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CHAPITRE VII

Le mémoire sur les amides ne parut qu'en 1856, quoique les résultats en eussent été présentés à l'Académie en juillet 1853 et mars 1854; c'est que Gerhardt n'avait pas eu le temps de le rédiger plus tôt, fort occupé qu'il était de son installation k Strasbourg et de la mise au jour de son grand Traité de chimie organique.

Une lettre de Gerhardt nous apprend dans quelles conditions fut publié ce livre, qui a été l'initiateur et le vade mecum des hommes de ma génération *.

Grande nouvelle, écrit-il à Chancel, le 28 novembre 1852; j'ai vendu ma Chimie organique pour la bagatelle de dix mille balles, à Firmin Didot. Voici comment l'affaire s'est arrangée : le fils Didot vint me trouver, il y a environ quinze jours, et me proposa de terminer le Berzélius; l'auteur ayant laissé inachevée la Chimie organique; il s'agissait d'y ajouter deux volumes. Je répondis que je ne me souciais pas de rapiécer son ouvrage, la partie organique de Berzélius étant d'ailleurs fort mauvaise ; que, de plus, j'avais moi-même presque

achevé une Chimie organique A l'heure qu'il est, l'affaire est

signée sur papier timbré.

La première livraison parut en fin juin 1853, et dès le début de sa publication, le livre obtint les suffrages des savants. Ne voulant pas heurter les idées reçues, il n'employa pas sa notation; il préféra adopter les poids atomiques de Berzélius, mais rapporta toutes les formules h un même volume de vapeur (4 volumes), l'unité de volume étant le volume occupé par 16 d'oxygène; de môme, il adopta les symboles barrés de Berzé-

1. n rédigeait à la même époque, en coUaboration avec Chancel, un Manuel d'analyse qualitative.

LE TIIAITÉ DE CHIMIE OHGANIQUE 417

lius, pour l'hydrogène, le chloï-e, le brome, l'azote*. Pour les métaux, il dédoubla les poids atomiques de Berzélius.

Pour passer des formules de Gerhardt aux formules actuelles, il suffit de dédoubler l'exposant du carbone, de Tazote, du soufre, et de remplacer H par H. Quant aux nombres proportionnels des métaux que nous appelons aujourd'hui polyvalents, il faut dédoubler leur exposant.

Une courte introduction définit le but de la Chimie organique^ indique les procédés de mélamoj-phose des corps par oxydation, réduction et substitution d'éléments ou de groupes d'éléments (radicaux) et se termine par Tindicatitm des grandes divisions de l'ouvrage :

I" partie : Analyse organique.

IP partie : Séries organiques.

IIP partie : (îorps h sérier.

IV'' partie : (îénéralités et développements théoriques.

V*" partie : Documents physiologiques. (Chimie végétale. Chimie animale.

On sait que la mort le surprit avant qu'il ait pu rédiger cette cinquième partie.

La première partie comprend les procédés de l'analyse organique : ce sont la deuxième et la quatrième partie qui méritent surtout de fixer notre attention.

Gerhardt avait maintes fois émis des vues sur la classification des composés organiques. Dans le Précis de chimie, il avait classé les corps par le nombre des atomes de carbone, puis proposé deux méthodes de classification : l'une fondée sut la fonction, l'autre sur la parenté chimique, en tenant compte de la notion de l'homologie; c'est cette dernière qu'il adopta avec des modifications nombreuses, dans son grand Traité de chimie; il en exposa les bases dans un chapitre qui précède les séries organiques, intitulé « Principes de la classification sériaire ». Tout d'abord, il divise l'histoire des corps en séries établies d'après l'homologie, en prenant les acides comme pivot de chaque série, qu'il subdivise en groupes d'après les relations

1. Les symboles barrés représentaient pour Berzélius un double atome, en même temps qu'ils permettaient d'employer des formules peu différentes de la notation en équivalents. Pour Berzélius, MO représentait un poids 2 d'hydrogène et 16 d'oxygène. Le symbole barré H égalait H*.

de transformations réciproques. Pour ce que nous appelons la série grasse ou acyclique, Tacide formique est le pi\x)t de la première série : Tacide benzoïque est le pivot dr* la série aromatique ou cyclique, et dans chacune de ces séries, se trouvent les homologues des corj)s des autres fonctions ; il insiste sur Thomologie des acides C"lP"0', en faisant remarquer qu'on peut les dériver de Tacide formique, par substitution d'un résidu (^H'^t* à un alome d'hydrogène de lacide formique; ainsi l'acide acétique est Tacide méthyl-formique, Tacide propionique est Tacido éthyl-formique, etc. Par perte de CO*, ils donnent tous des hydrocarbures C''H'^+% également sériés dans leurs propriétés et constituant également une série homologue.

Si dans cet ouvrage, j'ai donné la préférence aux acides homologues de la série acétique, c'est d abord parce qu'ils sont tous presque connus, et ensuite aussi parce que ces acides se produisent fréquemment sous l'influence des agents oxygénants les plus familiers aux chimistes ; ce choix permet de classer un grand nombre de substances peu étudiées sous le rapport des métamorphoses, mais qu'on sait déjà transformer en oxacides..... C'est sur le développement de la notion de série sur laquelle je viens d'appeler Taltention du lecteur, que repose incontestablement l'avenir de la Science. En pi-ésence des milliers de corps dont elle doit la connaissance au perfectionnement de la méthode d'analyse et d'investigation, et dont chaque joiu* voit accroître le nombre, la chimie organique n'a plus qu'à formuler ces corps en séries *

Dans ce chapitre, Gerhardt expose brièvement la théorie des types, se réservant de la développer à la fin de Fouvrage dans la partie consacrée aux généralités.

Vient ensuite Fhistoire détaillée des corps, qui débute par la série formique, divisée en groupes : groupe formique, groupe carbonique, groupe oxalique, etc., et, à chaque groupe, il indique les relations de métamorphoses qui lui donnent sa place dans la série et le rapprochent des groupes voisins. Ainsi, le groupe oxalique, que dans nos idées actuelles on peut être étonné de voir placé dans la série formique, s'y rattache par son dédoublement en acide formique et en acide carbo-

1. 11 répète ici la comparaison qu'il avait déjà faite dans le mémoire de théorie rédigé avec Chancel et que nous avons reproduite page 392.

nique, mais ce qui nous semble plus difficile à Comprendre, c'est que ni le méthane ni Talcool méthylique ne s'y rencontrent ; ces deux corps se trouvent dans la série acétique, de même que Talcool ordinaire et le groupé éthylique sont dans la série propionique. J'ai cherché à comprendre la raison de cette classification; il me semble qu'elle est donnée par ce fait que Gerhardt, en parlant du méthane, le considère comme le premier homologue du type hydrogène H*. L'acide formique donne H* par perte de C0% de même que l'acide acétique donne le méthane, et l'acide propionique donne l'éthane.

C'est là, me semble-t-il, la réaction de métamorphose, la parenté qui aura déterminé Gerhardt à choisir ses groupes. De plus, on trouve dans sa classification un souvenir des doctrines qu'il professait en 1844 par rétablissement de son échelle de combustion. Il serait, du reste, injuste de se mettre au point de vue de nos connaissances actuelles pour critiquer la classification de Gerhardt, faite à une époq.ue où la nature des alcools polyvalents était inconnue, où tant de fonctions comme celle des acides-ulcools étaient à découvrir.

Jusque-là, les auteurs décrivaient les corps sans aucune méthode, essences, graisses, produits de destruction du bois; aucune relation n'était établie entre les corps de même parenté chimique. Ce qu'il faut admirer dans Touvrage de Gerhardt, c'est qu'il comprend Tensemble de la chimie organique exposée avec méthode, avec une clarté sans pareille; les groupes constituent des parties homogènes où rien n'est oublié ; et, h chaque instant, la critique de l'auteur s'exerce pour corriger les formules ou interpréter les phénomènes. La bibliographie est complète, la description des préparations est faite avec détail, et il est facile de voir que l'auteur ne les a pas copiées de seconde main, mais a toujours eu recours aux mémoires originaux. Ce livre n'a pas vieilli autant qu'on pourrait le croire, après plus de quarante années, et j'ai encore souvent lieu de le consulter.

Dès l'apparition du premier fascicule, les éloges arrivèrent de toutes parts à Gerhardt, et les jeunes chimistes l'adoptèrent avec enthousiasme ; il fut une révélation de l'importance de la chimie organique et de ses conquêtes ; il se trouva de suite entre les mains de tous, et eut sa place marquée sur toutes les

tables de laboratoire; la traduction allemande paraissait en même temps que les fascicules publiés en France.

Pour ma part, je dois à l'étude de ce livre Torientation de ma carrière ; je lui dois d'avoir consacré ma vie de travail aux recherches de chimie organique.

Ce n'est pas seulement par Fexposé complet et méthodique de Tétat de la chimie organique que le livre de Gerhardt exerça sur les jeunes générations une influence directrice; c'est surtout parce qu'il put, dans sa quatrième partie : « Généralités », exposer ses vues théoriques, le résultat de ses méditations depuis le début de sa carrière. Au lieu de se borner à accumuler des faits plus ou moins intéressants, il s'était proposé de sérier les corps, d'établir leurs relations, en un mot de s'élever à des lois générales, en créant une théorie qui pût embrasser la majeure partie des faits et permettre de prévoir, en un grand nombre de cas, les métamorphoses des composés organiques.

Dans les « Généralités », Gerhardt commence par discuter le sens qu'on doit donner aux formules, et se demande si l'on peut, avec elles, exprimer la constitution moléculaire des corps, c'est-à-dire- le véritable arrangement des atomes.

Les dualistes commettent une erreur en supposant, par exemple, dans le sulfate de baryte, l'existence de l'acide sulfurique anhydre et de la baryte ; la formule qui y répond représente un des modes de production de ce corps, mais on peut é^lement admettre deux autres formules ; l'une correspond à la formation par le gaz sulfureux et le bioxyde de baryum, l'autre h l'oxydation du sulfure, de telle sorte qu'on aurait trois formules correspondant à chacun de ces modes de production :

SO»+Ba«0

SO«+Ba«0*

SBa'+O^ '

Il rappelle ici la grande discussion qui avait eu lieu vingt ans auparavant sur la constitution de l'alcool, entre Liebig, qui le représentait comme un hydrate d'éthyle, et Dumas, qui en faisait une combinaison d'éthylène et d'eau; si la formule de

1. Dans ses « Généralités », Gerhardt emploie ses poids atomiques, identiques aVec les nôtres, sauf pour les métaux que nous appelons polyvalents.

LE TRAITÉ DE CHIMIE ORGANIQUE 42i

Liebig a été préférée, c'est qu'elle représentait plus d'analogies :

En résum^y les formules chimiques n'exjmment et ne peuvent exprimer que des rapports, des analogies; les ineilleures sont celles qui rendent sensibles le plus de rapports et le plus d'analogies.

Elles ne doivent pas avoir, aux yeux de Gerhardt, la prétention de représenter sous quelles formes sont engfiigés les éléments ou les groupes d'éléments; il est, cependant, certains cas oîi la formule peut l'indiquer; telles sont les formules des corps nitrés, où Ton peut constater Texistence du groupe AzO* ; telles aussi des formules comme celles de Tacétate de méthyle et du formiate d'éthyle, qui doivent être développées pour indiquer que le premier fournit, par saponification, de Tacide acétique et de Talcool méthylique, tandis que le second donne de l'acide formique et de l'alcool éthylique.

Les formules, dit Gerhardt, ont pour but de rendre évidentes, de la manière la plus simple et la plus exacte, les relations qui rattachent les corps entre eux sous le rapport des transformations.

Toute transformation, toute réaction chimique, peut se rendre par une équation entre les matières réagissantes et les produits de la réaction. Représenter par un corps, par une formule rationnelle, c'est résumer par des signes de convention un certain nombre d'équations dans lesquelles figure ce corps, un autre corps étant pris pour unité de comparaison. Les formules rationnelles sont donc, en quelque sorte, des équations contractées.

En prenant divers exemples, comme la formation de la benzamide par le chlorure de benzoyle et l'ammoniaque, et le dédoublement de cette môme benzamide par l'action de la potasse, il montre que le groupe C'H*0 se trouve dans la benzamide comme dans l'acide benzoïque, relations que rappelle la formule de la benzamide écrite AzH* (C'H*0), représentée alors comme de l'ammoniaque dont un atome d'hydrogène est remplacé par le radical C'II*0. C'est alors qu'il définit cette expression :

J'appelle radicaux ou résidus les éléments de tout corps qui peuvent être ainsi transportés dans un autre corps par Teffet d'une

double décomposition, ou qui y ont été introduits par une semblaWe réaction. Ainsi le chlorure de benzoïle, Tacide benzoïque anhydre, la benzamide, renferment le radical C^H^O (benzoïle), Tammoniaque, Teau,, la potasse, renferment le radical H (hydrogène)... On voit^ d'après cela que, contrairement h la plupart des chimistes, je prends l'expression de radical dans le sens de rapport et non dans celui de corps isolable ou isolé. Je distingue donc le radicîil hydrogène du gaz hydrogène, le radical chlore du chlore libre; bien mieux, si Ton Veut représenter par des formules rationnelles Thydrogène ou le chlore libre, l'étude des réactions conduit à écrire le gaz hydrogène par les deux radicaux IIH et le gaz chlore par les deux radicaux ClCl. Dans la nomenclature nouvelle, le gaz hydrogène sérail donc Thydrure d'hydrogène et le gaz chlore serait le chlorure de chlore; cela veut dire que le gaz chlore et le gaz hydrogène résultent de. doubles décompositions entièrement semblables à celles qui ont fait appeler l'essence d'amandes amères hydrure de benzoïle, et la même essence chlorée chlorure de benzoïle.

Pour Gerhardt, toute réaction est une double décomposition; quand le chlore réagit sur l'hydrogène, c'est une double décomposition où Cl* agit sur H* pour donner IICl -[- UCl. Cette idée, déjà émise par Gandin en 1831, puis par Laurent, devient une loi générale pour Gerhardt, qui ne connaît pas d'autre mode de formation des corps, la formation par addition, et cependant la liqueur des Hollandais nous semble provenir d'ujie addition de chlore à Téthylène. Gerhardt Tinterprête autrement : il la représente par Téquation C*H^-|-C1CI = C^H^Cl-j-HCI; seulement, dit-il, HCl, au lieu de se dégager, reste uni an groupe C^HH^l; cette réaction est donc encore, aux yeux de Gerhardt, une double décomposition, mais il ne se demande pas pourquoi IKU reste uni à C^H^CI : ce ne peut être pourtant que par un fait d'addition, et son interprétation des phénomènes comme réaction de double décomposition est illusoire.

Aujourd'hui que nous connaissons le pouvoir de combinaison des corps, l'atomicité, nous ne pouvons plus admettre la donnée absolue de la double décomposition, et cependant cette donnée, tout erronée qu'elle est dans sa généralisation, a été d'une grande utilité pour l'établissement des formules typiques.

Néanmoins Gerhardt, tout en regardant la formation du chlorure d'éthylène comme un phénomène de double décomposition, n'affirme pas absolument qu'il en soit toujours ainsi; il fait une réserve en disant : La double déconiposition étant la réaction la plus fréquente en chimie^ peut-être même la forme générale de toutes les métamorphoses^ on conçoit que nous la choisissions de préférence à toutes les autres pour la construction des formules rationnelles.

Mais comment choisir la formule d'une espèce chimique? Un corps n'a-t-il qu'une formule rationnelle ou peut-il en avoir plusieurs? Il est évident qu'un corps composé de deux ou trois atomes ne peut en avoir qu'une, le gaz chlorhydrique, le sulfure de potassium, par exemple, mais il n'en est pas de même pour les espèces plus complexes qui peuvent se dédoubler de différentes façons, suivant les corps avec lesquels elles sont en contact, et, par conséquent, les formules rationnelles n'étant que des équations contractées, de telles espèces chimiques peuvent avoir plusieurs formules rationnelles; comme exemple, Gerhardt donne, entre autres, l'essence d'amandes amères; sous l'action du chlore, elle remplace un atome d'hydrogène par le chlore, le groupement C/tPO restant intact; elle est représentée alors par la formule OH^0,H qui en fait un hydrure de benzoyle, le dérivé chloré étant r/H^O,Cl chlorure de benzoyle.

Sous l'influence de Tammoniaque, Toxygène est enlevé et il se forme de Thydrobenzamide, suivant l'équation

2 molécules ' ^ '

d'ammoniaque.

dans laquelle l'essence d'amandes amères est représentée par

la formule rationnelle 0 < -^ .

Après avoir établi ce fait, Gerhardt, reprenant les idées qu'il a déjà exposées dans ses travaux antérieurs, démontre que les formules^ doivent être considérées sous une même grandeur moléculaire, c'est-à-dire sous un même volume de vapeur. Il y a donc lieu de choisir une unité de molécule, et alors seulement que tous les corps seront rapportés à cette môme unité,

alors seulement on pourra les classer en groupes et établir les formules typiques.

L'unité de molécule sera Teau avec la formule H*0, le poids moléculaire 18, l'hydrogène ayant 1 pour poids atomique, Foxygène pesant 16. C'est cette formule que Laurent et Gerhardt avaient adoptée depuis longtemps : c'est elle qui avait permis aux réformateurs, en rapportant l'alcool et l'acide acétique au môme volume, de montrer que les anciennes formules de Talcool OII'^Os de l'acide acétique C*H*0*, devaient être dédoublées; Gerhardt rappelle aussi qu'une des raisons qui leur avait fait adopter la formule 11*0, c'est que les radicaux monoatomiques donnent deux oxydes, et montre les relations de l'eau et de ces oxydes dans le tableau suivant :

Tne molécule d'eau (2 vol.)

Oxydos (l'éthyle (2 vol.) ^' I U ' j OH»

Alcool. Ktber.

De même avec les radicaux oxygénés

Acide acétique Acide acétique anhydre

(2 vol.) (2 voL)

Mêmes relations avec le potassium

Hydrate de Oxyde de

potassium. potassium.

En rapportant les molécules des acides à Tunité de volume HH) (2 volumes), si Ton montre d'un côté que la formule ancienne C*H*0* de l'acide acétique doit être dédoublée, on prouve aussi que la formule SO*H* de l'acide sulfurique

doit être conservéo, les éthors de celui-ci rapportés à deux volumes de vapeur (^tant

(>* ) fTIl'^» sulfate de méihyle,

tandis que la formule de Téther acétique, rapportée au même volume, est 0 J .„,^ .

Ainsi est prouvée la différence des acides polybasiques et des acides monobasiques. Remarquons que les formules des éthers et de Tacide sulfurique constituent ce qu'on a appelé plus tard le type de Teau condensée.

C'est à propos du choix de Teau comme unité de molécule, et de la double décomposition considérée comme réaction type, que Gerhardt donne une définition de la chimie unitaire : J'appelle inéthode unitaire fensemble des principes que j'applique à Vétude de la chimie^ et qui sont basés sur le choix d'une unité de molécule et d'une unità de réaction pour la comparaison des fonctions chimiques des corps.

Revenant alors à la considération du type eau II^O, Gerhardt renouvelle la définition de ses types, qui n'ont de commun que le nom avec les types de M. Dumas :

Mes types, dit-il, sont des types de double décomposition. L'eau, dans une foule de doubles décompositions, peut échanger son oxygène et son hydrogène pour d'autres éléments (radicaux simples) ou pour des groupes d'éléments (radicaux composés). Or, je rapporte les corps au t^-pe eau, lorsqu'on peut opérer sur eux de semblables échanges... En dérivant un corps du type eau, j'entends exprimer qu'à ce corps, considéré comme oxyde, il correspond un chlorure, un bromure, un sulfure, un azoture, susceptibles de doubles décompositions, ou résultant de doubles décompositions analogues à celles que présentent Facide chlorhydrique, l'acide bromhydrique, l'hydrogène sulfuré, Tammoniaque, etc., ou qui donnent Heu àces mêmes composés... Pour dériver un corps du type eau, il faut connaître au moins une réaction dans laquelle ce corps se transforme par double décomposition ou dans laquelle il se produit par double décomposition. On trouve ainsi quels sont les radicaux de ce corps susceptibles d'être transportés dans ces échanges à la place du radical hydrogène ou du radical oxygène de l'eau... En procédant ainsi sur tous les corps de la chimie, et en réunissant par groupes les corps qui offrent entre eux cer-

426 L'ŒUVRE DE GflAttLES GERHARDT

laipes ressemblances sous le rapport de leur aptitude à subir la double décomposition, ou sous le rapport de leur mode de formation par la double décomposition, on arrive à ce résultat que les corps qui se ressemblent le plus ont toujours un radical commun. Ainsi les corps qui dérivent de Teau par la substitution d'un autre radical au radical hydrogène et qui ont de commun le radical oxygène, les oxydes, se ressemblent plus entre eux qu'ils ne ressemiîlenl aux corps renfermant des radicaux autres que Toxygène; de même, si le radical oxygène de l'eau est remplacé par le radical chlore, cojïime dans les chlorures, où le radical chlore est commun, on Arouve que ceux-ci se ressemblent entre eux plus qu'ils ne ressemblent aux oxydes...

Ainsi Gerhardt rapporte tous les corps au type eau H'O, c'est-à-dire qu'il les représente tous par deux volumes de vapeur, c'est là son unité de molécule; mais il sent le besoin de les classer par fonctions, de mettre les corps analogues dans des séries spéciales, et au lieu d'un simple type primordial, Teau, il crée des types dérivés, venant eux-mêmes de Teau par remplacement de Toxygène.

L'étude des composés organiques, dit-il, prouve que les quatre types eau, acide chlorhydrique, ammoniaque, hydrogène, suffisent pour une classification méthodique. Ces quatre formules types se noient de la manière suivante :

Eau OH^ ]

Acide chlorhydrique CIH / ,

•^ ' » w,i > volumes égaux. Ammoniaque AzH l ^

Hydrogène ÏÏH j

Le type eau comprend les oxydes (bases, acides, sels, alcools, etc.), les sulfures, les séléniures et les tellurures. Le type acide chlorhydrique comprend les chlorures, les fluorures, les bromures, les iodures et les cyanures. Le type ammoniaque comprend les azotures et les phosphures. Le type hydrogène comprend les hydrures métalliques et les métaux (arséniures, antimoniures).

Telle est la théorie des types qui permettait de classer dans de mêmes séries des corps analogues, et fixait la notion des radicaux, non comme corps isolables, mais comme groupes d'éléments, comme résidus de corps ayant perdu une partie de leurs éléments.

LE THAiTÉ DE CHIMIE OHCANIQUE 427

Du moment que tous les corps composés sont rapportés à une même unité de volume, cVst-à-dire à deux volumes de vapeur, il doit en être de môme des corps simples. C'est Tidée que Laurent avait lé premier émise et dont nous avons déjà parlé. Ainsi le chlore libre est un chlorure de chlore, comme le prouve l'analogie de ses relations avec celles des chlorures, dont les oxydes correspondants constituent des acides; ainsi :

Le chlorure de benzoïle donne du chlorure et du benzoate. Le chlorure de cyanogène donne du chlorure et du cyanate. Le chlorure d'iode donne du chlore et de l'iodate. Le chlore libre ClCl donne du chlorure et du chlorate (ou de Thypochlorite).

De son côté, le soufre est S, comme Toxygènc est 0, tous deux équivalents de H*; lazote est Téqui valent de II'; toute la iloctrine de l'atomicité est en germe dans ces considérations.

C'est à ce moment que Gerhardt expose la notation qu'il a adoptée, c'est-à-dire la valeur des nombres proportionnels des corps simples.

La notation qui est basée sur l'adoption de l'eau OH* comme unité <le molécule et des formules types indiquées précédemment exige <|uelques modifications dans la valeur des symboles adoptés aujourd'hui par les chimistes.

Ces modifications portent principalement sur l'oxygène, le soufre, le sélénium, le tellure et le carbone.

Ces cinq corps simples, d'après la formule de Teau OIP, doivent avoir des nombres proportionnels doubles des équivalents, 0 devient égal à 16, S à 32, C à 12, etc.

Après avoir donné des tables comparées des formules d un grand nombre de corps composés, dans la notation ancienne et tlans la notation unitaire, il rappelle que la notation qu'il a adoptée depuis longtemps a amené la loi des nombres pairs, qui a permis de corriger tant de formules erronées.

Gerhardt s'occupe ensuite de l'équivalence des radicaux et expose les idées qui ont été désignées plus tard sous le nom A'alomicité ou de valence des radicaux : les radicaux qui remplacent un atome d'hydrogène dans l'eau, comme l'éthyle, sont dits monoatomiques parce qu'ils remplacent dans les ty^es un

428 L'OEl VRE DE CHAULES GERHARDT

équivalent d'hydrogène, tandis que le radical sulfurjle SO* est biatomique, quel© radical phosplioryle esttriatomique. Il définit ensuite les radicaux homologues, différant entre eux par n CH% n étant un nombre entier, et qui par substitution à Thydrogène des types donne naissance à des corps homologues; il peut ainsi employer des formules générales pour représenter des séries de corps. i< Les radicaux homologues les plus connus peuvent se représenter par les formules générales suivantes (nous les supposons en substitution au radical hydrogène du type eau) :

RADICAUX MONOATOMlOrES

Radicaux d'alcools.

Radicaux d'aldéhydes.

Radicaux d'acides monobasiques.

Radicaux d'acides bibasiques.

RADICAUX BIATOMIOUES

Radicaux d'acides bibasiques.

Il définit ensuite les radicaux conjugués qui contiennent les éléments de plusieurs radicaux; tel le slannéthyle Sn(C"II**''"*), qui renferme le radical du bioxyde d'étain et un radical d alcool, tel le cacodyle, etc.

Il en vient ensuite ii une idée qui renferme en germe nos notions sur la valence des atomes et sur les formules de constitution qui dérivent de ce principe. Il s'agit du radical des acides qui peuvent être considérés comme des radicaux conjugués, formé du radical carbonyle et d'un radical d'alcool

CO (H) formylc CO (C«n^) propionyle

CO (CH') acétyle CO (OH') butyrjle.

Dans cette première partie, Gerhardt a réuni, rappelé, développé les principes découverts par lui et par Laurent, et que les

CH

C"Il'-

chimistes ont pu connaître par des publications antérieures; notation nouvelle, loi des nombres pairs, homologie, radicaux, etc. Il en vient ensuite à appliquer la théorie des types à la classification chimique des corps par fonctions. Citons la page tout entière :

Il existe en chimie deux espèces de classification. Dans Tune, on groupe ensemble les corps les plus rapprochés par leur mode de génération, quelles qu'en soient les fonctions; on réunit donc autour de certains corps pivots, les acides, les alcalis, les éthers, les amides, résultant les uns des autres et ayant un radical commun ; c'est à peu près la classification qui a été suivie dans ce Traité pour la classification des substances organiques. Dans Tautre classification, on réunit les corps chimiquement semblables, indépendamment de leur mode de génération, et on les dérive d'un certain nombre de formules types; on met donc ensemble tous les acides, puis tous les éthers, puis tous les alcalis, etc., quels qu'en soient les radicaux; c'est cette dernière classification qu'il nous reste à exposer en détail... Comme je l'ai souvent dit, mes radicaux et mes types ne sont que des symboles, destinés à concréler en quelque sorte certains rapports de composition et de transformation.

Le tableau ci-joint résume les divisions que j'ai adoptées pour la classification par types.

Puis il reprend en détail chacun des quatre types, qu'il divise et subdivise. Dans le type eau, par exemple, il comprend les oxydes, les sulfures, les séléniures; chacun de ces groupes comprend des sous-groupes; ainsi les oxydes renferment les oxydes positifs (bases, alcools, aldéhydes); les oxydes négatifs ou acides, les oxydes intermédiaires (sels oxygénés, éthers composés). C'est là qu'il place à tort les glycérides, qu'il considère comme renfermant un radical oxygéné C*H*0, et dérivant de deux molécules d'eau ; cette erreur vient de ce que les formules des glycérides n'étaient pas encore exactement établies ; sinon Gerhardt aurait découvert la classe des alcools triatomiques, car il avait très nettement la notion de lapolyatomicité, comme on le voit dans le passage suivant sur les éthers :

On peut diviser les éthers composés en monoatomiques, biatomiques et triatomiques, suivant qu'ils dérivent d'une, de deux ou de trois molécules d'eau... Considérés sous le même volume, à l'état

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