Lettre de Gerhardt à Laurent, eu 23 oclubrc
Et en effet, il était difficile de compter sur M. de Salvandy*, ministre de Tlnslruction publique depuis le 1°' février 1845, dont le premier souci avait été en arrivant au pouvoir de réformer le Conseil royal de TUniversité afin de régner en maître, si de hautes influences n'intervenaient pas en sa faveur.
Or, il n'y avait qu'un seul homme, dont la notoriété incontestée jetait un lustre sur rUniversité, qui pût attirer Tatlention du ministre sur la situation misérable d\m savant de premier ordre: cet homme n'était ni Thenard, qui était tombé avec l'ancien Conseil royal, et qui, d'ailleurs, n'avait jamais compris le caractère et les idées de Laurent, ni Regnault, ni Pelouze, peu versés dans la chimie organique, mais Dumas, son ancien maître, qui certes connaissait sa haute valeur scientifique el avait donné des preuves non équivoques du prix qu'il attachait à ses découvertes.
. En vain Gerhardt lui écrivait-il en faveur de son ami :
Que faites-vous de M. Laurent *? Il ma écrit une lettre lamentable pour mannoncer son expulsion de Paris. Cela me semble impossible, puisque M. de Salvandy ne connaît les chimistes que par vous, et que ce n'est pas vous qui l'engageriez à retirer îI M. Laurent sa suppléance. Je trouve que c'est une honte pour rUniversitéde refuser à cet homme les moyens de faire de la science sans mourir de misère: elle ne compte cependant pas beaucoup de têtes comme celle-là. Mauvaises têtes, dit-elle.
Il fallut l'intervention de M. Pouillet*, l'illustre physicien,
1. Sahan'ly (Narcisse-Actiille, comte «le), né le 11 juin 17.15 à Comlom, moit le 15 décembre 1856, à son château de Graverun en Noruian«lie. Garde d'honneur de Napoléon l^^ le 25 mai 1813, puis membre de la maison militaire de Louis XVIII; conseiller d'Etat le 12 novembre 1828, refusa son concours au ministre Pplignac. Peu avant le» Ordonnances, lors d'un bal doimé au roi de Naples, il dit au duc d'Orléans: « Monseigneur, c'est bi» n là une fête napolitaine, car nous dansons sur un volcan. • Il se rallia au régime de 1830 comme conseiller dTlat. Ministre de rinstruction publique, de 1837 à I8*J9, sous le ministère Mole, il voulut rendre à rUniversité l'éclat qu'elle avait eu sous lEmpire. Député de Nogent-le-Rotrou, pais de nouveau ministre de l'Instruction publique, du l*»" féviier 18i5âla révolution de 1848. Fondateur de TEcole d'Athènes en 1847. De l'Académie française depuis 1835. Caractère théâtral et ministre autoritaire, ne concevant ILniversité qu'à la f.içon de Napoléon l*""*.
2. Citation d'une lettre de Gerhardt à Dumas, dans une lettre à Laurent, du IT novembre 18i5.
3. Poiiillet (Glaude-Servais-Mathias), né à Cusance (Doiib«), en 1791, mourut en 1868. Elève de l'Ecole normale; membre de l'Institut en 1837, puis professeur
qui avait su apprécier les travaux de cristallographie de Laurent, pour adoucir les rigueurs des autorités, et encore fallut-il s'y prendre à plusieurs fois.
Au fond, il y avait dans celle lenteur de Tadministration une misérable vengeance de la part de ceux qui se sentaient atteints dans leurs idées scientifiques par les dernières notes de Laurent à rinstitut. Les lettres suivantes de ce dernier à son ami ne laissent aucun doute h ce sujet et montrent le triste état d'animosité qui régnait dans les régions officielles contre les deux ardents travailleurs.
16 novembre 1845.
Je viens d arriver à Paris: on m'a accordé un congé d'un an, ni plus ni moins, sans indemnité. J'espère cependant que le ministre n*a pas dit son dernier mot...
Mon dernier mémoire * a excité une tempête dont vous ne pouvez pas vous faire une idée. Balard ma dit qu'on m'avait jugé très sévèrement, et lui-même blâmait non seulement la forme, mais les idées.
Alors je l'ai mis au pied du mur. Je lui ai d'abord dit que ces idées n'étaient pas nouvelles, que les chimistes n'y avaient jamais fait attention et que je trouvais singulier que l'on se permît de porter un jugement sans avoir pris connaissance des pièces. Puis je l'ai sommé de me citer un seul fait contraire aux idées renfermées dans mon mémoire. Il m'a d'abord cité les acides sulfurique, carbonique, et je l'ai obligé de convenir que les faits étaient favorables à ces idées. Enfin, il ma avoué qu'il n'avait pas, pour le moment, un fait positif à m'opposer. Sans s'expliquer, il m'a donné à entendre que quand même on aurait voulu faire quelque chose pour moi, mon dernier mémoire en aurait empêché.
Il y a un an, lorsque la place de rinstitut était vacante, Pelouze me fit mille protestations d'amitié pour m'engager à ne pas me présenter à l'Institut. Il me dit même que si Thenard voulait donner sa démission du Collège de France, il abandonnerait lui-même cette place pour me la faire avoir.
Thenard vient de donner sa démission, Pelouze garde le Collège de France et Frémy le supplée à l'École polytechnique, et voilà! î
Chancel sort d'ici. Écoutez et voyez ce qui nous attend.
Chancel se présentait pour la place que Cahours avait à l'École poly-
à la Sorbonne. Directeur du Conservatoire en 1832, révoqué en 1849, accusé de n'avoir pas résisté aux émeutes du 13 juin 1849, démissionnaire de ses grades après le coup d'Etat de 1851 pour refus de serment. 1. Lu à rinstitut le 13 octobre 18i5.
COLLABORATION DE LAURENT ET DE GERHARDT i09
technique. Il est allé faire une visite à Tun des membres du jury d'admission, Chevreul. Voici ce que Chevreul lui a répondu :
Dans votre dernier mémoire^ vous paraissez partager les idées de M. Laurent. C'est absurde^ archiabsurde^ ainsi que les équivalents de M. Gerhardt; je ne donnerai pas ma voix à une personne qui est capable d'embrasser de telles idées.
Chancel, sans vouloir s'expliquer, m'a dit que d'autres personnes trouvaient nos idées passablement absurdes... Je veux aller moi-même lire un mémoire sur tout cela, mettre les chimistes en demeure de s'expliquer... Je leur parlerai aussi de leur classification et je leur ferai voir que les épiciers ne feraient pas mieux. Classe des résines. Qu'est-ce qu'une résine? Réponse : Ce qui fait cric contre les doigts. Classe des corps gras? Ce qui glisse entre les doigts. Essences? Ce qui sent bon ou mauvais. Matières colorantes? Ce qui est employé pour pantalon de pioupiou ou pour le ruban de la Légion d'honneur...
On peut rapprocher cette spirituelle boutade de Laurent de l'opinion exprimée par Gerhardt quelques mois auparavant sur un travail de Chancel, auquel il donnait des conseils, suivis, heureusement pour lui, par la suite, avec un brillant succès.
Les travaux de chimie organique ne présentent aujourd'hui qu'une très faible valeur, lorsqu'ils n'ont pour objet que la description pure et simple de quelques corps nouveaux, dont il est si facile, d'ailleurs, de multiplier le nombre. On n'est pas chimiste par cela seul qu'on sait faire une analyse organique et prendre une densité de vapeur; mais pour que C3S sortes de travaux présentent une utilité réelle, il faut aussi qu'ils se rattachent à quelque idée, et qu'ils servent soit à contrôler des lois déjà connues, soit à en trouver de nouvelles. Il faut donc toujours que le chimiste compare les résultats de ses expériences avec ceux qui les précèdent; car c'est par cette comparaison seule qu'on arrive peu à peu à établir des lois générales, et, par conséquent, à simplifier la science *.
26 Dovembre 18 io.
J'ai rencontré Millon dans la rue. Voici le résumé de sa conversation :
Il n'est pas permis à un gamin comme Gerhardt d'avoir la prétention de donner des lois aux chimistes. Il devrait d'abord avoir une
1. Extrait du Bulletin des sciences chimiques^ t. XVIII, p. 287, de la Revue scientifique et industrielle de Quesneville, à propos du mémoire sur la butyrone de M. Chancel (juUlet 18i4).
liO LA VIE DE CHARLES GERHARDT
position, et il ferait bien de retourner à Técole apprendre à faire les analyses avant de prétendre corriger celles des autres; il n'a trouvé qu'un seul fait intéressant, la quinoléine, et il en fait l'analyse à 10 p. 100 près. Ses équivalents sont de la niaiserie; il en est de même de vos acides amidés et de votre prétendue loi des corps azotés. Je ne conçois pas que vous perdiez votre temps à des futilités pareilles...
Cela a duré un quart d'heure sur ce ton; je l'ai salué en lui disant qu'il n'était pas donné à tout le monde de découvrir des faits aussi intéressants que les siens, et qu'il me paraissait se rappeler un peu trop fortement la critique que vous avez faite de ses cotylédons *.
...Pelouze vient de donner sa démission à l'École polytechnique; c'est Frémy qui sera nommé. Je me propose de démontrer un peu plus tard que tous les travaux de Frémy sont faux. Comment! lorsque je demande une place, on me répond : 11 faut que ^'rémy soit d'abord placé, parce qu'il doit représenter, avoir une position, et que ses 23,000 francs de rentes ne lui suffisent pas pour cela. Je ne l'aurais pas cru, si on ne l'avait pas dit à moi-même.
Pendant que Laurent, en bulle aux attaques les plus inouïes, luttait vaillamment à Paris pour leurs idées communes, et voyait les faveurs officielles s'accumuler sur des personnages dont la valeur, alors si discutable, s'est, depuis, réduite encore, son ami Gerhardt passait par des épreuves qui n'étaient pas faites pour développer son amour des Facultés de province et calmer son immense désir de rejoindre son ami h Paris.
(ierhardi La reprise des cours fut marquée, cette année, par des désordres
universitaires qui jelèreiil de l'éuu)! dans le monde universitaire de Monlpelnovcmbre 1845. lier, Ordinairement si paisible, d'aucuns disent si nonchalant. Le prétexte était la sévérité des nouveaux règlements publiés en vue des exanjens que devaient subir les candidats refusés. Jusqu'alors, par suite d'une mansuétude excessive, tout candi- <lat qui avait échoué pouvait se prés(»nler, quelles que fussent ses notes, au bout de trois mois, et, la protection aidant, la faiblesse des jeunes gens admis était déplorable. Le conseil de la Faculté avait, suivant les notes d'examens, déterminé des catégories d'ajournenuml, depuis deux mois à un an, et celte déci-