‹ Charles FourierChapitre 2 sur 3 · FRANCE, ALGÉRIE, TUNISIE · texte numérisé non relu

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Portraits d'hier

N° 36. — r Septembre 1910

L'utopie est vieille comme le monde. Elle a conquis ses lettres de noblesse dans la littérature de tous les pays et tient une large place dans l'histoire des idées, mais à aucun moment elle n'avait rencontré fortune pareille à celle qui lui advint au début du siècle dernier.

La République de Platon, Y Utopie de Morus, la Cité dit Soleil de Campanellia, le Code de la Nature de Morelly, pour ne citer que les plus célèbres des spéculations sociales, ne sont guère, à tout prendre, que des œuvres philosophiques et d'imagination. Non pas d'imagination pure, ni des inventions faites pour le seul plaisir d'inventer car il pouvait en cuire à leurs auteurs, mais elles ne sont pas sorties du domaine de la littérature pour passer dans celui des faits. Il ne semble pas d'ailleurs que Platon, Morus, Campanella et les autres, quelles que fussent leurs conceptions, aient exercé une inflence positive sur leurs contemporains, ni surtout qu'ils aient donné à ceux-ci le désir de travailler à la réalisation de leurs plans. Au contraire, les utopistes du xixe siècle ont fait école. Ils ont eu des admirateurs et des disciples ; ils ont organisé des sectes ; ils ont même cherché à appliquer leurs théories, à mettre en pratique leurs découvertes, et presque tous ont espéré voir leurs doctrines réalisées bientôt pour le plus grand bien de l'Univers.

Les circonstances étaient particulièrement favorables à de telles entreprises. Les philosophes du xvme siècle avaient débattu, mis en question, détruit bien des dogmes politiques ou religieux, et la Révolution française venait de démontrer par le fait et avec une évidence brutale, que rien n'est intangible dans l'ordre social.

D'un autre côté, la grande tourmente républicaine n'avait pas réalisé tous les espoirs populaires. L'Ancien Régime était disparu, la vieille noblesse féodale avait perdu ce qui lui restait de puissance, mais non au profit de tous. Aux classes privilégiées déchues s'était

substituée une classe nouvelle, la bourgeoisie : le peuple n'avait guère fait que changer de maître et sa misère n'en était pas diminuée.

Ainsi surgissait une contradiction formidable : d'une part, les plus grandes espérances, les idées de liberté, d'égalité, de justice répandues partout, de l'autre l'avortement de ces espoirs et le spectacle d'une exploitation du travail plus grande encore qu'autrefois. L'idéologie révolutionnaire se heurtait aux réalités capitalistes.

Enfin, les nouvelles conditions économiques déterminées par le prodigieux développement de la grande industrie naissante et du machinisme soulevaient bien des problèmes ignorés des générations précédentes. Il était naturel, dès lors, que des penseurs préoccupés du bonheur de leurs semblables et qui voulaient l'amélioration du sort de la classe populaire, frappés de l'impuissance d'une révolution politique et révoltés par l'anarchie capitaliste, recherchassent des combinaisons sociales nouvelles, — naturel aussi qu'ils fussent 'écoutés et suivis.

Ils furent nombreux : en Angleterre, Robert Owen ; en France, Saint-Simon et ses disciples, Fourier, Pierre Leroux, Cabet, Louis Blanc; ce sont du moins ceux dont l'histoire a retenu les noms.

Chacun d'eux eut son système et proposa son plan. Leurs idées diffèrent, les principes sur lesquels ils prétendaient bâtir leurs Salentes respectives varient, mais tous se ressemblent par un caractère commun à leurs conceptions, la place plus ou moins grande qu'ils font au communisme. A ce titre, on a pu les qualifier à bon droit de précurseurs du socialisme.

Ils ont d'autres points communs. L'utopie manifeste en général le mépris le plus sincère de la réalité. Jean-Jacques Rousseau, qui fut à bien des égards un utopiste et le maître de ceux-ci, l'a bien marqué en décrivant son homme primitif, si séduisant qu'il n'a jamais existé. « Commençons donc, déclare-t-il, par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels, plus propres à éclaircir la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine (i). »

Encore Jean-Jacques est-il bien honnête de prévenir ses lecteurs qu'il s'agit d'hypothèse; les utopistes, eux, offrent leurs inventions comme certaines et absolues. A les en croire, ils ont découvert les lois éternelles du bonheur social dont la méconnaissance cause seule les malheurs des hommes. Si assurés dans leurs principes, comment ne 1e seraient-ils pas dans leurs conclusions? Leur plan est parfait

(i) Discours sur l'origine et les fondements de V Inégalité.

comme leur doctrine. D*une idée générale, ils déduisent avec une logique inflexible toute l'organisation de l'Etat futur. Ils ont tout prévu, rien ne manque à leur œuvre; elle est prête et il ne s'agit plus que de l'appliquer : mince détail pour eux, d'ailleurs !

Ils avaient encore une autre illusion, pour le moins aussi forte. Comme leurs maîtres, les philosophes du xviii6 siècle, ils croyaient en la toute puissance de la raison, de l'intelligence, de la logique. Ils étaient convaincus que la révélation de leurs théories devait suffire pour que la réalisation en fût immédiatement tentée. Ils avaient confiance que la promesse des bienfaits qu'ils en attendaient rallierait tous les suffrages. C'était vraiment faire trop bon marché des intérêts particuliers et des égoïsmes de classe. L'assurance admirable et naïve des précurseurs socialistes nous étonne et nous déroute: "nous ne possédons plus cet état d'esprit.

L'œuvre de ces réformateurs, malgré tous leurs défauts, n'a cependant pas été vaine. Leurs efforts n'ont pas été perdus : leurs rêveries ont ouvert la voie à des conceptions nouvelles, leurs controverses et leurs critiques ont agité beaucoup de questions et fait naître beaucoup d'idées. Ils ont ouvert la voie au socialisme d'aujourd'hui.

Entre tous les utopistes, celui dont l'apport aux théories actuelles a été le plus grand et le plus durable, c'est Fourier.

A dire vrai, ce dernier diffère sensiblement des autres bâtisseurs de sociétés idéales. Il a moins cherché à fonder son système sur un principe abstrait que sur une observation, d'ailleurs profondément juste. Mais, par ailleurs, comme il leur ressemble ! On peut le prendre comme type des réformateurs du dernier siècle : il en a au suprême degré les meilleures qualités et les pires défauts. Ses écrits contiennent des idées de génie et des théories extravagantes, des conceptions fécondes mais noyées dans un fatras philosophique, obscur, boursoufflé, insupportable, quand il n'est pas abracadabrant. Il y a beaucoup à prendre dans son œuvre, et davantage à y laisser.

Son obscurité, son incohérence, ses inventions grotesques n'ont pourtant pas empêché qu'il fût suivi par des disciples enthousiastes et convaincus. Q'on lise, pour s'en rendre compte, ce passage de la préface placée par eux en tête de ses Œuvres Complètes.

« A la fermeté et à l'élévation de la pensée, à la grandeur et au calme de l'idée, à la trempe de la logique, à la simplicité, à l'éclat et à la majesté de la Parole, elles [les générations futures] reconnaîtront qu'elles sont en présence d'un génie du premier ordre, du possesseur d'une Lumière nouvelle, du Dieu d'un Monde Inconnu (i). »

(i) Œuvres complètes, t. I, p. ni.

Je citerai d'après cette édition des œuvres de Fourier publiées par ses disciple? à Paris, de 1841 à 1845. Elle comprend six volumes in-8. C'est d'ailleurs à tort

l66 PORTRAITS D'HIER

Il est douteux que les générations à venir ratifient cette extraordinaire apothéose. Elles verront sans doute dans Fourier le penseur qui comprit le premier la puissance de l'association, mais elles s'étonneront aussi, il faut bien le dire, qu'une folie étonnante fut mêlée de si près, chez cet homme, à un admirable génie.

La vie de Fourier, du moins telle que nous la connaissons, est de celles qui n'apprennent presque rien sur l'œuvre d'un homme. Ses fidèles en ont recueilli les éléments avec un soin jaloux et plus de piété que de sens critique. Us ont relevé des dates, des faits, mais guère plus. Relatée aussi superficiellement, elle ne nous renseigne guère sur la formation intellectuelle de l'inventeur du Phalanstère et sur les influences qu'il put subir.

Fourier, d'ailleurs, ne parlait ou n'écrivait jamais sur lui-même, même pour ses intimes. « Si quelquefois il racontait un incident de sa vie, c'était uniquement dans le but d'appuyer telle ou telle de ses vues théoriques sur la nature de l'Homme et sur la Société (i). »

François-Marie-Charles Fourier naquit le 7 avril 1772, à Besançon, où trente-sept ans plus tard P.-J. Proudhon devait voir le jour. Son père appartenait à une vieille famille de la Haute-Saône, qui a, semble-t-il, donné un saint à l'Eglise, mais dont les membres étaient signalés en leur temps pour la bizarrerie de leurs caractères ; la mère descendait de notables commerçants bisontins. C'étaient des gens considérables, estimés, influents même dans la bourgeoisie de la ville. Ils tenaient un magasin de draperies dans une maison aujourd'hui démolie de la Grand'Rue; ils étaient riches.

Charles fut leur quatrième enfant : les trois premiers étaient des filles.

Le futur réformateur fut élevé dans le commerce qu'il devait plus tard haïr si passionnément. On a raconté, d'après lui-même, que ce dégoût du mercantilisme lui vint dès son enfance, après qu'un incident de boutique lui eut démontré que la première règle de l'art du négociant est de duper l'acquéreur. Plus tard, son principal disciple, Victor

qu'on l'a qualifiée de complète, car plusieurs écrits, d'importance secondaire il est vrai, ne s'y trouvent pas.

Je dois encore dire, ici, que je me suis abstenu dans mes citations de reproduire les passages composés dans l'original en lettres capitales. C'était une manie des utopistes du temps, manie hideuse dont nous nous sommes heureusement débarrassés. Je les ai transcrits en italique, et cela suffit largement au sens.

(1) Dr Charles Pellarin, Vie de fourier. p. 27 (5* éd., Paris, 1872). — Pellarin fut un fervent fouriériste.

Considérant, célébra ce fait dans un discours prononcé sur la tombe du maître.

« ... Chose inouïe! C'est à l'âge de cinq ans qu'il faut remonter pour trouver dans sa tête l'origine de la grande révélation qu'il a faite au monde, et dont le développement a été le labeur de toute sa vie. Nous l'avons souvent entendu raconter comment, frappé pour la première fois de la fausseté des relations commerciales, dans une occasion où il fut puni par ses parents pour avoir dit la vérité, il avait fait à cinq ans, contre le commerce, le serment d'Annibal. Qui a bien connu le génie et le caractère de Fourier le trouve déjà tout entier, caractère et génie, à cet âge (i)... »

S'il n'est pas douteux que la haine du commerce inspire toute l'œuvre de Fourier, il ne faudrait pas trop prendre à la lettre ce cas bien étonnant de précocité. C'est lui qui l'a raconté, soit ; mais peutêtre est-ce simplement un souvenir d'enfance interprété après coup. Le novateur bisontin semble avoir été coutumier du fait, puisque la même révélation lui serait venue au moins deux autres fois encore, à Marseille en jetant à l'eau du riz avarié, et à Paris en mangeant une pomme. Ce dernier incident était même celui qui plaisait le plus au découvreur de Y attraction passionnelle. Cette pomme devint pour Fourier un symbole : par elle, il s'égalait à Newton...

Le jeune Charles était un garçonnet d'une constitution assez faible, au moral doux, affectueux, serviable et taciturne. Toujours pensif et réfléchi, il ne manifestait jamais la moindre gaîté: plus tard, on ne le vit jamais rire. Il montrait une vive intelligence et une grande application dans ses études qu'il faisait au collège de Besançon. Son caractère dominant paraît avoir été la franchise, jointe à une haine acharnée de la justice et de l'oppression. Il avait un sens très net du droit, prenant la défense de ses petits camarades maltraités et devenant lui-même enragé quand il croyait avoir raison. Nous savons enfin qu'il était fantasque et obsédé par des terreurs religieuses.

Le père mourut le 21 juillet 1781 ; il laissait à ses enfants une fortune estimée à 200:000 livres, dont Charles, en sa qualité de garçon, hérita pour les deux cinquièmes.

Sous la tutelle de sa mère, l'orphelin continua ses études. Il montrait du goût pour la physique et la logique, et surtout pour la géographie : son argent de poche lui servait à acheter des atlas et des cartes sur lesquels il passait des nuits entières.

C'étaient là des sciences dont les deux premières au moins n'indiquaient pas beaucoup d'inclination au négoce. Le jeune Fourier n'y

d) Reproduit dans la Phalange (novembre 1837, numéro publié à l'occasion de la mort et des obsèques de Fourier).

l68 PORTRAITS D'HIER

tenait guère en effet ; il aurait voulu servir dans le génie militaire, mais il fallait être noble, et le futur réformateur dût renoncer à son ambition.

Fit-il du droit plus tard, comme l'ont avancé quelques-uns? C'est bien improbable car on n'en trouve aucune trace dans ses œuvres, et d'ailleurs on ne voit pas bien à quel moment il aurait pu s'y employer. Ses classes finies, en effet, il entra dans le commerce et fut envové en apprentissage à Lyon.

Sur cette partie de sa vie, on n'a guère de renseignements. On sait toutefois qu'il voyagea beaucoup et mena une vie extrêmement nomade pour l'époque et pour son âge. En 1790, il traversa Paris pour se rendre à Rouen où il travailla pendant peu de temps chez un négociant de la ville ; l'année suivante on le retrouve à Lyon, chez un nouveau patron qui, enchanté de ses services, fit de lui son commisvoyageur.

Son biographe Pellarin affirme qu'il visita alors la plupart des villes de France, d'Allemagne et des Pays-Bas ; il en donne pour preuves les connaissances géographiques de son maître. Est-ce bien certain? Nous avons vu le jeune écolier s'adonner avec passion à l'étude des cartes. Sans doute, le métier de Fourier était de voyager, mais l'état de l'Europe ne permettait guère alors de pareils déplacements déjà difficiles, et le temps lui aurait manqué pour les faire; une seule chose demeure certaine, c'est que notre employé travailla encore à Marseille et à Bordeaux, avant de retourner à Besançon en 1793.

Même s'il ne voyagea pas autant qu'on l'a dit, Fourier ne put manquer de voir bien des choses extraordinaires. La Révolution battait son plein; nous voudrions savoir quels sentiments cette période formidable pu faire naître dans l'esprit du jeune homme, quelles impressions elle produisit sur lui. Il semble que la tourmente révolutionnaire ne lui plut guère : plus tard, il s'emportait quand on défendait devant lui les idées démocratiques et, sur ce sujet, il demeurait intraitable et ne voulait rien entendre.

Mais peut-être cette haine tient-elle surtout à des ressentiments personnels. Quand Fourier revint à Besançon en 1793, il estimait avoir assez travaillé pour le compte de nombreux patrons et avait résola de s'établir à son compte. En tout cas, il était majeur et réclama sa part d'héritage qu'un beau-père assez peu scrupuleux avait déjà fort écornée. Muni de sa fortune, quarante et quelques mille livres, il se rendit à Lyon où il ouvrit bientôt un magasin de denrées coloniales dont il fit venir pour tout son argent.

Le moment était bien mal choisi pour tenter une pareille aventure. Lyon était en proie aux troubles. Le révolutionnaire Chalier. qui prêchait avec quelques amis une sorte de communisme mystique, fut attaqué avec violence par la bourgeoisie « commerçantiste ». arrêté

par les modérés victorieux après une bataille dans les rues et guillotiné. Les lyonnais se soulevèrent ensuite contre la Convention. Aussitôt celle-ci envoya une armée contre la ville rebelle ; le siège commença le 8 août pour durer jusqu'au 9 octobre 1793.

La fortune de Fourier ne résista pas à cette catastrophe. Ses marchandises furent réquisitionnées : les balles de coton servirent à protéger les défenseurs de Lyon contre les projectiles des sans-culottes, les comestibles à les nourrir. Le malchanceux négociant dut même prendre les armes, bon gré, mal gré, on ne sait trop comme. Il fut d'une sortie malheureuse où presque tous ses compagnons périrent et, lorsque les révolutionnaires se furent emparés de la ville, il fut emprisonné. Le perspective était peu rassurante : c'était l'échafaud ou le peloton d'exécution ; heureusement, les délégués de la Convention eurent le bon esprit de conserver à la postérité l'inventeur du Phalanstère.

Mais Fourier n'en avait pas terminé avec ses déboires. Libéré une première fois, incarcéré à nouveau, relâché encore, enfermé une fois de plus, élargi de nouveau, pris et repris, il fit pendant un temps assez long la navette entre son magasin vide et les prisons remplies. Comme cette existence menaçait de durer longtemps, et même de finir très mal, il prit le parti de s'y soustraire par la fuite. Un beau jour il parvint à s'échapper de Lyon, devenu Commune-Affranchie, gagna la campagne et s'y tint caché quelque temps, après quoi il eut la déplorable idée de regagner Besançon.

On l'y arrêta à nouveau pour le rendre à la liberté au bout de huit jours. A la liberté? Pas encore. Il fut, par voie de réquisition, incorporé au 6e chasseurs à cheval le 22 prairial an IL

On aimerait à posséder des souvenirs sur cet avatar du réformateur en herbe, mais ici encore les renseignements font défaut. On peut penser cependant que si les autres soldats de l'an II n'avaient pas eu plus de qualités militaires et plus d'enthousiasme que cette recrue involontaire, les poètes n'auraient guère eu l'occasion de faire vibrer leur lyre. Notre héros n'avait aucun goût pour le métier et l'on peut supposer qu'il ne fit pas beaucoup de service, car le colonel du régiment était son parent par alliance. Quoi qu'il en soit, au bout de deux ans, le cavalier Fourier obtint un congé de réforme à Vesoul le 3 pluviôse an IV. Sa santé était fortement ébranlée.

Il est permis de croire que ces multiples infortunes ne contribuèrent pas à lui faire aimer ni la Révolution française, ni, de façon générale, toutes les révolutions possibles. Il dut penser que les mouvements populaires ne présentent rien de bon pour les individus paisibles. Plus tard, il signala comme les deux fléaux de la société moderne la misère et les révolutions ; par contraste la paix sociale lui parut bonne et ce fut un des objets de son plan de réformes que de l'assurer. Fou-

rier était injuste : cette période de sa vie lui valut au moins une expérience des choses sociales et quelques premières idées de réforme. A Lyon il avait connu les premiers apôtres communistes, Chalier et L'Ange, dont il s'inspira certainement bien qu'il soit difficile de dire dans quelle mesure.

Peu de temps après son congé on trouve la première trace de ses préoccupations pour les questions générales. Le 3 messidor an IV, il écrivit au Directoire pour indiquer des moyens de rendre plus rapides les mouvements des troupes. Quelque temps après, il se rendit à Paris pour y présenter des plans, mais il fit alors l'expérience des déconvenues qui devaient l'assaillir à tous les points de sa carrière de réformateur sans jamais parvenir à le décourager : rebuté, après quelques mois de démarches infructueuses, il abandonna la capitale pour redevenir commis-voyageur.

Au commencement de 1799, il était employé à Marseille. Son patron le chargea un jour d'une mission de confiance; ce digne commerçant spéculait sur les riz qui subissaient une forte hause : pour gagner davantage il attendit dans l'espoir d'une hausse considérable, et patienta si bien que le riz qu'il détenait se pourrit. Il fallut le jeter à l'eau. de nuit, pour ne pas éveiller les soupçons : Fourier eut la direction de la besogne. Un autre n'aurait vu dans cet incident que l'occasion de rappeler un vieux proverbe, mais notre futur réformateur y trouva une révélation nouvelle : le scandale de la spéculation et les moyens d'y mettre un terme. Cette fois, l'histoire est plus vraisemblable malgré sa soudaineté. S'il faut en croire ses fidèles, toute la théorie de Fourier date de ce jour : elle était complète dès 1799 et il ne fit ensuite que l'exposer et la développer.

A partir de l'année 1800, et après un nouveau voyage à Paris, il revint à Lyon où il fit du courtage. Ce fut alors qu'il commença à écrire, d'abord des vers pour les salons, poésies légères, vers honnêtes, du goût de l'époque, dans lesquels se manifestent une certaine adresse et une inspiration médiocre, plus tard un article inséré dans le Bulletin de Lyon du 25 frimaire, an XII (17 décembre 1^03) et qui présente déjà un caractère utopique très net. Cette curieuse étude, intitulée Triumvirat continental et paix perpétuelle sous trente ans, n'est rien de moins qu'une hasardeuse spéculation sur la politique générale, dont le seul tort est d'avoir été copieusement démentie par les faits. En voici un résumé :

« Il ne reste que quatre grandes puissance- marquantes dans le monde : la France, la Russie. l'Autriche et la Prusse. Celle-ci, plus faible, sera attaquée et détruite si l'une des trois autres, la France, par exemple, est gênée dans sa politique intérieure par une révolution. Elle sera ensuite partagée entre le triumvirat France. Russie,

Autriche, dans lequel cette dernière jouera un rôle de dupe; les deux autres se la partageront d'abord pour disputer après entre elles l'empire du monde. Quand l'une d'elle aura triomphé, la paix perpétuelle sera établie.

« Je compte pour rien l'Angleterre dans cette lutte, ajoutait l'auteur. Celui qui commandera à l'Europe enverra une armée pour prendre possession de l'Inde, fermera aux Anglais les ports d'Asie et d'Europe; il fera incendier toute ville qui recevrait les produits anglais, même indirectement; alors cette puissance purement mercantile sera anéantie sans coup férir. »

Cette idée première de blocus continental, — qui devait tourner autrement, — est ce qu'il y a de plus positif dans l'article.

Il n'est pas prudent, pour un prophète, d'annoncer un avenir immédiat. Mieux vaut vacciner sur le futur le plus éloigné; à cela, on peut trouver deux avantages fort appréciables : on a plus de chances d'impressionner ses contemporains, et l'on risque moins de se trouver contredit par les événements.

La prophétie de Fourier n'eut pas tout le succès qu'il pouvait en attendre. S'il avait voulu attirer l'attention de Bonaparte, il y réussit, mais à rebours. Celui-ci n'aimait pas les idéologues : en guise de réponse, il dépêcha un policier chez l'imprimeur Ballanche, qui reçut l'ordre de ne plus publier d'articles politiques dus à la plume de Fourier.

L'auteur se tourna forcément vers d'autres sujets; il fit à nouveau des vers, se mit à l'économie politique, voire à des études de cosmogonie. Il n'avait pourtant pas renoncé à ses préoccupations sociales et il occupait les loisirs de sa vie monotone à écrire un livre, son premier ouvrage, qu'il publia en 1808.

La Théorie des Quatre Mouvements (1) est un ouvrage plus qu'étrange, où se trouvent exposées toutes les idées générales du système de Fourier, avec d'extraordinaires digressions sur l'univers et des divagations étonnantes sur l'avenir du monde et de l'humanité. Ce livre mal fait, sans équilibre, confus et bizarre, est maintenant devenu à peu près illisible. Plus tard, Fourier lui-même ne l'aimait guère et il était bien près de le désavouer : « ... La Théorie n'était pas complète, disait-il, quand je publiai cet ouvrage ; il contient bien des erreurs, et puis ce n'est pas un livre fait, digéré, ce n'est pas le style de la science... » Il avait même résolu de le supprimer entièrement, et seule l'insistance de ses disciples put le déterminer à laisser

(1) Théorie des quatre mouvements et des destinées générales. — Prospectas et annonce de la découverte. Leipzig [Lyon] 1808.

réimprimer cet ouvrage. Fourier tint à le grossir de notes explicatives qu'il eût mieux valu, peut-être, ne pas recueillir.

« La Théorie n'était pas complète... » Cette affirmation de Fourier ne nous paraît pas absolument exacte. En réalité, tout le fouriérisme est contenu dans ce premier volume, résumé sans doute ainsi que l'indique le titre, mais Fourier ne fit plus tard que développer et commenter son système, le rectifiant par endroits, ajoutant d'autres arguments et des considérations nouvelles. Aussi n'est-il pas utile d'examiner ce livre en dehors des autres œuvres.

La Théorie des Quatre Mouvements ne rencontra aucun succès, et personne ne prêta attention aux idées de l'auteur, à son analyse des passions comme à sa métaphysique. La publication du livre ne modifia pas l'existence de Fourier qui continua à s'adonner au négoce, sans beaucoup de goût et sans grand succès. Quelques faits marquent seuls les années qui s'écoulèrent ensuite. La mère du réformateur mourut à Besançon en 1812, lui laissant une petite rente viagère de 900 francs qui devait lui permettre quelque indépendance. En 1815, il obtint un emploi officiel et éphémère: son homonyme, le baron Fourier, qui était un peu son cousin, venait d'être nommé préfet du Rhône par Napoléon retour de l'île d'Elbe : il plaça l'auteur de la Théorie à la tête du bureau de statistique dans le département ; mais on était aux Cent-Jours, et Fourier ne put occuper son emploi que jusqu'à Waterloo (1).

Il ne semble pas qu'il se remit ensuite au commerce. A partir de l'hiver 1815-1816, il habita dans l'Ain, chez des neveux et chez une sœur, alternativement à Talissier et à Bellay, retraite tranquille où il put se remettre à écrire, mais qui fut troublée par des querelles familiales. Il traversa une période critique : peu à peu il avait perdu la foi dans son œuvre, il ne croyait plus si facile de faire accepter ses idées par tous comme il s'en était flatté. Ses découvertes, qu'il croyait appelées à révolutionner le monde, étaient passées inaperçues. Peut-être aurait-il perdu tout courage et abandonné un labeur ingrat lorsqu'il

(1) On connaît ce passage des Misérables :

« Il y avait [sous Louis XVIII] à l'Académie des Sciences, un Fourier célèbre que la postérité a oublié, et dans je ne sais quel grenier, un Fourier obscur, dont l'avenir se souviendra. »

L'antithèse de Victor Hugo est belle, mais profondément injuste. I.e Fourier de l'Institut était le même que l'éphémère préfet du Rhône : on vient de voir comment il se comporta envers son parent éloigné. Au surplus, il n'est pas si méprisable. Le baron Fourier d 768-1830) fut un savant de valeur dont les travaux sont remarnrables: chimiste, il a créé une science, la thermochimie; mathématicien, il est connu par la résolution des équations surnumériques, et il a découvert une loi scientifique qui porte son nom. Ce n'est pas diminuer la valeur de Fourier. l'auteur du Phalanstère, que de constater les titres de son homonyme à la postérité.

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eut la joie de rencontrer un premier disciple : c'était un franc-comtois, Just Muiron, qui après avoir lu la Théorie des Quatre Mouvements, s'était mis à la recherche de son auteur et qui, par ses instances, le décida à publier ses nouveaux écrits. Fourier rentra à Besançon en 182 1 et, l'année suivante, parut le Traité de l'Association domestique-agricole ; l'ouvrage comprenait deux forts volumes qui furent tirés à 1.000 exemplaires.

Ce Traité, dont le vrai titre aurait dû être, selon Fourier lui-même, Théorie de l'Unité universelle (i), vaut mieux que la Théorie des Quatre Mouvements. Mais il a encore bien des défauts, et des défauts terribles : manque de composition d'abord, obscurité ensuite. On saisit mal la logique de l'œuvre ; les chapitres s'entremêlent en désordre, les saugrenuités y abondent encore, et, par dessus tout, le langage est insupportable. Il est farci de néologismes barbares : sans doute beaucoup étaient nécessaires parce qu'à des idées nouvelles il faut des mots nouveaux, mais l'auteur, bien qu'il s'en soit défendu, en a abusé terriblement.

Comme son prédécesseur, le Traité de l'Association n'eut aucun succès. Malgré les efforts de Fourier qui se rendit en 1822, à Paris, pour tâcher d'en activer la vente, bien peu d'exemplaires purent être écoulés. Aucun journal ne parla de l'œuvre nouvelle; aussi, pour suppléer au silence de la presse, Fourier en publia un résumé: Sommaire et annonce du Traité de l'Association domestique-agricole , ou Attraction universelle (2). Ce fut inutile. Yainemnet encore, il envoya le Traité à beaucoup de célébrités contemporaines : quelques-unes remercièrent, aucune ne le lut.

Fourier ne désespéra pas pourtant. A défaut des grands hommes de France, il se mit à compter sur l'Angleterre pour réaliser ses idées, puis sur un individu, gentilhomme anglais, propriétaire en Touraine, sur d'autres ensuite. Il se mit à nourrir inlassablement d'illusoires espoirs : l'un d'eux ne disparaissait que pour faire place à un autre dans son esprit. Il écrivit au réformateur anglais Robert Owen, lui fit l'offre de son système : le fondateur de New-Lanark se borna à lui faire répondre par son secrétaire, élogieusement il est vrai. Trois ans se passèrent ainsi en démarches infructueuses et en attentes toujours déçues, puis Fourier, lassé, obligé sans doute de gagner sa vie, retourna à Lyon en 1825 et se plaça comme caissier dans une maison de commerce, aux appointements de 1.200 francs.

Peu de gens alors connaissaient sa Théorie. Il y en avait pourtant

Ci") C'est d'ailleurs sous ce dernier titre qu'il a été réimprimé dans les Œuvres Complètes dont il forme les tomes H, III, IV. (2) Faris, 1823. Un vol. in-8 de 120 pages.

un, le vieux Muiron, qui, en 1824, publia un Aperçu sur les procédés industriels, résumé de la doctrine fouriériste, d'ailleurs modéré, et qu'il avait pris soin d'expurger de toutes considérations transcendentales. On en parla un peu et d'autres disciples vinrent lentement. Quand Fourier, envoyé par ses patrons à Paris pour affaires, y retourna en 1826, il avait un petit groupe de fidèles qui lui demeurèrent profondément dévoués et dont le plus connu est Victor Considérant, qui venait de sortir du collège.

Sans doute, ces amitiés nouvelles persuadèrent Fourier de se fixer dans la capitale: il entra comme commis dans un comptoir de la rue du Mail et. sur les instances de ses disciples, il occupa deux ans à écrire un nouveau livre. Après bien des efforts infructueux pour trouver un éditeur, il réussit enfin à le faire paraître au début de 1829. Le Nouveau Monde industriel et sociétaire (i), qui lui avait coûté beaucoup d'efforts, est le plus méthodique de ses ouvrages, celui auquel ses disciples eurent davantage recours pour leur propagande. Les journaux et les revues du temps en parlèrent un peu, presque tous ironiquement, il est vrai.

Fourier, encouragé, se remit alors à la recherche d'un candida', c'est-à-dire d'un individu assez riche pour faire les frais d'une première expérience. Que demandait-il à un pareil homme? Dans le Sommaire du Traité de l'Association, il définissait ainsi les qualités de ce commanditaire à venir: « Tout ambitieux honorable. Il n'en faut qu'un seul qui soit tenté de devenir le premier homme du monde : il n'aura même pas besoin d'une grande fortune ; s'il possède 10.000 francs, il peut créer la colonie de fondation. N'y prit-il que pour 10.000 francs d'actions, il peut se réserver le titre de fondateur. Il est assuré de voir, après deux mois d'exercice, les peuples et lemonarques le porter aux nues, de faire tomber à plat l'orgueilleuse civilisation, prouver qu'elle n'a jamais eu la moindre connaissance en garantie sociale ou action composée, pas même sur la garantie primordiale, celle du travail et de la subsistance (2). »

Cette perspective de gloire ne réussit à déterminer personne. Fourier se remit à ses démarches, entrant en rapports avec des journalistes, sur les conseils de Muiron, avec les saint-simoniens. qui ne lui plurent guère, même avec un ministre de Charles X, le baron Capelle, quelques jours avant la Révolution de Juillet: le novateur déclara plus tard qu'il avait réussi à convaincre le baron et à l'amener

(1 1 Le nouveau monde industriel et sociétaire, ou invention du procédé d'industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées. Paris. 1829. — Ce livre forme le tome V des Œuvres Complètes.

(2*) Oluvrcs Complètes, t. IT, p. xjx.

à tenter un essai, — chose bien improbable, — lorsque les barricades populaires démolirent la royauté légitime. Capelle a démenti cette assertion, et cela prouve au moins combien Fourier avait l'illusion facile.

Il en fut de même pendant les années qui suivirent. La Révolution de Juillet, dans laquelle il crut voir une promesse de réalisation de ses plans, lui inspira un enthousiasme rapide et vite dissipé. Du reste, comme il n'avait pas de préférence politique, il ne lui en coûta pas plus de s'adresser aux banquiers, ministres du nouveau règne, qu'aux ultras qui avaient été les serviteurs du précédent. En 1831, il envoya à la Chambre un mémoire de 70 pages. La même année, il offrit sans succès le secours de sa théorie aux saint-simoniens, et l'indifférence qu'il rencontra chez eux lui inspira un pamphlet véhément: Pièges et charlatanisme des sectes Saint-Simon et Owen qui promettent l'association et le progrès (1).

Il n'aimait pas les saint-simoniens, dont l'action commençait à faire quelque bruit: « Vous voulez, écrivait-il un jour, que j'imite leur ton, leurs capucinades sentimentales que vous nommez effusion du cœur. C'est le ton des charlatans : jamais je ne pourrai donner dans cette jonglerie; je ne m'attache qu'aux arguments péremiptoires. » Cette inimitié était provoquée pour une part par des différences de conception : « leurs dogmes ne sont pas recevables ; ce sont des monstruosités à faire hausser les épaules : prêcher, au xixe siècle, l'abolition de la propriété et de l'hérédité! » Mais il y entrait encore, pour une bonne part, beaucoup de jalousie: « Ils m'ont pillé quelques idées », déclarait-il...

Les deux doctrines n'étaient d'ailleurs pas tellement contradictoires, puisque plusieurs saint-simoniens, Lechevalier, Transon, se rallièrent au fouriérisme, et se mirent avec les premiers admirateurs du maître à publier, en juin 1832, un journal, le Phalanstère, qui ne vécut pas.

Ce fut un premier pas dans la voie de la propagande populaire. Dans l'hiver de 1832-1833, de nombreuses réunions eurent lieu, et Fourier prit part à quelques-unes ; l'hiver suivant, il fit un cours à la Société de Civilisation. Ce n'était ni un orateur ni un causeur brillant: il avait pourtant certaines qualités, la simplicité, la précision, la bonhomie, la conviction, alliées à un grave défaut: la contradiction, comme aux temps de sa jeunesse, avait le don de le mettre hors de lui.

Désormais, son existence fut plus tranquille : ce fut celle d'un vieux garçon dont les besoins étaient médiocres et qui vivait dans un rêve perpétuel, dans l'obsession d'une idée. Ses dernières années furent

(1) Paris, 1831.

pourtant occupées encore par le besoin d'écrire, par le désir de fonder une société phalanstérienne, par une tentative malheureuse pour créer une colonie à Condé-sur-Yesgres (Seine-et-Oise). Ses déconvenues ne l'avaient pas fait renoncer à découvrir l'oiseau rare de ses illusions, un candidat. Pendant dix années, — les dernières, — il se fit une règle d'être présent tous les jours dans son petit logis de la rue Saint-Pierre-Montmartre (1), de midi à une heure, pour y attendre le financier qui lui apporterait l'argent nécessaire à la réalisation de ses projets et au bonheur du genre humain. Pas une fois il ne manqua au rendez-vous, mais on ne s'étonnera pas d'apprendre qu'il y fut toujours seul....

Vieux, sa physionomie offrait un certain caractère : il avait un front large, élevé, plus développé que le reste du crâne ; son regard était perçant ; la figure, petite, eût été belle sans le nez aquilin qu'une chute avait déjeté un peu à gauche; les lèvres étaient minces, serrées, exsangues, abaissées aux commissures. Jamais il ne riait : il ne manifestait de rares joies que par l'expression de ses yeux bleus qui parfois brillaient, doucement ironiques.

Jeune, il avait été taciturne; il le demeura. Toute sa vie il avait été solitaire; durant ses dernières années, il refusait presque toujours les invitations ; s'il en acceptait une parfois, et qu'il crût se trouver en spectacle, il se cantonnait dans un mutisme absolu ; au contraire, lorsqu'il se sentait entouré de sympathies franches, il se montrait causeur et ouvert, mai? de tels moments étaient assez rares.

Chez lui, c'était un vieux garçon maniaque. En dépit de quelques partis avantageux, il avait toujours refusé de se marier, alléguant avec raison que la bizarrerie de son caractère ne le prédisposait pas à la vie de ménage. Des amours de rencontre, faciles et brèves, suffisaient à sa sensibilité. Il avait naturellement des goûts et des dégoûts parfois excessifs: s'il aimait la bonne chère et le bon vin, il détestait le macaroni et la cuisine anglaise. P avait deux passions, l'une grotesque pour les chats, dont il nourrissait dans sa cour toute une troupe comme une vieille fille à cabas, l'autre charmante pour les fleurs, dont sa chambre était toujours garnie. Quand il sortait, enfin, s'il lui arrivait de rencontrer une troupe en marche, il emboîtait le pas à la musique ; les parades militaires l'attiraient, peut-être parce qu'elles satisfaisaient son goût de l'ordre, de la hiérarchie, de l'unité. Rien, à le voir, ne laissait supposer que ce vieillard falot fût le créateur d'idées géniales.

Il assistait paisiblement, malgré sa marotte du candidat, an développement des théories qu'il avait lancées dans le monde. Il écrivait

(1) Rue Paul-Lelong. aujourd'hui

Bibliothèque national,-.

Photo Henri Manuel.

encore et, en 1835, publia un autre livre, la Fausse industrie (1), plus mal conçu encore que ses premières œuvres. Il connut les premiers numéros de la Phalange , fondée en 1836 par Considérant. Mais sa santé était chancelante: son état s'aggrava durant l'hiver de 1836- 1837 et il fallut lui faire quelque violence pour qu'un docteur de ses amis pût le soigner: l'automne suivant, il dut garder le lit. Le 9 octobre 1838, vers cinq heures du matin, sa logeuse le trouva mort dans sa chambre; il était vêtu de sa redingote, agenouillé au bord de son lit : il s'était éteint dans un effort pour regagner sa couche. Ses restes furent ensevelis le surlendemain, au cimetière Montmartre (1).

(1) La fausse industrie, morcelée, répugnante et mensongère, et l'antidote, l'industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique, donnant quadruple produit. Paris. 183s.

(2) En dehors de ses quatre ouvrages principaux publiés dans les Œuvres Complètes, Fourier a laissé des travaux qui ont été publiés après sa mort par la Librairie Phalanstérienne, Paris. Les dates indiquées sont celles de la publication.

Egarements de la raison démontrés par les ridicules des sciences incertaines, et ^tagments (1847).

Analyse du mécanisme de l'agiotage et de la méthode mixte en étude de l'attracfion (1848).

Cités ouvrières (1849).

Sur l'esprit irréligieux des esprits modernes, et dernières analogies (1850).

Enfin, trois volumes de manuscrits publiés de 1851 à 1858.

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