Lettre de Liebig à Gerhardt, du i^^ mars
4. Voici comment Liebig écrivait quelques mois après (5 juillet 1840) au D»- Quesneville (nous respectons le texte manuscrit de l'auteur, que la reproduction dans la Hevue scientifique, t. Il, p. 196, a légèrement déformé : <• Vous voyez bien que dans le tems où on était occupé à Paris à se combattre pour discuter
L'Académie s'est toujours réservé le droit de faire les lois à la science, et elle considère quiconque le fait pour elle comvie un voleur et un assassin : un jeune homme qui veut forcer et force les vieux à enseigner d après ses lois à lui, ne peut plus s'attendre à aucun avancement. Vous vous croyez toujours sur le sol neutre de TAlIemagne, et vous êtes sur un sol qui contient des matières combustibles de toute sorte. Si vous partagez Tavis d'un tel, vous en avez aussitôt dix contre vous. Il n'y a qu'un moyen sûr de gagner les sympathies de tous, c'est de fournir des faits nouveaux et intéressants, utiles à chacun. Rappelez-vous ce que je vous dis : vous brisez votre avenir et vous irritez tout le monde, comme Laurent et Persoz, si vous continuez à faire des théories.
Je ne négligerai aucune occasion de vous appuyer de toutes mes forces auprès de mes amis, et j'espère avec certitude que je réussirai à vous procurer une place convenable; et comme vous ne préférez sans doute pas Paris à tout autre ville, il ne sera pas difficile de vous trouver une chaire ailleurs. Mais, pour l'amour de Dieu, n'écrivez plus de théories que pour des journaux allemands!
Remarquez Texpression comme un voleur et un assassin, elle servira de nouveau dans une discussion mémorable.
On peut se figurer ce qu'une telle réponse devait faire sur une àme trempée comme celle de Gerhardt : la contradiction si constamment contenue dans les conseils qu'on lui prodigue: des faits nouveaux et intéressants h fournir quand les moyens les plus élémentaires manquent!... Pas de théories pour ne pas déplaire aux puissants du jour!.... Voilà le pain dont il faut vivre !
Eh bien! non, la jeunesse a cette puissance qui lui fait accomplir tant de grandes choses : Tillusion du but cache à sa vue les obstacles du chemin, et Tattirance de la vérité centuple l'élan qui les franchit.
en pure perte la théorie des substitutions, à des discussions inrructueuses qui 6tent même le plaisir de travailler et de fdre des découvertes, nous avons labouré notre champ à forces déployées, nous avons cueilli des fruits et eux ils n'oDt eu que le désagrément d'avaler de la bile et du poison qu'ils se sont versé réciproquement. Pouvez-voos vous étonner que j'aie pris si peu part à ces combats théâtrales {sic) de théories; des théories qui sont si éphémères, pouvez- vous être étonné que dans mon livre je n'en aie pas même parlé. Je ne voulais pas interpréter l'esprit de mes lecteurs, pour des queutions qui sont seulement personnelles, dans deux années on n'en parlera plus, l'importance qu'on leur donne s'évanouira comme un songe. »
Collaboration
à la liecue
scientifique
et industrielle
du D^ Quesnovillo
Pourtant, que faire? Le nombre des feuilles de la traduction de la Chimie organique de Liebig sVpuise, le premier volume paraît*, il faut songer à trouver des travaux de plume, à défaut de travaux de laboratoire; il faut revenir à Tidée que le Répertoire avait failli réaliser, que Liebig avait lui-même encouragée plus tard* et à laquelle le jeune homme n'avait renoncé que par égard pour ses prétendus protecteurs.
Le D' Quesneville à ce moment môme (avril 1840) organise sa Revue scientifique et industrielle et offre au jeune Gerhardt de s'occuper de la partie chimique de t étranger^ où l'on travaille maintenant plus que chez nous*.
Ce D"" Quesneville est une figure originale de cette époque : républicain ardent, ennemi du joug de la scolastique^ qiiil veut secouer^ il fait appel à ceux qui sont les véritables apôtres de la science^ qui l'ont reçue comme un dépôt sacré, avec la mission d'en répandre le germe dans V esprit de leurs jeunes élèves. La science est tout, c'est la connaissance de ce qui est; tout est en elle, rien n'est en dehors d'elle. Elle appartient à tous; c'est donc un devoir de la propager, et ce serait un crime de s'y opposer, A nous donc, s'écrie-t-il dans son introduction au premier numéro^ à nous donc les hojnmes de cœur et de courage^ à nous les hommes généreux qui consacrent leurs veilles à des études qui doivent faire la gloire de notre pays! A nous toits ceux qui rêvent dans l'avenir une seule nation^ une seule lumière qui l'éclairé^!,,.
L'idée de Quesneville ne pouvait pas manquer d'être bien accueillie du public libre :
Comme vous lui avez promis, dit Gerhardt à Liebig '^, de vous intéresser à sa publication en lui envoyant des épreuves de vos mémoires, je ne doute point que le nouveau journal n'ait, dès son début, un
1. En août 1840, Liebig remercie publiquement dans la préface son jeune collaborateur. « J'éprouve, dit-il, le besoin d'exprimer vivement les vœux que je forme pour que bes talents distingués et ses connaissances profondes lui Tassent parcourir la carrière avec tout le bonheur et le succès qu'il mérite. — Giessen,, 10 avril 1840. «