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Il était dans le bain sous la terrible douche.
Le médecin lui disait :
— Il n’y a pas un mot de vrai dans tout ce que vous me racontez... C’est pour cela que vous êtes ici, et vous ne sortirez d’ici que quand vous vous reconnaîtrez vousmême...
— Vous voulez que je n’entende pas ce que je vous dis que j’entends? — répondit doucement Charles. — C’est très-bien... Moi, je sais bien ce que j’entends; mais vous ne voulez pas que j’en parle... parce que vous dites que ce n'est pas vrai... je veux bien, je n’en parlerai plus... mais je ne peux pas ne plus entendre.
— Il faut que vous veuillez ne plus entendre.
Et la douche continuait.
Les soins, un régime sévère, une médication habile, peut-être même ces douloureux moyens de correction, ce tonique de la souffrance employé contre la lâcheté de l’imagination, triomphèrent peu à peu, lentement, mais sans arrêt, du mal de Charles. Dans ses dialogues avec le médecin, dialogues qui étaient devenus des causeries, Charles ne parlait plus d 33 « ennuyeuses voix »
que comme de bruits qu’il lui semblait bien avoir entendus. Ce n’était plus une affirmation, mais une dernière défense, timide et honteuse, dont le médecin venait facilement à bout. La vie, la chaleur, revenaient, de jour en jour, à ce misérable corps, amaigri et ravagé. Au milieu de ces promesses de santé, la volonté, cette faculté dominée et comme submergée, échappait à la domination et à l’envahissement de tous ses pouvoirs, et, reprenant ses forces propres et la personnalité de sa vie, recommençait à vouloir. Moralement et physiquement, Charles sortait de l’apathie, de l’immobilité, de l’inconscience, de la mort. L’exercice avait ramené l’appétit; toute crainte de lésions abdominales avait disparu, et la guérison complète du convalescent n’était plus qu’une question de temps dans la pensée et dans les espérances du médecin, qui le voyait commencer à railler « les voix » avec une espèce de sourire aux lèvres, reprendre intérêt aux idées qui notaient point les idées de sa maladie, et se remettre à lire, sans éprouver ce fatigant phénomène de la vision qui fait chevaucher devant les yeux les lettres l’une sur l’autre.
Charles, il faut le dire, était encouragé et aidé dans sa convalescence par les prévoyances et les attentions de tous ceux qui l’approchaient. Il n’y avait que sympathies autour de lui. Tous, et les plus rudes mêmes, dans cette maison habituée au malheur, avaient été émus par le malheur de ce jeune homme. Sa mélancolie si douloureuse d’abord, maintenant si doucement sérieuse, sa jeunesse, les manières affectueuses de sa reconnaissance, son histoire, qui, bien qu’ébruitée à l’oreille et incomplètement, le recommandait à tout homme de cœur, son nom aussi, que quelques-uns savaient par ses livres, lui avaient gagné cet entour de bons vouloirs, d’amitiés apitoyées et de charités délicates qui se fait dans tou
établissement pareil, autour d’une pareille victime. Et ce n’était pas le moindre des secours de Charles contre lui-même, contre le retour de ses illusions et de ses désespoirs, que cette conspiration des vœux et des soins de tous pour son rétablissement^ tant de mains qui semblaient le soutenir et le porter vers la santé, et ces soins dévoués ettendres de tout le personnel médical qui peutêtre ne croyait mettre à cette cure que l’amour-propre de la science, et y mettait le zèle de rhumanité.
Cbavannes, qui était venu le voir à la fin de l’hiver, l’avait trouvé si bien, qu’il avait voulu l’emmener. Mais sachant, par de trop tristes épreuves, le danger des rechutes, et ne voulant rendre Charles à une entière liberté que parfaitement guéri, le médecin avait conseillé à Chavannes d’attendre le printemps, le vrai temps de la campagne, et le plus propre à la terminaison heureuse des maladies morales. En attendant, il avait délivré Charles de toute surveillance et presque de tout régime. Charles menait à peu près la vie d’un détenu politique dans une maison de santé ; et, approuvant lui-même les appréhensions de la médecine, il attendait le terme fixé avec la raison d’un être parfaitement raisonnable.
Lemieux se soutenant, le médecin adjoint, qui s’était lié avec Charles, obtint la permission de l’emmener quelquefois avec lui à Paris, de le promener, de le distraire de façon à le préparer et à l’acheminer à la reprise de possession de sa liberté.
Un soir, ils avaient diné chez Bonvalet, le médecin lui disait qu’il n’y avait plus de raison pour qu’on le gardât, que la fin de l’hiver était très douce, qu’il devrait aller retrouver son ami, que cela ne ferait aucune difficulté; tout en causant, ils se trouvèrent devant les lumières d’un petit théâtre du boulevard du temple, et le médecin vit dans l’œil de Charles un si grand désir d’y
entrer, qu’il prit une loge, et ils entrèrent. Us s’assirent tous deux; et, quand Charles fut assis, le médecin vit pour la première fois sur son visage l’expression vivante et animée de l’homme que Demailiy avait été autrefois.
— Je vous remercie bien, docteur... Décidément, c’est fini, bien fini, je le sens... C’était une envie que j’avais depuis bien longtemps, mais je n’osais pas vous en parler... Ah ! combien je suis heureux! — Et des larmes de bonheur montèrent aux yeux de Charles et lui échappèrent.
— Je le savais bien, que c’était fini... Voyons, du calme, mon ami...
Mais Charles, les yeux dans son mouchoir, pleurait, et c’était de si douces larmes qu’il pleurait, qu’il resta longtemps sans regarder la scène.
Quand il releva la tête, il y avait sur le théâtre une femme; et c’était entre elle et un jeune homme un dialogue d’amour assez vif... Le sang, en un instant, monta à la tête de Charles, ses yeux s’agrandirent effrayamment, ses lèvres frémirent... Le médecin voulut le faire sortir : — Non, docteur, puisque je ne suis plus fou, plus fou, je vous le jure! — Et une trépidation terrible agita tout son corps... Le médecin voulut le prendre dans ses bras et l’emporter; mais Charles s’accrocha des deux mains à la banquette, et, d’un violent coup d’épaules, se débarrassant de l’étreinte du docteur, et se dressant debout, presque élancé hors de la loge, dans l’étonnement de tous, son doigt montra l’actrice, sa bouche cria :
— La voix ... la voix adultère t
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Pendant qu’on s’emparait de Charles, le médecin entendit : — Tiens! c’est ce pauvre Demailly! — On le disait guéri... — Il ne savait donc pas que sa femme était tombée du Gymnase ici ?
Il fallut emporter Charles pour l’emmener. Il se défendait des pieds, des mains, des dents, de tout ce qui peut déchirer, mordre, ruer, frapper. Il fallut le lier dans la voiture. Arrivé à Charenton, les remèdes les plus violents, les plus énergiques moyens d’épuisement d’un transport, depuis les saignées à blanc jusqu’à l’épouvantable barre de fer rouge appliquée sur la nuque, échouèrent contre cet accès de rage, contre cette manie de destruction qui lui faisait mettra an pièce tout ce qu’il touchait.
A cette longue et effroyable crise succéda la prostration. Et, si affaibli, si épuisé, si anéanti que fût le furieux, il lui échappait encore des cris de rage.
Puis enfin, Charles ne pouvait plus prononcer une parole. Il ne pouvait plus faire un mouvement qui indiquât qu’il fût sensible à la parole des autres. Il avait la face agitée de mouvements convulsifs, l’œil fixe et inexpressif, le corps, partout où il touchait les draps, couvert d’excoriations brunes. Le pouls était petit et lent. Le dernier assoupissement commençait; Charles Demailly allait mourir, il allait être délivré!... Mais il y eut un miracle, un miracle au bout duquel, sortant de ce sommeil et se réveillant vivant, il eut soif et voulut boire... Le malheureux! il ne savait plus les mots avec lesquels on demande à boire !
m , CHARLES DEMAI LL ¥.
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Et il vécut. Il vit, comme s’il avait été dévoué à épuiser jusqu’à l’horreur les expiations et les humiliations de la pensée humaine. 11 vit pour n’être plus, aux mains delà vie, que l’effroyable exemple des extrémités de nos misères et du néant de nos orgueils... Tout, jusqu’aux noms dont on nomme, dans le langage humain, les choses nécessaires à la vie, tout a quitté sa mémoire. Plus de passé, plus de souvenir, plus de temps, plus d’idées! Plus rien de survivant à la mort, qu’une masse de chair d’où sortent des petits cris, des grimaces, des pleurs, des rires, des syllabes inarticulées, les manifestations que les hasards de l’idiotisme poussent sans motif au dehors d’un être ! Plus rien d’humain que ce corps, n’appartenant plus à l’humanité que par la digestion! ce corps lié sur un fauteuil, balbutiant les monosyllabes de l’enfant dans ses langes, immobile et remuant avec un mouvement incessant d’élévation et d’abaissement des épaules, jetant dans Pair, à la vue du soleil, ce cri animal : coc... coc , ouvrant la bouche à la nourriture qu’on apporte, et se frottant contre l’homme qui lui donne à manger avec la caresse et la reconnaissance de la bête...
Paris, janvier 1859.
fia
Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume