ÎERHARDT ET LIEBIG RÉCONCILIÉS
J'en suis d'autant plus contrarié que, sans lui, j'eusse été sûr d'être nommé, n ayant aucun compétiteur. Après cela, comment lutter contre un protégé de Monseigneur le Ministre de l'Agriculture et du Commerce (Dumas) * qui, vous le savez, me porte tout particulièrement dans son cœur!... »
Nouvelle et double déception, qu'une véritable trahison rendait plus amère! Et cependant, Gerhardt n'eut pas une parole contre cet ami de la première heure, qui montrait une aussi déplorable faiblesse de caractère. Indulgent pour lui comme il l'avait été pour Wurtz, c'est plus haut qu'il savait d'où le coup était parti, c'est en haut qu'il attribua la responsabilité morale de ce nouvel échec, aj(5uté à tant d'autres, et qui ne devait certes pas être le dernier.
C'est à ce moment, où il venait ainsi d'être froissé dans ses sentiments intimes, et gravement embarrassé quant h son avenir, au moment où il avait alors le droit de se replier sur lui-même pour combattre le combat de la vie avec les armes de l'égoïsme, dont on se servait partout contre lui, qu'il montra au plus haut point la générosité et la noblesse de son caractère. La lettre suivante, écrite h Liebig, fournit elle-même l'exposé el Texplication de cet acte qui honore grandement son auteur :
Lettres do réconciliation entre Liebig et Gerhardt.
Gerhardt à Liebig.
Paris, 18 octobre 1850.
xM. Masson vient de me proposer de lui faire une nouvelle édition de votre Chimie agricole dont il ne lui reste plus qu'un petit nombre d'exemplaires. Je ne crois pas devoir accepter sa proposition .sans vous la soumettre et sans faire d'abord auprès de vous une démarche dont je me préoccupe depuis bien longtemps. La crainte <l'une méprise me lavait fait ajourner; aujourd'hui, je crois que vous ne douterez plus de ma sincérité, et je ne crains pas d'obéir à l'impulsion de mon cœur. Il s'est passé entre nous des choses regrettables; si nous avions pu nous voir et nous parler, elles ne seraient point arrivées... Faisons la paix, je suis le plus jeune, je vous tends la main, loyalement et sans arrière-pensée, donnez-moi la vôtre.
i. U entra en fonctions le 31 octobre.
Tous deux nous poursuivons la recherche de la vérité ; bien des chemins y conduisent; enfant, je suivais la route où vous m'aviez appris à marcher, jusqu'à ce que, en âge de me guider moi-même, je découvrisse un petit sentier où je trouvai bon de m'établir.
Mais, pour Tavoir laissé sur la grande route, faut-il que j'en estime moins mon premier guide, et, puisque nous tendons au même but, ne dois-je pas, au contraire, espérer le rejoindre?. . . Oui, monsieur, je veux vous rejoindre, je veux revenir à vous, non seulement par cette communion d'idées et de travail, mais encore par cet attachement du cœur qui doit unir les hommes inspirés d'un même amour de la science.
La proposition de M. Masson me plaît beaucoup; mais je désirerais d'abord avoir votre avis et prendre vos conseils pour les additions ou changements qu'il conviendrait de faire à la nouvelle édition...
Ceci m'amène à vous parler d'un autre projet de mon invention, dont j'ai touché quelques mots à M. Masson. Il s'agit de votre Traité de Chimie organique dont Masson n a plus que deux ou trois cents exemplaires (sur le tirage de deux mille), et qu'il serait disposé à sacrifier si la combinaison suivante pouvait se réaliser.
Vous savez. Monsieur, qu'il n'existe au fond aucune différence capitale entre nos opinions théoriques ; nos divergences portent plutôt sur la forme dogmatique, et je crois qu'on pourrait très bien s'entendre à cet égard. On peut encore aujourd'hui définir la chimie organique la chimie des radicaux composés : il s'agit seulement de bien préciser le sens du mot radical, et lui ôter cette signification absolue que, vous-même, vous n'avez jamais admise, et qui a été enterrée avec Bei'zélius.
Occupé moi-même d'une nouvelle édition de ma Chimie organique, j'ai pensé que, sans porter aucune atteinte à l'individualité de chacun, on pourrait faire la fusion des deux ouvrages — un Liebig-Gerhardt — comme vous avez en allemand un Graham-Otto. Ne trouvez-vous pas mon projet trop prétentieux?
Je réclamerai toujours comme un de mes titres scientifiques les plus chers celui d'avoir été votre interprète en France : ne serait-ce pas trop préjuger de mes faibles moyens que de vouloir aujourd'hui compléter mon rôle d'apôtre en ajoutant au texte du maître quelques chapitres ou développements de mon cru, qui ne seraient que des corollaires de son œuvre? Si mon idée ne vous paraît pas trop ambitieuse, je viendrai vous voir cet hiver à Giessen, pour vous soumettre mon plan et m'entendre avec vous sur toutes les questions relatives a ce travail.
J'ai d'ailleurs le plus vif désir de venir vous serrer la main et vous