L'ŒUVRE
L'article du Bulletin de Lyon, dont nous avons parlé, se terminait par quelques lignes véhémentes qui déjà annonçaient le caractère de l'œuvre de Fourier : « Aveugles savants, s'écriait-il, voyez vos villes pavées de mendiants, vos citoyens luttant contre la faim, vos champs de bataille et toutes vos infamies sociales. Croirez-vous après cela que votre civilisation soit la destinée du genre humain? »
Belle civilisation, déclarait-il encore, que celle où se manifestent ces deux maux : la misère des individus et les révolutions dans les sociétés.
« Quoi de plus imparfait que cette civilisation qui traîne tous les fléaux à sa suite? quoi de plus douteux que sa nécessité et sa permanence future ? Si elle a été précédée de trois autres sociétés : la sauvagerie, le patriarcat et la barbarie, s'ensuit-il qu'elle sera la dernière parce qu'elle est la quatrième? N'en pourra-t-il pas naître encore d'autres, et ne verrons-nous pas un cinquième, un sixième, un septième ordre social, qui seront peut-être moins désastreux que la civilisation, et qui sont restés inconnus parce qu'on n'a jamais cherché à les découvrir? »
Les sciences sociales dont les hommes sont si fiers sont trompeuses, à tout le moins incertaines. Les vices de la civilisation dénoncent l'impuissance de la politique; la morale introduit le mensonge et l'hypocrisie dans les relations des hommes; l'économie politique est seulement la consécration des vices et des crimes du commerce : la banqueroute, l'accaparement, l'agiotage, le parasitisme, et la théorie de liberté des échanges n'est en réalité qu'une doctrine de désordre et d'anarchie.
La Révolution qu'il n'aimait guère, on l'a vu, a démontré que les bouleversements politiques et les anciennes théories sociales sont impuissantes à réaliser le bonheur de l'homme.
« Depuis l'impéritie dont les philosophes avaient fait preuve dans leur coup d'essai, dans la Révolution française, chacun s'accordait à regarder leur science comme un égarement de l'esprit humain ; les torrents de la lumière politique ne semblaient plus que des torrents d'illusion. Eh ! peut-on voir autre chose dans les écrits de ces savants qui, après avoir employé vingt-cinq siècles à perfectionner leurs théories, après avoir rassemblé toutes les lumières anciennes et mo-
dernes, engendrent pour leur début autant de calamités qu'ils ont promis de bienfaits et font décliner l'humanité vers l'état barbare?... Dès lors, on commença à entrevoir qu'il n'y avait aucun bonheur à espérer de toutes les lumières acquises, qu'il fallait chercher tout le bien social dans quelque nouvelle science, et ouvrir de nouvelles routes au génie politique (i). »
C'est à la recherche de ces voies que notre réformateur va s'appliquer, c'est cette science que son système prétend révéler à tous.
La conclusion, c'est qu'il faut rejeter toutes les conceptions anciennes, poser en principe le doute absolu, et non pas seulement le doute philosophique de Descartes que Fourier tient pour timoré; c'est aussi qu'il faut pratiquer l'écart absolu, faire table rase de toutes les idées, les coutumes, les pratiques, les croyances admises, se séparer de toutes les routes déjà tracées, reprendre le science sociale à pied d'œuvre.
Il ne faudrait pas croire pourtant que Fourier soit un ennemi aussi net des philosophes du xvine siècle : par son origine, par sa culture, il tient profondément à cette grande période. Même lorsqu'il les renie, c'est au nom de leur idole, la raison, en la toute-puissance de laquelle il a foi pour découvrir la vérité et persuader les hommes. Si la métaphysique, par exemple, n'a rien donné de positif, si elle est demeurée vaine, ce n'est pas à dire qu'elle soit forcément inféconde : la faute en est à la pusillanimité des métaphysiciens qui « prive depuis 2.500 ans le genre humain de la connaissance des lois divines et de ses destinées. » Du moins, c'est Fourier qui l'affirme; il est permis de n'en pas être aussi convaincu...
Doute absolu, écart absolu,- — table rase est faite des anciennes connaissances, le sol est vierge sur lequel le réformateur va bâtir un vaste système où voisinent des préoccupations bien diverses et qu'il faut décomposer en trois parties de valeur fort inégale : une cosmogonie, un plan d'organisation industrielle, enfin une théorie des relations entre les deux sexes.
L'idée première de Fourier était profondément juste. Il comprit que toute réforme sociale doit être économique. Les philosophes, dit-il, « ont toujours cherché le bien social dans les innovations administratives ou religieuses; je m'appliquai au contraire à ne chercher le bien que dans des opérations qui n'eussent aucun rapport avec l'administration ou le sacerdoce, qui ne reposassent que sur des mesures industrielles ou domestiques, et qui fussent compatibles à tous legouvernements, sans avoir besoin de leur intervention ».
(1) Théorie des quatre mouvements. Discours préliminaire. {Œuvres Complètes. t. I, pp. 3 et 4.)
Pour réaliser ce but, il voulut faire appel aux sciences certaines et à l'observation. A ce titre, on a pu dire que son œuvre est un système scientifique et que Fourier est le premier de ceux qui ont cherché dans la réalité, et non dans des conceptions abstraites, la base sur laquelle ils cherchèrent à édifier une société meilleure.
Il faut s'arrêter là, cependant, et reconnaître que l'exécution du plan n'a guère suivi son inspiration; la raison en est surtout dans un abus incroyable d'un mode de raisonnement dont le tort est au moins de n'être pas scientifique : l'analogie.
Tout se tient, tout se ressemble ; « les différents règnes de la nature sont, dans tous leurs détails, autant de miroirs de quelque effet de nos passions ; ils forment un immense musée de tableaux allégoriques où se peignent les crimes et les vertus de l'humanité (i). »
Une telle conception est très poétique et fort séduisante. Il reste seulement à démontrer qu'elle est vraie; il resterait encore à prouver que, même exacte, elle permet de raisonner scientifiquement des propriétés d'un objet à celles d'un être ou de l'homme, — et dans quelles mesure.
Mais Fourier ne s'est pas embarrassé de ces détails ; aussi bien notre réformateur ne démontre-t-il presque jamais, il affirme, et s'il lui arrive de vouloir prouver une analogie, c'en est une autre qu'il avance comme preuve : la science n'y a rien gagné.
On ne saurait imaginer à que point Fourier usa de ce mode de raisonnement. Il en a mis partout dans son œuvre, et l'effet, il faut bien le dire, est plus comique que sérieux. Voici quelques exemples.
La chenille est l'emblème de la civilisation : immonde, vorace, dévastatrice, elle se transforme en brillant papillon, comme la société qu'elle représente doit se transformer en Harmonie. L'araignée est l'emblème du marchand civilisé; le canard, celui du mari subjugué et ensorcelé par sa femme. Dans l'ordre des plantes, la sympathique famille des raves représente toute la famille agricole : la petite rave ronde, c'est l'homme opulent, la petite rave pivotante, l'individu un peu agronome ; le navet, le cultivateur exercé ; la grosse rave, le croquant balourd ! Voici un langage inattendu : l'hortensia est l'emblème de la coquetterie, la tubéreuse, celui de la galante émancipée; l'hyacinthe, de la justice individuelle, etc., etc. Et il nous faut renoncer à citer les tableaux où les plantes répondent aux hommes, ceux-ci aux couleurs, celles-là aux planètes, ces dernières aux qualités, les qualités aux formes géométriques et ces formes aux notes musicales !...
Basse encore si Fourier n'avait vu dans ce jeu qu'une acrobatie intellectuelle : on pourrait seulement regretter qu'un pareil esprit
(i) Théorie de l'Unité Universelle. (Œuvres Complètes, t. III, p. 212.)
s'amusât à de telles balivernes. Mais il croyait fermement à leur valeur; en 1830 il eut même l'idée de publier un livre sous ce titre : La nature indiscrète ou l'analogie. Ce projet n'eut heureusement pas de suites, et il s'adonna à d'autres labeurs plus sérieux. Mais il tenait à cette conception : à l'entendre, 40.000 solutions étaient nécessaires pour un calcul complet d'analogie rien que pour le règne végétal.
Chose plus grave, nous l'avons dit, il crut y trouver une méthode pour élaborer son système et lui donner une allure mathématique : ainsi, s'il y a 32 chœurs dans la Phalange, c'est que l'homme à 32 dents, s'il y a 810 caractères, c'est à cause des 810 muscles de notre corps... Jadis, un Père de l'Eglise enseignait que si l'on a pris seulement quatre évangiles sur la soixantaine qui existaient, c'est parce qu'il n'y a que quatre points cardinaux. De tels arguments n'ont jamais passé pour péremptoires, et il nous faut faire notre deuil du caractère scientifique de Fourier.
Ce singulier état d'esprit se retrouve plus marqué encore dans la cosmogonie de Fourier et dans le Tableau qu'il a tracé du mouvement social.
Selon lui, notre globe doit durer 80.000 ans divisés en 4 phases : une phase de malheur qui dure depuis 6.000 ans et qui bientôt cédera la place à deux phases d'unité sociale ou de bonheur qui dureront ensemble 70.000 ans, enfin une phase de décadence pour une dernière période de 5.000 ans. Cette étrange prophétie vient d'un raisonnement facile à reconstituer : il y a analogie entre l'homme et la terre ; or, la vie de l'homme se compose de quatre périodes : enfance, maturité, déclin, vieillesse. Nous sommes à la fin de l'enfance du globe car le règne de l'Harmonie est proche; donc, puisqu'il s'est écoulé 6.000 ans depuis la création du monde, les trois âges suivants auront la même durée par rapport à son enfance.
Comme en le voit, c'est simple. Mais ce n'est malheureusement pas tout, et cette prédiction est un prétexte à de nouvelles considérations cosmogoniques plus étonnantes encore. Il est impossible de reproduire ici le « Tableau du mouvement social » inséré dans la Théorie des Quatre Mouvements : on y verrait bien d'autres inventions, a La terre, dit Fourier, employa environ quatre cent cinquante atis à engendrer les productions des trois règnes sur l'ancien continent. Les créations d'Amérique n'eurent lieu que postérieurement et s'effectuèrent sur un plan différent (1)... » C'est déjà bien, mais voici mieux : « Toute création s'opère par la conjonction d'un fluide boréal, qui est femelle... L'astre peut copuler : i° avec lui-même de pôles nord et sud. comme les végétaux ; 20 avec un autre astre par versements tirés de
(1) Théorie des quatre mouvements (Œuvres Complètes, t. T. p. 57."»
pôles contrastés ; 30 avec intermédiaire : la tubéreuse est engendrée de trois arômes : Terre-Sud, Hersehell-Nord et Soleil-Sud (1). » Fourier nous informe encore que « les aurores boréales... sont un symptôme du rut de la planète, une effusion inutile prolifique » .
Est-ce tout ? Hélas non ! Ces insanités, dites sur le ton, le plus doctoral du monde et que l'on, n'a même pas la ressource d'attribuer un seul instant à l'imagination féconde d'un extraordinaire pince-sansrire, sont peut-être dépassées en absurdité par la prédiction des merveilles qui adviendront selon Fourier dans le monde, après l'instauration de l'Harmonie. Il faut les citer. Peut-être dira-t-on que c'est diminuer un homme qui fut grand à beaucoup d'égards et discréditer une doctrine qui a eu pour elle beaucoup d'esprits distingués et sains, mais on me permettra de répondre que je n'écris pas une apologie de Fourier et qu'il est impossible de passer sous silence ses bizarreries. Aussi bien mieux vaut les exposer ici, car j'ai hâte de passer à des idées plus sérieuses.
Le règne de l'Harmonie verra se produire une mise en valeur inouïe de la terre par les hommes. « Lorsque le genre humain aura exploité le globe au delà des 60 degrés nord, la température de la planète sera considérablement adoucie et régularisée; le rut acquerra plus d'activité ; l'aurore boréale, devenant plus fréquente, se fixera sur le pôle et s'évasera en forme d'anneau ou couronne. Le fluide qui n'est aujourd'hui que lumineux acquerra une nouvelle propriété, celle de distribuer la chaleur avec la lumière.
« La couronne sera de telles dimensions qu'elle puisse toujours être par quelque point en contact avec le soleil, dont les rayons seront nécessaires pour embrasser le pourtour de l'anneau ; elle devra lui présenter un arc, même dans les plus grandes inclinaisons de l'axe de la terre (2). »
L'influence de cette couronne merveilleuse se fera sentir jusqu'aux deux tiers de l'hémisphère : le pôle jouira de la même température que l'Andalousie et la Sicile, « ou à peu près » ; le globe entier sera mis en culture, d'où une élévation de 5 à 10 degrés, et même 12 comme au Canada et en Sibérie. C'est en effet une idée reprise par Fourier dans la Théorie de l'Unité que la culture augmente la température d'un pays.
L'influence de la couronne, « entre autre bienfaits... changera la saveur des mers, et décomposera ou précipitera les patricules bitumineuses par l'expansion d'un acide citrique boréal. Ce fluide com-
(1) Id. p. 57.
(2) Théorie des quatre mouvements. Ch. vi : Couronne boréale.
biné avec le sel donnera à l'eau de mer le goût d'une sorte de limonade que nous nommons aigre « de cèdre ».
Un trépas subit purgera l'océan des monstres marins dangereux pour ne laisser que les espèces de poissons utiles qui deviendront des amphibies chargés de traîner les vaisseaux. Les animaux féroces serviront de bêtes de somme ; la stature de l'homme atteindra 7 pieds, son existence 144 ans. Il n'est pas jusqu'aux planètes qui ne se mêleront de faire notre bonheur. « Mercure nous apprendra à lire. Il nous tansmettra l'alphabet, les déclinaisons, enfin toute la grammaire de la langue harmonique unitaire, parlée dans le soleil et les planètes harmonisées, et dans tous les soleils et les tourbillons de la voûte céleste ! » Plus tard, enfin, « les astres de la voûte se rapprocheront, formeront des chaînes de tourbillons entre notre soleil et la masse des étoiles fixes. Nos planètes se rencontreront... »
Fourier n'est heureusement pas allé plus loin.
Il est temps maintenant de décrire cette Harmonie qui doit réaliser de si miraculeuses choses.
' Le système social de Fourier est tout entier basé sur l'analyse des passions et sur la théorie de l'attraction passionnelle.
Celle-ci est « l'impulsion donnée par la nature antérieurement à la réflexion, et persistante, malgré l'opposition de la raison, du devoir, du préjugé ». D'après Fourier, elle tend à trois buts : au luxe ou plaisir des cinq sens ; aux groupes ou séries de groupes ; au mécanisme des passions.
La tendance au luxe donne cinq passions sensitives : ce sont celles qui se manifestent par les cinq sens, et c'est le premier but de l'attraction passionnelle que de les satisfaire. Par la tendance aux groupes et séries l'Attraction tend encore à former quatre sortes de groupes : d'amitié, d'ambition, d'amour, de famille, à chacun desquels correspond une passion affective. « Tous les groupes formés passionnément et librement se rapportent à l'un de ces quatre genres. Dès qu'un groupe devient nombreux, il se subdivise en sous-groupes formant une série de partis échelonnés en nuances d'opinions et de goûts (1). »
Enfin, l'Attraction passionnelle tend à faire concorder les cinq passions sensitives avec les quatre affectives, et « cet accord s'établit par entremise de trois passions peu connues et diffamées », les passions distributives : cabaliste (esprit de rivalité), composite (besoin
(1) Le nouveau monde industriel et sociétaire.
d'accord), papillonne (besoin de varier ses jouissances). Ces dernières « doivent établir l'harmonie des passions ». Ce sont d'ailleurs les passions principales, elles ont la direction des neuf autres sensitives ou affectives : « c'est de leur intervention combinée que naît la véritable sagesse, ou équilibre des passions, par contre-poids de plaisir ». Toutes enfin s'unissent dans une passion unique, YUnitcisme (passion de l'ordre et de l'accord universel). C'est du jeu harmonique de ces « ressorts » que doit dériver toute l'organisation sociale.
L'originalité de la thèse soutenue par Fourier est manifeste : bien loin de prétendre refouler les passions et les entraver, il les accepte, et les accepte toutes, les bonnes aussi bien que les mauvaises. Il espère également tirer parti et des unes et des autres par un emploi judicieux et harmonique. Il n'est même pas, on le voit, jusqu'aux trois distributives : composite, papillonne et cabaliste que les faiseurs de morale s'entendent à tenir pour vices, auxquelles il ne donne un rang principal.
Son analyse des passions ainsi complète, il va chercher à leur donner un cadre dans les séries passionnelles.
« Une série passionnelle est une ligue, une affiliation de diverses petites corporations ou groupes, dont chacun exerce quelque espèce d'une passion de genre pour la série entière : vingt groupes cultivant vingt sortes de roses forment une série de rosistes quant aux genres, et de blanc-rosistes, jaune-rosistes, etc.. quant aux espèces.
« Autre exemple : 12 groupes cultivent 12 fleurs différentes; la tulipe est soignée par un groupe de tulipistes, la jonquille par un groupe de jonquillistes, etc. ; l'ensemble de ces douze groupes ligués forme une série de fleuristes (i). »
Une série passionnée, en d'autres termes, est la réunion de divers groupes, réunis par une identité de goût pour quelque fonction, et dont chacun ne se compose que d'individus réunis par l'attraction seule, sans l'intervention d'aucun moyen de contrainte, soit physique, soit moral.
Mais encore une série isolée serait inutile, impossible même. Il faut qu'il y ait des séries nombreuses, chacune adonnée à un genre de travail, qui s'engrènent et qui se complètent les unes les autres. Ainsi arrivons-nous à la conception de la Phalange et à celle du Phalanstère, l'organisation sociale rêvée par Fourier.
L'humanité doit être groupée en communes, régulièrement établies et conçues de façon semblable, à peu près égales quant au nombre de
(1) Théorie de l'Unité Universelle.
leurs habitants : suivant Fourier, il en faudrait 1.600 à 1.800, ni moins ni plus, soit 400 familles environ. .
Cette population exploiterait en commun un terrain d'une lieue ' ^ carrée environ, mais la propriété individuelle serait conservée. Tout habitant de la commune, riche ou pauvre, ferait partie de l'association : riche, il apporterait à la communauté ses propriétés et ses capitaux en échange desquels lui seraient remises des actions portant intérêts, il travaillerait ensuite à l'exploitation du fonds commun; pauvre, il ne donnerait que son travail et son intelligence. Les femmes et les enfants seraient admis dans l'association au même titre que les hommes. Les travailleurs se diviseraient en groupes et en séries. Le produit du travail commun serait réparti entre tous les sociétaires, proportionnellement au capital, au travail et au talent, c'està-dire que du bénéfice il devrait être fait trois parts : quatre douzièmes, selon Fourier, devant aller au capital, cinq douzièmes au travail, trois douzièmes au talent.
Mais pour maintenir l'accord entre tous les individus membres de l'association, trois conditions seraient nécessaires : le bien-être matériel, la solidarité des intérêts, le travail rendu attrayant.
Dans la société présente, tout labeur est au contraire répugnant pour plusieurs causes : rétribution insuffisante, insalubrité des ateliers, longue durée et monotonie, absence d'émulation. Fourier se flattait que la création des groupes et des séries entre lesquelles se répartiraient librement les travailleurs au gré de leurs passions, permettrait de courtes séances employées à des ouvrages variés, que l'émulation serait produite par le mécanisme des passions, et grâce à une hiérarchie élective.
Le lieu d'habitation de chaque. Phalange — le Phalanstère — était encore une conception originale\Les disciples de Fourier nous en ont laissé un modèle soigneusement décrit par Considérant. Ce devait être un immense bâtiment, en forme de quadrilatère ouvert sur un côté, où devaient prendre place les logements de tous les ménages, des chambres pour les hôtes de passage, les ateliers, les étables, les salles d'école, de jeux, de réunions, — toute une petite ville contenue entre quelques grands murs, une immense caserne, plus plaisante et mieux comprise pourtant.
Fourier voyait dans cette disposition d'immenses avantage^, dont le principal était la réduction des frais permise par cette vie commune. Au lieu de 400 ménages, disait-il, il n'y en aura plus qu'un seul : une seule cuisine fera pour tous ce que chacune des quatre cents ménagères doit faire actuellement chez elle. Tl se flattait que son organisation permettrait de quadrupler le produit de l'industrie, et assurait même que chaque sociétaire jouirait d'au moins 6.000 francs de rente par an. Ainsi seraient supprimées du coup la misère et les
discordes sociales, et le genre humain vivrait dans une félicité sans nuages : aimable perspective que ni lui. ni ses disciples, malgré tous leurs efforts, ne purent parvenir à réaliser !
Cependant Fourier était modeste et raisonnable dans ses appels à d'hvpothétiques candidats : il proposait de faire l'expérience de ses projets d'abord sur une petite échelle.
« On ne prendra confiance à la théorie qu'après la sanction de la pratique; et après avoir vérifié sur ce simple germe, si l'Association formée en séries unitaires, a réellement la propriété de rendre les travaux attrayants; de tripler le produit réel de l'industrie ; de concilier les prétentions, en départissant à chacun proportionnellement aux trois facilités industrielles. Capital, Travail et Talent : et surtout en pourvovant au premier besoin de l'homme social, au besoin d'un travail assuré et d'un minimum d'entretien (ï). »
La démonstration ne fut jamais faite. On la tenta souvent, mais ces tentatives furent toujours suivies d'un échec. Les fouriéristes, d'ailleurs, à chaque déconvenue, ne perdaient pas courage et cherchaient chaque fois à expliquer leurs mésaventures par de nombreuses raisons étrangères au système dont elles ne mettaient pas en cause la valeur, à les en croire. Il est bien possible, pourtant, que les essais échouèrent simplement parce que le système, tout réalisable qu'il parût, était inapplicable.
Il n'est pas possible d'entrer ici dans les multiples détails du plan et les vues plus ou moins ingénieuses de Fourier. Il y aurait pourtant une belle glane à faire, mais il faut bien dire quelques mots de sa doctrine sur l'amour qui lui fut souvent reprochée.
Pellarin, son disciple et biographe, déclare que pour qu'il ait pu concevoir son œuvre, il avait fallu que Fourier connût l'amour. Cela n'apparaît pas très évident, et l'affirmation sans preuves donnée par un admirateur trop pieux paraît bien contredite par le « plan d'organisation des rapports mineurs », entre les sexes. Qu'il y ait des vues ingénieuses et des aperçus plaisants, on en pourra juger, mais il ne semble pas que l'on puisse conclure de ce système à une forte expérience sentimentale de son auteur.
Ses idées choquèrent fortement ses contemporains, et les protestations furent telles que les disciples du réformateur durent déclarer
(1) Théorie de l'Unité Universelle (Œuvres Complètes, t. III, p. 49.)
que Fourier avait réservé son plan pour les générations futures, et qu'il ne pourrait être réalisé que dans un autre ordre social (i). Cette précaution oratoire est encore aujourd'hui assez nécessaire.
Après l'éducation qui leur est donnée dans des crèches modèles. où ils sont tenus soigneusement à l'écart des adolescents et des adultes, pour leur épargner des spectacles fâcheux, les enfants sont admis dès leur puberté dans le corps du vestalat.
On doit débuter dans l'amour par des affections chastes et pures. Dans ce but, les jeunes garçons et jeunes filles qui conservent leur virginité jusqu'à 19 ou 20 ans prennent le titre de vestels ou vestales, et reçoivent de la Phalange entière les plus grands honneurs. Cet état ne va pas d'ailleurs sans inconvénient : ils sont soumis à une sévère surveillance, et toute séance en tête-à-tête bissexuel leur est interdite rigoureusement. Il est vrai que si leur état les gêne, ils peuvent le quitter quand il leur plaît, et passer dans les autres catégories.
Le damoisellat se compose des hommes ou femmes qui ne veulent s'attacher qu'à un seul amant ou amante. La ressource du divorce est toujours permise aux damoiseaux et damois elles, et une femme peut alors avoir des relations avec plusieurs hommes qui prennent des noms divers suivant leurs rôles {possesseur passager, possesseur fixe, géniteur, époux, biné poux, etc.).
Ceux-là sont ce que nous appellerions les réguliers de 'l'amour... Les irréguliers forment une catégorie plus complexe.
Les fées et fés sont « experts » en amour. Ils s'entremettent pour rapprocher les natures sympathiques ; leurs fonctions exigent du tact. de l'expérience, et conviennent à l'âge mûr.
Les faquirs et faquir esses ont pour agréable mission de satisfaire les vieillards auxquels ne suffit pas le seul amour de la famille.
La classe du pivotât est celle des individus qui combinent avec un sentiment durable quelques caprices et quelques fantaisies.
Viennent enfin les bacchants et bacchantes dont les noms seuls suffisent à expliquer la raison d'être.
Les vestels et vestales ont une autre fonction : ils servent à entraîner par leur présence l'armée industrielle de la Phalange; quand celle-ci veut en former une nouvelle pour une besogne pressante, par exemple, elle publie, dans les Phalanstères voisins, la liste des quadrilles de virginités qu'elle enverra sur le lieu du travail.
Des idylles s'ébauchent et des mariages ont lieu dans le cérémonial suivant: les deux amants vont trouver la Haute-Matrone, mi-
(1) V. Henneqùin Cfouriériste). — Les amours au Phalanstère. Paris. 1847, in-32.
nistresse des affaires d'amour, qui les unit secrètement. Les noms des nouveaux époux ne sont publiés qu'après l'accomplissement de la cérémonie. Alors bacchants et bacchantes remplissent un devoir humanitaire: « ils ont fonction d'aller chaque matin relever les blessés», entendez de consoler comme ils le peuvent les amoureux dédaignés et repoussés (1)...
Eh bien ! si quelques-uns se sont plus à ce tableau tracé par Fourier des mœurs amoureuses en Harmonie, j'avoue que, pour ma part, je n'y ai rien trouvé qui fût admirable, rien non plus qui paraisse justifier l'assertion de Pellarin. Ce « plan d'organisation » peut déplaire surtout par son allure systématique, mais son auteur, dans les développements qu'il en a donnés, s'est laissé aller à des excès d'imagination pour le moins choquants. Lorsqu'il explique comment Urgèle, vieille de 80 ans, s'y prend pour se faire épouser par Valère, éphèbe quatre fois moins âgé qu'elle, on ne peut pas ne pas souscrire à ce mot d'un adversaire de Fourier: c'est un « roman hideux » !
Après sa mort, lorsque Fourier eut été enseveli dans un coin paisible du cimetière Montmartre près duquel s'élève maintenant sa statue, ses disciples de la Phalange prophétisèrent que le jour proche où la Théorie régnerait sur l'univers, la dépouille de son auteur aurait une place d'honneur vénérée de l'humanité tout entière. Ce jour n'est pas venu, et il est douteux qu'il vienne maintenant.
Aussitôt après la mort de son fondateur, le fouriérisme, à la tête duquel fut placé Considérant, prit une extension rapide. Il fit des adeptes, eut une littérature abondante, s'exprima dans des revues et des journaux. En réalité, la doctrine n,'était plus acceptée intégralement. Les disciples, même les plus convaincus, n'exposaient pas la cosmogonie du maître, ni ses théories sur l'amour. Peut-être les gardaient-ils par devers eux comme un enseignement ésothérique, dispensé à quelques rares, mais sans les désavouer, ils les taisaient.
Le fouriérisme se réduisit bientôt à la théorie du phalanstère, organisation coopérative fondée sur le triple accord du capital, du travail et du talent. Bientôt même ses partisans ne parlèrent guère plus de l'analyse des passions, mais leurs efforts pour expurger un système confus furent rendus inutiles par les événements de 1848 et de 185 1. Le système phalanstérien subit le sort de tous les systèmes utopistes. Il disparut en tant que parti s'il conserva quelques fidèles, comme
(1) Théorie des quatre mouvements (Œuvres Complètes, t. I, pp. 260 sq.
Considérant qui, proscrit par le coup d'Etat de Décembre, mit au service de la cause une persévérance louable et des efforts dignes d'un meilleur résultat, et chercha vainement à réaliser le rêve de son maître et le sien. Quand ce saint Paul du nouveau Rédempteur mourut en 1894, on s'étonna qu'il vécut encore. Il était profondément oublié.
Pourtant, si le fouriérisme n'existe plus comme doctrine, il a exercé une influence énorme, et l'on peut revendiquer pour la mémoire de Fourier une part considérable dans le mouvement social. Si l'idée du phalanstère est abandonnée, si sa métaphysique ne prête plus qu'à rire, si son analyse des passions est oubliée à juste titre parce que, malgré ses trouvailles merveilleuses, il a commis la faute de vouloir enfermer la vie, ce qu'il y a en nous de plus profond et de plus intense, nos instincts et nos passions, dans des formules et un système, il reste cependant de lui quelques grandes choses, quelques éclairs échappés des nuages de son esprit: l'utilisation des passions, la force de l'association, la conception féconde du travail attrayant.
Assez pour faire la gloire d'un homme et pour permettre d'oublier un moment ce qu'il eut d'inférieur, de grotesque ou d'obscur.
Harmel.
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