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Au dehors, le mauvais temps, les jours sans lumière, des midis où le soleil est blanc dans le ciel pâle, de la pluie, le vent qui fouette aux vitres... A peine s’ils sortaient. Quelquefois seulement, tentés par quelque belle journée sèche et claire, par un rayon, par un peu d’azur montrant entre deux nuages déchirés un pan de la robe du printemps, ils sortaient. Alors ils se promenaient au petit pas, appuyés l’un à l’autre, et la tête de Marthe à l’épaule de Charles; ils allaient doucement comme des convalescents, sans voir où ils allaient, sans voir qui les regardait, traînant derrière eux, comme un murmure d’envie, cette parole de tous les yeux : Ils s’aiment!... Quelquefois Charles arrêtait Marthe devant les étalages, et la poussait à désirer; mais l’arbre de la mode la tentait si peu, qu’elle était presque raisonnable. Quelquefois ils allaient faire une grande partie, un petit dîner au restaurant, où ils lisaient la carte comme un feuilleton, et demandaient des entremets invraisemblables. Quel-
quefoisle spectacle suivait le dîner; Ton s’en allait manger des oranges dans la baignoire d’un théâtre de drame, et rire lorsque le cintre pleurait. Et puis l’on revenait bien vite au chez soi. Marthe et Charles étaient tout heureux d’y retrouver la solitude et la patrie. Les choses mêmes autour d’eux leur semblaient familières : pas une qui ne leur parlât d’eux, qui ne fût le confident ou la relique d’une heure de leur bonheur. Le soir surtout, le foyer leur parlait et les berçait comme une voix douce où se seraient confondus la chanson de Trilby et le chant des dieux Lares. Le feu de tout le jour avait rempli toute la chambre d’une molle chaleur La lampe versait sa lumière blanche et la faisait aller d’une table à un tapis, d’un tapis à un fauteuil, d’un fauteuil à un cadre : le reste était dans une ombre dormante, égayée çà et là d’un reflet, d’un coup de lumière au point de torsion d’un cuivre, d’un accroc d’or, d’une lueur de soie, d’une paillette, d’un rien. Eux, dans la demi-nuit, le dos à la lampe, les pieds allongés sur les chenets, parlaient ou ne parlaient pas, et finissaient toujours par se taire. Ils regardaient le feu longtemps, laissant leurs deux regards sur le même tison, et ne s’embrassant même pas, tant l’heure et le feu les absorbaient dans une communion mystérieuse, dans une intimité recueillie. D’un coup de pantoufle, Marthe rompait soudain le sommeil éveillé de leur bonheur : une envolée d’étoiles jaillissant de la bûche leur jetait en montant ses lueurs à la face ; puis l’ombre et le silence leur revenaient aux joues et aux lèvres...
Enfin sonnait le coucher. Le déshabillé lent et plein de retards, la toilette de nuit, épingle à épingle, les vêtements qui tombent à regret, le fichu qu’une main enlève et qu’une autre main défend, cette jolie pudeur de minuit qui regarde ses défaites dans la glace et fait des
nœuds au lacet de son corset pour appeler à l’aide... Charles avait chaque soir le régal de cette comédie adorable... Et, quand de toute la toilette il ne restait plus guère que la femme, Marthe lui disait des yeux et de la bouche : Porte-moi! Et, nouant ses deux bras autour du cou de Charles, s’abandonnant tout entière, elle se laissait porter jusque dans le lit comme une enfant...
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Marthe avait de très-petits pieds, et les pieds d’une Parisienne, de petits pieds remuants, coquets, presque spirituels. Elle avait aussi de petites mains avec des fossettes et des ongles roses, et toutes sortes de jolis gestes au bout des doigts. Sa taille était libre, aisée et ronde. Marthe était blonde, avec des cheveux fins, nuageux, de cette nuance cendrée qui, dans la lumière, leur donne le rayonnement d’une poussière dans un clair de lune. Son visage était un visage d’enfant où les traits étaient tout petits et les yeux tout grands, de grands yeux bleus, ouverts, flottants, radieux, qui remplissaient de leur douceur, de leur lumière et de leur jour la mignonne figure de Marthe. Ces yeux de Marthe, Watteau seul ou Lawrence, ces deux peintres du regard lumineux et dé bordant de l’enfance, eussent pu les peindre. Marthe avait la figure ronde, un teint de lait, des joues rosées comme une émotion de jeune fille, un front court, étroit, bombé, poli et éclaira de lueurs nacrées, un nez plein de caprice et d’espièglerie. Des veines bleues lui couraient aux tempes. Elle avait naturellement de blanches dents et une bouche si petite, qu’elle semblait la moue de ces beaux enfants dont la bouche n’a pas de place
CHARLES BEMAILLY.
entre les deux joues. La voix douce et faible de Marthe semblait une musique et un murmure. Pour l’approcher de l’oreille de Charles, elle avait des ondulations de cou et des mouvements de tête à ravir. Sa parole était émue, presque tremblée, et ses yeux, le plus souvent, achevaient sa phrase en avouant sa pensée. Telle était cette créature séduisante, cette femme qui était un type, l’incarnation d’un âge de son sexe et d’un rôle de son temps ; cette comédienne, qui unissait et réalisait en elle tous les dons, tous les charmes, tous les caractères et toutes les invraisemblances de la fille à marier de notre comédie moderne : /’ Ingénue.
Et dans ces douceurs et ces chatouillements, dans cette paix, dans cette trêve de la vie, leur amour laissait le temps aller comme une onde entre des mains ouvertes. Leur vie coulait comme un ruisseau qui va clair et chantant à travers les ronciers pleins d’oiseaux, roulant le soleil et les roses des haies sur ses cailloux polis... Pour eux, les heures sans bruit poussaient les heures, toujours aussi belles, toujours aussi souriantes; nulle amertume, nulle crainte, nul souci, nul doute, nulle menace; leur front n’avait pas un pli, leur ciel était tout bleu : ils ne savaient pas ce que c’était qu’un nuage, et ce qu’était un désir, ils l’avaient oublié.
A peine y avait-il un grain de sable dans tout ce bonheur... Et ce n’était rien pourtant qu’une petite piqûre, une piqûre, il est vrai, non au cœur du mari, mais au cœur de l’auteur, à l’orgueil de son esprit, à la vanité de ses œuvres. Marthe 'ne savait pas que, par un phéno-
mène peut-être unique, l’homme de lettres demeure dans l’homme de lettres amoureux : elle n’avait jamais parlé à Charles de ses livres. Ce silence avait touché Charles, qui n’avait jamais parlé à Marthe de sa pièce et du rôle qu’il lui destinait. Et il s’était imposé de se taire, tout en travaillant en cachette, la nuit, à cette œuvre caressée et chère où il mettait toute sa patience et toute son âme, la corrigeant, la retouchant, la reprenant, la démolissant et la rebâtissant; s’attachant et s’acharnant de préférence à ce rôle de femme qu’il traçait et remaniait sans se lasser, d’après nature, et ou ii voulait faire entrer Marthe tout entière, son âge, sa grâce, son sourire et son cœur; la première ingénue, se disait-il à lui-même en se parlant de ce rôle, qui ne sera pas une poupée. La pièce achevée, il demanderait à Marthe de la lui lire : ce serait son premier public, — et son premier triomphe, et alors elle le connaîtrait !
Un jour, comme elle rentrait : — Je suis furieuse, monsieur ! — lui dit-elle en lui mettant les bras autour du cou et en jetant sur un fauteuil son chapeau de dentelle. — furieuse! Mais, là, vrai... je ne. t’ai pas embrassé, n’est-ce pas? Si!... Il dit : Si!... Moi, embrasser un vilain homme qui... Voulez-vous avouer?... Avouez tout de suite!
— Quoi?
— Quoi!... finaud! Mais puisque je sais tout... tout!
— répéta-t-elle en prenant un ton comiquement grave.
— Ah! vous êtes un cachottier!
— Moi?
— Ah! monsieur est fermé!... Monsieur a des secrets!... Eh bien, c’est bien, j’en aurai aussi, moi, des sccrels, et des gros !... Je ne vous dirai plus rien, d’abord... Oh! vous avez beau me regarder dans les yeux : je leur ai dit de ne plus vous parler... Vous ne saurez
plus ce que je pense, na ! . . . Et demandez-moi encore si je vous aime, vous verrez! — : Et Marthe accompagna ce mot d’un joli geste de menace.
— Voyons, ma petite Marthe, qu’est-ce que c’est? — dit Charles qui ne savait où cette charmante gronderie voulait en venir.
— Comment, gros bêbête, tu ne devines pas?... Eh bien, cherche ! — Et la mutine lui fit ratisse :omme les enfants. — Je vous dirai quand vous brûlerez... Voulezvous bien faire votre examen de conscience, au lieu de m’embrasser le bout des ongles!
— Eh bien, je veux bien, mais nous le ferons ensemble... Je t’ai caché que j’avais des cheveux blancs... deux à droite et trois à gauche.
— Il n’y en a plus! — fit Marthe en lui prenant la tête entre les mains et en l’embrassant des deux côtés. — Après?
— Je t’ai caché que j’avais des amis... Est-ce ça?
— Non.
— Je t’ai caché... je t’ai caché... ma foi! du diable si je sais.
— Une fois, deux fois, trois fois, donnez-vous votre langue au chat?
— Attends!
— C’est qu’il a l’air de chercher!... Oh! les hommes!... Donnez-vous votre langue au chat, oui ou non?
— Eh bien...
— Eh bien, la donnez-vous?
— Ah!
— Ah! quoi?
— Rien, — fit Charles en se reprenant.
— Ce n’est pas cela, — dit Marthe; et elle attendit,
— Ma petite Marthe!
— Vous me trompez, monsieur, — fit Marthe en se levant. Sa voix était presque sévère. Charles courutàelle tout ému. Mais elle, retournant son menton sur son épaule, et tendant à Charles le plus gai de ses sourires : — Tu fais une pièce! tu me fais un rôle!,.. Dis donc non, menteur!
— Moi?... moi?... mais qui t’a dit ça?... une pièce! d’abord je n’en ai jamais fait... et puis te faire jouer dedans... j’aurais trop peur de te faire tomber... Une pièce? pourquoi? mais non...
— Mais si! Il est pour moi ton rôle, et s’il n’est pas pour moi, tant pis, je le prends! Voilà! Mais il est pour moi... Oui, oui, pour moi... Non? Ah! tu dis encore non?.,. Eh bien, alors, explique-moi ça : pourquoi dans ta pièce' écris-tu à tout moment le nom de Marthe à la place du nom de Rosalba?... Ce n’est pas le nom de ton ingénue, Rosalba, dis?
L’aveu de Charles fut un baiser où tout le cœur du poëte monta jusqu’à ses lèvres.
La soupe était servie. Ils la laissèrent attendre et refroidir. Il fallut que Charles allât tout de suite chercher son manuscrit, et tout de suite le lût. Marthe n’avait pu que le parcourir en cachette, peureuse, l’oreille aux écoutes, et la main sur la clef du secrétaire de Charles. Charles lut, mettant dans sa voix l’émotion vivante du moment, la vibration de son âme, les battements de son cœur comblé; et à mesure que marchait l’imbroglio, et que défilaient devant Marthe les personnages de la pièce, l’Amour, l’Esprit et la Jeunesse, Marthe riait, battait des mains, sautait d’un fauteuil à l’autre, pirouettait sur un pied, retombait assise, embrassait Charles par derrière, dansait un galop... Au dî’ner, l’on ne mangea guère; mais que de compliments, de petits cris de joie, de doux applaudissements, de paroles heureuses, de félicitations
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pleines de promesses régalèrent par avance Fauteur dramatique du premier bruit de son succès et de Fannoncâation charmante de sa gloire! Les mots, les exclamations, les assurances, les projets déjà* les fiertés et les défis se pressaient dans la bouche de* Marthe et ne se donnaient pas le temps de finir.
— Ah! que c’est joli !... joli... joli... — disait-elle en chantonnant la fin de sa phrase. — Hein? mon entrée du premier acte... tu sais... le marquis est ici... la fenêtre est là... tiens! je me vois entrer... Et ma tirade du second acte!... et mon mot à la fin de la scène : Sur mon honneur, monsieur, je crois que je vous aime ... Non, je dirai ça, comme ça : Sur mon honneur , monsieur ... hein?... oui : Sur mon honneur ... Et puis tu verras, quand nous nous quittons... G’est que je sais aussi pleurer, on a beau dire... Est-il drôle, ton valet! Il faudra que ce soit chose, tu sais... Et ma grande, grande scène au balcon!... Tra dé ri de ra! et nous verrons!... Je sais bien comment je dirai : Mon cœur est tin oiseau... Mais je ne le dirai comme je veux qu’à la première... et je te dis, nous verrons!...
Et sur cela un essaim de baisers qui s’envole, les serviettes à terre, le manuscrit sur la table, les scènes et les mots à effet cherchés vivement du pouce, et Marthe essayant ses intonations, répétant ses gestes, interrogeant Charles de l’œil, et quêtant un bravo, à chaque mouvement, à chaque ton mettant le pied dans son rôle, — tandis que Charles, ébloui de voir son rêve prendre corps et de l’entendre parler par cette bouche adorée, ne sait que dire à Marthe de la tête et du bout des lèvres : Oui... oui...
— Oh! mais c’est mon costume!... Allons vile làbas... — Et retournés dans la chambre, un abat-jour jeté de travers sur la lampe, ils courent aux images, et
ouvrent à quatre mains les portefeuilles ventrus t — Passe... passe... mais va donc! — lui disait-elle, — - ce n’est pas ça... ni ça... ni ça.. Ah! si je prenais cette coiffure-là!... Non. Il faut que j’aie quelque chose qui fasse cela... Regarde... — Et ses doigts couraient dans son mouchoir, le pliaient et en faisaient un bonnet impossible et coquet qu’elle jetait tout bouffant sur ses cheveux. — Ça m’accompagne le front, vois-tu, cela... je n’en ai pas trop, de front... — Elle se regardait dans la glace. — J’irai chez LucyHocquet... Il n’y a qu’elle... Celle-là?... es-tu bête!... Celle-là est laide... Pourquoi elle est laide ? Mais parce qu’elle ne m’irait pas. . . Mon Dieu ! qu’un homme serait donc embarrassé pour être jolie!... Ah! voilà les souliers que je veux... je veux ces talons-là...
— Mais, ma chère, ce sont des souliers du temps de Louis XV... ce sont des mules.
— Eh bien, je suis entêtée, ça m’ira des mules! — Et elle riait.
— Mais, Marthe, songe donc, mon enfant, la couleur historique...
— Ah! ta couleur historique, laisse donc!... Mademoiselle Mars jouait tout avec un turban!... Tiens! prends ce crayon... Et puis j’aurai des bas où il fera jour... Fais-moi un dessin de ça... et puis après un dessin de ça... Tiens! mais je ressemble... n’est-ce pas?... Et les nœuds de la jupe, là... Oh! je serai bien!... Tu seras mon costumier... Ça, voilà ma robe au second acte... Mais, dis-moi donc, Chariot, sais-tu que je ne savais pas que tu avais de l’esprit tant que ça?
— Ainsi, vrai, sans bêtise, tu trouves ma pièce?...
— Je la trouve... Mais il faudra que tu me donnes à lire tes livres.
CHARLES DEMAILL Y.