OPINION DES CHIMISTES
Wiirtz, dos Chance], etc., déjîi hors de pair par des découvertes importantes, pouvaient apporter le concours de leur expérience déjà éprouvée? Non, l'inertie la plus singulière de la haute science est h Tordre du jour. Les savants qui devraient prendre en mains le débat se bornent à rester spectateurs pour juger des coups, craignant d'engager trop loin leur, responsabilité en en appréciant trop complètement la valeur.
Ot article du journal f Epoque est typique à cet égard, l'élogi» et le blâme sont distribués à doses à peu prés égales, mais les jugements se portent sur des questions de forme ou des leçons de convenances parce qu'ils simt incapables de s'appliquer h la doctrine, par manque de conviction fondée sur Texpérience.
Voici des extraits de cet article :
On nous reprocherait de rester simples spectateurs de la grande lutte engagée entre la nouvelle et rancienue école de chimie, entre M. Liebig et deux jeimes ciiiniisles français. Nous nous sommes al>stenus d'ahord, parce qu'en vrai teuton M. Liebig, que des procédés trop peu délicats, dit-il, avaient irrité, ne garda aucun ménagement ; il brisa toutes les vitres. On en jugera par son début : Suit alors l'extrait de la traduction du libelle et un abrégé des reprociies faits personnellement à chacun des deux associés.
Sous la dure enveloppe de la langue allemande, poursuit l'écrivain anonyme, ce langage peut ne pas blesser les oreilles, mais, traduit en français, il les déchire. Dans rimpossibililé de l'excuser, même dans la bouche de l'homme que l'on estime, que Ion respecte, que l'on alTeclionne le plus, on gémit en secret et on garde le silence. Voilà ce que nous avons fait. Nous devons d'autant moins nous taire el attendre, qu'en présence dune irritation si vive, d'une exagération si impitoyable, la science si calme, elle, disparaît : Ton se trouve alors dans l'impossibilité de distinguer le faux du vrai.
Ne croirait-on pas que cette dislinction du faux et du vrai fût <le la pure métaphysique? qu'elle était inaccessible à Texpérience? Ne sent-on pas la faiblesse la plus insigne dans celle attitude de savants qui, avec tous les moyens dans les mains, gémissent sur cette science si calme qu'on secoue et qu'on sort si violemment de ses sereines demeures! alors qu'un peu de travail et de volonté énergique protégerait contre ce tumulte, en apportant virilement des preuves et en désignant le véritable vainqueur de la lutte?
L'écrivain poursuit on donnant des extraits de la réponse des deux amis fortement attaqués : il trouve leur lettre nide.
M. Liebig, dit-il, sans rien rétracter a reproduit cette lettre dans la dernière livraison de ses Annales : il Ta accompagnée de réflexions fortes encore, mais^ au moins convenables et modérées dans leur expression. Ses reproches s'adressent surtout à M. Gerhardt, qu'il accuse toujours de tronquer les travaux des chimistes étrangers, pour se les approprier ou les tourner à son profit ; de présenter même à TAcadémie, comme des données de Texpérience et des produits de son laboratoire, les résultats de ses théories et les élucubralions de sa plume, etc., etc.
Nous ne nous prononcerons pas sur la valeur de ces accusations, ajoute-t-il : nous dirons seulement que si elles avaient quelque fondement, il faudrait s'en prendre, non pas h la mauvaise foi, dont M. Gerhardt est sans doute incapable, mais à un entraînement dont on ne se défend pas toujours quand on est jeune et qu'on cède à l'enivrement que cause la découverte d'une théorie brillante et féconde.
Nous reconnaîtrons encore que M. Gerhardt a souvent été trop violent dans la forme, alors même qu'il avait raison au fond ; que ses sorties acerbes contre l'illustre et vénérable Berzélius et d'autres chimistes sont tout à fait inexcusables ; que ses procédés envers j M. Liebig, son Mécène autrefois et son maître, laissent à désirer. — Aujourd'hui que toutes les pièces sont entre les mains du lecteur, il peut vérifier si ce jugement est équitable. — Nous rendrons à M. Laurent cette justice qu'il n'est certainement ni dédaigneux, ni jaloux, ni lier à l'excès. Longtemps incompris, emporté aussi par le besoin irrésistible de faire triompher des idées devenues pour lui une seconde et ardente nature, il a dépassé quelquefois les limites d'une juste défense. Mais à qui ce malheur n'est-il pas arrivé?
Grâce à Dieu, le combat est aujourd'hui ramené sur le terrain de la science. Si l'on excepte un mot malheureux*, qu'il regrettera et contre lequel le noble cœur de M. Laurent se soulevait malgré lui, alors qu'il s'échappait de sa bouche, la note présentée à l'Académie est de bonne guerre : elle offre d'ailleurs un très grand intérêt... Suit une analyse de cette note qui figure dans les Comptes rendus.
Attendons, conclut l'article, il ne nous est pas permis d'espérer que l'Académie prononcera dans un court délai sur ce différend si grave.
1. Calomnies inf&mes de M. Liebig... (Lettre de Laurent à Gerhardt, du 14 avril 1846.)
OPINIOX DES CHIMISTES 137
Mais d autres savants interviendront sans doute, et la lumière se fera. Nous avouerons en terminant que la vérité des propositions* rappelées au commencement de cet article n'est pas pour nous douteuse; au point de vue théorique, nous donnons raison à la nouvelle école, en la suppliant toutefois de se montrer plus respectueuse envers son aînée, si noble et si riche en gloire.
Les reproches que l'auteur de l'article fait à Gerhardl sur son injustice
« * des attaauos
attitude envers Ber/élius et son ancien maître Liebig, prouvent 'le Berzéiiu*». combien les esprits étaient prévenus contre le champion de la chimie nouvelle, car il suffirait de faire un relevé cHronob)lïïqûe des attaques contre ce dernier et de ses réponses pour être plutôt frappé de la patience avec laquelle il les a supportées. Le tort qu'il a eu auprès de beaucoup de gens, c'est que lorsqu'il se décidait à répondre, il apportait des arguments d'une force irrésistible, prononcés avec une autorité de logique serrée et tranchante qui semblait une faute contre la hiérarchie, comme si la science pouvait se renfermer dans les formes administratives d'un service public et si l'on pouvait pliei* Fesprit scientifique h l'obéissance passive des gradins de l'armée!
Ainsi quand Berzélius, dans son Annuaire, T année', vient dire : Les chimistes qui ont été le plus loin sous ce rapport (des théories organiques) sont MM, Gerhardt et Laurent ; mais ils tordent et réforment les notions scientifiques dune manière si différente (de Berzélius), yw^/^wrs efforts doivent indubitablement faire naître peu à peu la conviction qu*ils ne sont pas dans la bonne voie. Laissons par conséquent les enthousiastes aller leur chemin tant qiiils le pourront, et suivons nous-mêmes une voie plus raisonnable. Plus loin : Ils tordent et faussent la science dune manière étrange, etc.
Quand une sommité de la science tient un tel langage, elle descend forcément de son piédestal pour se mêler aux luttes dt» l'arène, et elle n'a plus le droit d'invoquer l'immunité de l'âge ot du rang contre les rigueurs du combat. Et pourtant cetlt»
1. II s'agit des quatre propositions soutenues par les deux savants comme fondamentales, et qui les avaient amenés à soupçonner de fortes erreurs dans les résultats de Liebig sur les melionures, ce qu'ils démonlrèreut.