‹ Charles DemaillyChapitre 11 sur 13 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Depuis quelques jours, la vieille Françoise lui voyait donner des signes d’inquiétude. Il repoussait d’un geste impatienté, et semblait vouloir chasser quelque chose qu’il ne voyait pas. Il s’agitait sur son fauteuil, il portait la main à son oreille. Françoise l’observait sans oser l’interroger, quand tout à coup il laissa échapper : — C’est insupportable!... insupportable!

— Monsieur me parle? demanda Françoise.

Charles ne répondit pas ; mais peu après : — Ce n’est

pas vrai, je vous dis que ce n’est pas vrai... vous mentez!... Oh! cette voix de femme... toujours!... tu mens! tu mens!... mais tais-toi donc! lais-toi ! tu me tues...

— A qui en a donc monsieur?

— Chut! les entends-tu?... Entends-tu?

— Mais, monsieur, c’est le feu dans la cheminée.

— Tiens! cette fois tu as entendu?

— C’est le vent dans la rue, monsieur.

— Oh! tu es sourde, ma pauvre vieille. , Écoute bien... tu entendras la voix de femme... une voix qui a l’air de rire, et qui me dit toujours : Fou! fou! fou!

— Ce sont des idées qu’a monsieur... car enfin, mom sieur voit bien... Il n’y a que monsieur et moi ici...

— Tais-toi! les voilà toutes... toutes les bavardes y sont : les deux voix d’hommes... et l’autre... Tu ne diras pas cette fois-ci... Tu les entends, hein?

— Oui, monsieur, — dit la pauvre femme, qui eut peur de l’état de son maître, — je vais leur ouvrir la

fenêtre, et toutes les fois qu’elles reviendront, monsieur n’a qu’à m’appeler : je les chasserai...

Et après l’avoir aidé à se déshabiller, elle se coucha dans un fauteuil auprès de son lit. Au matin, voyant Charles dormir tranquillement, elle courut chez un médecin que la portière lui indiqua et le ramena.

Charles, en voyant entrer le médecin, jeta un regard d’interrogation à Françoise qui se hâta de lui dire : — Monsieur Charles, j’ai amené monsieur, parce que vous avez eu un peu de fièvre cette nuit. ..

— Monsieur, — dit Charles, — je n’ai besoin ni d’un médecin, ni d’un... espion.

— Je le vois, monsieur, — - répondit le médecin, — votre domestique s’est alarmée sans raisôn... Donnez-moi votre pouls... excellent!... C’est très-vrai, vous n’avez pas besoin de moi. J’ai l’honneur de vous saluer.

Un livre jeté dans le monde à quelques milliers d’exemplaires, tombé au hasard dans cette fouie, le public, s’il éveille bien des haines, bien des envies, bien des colères secrètes, vaut souvent aussi à son auteur cette grande et si douce récompense, trop souvent ignorée, d’un lien, d’une communion, d’une sympathie créés par son esprit dans le cœur de son lecteur ici, là-haut, au loin, souvent tout près de lui, sans qu’il le sache; précieuses et chères amitiés, dont le pressentiment ou plutôt la conscience fait l’orgueil et le courage de tout homme qui sème une idée au vent; dévouements mystérieux auxquels il faut une occasion, une rencontre, un hasard pour se révéler. Le livre de Charles avait eu cette fortune. Et ce médecin était un de ces amis inconnus. Le lendemain, après avoir pris toutes les informations sur les symptômes du mal de Charles auprès de la vieille bonne, il revint voir Charles. Il lui dit tout de suite qu’il ne venait point pour savoir de ses

nouvelles, sûr qu’elles étaient bonnes, mais qu’il voulait lui témoigner tout le plaisir d’avoir été mis en rapport avec un homme qu’il aimait avant de le connaître; et il se mit à lui parler de son livre en lecteur qui l’avait lu

et relu.

— Ah! oui, — dit Charles, — la Bourgeoisie... oui, j’ai fait cela trop jeune... Si vous lisiez ce que je voulais 'aire...

— Il y a une chose, — interrompit le médecin, — qui m’étonne dans votre livre. C’est ceçi : tous vos types ont l’air d’être dessinés d’après nature, et, si observateur que vous soyez, il me semble bien difficile...

— Ah! c’est que, voyez-vous, j’avais alors une certaine puissance d’intuition, une certaine révélation.

— Comme une espèce de voix, n’est-ce pas? — dit le médecin en appuyant sur le mot voix , — dictant à votre cerveau les créations...

— Oui, une espèce de voix, une voix, c’est cela, parfaitement... mais une voix dans le cerveau comme vrus dites, et pas comme à présent... pas dans les oreilles.

— Vraiment, vous entendez des voix?... Ah! c’est très-curieux... des voix imaginaires?

— Non, des voix vraies.

— Des voix qui n’appartiennent pas à des corps?

— Ah! les corps... je ne sais pas... je ne les vois pas.

— C’est très-singulier... Et vous êtes bien sûr?

— Attendez... là! écoutez bien : il y a trois voix, une voix nerveuse, rageuse, une voix de jeune homme... une petite voix flûtée de femme... et puis... une grosse voix... goguenarde... Elles ne parlent pas toujours... ni toutes à la fois, mais la petite voix de femme, elle y est toujours Je leur parle, je leur dis de s’en aller, je leur offre de l’argent : les bavardes n’arrêtent pas!...

— Mon Dieu, monsieur, je me suis laissé dire qu’il y

â?ait de charmants mystificateurs dans votre monde, mais je ne sais vraiment s’il est de bon goût de prendre un vieillard pour plastron... — et le médecin, voulant pousser à bout l’amour-propre de Charles, pour tirer de lui par la discussion une confession plus entière de son illusion, continua : — Vous concevez bien, monsieur, que tout ce que vous me racontez là est impossible... Des voix!... Comment voulez-vous...

— Impossible?... Mais, monsieur, qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui d’impossible, avec la science. : tout ce qu’on trouve est impossible, le daguerréotype, le télégraphe électrique... tout!... Et puis, si je me figurais cela, si ce n’était pas des vraies voix... mais vous m’appelleriez comme les bavardes m’appellent!

— Et comment vous appellent-elles?

— Ça ne vous regarde pas... — Et, baissant aussitôt la voix, Charles reprit : — Elles m’appellent... Ce n’est pas vrai, monsieur!... Ce que j’ai? j’ai la tête malade, parce qu’il m’est arrivé... bien des choses... Mais vous pouvez demander à la femme qui est avec moi... Elle vous dira... je suis tranquille... je ne fais rien de dérai sonnable... J’ai un peu de trouble, oui, un peu... quelquefois de la peine à retrouver mes idées, mais... mais je les retrouve... et je ne sais pas pourquoi les voix m’appellent fou... je ne le suis pas... n’est-ce pas, monsieur, que je ne le suis pas?

Le médecin appelé auprès de Charles appartenait à cette classe de médecins, déjà nombreuse, qui appliquent à une maladie qu’ils jugent une maladie morale

•TJo CHARLES HEM Ai LL f.

le traitement moral. Combattre le mal au moyen de la confiance et de la douceur, avec un raisonnement indulgent et amical, et sans choquer tout d’abord le malade dans ses illusions, sans le heurter de face, rappeler et rassembler peu à peu en lui tout ce qui lui reste de conscience de lui-même, de jugement net, de vérités non ébranlées, de lueurs saines ; essayer et éveiller chez lui tous les sentiments d’amour-propre qui correspondent à la raison et la font jouer ; chercher à lui faire toucher, à lui faire avouer à lui-même, s’il est possible, sa propre insanité; n’agir sur le physique que par une médication douce, des bains tièdes, des sinapismes, au besoin quelques applications de sangsues; telle était, la doctrine de ce médecin, et tel fut son traitement. D’ailleurs, dans cette illusion de l’ouïe, une des illusions de l’aliénation les plus ordinaires et non les plus graves, il ne voyait qu’un trouble passager, une confusion des facultés à la suite d’une commotion, dont le temps, un retour à sa vie et à ses habitudes, un déplacement de lieu, pourraient guérir Charles sans laisser de traces. s’L entourant Charles de ses soins, le berçant doucement de projets, il essayait de le décider à un grand voyage d \ ! die, cherchant déjà parmi les internes de son hôpital le plus gai et le plus doux compagnon de route pour ce pauvre esprit malade. Charles allait mieux. Mais cette terrible maladie, la maladie des fous, semble folle ellemême. Elle n’a ni marche, ni règle. Une figure entrevue, un souvenir rappelé par n’importe quoi, un dérangement physique, une variation du temps, souvent ce quelque chose d’intangible qui échappe à la science, que sais-je? une atmosphère pareille à l’atmosphère des journées de juin 1848, qui agita tous les fous de Bicêtre, mille électricités inconnues ont action sur elle et la déchaînent. Tout à coup, sans aucune cause apparente, l’améliora

tion de l’état de Charles fit place à une aggravation. Les voix revinrent, plus incessantes, plus torturantes. Charles ne voulut plus répondre à rien. Une coloration momentanée du teint exprimait seule qu’il comprenait ce que lui disaient le médecin et Françoise. Il regardait au loin avec de grands yeux fixes, agrandis par une terreur immense. Et tout le long du jour, les deux coudes sur les genoux, une main serrée contre la poitrine, J autre portant sa tête à demi renversée, le visage convulsé par l’angoisse, tressaillant au moindré bruit, immobile et tremblant, il semblait la statue douloureuse de la Peur aux écoutes... Hélas! il en était arrivé à cette triste période de la folie mélancolique, où la volonté inconsciente, envahie par le désespoir, cède à la déduction rigoureuse d’un principe faux : il en était à la manie du suicide! Déjà deux ou trois fois, en contemplation devant les nuages blancs courant dans le ciel bleu, les appelant; leur disant de venir le chercher, il avait essayé d’enjamber la fenêtre; on l’avait arrêté à temps. Mais à ceî élans, à ces appels instinctifs de la mort, à ces tentations du moment et de l’occasion, succédaient, sans se faire attendre, des résolutions et des plans de suicide arrêtés et mûris, dont la préoccupation n’échappa pas au médecin.

La femme de Charles fut prévenue. Chavannes, mandé à Paris, accourut. Un conseil de famille prononça l’interdiction, et le malade fut transporté à Charenton. Là, une chambre particulière, un domestique à lui, la pen-

sion la plus chère, entourèrent Charles de ce luxe et de ces soins, de ce confortable, et, si l’on peut dire, de ce bien-être de la maladie qu’ignore la misère.

La première impression d’un malade transporté dans une maison d’aliénés, jeté en face d’une cheminée grillée, d’une glace grillée, mis en contact avec des visages inconnus, dans un milieu nouveau et redoutable pour lui, enlevé soudainement au théâtre de sa folie et à son domicile, délivré de la perception de l’affliction de ceux qui l’entourent, trouvant des soins et des égards là où il craignait de trouver il ne savait quoi dont il avait peur, cette première impression est un sentiment de stupéfaction qui fait diversion au cours de son mal. C’est aussi un vague sentiment de crainte, qui, modérant l’excitation nerveuse, calme le malade et le dispose à la passivité, à l’obéissance, à l’accomplissement des ordonnances. Il arrive encore aux premiers jours que l;Yiéné, devant cette surveillance qu’il sent tout autour de lui, renonce de lui- même à toute tentative de suicide, convaincu d’avance de son inutilité.

Le visage tiré, le teint jaune, les lèvres sèches et rouges, l’œil inquiet, Charles demeurait immobile auprès de ce nouveau foyer. Il faisait de courtes réponses coupées de longs soupirs, il s’écriait : « Je veux m’en aller... je veux savoir... » Et il continuait à frémir, à tressaillir au bruit, à s’épouvanter du silence, à montrer continuellement sur sa face l’anxiété du regret, de la terreur, du désespoir; mais il semblait avoir abandonné toute idée de s’étrangler, et, quoiqu’il fit mille difficultés pour prendre un bouillon, on parvenait à le lui faire prendre.

Le système du médecin en chef était spécialement pour la mélancolie, la lypémanie des médecins aliénistes, à peu près le système du premier médecin de Charles. Il était partisan du traitement moral, sinon

comme traitement exclusif, au moins comme traitement prédominant; mais il avait été amené, par ses études et par ses expériences, à faire entrer dans ce traitement la douleur, noh point comme un châtiment physique, mais comme un agent moral. Assimilant, dans sa pensée, les fous à des enfants, il pensait que la punition, si nécessaire à l’enfance, si bienfaisante dans les premières années de la vie de l’homme, devait être appliquée à la folie, à cette enfance d’un cerveau qu’il fallait ramener à ia virilité avec l’aiguillon et le frein de la correction.. Voulant laisser à Charles le temps de prendre ses habitudes, voulant aussi, en lui faisant attendre sa visite, le disposer à l’acceptation de cet ascendant qui est la plus grande arme du médecin contre ces sortes de maladies, il attendait la fin de la première semaine pour le voir, quand on vint l’avertir que M. Demailly refusait absolument de prendre aucun aliment. Le médecin entra brusquement dans la chambre de Charles, prit la tasse de bouillon et la lui présenta. D’un revers de main, Charles la lança au milieu de la chambre. Le médecin ne dit rien à Charles, demanda un autre bouillon, et le lui tendit froidement. Charles détourna énergiquement la tête.

— Monsieur, — lui dit le médecin, — je suis désolé que vous nous forciez à recourir à une pareille extrémité... Mais, puisque vous ne voulez pas être raisonn ble, nous allons être obligés d’employer la force...

— La... la force?.,, oh!

Et les yeux de Charles menacèrent,

— La sonde! — demanda le médecin.

Trois hommes s’emparèrent du malade, lui renversèrent la tête et lui mirent la sonde... Mais Charles, avec cette énergie et cette furie de volonté des mélancoliques qui veulent mourir de faim, recrachait le bouillon à me-

sure. Entre lui et les trois hommes, il y avait lutte. La sonde pouvait être dangereuse.

— Il y a de la glace dans le réservoir, n’est-ce pas? — dit le médecin. — Qu’on porte monsieur dans la salle.

Et Charles fut mis dans une baignoire, sous le robinet de la plus forte douche; l’affusion froide commença. La souffrance de Charles devait être horrible; il pâlissait affreusement, mais il ne desserrait pas les dents

Le médecin le questionna, lui demanda s’il voulait manger. Charles restait muet. Il resta muet une demiminute, une minute!... puis, sous la douche qui tombait toujours, fondant en larmes, se répandant en cris et en paroles entrecoupées :

— Pourquoi me faire souffrir?... autant souffrir?... Qu’est-ce que je vous ai fait?... Ah ! je sais bien qui vous êtes... J’en ai lu, moi aussi, des livres de médecine, quand j’ai eu peur... Vous êtes, vous, le médecin Hemroth! le barbare Hemroth!... et vous tous des bourreaux allemands!... Je vous entends, allez! Pour vous la folie, c’est une maladie de l’âme, de l’âme quia péché... Oui, c’est toi qui as dit qu’il faut des châtiments à la folie... tu as dit péché! tu as dit châtiments! Oui, oui, je me rappelle bien... et que c’est parce qu’on n’a pas eu toute sa vie devant les yeux l’image de Dieu... mais... je l’ai eue, moi, l’image... et Dieu... toujours... Je ne veux plus de cela sur la tête, assez!... Je n’ai jamais fait de mal, moi, jamais, parole d’honneur!... Ce sont les voix qui m’en veulent... Non, vous n’êtes pas Hemroth... ni les amis d’Hemroth... Non, mes bons messieurs... je vous en prie... mais puisqueje vous promets... je mangerai, là, je mangerai...

Quand Charles fut sorti du bain, on lui apporta un bouillon. Il le refusa ; mais, à la menace d un second

bain, il se résolut à avaler. De nouveaux bains eurent raison de nouveaux refus; et Charles recommença à manger.

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