir parce qu'il me paraît bien que (sic) d'attendre encore quelques mois avant de reparler de Kanl. Sur 500 abonnes, il y en a ^t50 qui ne lisent pas ces articles ou a qui ils déplaisent, et vous sentez qu'il est indispensable de consulter leur goût plutôt que le nôtre, au moins .sous cerlains rapports. . . Préférons autant que possible la littérature légère et la morale ti ailée légèrement. »
de ce contre-lemps doiil il ne pouvait rendre responsables que ses conipalrioles émigrés, lecteurs ordinaires du Spectateur. N"nvail-il pas procédé avec assez de méuagemonls pour les amener, sans quil leur en coûtât trop de peine, à comprendre la révolution philosophique provoquée par Kant? Mais il fallait se rendre à lévidence; au-delà de la frontière, les Français restaient e. voulaient rester Français de goût; sauf quelques rares exceptions, ils ne sintéressaient qu'à la < littérature légère»; tout ce qui n'était pas roman ou badinage poétupie leur déplaisait.^
Le troisième article sur Kant, qui devait être un résumé de la Critique de ta raison pure, se trouvait donc renvoyé; il ne parut qu'en avril 1799.
Entre temps, Villers donna plusieurs morceaux dont quelques-uns nous intéressent particulièrement,
Sil esl prompt au découragement, s'il souffre vivement de voir qu'on répond si mal aux efforts quil tente pour la rénovation de la pensée française, il revient bien vite a 1 espoir et adre^^se dans le fascicule de juiUiet 1798, un vibrant appel ^ aux émiorés sous ce titre: Idées sur ta destination des liomnics de tittres ■' sortis de France et qui séjournent en Attenmgne. \oici en quelques traits, comment il comprend la tâche des émigrés: = La Providence secrète qui veille au perfectionnement de notre espèce » nous a dévolu le rôle « de servir de moyen de com-
1 Croyant le calmer et voulant aussi défendre tes abonnés, Baudus écrivait à Villers. «Ce nest pas seulement à nos compalrio es qu il ^f "t s en prendre Monsieur, pour le peu de succès des morceaux de Kaii . M. Klo sUKk cl AI dAchenholz ne m'ont-ils pas dit l'un et l'autre qu ils n avaient îanais entendu le philosophe de Kœnigsberg? Il en est ams. de beauco. p de i éirteurs allemands 'et vous sentez combien leur opinion, ou lem prévention si vous le voulez, fortifie celle de nos compatriotes.»
•^ L'article a été écrit dans la seconde quinzaine de mai 1798. ' Farm' tant de Français «aujourd'hui disséminés sur l'Europe entière, il en est un certain nombre que la tournure dje leur esprit, leur éducation, eui ïoûts destinaient exclusivement à la culture ces sciences et des arts, fi pmfes ion dliommes de lettres; ce nest que d eux dans ce moment et à eirq e je peux parler», déclare Villers. Qu'ils sachent que dans .es viles qui les on si fivorablement accueillis, « les sciences cl les lettres Icu'^senl ' que ceux cpii les cultivent sont honorés. «Nous sommes a '•loed'o des lettres allemandes, des génies de premier ordre y tteurissent. Vous ne smimes pas «sur une terre barbare». D'ailleurs, la république de se enceset des^ lettres n'est-elle pas universelle? Les mêmes éludes les^ mêmes idées, un «enthousiasme pareil pour des objets pareils » ne do.ivenl-ils pas rapprocher les savants de tous les pays, et ces intérêts comnunis n'en fontils pas des «frères»?
nuiilicalion entre deux gi-ands peuples ; acceplons-le et comprenons-en toute rimporlance. Pénélrons-nous de l'esprit allemand, discernons dans les écrivains de rAUeniagne « ce qu'ils ont de bon et qui manque à notre littérature; qu'une critique saine fasse un clioix sévère et envoyons à notre patrie ces i)récieux matériaux que nous aurons disposés pour elle!»
On ne pouvait concevoir d'une façon plus pratique et plus grandiose les services que les émigrés seraient capables de rendre à leur patrie. Cette page éloquente husse bien loin derrière elle la vague grandiloquence du programme du Spectateur et l'on ne peut que regretter que lappel de Vil 1ers soit resté sans effet.
11 conseille aux émigrés d'abandonner les inlrigues politiques:
« Lo France est-elle aiiéanlie parce qu'elle est gouvernée par une oligarchie vexatoire? aujourd'hui république, demain monarchie, dans la diversité des choses humaines, c'est toujoui-s la l^rance qui demeure, c est la terre qui a nourri nos premières années, qui nous a donné ses mœurs, son langage; nous y avons puisé ce caractère national, ceUe fermeté dans le malheur, cette gaieté qui nous soutient et nous console; là vivent nos lîorents, nos amis, tout ce qui nous est cher. . . »
Ces paroles ti-ahissent une émotion et une sympathie qui montrent à quel degré il tenait à sa patrie. C'est à la rendre heureuse et prospère qu'il travaille de toutes ses forces. « Un jour, dit-il, la philosoj^hie calme et froide du Nord vaincra le sophisme enflammé du Midi. » Et sûr de la bonté de la cause ([u'il défend, il a confiance en l'avenir'. La France n'a pas rétrogradé au point de se refuser à connaître des idées nouvelles ! ^ L'article se terminait par cette phrase que Baudus a supprimée: « France, tu t'applaudiras un jour de' tes enfants et si lu t'obstines à ne pas les reconnaître pour tes citoyens, il faudra bien du moins que tu les reconnaisses comme tes bienfaiteurs ! »
^ « Tôt ou tard, enfin, et quoi c[u'il arrive, nous serons payés de nos veilles el de nos efforts par les fruits mêmps que nous verrons" les autres en recueillir, par l'estime qu'on sera forcé de nous accorder. »
^Travaillons avec ardeur et abnégation, « traduisons, comparons, apprenons aux Allemands et aux Français quelle es! leur valeur réciproque »; nous forcerons la «mère-patrie» à la reconnaissance. «Sans doute... un joiu-. . . considérant ces richesses étrangères que nous aurons fait couler dans son sejn, elle se rappellera avec attendrissemen^t qu'elles sont dues à notre malheur et à l'émigration du XVIII"ic siècle. »
INmr iMitraîner au travail ses compagnons d exil, il leur annonce que quelques-uns d'entre eux se sont déjà mis à l'œuvre, qu'une traduction du « sublime » Klopstock transmeltra « aux Français toutes les beautés de l'Homère allemand ;\ qu'un autre émigré va faire paraître une traduclion de la RévolnUon du Danemark, de Spittler; quant à lui, il se réserve de l'aire connaître à ses compatriotes le célèbre historien et homme d'Etat Schœtzer, le génial Kant, le mathématicien Kaestner et Jes écrits du physiologiste Brandis.
Sajis doute, cet article n'est pas exemi)t d'exagération, mais la chaleur du style, la conviction passionnée qui ]:>erce à chaque mot le rend intéressant au plus haut degré. Baudus doit avouer qu'il est « fort pour plaire aux deux nations > ; cependant, bien que Villers se soit abstenu de tout terme blessant à l'égard de ses compatriotes — précaution qu'il n'aura pas toujours — le rédacteur en chef, froissé des éloges que Villers prodigue aux Allemands, supprime çà et là quelques phrases ou épithètes un peu vives. L'auteur s'en offusque. Admettons que Baudus ait fait preuve de goût en supprimant le début de l'article, longue et lourde période dans laquelle la France est comparée à un volcan, la Révolution à un cratère, les émigrés aux cailloux et débris de toutes sortes jetés au loin, on sent que s'il taille avec tant de facilité dans les articles de son collaborateur, c'est qu'il voit avec déplaisir la tendance de celui-oi à priser trop haut la cidture allemande, et le parallèle établi entre les Allemands et les Français lui semble presque une trahison envers ses compatriotes. Aussi refuse-t-il d'insérer un article intitulé Jugement d'une dame allemande sur Zaïre.
Villers, sans doute à la suite d'une conversation avec Mme de Rodde sur la pièce de Voltaire, fait prononcer par une dame la critique de la célèbre tragédie. Cette critique fine et serrée découvre impitoyablement tous les artifices qu'emploie le poète poui' développer l'action tragique malgré beaucoup d'invraisemblances. Tout ce qu'il y a de faux dans le plan de la pièce, les mœurs, les costumes, est relevé. L'interlocuteur français, qui jusqu'alors avait admiré de confiance, est forcé d'avouer que sans les ressorts employés, « il n'y aurait point de. tragédie ». Et la dame de conclure: « Quel plaisir ou quelle illusion peut-il en résulter pour le spectateur qui devine à chaque instant les intentions de l'auteur? qui voit cpie, naturellement, tout devrait arriver autrement qu'il n'arrive?» Elle avait beau reconnaître à la pièce « un vrai don d'émotion », déclarer qu'elle « la relirait et verrait jouer. . . avec beaucoup de plaisir », cet éloge ne suffit pas à calmer l'irritation de Baudus, d'autant que le morceau se termine par ces mots: Un des articles de mon catéchisme
littéraire était dadiiiiror aveuglément la tragédie de Zaïre; depuis cette conversation, je ne l'admire plus autant et je suis tout honteux qu une femme, et qu une femme étrangère, m'y ait t'ait apercevoir des taches auxquelles je n'avais jamais songé. » Pour le coup, Baudus se tâche ^ et renvoie le manuscrit avec ces mots: < Nous nous ferions tort en publiant cet article. » On donnait fréquemment Zairc au théâtre de Hamboiu-g; mais était-il défendu de montrer aux Français que les pièces pour lesquelles ils marquaient une admiration exclusive n'étaient, pas plus que les pièces anglaises et allemandes, à l'abri de la critique? On pouvait tout aussi bien « admettre le spectre de Hamlet ou les sorcières de Macbeth » que les invraisemblances de Traire.
Villers avait envoyé une série d'articles que devaient préférer les abonnés du Spectateur du Nord, entre autres, un Dialogue entre Cromwell et Robespierre aux Enfers. Robespierre, qui se croit légal de Cromwell, se fait remettre à sa place de verte façon. Cromwell lui déclare qu'il n'a été qu" ; un insigne poltron et que jamais il ne serait parvenu à gouverner la France; il ajoute: «Si jamais la France a un Cromwell, ce ne sera qu'un général d'armée, grand capitaine, homme d'Etat, orateur et heureux pai'-dessns tout. »
Cette allusion à la fortune de Bonaparte nous prouve que Villers prévoyait que la Révolution alhiit bientôt trouver son maître. Les succès de Bonaparte, une certaine modestie qu'il affectait, le respect et l'amitié qu'il témoignait pour les savants, avaient séduii Villers. qui. pendant un temps, éprouva de Tadmiratioii pour k' jeune général et fonda sur lui de grandes espérances pour la rénovation morale et intellectuelle de la France.^
1 <■. En conscience, cerit-il à Villers. vous défendez Voltaire un peu Irop faiblement. On l'attaque sur la plus belle conception de sa pièce, la religion aux prises avec lamour, et vous avez lair de l'excuser. »
- Villers traduit à ce moment un fragment de l'histoire universelle, de Sclikx'tzer, sous ce titre. Hisloirr abrégée de la Corse jn.sqirà la naissance de Biioim parie. L'ouvrage est resté manuscrit. Voici la dédicace:
« .\u général Buonaparte,
Votre naissance. Général, est devenue une époque dans l'histoire de votre patrie. Le moment oîi vous avez acquis tant de gloire en sera une de Ihisloire du monde. Pui.sse rien de funeste n'en résulter pour vous. Paoii, Co'ise conuiie vous, liéros comme vous, après avoir élé comme vous élevé au commandemeni des lroui>es et au mauiement des affaires, à l'âge de 29 ans, finit obscurément sa carrière au même lieu et presque dans le même état que Théodore, pensionné par ce gouvernement que vous êtes chargé d'aller détruire. liccevez. Général, l'hommage de cette histoire d'une île ([ui vous doit cire chère et qui, dans notre siècle, a produit deux grands hommes.
Votre ami et camarade : Vn.LERS. »
Honaparle venait de parUr pour 1 Egypte '• '^^^^'^ f «'\^|^ suivnil avec altention la campagne qu il entreprenait A cette occasion. Villers pnDlie dan. le Spectateur: La Bibt.othegue^ ^AJexamlrie et son prétendu brûlrnicnt par les Sarrasins. m-[icl^ dont le titre seul est intéressant.
11 donne ensnile trois extraits des ([uatrc volumes qui venaient de paraître sur le Voyage de La Pérouse autour du monde heuruix de voir les faits réfuter la croyance de J.-J. Ro ssèau au «bon sauvage» et confirmer la docti;ine de Kau» éta ilsanl que < l homme le plus civilisé est aussi le medleur c que le terme le plus élevé de la civilisation sera la )norahte^>> I attire l'attention sur le fait que La Péa'ouse ^ se fit un scrupule de rendre possession de Tile de Mowée au nom du roK san enir compte de Topinion des 60.000 habitants, et Condamne pa ce détour la manie conquérante des français de son temps. Trouvant dans le récit de La Pérouse l'affirmatio.i que les l;raiv cais avaient introduit des maladies contagieuses a O .aiti. i sïcrie- « Ce seraient donc encore les Français qu il taudr^ut charoer de ce crime? Nation légère et séduisante, n es-tu donc îaite'que pour répandre où tu pénètres tous les germes de conta^ gloii et physique et morale'^» Ces derniers articles obtinrent un certain succès.
Bien c.uc Baudus n ait pas partagé toutes les édées de Villers
il tena à on concours ; aussi, dès octobre, le pressent-il au sujet
d^un nouvel engagement. Villers. trop heureux ^^^^^^
nal à sa disposition, déclare s en tenir, pour cette .econdc
année de collaboration, aux conditions du premier coii-
n cependant, il réclame certaines modifications dans la
réduction du Spectateur et demande qu'une large place soit
réservïï^ comptes -rendus des diverses acarlemies du
nord de lEurope. 11 se chargerait de ceux de Gœttingue et de
S^Pétershourg et voudrait que Baudus trouvât des correspon-
dlntsIiBerlin. Copenhague et Stockholm. Il souhaiterait qu on
abandonnât la politique pour se vouer plus spécialement a la
m'opa^^^^^^ de^,a liîtérature et de la science al emandes en
France. Mais Baudus ne tiendra pas compte de ce desir.
1 f^<. nh<irn>cdions tirées de M. Nicbiihr sur Icxpéditioii des Français en EoTpte r f^H connaître lopinion de Villei-s sur cette campagne. Elle ne'^^H.l amené.- qu'une suite de guerres ternbtes ou les iM-ançois, abandonnés et. isolés suceomberont n\failtiblemcnt.
■■^«On slionoie dil Villers, dètre Français quand on voit ^1"^ tels é.aienî 1^ seScnls <le la nation et dun gouvernement c^u on a tant talon. nié. »
En janvier 1799, le Spectateur publie un examen \\u discours sur la littérature prononcé par Boufflers ^ à l'Académie des sciences et des lettres de Berlin. Villers, on le croira sans i)eine. n'est pas, sur tous les points, d'accord avec l'élégant marquis. Nous ne relèverons toutefois que la mention concernant VEssai d'exposition des principes fondamentaux de la philosophie critique. < Ce volume, dit Villers. va paraître incessamment.
En février, il envoie à Baudus un article sur les Voyages et découvertes dans l'intérieur de rAfriejue. par le major Hong-ton el Mungo-Park ; on vient de publier de ce livre une traduction française, alors que, depuis longtemps, cet ouvrage est connu en Allemagne; Villers s'étonne que les Français soient toujours les derniers à s'aviser de ce qu'il y a de bon en littérature chez leurs voisins. 2
Il entreprend l'éloge de l'œuvre de Fathergill pour le relèvement des noirs, en même temps qu'une critique souvent acerbe de la façon de coloniser des Français . Encore sous l'impression de l'expédition d'Egypte, Villers dit un peu vivement leur fait à ses compatriotes, oubliant qu'il e^t bon de ménager les susceptibilités et que, ce qu'une nation supporte le moins, c'est d'être rabaissée aux yeux de ses voisinas.
Il rédige, le même mois, une notice sur la Société royale de Gœttingue. Après quelques brefs renseignements sur la fondatiou et le développement de cette célèbre société — dont plusieurs membres ont été ses professeurs et sont restés ses amis. — il décrit son activité et cite les travaux couronnés. Gœttingue possède les deux institutions indispensables au progrès des lumières: une université pour « cultiver les sciences dans l'état où elles sont parvenues, les enseigner, les répandre » ; une aca-
1 Di.scours prononcé en septembre 1797.
-Si l'on «excepte quelques romans, d'ordinaire plus mauvais que bons, combien d'ouvrages utiles et profonds restent confinés dans les idiomes clrtngers, sans que Ihomme de lettres français soupçonne leur existence* Il n'est pas douteux, ajoute-t-il, que si des circonstances particulières n'eussent conduit Voltaii'e à Londres, s'il n'eût mis en vogue la littérature anglaise, s'il n'eût parlé et reparlé à .sa nation de .Shakespeare, de Newton, Paris fût encore dans une ignorance complète à cet égard. » Veut-on une autre preuve de cette indifférence des Français pour tout ce qui est étranger? « Depuis tiente-cinq ans, Kant occupe toiUes les tètes pensantes du Nord, les métaphysiciens, les moialLstes, les mathématiciens, les physiciens, les chimistes le regardent comme le génie universel qui vient donner une base solide à toutes les scàences, ses adversaires mêmes l'honorent: en France, on sait à peine son nom. el pas un mot de sa doctrine. » Nous verrons, dans un prochain chapitre, ce (pi'il y a de vrai dans cette assertion.
U pJiTe de roccasion pour relever une uMus.on de.av, a^
lie '. KanI faite par Hevne daus uu discours lu a la scauce
X r;ord ire du 17 novembre 1798, à la Socétc rouale iim
RM le 1 "-anniversaire de sa fondalion Heyne «gnalail les
rouveaulés falales que cerlains savants introduisent » S piofodaÛë soi l'admiration de ViUers pour lillustre phdMogue, M e blA ne assez verlement cl déplore la tendance des umversiiLire. a cmXltre le philosophe pour lequel il ressent une si profonde estime.^
Si ViUers a coinbatlu le préjugé des Français coulre la solide et 10 irde science des Allemands, il relève aussi chez clrci iiel I™s idées préconçues à l'égard de leurs voisins d^ut\è-Rl in u dit couramment en Allemagne que «les Francah traite ■ les sciences supei-ficiellement et avec légèreté ..
uTemen; Injuste que, plus d^.ne fois, " , « ^""-^ '"^-ir^jj
iàif s:r^r'ét;::i.r creïrK-éS ^u^'r;^..
recherches: ce lableau mouvant ne / ^^^^^ ^If^rfeur To^ .se présent à la porte d une ^'^^^l^^^^.^^.'^^^V.fj^e eu assez vanter, de la ordre une politesse -^,^^^^'^J':^,S^ Cplissent les {onctions part des savants qui, dans cette ^n^^^'^^^ J' . \ j^ ^^blige chaque fois ie bibliothécaires et de ^«^«-Xe %t at i tér% Ss sciences ïst leur qu'on réclame e^^^!, ^^«f,f'^,^,;/,:.f *;ile S «connue dans le monde
li:;fp,'u'/;JS'r,r.s«^„T;o^\,?r.es::Hrer^;ul1sl'o^lée des piu^
tiques établissements. »
2« Depuis Descartes et Galilée, dit ViUers, °^ ^ .^^^^^^^^'^ci^^^^^^^ contre les 'novateurs, et - sont le. na^^teu.s ^^^ ^.^^^^JTZ
au poini d élévation ou e le s ^«.^^ ' ' !>7^^; | J^^^^ quelquefois qu'on
profondément érmli dan^^e choses pas ee.^ q q^^^^ ^^^^^^
prend maigre .soi de ^ ^""^^'"^^''y^uLine à vouloir ignorer, tandis que
rpiu XrleTastJT'ûîo!.? cTT\o!,'utSîon puhU<,ue se d.-
lourner vers d'autres. »
Allemands manileslent à légard de ses coiiipalrioles '. CcUl le tâche de constater qiiio ces Germains, qui reprcseiilenl pour lui Tidéal à atteindre, s'abaissent jusqu'au préjugé et il ne peut assez remercier so;n ami, le géographe de Zach f(ui s'élève contre cette opinion: « Il s'honore, dit Villers, en la dédaignant.»
11 y a près d'un an cfue le dernier article sur Kant a paru. Mettant à profit ces quelques mois, Villers a travaillé avec acharnement à s'assimiler la doctrine du philosophe qu'il a le ferme projet de présenter quelque jour à la France. Mais avunt d'achever ce livre, il veut préparer l'opinion par une étude phis substantielle que celles "déjà publiées. Cet article de trente-six pages, intitulé Critique de la Raison pure, est soumis à Baudus -. qui le parcourt à la hâte avant de le remettre à l'imprimeur et lui en exprime toute sa satisfaction. Mais cette bonne impression lu^ dure pas, témoin rAf'/.s au Iccleur'-'- que Baudus met en lète du fascicule, préambule extraordinaire, bien propre à éveiller la méfiance.
Villers se flatte de 1"« avantage d'être le premier qui. dans l'idiome de tous le plus répandu, traite de la doctrine du philosophe allemand ». Remarquons son insistance à s'affirmer comme l'introducteur de Kant en France; nous verrons ce qu'il en faut i)enser.
Sous le titre de Critique de la j-aison pure, Villers nous. présente seulement un <; aperçu » de la doctrine.
Que ,puis-je savoir, que dois-je faire, cfu'osé-je espérer? telles sont lo:, questions que Kant se pose. Mais, avant d'y répondre, il faut résoudre un problème plus général : « Comment l'homme est il fondé à porter tant de jugements sur lesquels l'expérience ne lui a rien appris? » en d'autres termes: « comment sont possibles des jugements synthétiques ù priori... et quand .sont-ils valables? » Le philosophe qui a su exposer ce problème, démonti*er la possibilité de le résoudre, « en eût-il donné lui-même une
^ « Celte o})inion ae peut être fondée que sur une petite gloriole nationale dont les dépo.sitaire,s du savoir humain devraient être exempts. » Ephémérides géogiaphiques, Spectateur du Nord, tome IX.
-' «... Grâce à vous, je commence à oomprendre quelque chose à cette fameuse critique de la raison pure et j'espère cpie beaucoup de lecteurs vont en dire autant », écrit Baudus.
2 « Le premier article ne doit pas être lu par ([uiconque nesl pas disposé à y porter le degré d'attention qu'exigent Loeke, Condillac et les meilleurs métaphysiciens. J'espère qu'il satisfera toujours les personnes qui désirant depuis longtemps prendre une idée de la philosophie du célèbre Kant n'ont I)u encore y réussir. » (Avis au leeleur.)
fausse solution, a déjà fait faire un pas de géant à l'esprit luiinniii «lans la carrière spéculative ».
Que signifient ces mots: Critique de la rais<Mi jnirr :' En voici la « paraphrase» en langage ordinaire: ; examen de cette partie de lacognitioii (ou faculté de connaître) chez l'homme, indépendante de l'expér'ience des sens ;. Si ce litre n'interprète pas avec une rigoureuse exactitude celui du livre de Kanl, c'est du moins « celui qui est exactement rempli et justifié par l'ouvrage ». Dans la métaphysique, en effet, ce n'est pas des sens mais de la raison qu'il s'agit, ces! elle qu'il faut < soumettre à l'examen» afin de trouver « quels sont ses droits et ses facultés pour juger seuh' et sans témoignage des sens». Quand peut-elle nous conduire? (fuand nous induit-elle en erreur? voilà ce qu'il faut savoir.
Villers divise son exposition en deux parties: il intitule la première, Thcorie de la sensibilité (ou esthétique transcendaniale), la deuxième. Théorie de V entendement (ou logique transcemdantale).
Toutes nos sensations extérieures et intérieures se ]-ai)i);)rlent à l'espace et au temps, « les deux grandes toiles sur lesquelles se dessinent les représentations des choses ». Villers s'attarde à prouver que l'espace et le temps sont les formes ou les conditions subjectives de notre sensibilité, parce qu'il sait que les disciples de Locke et de Condillac donnent l'expérience comme unique source de certaines « connaissances universelles et nécessaires », tandis que Kant démontre d'une façon péremptoire que « la base de tout ce qui nous appai'ait comme universel et nécessaire n'étant pas dans l'expérience, réside en nous dès avant elle, c'est-à-dire a priori ». En d'autres termes, - toute représentation, tout jugement, toute pensée qui porte avec soi un caractère rigoureux de nécessité et d'universalité absolue ne peut en aucune manièa'o être dérivé de l'expérience » qui ne nous doinie connaissance que de faits isolés. Ainsi, ce que l'homme appelle nature est « la somme, le contenu total de ses propres perceptions. » Il est donc évident qu'il faut distinguer deux mondes: le monde expérimental soumis aux lois de l'espace et du temps; le monde intelligible ou transcendantal » que nous n'avons aucun moyen de connaître.
Dans la seconde partie, Villers démontre ({ue. de même que notre faculté de sentir est conditionnée par l'espace et le temps, de même notre entendement a aussi ses formes propres auxquelles sont soumises toutes nos conceptions. Ces lois de Tentendemenl ont un caractère d'universalité et de nécessité absolue qui montrent bien tpi'elles ne proviennent pas de l'expérience.
— iU —
C/esl sous ces l'ormes que renteudenienl, a])rès s être emparé des impressions fournies par la sensibilité et qui ne sont encore qu'une matière brute, les élabore et les pense. Donc, notre pensée revêt toujours l'une de ces formes. Mais, les objets soumis aux formes subjectives de l'entendement nous sont donnés par notre sensibilité. De l'expérience, notre eutendement dégage donc des jugements. A ce moment, la raison entre en jeu, ({ui, de plusieurs jugements, forme des idées; ce faisant, elle s'écarte de lexpérience. « Entraînée par un attrait dont elle ne peut se rendre compte et qu'elle ne peut dompter, elle descend et monte, par une série de conséquences dans les abîmes de l'infini. » Elle est alors ce que Kant dénomme la raison pure.
Quand on suit la raison pure dans ses excursions transcendantes, on la voit « 1» descendre jusqu'au dernier degré de la divisibilité pour y rencontrer Vclre absolumenf simple, l'âme (idée psychologique); 2° remonter jusqu'au tout absolu, le monde (idée cosmologique); 3° tendre vers V absolue et parfaite réalité^ Dieu idée théologique) ». Ici, remploi des catégories de l'entendcmenl. appliquées à ces idées est illusoire et arbitraire. Donc, on a débattu en vain quand on a discuté sur ces questions: le monde est-il infini ou fini? la matière est-elle divisible à l'infini ou non? y a-t-il, ou non, une cause première? etc. En recourant à la méthode critique, on eût évité bien des erreurs et des malentendus.
Villers choisit le libre arbitre comme exemple des solutions que peut fournir la nouvelle doctrine et montre comment Kant « laisse entrevoir qu'on pourra rétablir d'une manière plus solide et sur la base d'une moralité de fait, les points de croyance (pii nous intéressent le plus, comme l'existence d'un Dieu, 1 immortalité de nos âmes, etc ». Le choix était habile, car si cette explication de l'antinomie de la liberté et du déterminisme est l'une des plus passionnantes, la solution que le philosophe en donne dans sa morale étidt propre à retenir l'attention des Français qui revenaient peu à peu aux idées religieuses. On lenr avait parlé de Kant comme d'un sceptique et d'un athée; tout l'article de Villers combat ces assertions. Il résume en une demi-page tout ce qu'il a dit de Kant, insistant sur le fait que. dans ce couirt exposé i, il n'a pu et n'a voulu < qu'inspirer aux penseurs » de «a nation le « désir d'en approcher (hivantage ». Il espèa'e consacrer à l'exposé complet de la doctrine un autre ouvrage dans lequel il luttera < avec plus de succès contre la terminologie de M. Kant ». Il annonce aussi inie liiKhiclion (h' la (j'itiquc : il n'a ])as tenu celte pi'omesse.
' 3<') païucs.
Avant (le lermiiicr. il ylisse celle noie:
« S il l'sl eiHoïc (les Allcniaiuls ([ui ne coiupionnenl point ce livre, c'est qu'ils ne veuleiil point le comprendre. Beaucoup d'écrivains estimables se sont empressés de l'analyser, de léclaircir et de le présenter sous toutes ses formes, .le doute que quinze siècles aient fourni à Aristote plus de commentateurs ([ue M. Kant n'en a eu dans cpiinze années. »
I] .se maîtrise si bien dans cet article que c'est à i>eine si, eu quelques passages, il se laisse aller aux vivacités de style dont il est coulumier. Daiis sa préoccupation d'être clair, il présente sa pensée sous diverses formes^; il ne craint pas les notes au bas des pages, quoiqu'il saclie qu'on ne les lit guère; il évite les termes obscurs ou techni((ues et adopte une disposition typogra])hic|ue nouvelle, donnant en gros caractères Tessentiel de la doctrine et intercalant en caractères plus menus les développements quelle lui suggère. Il s'est efforcé d'offrir au lecteur, même le plus prompt à Cse rebuter, un exposé à la fois clair, peu étendu et intéressant de cette doctrine d'un < génie immortel. --
Villers espérait cette fois être entendu et comi)ris, peut-être même, gagner des disciples à Kant. Il prie Baudus •' d'entreprendre une nouvelle enquête parmi les abonnés du Spectateur. Par retour du courrier. Baudus répond; « Vous me faites trop d'honneur de me croire 'kantien, je ne suis certainement pas digue du brevet. » Il ajoute que le morceau intéressera « beaucoup de monde », mais « qu'un grand nombre d'autres le sauteront à pieds joints >, il cherche à calmer la fièvre d'enthousiasme qui agite Villei^s. Quelques jours après K nouvelle lettre plutôt enc(uirageante ; enfiji. le l^i" juin, il transmet les résultats de
^ Ainsi, ayanl. dans les six premières pages, exposé ce qu'il appelle te problème fondamenlal de la théorie de Kant, il emploie les deux pages suivantes à refaire sa démonstration, et. pour que l'on ne s'y trompe pas, met naïvemen! en sous-titre: « Autre manière plus précise d'exprimer le problème fondamenlal. »
-Qui! appelle son «cher Kantien».
•'' I.e 31 mai 1800. .Tacobi écrit à Villers: « Sazis doute vous savez déjà que votre exposé de la Critique de la raison pure a été traduit en allemand à Kœnigsberg sous les auspices mêmes de Kant ...»
' l.e 7 mai. Baudus écrit; « Il y a ici fort peu de gens (à ma connaissance du moins en état de lire un article (luelconque de métaphysique. Mais je les veriai et sonderai leur opinion sur Kant. Un Anglais qui a bien lu et bien entendu son Locke — ce qui, aux yeux de Baudus. caiactérise
1 homme intelliyeul - ma dit beaucoui) de bien de votre article. >
son enquête 1. Nous y relevons ces deux Irails: les I-'rançais, pour lesquels Villen's a écrit, ise sont désintéressés coniplètemenl du sujet; les Allemands auxquels ce résumé était tout à fait inutile. non seulement Tout lu, mais ont estimé qu il était propre à donner une idée très suffisante de la doctrine de Kant. Si Villers est découragé de son insuccès auprès de ses compatriotes, il accueille avec plaisir les éloges flatteurs-, les marques destime que hn décernent les Allemands. Il nen a pas moins manqué son but et les quelques Français qui ont parcouru son article, loin (rétre gagnés à la doctrine nouvelle, raltaquaienl vivement •■. Rivarol était au nombre des adversaires. Villei's. ({ui 1 avait rencontré à Hambourg et savait quelle influence il exerçait sur le cercle des émigrés, avait essa^'é de se le rendre favorable. .Si les éloges qu'il adresse à Rivarol ont amené ce dernier à retirer la letlre acerbe dont il demandait linserlion à Baudus. ils ne i)urent cependant le faire capituler : Il faudrait, écrit Rivarol à Villers, pour répondre pertinemment a vos désirs.... que M. Kant avouât enfin quelqu'un de ses commentateurs cai\ tant qu'il restera muet au sein de tant d'interprètes, il paraîtra toujouirs se réserver le droit de dire; On ne m'a jms compris, ce
1 II écrit. « ... Tout ce qui est Fiançais. léger, peu réfléchissanl n'a pas lu. n'a pas entendu ou n'a pas voulu enlendre volrc morceau; il en a été autrement des Allemands et des Anglais. Je ne vous citerai, entre ces derniers, que le colonel Cronford (frère du ministre^ et entre les .-VUemands, que M. Vogtit. homme grandement estimé et avec grande raison. Ils m'ont fait Tun et l'auUv l'éloge de votre morceau et m'en ont parlé en gens qui l'avaient bien lu. M. Voght m'a dit que vous a\iez parfaitement saisi tes ])i incipau.v contours. les linéaments essentiels de Kant (je conserve ses expressions), qu'on ne lK)uvait attendre mieux dans un morceau de trente pages; qu au reste la philosophie de Kant occupait beaucoup moins l'.Vtlemagne aujourd'hui; que cela irait encore en baissant et que ce qu'il avait le mieux aimé dans voire article, c'était la page 35 où vous tirez avec Kant le résultat qu'il n'est pas possible d'avoir une métaphysique, etc. Je vous cite là lui homme de lieaucoup de sens qui désire au reste c{ue vous donniez la partie morale de la doctrine de Kant. ...»
2 Rheinhold écrit à Villers: « Ich selialze Sic ais Philosoph hoch »
Charles, baron de Dalberg, le futur archi-ciiancelier de 1 empire, lui fera écrire par un ami commun: « .... peu d'.\llemands ont aussi bien entendu Kant.... et il est difficile de le mieux rendre. »
3 Dans cette même lettre du U"' juin. Baudus ajoutait: «Je vous dirai aujourd'hui que votre article sur Kant a fort déplu à Rivarol, qu'il voulait m'adres.ser une lettre ti ce sujet, que je l'avais averti qu'il n'en paraîtrait jamais une dans mon journal oîi il y eût le moindre trait personnel contre vous, que là-dessus il en avait écrit une fort courte où il n'y avait que quelques plaisanteries sur Kant et pour vous, une sommation d'obtenir du
métaphysicien l'assurance que vous l'aviez entendu J'allais l'insérer
.... lorsqu'est arrivée la vôtre à Rivarol et que celui-ci, as.sez sensible à la louange, a bien voulu retirer la sienne. Vous a-t-il réi)ondu? ;>
n'es! jHis cclci... Personne n';i ])lns que vous Jes moyens et mêincle droit d'obtenir un mol d'aveu du prêtre de Kœnigsberg . . . »' Tous les efforts de Villcrs vont tendre dorénavant à obtenir ce mot d'approbation de Kant.
Ces deux émigrés sont du reste trop différents de caractère; 'Vil lors, esprit consciencieux, réfléclii, admirateur de la science allemande, ne peut sympathiser avec Rivarol. le beau parieur à l'esprit vif, pétillant, l'onieinent des salons. Or, Tannée précédente. Villers avait envoyé à Baudus un article intitulé la LoqiiHc ^ que le prudent rédacteur n'avait pas voulu insérer: « Le morceau sur la Loqiil'le, écrit-il en juillet 1798, a trop l'air de tomber sur Rivarol; je ne recherche pas son amitié, mais il est inutile de l'aigrir. ■'
Si la doctrine de Kant n'avait rencontré que des détracteurs de cette sorte, Villers en aurait eu facilement raison; mais ceuxmènies qui passent pour des gens sérieux se mettent de la partie. Pontgérard, ancien professeur d'éloquence au collège de l^angres qui s'était retiré à Gœttiiigue, envoie au Spectateur mi article dans lequel il critique l'exposé de Villers. Baudus eut d'abord l'idée de l'insérer; il ne lui dépilaisait pas de faire entendre une opinion moins favorable au philosophe de Kœnigsberg; puis après réflexion, il change d'avis. Kant déplaît trop aux abonnés; en parler encore, c'est risquer d'augmenter le mécontentement et d'en perdre quelques-uns; il n'entend pas faire un tel sacrifice et prend le parti de ne plus s'occuper des hautes
1 Voici quelques fragments de ce portrait satirique: «Je veux esquisser quelques traits de rhoinnio prodigieux, abondant eu loquèle et qui sait tout, qiii parle de tout, ([ui tranche sur tout. Voyez-le ! il a la tète haute, le coup d'œit vif et méprisant; l'ironie est dans son attitude, Tépigramme e^t déjà prête à partir. Il parle, écoutez-le: c'est un torrent; il persifle dalvord, taxe d'ignorance ou de mauvais goût tout ce qu'on a dit avant lui; personne na encore touché le fond de la question; c'est lui qui va tout éclaircir. . . Il entre en matière; quel fhix de sarcasmes, d'antithèses, de jeux de mots! Le conceiti italien y brille à chaque parole. Quel galimatias pompeux el pétillant! .Je suis étourdi, ébloui! Ce ne sont qu'éclairs, fusées, pétards, et quand ce feu d'artifice est fini, je suis étonné de me retrouver dans les ténèbres.» La manie dominante du siècle c^t de « tout savoir et raisonner de tout »; l'homme à loquèle « en est te héros ». « Qui ne serait étonné de l'énoi-milé de ses connaissances? Il a dévoré pendant quinze jours un Sigaiul-dc- Lafond el le voilà plus initié dans la physique que Lichlenberg. Il sait la chimie comme Lavoisier. et l'oxygène, l'hydrogène, l'azote sont ses termes les plus familiers. Kant n'est pas plus profond métaphysicien que lui, il lient tout prêt un système qui pourra bien effacer celui de ce philosophe; Blumenbach n'est ({u'un enfant en histoire naturelle. De là, il saule à la politique, à l'administration et cite à son tribunal tous les gouvernements. Quant à l'histoire, à la morale, à l'éloquence, à la poésie, à la grammaire, aux belles-lettres, ce sont des babioles dans les([uelles. cependant, il veut bien exceller et domier le ton. »
^spéculations philosophiques. Il retoiinif rarticlc ({iie. à une seconde lecture, il juge trop ennuyeux .
Villers, cherchant une nouvelle occasion de rouvrir le débat, réclamait linsertion de la lettre de Rivarol. Baudus répond; « Je crois devoir être très sobre de tous aiiicles métaphysiques; ils conviennent à si peu de gens! » Du reste, il est brouillé ^vec Rivarol. puis les iiouvetles qu'il reçoit de France le découragent tout à fait de continuer cette polémique i. Il a même si grande crainte de paraître trop bien disposé en faveur du kantianismc qu'il l'attaque à loccasion, même de façon assez peri'idc. Ainsi, dans l'analyse dun ouvrage de l'abbé Barruel, intitulé Histoire du jacobinisme^ il se plaît à rapporter longuement les inepties de labbé sur Kant et sa doctrine. Villers se fâche et ne trouve i^as suffjsant que Baudus se soit borné à déclarer qu'il ne souscrit pas aux jugements de Tabbé. Puisque ces accusations fsont injustes, était-il bien nécessaia-e de les exposer à des lecteurs qui, ne connaissant quasi rien de Kant, n'étaient déjà que trop enclins à n'aborder l'étude de sa philosophie x]u"ave{' des j^évenlions?
Villers tient à remettre les choses au point, et, sans se soucier des objurgations de Baudus, il lui amionce l'envoi d'un article sur Fichte. Ce philosophe, accusé d'athéisme, avait été chassé de la chaire qu'il occupait à l'uuiversité d'Iéna. Villers avait deux excellentes raisons de prendre parti. En premier lieu, cette '■ affaire malheureusement célèbre > avait causé une grande rumeur dans la république des lettres du Nord de l'Allemagne — et c'est assez dire l'importance du débat qui émeut si profondément le pays << où se trouve de nos jours la plus grande somme de lumière » '-. — Puis, une < partie du public étranger à la httérature comme à la langue de l'Allemagne — par celte périphrase, entendons les émigrés — a pris les idées les plus étranges et les plus fausses » sur ce débat. « On y a débité que toutes philosophie nouvelle était prohibée, qu'on y avait découvert une conjuration contre les souverains cl contre Dieu, enfin — ce qui irrite le plus Villers, — que ]\r. KanI et lous ses adhérents étaient déclarés athées. •'
1 En effet, Pougens écrit: « Je suis peut-être de tous les i^eus de laitier parisiens celui qui connaît le moins mal et qui estime le plus la philosophie de Kanl; mais, hélas' il ne faut à nos lecteurs que des romans, des voyages el des pamphlets. ;>
- Des trois nalious qui ix)urraient disputer Ihégémonie à lAllemagne, la France et i Italie sont déchirées par les révolutions, lAngleteri-e est « exclusivement occupée de sa vaste politique et de son commerce ».
■ Pour ce motif. Villers résolut de traiter la question et de défeudre Fichlc que Kaul venait cependant daltaquer. lui aussi. (Voir lettre de Hum- Jioldl à Goethe, m septenihrc 179'J.,
L'ouvrage de labbé Barruel, avidement lu par une partie du public dœit il est question . et dans lequel Kant et ses disciples sont stigmatisés de l'épithète de jacobins, donne une certaine consistance à celte accusation d'athéisme. Certes elle était particulièrement dangereuse au moment où les jacobms étaient la terreur des émigi'és et. en France, du parti des modérés. 1
Cet article nous fait toucher du doigt l'indifférence des i^rançais à se renseigner aux sources. L'absence complète de curiosité philosophique ou littéraire qui caractérise la plupart des émigi'és contribuera à détacher Villers de ses compatnotes plussûrement que toute auti'e chose.
Baudus, qui à la première lecture avait estimé ce sujet «bien délicat à traiter» est atterré lorsqu'il peut juger l'effet produit Non seulement il a déplu en Frconce et à Hambourg, mais aussi en Russie où les abonnés du Spectateur sont nombreux. Baudus refusera dorénavant tout ce qui touche à la philosophie. ViUers se voit contraint d'abandonner l'article qu'il préparait sur la morale de Kant; il « est dans une grande colère »; nous en retrouverons des traces dans l'ouvrage qu'il écrit à ce moment. Devant renoncer aux articles philosophiques, il se consacrera à la littérature allemande, il se mettra lui aussi aux traductions. Avant reçu la visite de Delille à Lubeck, il lui suggéra 1 idée d'entreprendre une adaptation française de la Messiadc. Certes, le poème était connu en France; il avait été traduit plusieurs fois mais ces traductions peu exactes, parfois même mal écrites, n'étaient pas faites pour donner une idée bien favorable du génie du poète allemand. Klopstock en éprouvait d'amers regrets et eût été flatté de voir un poète français de la réputation de Delille se charger de faire une nouvelle traduction, qui ne fût pas une trahison.
Delille ne sait pas assez d'allemand pour comprendre sans peine le poème de Klopstock; il demande donc à Villers une traduction httérale, sur laquelle son adaptation pourrait se modeler Villers lui soumet la traduction de l'un des épisodes lesplus charmants du poème, celui dans lequel Abbadona s oppose, dans le conseil des anges rebelles, à la proposition que fait Satan.
1 « Je hais les jacobins, et les jacobins de tous les partis déclare Villes, mais ie pense qu'on peut bien ou mal raisonner en métaphysique, meditei sur le principe de la cognition humaine, de la morale, des arts, sans être in alhfe ni In illuminé' qu'on peut enfin être un philosophe et poulant un très bon royaliste. » Et il ajoute non sans quelque cranene: « ^ » ^n ^^"^ plus que cela, s'il faut adopter les sentiments mverses pour eiie 'yl^is «^ messiSirs les 'exclusifs, s'il faut déclarer la guerre à tout ce qui est science ou raison, je me récuse. ,>
«de Illettré à mort le Messie. Dclille a])rès la lecture de ce morceau renonce à son projet ', le mysticisme de Klopstoclt diffère trop de sa nature et de son talent, il n'ose s'en faire l'interprète. Villers fit insérer cette traduction de l'épisode d'Abbadona dans le Spectateur du Nord de septembre 1799, sans y appoiMer aucun cliangement.
On a qualifié dininlelligible 2 le style de ce morceau; c'est aller un peu loin, et 1 épithète de français barbare suffirait à le caractériser; encore ce défaut provient-il du souci rpie prend Villers de rendre aussi exactement que possible l'impression ■que devait produire la lecture ilu poème dans le texte original, fût-ce même en faisant quelques entorses à la grammaire et à la syntaxe françaises. Il a eu fort de publier ce fragment sans en modifier certaines tournurCvS trop germaniques. Peutêtre voulait-il, comme on l'a dit, opposer à lancienne manière de traduire une mélbode plus moderne et plus précise? Pouriant nous vei-rons dans la suite un certain nombre de Iraductions dans les(juelles. sans cesser d'être fidèle et exact, Villers prend soin décrire en un français correct.
Klopslock, irrité des infidélités des premiers traducteurs de sa Messiodc. déçu de voir Delille renoncer à son projet et sa dernière es/iéranee lui échapper, fait retomber sa colère sur Villers et. ])renant occasion de quelques expressions mal rendues, écrit à sou malheureux traducteur une lettre •' peu courtoise cl même injuste. Villers ne s'en offusque pas; il connaît rhumeur altière du vieux Klopstock et sait qu'en Allemagne ce n'est j)as la courtoisie c(ue l'on recherche, mais la vérité et la franchise; son admiration i)our le poète reste entière.
Avant de continuer ses traductions, il envoie à Baudus un article intitulé (jinsidérations sur léteit actuel de la littérature edli mande, par un Français.
Le Spectateur du Nord avait déjà publié, en juillet 1798, un article d'Eschenburg sur VEtat eictuel de la littérature allemande : médiocre et surtout mal écrit, il ne nous fournit que de courtes observations. Après une comparaison entre les écrivains de France et ceux de l'Allemagne, l'auteur se plaint que les h^rançais mettent trop de dédain dans ces qualificatifs: (jothique et tudesque.^ qu'ils les dispensent trop volontiers aux choses d'Allemagne. Klopstock, .Wieland, Gessiier et Gel-
' Delille dil : « C'est trop élevé pour moi, il faut que je reste parmi le,s îleurs. »
^ Revue dUiatoirc litlér. de la France. No I, p. 38, année 1006. — article sur le Spectateur du Nord par Paul Hazard.
3 Voir Isler, op. cit., j). 203-201.
hn-t, (lil-iK étaienL « loin drlrc ks seuls génies dont s'eiiormu'illîl » cette nation, bien cjuc les J^-ançais ne parlent que deux quand il s'agit de la lillcratnrc du Nord. Il recommande, à côté de la ti-aduclion des romans de Lafonlainc. celle des romans de Gœllie ])ieins d'originalité ;, et de M. Richter.
Villers li-ouve ce morceau sui)erticiel et incomplel; Raudus lui même n'en était pas très satisfait et déclarait ne pas être
: fort empressé d'en insérer de nouveaux » Mais un éloge
d'Kschenburg, parii dans le Journal cnci/ctofH'diqiir, le fait changer d'opinion et il accepte un second article du même autelur sur les Nouvelles productions de la littérature cdlemandc,^ longue nomenclalure des savants et des littérateurs qui n'offre aucune vue d'ensemble, aucun intérêt. Après cet essai aussi infructueux que le premier. Baudus renonce à la collaboration d'Eschenburg et charge Villers décrire. dcUis le courant de Tannée, un morceau sur la littérature allemande.
C'est dans le cahier d'octol)rc 1799 que cet article f)arul '; il porte celle épigraphe significative ,Suuni cuique, si nous la rapprochons de cette, phrase: < Un arrière coup d'œil sur la littérature antique de la France... vient se mêler à chacune de mes considérations sur la littérature de l'Allemagne...» C'est donc une comparaison que Villers a entreprise et son idée n'est certes pas mauvaise. Ne se rend-on pas mieux compte des choses qui nous sont étrnngères en les rapprochant de celles cpie nous connaissons V Vivant depuis quelques années au milieu des littérateurs alleinands qui lonl '< accueilli fraternellement», il va nous faire part de qu'il a entrevu de cai'actéristique et- de frappant -, nous tracer une image fidèle du mouvement littéraire en Allemagne et faire une esquisse exaclc du développement des sciences.
Le tableau se divise en quatre parties: I. Caractère général de la littérature allemande: — II. Or(/anisation: — III. Mécanisme matériel: — IV. Lois, journaux, esprit, mœurs. A voir ces titres, ne dirait-on pas que l'on va nous parler d'un peuple inconnu? Telle semble être l'idée de Villers-. Cette .\llemagne
1 Arllcle de 33 pages.
2 « Mon but. dit Villers. ne pouvait pas être d'eiilrer dans les détails ni de donner une lisle, toujt)urs nécessairement incomplète, de noms propres el de litres de livres. »
' : t;.\.llein;uJnc forme un naonde à part au milieu de l'I^urope modcrni'; un corps "qui a son oiganisation intérieure, .son organisme, ses lois, son activité proi)re. Bien ne lui est étranger de ce qui .se passe chez les autres nations sous le rapport de,s sciences et des arts, tandis que lui-même leur est totalement étranger. T.es richesses s'accumulent dans son sein sans que ses différents voisins s"en aperçoivent; et ici plusieurs mines des connaissances hiu\iaines sont exploitées, épuisées même, que là on en est encore à errer sur la suiierficie. »
saviinlc lui osl appainic comme un <■ phénomène extraordinaire)/ digne de toute l'attention d'un observateur sérieux; et il constate. non sans douleur, que même ses compagnons d'exil ignorent tout du pays dans lequel ils ont trouvé une si franche hospitalité.
Villers (commence son étude par une description de l'état de la France au moment oiî il en était parti. Dans ce pays, une seule ville donnait le ton à trente provinces et les applaudissements de ces Parisiens, conquis par les ouvrages où respirait ce ton de chaleur, d'élégance qui dominait à Paris », décernaient la gloire '. A cela vient s'ajouter l'influence des femmes <■: qui s'étendait jusque snr les productions les plus graves de l'esprit» et qui imprimait à la littérature une certaine « féminisation », accentuant encore ce goût des choses légères qui est la caractéristique des gens de lettres du dernier siècle en France.
Rien de pareil en Allemagne; l'état politique de ce i)ays est tout autre et, comme la littérature d'un pays est intimement liée à son étal politique et social, la différence sexplicpie aisément. Là, point d unité absolue, partant, pas de : centre où tout se fabrique, où tout se juge et d'où tout se distribue ». Berlin voudrait-il s'emparer de l'hégémonie que, non seulement les grandes villes, mais les plus petites, « de simples bourgades, des hameaux où se trouvent relégués des esprits de premier ordi'e, se révolteraient contre cette prétention ». L'écrivain peut donc se fixer partout où la fortune ou ses affections l'entraînent et il ne craindra nullement de « porter ses pénates dans une très petite ville ou au milieu des champs ». Ainsi, l'écrivain allemand s'adresse-:
« à un public dispersé, à l'abri des séductions, des cabales, des prôneries, à un public par sa nature plus simple, plus examinateur; il cherchera donc plus à instruiie qu'à plaire, plus à être qu'à paraître; il travaillera plus le fond et s'occupera moins de la forme, il fera plus d'estime des choses que des mots, plus d© l'érudition que de la pompe du style; il citera enfin, car sans citer il n'est point de vraie érudition. . . »
N'ayant pas à se conformer au < goût factice», îiux «préjugés» d'un " public réuni en masse »,
1 « C'est la nation légère, railleuse, avide de plaisir dont était peuplée cette capitale de l'empire qui imposait des lois à la liberté originaire de l'esprit et des talents. C'est elle qui avait proscrit de nos livres une profondeur qui la fatiguait. . . . Pour que la science osât se montrer à Paris, il fallait qu'elle empruntât une parure si séduisante, tant de voiles brillants, qu'elle en fût presque méconnaissable. » Villers.
2 Dans toutes les citations de cet article nous nous sommes permis de rétablir le texte original dont Baudus s'est plu trop souvent à atténuer tes expressions.
«...il s'abandonne plus libiemenl à l'inspiration de la nature;... la perfection est pour lui dans le beau absolu; c'est là le but oîi il tend. L'idée pure du beau. . . . flotte seule devant ses yeux et devient le type de ses travaux . . . Cette noble tendance ... a été presque partout celle des génies mais on ne la i-encontrera nulle part peut-être plus évidente et plus dégagée que dans certaines conceptions du génie allemand. »
Donc, les triiits imporlaiils à relever dans la liUéralure germanique sont l'individualisme, l'indépendance de l'écrivain à l'égard de son public, le sérieux et l'érudition. Bien ([ue Ic/s femmes soient généralement instruites, elles sont loin de jouir en Allemagne de privilèges aussi étendus qu'en France. Là, elles régnent sur l'opinion et dominent dans les salons; ici, elles mènent « une vie plus retirée, plus domestique ». En France, ce sont les femmes, en Allemagne, ce sont les hommes ; qui jugent en dernier ressort ».
On pourrait suivre dans le développement de chaque genre littéraire l'influence de ces deux états politiques et sociaux; Villers prend comme exemple le théâtre où elle éclate plus que partout ailleurs. Ce qui plaît au Parisien, ce n'est pas son voisin qu'il ne connaît guère, mais c'est, dans la foule inconnue, <; de saisir les ridicules sans prendre garde à l'individu qui en est porteur»; il lui faut la peinture d'un vice, d'un ridicule, d'un caractère. « L'Allemand, au contraire, fait grand cas de l'individualité »; c'est un homme d'intérieur; il s'ensuit que les scènes domestiques, les tableaux de famille, en un mot tout ce qui retrace les impressions quotidiennes, l'intéresse passionnément: telle est la matière des drames allemands et des romans. Dans le genre dramatique, les Français l'emportent; le théâtre allemand ne possède que de faibles intrigues bourgeoises, car, pour !e développement du théâtre, nne grande capitale, un public nombreux et riche, une cour qui brille par l'opulence et le goût, sont choses indispensables.
Il aborde ensuite une question de principe. Ceux de ses compatriotes qui s'étaient intéressés à la littérature allemande, tenaient à peu près ce langage à l'égard des écrivains: Votre littérature commence à s'enrichir et à présenter quelques œuvres intéressantes, mais vous êtes encore un peu barbares; votre langue, votre style, la conception de vos romans et de vos pièces de théâtre sentent encore trop le « gothique ». Si vous voulez, nous égaler, imitez-nous! Villers est loin de partager cette opinion; il s'élève et s'élèvera toujours contre cette doctrine qui prétend réduire un peuple à l'état de servile imitateur d'un autre et dès le début, il pose ce grand principe: « Chaque peuple a ses mœurs, son génie, sa langue, ses habitudes, ses localités pro-
l)res. . . . » Il faut donc « de loutc iiéccssilé qu'une liUérahire soit nationale ». De môme que les autres nations, les Allemands se sont mis à l'étude des écrivains étrangers; au lieu de leur dire: Continuez! Villers leur crie: Assez, maintenant; redevenez vous-mêmes ! C'est aussi l'avis des Allemands. Il relève les efforts de Klopstock pour inventer de nouveaux mètres et abandonner les alexandrins; mais le poète aurait dû aller plus loin, et, au lieu de chercher ses modèles dans la prosodie grecque et latine, mieux conforme que la française au génie de la langue germanique, il aurait dû faire « un pas de plus » et créer « les mètres qui conviennent à l'allemand».
La principale cause du développement intellectuel de l'Allemagne, celle qui la met à la tête de la civilisation réside, selon VillerS; dans l'importance donnée à l'instruction publique. Beaucoup d'écoles primaires, secondaires, d'écoles spéciales; audessus, les universités qui sont dans toute la vigueur que, depuis un siècle, elles ont perdue en France. Mais, dira-t-on, la France a aussi son université, ses académies provinciales, ses sociétés savantes. Oui, répond Villers, mais les universités allemandes sont supérieures; de plus, il convient de rappeler qu'en France, les universités ne constituent pas le corps litléraire, elles n'en sont même pas l'un des premiers organes ^. Au contraire, de l'autre côté du Rhin, elles forment le lien entre toutes les classes de la population- et les étudiants vont porter sur les divers points de l'empire la méthode et le renom de leurs maîtres.
A côté des universités qui répandent la science « parmi toute la nation », des sociétés savantes et des académies où l'on travaille individuellement à la perfectionner, il ne faut pas oublier de nombreuses et riches bibliothèques dont les services sont inappréciables. Enfin, le commerce des livres est « parvenu ... à un degré d'activité inimaginable ». Les grandes maisons d'édition sont nombreuses et Ton en trouve dans les plus petites villes; tout le monde connaît les deux célèbres foires de Leipzig. Le nombre des écrivains est considérable, mais tous ne méritent pas Tadmiration; « plus il est de gens qui se mêlent d'un métier, plus il s'en trouve qui y excellent». Ce grand mouvement de librairie met ei: évidence un fait digne d'attention: «le public des deux sexes-' a la fureur de lire; chacun veut se monter une petite
1 « Réduites au rang de satellites, elles étaient effacées, annulées dans le système par l'astre démesuré qui brillait seul au centre. » Villers.
2 « Tout ce qui, dans l'Allemagne, prétend à une éducation un peu distinguée, princes, grands, jeunes hommes de toute naissance et de tout état, vont consacrer quelques-unes des plus belles années de leur vie à entendre les célèbres maîtres qui enseignent dans les universités. » Villers.
■■' Villers avait écrit « rnâle et femelle ». Certes, il doit être reconnaissant à Baudus d'avoir corrigé.
l)i))li(;lhèqiu\ il n'est pas de bourgade qui n'ait sa société de leclure. » Quant aux journaux, on ne s'étonnera pas qu'ils soient en nombre prodigieux. Villers les subdivise en deux catégories: -ceux qui se bornent à l'annonce et à la critique des ouvrages nouveaux ' et les périodiques qui sont des recueils de pièces détachées, de mémoires, de poésies, de dissertations. Tels sont les principaux organes du corps littéraire allemand.'"'
Les Français relevaient avec ironie et dédain la manie d'étiqueter et de classer qui distingue les Germains. Villers ne veut pas laisser passer ces critiques sans y répondre et signaler tous les bienfaits qui sont nés de cet « esprit d'ordre et de système Xiropre aux têtes allemandes ». Grâce à lui, les Allemands ont été les premiers qui aient « vraiment traité à fond, d'une manière systématique et scientifique, la théorie des arts ». On leur doit ces ouvrages d'érudition si nécessaires à lavancement des sciences. C'est grâce à l'amour général de la lecture et de l'étude, c'est parce qu'il apporte « dans la culture des sciences la gravite et la dignité qui leur conviennent » que le peuple allemand a atteint un si haut degré de savoir. On ne rencontre pas chez lui
< l'esprit badaud, ignorant des choses usuelles, qu'on a tant reproché aux Parisiens ». La raillerie y est presque inconnue;
< notre mot de persiflage n'a point de synonyme dans la langue allemande »; cela tient à un « fond de gravité et de bonhomie inhérente au terroir ».
Dans cet article, Villers s'est efforcé d'analyser tous les moyens employés en Allemagne pour le développement intellectuel du peiqDle, dans l'intention de donner un exemple aux Français et de leur prouver qu'ils ne sont plus les premiers ■' il veut les guérir pour toujours de cette orgueilleuse prétention qui
1 <; Dordinaire, les jugements portés par ces tribunaux sont très motivés et très respectables. . .»; la critique est «docte et fondée »; il n'est pas rare même que ces articles ne forment « d'excellents ouvrages pleins de rapprochements et de remarques curieuses ». Villers.
- « On sent que ce corps a une vie, une âme active et sans cesse en mour vement, que la circulation est entretenue et égale partout », dit Villers. — On lit entre les lignes: Hélas! la vie littéraire en France est loin de jouir d'une acti\itc aussi riche et profitable ! — Et Baudus, blessé dans son orgueil national et désireux d'épai-gner la susceptibilité de ses compatriotes, faisait suivi'e la phrase de Villers de celle-ci : « Toute cette marche, cette organisation sont essentiellement ce que nous comiaissions en France. » — Cette dernière phrase ne figiu-ant pas dans le manuscrit original ne peut être que de lui.
' « Un Français qui n'aura reçu que Téducalion ordinaire, vis-à-vis d'un Allemand élevé comme le vulgaire des gens de son pays, paraîtra communément d'une grande ignorance. » Villers.
arrclc tout progrès. Il défend avec éloquence et conviction les idées qui lui éttiient chères '. Quand M"ie de Staël les reprendra dans : La littérature et V Allemagne, pénétrera-t-ellc aussi à fond que lui dans ce qu'il appelle « la nature et le faire » du génie allemand? posera-t-elle d'une façon aussi claire, aussi ferme le problème inhérent au développement et au renouvellement de la littérature française? C'est ce que nous devrons examiner de près.
En terminant ses Considérations, Villers compare l'Allemagne à la Grèce antique -; — c'est T Allemagne du Nord <Xu'il a en vue, et il exprime ses craintes-' de voir les événements politiques bouleverser ce paj^s q^u'il aime presque à Tégal de la France. Aussi, les attaques sans cesse renouvelées de Napoléon contre les petits Etats du nord ne contribueront pas peu à aviver son aversion grandissante pour l'empereur.
Au reçu de cet article, Baudus écrit à son collaborateur: « Je viens de le lire et il m'a fort intéressé. » Mais, les huit pages d'observations dont il le fait suivre nous montrent sa véritable pensée. Une à une, il relève les comparaisons que
' Voici la fin de l'arlicle: « Celui que les circonstances cal placé de manière à pouvoii- parcourir d'un œil dessillé et non prévenu la carte de l'Europe savante doit avouer que, Ijalançant tous les avantages divers, la littérature de l'Allemagne l'emporte aujourd'hui sur celle des nations rivales; que le caractère même et le faire de cette littérature est préîérable sous beaucoup de rapports à toutes celles qui ont existé; qu'il ne manque à la nation que le fléau poUtique d'une capitale comme Paris pour paraître aux yeux des autres avec l'éclat qui s'impose au loin et pour voir se développer rapidement chez elle ce dernier poli qui, sans donner de valeur plus intrinsèque, donne plus de prix au produit des arts; qu'enfin la répugnance de tous les gens de lettres étrangers à apprendre sa langue,^ le peu d'empressement à venir s'instruire chez elle et dans ses universités sont la cause unique qui maintient cette étrange barrière élevée enti'e les letti-es allemandes et celles du reste de l'Europe. » Cet article, l'un des plus étendus qui aient paru clans le Spectateur du Nord, semble avoir été écrit d'un seul jet. Le manuscrit ne porte presque pas de corrections, l'écriture hâtive indique que les idées se pressaient rapides sous la plume de Villers; on voit qu'il tenait surtout à ce que rien ne lui échappât.
2« Ce corps littéraire épars ne rappelle-t-il pas la Grèce honorant un historien en Carie, un philosiophe à Priène, un poète en Béotie? L.es mœurs simples et hospitalières de la nation aident à la similitude autant que le caractère de sa littérature. Si quelquefois, ce que l'Allemagne a de plus éclairé se rassemblait pour des solennités pareilles à celles des grands jeux de la Grèce, la ressemblance serait complète. » Villers.
3 N'est-ce pas là « que se sont réfugiées pendant ces années de tempêtes civiles les connaissances humaines? C'est là que s'en conserve le dépôt, que s'ahmentc le feu sacré. C'est à l'abri de la paix cpii y règne que les Muses respirent encore sur le sol de l'Europe. Puissent tous les intérêts et tous;, les gouvernements respecler leur asile! » Villers.
A'illers a établies entre la France et rAUemagne et clierclie à ])roiivei' que celle-ci est restée bien en arrière de celle-là . 11 reproche à son collaborateur de n'avoir pas établi un « parai-, lèle entre les meilleurs ouvrages dans chaque genre, entre les auteurs qui s'y sont le plus distingués » dans les deux pays. C'était se méprendre complètement sur les intentions de Villers. Lui qui connaît rAUemagne mieux que n'importe lequel de ses compatriotes, sait bien qu'il ne suffit pas d'écrire quelques monographies sur les principaux écrivains, ni même de transcrire plus ou moins fidèlement tel ou tel chef-d'œuvre pour faire connaître aux Français un peuple de mœurs et d'esprit si différents des leurs ; il faut chercher à deviner, à pénétrer ce génie étranger: c'est pourquoi il s'est étendu si longuement sur les caractères généraux de la culture allemande, sur les moyens propres à la développer, sur les mœurs de la nation. Il sera temps ensuite de présenter au public français l'œuvre de ceux qui ont marqiué dans le développement littéraire et philosophique de la nation étrangère mieux connue.
Comme toujours, dans le feu de la composition, l'expression a parfois dépassé la pensée de Villers; il eût pu présenter sous une forme plus atténuée les critiques qu'il adressait à ses compatriotes. Il s'est efforcé cependant de se montrer juste. N'at-il pas, sans détour, fait aux Allemands les reproches qu'il croyait leur devoir faire? Son article ne rend-il pas un compte exact du mouvement littéraire si particulier aux petits Etats d'outre-Rhin? On lui fait un crime de la sympathie qu'il ressent pour cette nation; mais, les Français, en revanche, ne se sont-ils pas, avec autant de parti-pris, attachés à ne voir de l'Allemagne que les mauvais côtés? Certes, des gens à l'esprit ouvert eussent dû ne pas se buter à quelques phrases frondeuses et prêter une oreille moins prévenue à ses conseils.
Ce morceau passe presque inaperçu, les lecteurs du Spectateur ne s'intéressant guère qu'aux nouvelles politiques et aux bluettes littéraires. 'Villers est découragé. Un peuple n'est-il pas condamné d'avance, qui veut n'écouter que les flatteries et qui prétend que l'on ménage constamment ses « préventions nationales » ? Même Baudus, un homme de valeur, se laisse aveugler par les préjugés.
Aussi, dans le fascicule du mois suivant, Villers réi)ond-il aux observations que le rédacteur en chef avait jointes à ses considérations.
Si, en quelques traits, Villers a esquissé la féminisation de la littérature française, il n'entend pas, cela va de soi, parler de linfluencc des écrits d'une Sévigné, d'une Maiutenon, mais bien
de cette influence indirecte qu'exerçait le beau sexe dans les salonsassidunient fréquentés par les écrivains. L'idée était claire et la justesse de l'observation ne pouvait manquer de frapper quiconque était au courant de la vie mondaine en France'. Baudus, cependant, feint de s'y tromper et amiote le passage de celle, façon: « Mais que veut dire ce mot féminisation? car, en littérature cette expression seule peut pai'aître un outrage; et je crois entendre l'indignation des Malherbe, des Corneille, des Bossuel, des Pascal, etc.. qui complenl pour quelque chose dans noire littérature et qui étaient fort peu féminisés. »
Revenant sur le plan de l'article tel que le lui proposait Baudus, Villers avoue nellement que son but était lout ?utre. « Vous voudriez, dit-il, comparer la bibliothèque des deux nations et je ne voulais que faire connaître l'esprit de l'une des deux littératures. »-
Les Allemands lavaient mieux compris. Ils se montrent enchantés. Achenholz publie dans son journal Mineroa Une traduction in extenso des Considérations. Villers. froissé des mesquines et perpétuelles critiq'ues de Baudus. contrecarré dans tous ses projets, songe à abandonner un journal où il ne lui est pas permis d'exprimer ses opinions en toute liberté. Très occupé par la préparation de son ouvrage sur Kant, il se décide à ne pas renouveler son contrat.-'
' L'idée était si juste quelle fut reprise par JMmc de Staël et par Ancillon. Voir encore Rousseau dans sa Lettre sur les Spectacles.
- VUlers est profondément blessé des corrections de style que se permit Baudus. Nous accordons que ce dernier n'a pas toujours tort, toutefois il aurait pu se dispenser de dénaturer, en l'amoindrissant, la pensée de fauteur. N'est-il pas aussi français d'écrire, en parlant de poésie, « ces touches vraies », que de remplacer « vraies > par « na'ïves » ? — « Qu'on pense au développement rapide», avait écrit Villers; «qu'on réfléchisse au développement », lui fait dire Baudus. — Villers parle de Vienne ; Baudus remplace Vienne par Berhn ; il se choque du mot « crudité » et écrit à son collaborateur qui s'offusque de toutes ces corrections: «Si le vrai français a suffi à Racine, à l^énelon, à Rousseau, à Voltaire, pourquoi ne nous suffirait-il pas, et pourquoi créerions-nous à chaque instant de nouveaux mots? On ne sait dans ce français-là ce que c'est que ville millionnaire, féminisation, alfernation, illustration (dans votre sens), une caractéristique, etc., etc. » — Baudus n'oubliait aucune des tracasseries qui devaient pousser à bout son collaborateur.
3 Baudus prédisait à Villers un insuccès certain en France, à propos du livre sur Kant et s'autorisant de Jacobi qui se serait, dans une conver- .sation, déclaré du même avis que lui, il écrit, non sans ironie, à la fin de noveznbre 1790, comme Villers déclinait un nouvel engagement au Spectateur du Nord: «.Achevez donc en 1800 cette ténébreuse métaphysique de Kant, puis nous verrons ce que nous pourrons faire. Mais je crains bien, permettez-moi cette franchise, qu'à cet ingrat tj'avail vous ne gâtiez votregoût cl votre style. Il vaut mieux écrire des LetU-es westphaliennes. . . »
Baiidus est resté Français et a gardé tous ses préjugés: Villers, transformé par sept années de séjour en Allemagne, est devenu cosmopolite; il a pénétré, de l'aveu même des Allemands, les caractères essentiels qui distinguent le génie de ce peuphî de celui des autres nations. Baudus se rend '/ompte cependant qu'il perd en Villers un collaborateur ([uil hii sera difficile de remplacer. '
Mais^ il s'en faut de deux mois que 1" année soit terminée, et, pour tenir ses engagements jusqu'au bout. Villers livre encore quekjues articles. Comme avant-coureur de son grand Dictionnaire étymologique et raisonné de la langue française auquel il travaillait depuis plus de vingt ans, Pougens publiait, sous le titre d'Essai sur les antiquités du Nord et sur les anciennes langues septentrionales'-, un fragment de son ouvrage. Villers consacre quelques pagCvS à cet essai qui a fait « sensation dans le Nord », non pas que les savants allemands y aient puisé des renseignements nouveaux., mais ils étaient flattés de voir leur littérature ancienne recommandée à lattention des Français par un livre publié à Paris. Cet ouvrage est surtout remarquable par les promesses de son titre. Villers n'a pas de peine à. prouver que, si Pougens comiaît bien les .\nglais, les Espagnols, les Italiens, il connaît moins l'Allemagne; il aurait dû. pour cette partie de son travail, consulter les ouvrages d'Adelung. Aussi, constatant l'ignorance de Tun des Français les mieux renseignés sur la littérature allemande, ne peut-il retenir cette exclamation qui lui est échappée bien des fois: En littérature, le sort de l'Allemagne est toujours d'être oubliée par ses voisins de l'Ouest et du Sud! » Mais il a l'espoir qu'il n'en sera pas toujours ainsi -^ La publication de Pougens est, dit-il, la manifestation d'un <' intérêt nouveau pris à des objets et à des peuples étrangers » et propre à combattre « beaucoup de préjugés nationaux », à resserrer « les liens naturels qui doivent unir toutes les têtes pensantes du septentrion et du midi ».
En décembre, Villers publie un article sur Gœthe, certain,
' Il regrettait fauteur des articles sur la pasigraphie, la bibliotlièque d'Alexandrie, l'origine de la balantine, le linge des anciens; les articles géogî-aphiques tels que le voyage de La Pérouse, la description de la Wolliynie; les dialogues à la façon "de Fontenelle (L'ombre du vieux Brutus, 'Dialogue entre Cromwell et Robespierre); le traducteur dodes dAnacréon et des vers du chevalier Croft sur t arrivée de Delille en Angleterre, articles qui avaient eu un réel succès.
- Par Charles Pougens, de l'Institut de Bologne. Paris, 1799.
'« Son temps viench-a peut-être; chaque peuple à son tour a [vrillé sur la terre. » Vh.lers.
dil-il en note. « d'intéresser tous les lecteurs français en leur pm'lant de l'auteur de Werther »; toutefois, ce n'est pas dcWerlJier qu'il sera question, mais bien du poète qui écrivit Iphigénic en Tauride. Gœthe était assez peu connu en France et Villers ne risque pas une redite en parlant à ses compatriotes, non seulement du Gœllie homme de lettres, mais de Gœthe ministi'e et homme d'Etat. Il rappelle qu'il est l'auteur d'0//o cle Berlichingen ^ (sic), cVEgmont, de Stella, de Clcwigo, et qu'il vient d'entreprendre la publication des Propylées, ouvrage périodique consacré particuUèrement à la sculptin-e et à la peinture. Puis il passe à l'analyse d'Iphigénie qui est considérée en Allemagne comme le chef-d'œuvre de Gœthe. Dans une comparaison intéressante entre les pièces d'Euripide, de Racine et de Guimond de la Touche sur le même sujet, Villers constate que les défauts de ces pièces proviennent de la fable d'Iphigénie en Tauride, telle qu'elle nous a été rapportée. Gœthe, dit-il, a entrepris de corriger la fable, « il a entièrement altéré l'action du poète. Il a fait un drame très beau, dune noble et sévère ordonnance, mais n'a point fait une Iphigénie en Tauride; il a traité un autre sujet que celui connu et consacré à la scène. »
Pour que le lecteur puisse juger de la valeur de cette critique, Villers esquisse le plan de la pièce. Voulant satisfaire à la loi d'unité d'intérêt, « seule unité que la raison prescrive impérieusement au poète », dit Villers, Gœthe a essayé de sauver le rôle plutôt ingrat de Thoas; il en est résulté l'obligation de < voiler l'éclat » de celui d'Oreste. Gœthe s'est trompé. Reprenant en détail l'étude de la pièce au point de vue de lémotioii qu'éprouve le spectateur, Villers fait un éloge magnifique de la fin du dernier acte et la compare au dénouement de Bérénice. Bien qu'il éprouve une admiration profonde pour Racine, — c'est lui qui a engagé le poète Owerbeck à enti-^eprendre une traduction des chefs-d'œuvre du poète français — il a été si ému par la lecture de la tragédie de Gœthe, qu'il n'ose « décider dans quel cas l'intérêt est le plus grand ». Voilà un drame qu'il faudrait traduire! il paraîtrait « avec éclat sur la scène française dont il a la noblesse, la sévérité et la marche ». C'est, du reste, le seul poème allemand dont le caractère se rapproche tout à fait de celui « de nos grands maîtres ». Il ajoute, non sans ironie: D'après l'opinion qu'en ont les Allemands, « il résulterait que la tragédie française est plus de leur goût que le préjugé national ne leur permet de l'avouer ». Il malmène fort le critique qui s'est permis de qualifier la pièce de Guimond de la Touche d'ouvrngc pitoijahle et détestable. « Il n'est que trop aisé, dit-il, de
1 1. 'erreur fui rectifiée dans un article suivant.
porlcr des jugcinoiits de colle espèce il ne faut, pour cela,
ni laleul ni connaissances ipielconques. » Il conlinue par des considérations sur la vraie critique i. On le voit. Villers s'efforce d'être juste et de ne pas se. laisser aveugler par ses sympathies. On n'a pas suffisamment tenu compte de sa conscience à faire, comme il le dit lui-même, de la critique objective.
Au lieu de quitter le Spectateur dès janvier 1800, comme il le désirait, Villers fut obligé, par la maladie de Baudns, de renoncer momentanément à ses travaux pour venir à Hambourg diriger le journal. Pris à 1" improviste, il n a guère le temps de préparer des articles sérieux"-. Baudus tient surtout à ce que la partie poliliquc ne reste pas en souffrance et, bien que ce travail l'intéresse peu, Villers récapitulera sommairement les principaux événements de janvier.
Il entreprend aussi l'analyse du Cours de littérature que Laharpe publiait en ce moment. L'illustre critique n'est d'ailleurs pas nn inconnu pour Villers qui lui avait été présenté lors d'un voyage à Paris. Laharpe avait bien voulu s'intéresser aux essais dramatiques du jeune homme et l'encourager. Aussi, au moment de quitter la France. Villers ressentait il pour Laharpe une vive admiration. Cependant, les trois articles qu'il consacre au Cours de littércdurc sont d'une grande sévérité. Sans doute, les divergences politiques y sont pour quelque chose; mais c'est bien plutôt dune divergence dans les principes littéraires, dans la façon de concevoir Ihistoire du progrès de l'esprit humain, qu'il s'agit entre eux. Aux yeux de Villers, Laharpe personnifie l'esprit classique. Appelé à donner un cours de littérature, il improvisait au jour le jour, devant un auditoire « composé de la plus brillante jeunesse parisienne, de gens de la cour, de femmes, d'Anglais bref, de personnes qui venaient plus encore pour être amusés qu'instruits (sic) ». Cette revue rapide des anciens et des modernes, nrélange de littérature et de critique, suivant l'ordre à peu près chronologique depuis Homère jusqu'à nos jours, con-
1 « Lo vraie critique, dit Vilters, procède aulrenienl ; cite fait abstraction du juge, clic examine l'ouvrage en lui-même, pénètre dans son esprit, le mesure dans ses diverses dimensions, le décompose, l'analyse et le compare avec les règles les plus célèljres de l'art. Elle est objective, c'est-à-dire s'attache à l'objet. La critique subjective est toujours vacillante, superficielle, elle ne va point au but. mais comme elle est la plus facile, elle est la plus commune. »
-Il publie: un dialoqnc entre l'Amour cl i Amitié; des imitations en vers d'odes d'Horace et (l'Anacréon; La lettre d'un député de ta Convention nationale à un r/énéral franeais — c'est l'anecdote insérée par Rendiard flans son Calendrier de 1798, sous le titre: Liebe und Pflicht. eine ncufrankisehc (ieschielde.
tient certes des morceaux excellents, beaucoup de variété, « quelques traits neufs parmi une multitude d'autres communs et rebattus»; en se moquant des pédants bérissés de grec et de lalin. des érudits, des commentateurs, des faiseurs d'in-folio », Laharpe fait rire, mais est-ce là un cours? Où est 1" idée fondamentale» autour de laquelle tout vient se classer et se coordonner? où trouve-t-on, dans cette suite dé fragments historicfues, critiques. le plus souvent polémiques. Tunité de vue et de doctrine nécessaire à toute œuvre qui a la prétention d" initier à la connaissance des lettres bumaines tout lecteur qui, de bonne foi, y cherchera de rinstruction?» ' Et si cela ne se trouve pas dans louvrage de M. de LahanDe, la cause n'en serait-elle pas à cette méthode purement empirique, à « ce procédé tâtonnant et décidant toujours dé ce qui doit être simplement d'après ce qui est > dont les Français sont si fiers! <' Les modèles en tout genre ont devancé les préceptes», dit M. de Laharpe. Que prétend-il affirmer par là, sinon émettre « cette petite et oiseuse vérité historique, c'est que la poétique d'Aristote a été écrite après l'Iliade et 1 "Œdipe-roi, ou tout au plus, en la généralisant, que les hommes ne se sont, la plupart du temps, avisés d'inscrire sur le papier les préceptes d'un art que quand les préceptes féconds avaient déjà produit d'eux-mêmes quelques fruits. » Et Villers ajoute:
« Il est temps enfin de discerner dans toutes nos connaissances ce qui appartient à rexpérience, et ce qui a précédé en nous l'expérience, ce qui lui sert de base, de soutien, ce qui renfenne les lois primordiales selon lesquelles elle se règle elle-même. Il est temps de briser la chaînée de cet empirisme absolu qui, ne voulant pas sonder assez profondément, ne nous donne pour des principes que des expériences, sans reconnaître que l "expérience elle-même doit avoir des principes pour se régler. »
Ce qui signifie qu'.Vristote n'a pas tiré, des poèmes d'Homère et des tragédies de Sophocle, les règles de la poésie épique et de la poésie dramatique, mais que, bien que les préceptes n'en fussent pas encore formulés, ils existaient déjà, et que ces deux grands artistes ont écrit d'après les '■ préceptes éternels aussi
1 Ne doit-on pas, dans un cours de littérature, trouver << tout d'abord une bonne et fondamentale théorie de l'art d'exprimer toutes sortes de conceptions, une théorie du goût, du sentiment, en un mol. une esthétique qui forme le jugement et le guide avec sûreté sur les divers objets cpii lui seront soumis. . . ; en deuxième lieu, une histoire des pas qu'a faits l'esprit humain depuis les premiers monuments qui nous restent de ses plus anciens essais, une histoire pragmatique d'un seul jet, qui nous montre tous les développements, la marche de l'esprit'» Villkus.
anciens que la nature humaine, qui reposent en elle et sont inséparables d'elle ^>. C'est à cette absence de toute philosophie des. arts que le Cours de littérature de M. de Laharpe est redevable de ses plus graves défauts: manque de plan et de proportions. \insi l'on passe presque sans transition d'Aristote à Longui, du siècle d'Auguste au siècle de Louis XIV; on saute à pieds jomts par dessus' le moven âge. Laharpe se laisse souvent en tramer a une critique personnelle, à des attaques de pamphletau-e qui ne prouvent rien: ainsi, dans le chapitre d'Homère, il est parle bien plus de Lamothe et de Dacier que du poêle grec; et lorsqu'il traite de la philosophie anciemie, Laharpe préfère consacrer au malheureux Sénèque deux cents pages d'invectives sur trois cent cinquante, plutôt que de parler d'une façon approfondie des diverses écoles que représentent Phérécide. l ythagore Démocrite, Epicure, Socrate, Platon, Aristote, Pyrrhon. Il ne parle pas des littératures orientales, qui comptent pourtant dans le développement de l'esprit humain, et, chose encore plus grave, il néglige complètement les littératures étrangères, surtout celles du Nord.
Quelle différence entre ce cours si superficiel et le manuel dont M Meusel vient de faire paraître le premier volume sous ce titre: Leitfaden cler Geschiclite der Gelelirsamkeit. bien que ce ne soit qu'un ouvrage élémentaire! '
Le cours de M. Laharpe va trouver, en Allemagne, un concurrent redoutable, cai- une réunion de professeurs « ont jeté les fondements d'un édifice immense, d'une Histoire des sciences,^ des lettres et des arts, depuis leur renaissance en Italie jusqn a nos jours ». Cet ouvrage considérable s'imprime à Gœttmgue « l'une des capitales du monde savant ». Quand il sera termine, il formera « une sorte d'encvclopédie historique par ordre de matières où chaque artiste, chaque savant trouvera ranges dans un bel ordre tous les documents et les matériaux littéraires qui pourront l'intéresser. »
y L'auleur « navance pas légèrement que cest la première fois qu'on enlrepi-end d'écrire un tel ouvrage; il donne a" contraire une iiotic^. détaillée de tous les auteurs qui ont déjà écrit des histoires, t^^"t ;'*- '^J "•;rature en général que de quelques-unes de ses branches ou de sts q^oques ou qui se sont bornés spécialement à la littérature dune nation... On sait bien que ce n'est qu'un abrégé, mais cet abrège a un plan, une mauhe cin"tame- il est à peu de choie près complet et c'est un vrai fil co.nducteui ainsi que l'annonce .son titi^. Tout y est, érudition et cxac ilude, et il est parsemé de remarques et de vues neuves excellentes qui décèlent dans son aSîeur l'homme qui a profondément pensé. Cest ^ ^^-^o'^oll' ^ où l'on peut puiser une instruction immédiate, mais surtout, que doit çiNOii entre les mains, comme un guide excellent, quiconque veut s instruire a fond de l'histoire liUéraire. » Vu.lebs.
La conclusion se lire delIe-même. L'ouvrage de Laliarpe îiu point de vue de \r critique offre ' un grand nombre d'excellentes choses quoiqu'on y trouve bien peu de choses neuves; mais il ne peut se comparer aux ouvrages du même genre qui paraissent en Allemagne pour ce qui est de la profondeur, de la sûreté du jugement, de l'exactitude, de la richesse d'informa- 4;ions et de l'ordonnance du plan. »
Villers dit, non sans dédain, que les Français accueilleront « avec empressement » ce Cours de littérature d'une lecture facile et agréable. Ne préfèrent-ils pas en général « dans leurs études cette méthode fragmentaire qui, sautant de branche en branche, favorise la paresse et ne contraint pas la tète d'un iionnête homme de se maintenir avec effort toujours dans la .même direction pendant le cours de plusieurs gros volumes?» Depuis près de trois quarts de siècle, ne méprisent-ils pas les ouvrages sérieux et ne doit-on pas pour leur complaire présenter les sciences parées de vêtements brillants? Erreur fatale au dévelopj)cment de la science et de la culture générale du peuple!
Chargé seul de la rédaction du Spectateur, Villers pouvait en profiter pour puiser plus largement dans les journaux allemands. Il traduit un article de Humboldt qui avait paru dans les Propylées sous ce titre: UArt des acteurs tragiques français. Si intéressant que soit le parallèle qu'il établit entre le théâtre allemand et le théâtre français, nous n'en relèverons que quelques traits. Humboldt remarque que le moins instruit des Français parle cependant d'une manière précise; cela tient au fait que, pour chaque pensée, ils ont « une expression toute préparée» et qui la rend avec clarté. L'Allemand, au contraire, « cherche péniblement ses termes ». En France, les écrivains, les poètes, les gens du monde s'attachent avant tout à !'« expression. . . . , la pèsent, l'épluchent sans souvent aller plus loin ». Cet amour de la forme leur fait parfois accueillir avec enthousiasme une idée des plus ordinaires par la seule raison qu'elle a été exposée d'une façon brillante. Il oppose à cela la « bonhomie» de l'Allemand qui « va d'abord au sens. . . ,pardonne obscurité, incorrection même du stjde pourvu que son cœur ou son esprit soit satisfait. » '
Il nous reste encore à parler d'un article important pul)lié par Villers à la demande de Baudus sous ce titre: Considérations sur la prééminence des deux langues allemande et française.
Ne semble-t-il pas étonnant ({ue Baudus qui connaît les
^ Cet article élail un fraqinciit crime Icllie à Gœtlic que Huiujjoldt lui iidres.sail de Paris.
idées de ViUers et qui est loin de les partager, le presse d écrire ce parallèle ? Pour expliquer cette apparente inconséquence, il ne suffit pas de constater que cette question de preemmenca "st à l'ordre du jour et qu'on la discute partout sans jamais s'en endre. Ne devons-nous pas y voir plutôt une tentative da conciliation de Baudus, qui regrette maintenant 1^ c ecisioa qu'a prise Villers de- cesser de collaborer au journal? \dlei s, il va sans dire, s'empresse de répondre aux sollicitations de Baudus. « La prééminence de fait, cest-à-dire l universalité appartient sans conteste au français », dit-il. Mais cela ne suffit pas pour établir la valeur relative des deux langues; la supériorité deTa culture n'est pas non plus un signe de leur valeur intnnsLue pas plus que la richesse de mots, et c'est ma placer e déba^ue de le faire porter sur ces divers points. Il croit que c vocabulaire du français semble bien, à tout prendre, aussr volumineux que celui de l'allemand » et découvre même cpiantite de classes de Inots que la langue allemande ne possède pas.
Si l'on veut traiter à fond cette question, voici les points qu'il imî3orle d examiner dans chaque langue: ^l'^'f^^'f.^^^^' ?ul sa grammaire, sa syntaxe, son système radical, entin soi euphonie II est bi;n difficile de décider sur le premier pom quamà la grammaire et à la syntaxe, « elles sont également pauvres et défectueusies ».
Villers aborde, d'une façon toute nouvelle pour les Français, là question du système radical. Ici la ^^^^^^«[^te 'ie 1 alle^ maid paraît indéniable; 'ce système jouit « d autant d ajutages que le grec lui-même»; il possède toutes les racines, tous les mots simples qui entrent dans la formation des termes complexes On peut déduire de ce fait la haute antiquité de cette fangu^. Le français, au contraire, « ne snbsiste que ^^^^^^^^ faits pour la plupai^t à des langues encore connues pi esqueoutes' ses racLe^, tous ses mots simples et primitifs << sont perdus dans le jargon celtique et surtout dans le lat n et dans. le arec C'est un idiome superficiel qui, grammaticalement parlant,' n'a nulle profondeur; qui de lui-même ne pourrai presque rien produire sans les appuis étrangers sur lesquels U s'étaye. »
Frappé de ce dernier fait, Villers avait même eiitrepris un netit vocabulaire des moh français dérives du grec I n allait pas iusqi'à penser qtie la connaissance du grec fût nécessaire pour Mcn parier français, mais il croyait bon de ne pas ignorer l'origine de quantité de mots de notre langue; aussi f 'étendait- 1 dans ce vocabulaire, donner une explication des « termes de la
1 Ce travail n'a pas été publié. ViUers n'en écrivit que la Préface.
iioiivelle chimie et de la nouvelle philosophie critique autant que ces termes sont de nature à n'être point ignorés par les gens qui ont reçu une éducation soignée. »
Exagérant sa pensée, à dessein sans doute, Villers qualifiait le français de <: langue la plus timide, la plus misérablement fertile en termes vides de sens, en jeux de mots, en équivoques, en calembours ». Les mots ne forment plus image, ils ont perdu leur énergie. N'ayant plus de racines, le français ne peut plus se créer des termes nouveaux et « s'accroître de son propre fonds»; cela est l'avantage des langues dont le système radical est intègre et indigène ». Les défauts de notre langue proviennent aussi du fait qu elle est surchargée d'articles et de particules qui sont lin obstacle à la composition des mots, et surtout, de ce que les savants qui ont les premiers cultivé cet idiome ont puisé dans les langues anciennes quantité de termes qu'ils auraient pu trouver dans les sources nationales »; ils eussent mieux fait délaisser agir le peuple. artisan illettré », mais qui eût composé des mots intelligibles et plus français. C'est pai'ce que notre langue a perdu sa <: force d'amalgame » qu'elle ne peut, à l'imitation de l'allemand, former des mots comme Wànnemesscr. Saucrsto/f, Wassersfoff, etc. Grâce à cet avantage de s'enrichir de ses propres éléments, l'allemand mérite « d'être compté pour une vraie langue, titre auquel notre jargon ne peut prétendre ». L'allemand est une langue mère, comme le grec; le français ne peut aspirer à ce titre. Il n'est pas le seul, du reste; le danois, le suédois, le hollandais, l'anglais l'espagnol et l'italien ne sont, comme lui, que des jargons. '
Traitant le dernier point, Villers recomiaît que, quant à l'euphonie, la prééminence reste entière au français; toutefois, à étudier de près la prosodie et l'accentuation, on ne peut manquer de trouver la langue allemande plus riche.
En somme, malgré les éloges par lesquels il débute, cet article est un réquisitoire violent contre l'infatiiation des Français qui ne voj-aient de beau que leur langue. -
1 Pour appuyer son opinion, Villers compare la traduction d'Homère qu'a donnée Bitaubé à celle de Voss, comparaison dans laquelle il s'attache, en outre, à faire remarquer l'infidélité habituelle aux traductions françaises
2 II terminait ainsi : « Jai tâché de me dépouiller de toute partialité pour le français, qui est la langue du pays où j'ai vécu, et pour l'allemand qui est celle du pays où je suis né. J'ai tâché de dire également ce que j'avais trouvé de bon et de défectueux dans chacune autant qu'a pu me le permettre mon peu de lumière dans la science des grammairiens. Je n'ai voulu qu'aider le lecteur à a.sseoii' son jugement sur ces deux idiomes lesquels •ont tous deux de grandes imperfections. » Or, n'oublions pas que le lecteur auquel i! s'adresse est suiioul le lecteur français.
Piiis([iic le S/)('cl(ilciir du Nord nv pouvaiL pénélrcr en France il y avait bien des chances pour que cet article passât ina[)erçu. Cependant, le N» 5 du Mercure ' contenait sous ce titre: De quelques reproches fuits à la hint/ue fi(inç(ùse et à notre littérature, des nouveaux mots et des locutions révolutionnaires^ un retentissant article non signé, mais qui est de Fontanes.
Fonlanes avait vu quelquefois Villers à Hambourg -. mais les idées politiques et littéraires de ces deux hommes étaient trop différentes pour qu'ils pussent s'entendre longtemps. Grand admirateur des écrivains du siècle de Louis XIV. Fontanes avait comme idéal littéraire de les imiter et de suivre servilement leurs doctrines et professait un réel mépris pour toute littérature étrangère-'. On comprendra sans peine son antipathie pour les idées de Villers.
Fontanes avait-il lu l'article? On en peut douter en lisant la réponse insérée dans le Mercure; elle contient trop d'erreurs.
Il était dans ses habitudes — nous aurons loccasion de le constater — de se lancer au combat tête baissée et à l'aventure.
Voici le début de cette réponse: '*
1 19 août 1800. 1er fructidor an Vllt.
- En revenant de Londres, Fontanes passa quelques jours à Hambourg en compagnie de Baudus. Celui-ci recevait de Villers les articles intitulés Jugement d'une dame allemande sur Zaïre et la Loqucle. Fontanes fut choqué de ces deux Iréquisitoircs contre l'esprit français et le goût classique, et nous soupçonnons qu'il a été pour quelque chose dans le refus de Baudus d'imprimer le second de tes articles.
' Sa correspondance avec Joubert nous montre son étroite^se de jugement quand il s'agit d'œuvres étrangères. Vers la fin de l'année 1785, il adresse de Londres à son ami plusieurs lettres dans lesquelles il semble dire qu'on ne l'ait en Angleterre aucun cas de Skakespearc, de Richardson et de Fielding F.n revanche, il remarque que « toutes les tragédies de Voltaire sont traduites et jouées souvent. . . . que Voltaire, comme poète tragique et comme historien, jouit de la plus grande célébrité ». Voici les impressions cpi'il rapportait de son voyage: « Le peuple anglais vaut moins de près que de loin. La patrie de l'imagination est celle où vous êtes 7ié. Pour Dieu ! ne calomniez point la I^rance à c[ui vous pouvez faire tant d'honneur! Lisez dorénavant quelques pages de Shakespeare et toute Athalie, toute Zaïre et toute Mérope; félicitons-nous d'être nés sous ce beau ciel, sur cette belle terre, parmi ces aimables habitants du premier royaume de l'Europe ! » — Donc ce séjour à l'étranger avait eu pour effet d'enraciner encore plus profondément chez Fontanes ce sentiment exagéré d'admiration pour la littérature française c{u'il mettait bien au-dessus de toutes les autres. \'illeis, nous le savons, était arrivé à des conclusions toutes différentes.
' Notons le ton de méprisante colère que Fontanes y affecte à l'égard de Villers.
« Je viens de lire une dissertation sur la langue allemande et la langue française écrite par un soi-disant Français ' qui habite depuis dix ans les bords de l'Elbe. On a renouvelé dans ce parallèle des deux idiomes toutes les critiques tant répétées contre le nôtre par ceux qui n'en lonnaisscnt pas le génie et qui sont jaloux de son universalité. Il est faible et pauvre : tous nos écrivains sont timides et monotones, mais rien, au contraire, n'est plus riche, plus énergique, plus varié que les dialectes et la littérature germaniques. On se sert d'un argument singulier et qu'on croit irrésistible pour démontrer cette supériorité; c'est que la langue allemande a beaucoup plus de mots qxie la langue française et que malgré cette abondance, elle s'approprie tous les jours ceux des langues voisines pour scnrichir encore. On nous propose, en conséquence, d'inventer ou d'emprunter les termes qui nous manquent et, grâce à cette heureuse audace, on nous promet, au lieu de Cinna, d'Athalie et de Zaïre, des drames dignes de Kotrcbue, d'Iffland et de Schiller. »
Villers n'avait rien dit de tout cela. Mai.s Baiidiis. à la réception de son article, s'était hâté d'écrire à Fontanes pour lui signaler les tendances germanophiles de son collaborateur et l'engager à combattre dans le Mercure de France les affirmations de Villers — c'est, du moins, ce que nous apprend une lettre de Jacobi - — Fontanes. comme Bandus, estimait que le nouveau courant d'idées que Villers voulait introduire dans la littérature française ne pouvait amener qu une prompte décadence de la saine tradition classique. Il s'en tient cette fois aux <: étranges idées » qu'émettait Villers sur la richesse d'une langue, se réservant pour un autre article d'examiner « ces essais de la littérature allemande à qui on donne de si pompeux éloges pour rabaisser les chefsd'œu^Te français ».
L'article du Mercure était si bien dans les idées de Baudus que celui-ci le reproduisit dans le Spectateur, en supprimant toutefois certaines attaques ti'op personnelles.
Plus d'une fois, le trop méticuleux Baudus avait disputé de la correction des termes qu'employait Villers; il avait horreur des
1 L'article de Villers avait eu quelque retentisséJiient en Allemagne: d'Achenholz avait, à son sujet, noté plusieurs observations dans la Minerva.
2 Jacobi à Villers, Hambourg, le 27 sept. 1800. Dans l'entrevue qu'il eut avec Jacobi à Hambourg, au commencement de septembre, Baudus, parlant avec satisfaction de l'article de Fontanes sur Villers, le trouvait « bien tapé ». .Jacobi, qui jugeait « excellent » l'article de son ami Villers, ne cacha pas son opinion et fit avouei- à Baudus c[ue Fontanes n'avait pas lu l'article c[u'il critiquait et qu'il avait été mal renseigné par ses correspondants. Jacobi croyait ne pas trop s'aventurer en affirmant à Villers que Baudus avait « excité » contre lui les 'rédacteurs du Mercure de France « en leur faisant un faux rapport» de son «excellent écrit sur la richesse comparative des langues ».
néologismes. Dans ses Considérations sur la prééminence des deux langues, Villers touche à cette question dans le passage où il explique Tinfertilité de la langue française. « Un peu plus haut, ma plume trop active voulait écrire énervement; le Code de de l'Académie m'a averti que nous n'avions relativement à cette idée principale que le verbe énerver. Pourquoi n'avons nous pas énervement, adverbe, (d'une manière énervée) énervement, substantif, (état d'être énei-vé) énervation, (l'action d'énerver), etc., etc., pourquoi? Et il répondait: C'est que le français n'est pas constitué pour produire; « sa richesse est purement empirique, lui-même est comme dépourv'u de toute forme a priori, de tous moyens constants et uniformes de s'enrichir de son propre fonds. » Il regrettait, avec le président Debrosses, que l'on dise thermomètre, lorsqu'on aurait pu dire mesure-chaleur. L'allemand ne dit-il pas Wârmemesscr? '
Villers tint à répondre à l'article de Fontanes, qui, non sans perfidie, laissait sous-entendre que Villers avait à Paris des attaches jacobines. Or, rien n'était plus faux, et cette accusation devenait d'autant plus dangereuse qu'à ce moment Fémigré cherchait à rentrer dans sa patrie; ce fut le dernier article qu'il envoya au Spectateur. De plus en plus absorbé par ses travaux, aigri par l'opposition de Baudus, il estimait inutile de <"ontinuer à coopérer à son journal.
Comme le dit M. Hazard, « dès lors c'en était fini du rôle allemand du Spectateur du Nord ». Baudus puisera dorénavant dans les journaux et gazettes de France-. Il annonce que, désormais, il donnera << l'esprit des meilleures feuilles parisiennes ». Le journal change donc complètement de but. C'est à peine si, de temps à autre on y trouve, traité de la manière superficielle que préférait Baudus, un article sur le poète Hagedorn, sur Hermann et Dorothée de Gœthe, la traduction d'une ode de Klopstock, un compte rendu sur Kont à l'Institut '■^, copie textuelle d'une série d'articles où l'on bafouait non seulement Mercier, ce qui eût
1 Après l'extrait de l'article du Mercure que Baudus avait inséré dans le Spectateur, celui-ci faisait un certain nombre d'observations, concédant que, s'il était nécessaire de former de nouveaux mots pour désigner les nouvelles découvertes scientifiques, « la langue de l'imagination et du raLsonncment est fixée. »
2 II consacre plusieurs (articles au récent ouvrage de M'"'' de Staël, De la littérature, à VAtala de Chateaubriand, aux Géorgiques de Delille. On y peut lire clés odes de Lebrun, des fragments de traduction de la Jérusalem délivrée, VHijmne d'un convalescent au soleil, une nouvelle historique: Lionel ou l'émigré.
3 Opinion du C. Mercier, membre de l'Institut, sur Locke, Condillac et Kant.