XXX VS
La salle à manger était réussie. Elle état tout en marbre blanc, coupée de pilastres avec des chapiteaux et une frise en bronze vert. Les buffets étaient de marbre, et reposaient sur des vautours de bronze vert que le sculpteur Caïn avait signés de son nom, de sa force et de son style. Aux deux extrémités de la salle, deux muftles de bronze vert laissaient tomber le bruit d’une eau jaillissante dans deux vasques de marbre blanc, où nageaient des fleurs des tropiques.
On mangeait sur un service de blanc de Saxe, fleur d’orge. La Crécy avait pour la porcelaine le goût de la vieille Espagne ; elle ne pouvait souffrir que la porcelaine blanche : blanc de Saxe, blanc de Sèvres ou blanc de Chine.
La Crécy était toujours belle, admirablement belle et admirablement pâle. Ses yeux étaient ces deux grands yeux noirs, les yeux de la ville de Tégée, dans la peinture antique du Museo Borbonico : les passions d’une Pasiphaë semblaient y sommeiller dans les langueurs et les nostalgies de l’Orient. Sa robe était encore une robe de dentelle d’Angleterre, la toilette habituelle et ; consacrée de sa beauté; seulement, au lieu d’un collier de perles, elle faisait jouer à son cou un collier de j corail, que Grancey, à son dernier voyage d’Italie, avait trouvé pour un morceau de pain chez un juif du Ghetto. I Ce collier, le collier de la reine Caroline de Naples, était un double chapelet de petits totons rattachés aux f
épaules et à la naissance de la gorge oar trois médail-
Sons dignes de Pvrgotèles. Dans tout ce blanc, cette rivière de pourpre au cou faisait un effet étrange.
Les domestiques étaient vêtus de noir, habit, culotte, bas de soie; et, pour que leur service ne fît point de bruit, leurs escarpins avaient des semelles de flanelles.
— Ma première maîtresse... — commença Boisroger.
— Tu as eu une première maîtresse, toi? interrompit > branchera ont; — tu es bien heureux!
— Admets-tu l’amour? — - lui dit Boisroger.
— L’amour?
— Hein?
— Oh!
— Ah!
— Hé !
— ■ Diable!
H y eut une modulation d’exclamations.
™— L’amour?... A sa santé! — fit Grécy en se levant dans un éclat de rire.
Quand ils furent rassis : .
— L’amour? — dit Grancev â Boisroger, — qu’estce que tu entends par là?
— La seule folie qui soit raisonnable et le seul chagrin qui vous fasse heureux, — répondit Boisroger.
— Mais c’est la défmitioU du mariage et du veuvage, cela! — dit Demailly.
— Voulez-vous me définir l’amour, mon cher?
— - Parfaitement, — dit Demailly. — L’amour est — l'amour.
— Non, — dit Lamperière. — L’amour est la femme.
— G’est une opinion, — fit Grancey.
— L’amour?... un fluide! — dit de Rémonvilîe, — un phénomène d’électricité... Il y a des femmes laides qui dégagent l’amour.
' Ne disons pas de mal des femmes laides, — dit
Franchemont. — Quand une femme laide est jolie, elle est charmante !
— En tout cas, — dit Grancey, — c’est une bien jolie imagination : c’est l’âme de tout ce qui n’est pas vrai. Ouvrez un roman : il n’y a qu’un roman, l’amour! Allez au théâtre : il n’y a qu’un théâtre, qu’une pièce, qu’une intrigue, qu’une comédie, qu’un drame, qu’un dénoûment, l’amour! L’opéra n’a qu’un opéra et qu’un ballet, l’amour! C’est à croire, ma parole d’honneur! que l’amour existe dans le public et dans la vie.
— Bah ! — dit Bressoré
— L’amour, messieurs, est une chose qui arrive, — dit Boisroger.
— Oh! oh! — fit quelqu’un.
— Il y a des exemples ! — dit un' autre.
— Cèrtainement, — dit Demailly; — j’ai connu un vieillard qui avait épousé une jeune femme... Il se mettait son mouchoir dans la bouche pour ne pas ronfler; un jour, ou plutôt une nuit...
— Il a ronflé?
— Au contraire, il est mort... Les nègres n’avalent que leur langue; il avait avalé son mouchoir!
— Moi, — dit Bressoré
— Un instant, — dit Franchemont; — il s’agit de déraisonner avec principes.il y a plus d’amour encore que de fagots. Il y a l’amour antique et l’amour moderne, qui sont aussi loin l’un de l’autre que la pudeur de la décence... Dans le même siècle, vous avez les amours de Richelieu et les amours de Lauzun, don Juan qui rit et don Juan qui pleure... Vous savez que les analystes ont classifié et sous-classifié l’amour, absolument comme,..
— Un règne animal...
— Oui. De quel amour parlons-nous, s’il vous plaît?
— Nous sommes aux meringues... Entamons l’amour platonique.
— Celui que les femmes pardonnent quelquefois..
— Et qui ne les excuse pas toujours!
— Si nous parlions tout bonnement de l’amour tout court? — dit Lamperière.
— Du vrai! — ajouta de Rémonville, — .de celui qui fait que les tourlourous en faction se brûlent la cervelle, que les honnêtes gens volent au jeu, que les hommes du monde se marient de désespoir, et que les mères de famille empoisonnent le père des enfants de leur amant dans un gilet de flanelle !
— Oui, — dit Bressoré . . . «
— Messieurs, — dit Boisroger, — quand le monde fut fini, c’était un dimanche, Dieu, n’ayant rien à faire, fit l’amour.
— Allons donc! — fit Demailly, -- c’est l’homme qui a inventé l’amour... Dieu n’avait, trouvé que la femme.
— C’était un joli commencement, — dit Grancey.
— Ah çà! — dit de Rémonville, — sommes- nous bien sûrs d’avoir aimé?
— Moi, j’ai aimé... — dit la Crécy.
Et son regard devint fixe et eut peur devant un souvenir.
— Pour qui nous prends-tu? — ■ répondit Franchemont. — Pour des gens mal élevés? Je réponds que nous avons tous lu de mauvais livres, baisé de vieux gants de Suède, mis sécher des pensées dans un paroissien, et songé à faire des sottises... tous, tous!
— Vous aussi, le sentimental? — dit la Crécy à Demailly.
— Moi? — fit Demaiîl y distrait. — Ah! pardon...
moi, je crois bien que j’ai aimé... Par exemple, je n’ai jamais su qui.
- Au bal masqué? — dit la Grécy.
— Il y a bien de cela... j’avais seize ans... j'allais un matin dans la campagne, au printemps, je ne sais où. La terre était presque nue encore, et frissonnait de vie et d’espérance comme elle eut frissonné de froid... Des arbres maigres... Les bourgeons commençaient .. Un ciel clair d’un bleu si fin, que le jour semblait blanc... Il y avait dans l’air et partout une puberté souffrante de la nature.. . Alors le cœur gros, gonflé de quelque chose que je ne savais pas, la poitrine douloureuse et pleine d’élancements, je me mis à pleurer... Je n’ai jamais retrouvé ces larmes-là 1... Au fait, si quelqu’un de vous dans la société désirait faire de cette aventure un drame à spectacle pour la Porte-Sain l-Martin, je la lui donne.
— Oui, — dit Franchemont ; mais généralement il y aune femme au bout de l’amour...
— À moins que ce ne soit au commencement, — - dit de Rémonville.
— Tout a ses inconvénients en ce monde, — fît Grancey.
— La femme... — commença Franchemont; mais s’interrompant, et s’adressant en souriant à la Crécy : — Nous sommes entre hommes, n’est-ce-pas?
— Parbleu !
Et la Grécy se penchant sur l’ex-empereur du Brésil :
— Ces messieurs vont dire des bêtises... mais ne les écoute pas, Bibi, c’est de la blague!
— La femme, — dit Bressoré.
• . . . ! Voilà ce que c’est que la femme!
— A la aorte, Bressoré! à la porte!
— 'Bressoré, — dit la Crécy, — est-ce qu’il faut que je rougisse?
— Comment, Bressoré, comment? — dit Grancey, — quelque chose de si ingénieux! un être qui sait ne pas se crotter, faire du thé et de la tisane, jouer du piano, compter le linge, retourner une omelette presque aussi bien qu’un homme, sourire juste, marquer des mouchoirs, pleurer sans être bête, nouer une cravate blanche, mettre des pattes de mouche sur du papier, se décolleter décemment, parler avec une voix qui chatouille, cacher son pied dans une bottine, consoler un homme, quêter pour les pauvres, lire, faire de la tapisserie, et tromper une femme de chambre!
— Mais, — dit Bressoré, — je n’avais parlé que de la femme : je n’ai pas parlé de la Parisienne
— La Parisienne? c’est la femme pâte tendre, — dit Grancey, voilà tout.
— Oui, mais qu’est-ce que la femme? dit Franchemont.
— C’est l’erreur de l’homme, — dit Demailly.
— Oui, si l’homme est l’erreur de Dieu, — dit Lamperière.
— Ça ne fait rien, — dit de Rémonville, — c’est un mineur que les sociétés modernes ont bien émancipé.
— Oui, — dit Lamperière, — on a remplacé le gynécée par le ménage.
— Une utopie! — dit Franchemont.
— Sur laquelle est basée la famille depuis dix-hui cents ans, — reprit Lamperière.
— Mon cher Lamperière, j’en suis fâché pour toi, — dit de Rémonville, — il n’y a que les Turcs qui aient % rendu justice...
— A l’homme, — dit Boisroger en souriant.
— Non à la femmel
— C’est évident, — dit Demailly. — Il faut à la femme un léger parfum de servitude... C’est une femme qui l’a dit.
— On l’a soufflée... — reprit finement Lamperière.
— Il existe un grand fait que tu sais aussi bien que moi, Lamperière, — reprit Franchemont, — toutes les sociétés commencent par la polygamie et finissent par la polyandrie... L’homme baisse et la femme monte; c’est fatal !
— Ça te paraît fatal, ça me paraît providentiel... Nous ne sommes séparés que par une épithète.
— Mais c’est absolument contraire aux idées de la Providence. La femme a été donnée à l’homme, dans le paradis terrestre, non pas comme un être égal à lui, mais comme un être semblable à lui, — ce qui est bien différent.
— Bien différent! — reprit de Rémonville; — et d’ailleurs, l’infériorité de la femme est écrite dans tout son corps... Le cerveau de la femme est au cerveau de l’homme comme 16 à 17. Avez-vous vu les Trois Grâces d’Albert Durer, des grâces humaines qui n’ont que l’idéal de la nature? Elles n’ont pas de derrière de tête. Tous les développements, toutes les beautés, toutes les forces qui dans l’homme remontent vers les parties nobles, vers les pectoraux, tombent et descendent chez la femme entre les deux hanches...
— Le génie est mâle... Une femme de génie est un homme, dit Franchemont.
— Si je vous disais, mon cher Lamperière, ce que je pense en dépit des poètes?
— Qu’est-ce que vous pensez, Demailly?
— Que l’âme de la femme est plus près des sens que l’âme de l’homme : que le dehors est ce qui la frappe; qu’elle juge du caractère parles moustaches, de l’homme
par l’habit, du livre par le nom, de l’acteur par le rôle, et de la chanson par l’air.
— Vous me direz tout ce que vous voudrez, — reprit Lamperière, — vous, Demaillv, et toi, mon cher, et tout le monde : vous aurez de l'esprit contre mes préjugés, autant que Voltaire contre ses ennemis : je vous répondrai très-simplement avec un mot... Il est dans la vie une année, dans l’année un jour, dans le jour une heure, où, en tisonnant le feu... ce n’est plus le printemps, Demailly, c’est l’automne; on a trente ans, et les belles larmes dont vous parliez tout à l’heure sont loin... on remue des cendres... et voilà qu’on se trouve seul. La solitude, qui était la liberté hier, vous pèse aujourd’hui tout à coup... Oh! le cœur n’est plus gros, la poitrine est trop large! La nuit vient, et vous pensez que les amis passent et que la jeunesse s’en va... et doucement dans vos yeux, que vous fermez pour mieux voir, et dans votre cœur qui s’ouvre, revient, comme un souvenir d’enfance, le Foyer!... Vous revoyez votre père, qui n’était pas seul ; car tout près de lui, votre mère vous berçait... Et vous vous mettez à penser peu à peu que la famille est le second avenir de l’homme, et que la femme est la moitié de la famille.
— En un mot, le mariage? — dit Demailly; — malheureusement, le mariage nous est défendu.
— Pourquoi?
— Parce que nous ne pouvons faire des maris... Un homme qui passe sa vie à attraper des papillons dans un encrier est un homme hors la loi sociale, hors la règle conjugale... D’ailleurs, le célibat est nécessaire à la pensée... Quoi encore? La paternité?... un berceau?... des enfants?... Mais qu’est-ce que c’est, un enfant? un morceau de vous-même qui porte votre orgueil et prolonge votre nom- un petit peu d’immortalité que vous
caressez sur vos genoux... Nous, mon cher, inutile! Nous avons bien mieux : nos enfants, ce sont nos
œuvres !
— Ça fait moins de bruit, — dit Boisroger avec un
sourire. >
— Nous laisses-tu au moins la maîtresse? — dit de Uémonville.
— - Je demande à poser une question à Demailly, — une voix.
— Quelle est la maîtresse qui nous convient?
— Une maîtresse bête, — dit Franchemont.
' — Oh! — dit Demailly, il suffit qu’elle ne soit pas
une femme d’esprit,.
— Une maîtresse qui ne fasse pas de mots, — dit Boisroger ; — mais on n’en trouve plus. *
• — Il y a encore la maîtresse dans un nuage...
— La Laure de Pétrarque!... Ce n’est pas commode! — - Et que pensez-vous de la maîtresse admirative?
— Ah! comme la femme légitime de...
— Précisément... une femme qui est en admiration devant vos livres, qui fait les affaires de votre réputation, qui dorlote votre amour-propre, qui vous sait par cœur, et vous récite à genoux... enfin une madame d’Âlbany.
— Ça doit être bien ennuyeux d’être dieu... à la longue.
— Je crois bien! Alfieri en est mort - — Reste le genre Thérèse Levasseur..
— Et l’Albertine de Marat... fi ! ïi n’y a qu’une mai tresse, — dit de Rémonville, — la femme baignée dans le lait, la femme mégissée...
— Le plus sage, — dit Franchemont, — savez-voui le parti le plus sage? On prend une femme dans l’histoire, une statue sympathique, — je ne vous dis pas madame de Maintenon.., On la met dans une ni:he? on l’habille
CHARLES' DEMAILLA.* 203
comme une madone; et, en s'appliquant... an arrive à l’a lorer.
— Vous avez parfaitement raison, Franchement, — dit Demailly, — ce serait la sagesse... Est-ce qu’il y a place pour l’homme dans un homme de lettres?... Vous savez bien, aux premières représentations, au balcon, il y a des gens qui viennent tard. L’ouvreuse les salue. La salle les regarde. C’est vous, Rempli ville, et les autres. Vous êtes là une douzaine, sérieux, impassibles. Vous ne bronchez pas. Vous ne sourcillez pas. À drame ou farce, vous ne pleurez ni ne riez. Vous êtes en marbre. Vous écoutez seulement et regardez. Demain, au bas d’un journal, vous réciterez la pièce au public... L’homme de lettres me fait tout à fait cet effet-là; seulement la pièce qu’il écoute et regarde, c’est sa vie. Il s’analyse quand il aime, et, quand il suuffre, il s’analyse encore... Son âme est quelque chose qu’il dissèque... Savez-vous comment un homme de lettres s’attache à une femme? Comme Vernet au mât du vaisseau... pour étudier la tempête... Nous ne vivons que nos livres... D’autres disent : Voilà une femme ! Nous disons : Voilà un roman! Nous... mais, penchés sur nos passions qui se dévorent, nous notons leurs rugissements! Nous parlons d’amour comme les autres; nous mentons, nous n’aimons pas. Notre tête, toute notre vie a le doigt sur le pouls de notre cœur. Dans un baiser, nous cherchons une nouvelle, dans un scandale un succès, dans les pleurs d’une femme les pleurs d’un public, dans l’amour un chef-d’œuvre... Je vous le dis en vérité, nous n’aimons pas.
— Eh bien, c’est dommage, voilà! — dit la Grécy en se levant.
Comme on passait au salon :
— Au fond, — reprit Demailly, — l’amour est la
poésie de l’homme qui ne fait pas de vers, l’idée de l’homme qui ne pense pas, et le roman de l’homme qui n’écïii pas.». Il est l’imagination de l’homme positif, sérieux, de l’homme de prose, de l’homme d’affaires, épicier ou homme d’Etat, autour d’un corps ou d’une robe... Mais pour l’homme de pensée, qu’est-il?
— Le rêve ! — dit Lamperière.
XXXYI1
Demailly et de Rémonville étaient tous deux dans une grande loge, accoudés contre les accotoirs de la loge. Ils avaient l’air de prendre à ce qu’on jouait le même intérêt que les musiciens.
— Tu es bien gentil de t’être laissé entraîner et de me tenir compagnie, car... — De Rémonville s’interrompit pour réprimer un bâillement.
— Moi aussi... — Et Demailly en fit autant en souriant, — C’est peut-être parce que je fais une pièce, mais le théâtre me porte sur les nerfs... Dis donc, Rémonville, si nous allions fumer un cigare?
— Oui, ce serait le moment.. . C’est funèbre, cette machine-là... Il me semble entendre une comédie en vers... Allons-nous fumer?
— Un instant, — dit Demailly en prenant sa lorgnette.— Voilà une charmante fille qui entre en scène... Comment l’appelles-tu?
De Rémonville tourna un peu la tête, puis, se remettant à faire face à la salle :
Mais c’est la petite Marthe, mon cher.. . Ban ! tu ne la connais pas?
— Charmante ! — dit De,maillyr
CHARLES DEMA 1LL Y
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— Charmante, — dit de Rélnonville, — et du talent.
— Mais elle a l’air très-jeune?
— Oui, c’est la seule ingénue de Paris qui n’ait pas un fds en rhétorique.
— Une jolie nuance de cheveux...
— Oui, blond cendré... tu aimes cela?... Allons-nous fumer?
— Allons fumer! — dit Demailly sans se lever. — Est- ce que tu la connais?
— Oh! très-peu... Je crois due nous nous saluons.
— Qui a-t-elle?
— Elle a... sa mère, mon cher; une mère qui la destine au mariage... C’est une vertu, à ce qu’il paraît... La Crécy embellit tous les soirs, c’est un fait... Elle a sa lorgnette sur nous, là-bas, tiens... Où diable a-t-elle trouvé cette lenteur et cette grandeur de mouvements? Bah elle les aura volées dans les Noces Aldobrandines, n’est-ce pas?
— Et c’est tout ce qu’on en dit?
— Hein?... Ah! pardon... ç’est que je te parle de la brune... tu me parles de la blonde... Une idée! si nous allions finir la soirée dans la loge de la Crécy! nous entendrons encore moins qu’ici. . .
— Ma foi, — dit Demailly, — moi, je reste... Vas-y, mon cher.
Cette nuit, Demailly eut beaucoup de peine à s’endormir. Il se tourna sur son oreiller, puis il finit par rêver... Dans son rêve, le bon Dieu descendait sur la terre; il lui écrivait sa pièce, la signait Charles Demailly,
CHARLES DEMA1LL
là portait au, Gymnase. Le portier le laissait monter. Le bon Dieu était très-bien reçu par M. Montigny, qui recevait la pièce. La pièce, par un de ces miracles qui n’embarrassent point les rêves, était jouée le soir même, et Charles, du fond d’une baignoire, voyait dans la salle le bon Dieu en claqueur, et, sur la scène, Marthe, véritablement incarnée dans sa pièce.
— Ah î que c’est bête! — dit-il le matin en se frottant les yeux. Et il se mit à. travailler. Mais entre son œuvre et lui glissa une ombre, une image, comme un voile où la jeune ingénue aurait laissé sa face. Il n’entendit plus sa pensée dans ses phrases, mais cette voix qu’il avait entendue la veille. A mesure qu’il touchait à une scène, sa pièce devenait une sérénade, et il voyait un à un ses personnages sortir de leur rôle pour faire leur cour à Marthe.
Au bout de deux heures de ce travail ensorcelé, il donna un coup de poing sur son manuscrit, jeta sa plume, et s’en alla à l’atelier d’un de ses amis, le seul endroit de la terre qui eût le privilège de dérider ses tristesses ou de distraire ses préoccupations. Charles y rencontra ce qu’on y rencontre toujours : une atmosphère de flâne , une flâne majestueuse et qui avait la sérénité du travail, un far niente sans remords et sans conscience, la paresse assise sur la fumée des pipes ou bercée dans un numéro du Tintamarre , le gros rire et la plus fine licence de l’esprit, un véritable lundi du pinceau, une griserie de jeux de mots, d’enfantillages, de pantomimes, d’imitations d’acteurs, d’animaux ou de religions, d’exercices acrobatiques et de coups de pied partout; tous les tapages de la gaminerie et de la blague parisienne autour des couleurs et des fioles enchantées qui tiennent le soleil et la chair; des heures fuyantes, légères et sans durée, comme des heures de comédie;
et le temps- tué toute la journée par les trois joyeux pitres qui remplissaient l’atelier de leur gaieté et de leur insouciance, trois hommes, peintres ou à peu près, dont l’un avait l’esprit d’un vieux singe, l’autre l’esprit d’un gamin, et l’autre l’esprit d’un voyou. Charles fut reçu par dix -huit calembours par à peu près, et la fameuse imitation de l’enterrement d’un pair de France : on ne recevait avec de tels honneurs que lçs têtes couronnées, et les dames du monde qui venaient faire faire leurs portraits. Charles trouva les plaisanteries stupides, et, au bout d’un quart d’heure, il avait si bien l’air d’un homme qui pense à quelque chose, que l’un s’écria :
— Messieurs, Charles est pincé!... T’es donc amoureux, mon bonhomme?...
Charles se sentit rougir, prit son chapeau et se sauva... chez sa maîtresse.
La maîtresse de Charles était une femrae#fort bien élevée, à laquelle Charles avait interdit, sous les peines les plus sévères, de lui faire ia surprise de venir le voir, de le troubler dans son travail ou sa paresse, de tomber, en un mot, chez lui comme l’amour ou un billet de garde. Charles l’avait admirablement dressée, par des rendez-vous fixes, immuables, par des jours convenus, par des heures consacrées, à la ponctualité d’une révolution solaire. Aussi l’étonnement de la maîtresse de Charles fut-il grand, en le voyant entrer ce jour-là subitement. Mais son étonnement fut plus grand encore de le trouver charmant, et caressant, — amoureux ! Charles l’emmena faire un petit dîner, et, le soir, la mena à un petit spectacle des boulevards. Mais en la ramenant chez elle, comme ils passaient devant le Gymnase encore éclairé, il s’excusa, la quitta, et monta voir le dernier acte de la pièce qu’il avait vue avec de Rémonville.
Il se mit, pendant plusieurs jours, à rendre des visites
à des amis qui ne le voyaient pas deux fois par an chez lui, à des parents au vingtième degré qui, ne se rappelant pas trop s’ils l’avait jamais vu, le trouvaient bien grandi.
Mais Charles avait beau se remuer, aller et venir, il était poursuivi par un monologue intérieur, dont quelques phrases pontaient de temps à autre jusqu’à ses lèvres et faisaient retourner les passants, toujours curieux de voir un homme qui se croit seul dans la rue.
— Les préjugés!... les préjugés!... Après tout, — disait Charles, — je n’ai plus ma mère... je n’ai plus de famille...
L’amour est toujours l’amour; mais il a, suivant les individus, ses étrangetés, ses particularités et ses folies diverses. Si par de certains côtés, par la spontanéité, la vivacité et le coup de foudre, par ce commencement de l’amour qui est l’amour même, la passion de Charles était la passion de tout le monde, elle lui était propre par un caractère rare : l’amour de Charles, fixé et déterminé cependant par un certain trait de beauté, était un amour de tête. Il aimait peut-être plus encore en auteur qu’en amoureux. C’était moins la femme qui lui parlait dans cette femme que l’actrice. Marthe était pour lui la forme vivante et la vie charmante de son idée ; elle était le rôle même qu’il avait caressé dans sa pièce et cherché con amore. Elle était son imagination personnifiée, sa création traduite et glorifiée en une créature, le corps et l’âme de son œuvre. Elle n’était plus Marthe ; elle était Rosalba, elle était son héroïne, la jeune fille de sa pièce, la bien-aimée de son esprit... Aussi, quand Charles était poussé à bout par les objections de sa raison, par la règle des idées dans lesquelles il avait été élevé, il s’étourdissait par ce dernier «mot : « Nous autres qui sacrifions notre plaisir, notre paresse, notre santé, notre
CHARLES DEMAILLY. m
vie à une œuvre, ne pourrions-nous pas, à cette œuvre, faire au besoin le sacrifice de noire bonheur?... » Et puis d’autres jours, où il voulait se répéter à lui-même ce sophisme, la langue lui tournait : il prononçait honneur au lieu de bonheur , et le cri : « Impossible! » lui montait à la gorge...
Et, malgré tout, il allait tous les soirs au Gymnase, quand il reçut une invitation à un bal costumé donné par un millionnaire aux hommes de son journal, aux femmes de son théâtre.
Ç’ avait été une charmante idée, inspirée peut-être par les magnifiques serres à raisin de Ferrières, d’entourer la salle de danse d’une treille d’or habillée de vigne et chargée de vrais raisins, où pendaient à des rubans, de distance en distance, des ciseaux d’or qui invitaient la main à cueillir. Cette treille naturelle et féerique, les pieds dans une jardinière courante, s’arrondissait dans les deux grandes salles, au bout de la salle de danse, en tonnelles rustiques dont chacune enfermait dans sa cage d’or et dans son berceau de pampres une table à de^x couverts.
La vigne cachait l’orchestre, que l’on ne voyait pas, et qui chantait derrière comme un chœur de vendange, le soir.
Le bal était magnifique. 11 y avait tous les costumes imaginables, des costumes jolis, coquets, spirituels, somptueux, absurdes... On aurait cru voir danser le peuple, l’histoire et le monde de la Fantaisie.
Charles était près de la porte et regardait les gens
entrer, quand une voix, — c’était Marthe au bras de Rémonville, qu’elle avait reconnu dans l’antichambre sous son déguisement de sorcier :
— Oh! le charmant lilas blanc!
Charles, qui s’était costumé en printemps, ôta son chapeau, qui n’était qu’un bouquet de lilas blanc, et le remit à Marthe, qui le remercia avec la plus gracieuse de ses mines.
Une heure après :
— Monsieur Demailly!
C’était Marthe qui passait.
— Mademoiselle!
— Vous n’auriez pas vu mon danseur?... S’il passe, envoyez-moi-le donc... — fit Marthe en se sauvant.
Charles s’assit sur un divan. Au bout de cinq minutes :
— Vous ne dansez donc pas, monsieur Demailly? — fit Marthe en repassant.
— Et votre danseur?
— Mais je le cherche, — dit Marthe en s’asseyant.
— Tenez-vous beaucoup à le trouver?
— Je tiens à danser...
— Youlez-vous me faire l’honneur? — dit Charles en lui offrant le bras.
— C’est vrai! Que nous sommes bêtes!... Vous dansez donc?
— Jamais! — dit Charles.
— Mais alors... Z h! mon Dieu, c’est fini!... Vous avez votre grâce, — htf Marthe avec un sourire. — Mais je perds tout le monde aujourd’hui... Où est donc ma mère? Ah! là... Je vous rends votre liberté, vous savez.. Quelle heure est-il à présent?
— Il est l’heure où les personnes raisonnables prennent un bouillon et une galantine de faisan.
CHARLES DEMATLLY
— Croyez-vous **
— Je le parierais, mademoiselle. Voulez-vous que nous allions voir?
— Oh î mais j’abuse...
Et Charles, donnant le bras à Marthe, l’emmena, dans la salle du souper. Marthe avait cette animation, ce feu charmant, cette jolie fièvre du geste, du regard, de la parole, cette expansion vive et gaie que donnent aux femmes les dernières heures d’un bal enivré de musique, de mouvement, de chaleur et de lumières, ils choisirent un bosquet, une table; mais, avant de s’asseoir, Marthe se haussa sur ses petits pieds, et, levant ses deux bras en l’air, coupa un grapillon de raisin avec les ciseaux d’or. Et, tout en grignotant la grappe, dont les raisins lui craquaient sous la dent :
— -Oh! que c’est curieux!... Figurez-vous... ça me rappelle... j’étais toute petite... à la pension... Il y avait une treille comme cela, mais plus haute... haute... enfin, très-haute, aussi haute que notre mur... au bout de notre jardin... dans un autre jardin pas à nous, la treille... Heureusement qu’il y avait un banc dans le jardin, un gros banc qui était lourd! Il fallait nous mettre quatre ou cinq au moins à le traîner., mais, ça ne fait rien, nous le traînions. Une fois au mur, c’était moi, la plus grande, qui montais sur le bras du banc... et j’attrapais le raisin de l’autre côté... Nous avons fini par casser le banc...
— On finit toujours par casser le banc... — dit Charles. — » C’est la vie, cela!
— Je m’y suis bien amusée fout de même... Et les distributions des prix!... On jouait la comédie... Ça m’amusait bien de jouer la comédie dans ce temps-là... Et j’étais applaudie ! . .. Il n’y avait pas de vilains feuille tons pour vous dire des choses désagréables... Quand on
pense à ce temps-là, on le regrette ; heureusement qu’on n’y pense pas... Est-ce que vous êtes comme moi?
— Heu ! heu! moi, mademoiselle, c’est bien différent, je ne volais que des pommes... et encore, je n’ai jamais pu souffrir les pommes... Du grec, du latin, des professeurs, des retenues... ma foi, non! je ne regrette rien. Au fait si, je regrette un Anglais.
— Un Anglais?
— J’étais tout petit aussi, moi. L’Anglais était mon voisin de classe, un grand Anglais, plus grand que moi de la tête, et fort!... de gros poignets, de grosses chevilles... Tout cela est un peu brouillé; mais je crois que c’était à la classe du lundi matin, oui, une classe de géographie, nous disparaissions régulièrement derrière un grand atlas. Ce que j’ai souffert derrière cet atlas!... Je ne sais où il avait su que j’étais le fils d’un ancien militaire... S’il n’avait fait que me battre! mais il ne me donnait pas un coup de pied sous la table, sans me dire : « Les Français battus à Waterloo !... battus !... battus !... » Et sa voix m’entrait dans l’oreille, pendant que ses gros pieds écrasaient mes petits pieds... J’en avais les yeux pleins de larmes, non des coups de pied, mais de l’humiliation nationale...
— Je ne vois pas...
— Ah! mademoiselle, ce n’était là qu’une divergence d’opinions sur Wellington, l’amour-propre de ia patrie... et je voyais que c’était simplement un bon Anglais, et non un mauvais cœur, quand il tirait d’une belle gibecière en cuir un hareng saur écrasé entre deux pains d’épice, dont il m’offrait la moitié... Je n’ai jamais eu depuis autant de plaisir à partager quelque chose, — même le malheur d’un ami b
Et Charles versa un verre de champagne à Marthe.
— Ma foi! tant pis, — dit Marthe en laissant verser,
cela me fait mal, mais tant pis!... Quel joli bal! je me suis amusée! j’ai dansé!... et puis j’adore un bal masqué... Il me semble qu’on est moins bête avec ses danseurs... C’est glacial de causer avec un habit noir...
— Et d’en porter un, si vous saviez! Vous avez un costume délicieux... d’un goût...
— Oh! c’est moi qui ai arrangé cela... N’est-ce pas, ces gros, nœuds?
— Charmants!... Ils vous vont comme vos yeux...
— Si vous me faites encore un compliment, je mets mes gants dans mon verre à champagne...
— Mademoiselle, — dit Charles en découpant un ananas, — j’ai été longtemps sans croire à l’ananas : je croyais que c’était un fromage de Hollande dans des feuilles...
— On perd toutes ses illusions ! — dit Marthe en souriant. — Dites- jioi donc, monsieur, vous n’allez donc nulle part? Je crois que je ne vous ai jamais vu...
— Cela tient à mon sexe, mademoiselle
— Comment à votre sexe?
— Oui, mademoiselle, à mon sexe... Vous m’accorderez qu’il y a supplices et supplices... Je suppose qu’on me coupe la tête, c’est affreux...
— Quelle idée !
— Mais je suppose qu’on me chatouille la plante des pieds jusqu’à ce que mort s’ensuive, c’est abominable. Eh bien, mademoiselle, qu’est-ce que vous diriez d’un supplice entre le chatouillement et la décollation? un., un écorchement à l’amiable, là?
— Mais de quoi parlez- vous donc?
— Moi, je parle de se faire faire la barbe.
— Ah ! ah !
— Prenez garde ! votre coiffure va s’en aller... oui, de ce côté-là.
— Avez-vous vu la coiffure de mademoiselle Duvert?
— Je n’aime pas cette coiffure-là.
— Ni moi... Aimez-vous la musique, mademoiselle?
— Beaucoup.
— Vous avez bien raison : une femme qui n’aime pas Sa musique et un homme qui l’aime sont deux êtres incomplets.
Ah! vous êtes moqueur!
— Mais non, je vous assure. Je suis seulement très-timide, ce qui fait que je n’ai jamais de ma vie osé parler à une femme sans faire semblant de rire... Voulez-vous toute la vérité? Je suis moqueur comme on est notaire honoraire, par contenance... Mais ne le dites pas!
— Vous êtes franc au moins, — dit Marthe en riant
— Un peu de champagne ?
— Merci.
— Pour trinquer.
— A quoi ?
— Trinquons à nos pensées, tenez !
— On ne trinque pas à des choses comme ça... sans savoir.
— Mais on boit bien à l’avenir... et qui le sait?
— Moi ! — dit de Rémonville qui passait, — je prédis le passé!
— Monsieur de Rémonville, — dit Marthe, — voulezvous me dire ma bonne aventure ?
— Votre main, la belle enfant... Non, l’autre, la gauche... Quelle couleur aimez-vous ?
— Le rose.
— Lisez-vous la Patrie ou îe Constitutionnel ?
— La Patrie ... du soir.
— Espoir ! — dit de Rémonville. — Vous êtes aimée!... par un jeune homme !... qui attelle des illusions
CHARLES DEMAILLA
à des nuages !... brun !... né dans le mois de mars, le troisième arrondissement, et l’aisance!... Lindor n’est pas son nom !... Ses sentiments sont purs !... Mais minute, jeunesse ! Pas de bêtises !... Le maire de Nanterre vous regarde avec des lunettes d’or...
— Rémon ville ! cria une voix dans la salle.
— Voilà !... A votre santé, mes enfants !
— Rémonville parti, il y eut un silence entre Charles et Marthe.
— Étiez-vous à la première de la Porte-Saint-Martin? — fit Marthe.
— Non.
— Oh! vraiment vous vivez donc dans une tour?
— A peu près... Et puis, je vous dirai... encore entre nous, ceci... que le spectacle est' un des plaisirs qui m’ennuient le pl.us. J’y ai renoncé.
— Vous ne m’avez jamais vue jouer, je parie.
— Parions !
— Voyons, pas de politesse... la vérité. Tenez! j’en suis sûre.
— Croirez-vous à ma parole d’honneur, si je vous la donne ?
— Oui, donnez.
— Eh bien, mademoiselle, je vous jure que je vous ai vue hier dans votre dernier rôle...
— - Ah !
— ... Pour la vingt et unième fois !
— Ah! mon Dieu, la vingt...
— Et unième fois... Quand vous n’étiez Das en scène je lisais.
— Ma mère doit être inquiète... Voulez-vous me dom ner le bras, monsieur Demailly ?
Trois mois après ce bal, le Scandale publiait, sans commentaires, la lettre de faire part du mariage de M. Charles Demailly avec mademoiselle Marthe Mance
Quand Marthe se réveilla, chez son mari, quand son regard, errant d’abord et encore assoupi, eut la volonté de voir, elle se frotta les yeux, et dans le premier et confus éveil de ses pensées et des choses autour d’elle, ne se crut pas bien éveillée. Elle regarda encore; elle se trouvait dans le plus coquet décor qu’elle eût jamais vu... Sa chambre était enfermée dans une de ces tapisseries où triomphe, brillantée de soie, fraîche, éclatante et douce, la palette de Boucher; une de ces tapisseries printanières où tout est aurore, et qui semblent ouvrir les murs sur le pays du rose. Toutes les couleurs étaient tendres et souriantes. De ces bleus adorablement passés qu’on ne trouve que sur certains vieux émaux de Chine, l’œil allait à des jaunes de soufre aux ombres de topaze brûlée. Il allait, toujours caressé, des vestes de bergers dont le violet est fleur de lilas, aux tons de chair pareils à la pêche, aux carnations réveillonnées par le fard des joues. C’étaient, par toute cette nature, le plus délicieux mensonge du joli, des lointains baignés et trempés des lueurs endormies du matin, des moulons éclairés d’une lumière de neige, des jupes de pourpre sillonnées d’é-
clairs de soie, des ruines en camaïeu gris tendre et jaune comme la mousse morte, des terrains où se mêlaient sur des verts pâles les tulipes panachées, les roses trémières feuillues. Et tout le tableau sortait de ^harmonie. tranquille et gaie d’un fond blanc, de ce blanc éteint et jauni avec le temps, et qui enferme dans une lumière d’or pâle toute cette gamme des couleurs rompues qui viennent s’y fondre et y mourir. Au plafond rayonnait comme dans une poussière de pastel, le corps voilé dans la demiteinte des tons de laque, une Vénus blonde et volante qui faisait l’éducation d’un petit amour rose. La Fête de village, signée sur le piédestal d’une ruine : Boucher , 1737, faisait tout le tour de la pièce, ne laissant place qu’à la fenêtre. La tapisserie montrait et déroulait cette foire d’une bohème idéale, la jolie nécromancienne trônant-au-dessus d’une charrette dessinée pour l’Opéra, le peuple d’enfants soulevés dans les bras et de petites fdles curieuses et courbées au trou de l’optique, les mulets aux houppes rouges répétant leur rôle d’âne savant en broutant des roses, le monde des bergères à grands paniers et des bergers aux houlettes enrubannées des rubans de Beaulard, toute cette composition, enchantée par une lumière d’apothéose, qui parle d’amour au regard...
Il faisait ce jour-là un temps de giboulées. A tout moment, un gros nuage noir chassait le soleil, puis passait laissant éclater ses clartés; et cette succession rapide, instantanée, d’obscurités et de rayonnements donnait à Marthe le spectacle changeant de la tapisserie qui tantôt semblait s’évaporer et s’enfoncer dans l’ombre, puis tout à coup, sous un coup de jour, ravivée comme par une rosée, comme par un givre de lumière, brillait^ g’animait, se rallumait, ressuscitait.
Puis les yeux de Marthe allèrent à une toilette toute
m CHARLES DEMÀILLY.
Habillée et, toute fanfreluchée de dentelle, sur laquelle étaient posées mille petites choses d’argent.
— Trouves-tu le bibelot joli ? — dit Charles, qui, derrière les rideaux, avait épié son réveil, et se régalait de son émerveillement.
— Oh ! c’est tout à fait charmant!... Donne-moi que je voie... Tu as acheté cela chez Tahan?
— Non, — dit Charles, pas précisément... C’est un nommé Germain qui travaillait presque aussi bien, dans le temps... Une occasion ou plutôt une folie... comme toutes les occasions d’à présent.
Rien ne ressemble au bonheur comme l’amour. Et que dire? comment dire ces mois qui ne furent qu’une belle heure? Regards, rayons, chansons, il faudrait sur de tels passés jeter les mots comme des fleurs. Ce furent de folles paroles, de folles ivresses, de folles caresses, des voluptés qui les pénétraient, des châteaux de cartes qu’ils oubliaient de finir, de longues paresses où ils s’endormaient dans l’éternité du présent, des espérances et des caprices qui jouaient à leurs pieds comme des enfants, des volontés qui se souriaient l’une à l’autre comme des sœurs, de longs silences où ils s’entretenaient sans une parole, les mille enfantillages que fait la passion, ce plein contentement qui succède à la satisfaction de nos instincts tendres, cette joie toujours jeune et sans cesse renouvelée que donne cette possession matérielle de l’idéal : l’amour.
Les gais réveils! Ainsi s’éveille l’enfant, ainsi s’éveille ^oiseau, chantant et riant. Chers moments, bienheureuses
CHARLES DEMAILLA
secondes où leurs idées bégayantes, leirs yeux qui semblaient battre de l’aile pour chasser le rêve léger de leur nuit, reprenaient peu à peu la conscience des choses et de leur vie, de leur passé qui était hier, de leur avenir qui était aujourd’hui î Chaque matin, toute leur félicité leur revenait ainsi en un instant, et les embrassait au front, tandis que côte à côte, caressés de moites chaleurs, ils se souriaient avant de se regarder, renaissant lentement à eux-mêmes, et prenant garde de perdre le dernier bercement du sommeil envolé.
C’étaient des levers sautillants et folâtres, tout pleins d’enchantements, de diableries et de grâces. Mi-vêtue, la peau fraîche et frissonnante encore, toute odorante de fraîcheur et de sa jeunesse seule, Marthe se glissait jusqu’au cabinet de Charles, et y entrait comme une invasion. Elle lui jetait ses deux mains sur les yeux. Elle nouait ses bras autour de lui. Elle l’ébouriffait, elle le battait, elle le chatouillait, et le roulait, renversé, le long du grand divan qui entourait son cabinet. Tous deux se mettaient à table; et les deux chaises aussitôt marchaient pas à pas l’une vers l’autre : elles se cognaient au dessert. Elle alors, mettant une fraise entre ses dents d’opale, la donnait à prendre à Charles, en renversant la tête...
— Je l’aurai 1
— Non!
— Attends...
— A bas les mains ! — Et la fraise allait et venait dans sa bouche, tantôt effrontée, tantôt peureuse. Ses lèvres humides, ses yeux bleus, mouillés et demi-clos par le rire, fuyaient Charles, l’attaquaient et le fuyaient encore. Près d’être prise, elle tournait le cou et se coulait contre lui, puis de sa joue tentait sa joue, jusqu’à ce que, lasse enfin de tromper ses embrassades avançant
5a tête en se balançant, les mains derrière le dos, eJe lui tendît sa toute petite bouche en une moue charmante, et lui livrât avec la fraise ses lèvres pour être becquetées...
— Ta valse, tu sais, ta valse!... — Et lui au piano, la voilà qui valsait... Tout à coup, le rhylhme s’attristant, les deux coudes sur les épaules de Charles, et son souffle dans ses cheveux, penchée sur lui, vous l’auriez «rue une Muse : elle lui mordillait l’oreille. Il disait : c Finis donc!... bête!... mais tu me fais mal! » et comme il se retournait pour se venger, il ne la trouvait plus : elle était étendue de tout son long sur le divan, et demeurait, comme une chatte qui dort, les yeux ouverts. Un de ses bras nu, plié sur sa tête, la couronnait; ’avitre laissait tomber une main errante dans les chereux de Charles qui regardait son regard. Un de ses petits pieds, sans pantoufle et que le bas moulait, battait, en glissant du divan, la mesure d’une chanson de nourrice. Et rien n’eût dérangé une si belle indolence, s’il ne lui avait fallu chasser du plat de sa main la fumée bleue de sa cigarette qui lui montait dans les yeux.
De longs moments, presque des jours, elle les passait encore, les cheveux dénoués, une jambe placée sous son autre jambe, un pied jouant sans cesse avec une mule rouge toujours prête à s’envoler, tout le corps appuyé sur Charles, et du haut de son épaule feuilletant, comme un rêve, les albums, les croquis, les souvenirs de ses voyages. Que de demandes c’étaient ! que d’explications elle voulait! Et des pourquoi, et des comment!
— A pied? vraiment, mon chéri, tu voyageais à pied ?... avec un sac?
— Avec un sac.
- — Et en blouse?
— En blouse.
MX
— Tu as dû manger bien des omelettes!
— J’en ai fait !
— Et on ne t’a jamais assassiné?
— Non. Je ne prenais pas la diligence.
— Tiens! c’est gentil, ça... qu’est-ce que c’est?... Dis donc, il a dû t’arriver des aventures... des aventures... de femmes, hein?
— Mais puisque je te dis que je ne prenais-pas la diligence...
Et ils riaient.
— Oh! ce Turc!... Tu as donc été partout?... Tiens! c’est tout noir une gondole!... Pourquoi?
— Parce que les masques sont noirs.
— Alors... Et ça, où est-ce?... Oh! le joli costumel C’est suisse, hein? Nous irons en Suisse, n’est-ce pas?... Tiens, dans ce chalet-là!... Oh! une poupée! tiens! une poupée!
— Je l’ai dessinée au Vatican : c’est une poupée romaine, ma chère.
— Mais vois donc, c’est comme les nôtres!
— Absolument.
— Est-ce drôle!
— Mais non. Il y a un tas de choses comme ça dans le monde qui ne changent pas : les joujoux, les enfants...
— Et les hommes? — ajoutait en riant Marthe.
— Et travailler?... Il faut que tu travailles!... Allons! monsieur, — disait quelquefois Marthe. Et tous deux, le moins loin qu’ils pouvaient l’un de l’autre, se mettaient au travail, et tâchaient de penser à autre chose qu’à eux-mêmes. Mais au premier regard que l’un glissait jusqu'à l’autre, deux regards, puis aussitôt deux bouches se rencontraient... Et le roman commencé, et le rôle parcouru, roulaient aux pieds de leur baiser.
CHARLES f/EMAILLY
Ces délices sans fin remplissaient tout le petit appartement. A peine si leur paradis était assez grand pour leur amour et le monde assez loin pour leur bonheur. Rien autour d’eux qui ne fût eux-mêmes. Nul témoin qu’un gros bouquet de violettes de Parme, dont le parfum semblait s’éveiller avec eux et prenait à la nuit les senteurs pénétrantes d’un bouquet qui se meurt. Nulle voix entré leurs deux voix, nul importun, nul ami* qu’un chien de l’île de Scaïl, jaloux et joyeux, une oreille en l’air, une oreille basse, qui se frottait à leurs jeux et jappait contre leurs baisers.